‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 3)Chapitre 23 sur 31 · FIX DES PENSIVES, ESSAIS ET MAXIMES · texte numérisé non relu

FIX DES PENSIVES, ESSAIS ET MAXIMES

VWencuv^le-Roi , ït V9 octobre 1788.

 M. le baron deJ*, à Paris.

MoBsiair , je veax vous parler de M. de Fotitanes.

Ses talei^ wai rares , Bcm caractère éieTé , sa naissance honorable. Il esl fiût pour prétendre à lout. Son père, d'nne très-oneieiine famille protestante que la religion avait ruinée, esl mort , dans la force de l'âge, inspecteur-général du commerce, et digne d'en être le minière. Sa mère était une Fourquevanx , maison considérable du Languedoc , dont la splendeur subsiste encore. Il ne resie à M. de Fontanes que des soeurs , filles de sa mère, qoi tiennent à Niort, en PoiUm , nn rang distiagoé. C'est à Mîort que.M. de Fontanes est né.

Sa fortune est modique ; ce n'est pas quMl soit sans patrimoine ; senlemeni il a le coeur trop grand ponr ne pas s'y trouver resserré. Il a trente-et-un ans ; ses sentiments sont droits et forts; ses principes sont sains. Son seal défont est une certaine mobilité d'opinions , trèsagréable en lui , et dont ses amis seraient bien fâdiés

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de le voir corrigé. Cependant il la perdra, dès qu*il verra son sort fixé.

M. de La Harpe et M. Ducis vous diront ce qu*ils pensent de son talent qu'ils connaissent y et que je connais mieux qu'eux , parce qu'il ne leur a montré que ses ouvrages , et qu'il m'a fait voir plus d'une fois tout son génie. Il sera certainement un des plus grands portes que notre siècle ait prodints , et on peut le regarder comme un homme destiné à faire , un jour, le plus grand honneur à son pays. Quoique le Verger soit un poëme très-agréable , il ne faut pas le juger par le Verger ; comme il ne faudrait pas juger la voix de mademoiselle C'^'^'^ par une ariette , quoiqu'elle chante les ariettes à merveille. Elle est faite pour les grands airs, et lui pour les grands sujets. Il fait les vers comme elle chante. C'est là l'époux qui lui conviendrait. Si j'ai bien su l'apprécier, en effet, il lui faut pour mari un homme célèbre, et SI je connais bien les hommes célèbres qui existent en ce moment , M. de Fontanes est le plus digne d'elle , et le seul qui soit propre à remplir parfaitement toutes vos vues.

Il est jeune ; il est aux portes de l'Académie ; il a déjà de la gloire , et son mérite est de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec le temps. En le mariant, en lui donnant de la fortune et une fille charmante , propre à entretenir en lui un perpétuel enchantement , vous rendriez un gra.nd service aux beaux arts et à la France : vous hâteriez l'achèvement d'un grand homme. Il faut que les grands talents , pour acquérir leur maturité , aient été battus par l'adversité passée, et qu'ils soient favorisés par la prospérité présente. Ce sont là leurs vents et leur soleil.

NI les goûts ni les travaux de M. de Fontanes n'éloigneraient de vous mademoiselle C*** que vous aimez. Il pourrait demeurer six mois de Tannée à Lyon. Quelques voyages à Paris lui suffiraient, pour y visiter ses amis: Sa société augmenterait tous vos plaisirs ; lui-même est diajrmé de la v6tre. Ni votre simplii^ité ni votre généro* site ne le gêneraient. Il a un parler qm fait penser et qui réveille ; singulièrement aisé à vivre , il a toujours vécu noblement. Enfin il aiine , comme vous , les arts , les artistes et toutes les sortes de mérite. C'est le dernier ami qui puisse vous être nécessaire.

Je vous le propose : il n'en sait rien. Ce projet, que j'ai^ mûrement examiné, vient de moi seul; je me suis cependant assuré qu'il ne me dédirait pas. Rien ne vous serait plus &cile que de trouver , à Paris , des renseignements exacts sur tout ce que j'ai eu Thonneur de vous attester. Ne négligez pas cet avis. Pose vous assurer que e'est ici une affaire digne de toute votre attention.

Vous avez , pour votre aimable filleule , des sentiments bien honorables pour votre cœur , et dont elle parait bien digne par sa candeur, ses grâces et- sa modestie. C'est très-probablement son bonheur que je vous propose. Il se présente à vous de lui-même , ou du moins offert par la main du hasard. Si vous m'en croyez , vous voudrez le prendre. Quelle convenance digne d'être désirée manquerait à ces heureux jeunes gens ? L'inégalité même de leurs fortunes en est ime très-grande. Si l'on veut être heureux par la fortune , en se mariant , il faut la donner ou la recevoir. On gagne en ceci tout ce qu'on perd , quand toutefois on choisit bien , ce qui n'est pas toujours facile.

Maintenant j-'ai tout dit. Vous avez l'âme belle; ma-

dame de C*** a Tesprit observalear et péaéiraiit : ce que vous déciderez Vim et l'autre sera certainement le meti* leur parti. Quant à DEioi, je vous aitfai dit la vérité. Il y a dix ans que M* de Fontanes est mon intimie ami. Je dois beaucoup^ à ses sentintents ; mais je a'ai rien payé qu'à sou mérite. Certes il vaut plus, d'im million ; mais mademoiselle C''''* le vaut kk-mêoie. Je suis , etc.

M(Mitfgnac , SI ao^mbre 1792.

À mademoiselle Sforeau de Bussy.

Il n'y a pas assez de douleurs pour vous plaindre , Mademoiselle. C'est k la^aisonet au temps que je livre votre affliction : eux seuls peuvent vous eoasolef . Au nom du ciel , ne rejetez pas Tavenir et laissez eouler le pré* sent. Yous avez fait d'irréparables pertes ; mais vous n'avez pas encore atteint le milieu de votre carrière, et la vie , en son étendue y peut vous of&ir des compensations inconnues. Ne faites pas à la Providence l'outrage de croire qu elle est épuisée à votre égard et q«'dle n'a, dans ses trésors » rien qui puisse vous dédommager. De grands biens peuvent encore voos attendre. La nature , qui est pleine de douleurs ^ est pleine aussi de coosolar lions. Vous ne seriez pas sage de les repousser. Jusqu'à ce qu'elles se présentent , accepte?^ du moins les distractions légères que vous offrent tous les eliiets dont vous êtes entourée. Il y a dans celle de nos facultés morales que nous appelons sensibilité, une disposition à l'excès^ une sorte d'irritabilité qui a besoin d*êlre tempérée par les jouissances pures et paisibles des sens. Quand on tient ses sens dans Finaction , dans la cou-

trainte et le néanl, Tâme devient aride eomflae une plante sans rosée, lièiex , je vons en sopplie , quelques sensa* tiens à vos sentiments; aimez qadques odeors, qaelques couleurs , quelques sons et quelques saveurs , on vous ne serei point assez sage. Le ciel a fkit des biens divers. U en a créé pour l'âme; il en a créé ponr le corps. Oseries-voos n'accepter que la moitié des dons que sa main vous oBrt » dédaigner et rcfeter l'autre f Certes, vous en searies punie.

Pour moi , s'il m'est permis de me dter en exemple, je remplis de mon mieux , dans tontes les circonstances , Tobligation d'être heureux. Je le suis toujours autant que je le puis, et quand je le suis peu , je dis à Dieu : « Vous le voyez , Seigneur , je ne puis faire davantage I « Pardonnez à mon infirmité et au cours des événe<« « ments. »

Je ne furélends être insensible , en effet , à aucun des accidents de la vie , et je serais même bien âché de l'être, liais , dans la multitude infinie de manières dont nous pouvons être affectés , il n'est pas un de ces évé-i nements, heureux ou tristes , qui ne soit capable de prcH daire en nous un sentiment sublime et beau. C'est ce sentiment que je cherche. Je passe rapidement par tons les antres , ponr ne m'arrêler qu'à lui. Lorsque mon &me a pu y parvenir» elle s'y tient, et ponr toujours. Mes douleurs ainsi que mes joies sont éternelles. Ten éprouve chaque jour qui durent depuis mon berceau. Mais ces douleurs jHires valent de la joie , et je sais , par mon propre exemple, que l'afllicUon même n'est pas ennemie du bonheur , c'est-à-dire, de l'état ot l'âme goûte en soi une constante satisfaction. II importe peu qu'elle soit contente des événements , pourvu que sa manière de les

sentir ia rende contente d'elte-ntême. Elle i est , par ta perfeetton de eette sensibilité qui , bien apprise et bien menée , sait extraire du miel de tout. Il y en a jusque dans les peines.

Mais vous craignez , dites^vous , en acceptant des consolations , d'outrager et de blesser les ch^es ombres , tes fnânes sacrés de vos amis. Il y a là une exagération de sentiment et de langage que je ne saurai ménager.

Aucune affection honnête ne peut btesser des êtres bons. Si, dans notre imperfection terrestre, nous éprouvons des jalousies , elles cessent et se déposent avec le limon qui environne notre nature. Au-4elk de cette vie , tout est clarté, tout est bonté. Eh} sur cette terre même , on ne trouverait pas d*âme grande qu'un sentiment doux pût blesser, si , dans Tenveloppe grossière où nos cœurs sont cachés , et dans l'aveuglement oii nous tient notre orgueil^ ntms ne supposions pas que les amours dont d'autres que nous sont Fobfet, donnent une exclusien humiliante aux amours qu'on avait pour nous , et que toujours on nous Ate ce quon accorde , on nous chasse quand on admet, on nous dépouille s'il y a partage. Nous voulons être aimés seuls , de peur de n'être point aimés.

Mais les intelligences célestes sentent bien différemment. Flattées uniquement de la partie spirituelle et pure de nos sentiments , elles nous permettent de disposer de tout le reste. U y a , dans nos affections , une partie huileuse et grasse , si je puis dire , qui ressemble à la fumée de nos flambeaux i celle-là est pour les vivants. Il en est une autre subtile, excellente et céleste, qui peut être comparée à la lumière, à la flamme, et qu'on garde en la communiquant : celle-là est pour les amis que vous avea

perdus. C'est d'elle seulement qu'ils peuvent se soucier; car elle est seule digne d'eux. Ceux qui y participent ici-bas ne leur en dérobent rien. L'idée de partage qui , pour nous aveugles , est inséparable de Tidée de diminution ^ parce que l'un ne s'opère point sans l'autre , sur les objets matériels que nos mains tâtonnent sans cesse, n'offre à ces êtres clairvoyants qu'une impression d'étendue qui leur plait et les réjouit.

Ahl si nous devenons des anges, (et que pouvonsnous devenir autre chose dans une meilleure vie?) sans doute alors nous désirons que ceux qui nous furent cbers, puissent être assez semblables à nous-mêmes , pour aimer comme nous , d'un amour entier et parfait , tous les êtres sensibles et bons. Cela ne leur est pas possible, hélas I leur cœur est trop borné. Mais du moins , la part de tendresse que nous exigeons d'eux, par un ressouvenir des impressions reçues au temps de la mortalité, estelle compatible avec toutes les affections qu'ils sont capables d'éprouver , dans leur prison passagtee , et dont leur condition sur la terre leur fait un devoir autant qu'un plaisir.

Il n'y a là d'autre exaltation que celle qu'il fout pour s'élever au-dessus de la vie présente. Il vous en faut bien davantage pour vos ombres et vos mânes, mots qui, en enveloppant d'une espèce de corps vaporeux les esprits de vos chers amis , vous les représentent encore imbus des passions et des grossièretés humaines , et ne les laissent se peindre à votre imagination que sombres , et tristes et morts; idées injurieuses et fausses, si l'opinion de l'immortalité , qui est la vôtre et que je partage , est vraie , consolante et belle. . . .

Il m'est venu , pendant que j'écrivais ces vagues con-

cepiions , one foule d'autres tueurs qui, dans leur course rapide , n'ont iait que passer devant ma vue , et dont Tapparition légère me pénétrait d'une lumière dont rien n'égale les douceurs. Elles ne me trompaient pas, assurément; il me semblaRy Toir la rérité, la sentir et la toucha ; il me semblait entrevmr ce qui est au ciel. Elles ne me trompaient pas , car il n'appartient point à Terreur de donner sans effort , sans action , et par le seul effet de son approche , un contentement si complet et si calme à Tàme humaine : il n*y a pas entre elles assez d'analogie pour cela.

Mentignae, te iS jctavî^r 1793.

À mademoiselle Moreau de Bussy,

Aucune des lettres que tous m'avez éeriies ne m'a autant affligé que la dernière. C'est là que je vois combien votre plaie est profonde, et, en quelque sorte irrémédiable. Votre esprit s'est mis du parti de votre déso lation, et raisonne comme il platt à celle-ci. Tout se change en douleur pour vous, et vos réflexions n'aboutissent qu'à tirer de toutes choses quelque sujet d'acca* blement. J'ai pris une mauvaise route. Je vous ai trop occupée de votre malheur , en voulant vous le rendre plus léger. Toute votre âme est malade ; mais , puisque je l'ai imprudemment provoquée à raisonner sur son nml, je ne veux pas laisser sans réponse quelques-unes de vos observations , ni sans explication eelles de mes opinions que je n'ai pas assez développées.

Non , les amis que nous avons perdus ne sont point honorés par ces douleurs excessives, qui n'honorent

personne, parce qu'elles sapposent plus la faiblesse et l'entètemeut des âmes qui les éprouvent , que la grandeur des pertes qu'on a faites. Il y a telle femme dans le monde qui» pour la mort d*un enbnt de quatre jours, s'est plus désolée , a plus pleuré , et s'est obstinée à se désoler plus longtemps qu'on ne le fait pour des êtres dont la vie avait un grand prix. Ce qui bonore ceux qui ne sont plus , c'est une douleur modérée , à qui sa modération même permet d'être aussi durable que la vie de celui qui réprouve , parce qu'elle ne fatigue ni son âme ni son corps ; une douleur baute , qui permet aux occupations , et même aux délassements de la vie , de passer, en quelque sorte , sous elle ; une douleur calme , qui ne nous met en guerre ni avec le sort , ni avec le monde , ni avec nous-mêmes , et qui pénètre une âme ra paix , dans les moments de son loisir, sans interrompre son commerce avec les vivants et avec tes morts.

Qu'il me soit permis un mim&ent de dire comment je vendrais être regretté. J'expliquerai ainsi comment je trouve beau de l'être.

Je voudrais que mon souvenir ne se présentât jamais à mes amis sans amener une larme d'attendrissement sous leurs paupières et le sourire sur leurs lèvres. Je voudrais qu'ils pussent pensw à moi , au sein de leurs plus vives joies , sans qu'elles en fussent troublées , et qu a table même , au milieu de leurs festins , et en se réjouissant avec des étrangers , ils fissent quelque mention de moi , en comptant parmi leurs plaisirs le plaisir de m'avoir aimé et d'avoir été aimés de moi. Je voudrais avoir eu assez de bonheur et assez de bonnes qualités , pour qu'il leur plût de citer souvent , à leurs nouveaux amis , quelque trait de ma bonne humeur, ou de mon

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bon sens , ou de mon bon cœur, ou de ma bonne volonté, et que ces citations rendissent tous les cœurs plus gais , mieux disposés et plus contents. Je voudrais que, jusqu'à la fin, ils se souvinssent ainsi de moi, qu'ils fussent heureux, et qu'ils eussent une longue vie, pour s'en souvenir plus longtemps. Je voudrais avoir un tombeau où ils pussent venir en troupe, dans un beau temps , dans un beau jour, pour parler ensemble de moi , avec quelque tristesse , s'ils voulaient , mais avec une tristesse douce , et qui n'exclût pas toute joie. Je voudrais surtout , et j'ordonnerais , si je le pouvais , que, pendant cette tendre cérémonie, pendant l'aller et le retour, il n'y eût, dans les sentiments et dans les contenances, rien de lugubre et rien de repoussant, en sorte qu'ils offrissent un spectacle qu'on fût bien aise d'avoir vu. Je voudrais , en un mot , exciter des regrets tels que ceux qui en seraient témoins ne craignissent ni de les éprouver, ni de les inspirer eux-mêmes. C'est rimage des regrets affreux que l'on doit laisser après sois qui rend en partie la mort si aiQère ; ce sont les horreurs dont on a environné la mort qui rendent, à leur tour, les regrets des survivants si terribles. Ces deux causes agissent perpétuellement l'une sur l'autre , et boulever^ sent les âmes dans leurs sentiments les plus louables et les plus inévitables. Nos passions ont fait de notre dernière heure un sujet de désespoir et d'effroi , un moment haï , d'où la prévoyance et le souvenir se détour* nent également. Nos institutions et nos coutumes en ont fait , à leur tour, un événement dont ou se hâte d'oublier, le plus vite qu'on peut, l'épouvantable appareil. Au lieu de nous accoutumer dès l'en&nce , par la pensée et par les sens , à ne regarder cette séparation que

comme le moment du départ poar un voyage sans retour, voyage que nous ferons un jour nous-mêmes, sans doute pour nous réunir dans des régions invisibles , on n'a rien oublié de ce qui était propre à en faire un objet d'horreur. On nous Ta fait considérer comme un châtiment , comme le coup porté par un exécuteur tout puissant , conmie un supplice , enfin ; et nos amis, nos proches, quand nous avons cessé de vivre, quittent notre lit de repos comme ils quitteraient Téchafaud où Ton nous aurait mis à mort.

Ëlevez-vous, je vous en conjure, au-dessus de ces sentiments vulgaires. Vous en êtes digne, et vous en avez besoin ; vous en êtes même plus capable que vous ne pensez, car votre douleur, en ce moment, calomnie votre raison.

En attendant que celle-ci prenne le dessus , agréez les assurances de l'estime d'un homme qui ne pourra jamais vous oublier, et qui sent plus vivement tout ce que vous valez, depuis qu'il y a sur la terre moins de cœurs pour vous aimer.

MontigDac , le 1*^ mai 1795.

À mademoiselle Moreau de Bussy.

Je suis , hélas ! et j'en gémis , votre ami le plus ancien , lorsque tant d'autres ne sont plus ; c'est du fond de mon cœur que ce titre vient se placer sous ma plume. Songez que vous m'êtes chère à bien des titres ; j'ai réuni sur vous tous les sentiments que m'inspirait la. société dont vous viviez entourée. J'aime en vous, et vous, et votre frère , et votre amie , et ce pays qui m'a tant plu ,

^l des souvenirs que mon ioie gardera précieusement. Vous éies un dépôt que vos malheurs m'ont confié ; un dépôt que je dois garder et conserver à tous les prii ; un dépôt que je veux mettre à ma portée , pour YdUer sans cesse sur lui. Oui , je vous veux auprès de moi y et je me veux auprès de vous. A quoi sert tout ce que je vous dis, et tout ce que je pourrais vous dire? Je répands de bonnes liqueurs dans un vase rempli de larmes ; il Ëiudrait d'alwrd les détourner et les tarir, et nulle main ne peut le faire, si ce n'est peut-être la mienne. Je la consacre à cet emploi. Il d^ioid de vous de me iaire perdre mon temps , ma santé , mon âme et mon corps , en soins , en efforts , en prières , ou de m'épargner tout cela et d'en laisser Tusage à ce qui en a besoin , en consentant les yeux fermés ii ce qai ne peut manquer d'arriver, si vous vivez et si je vis. Consentez-y donc sur-le-K;hamp : je ferai ensuite ce que vous voudrez; consentez-y de confiance : je ia justifierai assez; consentez -y malgré vous et avec répugnance: je me moque maintenant de tout cela; la volonté aura son tour. Si je n'avais que vingt-cinq ans , je vous donnerais dix années pour réfléchir et pour répondre. Je viens d'en avoir trente-huit ; je ne vous donne donc pas un jour, une heure , une minute , et je m'opiniâtrerai. Épargnez-moi beaucoup de peines , et , terminant par un seul mot, dites -moi : Eh bien! j'y oomens, tm atkndant que je ie ventile.

Villeneaire-sur-Yonne , le 3 février 1794.

À M. l'abU dt Viiry, à Lyem.

Monsieur, yoqs avez et Tàge ; tous arez vu beaucoup d'années; vous perdîtes beaucoup d*aniis. Je n'oserais être le vAire : trop de respect me Pinterdit ; mais j'aurai bientôt quarante ans , et j'ai le droit de vous chérir.

Si vous devenez mon voisin , il y aura près de vous un homme que flattera voire commerce , qu'occupera votre repos.

J'ai désiré de vous le dire; puissiez -vous aimer à l'appreMbre!

P. 5. Il y a un petit presbytère où je voudrais bien vous loger. Ce presbytère a une cour en terrasse sur la rivière , un jardin sur la campagne , un appartement assez clos, entre bibliothèque et cuisine. Nous avons un ferte-fMano.

Je suis fort affairé h distribuer tous ces biens, et je me dis souvent , en rêvant dans mes oiseuses promemdes : Cette campagne est pour Fontanes ; le fortepiano pour Chantai ; la chambre close est pour sa mère ; la oour pour sa petite fille ; le jardin pour le bon parent.

Que tout cela n'estril k moi , ou que ne veat-on me le revendre ce soir! Demain, vous rappelleriez vôtre.

Villeneiiv«-snr-Yoime, 7 férrier 1794.

À madame de FonUines, à Lyon.

Je n'ai guère, dans ce bas m<Mide» pour tous meubles et presque pour tous biens, qu un ferie-piano qui

test à ma nièce , deux estampes qui sont à moi » et la moitié d'un pain de sucre que nous consommons en commun.

Venez jouir de ces trésors ; je puis en disposer en maître , et vous les offre de bon cœur.

J'aurais bien voulu vous procurer, dans mon voisinage, une cabane au pied d'un arbre , et j'ai tout tenté pour cela , jusqu'à me résoudre à en acheter une , moi qui hais la propriété ; je n'ai pas pu y parvenir.

Je serai réduit à vous loger dans une chaumière au pied d'un mur. Cela n'est pas bien magnifique ; mais fussions-nous d^à bien sûrs de disposer de ce taudis I C'est encore ce que le pays a de meilleur en ce moment. On s'y bat pour le moindre trou , tant les logements y sont rares. Fontanes n'a qu'à se presser ; s'il attend , nous n'aurons plus rien. Cette chaumière , au pied d'un mur, est une maison de curé au pied d'un pont. Vous y auriez notre rivière sous les yeux , notre plaine devant vos pas , nos vignobles en perspective , et un bon quart de notre ciel sur votre tête. Cela est assez attrayant.

Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne , des voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville à l'autre bord, des bateaux entre les deux rives et un isolement commode, tout cela est d'assez grand prix ; mais aussi vous le paieriez : le site vaut mieux que le lieu.

Le lieu n'est qu'une habitation où l'on ne se mouillerait pas, où l'on ne gèlerait pas, où l'on pourrait même dormir, sans s'entasser dans un seul lit ; mais on n'y aurait pas non plus des appartements bien complets. Votre mère aurait une alcôve, un cabinet et de la vue; vous auriez une grande chambre ; le bon parent une à

c6té. J'ai fait les descriptions à Fontanes ; il dit que cela snfHrait ; moi je trouve cela fort peu ; mais on ue trouve rien de mieux.

Armez-vous donc d'un grand courage , et si vous êtes résolue à ne pas vous trouver à plaindre , lorsque vous serez mal logée , préparez vite le chausson où vous mettrez vos équipages , et tenez-vous prête à partir, quand le signal sera donné.

Vous trouverez, en débarquant, un homme qui vous recevra avec un respect bien profond et une afEectîon bien tendre.

P. S. J'ai écrit deux mots au bon parent et à madame votre mère. Veuillez bien les leur remettre.

Je vous prie, tous tant que vous êtes, d'être bien persuadés que les sentiments que je vous exprime si briè- ' vement , et que j'ai pour vous avec tant d'étendue , je les éprouve et vous les paie , non pas à cause de Fontanes , quoique assurément cela pût me suffire , mais à cause de vous tout seuls. Je vous honore et vous aime , parce que je vous ai connus.

Je sens fort vivement le désagrément de n'avoir à vous oflrir que de médiocres bons offices ; il faut que je devienne grand terrien. Si j'avais seulement un petit palais, dans une lie enchantée , voyez quel plaisir je trouverais à dire à votre mère : « Je suis fort aise , Madame , qu'il « ne vous reste pas pierre sur pierre , k madame votre « fille et à vous , puisque cela me procure l'occasion de « vous prouver que je suis votre serviteur , en vous lo- < géant sous mes lambris. »

On a tort de se moquer du médecin de la comédie , qui désire de bonnes fièvres à ceux qu'il aime, pour avoir le plaisir de lès guérir. C'était un bon petit cœur lî. 16

d*hoinme , et je n'oserai plus rire de sa manie à Tarenir, car je sens que je la partage, ou peu s'en faut.

J'ai une compagne qui pense comme moi sur votre compte. Cela me fait un grand plaisir. Elle avait retiré tous ses sentiments de la société, pour les renfermer dans sa chambre. Us en sont tous sortis , à la nouvelle de vos désastres , et ne cessent d'errer sur les ruines de vos maisons.

Je lui connus du mérite et des agréments. Elle a perdu ses agréments ; mais elle a gardé son mérite. Il se montre tout entier à mes regards dans cette grande circonstance. Tout son regret est de ne pouvoir vous être bonne à rien personnellement. Comme Talouette de la fable, après avoir trop tardé à se rendre mère, elle e^t prête à le devenir, et à peine a-t-elle la force de suffire à faire son nid. Vous me rendrez un grand service, madame votre mère et vous , si , avec le temps et peu à peu , vous lui faites prendre à votre société Tintérêt que lui inspirent si bien vos malheurs. Au reste, personne ne la voit ici , et tout le monde vit tout seul , comme nous faisons en vous attendant.

Villeneuve-sur-Yonne , 5 noTcmbre 1794.

A AT. rfc Fontanes^ à Paris.

Vous avez sans doute déjà vu mon jeune frère , et il vous aura remis les pelotons que vous demandez. Il aura pu vous dire aussi combien nous avons été sensibles à la perte de votre pauvre enfant. Nous nous étions amusés à faire, pour le recevoir, de petits préparatifs dignes de son âge. Ces soins d'un moment ont

été cruellement trompés. Ils nous avaient donné avee elle une espèce de liaison et de société qui a fort augmenté nos regrets.

Votre femme et vous , vous êtes jeunes et bien portants. Celui qui console, le temps, ne vous manquera pas. Employez-le promptement à réparer le vide que cette affreuse petite vérole a si tAt fait dans votre famille. Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleures longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens , quand je songe que votre malheur peut à chaque instant devenir le mien, et je vous remercie d'y avoir pensé comme moi. Je ne doute point qu'en pareil cas , vous ne fussiez prêt à partager mes 'sentiments , comme je partage les vôtres. Les coqsolations sont un secours que Ton se prête, et dont têt ou tard chaque homme a besoin à son tour. Je m'adresserai à vous avec confiance , quand le jour de ce besoin viendra.

Je vous écris bien rarement. C'est que vos diables de lettres me fournissent toujours à traiter des matières qui excitent dans mon esprit une si grande activité, que je suis las et tout recru de la fatigue de penser, quand il est temps de vous répondre. Je prends le parti de me taire et de vous oublier tout net, pour reprendre un peu de vigueur.

Ma santé n'en a point du tout. J'ai le cœur, le poumon , le foie et tous les organes de la vie fort sains ; je vis avec une régularité et une sagesse dont l'inutilité m'ennuie excessivement ; je ne perds rien , et rien ne me répare. Mon esprit me maîtrise assez souvent, k la vérité , et la faiblesse de mon corps le rend tout à fait intraitable ; mais souvent aussi , après l'avoir

désarçonné , je me mets dans mon écurie , me couche sur ma litière, et vis des mois entiers en béte, sans en être plus délassé. Vous voyez que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai quelquefois cependant, et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre , à proportion qu'elles se forment , vous trouveriez , en venant les déchiffrer dans ce pays , après ma mort , que je vécus , par-ci par-là , plus Platon que Platon lui-même, Plaione platanior. Je trouve que cela même démontre que je me sépare du monde , et qae je deviens pur esprit. En tout cas , si je tiens trop peu à la vie par ces liens gros et solides , la santé et les appétits , dont je fais un cas infini , quoi-* que assez rigide en morale, jusque à mon dernier moment , je tiendrai à tous ceux que j'aime , par le désir de leur bonheur, qui ne pourra s'éteindre en moi quavec la pensée et le souffle. Comptez-y bien pour votre part. Tout ceci au reste est mon secret. Ne m*en parlez point dans vos lettres. Je veux épargner à ceux qui m'aiment autour de moi , des peurs qui seraient un grand mal. Il ne faut tout dire qu'aux hommes, lorsque l'on parle de ses maux.

Je vous ai envoyé quatre douzaines de petits pains ; c'est , à mon grand regret , tout ce que j'ai pu. Mon intention , au surplus , est d'empêchçr, autant que mes forces peuvent s'étendre, que vous n'en fassiez mauvais usage , et je vous défends à vous-même , par toute l'autorité que votre complaisance peut me donner sur vous, d'en employer plus d'un ou deux, en manière d'essai , à votre usage personnel. Avec la capacité d'estomac dont mon frère m'a assuré que vous étiez tou-

Jours doaé, et dont je vous félicite de tout mon cœur, vous auriez bientôt absorbé toute la pacotille » si Ton vous permettait d'en user, à votre &im , dans les liqueurs chaudes du déjeuner, où , dit-on , ces pains sont exquis. Laissfz-en donc au moins quarante-six pour le chocolat de ces dames. C'est à leur intention que je les ai fait faire , par un boulanger allemand , le seul habitant du pays qui s'y entende , et qu'on ne peut cependant déterminer à allumer son four qu'une ou deux fois par an , dans les grandes circonstances. J'associe à vos dames M. l'abbé de Vitry, leur digne ami et mon ancien correspondant, à qui je voudrais procurer tous les petits plaisirs possibles. Quant k vous et à vos pareils , je vous exclus absolument de toute part k ces gâteaux.

Il me reste à vous dire, sur les livres et sur les styles, une chose que j'ai toujours oubliée. Achetez et lisez les li^Tes faits par les vieillards , qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge, J'en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable. D'abord le vieil Homère ; mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle ; vous les connaissez amplement, en leur qualité de poètes. Mais procurez-vous un peu Varron, Marculphi formulée (ce Harculphe était un vieux moine, comme il le dit dans sa préface dont vous pourrez vous contenter); Cornaro, de la Vie sobre; j'en connais , je crois , encore un ou deux ; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme , et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées , des esprits verts , quoique ridés , des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs.,

enfin des tèlcs de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet. Il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque.

J'ai froid et je vais me chauffer; portez-vous bien.

Je vous vois où vous êtes avec grand phtisir. Le temps permet enfin aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changés. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes , et sains de tant d'affreux périls 1

vm.

ViUeneuve-sur-Yonne , 24 novembre 1794.

À M, de Fontanes , à Paris.

Conseillez à votre femme d'aller à Lyon , afin qu'elle vienne nous voir. Quant à vous, il vous faudra, en temps et lieu , hasarder un petit voyage ici pour passer dix jours avec moi. Il me paraît fort nécessaire que nous nous donnions le loisir de renouveler connaissance ; car il me semble que nous nons sommes un peu oubliés.

Je mêlerai volontiers mes pensées avec les vôtres, lorsque nous pourrons converser; mais pour vous rien écrire qui ait le sens commun, cest à quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier blanc plus que jamais , et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer avec soin que des choses dignes d'être écrites sur de la soie ou sur l'airain. Je suis ménager de mon encre ; mais je parle tant que l'on veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites rêveries dont la continuité m'épuise. Vous verrez , quelque beau jour, que j'expirerai au milieu d'une belle phrase, et plein

dune belle pensée. Cela est d'autant plus probable, que, depuis quelque temps, je ne travaille à exprimer que des choses inexprimables.

le m'occupais, ces jours derniers, à examiner nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois. Il est sûrement composé de la substance la plus pure , et a de hauts enfoncements ; mais ils ne sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre à toutes S(urtes d'idées. Il ne l'est point aux longs travaux.

Si la moelle en est exquise , l'enveloppe n'en est pas forte, la quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le goût très-difficile, et la fatigue insupportable; cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail , car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'é^ chappe. Mon âme chasse aux papillons , et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire à mes mouvements. Il en résulte , pour me juger en beau , que je ne suis propre qu'à la perfection; du moins, elle me dédommage, lorsque je puis y parvenir» et d'ailleuis elle me repose , en m'interdisant une foule d'entreprises ; peu d'ouvrages et de matières , en effet , sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence, et rend les pauses nécessaires. Je veux , vous dis-je , être parfait. Cela seul me sied et peut me contenter. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle , et dont la capacité , ainsi que la température , se trouve exactement conforme à l'étendue et à la nature de mon pauvre petit cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veui^

donner à mes pensées plus de pureté que d*éclat , sans pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce qu^on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan , je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile. C'est là que je résiderai quand je voudrai prendre mon vol , et lorsque j'en redescendrai pour converser avec les hommes , pied à pied et de gré à gré , je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai , comme je fais en ce moment, où je vous souhaite le bonjour.

Villeneuve-sur- Yonne , S6 décembre 1794.

À madame de Beaumont, à Passy.

J'ose , Madame , être fort aise que vous ne soyez point partie, et fort impatient d'avoir Thonneur de vous revoir.

Votre chaumière couverte de neige aurait eu déjà mon hommage , si je n'avais craint d'effaroucher votre bonté par un trop grand empressement.

Je me suis un peu enrhumé , et je serais un téméraire d*aller tousser près de vous, par cet hiver de 4709. Ma politique est. Madame, de ne vous faire que des visites qui ne me coûtent rien , afin qu'en y prenant peu garde , vous les permettiez plus souvent.

. Je ne tarderai sûrement pas à avoir besoin de braver tous les frimas , par un principe de santé , et je dirigerai tout naturellement mes promenades vers Passy ; l'air de de ce lieu m'est favorable.

Jusque là. Madame, agréez l'hommage du profond respect avec lequel j'approcherai toujours des lieux que vous habiterez.

Villeneuve-ftor-Tonne , le 29 mars 1795.

À madame de Beaumont , à Passy.

]*aî , Madame , Thonneur de vous envoyer le troisième volume, dont je suis si excessivement mécontent, que je n'ai pas voulu coucher avec lui dans la même chambre, et que je Tai banni de moi toute la nuit.

Je me suis armé de résolution , pour rendre ce matin aux deux autres les entrées de mon appartement. Je me ferai effort pour les lire.

Dans ce que j'ai pu parcourir, le crime qui interroge garde une sorte de dignité , et semble avoir un peu raison , tandis que l'innocence qui répond et qui s'excuse, consent presque k avoir tort. C'est une histoire exécrable et menteuse , et si votre exemplaire existait seul dans l'univers , malgré le respect dont je suis pénétré pour tout ce qui vient de vos mains, je le brûlerais tout à l'heure.

J'aurais trop à dire , et les raisons sur lesquelles ma manière de sentir est fondée sont encore dans une trop vive fermentation , pour que je n'en renvoie pas les détails au temps où j aurai le bonheur de vous revoir.

Agréez, Madame, les assurances des regrets que je donnerai toute ma vie à vos départs, toutes les fois que la destinée me fera votre voisin.

Villeneuve^ar-Yonne , 26 avril 1793.

A madame de Beaumonty à Paris,

Je dois bien des remerclments à vos récits et à ceux de madame de Sérilly. II y a longtemps que j'y pense , et que je m'abstiens de vous les adresser, parce que, dans la pointe d'humeur que la médecine me donne, je ne saurais rien faire avec grâce.

Je me contenterai aujourd'hui d'avoir sonné la lettre de votre cousine. Si , dans votre bienfaisance , vous voulez augmenter ma reconnaissance et mon plaisir, sonnez k toutes cloches l'histoire de sa détention.

RioufiTe a trop allongé la sienne. Je n'aime point son Ibrascha, ni sa comparaison de Robespierre à Jésus- Christ. Il n avait mis que sa raison et son mérite dans sa première édition. Il a mis, ce me semble, un peu trop de sa jeunesse et de ses défauts dans la seconde. Au surplus , je suis , comme Werther, ami exclusif de toutes les premières éditions possibles, quand elles m'ont plu. On ne doit jamais rien ajouter à ce qui a suffi.

J'avouerai cependant qu'il y a des traits admirables dans ces additions de Riotiffe. Vous souvenez-vous de ce qu'il dit, en parlant de la nature humaine : a 5a « douleur lui échappe comme son plaisir > f Un mot pareil vaut tout un livre.

Madame de Staël en a fait un , dit-on , sur la néces-> site de la paix. Si je n'ai pas le plaisir de le lire avant votre retour, c'est un bonheur que je devrai probablement à votre complaisance. De toutes les femmes qui ont imprimé , je n'aime qu elle et madame de Sévigué.

Je vois souvent madame de Sérilly , et je vous désire souvent dans son parc, non pas que je fasse à son mérite rinjustice de ne pas me plaire avec elle ; mais vous avez des droits d'aînesse qui ne me permettront d'être souverainement heureux, à Passy, que lorsque je vous y rencontrerai.

J'y vois M. de Pange avec une grande utilité. Son esprit est austère et fort , et son rire même est profond. En m'en retournant , je pense volontiers à tout ce qu'il ma dit ; mais , en allant , je me sens plus pressé du désir de l'entendre, que de celui de lui parler.

Si vous étiez ici, Madame, en grimpant la haute montagne , je me sentirais mû , poussé et soutenu par une double impatience.

Avec lui , mon imagination est un peu contrainte et n'ose pas se livrer k tous ses caprices. Avec vous, elle est plus à l'aise. Il veut qu'on marche , et j'aime à voler ou tout au moins à voleter. Mes petites ailes de mouche me démangent , aussitôt que je pense à vous.

Agréez, Madame, les assurances de mon profond respect.

P. 5. Souffrez que j'ajoute un mot pour vous parler de ce bon Durans. Il y a mille ans que je ne lui ai écrit. Le pauvre malheureux! Je voudrais bien qu'il vous arrivât quelque grand bonheur, pour combler son âme de joie.

ViUeneuvc-sur- Yonne , 1795.

À madame de Beaumont, à Passy.

Ce n'est pas Desprez , Madame , qui vous a calomniée dans mon esprit, c'est vous-même.

Je suis bien aise de vous dire que je ne pourrai vous admirer à mon aise, et vous estimer tant qu'il me plaira, que lorsque j*aurai vu en vous le plus beau de tous les courages, le courage d'être heureux.

Il faudrait, pour y atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous bien porter, et la volonté de guérir.

Je ne vous en croirai capable que lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en courant la poste , dans quelque auberge de village. Vous voyez que, dans ma colère même, je suis capable de bons procédés , puisque je n*ai rien dit de ce bel article dans ma lettre d'hier à madame de Sérilly, dont je savais d'avance l'opinion très-opposée k votre goût.

Je n'ai pas voulu laisser venir cet énorme grief au bout de ma plume; mais je l'ai gardé sur le cœur.

Tout cela. Madame, est extrêmement sérieux, et, pour rhonneur de l'esprit, de la raison, de Thumanité et de la vertu , je vous conjure , dès que vous serez arrivée à Paris , de consulter d'abord un bon médecin , et de faire ce qu'il vous dira. Vous n'avez pas seulement besoin de régime et de tranquillité ; vous avez besoin de remèdes. Votre docteur de Sens est honnête homme et beau joueur, à ce qu'on dit ; mais c'est un pauvre gué-* risseur.

Je suis payé pour vous désirer de la santé , puisque je vous ai vue ; j'en connais l'importance , puisque je n'en ai pas. Un événement de ma vie m'a trop appris combien l'insouciance sur ce point peut devenir funeste, pour que je transige avec la vôtre.

Enfin , Madame , je suis tourmenté depuis trois mois de rinquiétude que vous me causez à cet égard, à un

tel excèS) que j'aimerais encore mieux vous savoir cet été à Plombières qu'à Passy, et assurément c'est tout dire.

Un homme habile , bien consulté et bien écouté, peut rendre ce voyage inutile ; mais si vous tardez à prendre des précautions , votre éloignement nous deviendra indispensable , et ne produira peut--étre aucun fruit.

« Cela , dites-vous , serait plus t6t fait. » Plus tôt, oui, mais non pas bientôt. On meurt longtemps, et si, brutalement parlant, il est quelquefois agréable d'être mort, il est affreux d'être mourant pendant des siècles. Enfin , il faut aimer la vie quand on l'a : c'est un devoir. Les pourquoi seraient infinis ; je m'en tiens à l'assertion. Elle vous fâchera peut-être; mais, fût-ce pour vous plaire, je ne puis pas vous taire cette vérité.

Je n'avais pas eu le temps d'ouvrir la lettre de madame de Sérilly, quand votre envoyé m'a quitté. Elle me demande Louvet ; je l'ai tout neuf, tout frais arrivant , et n'ai nul besoin de le lire. Priez-la de le garder longtemps ; je l'envoie par une femme du village que j'ai sous ma main. Je ne puis rien ajouter, Madame , de tout ce que je voudrais vous dire, si ce n'est que je suis quelquefois tenté de me couper les deux oreilles.

P. S. La bonne femme est partie subitement, pendant que je relisais. Elle n'est point si bonne femme I

xm.

Villeneuve-sur-Yonne, 16 janvier 1797.

À madame de Fange y à Passy.

On dit , Madame , que , depuis quatre ou cinq jours , vous êtes rentrée en poss^sion de votre maison d'Ëtigny. Celte maison vous Serait-elle utile? Si elle vous

était inutile, voudriez -vous la louer? Si, en sage et prévoyante administratrice du bien de vos enfants , vous consentiez à la louer, me prendriez-vous pour locataire?

J'avais d'abord songé à vous demander un recoin de Passy ; mais ma femme , qui a une bonne judiciaire , a décidé que nous ne pourrions former là l'établissement que j'avais dans la tête; j'en reviens donc à Étigny. Il offre bien quelques inconvénients ; mais j'y serais chez vous ; mais je ne Thabiterais que Tété ; mais il y a une allée de charmille , dans un assez vaste enclos ; j'aurais à moi un jardin , un verger, une cour, une vache , des poules , et une chambre basse à deux lits , que je n'ai pas vue , mais dont , au bout du compte , un chanoine se contentait. Cela rappelle son penseur, quand il n'y a pas moyen d'être plus près de vous sans de graves inconvénients.

Voici , Madame , mes conditions. Je veux votre jardin pour ce qu'il vaut , et votre maison pour ce qu'en donnerait un amateur du jardinage. Je veux votre agent, l'honnête Dujeu, pour rien, c'est-à-dire, pardessus le marché du jardin et de la maison. A la vérité , si vous cédez gratuitement un si honnête homme, vous serez trop généreuse , et je serai trop bien traité ; mais nous ne voulons pas nous ruiner, et ma femme pense avec moi que, dans notre isolement et dans une telle demeure, un hôte pareil est sans prix.

Ce Dujeu trouverait en moi toutes les facilités et tous les ponts qu'il pourrait désirer. Voici , à boulevue, le parti que je lui proposerais. Il serait, dans la maison , voire concierge , chargé de veiller aux toits , clôtures et sûretés , et , comme tel , il aurait de plein droit le logement, en le choisissant où il lui plairait,

ponnru quil fût séparé des chambres les plus logeables. Il aurait communauté pleine dans les écuries , établcs , fournils , etc. Ses volailles et les nôtres pourraient jucher sur le même bois. Il y a dans le clos une vigne dont il me parait amoureux ; je la lui donnerais jusqu au dernier cep , à Texception des chasselas. Vous avez une luzerne dont je me réserverais in petto le plaisir de lui laisser part , en lui offrant tous les malins le lait nécessaire à son ménage. Enfin , je lui ferais tous les autres avantages que vous jugeriez convenables.

Consultez dès aujourd'hui, s*il se peut, Madame, vos gens d'affaires , et faites-les s'expliquer net sur mes propositions. Nous ne pouvons nous livrer à aucune nouvelle délibération, qu'au préalable leur avis ne nous soit connu.

Ma femme est raisonnable ; mais elle est un peu malade ; toutes les douleurs la tuent , comme moi tous les plaisirs.

Je me borne à vous assurer de mon profond respect. Ce sentiment en moi est assez vaste pour contenir tous les autres ; ils s'y rangent , sans se gêner, comme de petits ronds dans un grand cercle. Agréez tous mes dévouements.

Villeneuve-sur- Yonne , 2S janvier 1797.

A madame de Pange, à Passy,

J'ose vous prier de mettre le comble à vos bontés, Madame, en me liant au plus tôt d'un nœud indissoluble, par un bail à long terme, et revêtu de toutes les clauses et formalités de style qui pourront le rendre

inattaquable. Tai besoin d'avoir en poche un pareil roc, pour l'opposer aux flots de propositions séduisantes dont mes beaux-frères commencent à nons assaillir. Je crains la puissance du vœu commun; il a sur moi un irrésistible empire, quand je ne me suis pas prémuni. Je ne voudrais pas mécontenter Famitié de ceux qui m'entourent; mais je veux pouvoir vivre quelque temps à l'écart , et y paraître comme forcé par quelque engagement f antérieur k la manifestation définitive de leur bonne volonté. Si mes engagements sont clairs, mon beau- frère l'abbé trouvera tout simple qu'obligé de payer, je veuille gagner mon argent, en passant au moins six mois à votre campagne. Nous pourrons alors de temps en temps , venir jeter les yeux sur la maison commune, à Villeneuve, et consentir, sans inconvénient, à y passer la mauvaise saison.

Je vous enverrai cette après-midi un petit commissionnaire qui me rapportera, si voulez bien l'en charger, l'état de tout ce qui est à louer autour de la maison, avec l'estimation de chaque article. Nous choisirons , puisque vous nous le permettez , ce qui sera indispensable au bien-être de la vache , de l'âne, du cheval et des poules, dont j'espère que madame de Beaumont viendra quelquefois manger les œufs frais : je leur recommanderai de les &ire bons.

J'ai à consoler ma femme de la mort de ma bellemère. Malgré la fermeté de son caractère , elle est toujours restée dans la timidité de Tenfance , à l'égard de la durée de ses parents ; son esprit n'avait jamais osé savoir qu'ils étaient mortels. « Il faut bien que je me désole » , me disait-elle tout à l'heure ; « sans moi , qui pleurerait a ma pauvre mère? » — « Les pauvres », lui ai-je répondu ;

et, en effet, cette excellente femme avait, sous une écorcc de rudesse très -remarquable, le cœur le plus compa-' tissant , et les mains les plus libérales , avec Tair le plus négatif.

Du reste , je ne trouve pas sa fille trop effarouchée des devoirs que lui imposera votre voisinage. Elle se souvient avec grand plaisir du temps qu'elle a passé auprès de vous. De toutes les absences quelle a faites hors de son ménage , depuis que nous sommes ensemble , c'est la seule qui ne lui ait coûté aucun regret. Vous et madame de Beaumont êtes plus fortes que ses dégoûts invétérés. Elle ne partagerait volontairement les plaisirs et les amusements de qui que ce fût ; mais elle a partagé bien vivement toutes vos peines. Vos dernières pertes , surtout , n'ont pas trouvé d'âme plus empressée à les sentir. Elle sait à merveille, d'ailleurs, que vous n'êtes pas du monde ; que vous êtes au-dessus de lui et par conséquent hors de lui ; c'est ce qui la dispose à violer sans scrupule , en votre faveur, son vœu de fuir les humains. En s'exposant au plaisir de vous voir fréquemment, elle est en paix, sa conscience ne lui reproche rien : je ne sais quelle séduction lui persuade qu'elle est toujours inébranlable dans ses résolutions de sauvagerie. Il est avec le ciel des accommodements ; il en est aussi avec soi-même : elle l'éprouve à son insu. Je la compare à ce dévot qui avait promis à Dieu de ne jamais manger de sel, et qui se permettait le sucre. Quand vous l'aurez tout à fait apprivoisée , vous saurez si elle vous honore. Elle ne vous le dira pas, cependant ; mais vous pourrez l'apercevoir. Je compte beaucoup sur votre discernement pour démêler des sentiments et un mérite qu'elle a la mauvaise habitude de ne pas étaler assez. II. 17

Autrefois , quand je la rencontrais dans sa société , il me semblait toujours voir une violette sous un buisson. Depuis, le destin a marché sur elle; ses douleurs Font foulée aux pieds, et ses feuilles la cachent aux yeux.

Vous le voyez , Madame , cette maison est peuplée de cœurs qui sont d'accord avec le mien , et qui sont tout remplis de vous.

P. S. Je vous prie de dire à madame de Beaumont que , dans tout ce que je vous donne , sa part d'atnesse est prélevée. Elle a , sur mes prédilections , un droit que rien au monde ne peut lui Ater , pas même Tennui que pourrait lui causer Platon.

Villeneuve-snr- Yonne, mai 1797.

À madame de Beaumont , à Theil.

Vos lettres m'ont fait un grand plaisir. Il y règne une liberté d'esprit et d'imagination qui pialt et qui rassure sur votre bonheur. Pour être heureuse et rendre les autres heureux , vous n'avez qu'à laisser faire à la nature , et consentir à être vous.

Nous n'avons pas k nous plaindre ici. Alexandrine est guérie , et descendra demain au salon; ma femme va son train ordinaire ; Tabbé est parti hier pour aller dtncr aujourd'hui , à trois lieues d*ici , chez un confrère où il soupçonne quelque pâté ; Victor n'a d'autre embarras dans la vie que l'incertitude où il est , depuis une heure j de savoir si certain animal qu'il m'a montré dans la Maison rustique , et que je lui ai dit être un renard , est un renard en effet, ou ne serait pas une fouine ; car vous lui avez dit que c'était une fouine, à ce qu'il m'a avoué

un pea trop tard pour soq repos. Vous voyez qu'il se souvient de vous et de vos dires. Pour moi , je suis enfoncé dans Aristote. Après avoir achevé ses Morales , me voilà jeté à corps perdu dans ses Métaphysiques ; il faudra le lire tout entier. Il me tuera ; mais je ne puis plus m'en défendre.

Ne vendez pas votre Voltaire à Sens; vous n'en auriez rien. Je vous en tirerai un meilleur parti à Paris. Quant à moi, je vous eu remercie. Dieu me préserve d'avoir jamais en ma possession un Voltaire tout enti^ !

Si vous aimez mieux voir madame de Staël ici qu'à Sens, votre chambre verte est à votre service. Je serai , je crois , assez fort pour ne pas céder au désir de la voir, et pour fiiir le danger de l'entendre ; ainsi , consultez votre commodité.

Soignez-vous bien; portez*vous bien; gardez mes livres, et écrivez-moi. Ma femme vous recommande de vous rendre agréables les derniers jours que vous passerez dans votre Theil. Si nous étions au printemps, elle consentirait , dit-elle , volontiers , à vous y aller soigner en bmille, pendant une quinzaine de jours. Passer quinze jours hors de son ménage I j'ai trouvé cela trèsgalant de sa part. Mais vous faites ici des miracles. Bonjour.

P. S, Ayez soin de faire resserrer la gourmette du petit cheval, et vous en ferez un mouton. Vari de tomber , dont vous êtes douée , a son mérite assurément ; mais it y aurait quelque avantage d'obliger vos gens à mettre en pratique Vart de brider.

Sens , 96 jttin 1797.

A madame de Pange , à Paris.

Je ne suis pas digne de vous remercier, Madame; j'ai une extinction d'esprit et de voix.

Je n'en suis pas moins pénétré de reconnaissance pour tous les envois dont vous avez bien voulu m'honorer. Ils m'ont été remis un peu tard par votre page à cheveux gris. Il ne m'a apporté que le i«' floréal votre lettre du 20 germinal. Je Taccuse pour m'excuser. Sans cette triste nécessité, son âge, et la candeur de sa barbe, auraient fait expirer ma plainte dans le silence du respect.

J'avais eu l'honneur de vous écrire , le jour de votre départ, en vous renvoyant le Don Quichotte espagnol. Un page de mon choix , et qu'on prendrait à sa mine pour l'arrière-petit-fils du vôtre , partit d'ici à sept heures du matin , pour revenir, à midi , m'assurer qu'il était arrivé trop tard. Je m'imaginai qu'il s'était amusé à jouer à la fossette tout le long du chemin. On ne sait plus à qui se fier. Tout le monde est trop jeune ou trop vieux, et je vois bien que les vrais milieux, même en messagerie, sont aussi difficiles à reconnaître qu'à garder.

Je suis en conscience obligé de démentir le docteur, ce qui me fâche , et je suis encore plus lâché qu'il se trompe. Il a beau me voir éteint, gisant, maigre , muet, et incapable de souffrir le moindre travail et même le moindre plaisir, sans en être épuisé, il me croit en fort bon état. Je ne sais comment ses yeux se sont fascinés; mais, depuis qu'il n'a plus de nouveau remède à m'ordonner,

il me voit guéri , le croit de bonne foi , et le dit k tout le inonde. La vérité est que je suis toujours également malade , mais avec plus de variété , ce qui est au moins un agrément. Je suis aussi un peu plus accoutumé à mes maux, et je vois plus clair dans ma maladie. Ce sont là , si Ton veut , des mieux dont je sens vivement le prix ; mais je ne puis pas convenir que j'en éprouve d'autres. Pourtant , je me suis bien trouvé de l'air de Sens. l'y habite un petit tertre qui m'enchante. J'ai sous les yeux, daps le lointain , la verdure la plus riante et la plus riche. Mes ruelles (vous ne savez pas ce que c'est) sont bordées de maisons où le bonheur semble habiter, derrière des haies et sous des treilles. Un peuple poli m'environne, et il n'a pas l'air malaisé. Rien de ce qui me touche, rien de ce que je contemple ici ne me déplaît , et je souhaite souvent que vous et madame de Beaumont puissiez m'y voir. C'est vous dire que tout semble concourir à me foire porter en ce moment aussi bien qu'il est possible , et cependant je suis malade , quoi que prétende le docteur. Les vents, à la vérité, en sont un peu la cause ; mais quand on a une santé qui dépend éternellement du beau temps et de la pluie , on est condamné à se porter mal partout et toute la vie.

Si telle est ma destinée , je m'y résignerai , Madame ; je rendrai même grâce à la Providence , si , dans la situation où je serai réduit , elle me laisse toujours la capacité d'être heureux par des idées et des sentiments fort doux , qui me remplissent assez souvent de leurs délices, et si à ce bienfoit elle ajoute celui de me laisser disposer librement, une fois par mois, de ma main et de ma pensée , pour écrire à votre cousine et à vous , quand je ne pourrai pas vous voir. Sans ce dernier

point , tous mes biens auraient des épiues , et tous les plaisirs de mon flme seraient gâtés par un remords.

Quiconque chante pouilles à Benjamin Ck>nstant , semble prendre une peine et se donner un soin dont j'étais chargé : je me sens soulagé d'autant. Je crois donc vous devoir de la reconnaissancCp à madame de Beaumont et à vous ; à elle, de tout le mal qu'elle m'en dit , et à vous, Madame , de celui que vous en pensez* Cet homme est pour moi

Comme an violon faux qui jure sous Tarchet»

tout ce qu'il dit me blesse l'esprit. D'abord il écrit mal, très-mal, et en vrai suisse à prétentions. Il exprime avec importance , et avec une sorte de p^fection travaillée , des pensées extrêmement communes , signe de médiocrité le plus grand que je connaisse. Ensuite je ne crois pas qu'il y ait rien au monde de plus insupportable et de plus révoltant que le faux dans Terreur. Or, Madame , examinez les erreurs de Benjamin Constant , et dites-moi si vous croyez qu'elles soient en lui un effet de la bonne foi , et une simple méprise de l'esprit. On sent qu'elles lui viennent du cœur , et que son ambition les a fabriquées de toutes pièces. J'avais lu déjà plusieurs passages de son livre , quand madame de Beaumont a eu la bonté de me le faire parvenir. J'avais trouvé et je trouve le choix de ses expressions et de ses tournures mauvais ou déplacé , et le choix de ses opinions encore plus insoutenable. Dans cet ouvrage , tout repousse l'indulgence ; tout y tend à détruire l'humanité. Vous voyez à ma colère que je dois m'interdire d'en parler. Je lui préfère mille fois la bonne gouvernante de madame de Beaumont , dont je ne parle pas , mais que j'ai vue avec

grand plaisir. Je lui ai fait une visite expresse, introduit par Saint-Germain, et paré de toutes les fleurs du jardin. Notre inoculé se porte fort bien; mais sa mère m'a bien fiiit enrager. Figurez-vous que ce qu'il y a de plus problématique au monde , c'est qu'elle ait eu la petitevérole , et que ce qu'elle a le moins pu se résoudre à faire , malgré sa parole donnée , a été de laisser toucher son fils par d'autres mains que par les siennes. J'ai vécu dans de grandes];transes; mais j'en suis revenu. Pour elle , elle s'est entêtée à ne rien craindre , et actuellement , elle persiffle ma prudence , avec une insolence que je serais bien fâché qu'elle n'eût pas. Cette insolence envers moi ne l'empêche pas d'être pénétrée pour vous du respect le plus senti ^et |le mieux fondé. Regardez-la toute sa vie, Madame , comme une des âmes où votre mérite est le mieux connu et le plus honoré.

ViUeneuve-sur-Yon«e , 86 aoftt 1797.

À madame de Beaumont , à Theil.

Non-seulement j'ai résolu d'aller vous voir, mais ma femme et mon fils] veulent vous aller voir aussi , et pas* ser avec vous au moins une demi-semaine. Ils partiront dès que vous vous porterez bien , et que vous aurez un Obadiah et deux forts chevaux à nous envoyer. Tout cela sans doute se pourra, non pas demain, mais quelque jour , dans quelque ten^s , et d'ici à la fin du siècle , quand vos lits auront des petits.

Je vous recommande à tous les saints et à toutes les saintes de Theil , àjsa caverne de verdure , à ses lacs d'air et de clarté , et à ce fleuve de lumière qui coule du

côté de Sens. Je vous recommande aussi à ces trumeaux où se mirent toutes vos herbes. M. Shandy vante beaucoup les pièces d*eau ; il prétend qu'il sort de leur sein une vertu consolatrice. Puisse votre âme être imbibée d une si divine vapeur !

Je sais très-mauvais gré à ceux dont la société vous a dégoûtée de la solitude, et, s'ils s'en font un compliment, moi je leur en fais une injure. Hais pourquoi aller vivre aussi avec ces esprits remuants? Ils ont pour tête un tourbillon qui court après tous les nuages. Ils yeulent brider tous les vents dont ils ne sont que le jouet. Leur tournoiement vous a gâtée; mais vous vous raccommoderez.

Je ne crois pas que rien au monde soit plus ennemi du bonheur , ainsi que de toute sagesse , que les passions de l'esprit , quand on les éprouve à toute heure. Celles du sang sont plus sensées; car, remarquez , je vous prie, que les premières ne peuvent être satisfaites ni tous les jours, ni tous les mois, ni tous les ans, ni quelquefois tous les yingt ans. Or, y a-t-il rien de plus maladroit et de plus propre à tourmenter, que de retenir dans son sein , et d'alimenter en soi-même , à tous les instants de la vie, des désirs sans possession et des voracités sans proie?

La passion même du bien public serait en ce moment une folie. Le monde est livré au hasard. Ceux qui prétendent l'arrêter, en jetant à ses vagues le gravier et le sable fin des petites combinaisons , sont ignorants de toutes choses. Je leur préfère de bien loin celui qui , sans prétention , s'amuse , à ses heures perdues , à faire des ronds dans son puits. II se croit du moins inutile. Les autres se croient importants , et Dieu sait tout ce qu'ils perdent de temps , de raison , de mérite , pour le devenir

en effet! Je ne vois en eux qu'an besoin de tracas et de mouvement , semblable à celui des enfants , une puérile activité qui les eicite à déplacer, non des chaises , mais des couronnes , et à façonner de leurs mains des débris de sceptres brisés. (Is vantent leur sollicitude , et ils ne sont rien qu'inquiets. L'inquiétude se démène, va, revient, monte et redescend ; la sollicitude attentive est aux aguets et se tient coi : voilà ce que nous devons faire.

Ayez le repos en amour, en estime , en vénération , je vons en supplie à mains jointes. C'est, je vous assure , en ce moment , le seul moyen de ne faire que peu de fautes , de n'adopter que peu d'erreurs , de ne souffrir que peu de maux. J'en suis si persuadé, que je viens d'écrire à Paris qu'on ait à ne plus m'envoyer aucun journal dont l'auteur sache lire et écrire. Je ne veux pas ignorer ce qui se passe ; mais je ne veux plus m'en occuper.

Quand madame de Pange sera de retour , je vous supplierai d'oublier jusqu'au nom même de la guerre , et de ne plus songer à d'autres fortifications qu'à celles que pourrait élever, dans votre boulingrin , le caporal Trim- Saint^ermain.

Je me porte comme Torick , quand il ne pouvait plus monter sur son cheval maigre. J'ai à peu près le bonheur dont il jouissait , quand il ne se sentait pas gai. Je vous aime comme il vous eût lui-même aimée , s'il vous avait vue une fois.

p. S. Ma femme est très-sensible à votre souvenir. Sa justesse et votre mérite cadrent ensemble si parfaitement , que je ne puis rien dire , en votre honneur et gloire, qu'elle ne le pense.

Le petit se souvient non-seulement de vous, mais

aussi de Theil , ci d'uDe certaine carriole sans roues qui a fait son bonheur , parce qu'il pouvait y monter tout seul. Que de gens aiment les sièges renversés, parce qu'ils peuvent s*y asseoir I

Par un très-singulier hasard , c est moi qui lis Yùung, lorsque vous lisez le THstram, Ce Young ne me rend point bronche, et son Lilla Burello m'amuse tout comme un autre.

Il n'y a que Benjamin Constant qui ne m'amuse pas. J'en ai parlé tout de travers. J'en ai dit , non pas trop de mal , mais d'autre mal que celui qu'il follait en dire. J'en suis fâché , car , si je le battais jamais , je voudrais que le coup portât et l'ajustât comme un habit. Portezvous mieux : je me radoucirai peut-être.

Villeneuve-sur-Yonae , le 27 août 1797.

À madame de Beaumont , à Theil.

Votre régime me fait un bien infini , rien seulement que d'y penser. Je suis persuadé que vous vous en trouverez à merveille.

Je ne vous ai pas dit que ma femme était enclouée , c'estrà-dire , qu'elle avait un fort gros clou sous le bras. C'est probablement un rejeton de la petite-vérole de son iils, soignée avec trop de hardiesse. Elle me charge de vous dire que , sans ce désagrément , qui durera encx)re quelques jours, nous vous aurions priée de nous envoyer sur-le^hamp Obadiah et les grands chevaux.

Je vous ai écrit hier une grande lettre où je me suis embourbé dans le temps présent , comme Coulanges » quand il voulut plaider, s'embourba dans la mare à

Colin. Je conseille à voire attention de santer k pieds joints ce long article , et d'aller droit à la moralité : ai*mez le repos, le repos I Laissez les traeassiers se tra^ casser, et si nous montons sar quelque bâton, ne le choisissons pas d'épines.

J'ai mangé beaucoup de fruits ces jours-ci , et je m'en trouve si bien , depuis hier après midi , que ce matin j'ai été tenté deux ou trois fois de fiiire claquer mes doigts , comme Torick redevenu gai. La belle disposition pour aller vous voir! et qu'il est fâcheux qu!Obadiah ne soit pas là , et que le clou ne soit pas loin I

Je coupe court , parce que la petite Marie se dit fort pressée. Ne me faites grâce d'aucun détail , quand vous me parlerez de votre régime , et parlez-m'en souvent , si vous voulez que je me sente comblé de vos bontés. De tous les journaux de ce siècle, il n'en est point qui puisse autant m'intéresser que celui de votre pot au feu.

Vous nous promettez une chère qui passe notre gourmandise de fort loin. Vos lits ont donc fait des petits? En ce cas la fin du siècle est arrivée , et Theil nous verra très-certainement. Merci. Soignez-vous.

Villeneuvc-sur-Yonne , S» septembre 1797.

À madame de Beaumont , à Passy.

Je vous préviens qu'à l'avenir , iious ne voudrons de vous que lorsque vous vous trouverez insupportable. Vous avez donc eu tort de prendre votre médecine. Une autre fois gardez votre ipécacuanha pour les gens qui ne sont pas dignes de vous aimer triste et maussade; réservez-leur tous vos rayons, et portez-nous tous vos nuages.

On vendangera mercredi prochain dans ce pays-ci ; mais nous ne commencerons nos propres vendanges qae dans la semaine suivante. Cette opération cause assez de tumulte et de désordre dans les maisons ; mais on n'y dtne et on n'y soupe pas moins , et si ce tracas pouvait vous amuser , je vous assuré que vous ne gêneriez ici personne. Je ne prends personnellement à tout cela que la part qui me fait plaisir ; mon régime ordinaire n'éprouve aucune interruption ; mes beaux-frères n'en perdent pas un coup de dent ; ma femme garde la maison ; nous vivons enfin à peu près comme de coutume. Les servantes seules sont un peu en l'air et un peu déroutées ; mais , à quelques petites attentions près , dont je suis sûr que vous sauriez fort bien vous passer, elles auraient du temps de reste pour vous rendre leurs devoirs.

Venez donc hardiment vendanger , si le bruit ne vous fait pas peur; venez avant que l'on vendange, si vous aimez mieux le repos. Voilà ce que la franchise de ma femme et la mienne ont à vous dire.

Mes frères sont ici et vous attendent avec impatience. Votre chambre a déjà été balayée trois fois pour vous recevoir. Ma femme a peur que vous ne soyez mal ; je lui dis , moi , que vous vous trouviez bien chez Dominique Paquereau , et je me moque de ses craintes,

Je vous aurais fait bien bonne mine, si j'avais eii le bonheur de vous voir , ces huit derniers jours. Il y a eu des moments où je me suis cru presque capable d'aller vous chercher jusqu'à Theil ; mais un brouillard a tout détruit. Mon beau temps reviendra peut-être. Venez attendre ici le vôtre, et portez-y votre migraine. Nous sommes encore plus propre^ et plus disposés à vous soi-

gner qu'à vous distraire , et votre appartement est plus digne de la migraine que de la santé.

J'oubliais de vous dire que , parmi les désagréments de la vendange , il y en a un dont je serais fâché pour vous ; c'est que vous ne verriez point du tout mademoiselle Piat , la plus fervente vendangeuse qui soit dans tous nos environs. Je dois aussi vous représenter que si vous tardez trop , les plants de roi seront coupés , et que ce ne sera pas pour vous.

J'apprends avec plaisir qp'avant de quitter Theil , vous y lisez Cook. Ses voyages ont fait dix ans les délices de ma pensée. Je connaissais Otabiti beaucoup mieux que mon Périgord. Je me souviens encore de Tupia, de Teinamai, de Toway de Toubauraï, de Tamaïdé, etc. Lisez bien le second voyage , et ne lisez pas le premier , si vous. n'avez pas commencé par là. Cet Hawkersworlh a tout gâté , et m'a dégoûté pour la vie des manieurs de relations.

Il faut finir. Bonsoir.

Villeneave^ur- Yonne , 15 mai 1798.

À madame de Beaum^ont.

Madame de Pange doit vous envoyer un livre. Je l'attends , et ne sais ce que c'est.

Je vous en envoie un autre ; c'est TEsprit des journaux, dont j'entends que vous soyez , tôt ou tard , ainsi que moi, l'abonnée à vie. Ce journal-là a l'avantage de dis* penser de lire les autres , ce qui n'est pas peu. Il suffit pour connaître le bon et le mauvais esprit du siècle , ce qui est quelque chose, et même beaucoup.

Je vous ai en effet conseillé de lire les leilres de Voltaire. J*ai eu en cela le mérite de deviner votre goût. Je me piqae d^avoir ce talent , et il me tourmente , car je suis sûr que votre esprit ne 8*est point encore occupé des objets les plus propres ii lui donner des jouissances ravissantes , et je suis impatient de voir en votre possession , les ouvrages les plus propres à y ramener votre attention : cela me rend fort affairé.

Si Dieu me prêtait vie et mettait devant mes yeux les hasards que je lui démanche , il ne me faudrait cependant que trois semaines , pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés , non pas dans votre bibliothèque , mais dans votre alcôve ; et si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde.

Je ne savais pas que La Bruyère était si fort de vos amis. Je ne vous envoyais le petit livre que pour vous familiariser avec lui. Vous faites fort bien de Taimer. Il y a d'aussi beaux et de plus beaux livres que le sien; mais il n*en est point d'aussi absolument parfait. La notice qui vous a plu n'est point de l'auteur que vous voulez dire; mais on Ta un peu imité.

Ma santé est dans une de ses baisses, ce qui ne me permet pas de vous écrire plus longuement. Beauchêne s-est vanté à moi-même de vous avoir fait, de ma manière de vivre, une description oii il n'y a rien d'exact, que le temps qu'il prétend que j'emploie k dire du bien de vous. Si je disais tout celui que j'en pense, les jours ne me suffiraient pas. Soyez sûre que plus j'y songe, plus je trouve qu'on ne peut pas vous surpasser , tout rabattu et tout compté. Portez-vous bien ; c'est tout c« qui vous reste k faire , et ce que je vous recommande le plus. J'ai dit.

Villeneuve-sur- YoDoe , 90 avril 1799.

À madame de Beaumonty à Paris.

Vous voas occupez peut-^tre en ce momenl du trisie soin de m'annoncer l'événement qui vous afflige. Je le sais déjà ; Desprez est venu hier me l'apprendre. Ayez soin de vou&-même, ménagez-vous, prenez de loin des précautions pour arranger un jour votre avenir , et revenez dans ce pays au plus t6t , si vous êtes peu nécessaire à vos affaires dans les lieux où vous êtes. Ne revoyez plus Theil; venez près de nous. Nous parlerons à notre aise de celle qui n'est plus , et dont personne dans le monde , pas même vous , ne pourra regretter la perte , autant qu*elle Teùt mérité, si sa destinée eût permis à ceux qui Taimaient , de ne s'occuper que de ses qualités. Il est impossible de se désoler autant qu'on le voudrait, et j'avtfue que cette réflexion me désespère. Le cœur et la mémoire, le jugement et le sentiment se heurtent l'un contre l'autre , dans ce premier moment. Le temps épurera les souvenirs , et je suis persuadé que , dans dix ans , l'idée de cette pauvre Ghrande sera plus doucement et plus intimement présente à la pensée de ses amis , qu'elle ne peut l'être aujourd'hui. Il est des douleurs que les âmes délicates doivent ajourner , passez-moi ce mot trop moderne , pour les éprouver plus entières , plus parfaites , plus absolues. Ne vous livrez pas à la vAtre à contre-temps. Pensez aux enfants; quand ils auront de sûrs appuis , nous pleurerons alors leur mère. Pour moi, j'ai trouvé une manière de penser à elle , qui n'est point à votre usage , et qui me permet de me livrer,- sans mé-

lange et sans contrariété , à tous les sentiments que j Savais pour elle. Grâce à mon secret , je n*ai pas , comme vous et le reste da monde , besoin du temps , besoin d'attendre ; je lui paie dès à présent , et lui paierai toute ma vie les tributs d'estime et d'affection qui lui sont dus.

J'avoue pourtant que c'est vous surtout qui m'occupez. Quittez Paris ; restez peu à Versailles , si vous y allez, et venez ici : voilà ce que je désire sur toutes choses. Si vous aviez besoin d'argent, pardonnez tant de brusquerie, mon frère en a à votre service. Pour mon compte, je n'en ai pas besoin. Depuis hier, je ne veux plus aller à Paris qu'au mois d'août, en partant pour le Périgord. Peut-être ma femme s'y rendrait- elle seule pour huit jours. Je lui ai arraché la plume pour la prendre, car il m'était impossible de ne pas vous dire au moins uu mot , dans cette affreuse circonstance, qui , quoique prévue , certaine, inévitable, n'en fait pas moins sentir le coup frappant de la réalité.

Vous savez si nous vous aimons.

Hontignac , 31 décembre 1799.

A madame de Beaumont, à Paris.

Je voudrais bien voir quelle mine vous faites aux associés de Bonaparte. Pour moi, je ne crois pas qu'on puisse jamais dire d'eux :

Soldats sous Alexandre , et rois après sa mort.

La nature avait fait tous ces hommes-là pour servir de piliers à quelque obscur musée, et on en fait des colonnes d'état! Il est fâcheux de ne sortir de l'horrible règne des avocats , que pour passer sous celui de la librairie.

Il y a deux classes dhommes , dont les uns sont audessus et les autres au-dessous de la société : les beaux esprits en titre et les coquins de profession. « Il faut », me disait autrefois quelqu'un, « mettre ceux-ci à Bicétre et « ceux-là à l'Académie, sans jamais les tirer de là. » Ce quelqu'un avait raison , et tellement raison , que si je devenais à mon tour consul et mattre, j'en ferais volontiers mon penseur; mais, pour être conséquent , je n'en ferais pas mon ministre.

Ceux qui ont passé leur vie dans des ports de mer, à donner des leçons de pilotage, seraient de très-mauvais pilotes, et nous avons pis que cela. Notre pauvre flotte est confiée à des sous-maltres qui ont toujours raisonné de la manœuvre , sans la connaître , et qui ne sauraient pas même conduire un batelet dans des eaux douces.

Une fausse science va succéder à 1* ignorance , et une Ëtusse sagesse à la folie. On fera mal avec méthode, avec sérénité et avec une inaltérable satisfaction de soi-même. Chacun , content de ses principes et de ses bonnes intenlions, nous fera périr de langueur, dans de certaines règles et avec art. On a modifié un mauvais système , mais on se gardera bien d'y renoncer. Eh! comment se pourrait-il qu'on y renonçât? Nos gens d'esprit n'ont d'esprit que par lui, et n'ont pas d'autre esprit que lui. Il faudrait, s'ils se désabusaient de leurs doctrines, qu'ils se désabusassent aussi de tout le mérite qu'ils ont, et de tout celui qu'on leur croit. Il faudrait ce qui ne se peut :

Convertir un docteur est une œuvre impossible.

Que le ciel désengoue Bonaparte de ces messieurs, et, à ce prix, qu'il le conserve ; car, malgré nos anciens dires, la nature et la fortune l'ont rendu supérieur aux autres II 18

liommeft , et ToDt fait pour Ics^gouverner. Mais je n attendrai rien de bon de son pouvoir ni de sa capacité, tant qu'il sera assez sot pour croire que Sièyes niênie a plus d'esprit que lui. Cet homme a, dans la tête, une grandeur réelle qu il applique à tout ce qui se trouve avoir, autour de lui , une grandeur de circonstance. Il confond les individus avec les essences ; il prend Tlnstitut pour les sciences, les écrivains pour des savants, et les savants pour de grands hommes. Son esprit vaste porte en soi les erreurs et les vérités d'un siècle qu'il admire trop. Sa raison le détrompera avec le temps ; mais , en attendant, ses préjugés régleront sa conduite en beaucoup de points essentiels, et ses conseillers épaissiront ses préjugés. Quel dommage qu'il soit si jeune , ou qu'il ait en de mauvais maîtres I II laissera, je crois, dans les tètes humaines, une haute opinion de lui; mais s'il vit peu , il ne laissera rien de durable , ni qui soit digne de durer.

Voilà ce que je pense sur un homnîe et des changements qui occupent certainement beaucoup votre attention , comme ils ont occupé la mienne. Je n'ai partagé ni vos ravissements , ni ceux de mon frère ; mais j'ai pris à tout un intérêt aussi vif que celui que vous avez pu rcs-* sentir. J'ai peu espéré pour l'avenir; mais j'ai joui avec délices de ce moment de liberté, dont tous les partis, tous les hommes, se sont sentis tout à coup en possession, et dont presque tous ont usé. J'en fais usage à mon tour, dans ce peu de politique, dont j'ai cru devoir le tribut à la confiance qui règne entre nous, et à celle que je prends en la modération d'un gouvernement digne de plus d'estime que tous ceux qui l'ont précédé, mais nonjpas digne de louanges. Un homme eût pu en mériter; mais tant n'en mériteront point. S'il n'y avait ^ sous le chapeau de

Bonaparte , d'autre esprit que le sieu , et dans les con^ seils qu'un petit nombre d'hommes sensés, j'espérerais des temps meilleurs; je croirais même que nousy sommes arrivés ; mais avec une pareille cohue d'avis et de talents divers, je suis fortement persuadé que nous allons changer d*époque , sans changer d'esprit et de sort.

Portez-vous mieux ; c'est le seul changement que je désire en vous.

Je laisse la plume à ma bonne compagne, qui va se plaindre de ce qu*il fait froid.

Montignac , 1600.

À madame de Beaumont, à Paris.

Étes-vons bien démariée? Il me reste sur ce point une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvements de ma joie. Votre acte d'affranchissement est-il dressé, signé, paraphé, expédié? C'est ce que je vous prie de nous faire savoir au plus vite , afin que je prenne un parti : celui d'être bien content , si vous parvenez en- (in à ne dépendre que de vous-même, et à n'être appelée que d*an nom qui vous aura toujours appartenu.

Ce nom, quel sera-t-il, à votre avis? Pauline de Montmorin est bien joli et bientôt dit. Mais , dans la société, nous ne dirons pas Pauline de Montmorin , lorsque nous parlerons de vous. Comment vous appellerons-nous? Je vous déclare d'avance et hautement que je ne veux pas de madame de Montmorin : vous auriez l'air de n'être qu'une de vos parentes, une Montmorin par alliance et par hasard, une Montmorin comme une autre. Si donc vous reprenez ce nom que je révère et qui me plaît, appelez-vous

mademoiselle; si vous ne voulez pas qu'on vous dise mademoiselle, prenez le nom de Saint-Hérem. Au couvent que vous aimiez tant, on vous appelait Saint-^Hérem. Madame de Saint-Hérem vous siéra fort bien. Une madame de Saint-Hérem est une Montmorin voilée. Madame de Sévigné qui , comme vous savez , m'est toutes choses , parle d'ailleurs des Saint-Hérem. Enfin, ou cachez votre nom , ou ne cachez pas votre filiation, à laquelle je tiens beaucoup. En attendant que vous vous soyez mûrement décidée sur cet article , qui est pour moi plus sérieux que vous ne pensez peut-être , nous userons de la suscription ordinaire, avec une extrême impatience de pouvoir en employer une nouvelle , k juste titre et à bon droit.

Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de Victor, ni même de Bonaparte, qui est un inter-roi admirable. Cet homme n'est point parvenu ; il est arrivé k sa place. Je l'aime.

Sans lui , on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité , placé en son vrai point de vue, et que vous nommez illusion^ quand elle nous platt et nous charme , ne s'opérerait dans notre âme , sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières , toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu'il n'a pas eu le temps d'avoir. Il a fait renaître, non-seulement en sa faveur, mais en &veur de tous les autres grands hommes, pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée, où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses succès ; qu'il en soit de

ni

plus en plus digne ; qu'il demeure mattre longtemps. Il Test, certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui I.... Mais il est jeune, il est mortel , et je méprise toujours infiniment ses associés I

Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. Il faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moî^nême je lui en ai donné de grands, par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de ravoir trop peu aimée I

Elle m*a nourri de son lait, et « jamais, » me dit-elle souvent, « jamais je ne persistai à pleurer, sitôt que j'en* « tendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson , arré- « talent sur-le-champ mes cris , et tarissaient toutes mes « larmes , même la nuit et endormi. » Je. rends grâce à la nature qui m'avait bit un enfant doux ; mais jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.

Mon enfance a pour elle d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent lui devenir plus délicieux tous les jours. Elle me cite une foule de traits de ma t^dresse, dont elle ne m'avait jamais parlé, et dont elle me rappelle fort bien tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute à mes années , sa mémoire me rajeunit ; ma présence aide à sa mémoire.

Ma~ jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva SI grand dans mes sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si

dédaigneux de prévoir, si négligent k me précaulionner, si prompt à donner; si inhabile k acquérir, si juste , en un mot, et si peu prudent , que l'avenir Tinquiéta.

Un jour qu elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ pour Paris, je répondis trèsfermement a que je ne voulais pas que l'âme d'aucune « espèce d*hommes eût de la supériorité sur la mienne; « que c'était bien assez que les riches eussent par-des^ « sus moi les avantages de la richesse , mais que certes « ils n'auraient pas ceux de la générosité. »

Elle me vit partir dans ces sentiments ; et , depuis que je Teus quittée, je ne me livrai qu'à des occupations qui ressemblent à Toisiveté , et dont elle ne connaissait ni le but, ni la nature. Elles m ont procuré quelquefois des témoignages d'estime, des possibilités d'élévation, des hommages même dont j'ai pu être flatté. Mais rien ne vaut, je réprouve, -ces suffrages de ma mère. Je vous parlerai d'elle pendant tout le temps que nous nous reverrons, car j'en serai occupé tant que pourra durer ma vie. I^t sienne est bien affaiblie. Elle ne mange presque pas , et souffre souvent d'un asthme sec qui est l'infirmité décidée où la délicatesse de son tempérament a abouti. Elle dit cependant qu elle se porte bien ; mais elle se trompe et nous trompe. Sa résignation domine maintenant sur toutes les autres perfections qui avaient autrefois tant d'éclat

Je ne sais trop ce que j'ai pu vous dire dans cette lettre. Suppléez à tout ce qui peut y manquer, car pour rien au monde je ne la relirais. La dernière m'avait soulagé ; mais j'ai mal pris mon temps pour celle-ci. Hier a été un mauvais jour, et je m'en ressens aujourd'hui. Ne vous en mettez pas en peine, car je serai guéri demain , ou tout an moins après-demain.

Je vous supplie de nous écrire plus souvent, et d*èlre persuadée qu'en cela vous avez à craindre notre appétR plus que notre satiété. Il y a Vencare de la faim, V encore du désir, Vencwe aspiratif, Veneore des enfants ; Werther en parle ; c'est celui-là qneïious disons toujours, après avoir lu vos lettres , et jamais l'autre : il n'est pas fait pour vous.

M entignac , 2 mai 1800.

À madame de Beaumont, à Paris.

J'ai ri , mais je ne me suis point moqué , lorsque vous m'avez dit que « la dévotion de La Harpe était un tour que « le diable jouait à Dieu. »

Mais que direz-vous de celle de M. de la Vauguyon, que je viens d'apprendre par les gazettes? Pour moi, je la regarde comme la plus violente persécution qui ait jamais été suscitée contre l'église, dans votre esprit et dans le mien.

Je ae sais pas trop bien pourquoi vous n'aimez pas Lalande, ni pourquoi j'aime un peu Mercier. Je ne connais rien de leurs querelles ; mais ce dernier me paraît aussi pardonnable, lorsqu'il veut délrâner Newton, que lorqu'il sauta sur Desoartes. Il est vrai qu'en ce dernier cas, il troublait la paix do l'école , ce qui était un mal ; mais ce n'était pas une bêtise.

Je veux vous raconter un fait. Un Anglais, né aveugle, et qui le fut toute sa vie (il se nommait Saunderson , Diderot vous en a parlé), a d(mné des leçons d'optique, pen* dant trente ou trentcrcinq ans, dans l'université d'(hford, et il était sans contredit un des plus savaats newtoniens

et des plus habiles professeurs de TËurope. Cela prouve , se vous déplaise , qu'avec notre admirable philosophie moderne, on peut savoir et enseigner beaucoup de choses, sans en avoir la moindre idée.

Que me parlez-vous deManës? Je déteste ce vilain nom, et je ne me souviens pas de mètre jamais permis de récrire ou de le prononcer, même en badinant.

J'aime assez les erreurs naïves et les sottises naturelles ; mais quant aux savantes erreurs qui se fabriquent avec art, je les hais autant que ces erreurs de mauvaise foi, ces erreurs fausses que notre Benjamin Constant m'a le premier fait distinguer. Je crois même que je n'aime pas les vérités qui ne sont telles que par réflexion : autre grief contre ce siècle, oii l'on n'a guère que des idées et des sentiments calculés.

Votre Manès était un fourbe , qui se trompait par vanité. Quoi qn'en dise votre cuisine , notre France et le monde entier, ne laissez pas entrer un seul moment, dans . votre esprit aimable , cette opinion gigantesque et ténébreuse des deux principes ; cela n*est point du tout plaisant.De bonnes gens ont cru au diable; mais il n'est qu'un mauvais valet, et cela , du moins, est naïf. Mais imaginer deux principes 1 Que d'efforts il faut pour cela , et quelle erreur laborieuse I

II n*y en a qu'un , et il a fait ce qu'il a pu. Ne vous amusez plus à n'en rien savoir. Vous ressemblez quelquefois à un filleul que l'on m'a apporté hier, et dans les mains duquel on a mis quelques écus. Vous avez , au fond de vons-iùême, une fouie d'excellentes pensées et de vérités admirables ; mais vous aimez mieux les jeter par terre, et les faire rouler, qu'en faire un véritable usage. Ne vous gênez pas cependant, ne contraignez pas votre esprit;

mais, parmi ses plaisirs, choisissez du moins les plus grands. En vous livrant toujours aux seuls amusements de la pensée, vous perdez souvent ses délices.

Pour moi , je suis en proie à ses épines. J*ai passé moû hiver à fouiller les derniers recoins des antres de Térudition, en lisant M. Dnpuis. J'ai passé de lui aux sciences. Je lis tous les physiciens ; j'étudie les corps, et ne rêve que d'eux. Il me tarde d*ètre quitte des opinions d'autruî , de connaître ce qu'on a su , et de pouvoir être ignorant en toute sûreté de conscience. C'est un bonheur que j'achète, que je paie, mais que j'aurai, si ]e principe unique veut me laisser tel que je suis, encore un peu de temps !

En pénétrant dans ces puits et dans ces sciences , je nfaperçois de plus en plus combien les ignorants ont naturellement de lumières et de clartés , et combien nous désapprenons par Tinstruction et par l'étude , faute d'être bien dirigés.

Portez'vous bien , je vous en conjure. Quittez Paris , s'il vous fait du mal ; restez-y, s'il vous fait du bien , et parlez-moi beaucoup de vous , de lui et de Bonaparte , à qui j*ai permis de me séduire. Je l'aime toujours.

ViUeneuve>sur*Yonne , !«' décembre 1800.

 madame de Beaumont.

Si vous arrivez jeudi , je pourrai vous aller voir vendredi ou samedi , car je suis abonné avec une cariole du pays, qui me roue, quand il me platt. Je m'y suis enrhumé avant-hier, et aucune toux , à dix lieues à la ronde, ne peut se comparer avec celle que j'avais hier. Je

n'eu suis cependant pas bien malade , et j'espère pouvoir essayer, après-demain, au plus tard , d'un grand rideau de vieille bergame, que mademoiselle Piat me fabrique, et qu'on mettra entre le vent et moi.

Votre Condillac m'a roidi et desséché Tesprit, pendant dix jours, avec une telle force, qu'il n'y avait pas en moi une fibre qui ne s'en ressentit, et ne se refusât à toute fonction. Il m'a fallu interrompre cette aride lecture, et me jeter, pour digérer, dans d'autres livres. Un Massillon , qui m'est tombé par hasard sous la main , m'a réussi : il m'a huilé et détendu. Monsieur Necker, qui est survenu , ne m'a pas nui : je suis tombé de l'huile dans la graisse , et je me sens tout rempâté.

Écoutez donc : il y a dans ce gros livre du ridicule, et un ridicule qu'assurément on ne pardonnera pas ; mais tant pis pour ceux qui ne sauront pas y trouver de l'utilité, et se borneront à en rire. Il y a de grkVkis profits à y faire , en parlant comme M. Necker, pour sa vie et pour son esprit.

Je voudrais bien qu'il mtt son rabat de ministre dans sa poche , qu'il jetât son froc aux orties , et qu'il nous redit tout cela , en habit de ville et sans masque. Il y aurait là et du grand et du beau, et du vrai et de l'important, que les citations de la Bible elles-mêmes ne dépareraient pas , car la plupart sont de grandes beautés littéraires , qu'on ne trouverait point ailleurs. Quant aux singularités, et même aux bizarreries de style qui y subsisteraient encore, on les pardonnerait au nom de Thomme , au pays où il est né , h celui ou il a écrit , et au métier qu'il a quitté. Il faut qu'il y ait , dans ce vaste esprit , un coin de sottise bien déterminé , pour avoir fait , avec réflexion entière et pleine , une pareille gaucherie.

Dieu veuille qu'il reprenne sa matière , et qu'il la repétrisse I II en ferait un bel ouvrage , et qui serait bien nécessaire. Je fais des vœux pour sa santé; car, s'il vit, il remaniera ces grands sujets , et il ne les gâtera plus,

M. Peyron qui est là ne me permet pas de m'étendre. Gardez-vous bien de ne pas guérir tout à fait, et de venir plus tard que vous ne nous le promettez. Nous vous attendons toujours avec désir et impatience. Rappelez-nous au souvenir de vos jeunes et aimables compagnons de solitude. Nous vous sommes entièrement dévoués.

ViUeneuve-sur- Yonne , 6 mars isoi. À madame de Beaimiont, à Paris.

Je ne partage point vos craintes , car ce qui est beau ne peut manquer de plaire ; et il y a dans cet ouvrage une Vénus , céleste pour les uns , terrestre pour les autres , mais se faisant sentir à. tous.

Ce Uvrc--ci n'est point un livre comme un autre. Son prix ne dépend point de sa matière , qui sera cependant regardée par les uns comme son mérite , et par les autres comme son défaut. Il ne dépend pas même de sa forme , objet plus important , et où les bons juges trouveront peut-être à reprendre, mais ne trouveront rien à désirer. Pourquoi? Parce que , pour être content, le goût n'a pas besoin de trouver là perfection. Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié, et partout où sera ce charme , cette empreinte , ce caractère , là sera aussi un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliquer tout cela , et de vous le faire

sentir, pour chasser vos poltrouneries ; mais je n*ai qu*un momeni à vous donner aujourd'hui , et je ne veux pas différer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est passé. Il réussira , parce qn'il est de l'enchanteur. S'il y a laissé des gaucheries , c'est à vous que je m'en prendrai ; mais vous m'avez paru si rassurée sur ce point, que je n'ai aucune inquiétude. Au surplus , eût-il cent mille défauts , il a tant de beautés qu'il réussira : voilà mon mot. J'irai vous le dire incessamment. Si j'étais garçon, je serais déjà parti.

Encore une quinzaine , et je pourrai vous gronder et vous regarder tout à mon aise. Portez-vous mieux, je vous en prie.

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