‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 3)Chapitre 22 sur 31 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

entendre^ toutes les vérités sont mélancoliques. Aussi M. de Pânge m'écrivait-il : « Triste n comme la vérité, d Aucune lumière ne les réjouit; aucune beauté ne les épanouit; tout les concentre. Leur poétique est héraclitienne.

Le style de M. Necker est une langue qu'il ne faut pas parler, mais qu'il faut s'appliquer à entendre, si Ton ne veut pas être privé de l'intelligence d'une multitude de pensées utiles, importantes, grandes et neuves.

Madame Necker ne s'occupait des hommes et des événements que pour les comparer aux livres. Les littératures furent son monde.

Dupuis , dans tout son livre , est un savant en colère et furieux. Aussi se dément-il et se rontredit-il le plus souvent , comme les hommes emportés et qui se fâchent.

L'abbé Barthélemv fait minauder son es-

prit. Son érudition est fausse ^ et ment pour trop vouloir être agréable.

Le style de Dussault est un agréable ramage, où Ton ne peut démêler aucun air déterminé.

Que disaient-ils 7 que M. de Bonald ne sait pas écrire?' 11 sait écrire, et écrire parfaitement; mais il ne sait pas plaire. On trouve souvent en lui des idées aimables et platoniques , unies au ton dogmatique , impérieux , austère , des raisonneurs de l'école moderne. Il donne a ses expressions un rigorisme de sens qui tyrannise l'attention.

" M. de Bonald a besoin de la terre; son esprit a des pieds, mais il n'a point d'ailes, ou il n'a du moins que des ailes fort courtes et qui ne lui servent qu'à marcher mieax et plus vite.

M. de Bonald jette un filet sur les esprits,

et ce filet a des couleurs; mais il est tellement serré , qu'on ne peut rien voir au travers y lorsqu'une fois on est dedans.

On rencontre quelquefois chez M. de Bonald de singulières conséquences. Il semble qu'on y tombe par un casse* cou, et resfMrit se sent

quelque chose de démis.

11 n'y a souvent, dans ce qu'écrit M. de Bonald, que l'attitude et l'insistance d'un homme qui affirme résolument. 11 se trompe avec une force ! ... * C'est un gentillâtre de beaucoup d'esprit ejl de beaucoup de savoir, érigeant en doctrines ses premiers préjugés.

M. de Beausset a retrouvé le fil perdu de la narration continue, ce fil ductile qui se plie et se replie en mille manières, sans se brouiller et sans se rompre. Une élégance simple, une facilité soignée, une modération vraie, l'ien de cherché , voilà ce qui est rare aujourd'hui, ou plutôt ce qu'on ne voit plus, et ce qui distingue éminemment cet écrivain. Dans

Féneloil'y il avait à enchâsser des perles , et il les a entourées plus richement. Dans Bossuet, il avait à montrer des blocs, et il les a isolés, cultivant les Muses sévères. Ses citations sont, dans le cours de son récit, comme des lies toutes pleines de monuments. En le lisant, on croit descendre un fleuve, par un beau temps, et au milieu d'un beau pays. Le siècle quMl traverse, est montré à droite et à gauche. 11 a rendu son caractère au genre tempéré, le seul qui soit classique et propre à nous ramener aux beautés saines qui charment l'âme, sans en altérer la lumière, sans la troubler par des passions. Mais on dirait, hélas! qu'il faut au siècle présent des vertus molles, où il puisse soupçonner quelques blessures, des vertus malades , dont il puisse avoir pitié.

POÈTES ET ROHANCIEAS.

Pétrarque adora pendant trente ans, non pas la personne ; mais l'image de Laure; tant il est plus facile de conserver ses sentiments et ses idées que ses sensations ! C'est ce qui faisait la fidélité des anciens chevaliers.

Pétrarque estimait peu ses poésies italiennes qui l'ont immortalisé; il leur préférait son latin. C'est que son siècle aimait le latin, et n'aimait pas encore l'italien.

Le die miliif musa y manque aux nouvelles de Boccace. Il n'ajoute rien à ce qu'on lui a dit, et ses inventions ne dépassent jamais le champ formé par sa mémoire. Son récit finit où a fini le conte vulgaire; il le respecte comme il l'especterait la vérité.

* Lq Tasse était sur son art un penseur profond , et ce serait un service à rendre aux lettres que d'examiner ses ouvrages en prose et ses principes littéraires. Ce caractère de penseur, au surplus, se montre même dans ses vers ; ils ont la forme qui conviendrait à des sentences. Le poëte, par les tournures de son style , ne ressemble pas aux poètes anciens , mais il ressemble aux anciens sages.

Il y a cet inconvénient , dans les Lettres de Voiture, qu'il y montre son masque plutôt que son visage , ce qui les rend plus divertissantes d'abord , mais beaucoup moins longtemps intéressantes. Très-agréable et très-ingénieux, il ressemble cependant un peu à ces portraits qui rient éternellement.

Et souvent avec Dieu balance la victoire.

C'est là le vice impardonnable du poëme de Milton.

On reproche à Corneille ses grands mol3 et

ses grands sentiments ; mais pom* nous élever, et ne pas être salis par les bassesses de la terre, il nous faut en tout des échasses.

Il peut y avoir, dans l'àme, un degré de hauteur inutile à la pratique des arts , à la beauté des ouvrages, mais non pas au respect que doit inspirer le mérite de l'auteur, démontré par son œuvre. Beaucoup plus parfait que Corneille, et moins grand. Racine doit être moins révéré.

Racine eut son génie en goût, comme les anciens. Son élégance est parfaite ; mais elle n'est pas suprême , comme celle de Virgile.

Racine est l'homme du monde qui s'entend le mieux à filer les mots , les sentiments , les pensées , les actions , les événements ; et chez lui , les événements, les actions, les pensées, les sentiments et les paroles , tout est de soie. Pradon a quelquefois aussi des paroles de soie ; mais il ne faisait que brouiller.

Le talent de Racine est dans ses œuvres ,

mais Racine lui-même n'y est pas. Aussi s'en dégoûta-t-il.

xn.

Tibiis acta ludis megalensibus : il me semble que je lis ces mots à la tête de toutes les tragédies de Racine.

Ceux à qui Racine suffit sont de pauvres âmes et de pauvres esprits ; ce sont des âmes et des esprits restés béjaunes et pensionnaires de couvent. Admirable, sans doute, pour avoir rendu poétiques les sentiments les plus bourgeois et les passions les plus médiocres , il ne tient lieu que de lui-même. C'est un écrivain supérieur, et, en littérature, c'est tout dire. Mais ce n'est point un écrivain inimitaUe.

Pradon, lui-même, a fait beaucoup de vers pareils aux siens.

Boileau est un grand poëte , mais dans la demi-poésie.

Racine et Boileau ne sont pas des eaux de

source. Un beau choi)i dans l'imitation fait leur mérite. Ce sont leurs livres qui imitent des livres^ et non leurs âmes qui imitent des âmes. Racine est le Virgile des ignorants.

Alfieri n'est qu'un forçat condamné par la nature aux galères du Permesse italien.

Molière est comique de sang-froid ; il fait rire et ne rit pas ; c'est là ce qui constitue son excellence.

Molière s'est joué, dans Tartuffe ^ de la forme des affections religieuses , et c'est là , sans doute, un grand mal.

Kegnard est plaisant comme le valet , et Molière comique comme le maître.

Il y a , dans La Fontaine , une plénitude de poésie qu'on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français.

H n'est pas bon de donner à certains mots une valeur qu'ils n'ont pas ^ et un sens qu ils ne sauraient avoir , comme on Ta fait récemment du vers de La Fontaine :

Notre ennemi , c*est notre maître ,

en disant de Louis XIV :

Il craint même , étrange faiblesse!

L*Homère du peuple bêlant , Et mon La Fontaine le blesse D*un mot de son âne parlant.

La fable de l'Ane et du Vieillard est plus ancienne que l'histoire. Connue en Grèce sous le nom d'Ésope, elle l'est, en Orient et aux Grandes^-Indes , sous ceux de Lokman et de Pilpay. Elle a , de temps immémorial , circulé dans le monde , sans y causer aucun désordre, et sans inquiéter les esprits les plus ombrageux. Ni Crésus, ni Cyrus, ni Aureng-Zeb, ni Gha-Abbas, ni aucun potentat connu, avant l'année 1700, ne s'en sont trouvés offensés.

Il ne nous parait pas probable que Louis XIV en ait eu peur, et que le naïf La Fontaine ait fait trembler ce monarque , pour un vers mal

interprété , lui qui ne put fâcher personne j lorsqu'il le voulut faire^ et qui ^ malgré les trois querelles célèbres dans sa vie , n'eut jamais un seul ennemi qui ne l'appelât le bonliomme^ même après qu'il s'était vengé. Tant il se montra peu terrible^ dans ses plus vifs ressentiments t tant il eut un génie heureux ! tant sa bonté fut fortunée I On dénigre l'enfant des MuseSy

Un enfant des neuf sœurs , enfant à barbe grise t

quand , pour lui faire honneur^ sans doute , mais à tort et à contre^^temps y on l'érigé ainsi tout à coup en épouvantail politique. On dégrade un monarque illustre ^ en le frappant d'un tel effroi. On déguise l'esprit du temps , et an le fait méconnaître^ lorsqu'on place , sous un tel règne, de pareils effarouchements. Le mot de l'âne n'attaque pas les empereurs plus que les pâtres, et les rois plus que les meuniers. En se l'appliquant à lui seul, Louis XIY eût commis une usurpation dont son grand sens le rendit toujours incapable.

Tous les âniers de son royaume y avaient autant de droits que lui ; il tombe sur tout ce qui est maître ; et qui ne l'est pas , dans ce monde? L'aveugle est maître de son chien , et , comme

dit notre proverbe, charbonnier est maître chez lui. C'est, dans le monde, un mot d'humeur qu'exhale , dans ses lassitudes , la servitude impatientée , et qu'on lui pardonne aisément. C'est, en littérature, un mot comique par son genre, qui est subalterne. <l'est, dans l'auteur français, un mot plaisant ; car La Fontaine l'égaya avec un art qui lui est propre , lorsqu'il donna à l'animal qui profère cet apophthegme, et dont la bouche le décrie, il faut l'observer en passant, une épithète qui est gaillarde, et la bonne humeur d'un gourmand.

Ce mot sert de pendant à l'adage bourgeois :

Nos valets sont nos enne^nis. Ils se balancent et se contiennent l'un par l'autre. Le premier n'est pas plus un signe de rébellion , que le second un signe d'oppression et de tyrannie. Ce sont des mots de situation , et non pas de doctrine; mots très-abusifs, très-malsonnants , mais sans aucune conséquence. En leur donnant de l'importance et une sorte de dignité , on s'expose à les introduire dans la société par l'histoire , et à les mettre ainsi à la portée de deux sortes d'esprits, qui peuvent être amusants , mais dont il ne faut pas entretenir la manie : je veux dire , ceux qu'une bile mal réglée rend frondeurs par tempérament, et

ceux dont la légèreté, comme a si bien dit Saint*Lambert :

Craint le pilote et non Torage.

Gardons -nous d'ôter aux hommes un des plus grands plaisirs du bon sens et de la rai^ son y celui d'admirer ce qu*il y a de plus beau dans les spectacles politiques, l'autorité su* prême en des mains fortes et capables de la porter. Quand le xvn« siècle n'eût pas été éloigné , par sa morale et par ses mœurs , de faire servir la sagesse à blesser ceui; qu'il res-^ pectait j il en eût été détourné par l'excellence de son goût. Tout ce que la disposition à l'in* suite produit , n'est jamais beau que d'une sorte de beauté sombre , et qui ne peut donner un plaisir parfait , ni à l'écrivain qui l'a produit y ni au lecteur même qui l'admire. En fei-e sant cet emploi de leur talent ^ les écrivains dç ce temps n'auraient pu se contenter. Aussi évitaient-ils avec soin ce genre de mérite, que leurs successeurs ont tant recherché. Auteur aussi modeste, lorsqu'à la fin de son livre, il disait de la leçon qui le termine :

Je la présente aux rois , je la propose aux sages ,

qu'habitant paisible du monde et citoyen sou-

mis à la loi de tous les pays , lorsqu'à propos d'un autre âne et des deux voleurs , îl écrivait :

L'âne, c'est quelquefois une pauvre province;

Les voleurs sont tel et tel prince , Gomme le Transylvain, le Turc et le Hongrois :

Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois.

La Fontaine fut , de tous les hommes de son temps j le moiùs enclin à tout attentat , même indirect^ contre la majesté royale. Incapable de cet orgueil qui se repaît de sa propre au* dace et se sert à lui-même de spectacle , et de ce courage qui n'est que la peur surmontée d'un danger créé à plaisir^ il ne songeait qu'à exprimer Futile et Tagréable , sans aucun retour sur lui-même , et sans aucune application directe. Le fablier se couvrit de ses fleurs , exhala ses parfums et porta ses fruits ^ sans blesser jamais d'aucune épine les mains qui s'em-^ pressaient à les cueillir.

Les vers de J.-B. Rousseau sont trop pensée.

Leur harmonie est plus exacte qu'agréable* Il chante juste^ mais non pas divinement,

Le talent de J.-B. Rousseau remplit Tinter-

valle qui se trouve entre La Mothe et le vrai poète.

* Piron. C'est un poète qui jouait bien de sa guimbarde.

L'abbé Delille n'a dans la tête que des sons et des couleurs ; mais voyez l'usage qu'il en fait!

Delille moule assez fortement les vers y mais il ne les anime pas*

Les Géorgiques de Delille me semblent être les Géorgiques d'Ovide.

XXVUI.

Des blasphèmes mielleux , ou plutôt des ordures vernissées y d'où le blasphème découle avec douceur, comme un miel empoisonné y voilà Parny. Le ptiritas impuritalis de Juste Lipse, est fait pour lui. Il a le cœur et l'âme eunuques. Son impuissance sans doute a quel-

que grâce ; mais il ne se montre insinuant que parce qu'il est énervé.

La sophistique littéraire est l'art de farder les pensées par des mots. Les mots fardent les pensées ; quand ils leur donnent de l'éclat, sans y ajouter de la beauté. Il y a un lustre nécessaire à un bon style, qui n'est pas précisément du fard ; il n'est que de la propreté. Le style a quelquefois un éclat semblable à celui des métaux. Ceux qui l'emploient ne fardent pas, à proprement parler, mais ils dorent ce qu'ils disent. On croirait qu'ils écrivent avec une encre plus luisante, ou qu'ils ont jeté , sur leur encre encore fraîche, de la poudre de diamants ou de la poussière d'ailes de papillons. Tout cela ne va ni à l'âme ni au goût , mais s'arrête aux yeux de l'esprit , qui , d'abord ébloui , en est insensiblement fatigué. Esménard offre un exemple perpétuel de cette espèce d'artifice.

On dit que les Allemands ont excellé dans le genre pastoral : cela n'est pas vrai. Ils s'y sont appliqués , l'ont affecté , l'ont contrefait ; mais

ils n'y ont point excellé. Dans leurs pastorales j il n'y a de pastoral que les mots. Leurs bergers sont plus grimaciers que ceux de Fontenelle ; ils minaudent la vertu^ Finnocence et les mœurs champêtres ; ils affectent la simplicité , bien plus que Fontenelle n'affectait la finesse et la galanterie ; ils parodient l'âge d'or. Je suis effrayé de dire , mais très-fondé à assurer^ que jamais homme n'eut un esprit moins naturel et moins naïf que Gessner. Ses ouvrages sont de la mauvaise poésie , fardée avec de la morale. 11 n'a de naturel ni dans ses poèmes y ni dans ses lettres à son fils ; et malgré sa réputation de bonhomie , et sa physionomie un peu rustique , je suis sûr que , même dans sa conversation familière et domestique ^ il y avait de l'affectation, l'affectation de cette bonhomie qu'on lui attribue à un degré supérieur. C'était un Suisse, un paysan, un Allemand précieux , un petit maître d'Arcadie.

Cervantes a , dans son livre , une bonhomie bourgeoise et familière , à laquelle l'élégance de Florian est antipathique. En traduisant Don Quichotte , Florian a changé le mouvement de l'air , la clef de la musique de l'auteur origi-

naL 11 a appliqué aux épanchemenls d*uue veine abondante et riche , les sautillements et les murmures d'un ruisseau : petits bruits, petits mouvements , très-agréables sans doute , quand il s'agit d'un filet d'eau resserré, qui roule sur des cailloux , mais allure insupportable et fausse , quand on l'attribue à une eau large, qui coule à plein canal sur un sable très-fin.

On peut dire des romans de Le Sage, qu'ils ont l'air d'avoir été écrits dans un café , par un joueur de dominos , en sortant de la co^ médie.

Berquin excella dans un art où personne , avant lui , n'avait prétendu exceller, celui de parler aux enfants le langage le pbis propre à leur plaire , et dont leur jeune esprit s'est fait secrètement un modèle. Cet âge , comme tous les autres , a son idiome , et cet idiome a ses élégances. Son caractère est d'être mêlé de justesse et de naïveté. Cette langue qui leur est particulière , les enfants savent la trouver dans la langue commune ,'.et sont industrieux k l'en

extraire. C'est une chose à remarquer que le nombre de mots qui j dans les langues même les plus ingrates y servent à signifier les mêmes pensées ou les mêmes objets , surtout lorsqu'il s'agit des qualités et des sentiments. Chaque couleur n'a pas plus de nuances , que n'en a chaque manière d'exprimer une même chose.

Observez les êtres humains, que l'éducation n'a pas soumis à l'uniformité , et vous verrez avec quelle variété, non-^seulement chaque idiome, mais chaque dialecte est parlé. Les pauvres surtout et les enfants s'en forment un, composé d'expressions toutes très-connues, et qu'ils arrangent cependant d'une manière si nouvelle , que celles de l'enfant se ressentent toujours de son âge , comme celles du pauvre de sa fortune*. Les uns et les autres, se plaisant à oublier leur misère et leur faiblesse , aiment quelquefois à entendre parler magnifiquement; mais si l'on entretient les enfants de leurs jeux, et les pauvres de leur misère , on ne les contente qu'en en parlant comme ils voudraient en parler eux-^mêmes , c'est-à-dire, naïvement et pathétiquement. Encore faut-il, pour les satisfaire , être naïf et pathétique avec plus de raison et d'élégance qu'ils ne pourraient l'être eux-mêmes ; il faut qu'on réalise à leur oreille

et à leur esprit j le modèle idéal que chacun d'eux porte secrètement en soi. C'est là ce que Berquin a fait pour ses petits amis. On a dit de lui avec beaucoup de vérité :

De Tenfance naïve observateur fidèle ,

Il parla son langage en s*exprimant mieux qu'elle ,

et ce n'est pas seulement son langage qu'il sait imiter ; il peint , avec plus d'exactitude encore et de perfection , ses manières et ses humeurs : en sorte qu'il offre en même temps aux enfants le tableau de ce qu'ils imaginent , et celui de ce qu'ils font. Il leur donne à la fois le plaisir du modèle et celui du miroir.

Madame de Genlis a peint , en général j des figures humaines. Quelquefois cependant elle a fait des demi-monstres ; mais je connais d'elle des demi-anges qui m'ont ravi. Si elle a suivi ou donné de fort mauvais exemples , elle ne l'a pas approuvé. Elle recommande la rè* gle, peut-être même avec aigreur. Enfin ^ malgré quelques écarts répréhensibles , qu'on peut et qu'on doit reprocher à ses écrits, par habitude et par principes , sa plume est prude , et son génie collel-monté.

Il y a dans le inonde une femme d'une âme

vaste et d'un esprit supérieur Madame de

Staël était née pour exceller dans la morale; mais son imagination a été séduite par quelque chose qui est plus brillant que les vrais biens : l'éclat de la flamme et des feux Ta égarée. Elle a pris les fièvres de l'âme pour ses facultés , l'ivresse pour une puissance, et nos écarts pour un progrès. Les passions sont devenues à ses yeux une espèce de dignité et de gloire. Elle a voulu les peindre comme ce qu'il y a de plus beau, et, prenant leur énormité pour leur grandeur, elle a fait un roman difforme.

Ml y a, dans la Corinne de madame de Staël, un besoin de philosopher qui gâte tout.

SUR QOEtQDES ROMAXS DU TEMPS.

Dans les romans , vus du côté de l'art ^ il s'agit d'une flamme à peindre, et l'on y peint un brasier. Réaliser, en effet, les destinées que ces dames imaginent , ce serait jeter une vie en enfer.

Pour être beau et pour intéresser, il faut que le malheur vienne du ciel, ou que du moins il tombe de haut. Ici, il frappe d'en bas et de trop près : les malheureux l'ont dans le sang.

La tragédie a ses malheurs ; mais ils sont finement tissus; ils sont d'un autre temps ^ d'un autre monde , ils ont peu de poids , peu de corps , et ne durent qu'un moment ; ils intéressent. Ici , le malheur est présent ; il est durable ; il est de fer, et grossièrement fabriqué ; il fait horreur.

On aime assez les catastrophes; mais on n'aime pas les supplices. Or, on ne nous donne là que les martyrs de l'amour, les uns étendus sur le chevalet de l'attente , d'autres déchirés de remords, tous avec une passion qui leur

dévore le cœur. Malgré toutes les belles qualités dont on étale pompeusement les noms sur ces théâtres y il est très-vrai de dire qu'on y voit moins des événements déplorables que des personnages mal nés. Aussi on les plaint peu^ ou y si on les plaint, on les plaint mal.

Quelques-uns ont dit : <c La vie humaine est (( une toile noire où se mêlent quelques fils c blancs » ; d'autres : c C'est une toile blan- € che où se mêlent quelques fils noirs. » Dans ces romans, la vie humaine est une toile rouge et noire ; le mal y est seul , ou n'est mêlé que de mal.

Qu'on se représente une terre qui dévore ses habitants ; un ciel sans astres , où Ton ne voit que des éclairs ; un sol brûlé, où ne tombe aucune rosée; enfin, un horizon d'airain, où les noms des plus belles choses retentissent en grondant , avec un son lugubre et creux : voilà le pays des romans. J'ai remarqué qu'un des plus beaux mots de la langue , le mot bonheur, y résonne comme sous les voûtes infernales; celui de plaisir y est affreux. Il s'exhale de leurs pages une sensibilité malsaine et fausse. La jeunesse y apparaît comme un âge de feu , dévoré par sa propre flamme ; la beauté , comme une victime toujours destinée aux couteaux ;

la souffrance y est sans relâche , le délire perpétuel , et la vertu elle-même , soit par les choses qu'elle éprouve, soit par les sentiments qu'elle inspire, y est incessamment souillée. Il n'est pas une héroïne de ces livres dont on ne puisse dire avec raison : C'est une rose sur laquelle on a marché.

J'ai vu les loges de la Salpétrière et les fureurs de la révolution , et il me semble toujours , par une liaison d'idées dont je ne distingue que le nœud , apercevoir, au fond de ces scènes monstrueuses , la chemise des folles et la houppelande de Marat. Je crois même y respirer quelque chose de l'odeur de ce livre infect, qui porte un beau mot dans son titre et un cloaque dans son sein. Ces livres honnêtes et ce livre infâme , que je ne veux pas nommer, de peur que l'air n'en soit souillé, sont nés visiblement sous la même atmosphère et dans le temps de la même peste ; ces pàpiers-là se sont touchés : ils sont marqués des mêmes taches, mélanges d'amour et de sang.

Que si cette comparaison indigne les âmes délicates , je leur dirai qu'elle m'indigne aussi ; mais elle se fait malgré moi ; je l'écarté, et elle

me poursuit Tant l'abîme appelle l'abîme ,

tant l'horreur appelle l'horreur !

Il y a des livres dont l'effet naturel et inévitable est de paraître pires qu'ils ne sont , comme Teffet naturel et inévitable de quelques autres est de paraître meilleurs qu^eux-^mêmes ; ceuxK^i) parce qu'ils donnent une idée de beauté, de bonté, de perfection, qui en devient comme inséparable ; ceux-^là, parce qu'ils nous transportent dans des régions où sont toutes les idées du laid , qui en deviennent inséparables aussi ^

Quand la fiction n'est pas plus belle qtie le monde , elle n'a pas droit d'exister. Aussi ces monstruosités existent dans la librairie $ on les y voit pour quelques francs , et on en parle quelques jours ; mais elles n'ont pas de rang dans la littérature , parce que , dans la littéra<ture, l'objet de l'art, c'est le beau* Au delà, est l'affreuse réalité. Si , oubliant l'ancien précepte : « Hors du temple et du sacrifice , ne « montrez pas les intestins » , les arts tombent dans json domaine , ils sortent des limites et sont perdus.

La nature a fait asse2 de passions. Le bien , et le seul bien des livres, est de rendre les hommes plus sages et mieux ordonnés; les romans mêmes doivent rendre l'amour parfait. On ne peut aimer que follement des folles ;

les belles ânies , on les aime parfaitement : tout amour né de la perfection est , par luimême , une harmonie. Les livres causent beaucoup de mal quand , au lieu de nous tempérer^ ils nous agitent ou nous dq>rayent, en jetant de l'éclat sur ce qu^il y a de pire^ l'ex* ces et le désordre, et de l'obscurité sur ce qu'il y a de meilleur, la modération et la règle. dhose remarquable que des femmes aient méconnu ces bienséances , et que ce soit par des f<nnmes auteurs que ces rè^es aient pour la première foîs été franchies ! Il y a pourtant une morale littéraire , et eUe est jdos sévère que l'autre , puisqu'elle établit les règles du goût j Êiculté plus chaste que ne l'est la chasteté même«

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