‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 3)Chapitre 19 sur 31 · JUGEMENTS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

JUGEMENTS LITTÉRAIRES

tfCftlTAINS DE L'AiXTIQUITÉ.

Il n'y aura jamais de traduction d'Homère supportable , si tous les mots n'en sont choi-* sis avec art et pleins de variété y de nouveauté et d'agrément. Il faut^ d'ailleurs , que l'expression soit aussi antique y aussi nue que les mœurs y les événements et les personnageis mis en scène. Avec notre style moderne y tout grimace dans Homère , et ses héros semblent des grotesques qai font les graves et les fiers.

Toute belle poésie ressemble à . celle d'Homère, et toute belle philosophie à celle de Platon.

Platon est le premier des théologiens spéculatifs. La révélation naturelle n'eut point d'organe plus brillant.

Platon trouva la philosophie faite de brique, et la fit d'or.

J'admire dans Platon cette éloquence qui se passe de toutes, les passions, et n'en a plus besoin pour triompher. C'est là le caractère de ce grand métaphysicien.

n y a dans Platon une lumière toujours prête à se montrer, et qui ne se montre jamais. On l'aperçoit dans ses veines , comme dans celles du caillou ; il ne faut que heurter ses pensées pour l'en &ire jaillir. Il amoncelle des nuées ; mais elles recèlent un feu céleste, et ce feu n'attend que le choc.

Esprit de flamme par sa nature, et non

pas seulement éclairé, mais lumineux, Platon brille de sa propre lumière. C'est de la splendeur de sa pensée que son langage se colore. L'éclat en lui nait du sublime.

Platon parlait à un peuple extrêmement ingénieux, et devait parler comme il le fît.

Il s'élève des écrits de Platon je ne sais quelle vapeur intellectuelle.

Ne cherchez dans Platon que les formes et les idées : c'est ce qu'il cherchait lui-même. Il y a en lui plus de lumière que d'objets , plus de forme que de matière. Il faut le respirer et non pas s'en nourrir.

Longin reprend, dans Platon, des hardiesses qu'autorisait la rhétorique du dialogue, du sujet et du moment. La haute philosophie a ses licences, comme la haute poésie. Au même titre, elle a les mêmes droits.

Voi

Platon ne fait rien voir^ mais il éclaire y il met de la lumière dans nos yeux^ et place en nous une clarté dont tous les objets deviennent ensuite illuminés. Il ne nous apprend rien y mais il nous dresse j nous façonne y et nous rend propres à tout savoir. Sa lecture y on ne sait comment^ augmente en nous la susceptibilité à distinguer et à admettre toutes les belles vérités qui pourront se présenter. Comme l'air des montagnes^ elle aiguise les organes^ et donne le goût des bons aliments.

Dans Platon ; Tesprit de poésie anime les langueurs de la dialectique.

Platon se perd dans le vide ; mais on voit le jeu de ses ailes ; on en entend le bruit.

Des détours y quand ils ne sont pas nécessaires^ et l'explication de ce qui est clair^ sont les défauts de Platon. Comme les en-

fants, il trouble l'eau limpide pour se donner le plaisir de la voir se rasseoir et s'épurer. A la vérité, c'est afin de mieux établir le caractère de son personnage ; mais il sacrifie ainsi la pièce à l'acteur, et la fable au masque.

* Comme un escamoteur habile, Platon, dans ses raisonnements , substitue souvent l'apparence de la chose à ce qui en est la réalité. Il dérobe l'objet en question; il le soustrait tantôt au toucher, pour ne l'exposer qu'à la vue, tantôt aux yeux pour n'en occuper que l'esprit. Ses tours de phrase sont parfois de vrais tours de gobelet.

Le Phédon est un beau tableau , admirablement composé ; il y a de belles couleurs, mais fort peu de bonnes raisons.

* Socrate , dans Platon , se monti-e trop souvent philosophe par métier, au lieu de se contenter de l'être par nature et par vertu.

Aristote a rangé , dans la classe des poésies

* Il me semble que le style d'Aristote contient plus de formules que de tournures.

Xénophon écrivait avec une plume de cygne , Platon avec une plume d'or, et Thucydide avec un stylet d'airain.

Les choses mémorables de Xénophon sont un fil délié , dont il a l'art de faire une magnifique dentelle , mais avec lequel on ne peut rien coudre.

* Hérodote coule sans bruit.

Homère écrivait pour être chanté , Sophocle pour être déclamé , Hérodote pour être récité, et Xénophon pour être lu. De ces différentes destinations de leurs ouvrages, devait naître une multitude de différences dans leur style.

Il semble qu'Ennius écrivit tard ^ Salluste rarement) Tacite difBcilement , Pline le jeune de bonne heure et souvent, Thucydide tard et rarement.

Térence était africain , et cependant il semble avoir été nourri par les grâces athéniennes. Le miel attique est sur ses lèvres ; on croirait aisément qu'il naquit sur le mont Hymette.

Cicéron est , dans la philosophie , une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt, lumière toute grecque , que le romain a adoucie et affaiblie.

Cicéron , dans son érudition , montre plus de goût et de discernement que de véritable critique.

Aucun écrivain n'eut, dans l'expression, plus de témérité que Cicéron. On le croît cir-

conspect et presque timide; jamais langue , pourtant^ ne le fut moins que la sienne. Son éloquence est claire ; mais elle coule à gros bouillons et cascades , quand il le faut.

11 y a mille manières d'apprêter et d'assaisonner la parole ; Cicéron les aimait toutes.

On trouve, dans Catulle, deux choses dont la réunion est ce qu'il y a de pire au monde : la mignardise et la grossièreté. En général, cependant, l'idée principale de chacune de ses petites pièces est d'une tournure heureuse et naïve ; ses airs sont jolis , mais son instrument est baroque.

Horace contente l'esprit, mais il ne rend pas le goût heureux. Virgile satisfait autant le goût que la réflexion. Le souvenir de ses vers est aussi délicieux que leur lecture.

* Il n'y a pas dans Horace une tournure , et , pour ainsi dire , un mot dont Virgile eût voulu

se servir, tant leurs styles sont différeiits.

* Ce sont les symétries du style de Sénèque qui le font citer.

* Pline le jeune soignait ses mots, mais il ne soignait pas ses pensées.

Otez sa bile à Juvénal , et à Virgile sa sagesse : vous aurez deux mauvais auteurs.

Plutarque , dans ses morales , est l'Hérodote de la philosophie.

Je regarde les Vies des Hommes Illustres comme un des plus précieux monuments que l'antiquité nous ait légués. Ce qui a paru de plus grand dans l'espèce humaine s'y montre à nos yeux y et ce que les hommes ont fait de meilleur, nous y sert d'exemple. La sagesse antique est là tout entière. Je n'ai pas pour l'écrivain l'estime que j'ai pour sa compilation, ir. 1 1

Louable de mille vertus , lui qui ne laissait vendre ni ses vieux esclaves , ni les animaux que le travail ou des accidents avaient mutilés à son service , il ne Test pas de cette pusillanimité qui le laisse flotter entre les opinions des philosophes , sans avoir le courage de les contredire ou de les appuyer, et qui lui donne , pour tous les hommes célèbres, le respect qu^on ne doit qu'à ceux qui furent vertueux ou justes. Il fait luire un jour doux même sur les crimes.

Avec un excellent jugement , Plutarque a cependant une singulière frivolité d'esprit.

Tout ce qui l'amuse, l'attire et l'occupe. C'est un maître écolier, dans la force de ses études. Je ne dis rien de sa crédulité. Il ne faut pas blâmer, à cet égard , ceux qui écrivent les faits dont le philosophe doit se servir pour composer l'histoire.

La pensée de Plutarque , dans ses morales, se teint de la pourpre de tous les autres livres. Il y dit ce qu'il sait plutôt que ce qu'il pense.

* Plutarque, en interprétant Platon, est plus clair que lui, et cependant il a moins de lumière et cause a Fàme moins de joie.

Le style de Tacite, quoique moins beau, moins riche en couleurs agréables et en tournures variées , est pourtant plus parfait peutêtre que celui de Cicéron même ; car tous les mots en sont soignés , et ont leur poids , leur mesure , leur nombre exact ; or, la perfection suprême réside dans un ensemble et dans des éléments parfaits.

* Il ne faut pas seulement chercher dans Tacite Torateur et Técrivain , mais le peintre , peintre de faits et de pensées inimitable.

Dans les narrations de Tacite , il y a un intérêt de récit , qui ne permet pas de peu lire , et une profondeur , une grandeur d'expression, qui ne permettent pas de lire beaucoup. L'es* prit, comme partagé entre la curiosité qui

Tentraîne et rattenlion qui le retient , éprouve quelque fatigue : "* récrivain s'empare en effet du lecteur jusqu'à le violenter.

Le style de Tacite était propre à peindre les âmes noires et les temps désastreux.

iSCRIVAINS RELIGIEUX.

* Saint Thomas et saint Augustin sont l'Aristote et le Platon de la théologie. Mais saint Thomas est plus Aristote que saint Augustin n'est Platon.

* Le style de' saint Jérôme brille comme Téhène.

Pascal a le langage propre à la misanthropie chrétienne, misanthropie forte et douce.

Comme peu ont ce sentiment , peu aussi ont eu ce style. Il concevait fortement ; mais il n'a

rien invente , c'est-à-dire , rien découvert de nouveau en métaphysique.

La plupart des pensées de Pascal, sur les lois, les usages, les coutumes, ne sont que les pensées de Montaigne, qu'il a refaites.

Derrière la pensée de Pascal , on voit l'attitude de cet esprit ferme et exempt de toute passion. C'est là surtout ce qui le rend trèsimposant.

Nicole est un Pascal sans style. Ce n'est pas ce qu'il dit , mais ce qu'il pense , qui est sublime ; il ne l'est pas par l'élévation naturelle de son esprit , mais par celle de ses doctri* nés. On ne doit pas y chercher la forme, mais la matière , qui est exquise. Il faut le lire avec un désir de pratique.

Dans les Essais de Nicole, la morale do TEvangile est peut-être un peu trop raffinée par des raisonnements subtils.

Dans le style de Bossuet , la franchise et la bonhomie gauloises se font sentir avec grandeur;. Il est pompeux et sublime , populaire et presque naïf.

Voltaire est clair comme de Teau , et Bossuet comme le vin ; mais c'est assez : il nourrit et il fortifie.

Bossuet emploie tous nos idiomes ^ comme Homère employait tous les dialectes. Le langage des rois , des politiques et des guerriers ; celui du peuple et du savant , du viEage et de récole j du sanctuaire et du barreau ; le vieux et le nouveau, le trivial et le pompeux, le sourd et le sonore ; tout lui sert; et de tout cela il fait^m style simple , gravé, majestueux. Ses idées sont, comme ses mots, variées, communes et sublimes. Tous les temps et toutes les doctrines lui étaient sans cesse présents , comme toutes les choses et tous les mots. C'était moins un homme qu'une nature humaine, avec la tempérance d'un saint, la

justice d'un évéque^ la prudence d'un docteur et la force d'un grand esprit.

Fénelon habite les vallons et la mi-<^le; Bossuet, les hauteurs et les derniers sommets. L'un a la voix de la sagesse , et l'autre en a l'autorité ; l'un en inspire le goût ; mais l'autre la fait aimer avec ardeur , avec force , et en impose la nécessité.

Fénelon sait prier , mais il ne sait pas instruire. C'est un philosophe presque divin et un théologien presque ignorant.

M. de Beausset dit de Fénelon : a U aimait « plus les hommes qu'il ne les connaissait. )> Ce mot est charmant; il est impossible de louer avec plus d'es{»*ît ce qu'on blâme , ou de mieux louer en blâmant.

Fénelon laisse plus souvent tomber sa pensée qu'il ne la termine. Rien en lui n'est assez moulé. lie style du Télémaque ressemUe à cdui

d'Homère , mais de l' Homère de madame Dacier .

Les pensées de Fénelon sont traînantes^ mais aussi elles sont coulantes.

Fénelon nage , vole , opère dans un fluide ; mais il est mou ; il a plutôt des plumes que des ailes. Son mérite est d'habiter un élément pur. Dans ses préceptes, il ne parle que de véhémence , et il n'en a point. Oh ! qu'il eût bien mieux dit, s'il eût parlé d'élévation et de délicatesse , qualités par lesquelles il excelle ! Je lui attribue de l'élévation, non qu'il se porte et qu'il se tienne jamais très-haut , mais parce qu'il ne touche presque jamais la terre. Il est subtil , il est léger , mais d'une subtilité de nature , et non de pratique. Cet esprit demivoilé et entrevu ,

. qualem primo qui sargere mens*

Aut videt , aut vidissc putat per uubila lunam ,

plaît à la fois par le mystère et la clarté. Ce qui impatiente , c'est qu'on l'a loué jusqu'ici sans précision, et avec une exagération peu conforme à ses goûts, à sa manière , aux règles de sa poétique et de sa critique. Ordiniarement ce

qu'il dit échappe à la mémoire, mais n'échappe pas au souvenir ; je veux dire, qu'on ne se rappelle pas ses phrases j mais qu'on se souvient du plaisir qu'elles ont fait. Cette perfection de style , qui consiste à incorporer de telle sorte la parole avec la pensée , qu'il soit impossible de se rappeler l'une sans l'autre , n'est pas la sienne ; mais il en a une autre : sa construction molle indique l'état de son âme, la douceur de son affection. Si l'on y voit moins bien ses pensées , on y voit mieux ses sentiments.

Fénelon avait cet heureux genre d'esprit, de talent et de caractère , qui donne infailliblement de soi, à tout le monde, l'idée de quelque chose de meilleur que ce qu'on est. C'est ainsi qu'on attribue à Racine ce qui n'appartient qu'à Virgile , et qu'on s'attend toujours à trouver, dans Raphaël, des beautés qui se rencontrent plus souvent , peut-être , dans les œfuvres de deux ou trois peintres que dans les siennes.

Fénelon eut le fiel de la colombe , dont ses reproches les plus aigres imitaient les gémis-

sements; et parce que Bossuet pai*lait plus haut 9 on le croyait plus emporté. L'un avait plus d'amis , et y pour ainsi parler, plus d'adorateurs que l'autre, parce qu'il avait plus d'artifices. Il n'y a point d'ensorcellement sans art et sans habileté. L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal , et une douce contenance toujours grave et polie , ont l'air de la simplicité , mais n'en sont pas. Les plis , les replis et l'adresse qu'il mit dans ses discussions, pénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité d'explications ; cette rapidité , soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement ; ces ru-* ses innocentes ; cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir, et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la simplicité du serpent, tel qu'il était dans le premier âge du monde , lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de l'innocence : simplicité insinuante, non insidieuse cependant; sans pei^ fidie , mais non sans tortuosité.

De Saci a rasé , poudré , frisé la Bible ^ mais au moins il ne Ta pas fardée.

L'abbé Fleury est à Fënelon ce que Xénophon est à Platon , un delhi-Fénelon , un Fénelon rustique.

Il n'y a , en Bourdaloue , ni précision parfaite , ni volubilité.

* Tout est pratique dans les idées du judicieux Bourdaloue.

Il faut admirer, dans Fléchier, cette élégance où le sublime s'est caché; cet éclat tempéré à dessein; cette beauté qui s'est voiJée; cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes ; ces formes vastes y et qui occupent si peu d'espace; ces phrases qui, dans leur brièveté, ont tant de sens; ces pensées profondes , aussi limpides , aussi claires que ce qui est superficiel ; cet art enfin où la nature est tout entière. Mais on voudrait plus de franchise, un plus haut vol.

Le plan des sermons de Massillon est mesquin ; mais les bas-reliefs en sont superbes.

Massillon gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant.

MliTAPHTSlClE^fS.

Bacon porta son imagination dans la physique, comme Platon avait porté la sienne dans la métaphysique; aussi hardi et aussi hasardeux à établir des conjectures , en invoquant Texpérience, que Platon était magnifique à étaler des vraisemblances. Platon, du moins, donne ses idées pour des idées ; mais Bacon donne les siennes pour des faits. Aussi trompe-t-il en physique plus que l'autre ne trompe en métaphysique. Voyez son histoire de la vie ot de la mort. Tous deux , au reste , étaient de

grands et beaux esprits. Tous deux ont fait un grand chemin dans les espaces littéraires ; Bacon d'un pied léger et ferme , Platon avec de grandes ailes.

Hobbes était ^ dit-on, humoriste; je n'en suis pas surpris. C'est la mauvaise humeur surtout qui rend l'esprit et le ton décisifs ; c'est elle qui nous porte irrésistiblement à concentrer nos idées. Elle abonde en expressions vives; mais, pour devenir philosophique, il faut qu'elle naisse uniquement de la déraison d'autrui , et non pas de la nôtre ; du mauvais esprit du temps où l'on vit , et non de notre mauvais esprit.

Descartes semble vouloir dérober son secret a la divinité , comme on dit que Prométhée déroba aux dieux le feu du ciel , afin d'introduire et de multiplia les arts sur la terre. Cela est si vrai , qu'une hypothèse à l'aide de laquelle on peut arriver à ce but , lui parait , de son propre aveu ^ aussi utile , aussi belle , aussi précieuse que la vérité même. Il n'y a pas d'homme a qui la probabilité ait plus suffi,

poui* déterminer ses opinions^ pouryu que cette probabilité fût établie sur des raisons qui lui fussent propres.

Tout est tellement plein dans le système de Descartes , que la pensée même ne peut s'y faire jour et y trouver place. On est toujours tenté de crier, comme au parterre : de Tair ! de Tair ! on étouffe , on est moulu !

Locke a raisonné avec uûe sorte de riguair plus adroite que sincère et ingénue. Il a abusé de la simplicité et de la bonne foi des scolastiques. C'est un philosophe sournois. Leibnitz est plus franc, plus sincère, plus éclairé.

* Parmi les hommes qui ont quelque grandeur, il passe Locke de toute la tête.

Le livre de Locke est imparfait. Son sujet n'y est point tout entier, parce que l'auteur ne l'avait pas dans l'esprit par avance. Il se jette sur des parcelles, qu'il divise et subdivise à l'infini. Il quitte le tronc pour les branches , et son ouvrage est trop rameux.

Locke se montre presque toujours logicien inventif, mais mauvais métaphysicien, anti* métaphysicien. Il n'était pas seulement, en effet , dépourvu de métaphysique : il en était incapable et ennemi. Bon questionneur, bon tâtonneur, mais sans lumière , c'est un aveugle qui se sert bien de son bâton.

Malebranche a fait une méthode pour ne pas se tromper, et il se trompe sans cesse. On peut dire de lui, en parlant son langage, que son entendement avait blessé son imagination. Tout occupé des vérités de sa chère physique , il veut absolument en faire naître la morale. * Toutes ses explications sont d'un matérialiste, quoique tous ses sentiments et toutes ses doctrines fussent opposées au matérialisme.

Ce Malebranche est bien hardi à se moquer des hardiesses I Les siennes ont plus d'excès que toutes celles qu'il reprend. Il y a pourtant en lui des choses admirables ; mais ce n'est pas ce qu'on en a cité. * Il semble , au sur-

plus , que son esprit ne soit parvenu à ce qu'il y a de bon dans son livre^ que par induction, et par forme de conséquence des principes cartésiens. Son indépendance des opinions de Descartes est toute cartésienne. Il est rebelle par fidélité.

Malebranche me semble avoir mieux connu le cerveau que l'esprit humain.

Tout ricanement déplacé vient de petitesse de tête , et Malebranche en a de tels.

Le mot de éemi, pris subsjtantivement, ne se trouve pas une seule fois dans Malebranche.

Il paraît qu'il n'en avait jamais eu l'idée. Le beau étant , en effet y le bien de l'imagination j et cette faculté lui paraissant essentiellement nuisible , son bien devait lui sembler un véritable mal.

Leibnitz ne s'arrêtait pas assez aux vérités qu'il découvrait; il passait outre, et allait trop

tôt et trop vite en chercher de nouvelles. Il y avait en lui de cette légèreté qui fait qu'on voit de loin y mais qu'on ne regarde rien fixement.

Condillac est plein de demi-vérités ; de sorte qu'il n'est au pouvoir de l'esprit , ni de lui refuser toute attention y ni de lui en donner une entière. C'est là ce qui le rend fatigant. On éprouve , en le lisant , une sorte de malaise et de tiraillement. La pensée est perpétuellement , avec lui , dans une fausse position.

Condillac parle beaucoup de la pensée^ et la connaît assez bien ; mais il n'a pas entrevu l'âme. C'est le Saundei'son de la métaphysique.

Condillac me semble substituer un cerveau ailificiel et mécanique , à un cerveau vivant et naturel. Je merise cet homme par synthèse; ne me questionnez donc pas par analyse.

Kant parait s'être fait à lui-même un langage

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