‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 3)Chapitre 25 sur 31 · IL · texte numérisé non relu

IL

parlant à son lecteur. U ne permet de jager vite ni de lui , ni de ce qu'il dit ; il n'est pas clair. C'est un fantôme , un mont Athos taillé en philosophe. Enfin je sois las d*y penser. Nous en parlerons cet hiver.

En attendant , je vous prêterai ses Considérations sur U beau et le sublime^ son Traité depaixperpétueUCf son idée d'une Histoire universelle^ tout cela en français. Il y a de l'esprit et de la clarté dans le premier de ces ouvrages, qu'il publia en 4764. J'ai franchi de terribles hauteurs , escaladé bien des greniers k livres pour me procurer tout cela. Je veux aussi vous laisser un Salon de \ 765 par Diderot , et vous reprendrez toutes vos anciennes admirations pour lui ; les Mémoires de Valentin Duval; c'est une connaissance à foire et qui ne vous déplaira pas.

Venez donc chercher tout cela, avec nos embrassades, qui en valent bien la peine, par la tendre et invariable affection dont elles sont le naïf et respectueux témoignage.

Ma femme et mon frire vous parleront affaires. Pour moi , je suis las d'avoir voulu vous parler et de n'avoir su que vous dire de Kant. Mais cela même est en parler que de montrer la disposition d'esprit oii il nous laisse. J'espérais trouver en lui une espèce de Klopstock de la philosophie ; mais il s'en faut. Ce génie allemand peut se laisser monter très-haut , quand il est porté ; mais il ne sait pas se remuer ; il n'a point de désinvolture, Klopstock n'en avait pas besoin ; mais Kant ne pouvait s*en passer. Fontanes , au surplus , a fait sur lui un fort bon article. J'ai été Feu féliciter et lui conter ma chance. Il a ri de l'un et de l'autre , me trouvant bien bon d'être assez consciencieux pour vouloir absolument peser et connatlre les gens , avant de les juger.

J*ai rendu compte k M. de Chateaubriand de tout ce qui le concernait. Portez-vous bien et venez.

P. S. Kant, au surplus , est grand partisan de la joerfectibilitif et je suis sûr qu'il regarde la révolution de France comme le plus heureux événement qu'ait pu compter Yespèce humaine.

Sa morale m'a paru plus neuve et plus belle que sa métaphysique; mais je verrai.

Le ScUon est détestable.

Villeneuve-sur-Yonne , lî septembre isoi .

À madame de Beaumont, à Savigny.

Je n'ai pas encore à moi THistoire ecclésiastique ; mais Fontanes en a une très-complète et assez joliment conditionnée , qu'il prête d'autant plus volontiers qu'il cherche à s'en défaire : elle est in-4S , et il veut l'édition in-4<». Notre abbé a, de celle-ci, les vingt premiers volumes , c'est-à-dire , tout ce que Fleury en a écrit. Je trouverai facilement les autres par la ville. Ainsi M. de Chateaubriand ne manquera point ici de ce livre, si c'est ici qu'il veut le compulser, et il le fera venir aisément de la bibliothèque de Fontanes , s'il veut l'avoir à Savigny.

J'ai l'Histoire du Paraguay, par le père Charlevoix : six volumes in-IS. J'écris un mot à madame de Bussy, pour que M. de Chateaubriand puisse les prendre dans ma chambre , à Paris , s'il en a envie. Ils se trouvent seuls sur la plus haute tablette de Tarmoire qui est près de ma cheminée , du côté de la fenêtre.

Mon libraire Jardé m'a dit, il y a quelque temps, avoir dans son commerce l'Histoire de la nouvelle France, his-

toire qui vaut mient que l'autre. Je lui écris pour en &ire Taequisition , et il la remettra certainement à M. de Chateaubriand , au vu de ma lettre. Je suis en compte courant avec lui. C'est un honnête garçon et un garçon honnête.

Quant aux Lettres édifiantes et aux Missions du Le- Tant , elles ne sont certainement pas dans la bibliothèque de Passy, car je les aurais lues, si je les y avais vues, et je les aurais vues, si elles y eussent été de mon temps. Le bon Armand, qui part demain pour Paris, et qui vous ira voir, tous donnera là-dessus des éclaircissements plus positifs que les miens. Si ces livres avaient échappé au furetage de mon œil, et se trouvaient à Passy, contre, mon attente , je les emprunterais volontiers en mon nom et pour Tusage de celui qui en a besoin. Armand, au surplus, vous avait expédié , à mon arrivée , tous les livres énormes que vous lui aviez demandés. Vous devez en ce moment les avoir reçus.

Cies Lettres édifiantes , en vingt-six volumes , édition la plus récente, se trouvent chez un nommé Btchois , libraire, près du PetitrPont , dans une petite boutique imperceptiMe, adossée aux bâtiments neufs de l'HMel-Dieu. C'est le gtte où je me proposais de les rendre miennes un jour, si elles s'y trouvaient encore , lorsque je pourrais eu faire l'acquisition. Mon homme en demandait, je crois, BO livres , et je crois aussi que je m'étais proposé de les avoir pour 40. Ce peu de renseignements est le seul bon office que je puisse rendre sur ce point à notre auteur. Aucun liseur de ma connaissance n'a cet excellent recueil en sa possession , ce qui fait que moi-même je ne Tai jamais lu en entier, à mon grand regret.

Rien n'en peut tenir lieu à M. de Chateaubriand; mais

les Opuscules de Fleury, en cinq volumes, que j'ai à moir, et ses Discours sur l'histoire ecclésiastique, que j*ai aussi, auraient pu remplacer, très-utilement pour lui , son Histoire des moines , son Montfaucon , son d'Héricourt et la grande Histoire ecclésiastique de Fleury luinméme.

Ce bon et sage abbé Fleury a une érudition qui est de l'eau toute pure , toute claire et beaucoup plus limpide que les textes mêmes , qu'il indique d'ailleurs presque à chaque ligne, et qu'on peut consulter à son loisir, après avoir opéré sur sa parole avec toute la sécurité possible. C'est un excellent homme et un excellent auteur. Je le lis ou je le regarde , lorsque je veux me mettre en harmonie littéraire avec moi-même. Aucun esprit n*eut jamais autant de repos dans l'action que celui-là. Je veux que vous ayez à vous ceux de ses ouvrages que je viens de nommer, et qui sont plus siens que son histoire , où il n'a pas eu assez le temps de digérer et d'abréger les textes. Il y a là de la graisse , des os et de la peau ; dans ses opuscules, il n'y a que du suc, mais un suc parfait , où rien n'est dénaturé. Je veux donc que vous les ayez, dussiez -vous ne faire de sa doctrine que ce que j'en ai fait jusqu'ici : vous contenter d'en contempler le cours et d'en respirer la vapeur. En attendant , je les offre à M. de Chateaubriand, et je suis bien fâché de ne lui avoir pas plus tôt donné le sage conseil de se contenter de ce livre pour toute son antiquité chrétienne. Cela lui eût épargné bien du temps , et facilité bien de l'instruction. Quant aux sauvages, qui sont l'antiquité moderne, les jésuites en sont seuls la loi et les prophètes, et je suis bien fâché que ce que je puis lui offrir en ce genre ne puisse pas lui suffire.

Dites-lui , au surplus, qu il en fait trop; que le public

se souciera fort peu de ses citations , mais beaucoup de ses pensées ; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté , et non pas de la vérité, qu'on cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul , et non pas sa doctrine , en pourra faire la fortune; qu'enGn il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme , et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. J'avouerai , k la suite de ce blasphème , qu'il ne doit rien dire, lui , qu'il ne croie la vérité ; que , pour le croire , il faut qu'il se le prouve , et que , pour se le prouver, il a souvent besoin de lire, de consulter, de compulser, etc. Mais, hors de là, qu'il se souvienne bien que toute étude lui est inutile; qu'il ait pour seul but, dans son livre , de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme, et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain , par la nécessité de plaire et d'être lu facilement , plus impérieusement imposée à lui qu'à tout autre , par la nature même de son esprit, esprit à part, qui a le don de transporter les autres hors et loin de tout ce qui est connu. Cette règle trop négligée, et que les savants mêmes, en titre d'office , devraient observer jusqu'à un certain point, est celle-ci : Cache ton savoir. Je ne veux pas qu'on soit un charlatan , et qu'on use en rien d'artifice ; mais je veux qu'on observe l'art. L'art est de cacher Vart, Notre ami n'est point un tuyau , comme tant d'autres ; c'est une source , et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Ses citations sont , pour la plupart, des maladresses; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu'à l'Opéra on entendait le bruit du bâton qui battait les mesures. Que serait-ce si on interrompait la musique , pour

lire quelque pièce jastificative à l*appui de chaque air? Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs ; par la puissance de sa pensée et de ses mots , sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier : qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie ; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain , et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Ses in-folios me font trembler. Recommandez-lui, je vous prie, d'en faire ce qu'il voudra dans sa chambre , mais de se garder bien d'en rien transpor-* ter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale ; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme ; k respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il offre au ciel ; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tftche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois , elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l'envie d'y revenir. C'est à quoi il faut se borner; c'est ce que M. de Chateaubriand peut faire. Mais qu'il écarte la contrainte ; qu'il renonce aux autorités que l'on ne veut plus reconnaître ; qu'il ne mette en usage que des moyens qui soient nouveaux , qui soient siens exclusivement, qui soient du temps et de Fauteur.

11 me faut du nouveau , n'en fùt-il plus au moudc ,

a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour toal exprès pour les circonstances. Dites-lui de remplir son sort et d'agir selon son instinct. Qu'il file la soie de son sein ; qu'il pétrisse son propre miel ; qu'il chante son propre ramage; il a son arbre, sa ruche et son trou : qu'a-t-il besoin d'appeler Ik tant de ressources étrangères ?

Je le reprends, au reste, et je le blâme avec une grande défiance de moi-même. Je sais que, dans le travail, on est quelquefois arrêté par des scrupules, des curiosités, même par deyains caprices qu'il est plus utile et plus aisé de satisEaiire que de vaincre. Mais je sais aussi combien serait quelquefois profitable un bon avertissement qui viendrait à propos, et je vous charge de lui faire part du mien. S'il vous dit qu* il y aurait bien des choses à dire là-dessus , répondez-lui qu'il y aurait aussi bien des choses à répliquer à ce qu'il répondrait.

J'ai lu ce petit Villeterque. Ce Desmahis de la phibsophie est, en critique, un moucheron. Il a en effet, comme une mouche, une petite trompe à l'aide de laquelle il goûte à ce qui est exquis. Mais , quand les excellences ont une certaine étendue en toutes dimensions, et une sorte de solidité, il ne peut pas y pénétrer, et il murmure. Si tous ses goûts se ressemblent , il aime le sucre ; mais je suis sûr qu'il n'en use qu'en poudre ou fondu , et qu'il ne Ta jamais croqué en morceaux. Il a aimé Âtala, parce qu'il y a de l'onctueux à la surface ; mais le serpent , qui est plus parfait , tout taillé en cubes , dans sa forme , tout marbre ou or, dans sa matière, il Ta trouvé trop dur.

Je suis las, et je n'écrirai pas à M. de Chateaubriand, comme je me l'étais proposé. Je n'ai d'ailleurs que deux mots essentiels à lui dire ; les voici ; ne les lisez pas.

Le porc à s^engraisser coûtera peu de son ;

on Ten gorge, et dans peu de jours, il ne sera bon qu'à être tué. Mais il est amoureux de vos dents blanches , et ne veut être mangé que par vous. Venez donc, que nous puissions vous offrir le mets d'Eumée, les festins du divin porcher ; la première graisse et les grillades opimes seront pour vous. Je salue et j attends avec impatience votre ogrerie , qui me demandait d'un ton à faire trembler les étables : a Et le cochon I est-ce qu'il vivra toujours? » Vous aviez la fièvre canine , apparemment , en parlant d'une voix si forte, et avec cette impatience d'affamé. Je souhaite qu'il vous soit resté quelque pointe de cet effroyable appétit. Mais on est puni par où Ton pèche : vous vouliez dévorer, et l'on vous a mordu ; vous savez bien? le Journal de Paris. Je suis fâché pourtant que vous l'ayez su , et que vous l'ayez senti. Cela n'en valait pas la peine. Vous devriez ne lire aucun journal, tant que vous serez eu travail. Pour Dieu, fermez à tous ces vents folliculaires, les fenêtres de votre tête, ou ils souffleront votre chandelle. Elle se rallumera d'elle-même avec le temps, il est vrai, mais ce sera du temps perdu, et du bon ouvrage de moins.

Portez-vous bien et achevez. Vous corrigerez à la fin.

Paris, 10 juiUet 1803.

À M. Mole,

Envoyez-moi, je vous en supplie, vos manuscrits àVilleneuve. Là je serai tout à vous ; je vous lirai avec toute mon attention, et pourrai vous juger avec une sévérité

dont aucane distraction ne viendra ralentir les coups. Vous désirez qu'on vous maltraite ; je le ferai, avec la rigueur qu'un examen très-réfléchi inspire ordinairement à un esprit isolé de tous les objets , et qui n*a devant lui, pour termes de comparaison, que les modèles. Vous serez content de l'excès de mes sévérités. Ne demandez pas cependant que, pour vous plaire, je me montre pire que la vérité ne l'exige. Une censure injuste peut faire plus de mal qu'une louange déplacée ; car il importe encore plus peut-être de ne point éviter le iien, que d'éviter le mal. Et, à ce propos, je vous préviens que, si je loue avec plaisir, je blâme avec une force qui me fait quelquefois dépasser les bornes mêmes de la sévérité. Ayant à vaincre, en effet, deux résistances que les vérités dures trouvent toujours en leur chemin, dans le cœur de celui qui les dit, et dans le cœur de celui qui les écoute, je procède à coups de collier, et mes expressions vont souvent au delà de ma pensée. Quand je blâme de vive voix, quelques mots d'explication corrigent vite cet excès ; mais quand j'écris, l'inconvénient est durable. Au surplus, mon opinion sur la nature et les qualités de votre esprit est désormais fixée et invariable. Votre plume ne peut, à cet égard , rien m'apprendre. Faites bien , faites mal ; ayez raison ou ayez tort, cela n'importe en rien à mon jugement; je n'en saurai pas moins ce que vous valez. Vous n'avez pas encore usé peut-être , et cela même est probable, de toutes les ressources qui sont en vous ; peut-être même vous en avez usé trop peu habilement. Je m'y attends, et, s*il le faut, je m'attends à pis encore. Mais quand cela serait, je n'en croirais pas moins que l'instrument dont vous n'auriez pas admirablement joué , est admirable en soi , et que le ciel vous a donné une tête qui est d'or et de ce

qu'il y a de plus précieux dans ses fabriques éternelles.

Ne différez donc pas plus longtemps des communications dont vous m'avez laissé le maître. Mon vif désir est de les recevoir sans délai. Je devrais me fâcher de ce que vous vous reprenez, dans votre lettre, après m*avoir annoncé votre envoi ; c'est résister au ciel . Aimez la confiance .

J'ai tardé beaucoup trop à. vous répondre, et je vous en demande pardon. Ce mot est plus court que les excuses innombrables que je pourrais vous alléguer et qui vous seraient ennuyeuses. Au surplus, quand je serais coupable , je remets ma lettre en des mains qui portent avec elles les bontés dont on a besoin. N'oubliez pas que si Tautomne est belle et la vendange bonne, je vous gommerai de venir nous voir, et que vous m'avez promis d'être complaisant.

Portez-vous bien. C'est à la fois un désir, un souhait , un vœu et un précepte littéraire; un principe pour faire bien et beaucoup, dans la vie et dans le cabinet ; une règle de morale et de rhétorique ; enfin un sentiment intime d'attachement que je vous exprime sous cette forme vulgaire.

Prenez bien soin de madame de Vintimille. Nous l'aimons jusqu'à vous la recommander.

Villeneuve-sur-Yonne , 26 juiUet 1803.

A madame de Beaumont , au Mont-d'Or.

Vous voilà enfin en Auvergne I Le ciel en soit loué I C'est ici le premier soin important et sérieux que vous ayez pris de votre santé. Ou brouillons-nous, ou donnezlui désormais l'attention qu'elle mérite.

Gardez-vous de croire qu'elle est désespérée, quand même ce premier essai ne serait suivi d* aucun succès. Il est impossible que la vivacité qui vous anime avec une force si constante, ne tienne pas à un principe de vie parfaitement conservé. Votre esprit a tant et tellement tarabusté votre pauvre machine , qu'elle est lasse et surmenée : voilà, je crois, toute la cause de votre mal. Ranimez votre corps et faites reposer votre âme : nous ne tarderons pas à vous revoir telle que nous vous désirons.

Votre lettre m'a fait grand plaisir ; je vous y vois active, vivante, occupée du monde et du genre humain comme d'une variété; enfin distraite sans être agitée. Cela seul serait un remède.

Vous me ferez grand plaisir de me citer quelques mots de chacune des lettres que vous recevrez de Rome. Je sui$ assuré que vous les choisirez toujours si bien, que , sans vous fatiguer, ils pourront suffire à me donner une idée du reste. Il faudra qu'un de ces jours j'écrive à notre pauvre ami. Je partage son deuil , et j'ai comme lui le cœur navré de cette Rome ; mais, sur ce point , c'est sans étonnement.

Fontanes m'a écrit une grande lettre que j'ai reçue avec la vôtre. Vous savez apparemment qu'il est à Neuilly , chez madame Bacciochi. II me parle de la désolation où le laissent les départs de tous ses amis. Guéneau est le dernier qui l'a quitté. C'est , je crois , l'absence de celuilà surtout qui lui a fait sentir le désert. Il m'en fait l'apologie, et prétend que votre société ne l'aime pas , quoique je l'eusse positivement assuré que j'étais le seul qui eût le tort ou la raison de le goûter peu. Il m'entretient ensuite des beautés du livre de notre ami, qu'il relit, et et dont Suard et Morellet contestent le mérite, à sa grande

colère. Il finit par me recommander d'écrire, chaque soir, le résultat de mes méditations du jour, et m'assure qu'à la fin il se trouvera que j'aurai fait un beau livre, sans aucune peine. Cela assurément serait fort agréable ; mais, pour peu que je continue, je ne ferai qu'un livre blanc. Mon esprit n'est point mon maître ; je ne suis pas son maître non plus : il est absent, et je ne sais que vous en dire. A une ou deux pensées près, le reste n'a été qu'une uniforme et stupide considération d'un unique sujet : Vâge où je vais entrer. Ceux que j'y trouve parvenus k mon retour, me paraissent si décrépits et si finis, que ce spectacle me pétrifie. Je devins arbre pendant quelque temps, il y a deux ans; cette fois-ci, je deviens marbre. Je sortirai de là par la résignation ou par quelque témérité : en tout comme il plaira à Dieu I

• Je vous écrirai souvent pendant votre séjour au Montd'Or. Mais ayez soin de nous envoyer le bulletin de votre conduite et de vos remèdes, toutes les fois que vous le pourrez sans vous fatiguer. Nous recevrions trois lettres de vous par semaine avec reconnaissance. Qu'il me tarde de voir le timbre du lieu dont je vais écrire le nom à côté du vôtre! Je n'ai pas besoin de vous dire que madame Joubert partage cette impatience , ainsi que tous les tendres et inaltérables sentiments que vous me connaissez pour vous.

Villeneuve , 10 août 1803.

À M. Mole, à Paris.

Pourquoi dire, comme les autres, que toutes nos idées nous viennent par les sens? Je veux à ce sujet vous faire

observer qu4l est bon peut-être de ne publier que ce qui peut s'établir et être défendu avec succès;, mais qu'il faut, à part soi , avoir beaucoup d'opinions que Targumentation peut renverser , mais qu'un sentiment sincère de soimême maintiendra toujours dans le genre humain.

N'admettez pas d'idées innées , si vous le voulez ; ces idées ne sont pas les miennes, et je conviens que leur dénomination offre quelque répugnance dans ses termes. Le mot idée porte avec soi une signification de vue et de clarté qui exclut Vinné, quand on consulte Texpérience. Mais , au nom du ciel , ne prétendez pas que toutes nos idées viennent des sens. Attribuez à Tâme plus d'action et de domaine personnel ; ne faites pas de cette substance unique un simple lieu, un récipient oii ce qui passe par les sens , d'une manière plus inexplicable que l'âme même, vient aboutir et se loger. S'il ne s'était agi que de la rendre capable de penser, et non pas digne du bonheur, par les combats et les victoires, Dieu, croyez-le bien , n'aurait pas eu besoin des sens ; il ne lui aurait fallu ni chair, ni sang, ni moelles, ni viscères. L'âme subit icibas son épreuve ; elle vit au milieu des obstacles où Dieu Ta voulu placer : elle se forme dans le moule où il Ta jetée ; mais je ne puis admettre que son enveloppe passagère , que son habit et sa maison soient pour elle le chemin unique et presque la cause de ses plaisirs , de ses peines , de toutes ses perceptions. « Au moins sait-elle « quelle existe, et a-t-elle inné avec elle le sentiment « de sa personalité », disait Leibuitz; et il avait raison. On ne peut méconnaître , en effet, qu'il y a en nous des dispositions , des goûts , des penchants , des sentiments innés. Or, qu'est-ce, je vous prie, que des dispositions, des goûts et des penchants pour l'âme? D'où viennent-ils,

si ce n^est de quelque aperça faible, ignoré, secret? Cet œil fermé par une paupière éternelle, pendant la vie , ne voit-il rien au dedans de lui? Leibnitz ajoutait que « nous « avions un pressentiment et comme un aperçu des pen- « sées qui allaient nous venir, et qui n'existaient pas en- « core. » Consultez-vous de bonne foi et écoutez-vous avec attention : est-ce que cela n est pas vrai? Est--ce qu'en écrivant votre essai, et surtout votre chapitre des penchants, vous ne Tavez pas éprouvé? Pour moi , sur ce seul mot, je fermai mon Leibnitz, et je déclarai Thomme grand métaphysicien, c'est-à-dire, attentif et éclairé sur ce qui se passe en nous. J'ai depuis réfléchi sur le fait, encore plus que sur le mot, et je me suis demandé souvent : Qu'est-ce donc que cette vue de l'âme qui voit une pensée qui va naître, et qu'est-ce qu'une pensée qui se laisse voir ou entrevoir, avant même d'être formée?

Je me souviens qu'à l'âge de vingt-cinq ans , je prétendais que l'oiseau tirait la forme et la construction de son nid, du sentiment qu'il avait de sa propre contexture, et que c'était sur ce modèle , touché par lui plutôt qu'aperçu, que son travail était moulé. Yous vous moquerez peut-être de cette imagination de ma jeunesse ; eh bien I moi» je ne m'en moque pas du tout. Longtemps après l'avoir oubliée, je me suis dit : L'âme se peint dans les machines qu'étalent nos inventions. La réflexion était favorable à la boutade, et la fixait.

D'où croyez-vous, en effet, je vous prie, que nous tirions, souvent sans instruction, sans expérience et sans apprentissage, nos chefs-d'œuvre de mécanique, sinon du propre témoignage de notre secrète fabrication , naturellement déterminés à faire nos ouvrages comme nousmêmes sommes faits? D'où pensez-vous aussi que nous

vienne la règle naturelle du juste et de Tinjuste, du beau moral et du difforme, si ce n'est de ce modèle de justice et de beauté auquel, sans le voir, nous nous sentons portés h, tout comparer?

Oui , Dieu sensible à Tâme et devenant pour elle une règle qui la touche et qu'elle ne voit pas, mais à laquelle, autant que peut le supporter sa liberté, elle est forcée de se conformer, parce qu'elle en a de toutes parts le sentiment; Dieu devenant par sa présence perpétuelle, quoique ca« chée, le principe, la cause constante et l'auteur du sentiment du juste et de l'injuste, c'est là une idée qui est fixée en moi, qui vient, qui revient, qui se représente facilement, dans les agitations mêmes de l'existence extérieure, comme une chose vraie, solide et pleine de réalité.

Au surplus, vos idées nécessaires me plaisent fort. Il faut que je cherche pourquoi, car une partie de notre esprit est toujours fort utilement employée à observer l'autre. Il me semble que la doctrine des idées acquises livre au hasard des rencontres la vertu et la vérité , et une partie dii mécontentement qu'elle fait éprouver k l'esprit pourrait tenir h, la crainte secrète qu'elle inspire d'un tel danger. La doctrine des idées innées peut bien être une erreur, mais du moins elle ne donne point à l'esprit une mauvaise disposition. Loin de blesser les grandes vérités, elle les suppose et le rappelle. Il y a de la simplicité de cœur et une sorte de bonhomie philosophique à y croire, et l'on ne peut être d'un tel avis sans avoir Dieu et l'âme incorporelle présents k la pensée. L'opposition au spiritualisme a causé toute leur disgrâce, et les idées acquises n'ont fait fortune que par la raison opposée : le matérialisme y était à l'aise.

Avec vos idées nécessairesy vous sauvez tout. Elles sus-

pendent la question, et, tranchant par une transaction ce qu'elle a de plus important, elles placent les contendants hors du besoin de disputer; enfin elles suflisent à votre ouvrage. Dites ce mot, et sur le reste ne décidez rien. Vous vous contenterez et vous contenterez les autres ; c'est un grand point, même pour la vérité.

En général, j'ai remarqué dans votre métaphysique un caractère conciliant et peu exclusif. Je vous le dis à sa grande louange, car, au fond, ces vérités élevées ressemblent un peu aux nuages, oii Ton peut trouver, suivant la manière dont on les envisage, des figures de toute espèce. L'essentiel est de ne pas se tromper sur leur existence , et d'y démêler ce qui est réel pour nos besoins , abandonnant le reste à sa propre fantaisie et à celle d'autrui. Seulement, il n'est pas sans grande importance d'imaginer et de trouver, dans ces vapeurs, des apparences qui y fixent notre attention, et y appellent celle d'autrui. Cela les fait découvrir et observer, occupation qui , en réglant notre esprit et ses dispositions, règle la vie à beaucoup d'égards.

Voilà une comparaison qui n'est pas trop bonne. Celleci vaudrait mieux, si elle était bien exprimée; tirez-en ce que vous pourrez. Le ciel, voyant qu'il y avait beaucoup de vérités que, par notre nature, nous ne pouvions pas connaître, et que notre intérêt cependant était de ne pas ignorer, a eu pitié de nous, et nous a accordé la faculté de les imaginer. Il nous en a donné des espèces de notions creuses, où chacun peut placer le sens qu'il veut. Par là, les esprits enfants, les esprits femmes et les esprits hommes, les esprits malades et les sains , les faibles et les forts, y prennent part, en les ajustant à eux-mêmes. Que si quelqu'un pouvait leur apprendre à imaginer H. • 20

avec plas d'agrément , de sagesse et de facilité , et à remplir de sens plas beaux les vides oh ils font entrer lenrs pensées ; s*il parvenait à les convaincre qae ce qa'ils imaginent devrai est vrai, et qu'ils sont aassi sûrs de cequ ils pensent que de ce qu'ils voient, il leuf deviendrait fort utile, et il en serait honoré comme un bienfaiteur. Vous seriez fort propre à ce dessein.

Laissez mon esprit se reposer de tant de figures de rhétorique. Je termine et je vous dis sans figure : En substituant de meilleures pensées k celles des autres, ne croyez pas que celles-ci soient dépourvues de tout bien ; car, comme le disait Fontenelle , et comme Fa presque dit Pascal, il est certain qu'en pareille matière surtout, tout le monde a raison.

Villeneave-sar-YoDne , 23 août 1803.

À madame de Beaumont, au Mont-d'Or.

Quand vous ne recevez pas de nos lettres, c'est tout au plus pour vous un petit plaisir de moins dans le monde; mais quand nous ne recevons pas des vôtres, nous souffrons un insupportable tourment. Ne fût-ce qu'en sa qualité de croyance du mal et d'opposé de l'espérance , la crainte est toujours en moi un sentiment contre nature. Jugez donc en quel état violent me réduisaient les peurs de toute espèce qui m'agitaient depuis huit jours, et dont vous étiez le sujet. J'avais tardé à m'effrayer ; mais, lorsque le temps que j'avais naturellement prescrit à mon attente, eut expiré ; quand ces courriers, qui passent trois fois la semaine, se furent succédé sans rien apporter de vos eaux ; lorsqu'enfin le terrible Non qu'on répondait

toujours à la question : Y a-t-il des lettres de madame de Beaumont? m'eut échauffé les oreilles , par son obstination et son uniformité, une espèce de tremblement s'empara de mon âme, et je désolai toute la maison de mes désolations. Enfin, enfin une lettre que j*ai reçue hier de madame de Vintimille, m'a appris que vous lui aviez écrit du Mont-d'Or ; que vous vous y ennuyiez mortellement , ce qui est toujours signe de vie, et que les eaux vous assoupissaient, ce qui vous repose d'autant. Je ne reverrai jamais son écriture sans un vif plaisir, non-seulement k cause d'elle, mais encore à cause de vous, et pour Textrème soulagement qu'elle m'a apporté dans cette circonstance. Maintenant, que vos lettres arrivent quand il plaira à la poste, me voilk aguerri. Il n'y aura perte que déplaisir, et après les agitations dont je suis sorti, tout me parait repos et bonheur.

La lettre de madame de Vintimille m'avait été remise au moment où nous allions monter en voiture. Je ne l'avais pas ouverte, avant de partir, parce qu'il m'avait fallu du temps pour jurer, tempêter et gémir de ce que je n'en recevais pas d'autres que celle-là. Nous allions à Bussy tristement» lorsqu'en lisant cette lettre, à la lueur d'une des quatre lucarnes de nojre fourgon, j'ai trouvé et articulé la mention qu'elle faisait de vous. La carrossée eut , comme moi, une surprise qui ragaillardit tout le monde, jusqu'aux enfants et au cheval. Songez donc quelquefois avec quelle incurable fidélité on vous aime dans ce petit coin de la terre, et que cela vous engage à guérir, et à nous faire part de ce que vous tenterez pour cette bonne œuvre. *

Pour peu que vous tardiez , ce sera mon frère qui nous donnera de vos nouvelles. 11 est à Vichv, à trente lieues

de vous. Son mal l'avait repris plus fortement qu'auparavant, en pleine joie, en plein appétit, en plein sommeil et au milieu des distractions les plus propres à le guérir. Tous ces biens se sont soudainement évanouis sans cause, et une accablante tristesse, un abattement insoutenable, auquel ni lui ni nous ne pouvions remédier ni suffire, le tourmentant chaque jour de plus en plus, nous Tavons forcé à recourir au grand remède. Il est parti et arrivé avec son beau-père, adroitement stimulé par nous, et que Tamour qu'il a pour son gendre, la peur que nous lui avons faite de ses coliques anciennes, et la dignité d'un voyage aux eaux ont déterminé tout d'un coup à cette mémorable expédition.

Dès que son temps de boire sera fini , mon frère laissera le beau-père k Moulins ou à Clermont , et ira comparer la chaleur de ses bains avec celle des vôtres. Il a rencontré k Vichy un M. de Chazal , possesseur d'un fort joli château , entre Briare et Montargis , et ancien conseiller au parlement. Ce M. de Chazal est un vieillard de soixante-seize ans , gai , spirituel , et médecin bénévole de tout le genre humain. Il a vécu moribond depuis Fâge de vingt ans jusqu'k celui de soixante , étudiant la médecine tous les jours de sa vie , et cherchant k se rendre anatomiste consommé. ÏI prétend que , pour vivre longtemps et se donner le temps de guérir, il ne s'agit que d'une chose , de se tenir en appétit , et que , pour se tenir en appétit, il n'y a qu'un moyen infaillible, qui est de ne pas manger. Une cuillerée k café de miel, dans un verre d'eau, tous les matins, avec une rôtie de pain bien grillée , lui parait un régime excellent. Un peu de vin de Bordeaux pris k jeun , avec du sirop de violette , est mis par lui au premier rang et k côté de la cuillerée

de miel. Il est surtout important , selon lui , quand on a les maladies qu'il appelle vaporeuses, de dire à son imagination , dès les premières bouffées : Tu es une menteuse, et de croire toujours qu'on souffre moins qu'elle ne le prétend.

\ Il n*est pas , quoique bien portant aujourd'hui , tellement délivré de ses anciennes habitudes , qu'il ne soit réduit , de temps en temps , à recourir à la rôtie à Teau ; mais l'effet en est toujours infaillible.

J'ai voulu vous faire part de ces détails encourageants.

En voipi un autre qui est sous nos yeux. La supérieure, que vous connaissez, vit, depuis quatre mois, d'un verre d'eau rougie et sucrée, et supporte les quatre-vingts ans qui l'entraînent , avec cette seule nourriture , renforcée, dans les jours d'extraordinaire, d'un peu de café au lait pris le matin. Elle a encore assez de vie pour dire des choses flatteuses aux gens qui la visitent , et pour répéter, en se réjouissant de voir de son lit la rue et les passants : « J'aime bien ma petite maison ! »

Vous n'avez que trente et peu d'années. Si vous pouvez vous résoudre à vivre quelquefois couchée, et à compter les solives souvent , vous vivrez autant que la supérieure , et vous serez aussi vive , aussi gaie que le M. de Chazal de mon frère.

Nos compliments à madame Saint-Germain, -qui est pour nous une personne considérable , depuis qu'elle est la seule de notre connaissance qui prenne soin de vous.

* Villeneuve-sur-Yonne , 9 septembre ld03.

À M. de Fontanes.

Si vous avez réellement envie de passer ici quelque temps» venez hardiment, mon cher ami.

Vous ne dérangerez dans cette maison pj^rsonne que moi.

Vous me prendrez ma chambre , mon temps , mes loisirs et mes occupations ; mais vous êtes bien assuré que le plaisir de vous avoir pour hôte e$t au-dessus de tout cela.

Il faut seulement vous consulter vous-même, et voir^ par exemple, si vous pouvez vous passer de valet de chambre. Nous n'avons ici que desi filles fort laides ; mais pour rien au monde nous ne voadrio9s leur donner en spectacle un domestique de Paris. Le seul aspect 4e l'oisiveté de ces drâles-lk est propre à corrompre la simplicité laborieuse de tout un pays.

Il y a au bout de notre rue un perruquier qui sera à votre service ; notre petite servante battra vos habits.

Nous vivons avec abondance , et je suis d'ailleurs peu en peine de vous bien traiter à table. Je sais que rien n'est plus aisé, malgré vos prétentions k la gourmandise, que de vous faire prendre pour excellente une chère détestable.

Vous aurez une chambre vaste où il ne pleut pas , un cabinet de propreté et une baignoire attenant ; trente coteaux autour de la ville et toute la terre autour de vous.

Vous serez seul tant qu'il vous plaira , et avec nous quand vous voudrez.

Si une telle situation suffit à votre félicité, partez sans la moindre crainte de nous causer Tincommodité même la plus légère. Nous ne nous gênerons point du tout , à condition que vous ne vous gênerez pas non plus , et que vous demanderez hardiment ce qui vous manquera, comme si vous étiez chez vous. Vous pourrez même tempêter, si rhumeur vous en prend ; nous en rirons, et nous vous saurons gré de nous traiter ainsi en véritables amis.

Mille tendres compliments à madame de Fontanes et à M. de Vitry. Priez la première d'indiquer à mon frère une douzaine de bouteilles d'excellent vin de Malaga , et dites à mon frère de ne pas oublier cette pacotille. C'est pour moi que je les demande, mais vous en boirez. — Bonjour.

P. S. J*ai h vous prévenir que madame de Beaumont étant invitée avant vous , habituée à Tappartement que vous occuperez , et , de plus , malade de sa maladie et des eaux qu'elle vient de prendre , aurait le droit de vous déplacer, si elle allait nous venir pendant que nous vous posséderons ; mais en ce cas nous vous ferions quelque autre établissement , et rien au monde n'est plus incertain que rembarras très-désirable que nous causerait une pareille réunion. La pauvre femme ne sait pas même encore si sa santé misérable lui permettra de se rapprocher de Paris.

Si vous venez , placez parmi les livres que vous apporterez, votre Athénée de Villebrune. léserais fort disposé à le lire , et même j'en ai grande envie. Prenez vos précautions de manière k passer ici votre temps agréablement ou utilement. Je ne vous pardonnerais de la vie, si vous alliez vous ennuyer, et si vous pouviez vous repentir un jour d'être venu. Songez-y bien.

Villeneuve-sor-Yonae , 10 septembre 1805.

A M. Mole, à Paris.

J'ai pensé souveut que s'il m'était arrivé de trouver votre manuscrit sur nos grands chemins, lorsque je m'y promène, je Faurais déroulé et j'aurais dit , en y jetant les yeux : Bon I voilà probablement de notre métaphysique k lieux-communs.

J'aurais lu les premières lignes avec ce doute. Hum I aurais- je dit à la seconde page , il y a du bon là-dedans. Puis , rentré chez moi , le cahier dans ma poche , j'aurais attendu, avec quelque impatience, l'heure oii je puis permettre à mes yeux et à mon esprit une application suivie. Aux approches de c^tte heure , et après avoir regardé vingt fois à ma montre, je serais entré dans ma cham^ bre, j'aurais tout lu, et je me serais dit : Qui diable a fait cela? Je voudrais bien le savoir l II y a là de l'ex-^ cellent.

Je me serais probablement informé , à la poste et dans les auberges, des voyageurs de passage, et ne découvrant rien, j'aurais pris le parti d'écrire à l'auteur inconnu, par la voie des journaux, pour lui apprendre ma trouvaille, en l'exhortant à me communiquer ce qu'il ajouterait à ces commencements , s'il voulait me récompenser de l'avis que je lui donnais, et faire beaucoup de plaisir à un esprit qui était fort content du bon usage qu'il avait fait du sien.

Ceci vous fera parfaitement entendre que ma critique n'est point un blâme, mais une simple observation. Il est impossible que j'aie désapprouvé les phrases que vous me

citez. Loin de là , je m en sers positivement pour établir que , de même que des mots ou des sons purement harmonieux sont une bonne chose, une chose à sa place, qui a son sens et sa raison, dans la musique ou dans les vers, de même il y a, dans la métaphysique, de certaines idées vagues, comipe les sons eux-mêmes, qu'il est bon, qu'il est utile et nécessaire d'employer. Elles servent à préparer ou à délasser l'esprit ; elles le maintiennent à sa hauteur et dans sa sphère; commodes en cela, et à l'auteur et au lecteur, qu'elles lui font entrevoir ou lui rappellent ce qu'il a vu ou ce qu'il doit voir. Dans ce qui est solide, même physiquement, tout n'est pas solide, et cependant ce qui n est pas solide sert souvent beaucoup, comme dans un navire de haut bord , par exemple , les voiles , les petits cordages , la courbure de l'avant , la largeur plate de l'arrière , etc. , etc. J'appliquais avec d'autant plus de plaisir, dans cette occasion, des idées qui ont chez moi trois ans d'âge , que cela me confirmait une autre idée qui m'était venue, il y a cinq ou six ans , et qui me faisait dire : La métaphysique est une espèce de poésie pour l'esprit; la dévotion en est l'ode.

Il vous sera évident, par ces faits de l'histoire de mes pensées , que je me suis mal expliqué, et que vous m'avez mal entendu. En prêtant aux paroles dont je m'étais servi , un accent d'ironie qu'elles n'avaient pas (l'ironie est une figure que je n'ai employée de ma vie qu'en plaisantant de pure joie] , vous avez pris une apologie pour une désapprobation. Moi-même , en lisant sur cette clef les passages de ma lettre que vous citez , je me suis un moment senti métamorphosé en auteur de l'Année littéraire ; il m'a semblé que j'avais quatre jambes et quatre pied3. J'ai eu tort, puisqu'une inflexion de voix suffisait

pour empoisonner mes paroles ; mais je soutiens que vous avez vu mon tort en caricature, et me l*avez défiguré. Je déclare aussi, puisque l'occasion s'en présente, que vous êtes heureux à la réplique, et que toutes les fois que vous développez vos dires , vous me paraissez avoir raison.

Je veux , avant de finir, vous dire un grand mot que je me suis dit bien souvent. Sans y penser, sans le savoir, sans le vouloir, vous avez plaioniêi. Toute la dernière feuille de citations que je vous ai envoyée, le montre surtout évidemment, et je le montrerais par bien d'au-* très passages, si je voulais. Cela m*a prouvé, à ma grande satisfaction, ce que j'ai dit souvent, que naturellement, sans Taimer et sans le connaître , on ressemblait & Platon , quand on excellait dans les matières élevées. La force du sujet le vent , car Platon est la métaphysique , comme Homère est la poésie. S'il fallait faire leur part à ses admirateurs , tel que je suis , et k ses non-partisanisi , tels que sont une infinité d'autres , je dirais qu'en le lisant on n'apprend rien, mais on se trouve transporté dans les régions où tout s'apprend. On voit , dans tous ses écrits , la lumière , mais pas un objet bien éclairé. Ne le lisez pas de longtemps : je vous le citerai assez. Quelque jour il vous ravira, car les yeux de l'esprit s'accoutument insensiblement à y découvrir ce qu'on ne peut y aperce^ voir sans être préparé et comme initié.

Taurais eu encore beaucoup de petites choses à vous dire; mais le temps sur lequel j'avais compté ce matin , me manque. Avec le temps je dirai tout.

Je vais me mettre dans mon bain , où l'on m'appelle.

Villeneuve-sur-Yonne , 14 septembre 1^03.

A madame de Beaumont^ à Lyon.

Je crois que votre vivacité serait très-capable de vous tuer ; mais je u'en suis pas moins persuadé qu'elle vient d'un grand fonds de vie. Ménagez-la, je vous en supplie, comme une bonne chose qui peut devenir dangereuse.

Je vous ai successivement conseillé le noir et le blanc, le vert et le sec. Ma pauvre imagination se tournait de tous les c6tés pour vous chercher quelque soulagement , et pour se créer k elle-même quelques fondements d'espérance et de consolation. Ce n'est pas à ma médecine qu'il faut prendre garde, dans tout cela, mais k mon amitié, ardente à se plier et à se replier en cent opinions différentes , pour vous trouver un meilleur avenir.

Mon intention n'a point été du tout de vous mettre au régime de M. de Chazal. Sa doctrine m'a paru propre à tranquilliser ceu:^ que la nature force impérieusement k vivre comme il le prescrit, et j'ai été quelquefois de ceuxlà. Vous pourriez vous y voir réduite comme nous ; et encore est- il bon de savoir d'avance que ce que Ion fait , en pareil cas, par nécessité, n'est pas tellement une folie et un danger, que quelques personnes ne le trouvent une sagesse et un remède. Je suis , pour mon compte, et par expérience , de son avis ; et son système , si système il y a, me réjouit par son opposition avec celui de M. VigaroQx, qui conseille invariablement w%, Eaiblesi ce que les forts seuls peuvent pratiquer. Y a-t-il rien de plus désolant dans le monde que les maximes qui vous donnent , pour unique ressource , ce qui vous est un mal certain?

Tel est pour moi le vigarousisme. Et remarquez que mon M. de Chazal fait tout dépendre de Tappétit. Conserver V appétit y c'est sa règle fondamentale. Quand on peut le conserver, et, k plus forte raison, le faire naître, en bien mangeant , il ne s'y oppose pas ; au contraire ; et luimême , dans ses vieux ans , mange beaucoup. J'espère que cette circonstance , que j'avais omise , le réhabilitera dans votre esprit. Ne l'appariez pas, je vous en conjure, avec votre vieux commandeur, qui veut que la vie sorte toujours du mouvement, tandis que c'est le mouvement, au contraire, qui doit sortir de la vie. Comme je me suis tué par ma fidélité opiniâtre au dicton : Courez et mangez, je suis pour mon vieillard contre le vôtre et contre tous les Vigaroux.

Ma prieure vit toujours, avec son verre d'eau sucrée et rougie de vin. Il y eut l'autre jour une grande alarme parmi ses héritiers futurs : elle demanda et mangea la moitié d'un œuf; on crut qu'elle allait rajeunir. Sa santé, cependant, serait moins favorable que son agonie à sa succession. Elle passe depuis trois mois, le temps qui lui reste, à donner son argent aux domestiques qui l'ont servie, et ses bijoux à ses voisines. Elle appelle ses créanciers et des notaires, fait des remises d'intérêts échus, se réconcilie avec les parents qu'elle n'aimait pas, les trouve bons et se fait trouver bonne. C'est là vivre, certes ; et si le ciel voulait me laisser la libre et parfaite disposition de ma tête , avec d'amples moyens de satisfaire aux inclinations de mon cœur, tous les jours et à toutes les heures , je consentirais avec joie à passer, comme elle, dans mon Ht, et les fenêtres ouvertes, dix, vingt, trente et cinquante ans de ma vie, tout le temps enlin, qu'il lui plairait. Vivre, c'est penser et sentir son âme; tout le reste, boire,

manger^ etc., quoique j'en fasse cas, ue sont que des apprêts du vivre, des moyens de l'entretenir. Si on pouvait n'en avoir aucun besoin, je m'y résignerais facilement, et je me passerais fort bien de corps, si on me laissait toute mon âme.

Cette vieille prieure n'est pas même privée de plaisirs dans ses cinq sens. Elle dit toujours, quand elle voit les gens qui passent dans la rue : « Oh! que j* aime mape- « tite maison î d Voilà un beau plaisir! me direz-vous, et je vous répondrai : Heureux sont ceux qui s'en contentent, qui en jouissent sans rien désirer au delà, et qui sont prêts à le perdre, sans songer à le regretter I

Votre activité s'indigne d'un pareil bonheur; mais voyons si votre raison ne serait pas de cet avis. La vie est un devoir ; il faut s'en faire un plaisir, tant qu'on peut, comme de tous les autres devoirs, et un demi-plaisir, quand on ne peut pas mieux. Si le soin de l'entretenir est le seul dont il plaise au ciel de nous charger, il faut s'en acquitter gatment et de la meilleure grâce qu'il est possible , et attiser ce feu sacré, en s'y chauffant de son mieux, jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : C'est assez. Je fais intervenir le ciel comme un ingrédient nécessaire , dans cette pâte à maximes. Si vous le séparez de la terre qu'il environne et de l'idée que vous en avez, je ne sais plus ce que c'est que le monde et la vie, pour ceux qui n'ont pas de santé, à moins qu'ils n'inspirent et n'éprouvent quelque amitié qui les remplisse. . . . Hélas ! je sens que ma plume mollit et que mon esprit se décourage. II s'embrouille, il bégaye, il devient interdit en 'vous parlant ainsi , comme le fait toujours ma langue , quand je vois qu'on ne m'entend pas. J'attendrai , pour m'exprimer mieux, que quelque heureuse circonstance ait ranimé en

vous ce fonds de raison admirable qui y est caché. Si jamais il s'y développe, vous voudrez vivre, vous vivrez et vous guérirez, en ne songeant plus k guérir. En attendant, adoptez au moins, par régime et par tolérance, mon dire principal : la vie est un devoir. En vous obstinant àla regarder seulement comme nne affaire on comme un simple amusement, vous la trouvez avec raison insupportable; mais c'est la considérer mal. Je brise là. Tai eu bien delà peine à me retirer de cette pensée, où je me suis repenti d'être entré, dès le premier mot. J'étais tenté de Teffacer ; mais ma plume et mon papier avaient été si propres jusque-là que, contre ma coutume, j'ai eu horreur de la rature, et j'ai mieux aimé, dans le cours de mon bavardage, une faute qu'une lacune. C'est, je crois, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Mais je vieillis apparemment. Quoi qu*il en soit, vous voyez ce long papier-ci : eh bien I imaginez que, pendant vingt-cinq ou vingt-six jours, j'ai constamment, deux ou trois fois par semaine , envoyé à M. Mole des lettres d'une taille aussi longue, écrites de ce caractère menu et contenant trois feuillets , pages , revers , coins et côtés remplis. Je vous dirai peut-être un jour à quel propos cette correspondance , qui n'en est encore qu'à la moitié, et pendant laquelle je l'ai déjà rendu heureux deux ou trois fois, et l'ai fait enrager deux ou trois autres.

J'ai écrit une fois à M. Pasquier, une fois à M. Julien, quatre fois à madame de Yintimille, deux fois à Fontanes. Il me reste à répondre à tous les susdits et à Chênedollé dont j'aireçii une lettre hier. Tout ce monde me demande de vos nouvelles. Je suis le bureau où l'on s'adresse pour avoir votre bulletin. Véritablement , je suis tenté de me fâcher, quand je vois à quel point vous êtes aimée, et com-

bien vous le croyez peu, pour vous épargner probablement le désagrément de vous sentir un peu ingrate.

Je n'ose pas m'opposer au midi : il s'agit de tousser moins, et cela est sacré. Néanmoins je crois quelquefois que le vent du désert et le froid de l'isolement vous sont plus funestes que tous les autres. J'attends votre dernière décision avec impatience et inquiétude, comme on attend les nouvelles d'un grand procès où il s'agit de la fortune. Si le nord l'emportait, il faudrait passer tout votre hiver ici. Vous auriez une chambre au midi, madame Saint- Germain à côté de vous, un climat pire peut-être que celui de Paris, mais un repos que vous ne trouverez nulle part ailleurs, et qui est, à mon gré, le remède dont vous avez le plus besoin.

Mon frère est revenu, ignorant complètement qu'il a jamais été malade, et ne sachant pas qu'il se porte bien. Comme sa maladie n'était pas une maladie, sa guérison n'a pas été non plus une guérison. Nous l'attendons aujourd'hui.

Écrivez-moi des lettres courtes (il y a bien de la force à vous donner un tel conseil], et ménagez-vous. Je ne demande que cela toute votre vie, pour me payer des tourments que vous me donnez.

Villeneuve , 17 septembre 1805.

À M, Mole , à Paris.

Je veux vous faire quelques observations sur les moyens de conserver sa volonté, car ce petit traité est une chose neuve, piquante, ingénieuse, utile, charmante. Réfléchissez, je vous prie, sur les points qui suivent :

4<^ La volonté agit sur la volonté, et par là elle peut beaucoup ; mais elle n'a d'ailleurs de pouvoir direct sur aucune chose, excepté sur les muscles.

2<» Les fous et les méchants ont plus de volonté que les sages et les bons, car ils veulent obstinément et invinciblement , même contre tout droit et contre toute raison.

3* Dire aux hommes : Veuille et tu pourras, n'est-ce pas les encourager h ce qu'ils ont tant fait, dans les fureurs des derniers temps, à vouloir l'impossible?

La volonté est toute-puissante sur nous, et certes elle a par là une importance suprême ; mais elle n'est point toute-puissante sur le monde. On a dit à ce sujet des choses aussi propres à rendre les hommes têtus qu'à les rendre fermes, plus propres à rendre les ambitions inflexibles que les vertus incorruptibles. A entendre certaines gens, on serait tenté de tenir sa tête à deux mains, pour la rjeudre bien invariablement opiniâtre. Cela me fait souvenir d'un ami de Fontanes, qui soutenait, dans notre jeunesse, et très-sérieusement, que la volonté étant maîtresse de tout, on guérirait , quand on est malade , si on voulait fortement guérir, et Tonne mourrait jamais, si bien résolument on voulait ne pas mourir. Non; on ne vit point, on n'a point de Tesprit, de la santé, de l'argent, des honneurs ou des terres , précisément parce qu'on en veut , mais parce que ce vouloir nous fait marcher dans la voie où il s'en trouve. La volonté ne crée rien ; elle ne porte qu'à user de ce qui est créé.

Je voudrais qu'on offrit aux hommes, dans la fermeté de la volonté, un moyen de vertu, mais non pas un moyen de succès ; et qu'on leur dit : Avec une volonté forte et bien réglée, tu établiras Tordre en toi, chez toi, autour de toi; mais non pas : Si tu as assez de volonté, tu seras

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le mattre du inonde. II serait temps qu'ils comprissent que, pour le bonheur et le véritable succès, l'important n'est pas de vouloir fort, mais de vouloir jtMto.

Cela vous paraîtra vrai et clair dans le sens où tout le monde entend le mot de volonté: mais peuf-être n'est-ce plus aussi vrai dans le sens strict que la rigueur de l'école a quelquefois attaché à ce mot. Il ne s'agit plus alors que de savoir quel est le meilleur, pour être utile et pour être entendu, de prendre les mots dans le monde, ou de les prendre dans l'école.

Je soutiens qu'il vaut mieux les employer dans le sens populaire que dans le sens philosophique, et, mieux encore, dans le sens naturel que dans le sens populaire, l'entends , par le sens naturel , Tacception populaire et universelle, réduite à ce qu'elle a d'essentiel et d'invariable.

Prouver par la définition ne prouve rien, si celle-ci est purement philosophique ; car, selon moi, ces définitions n'obligent que ceux qui les font. Prouver par la définition, lorsqu'elle exprime l'idée nécessaire, inévitable et claire qu'on se fait généralement de l'objet, dès qu'il est nommé , prouve tout , au contraire , parce qu'on ne fait alors que montrer aux autres ce qu'ils pensent , malgré eux et à leur insu.

La règle qu'on est le maître de donner aux mots le sens qu'on veut, et qu'il ne s'agit que de fixer celai qu'on leur donne, est fort bonne pour la simple argumentation, et peut être admise dans les salles de cette espèce d'escrime ; mais, dans la métaphysique ingénue et noble, et dans le véritable monde littéraire, elle ne vaut rien.

Il faut ne jamais perdre les réalités de vue, et n'employer ses expressions que comme des milieux , des ver-r

tes propres à mieux représenter ses pensées. Je sais, par ma propre expérience, combien cette règle est difficile à observer; mais je juge de son importance par le malheur de toutes les métaphysiques. Aucune n'a prospéré, par la seule raison que, dans presque toutes, ou a constamment usé de chiffres au lieu de valeurs, d'idées forgées au lieu d*idées natives, de jargon au lieu d'idiome. La plus belle, et la seule qui mérite qu*on y prenne garde, est celle qui du moins a donné des images au lieu de raisons; car ces images plaisent; elles amusent, elles remuent, elles donnent à Fesprit de belles dispositions.

Au surplus, vous avez évité l'inconvénient dont je me plains, dans tous les bons endroits de votre écrit. Vous y avez montré une métaphysique humaine, intelligible, pleine de bon goût et toute composée des notions communes à tous. Ne vous égarez pas en substituant des acceptions de mots privées à leur acception publique.

Il y a, dans ce chapitre sur l'importance et les m^oyens deconserver savolonté^ des choses simples, vraies, neuves, admirables. Je vous en parlerai quelque jour, pas trop indignement peut-être, car j'en suis' fort enthousiasmé. En attendant, tournez autour de votre sujet; enflez-le des accessoires convenables, et pourtant n'excédez pas la mesure. C'est une personne ; n'en faites pas une pure étendue. Tout ce qui dépasserait les pieds, les mains, le tronc, la tête, et l'espace indispensable pour loger tout cela, avec «es contours, serait de trop. Quand notre esprit produit, il enfante en lui-même, avec sa production, tout ce qu'il faut pour la nourrir et l'augmenter , si nous prenons le temps de la porter à terme, et que nous ayons le soin de la couver. Fouillez-vous ; mais ne faites pas,d'excursions ; ayez soin même d'isoler, le plus que vous pourrez, vo-

tre véritable sujet. Beaucoup de pensées ne se tiennent entre elles que parce qu'elles tiennent ensemble à nous. Démêlez, divisez, séparez ce que vous avez dans la tête , pour ne mettre dans votre livre que ce qui est insépara- , blement lié à sa matière. En un mot, coupez le cordon.

J'ajoute pourtant k tous ces beaux conseils que s'il vous est bon de circonscrire votre plan, le plus que vous pourrez, il vous est encore meilleur de laisser votre esprit agir en liberté. J'aime les petits livres; mais quand on commence surtout, il est peut-être profitable qu'un livre court soit extrait d'un long manuscrit. Si vous étiez porté à la diffusion, je vous recommanderais d'épargner le papier; mais, grâce au ciel, vous avez naturellement l'a-^ mour d'une concision nette et élégante. Laissez donc faire à votre esprit et k votre plume ce qu'ils voudront : ce qu'il y aura de trop sera aisément retranché.

Je vous dirai le reste une autre fois.

Villeneuve-sur-Yonne , 12 octobre 1803.

À madame de Beaumont, à Rome.

Si je ne vous ai pas écrit, c'est de chagrin.

Votre départ , dans les fatigues dont vous sortiez , et votre immense éloignement m'ont accablé.

Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m'abreuvais tous les matins , comme d'un déjeuner amer , en me disant k mon réveil , depuis votre dernière lettre : Elle est maintenant hors de France, ou elle en est loin, etc.

En d'autres temps, en d'autres circonstances, j'aurais eu, k vous savoir et k vous imaginer en Italie, précisément

la moitié du plaisir que je ressentirais à y être moi-même. En ce moment, je n'en ai que la douleur. Vous aviez besoin de repos, et vous allez chercher une activité qui vous épuisera. Il me semblait qu'à chaque pas que vous faisiez et à chaque regard que vous jetiez à droite et à gauche, pendant une si longue route, vous dispersiez par les chemins quelqu'une de vos forces.

Vous êtes arrivée en ce moment ; mais êtes-vous tranquille, êtes-vous en repos , êtes-vous réparée? c'est ce qu'il me sera impossible de croire pendant longtemps. Votre centre est un tourbillon. Quand vous n'y seriez tenue en haleine ou en action que par l'inévitable curiosité qui va vous agiter, elle suffirait pour vous nuire. Mon Dieu! mon Dieul... Hâtez-vous, si vous voulez que jem'apaise, que je vous .pardonne, que je retrouve un peu de paix, hâtez-vous, de m'apprendre que vous vous portez mieux, ou je mourrai de rage mue.

Je n'ai jamais entendu dire que l'air de Rome fat bon à rien. Vous me ferez haïr et détester ce lieu, dont je rêvais avec tant de délices, par la seule raison que vous y êtes allée, ce me sembfe, mal à propos. Si je me trompe, je l'aimerai plus que jamais ; sinon, je le prendrai en guignon éternel, et de la vie je ne voudrai le voir, même en songe et en description.

J'ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaise humeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s*entasser les lettres qu'on m'écrit ; je ne les lis même pas tout entières. Je n'écris plus. Enveloppé de mon chagrin, comme d'un manteau brun, je m'y cache, je m*y enfonce, j'y vis sourd et taciturne.

Cependant il me faut, pour le supporter, quelques distractions, et j'ai pris pour amusement d'immenses et pro-

fondes lectures. Tout mon esprit m'est revenu ; il m«donne de grands plaisirs ; mais une réflexion désespérante les corrompt : je ne tous ai plus, et sûrement je ne vous aurai de longtemps à ma portée pour entendre oe que je pense. Le plaisir que j'avais autrefois à parler est entièrement perdu pour moi. Je fais vœu de silence. Je i^te ici l'hiver. Ma vie intime va tout entière se passer entre le ciel et mei. Mon* âme conservera ses habitudes , mais j'en ai perdu les délices.

Vous me recommandez de vous aimer toujours. Hélàsl* puis-je faire autrement^ quelle que vous soyez, et quoi que ce soit que vous vouliez? Il y avait entre nous une sympathie à laquelle vous avez quelquefois opposé bien des obstacles et des contradictions. Mais, quand mes sentiments sont forts et bien fondés , rien ne peut les changer, les affaiblir ni les suspendre. Personne ne m'a jamais rempli d'un plus solide et plus fidèle attachement que vous.

Je vais écrire un mot à notre pauvre ami. Je lui dois depuis longtemps une réponse dont je ne puis que le payer bien mal, avec un cœur serré. Il a des peines, je le sais ; au nom de toutes choses, adoucissez-les par votre présence, mais n'allez pas les partager ; vous ne feriez que les doubler et rendre ses chagrins irrémédiables par le mal que vous vous feriez.

Nous parlons sans cesse de vous, dans tous les coins de hi maison^ mon frère, madame Joubert et moi. Je ne leur dis pas à eux-mêmes la moitié de ce que je souffre, et nous n'avons encore parlé à personne de ce quartier d'hi'ver qui nous désole. Vous mettez cette amitié que nous avons pour vous, et qui pourrait vous faire un peu de plaisijT, ^ une épreuve bien rude, en nous réduisant , par le

parti que vous avez pris , à Timpossibilité de vous être bons en quoi que ce soit.

Votre lettre datée de Milan, 4^' octobre, est arrivée ici le 8. La date qui la terminait portait dans ses caractères une telle empreinte d'accablement et de fatigue, que les larmes m'en sont venues aux yeux.

Ëcrivez-nous le plus souvent que vous pourrez. Dans cette variété de lettres, il y en aura peut-être quelquesunes qui me consoleront. J'en ai et j'en aurai longtemps besoin. Il y aurait eu peut-être plus de prudence ou de ménagements k me taire à cet égard ; mais j'aurais trop blessé la vérité, et j'ose croire que vous aimerez mieux ma sincérité qu'une réserve qui, en vous laissant ignorer que vous m'avez afQigé mortellement , vous aurait caché ce dernier et nouveau témoignage d'une affection sans bornes et que rien ne saurait diminuer le moins du monde.

Adieu , cause de tant de pefnes, qui avez été pour moi si souvent la source de tant de biens. Adieu. Conservezvous, ménagez-vous, et revenez quelque jour parmi nous,, ne fftt-ce que pour me donner un seul moment l'inexprimable plaisir de vous revoir

Viflleneuve-sur- Yonne , 38 février 1805^ À M. Mole, à Paris.

À propos des inexactitudes dont vous avez quelque raison de vous plaindre, il faut que je vous dise une chose qui peut vous aider à me connaître , et réduire, en beaucoup de points, ce que j'appelle mes défauts à de pures nécessités, inhérentes, par la nature et la délicatesse de mon pauvre tempérament, aux bonnes qualités mêmes de

mou esprit. Je ne sais si je pourrai bien m'expliquer.

Il y a, selon moi, dans tout homme , deux choses qu'il faut y distinguer soigneusement : son organisation et sa constitution.

En supposant Thomme automate, j'appellerais organisation les ressorts de la machine, et constitution sa ma^ tière.

Or mes ressorts sont excellents, ce me semble; mais le bois dont je suis construit est frêle, mou, délicat. Il nuit souvent au jeu de ma machine ; souvent même il lui rend impossibles les mouvements où elle est le plus portée, et auxquels elle est le plus propre.

Ce qui sert à la pensée abonde en moi, mais ce qui sert à la vie est en petite quantité. Vous me disiez , au beaa milieu du Pont-Royal , la dernière fois que nous nous sommes vus, que je m'affectionnais trop à tout ce que je faisais; oui, et trop à tout ce qui m'occupe. De là naissent je ne sais quelles déperditions, qui ne peuvent être réparées que par la cessation subite de Topération qui m'a lassé ; de là, comme vous le sentez, une grande irrégularité et des discontinuités fréquentes dans mes communications intellectuelles. Que si je veux forcer ma nature , je produis des apparences sans réalité; j'écris ou je parle sans rien dire ; ma plume et ma langue se remuent, mais ma pensée et mon sentiment ne s'expriment pas ; je nç fais que de vains efforts, beaucoup plus propres à mécontenter ceux qui me lisent ou m'écoutent , que ne le serait mon inaction ou mon silence.

Voilà, depuis que je suis né, la cause et la seule origine des inégalités que j'ai toujours eues dans mes relations. On me croit paresseux ; je vous jure en toute vérité que je ne le suis point. ]e ne suis pas changeant non plus ; je

sois aa contraire immuable ; mais mon sang et ma chair sont capricieux au lieu de moi. Rien ne peut les dompter, qu'an grand motif qui vient du cœur. Si, par exemple, je me sens évidemment nécessaire, aussitôt mon principe de mouvement se met en eeuvre, avec une force, une égalité qui m'ont bien souvent étonné. Un épuisement jabsolu me force seul à m'y soustraire, car cette faculté vit toujours en moi par la partie de ses racines qui tient à la volonté.

Il me semble certain, d'un autre côté, que j'ai naturellement rftme et la fibre aussi haut montées que l'harmonie humaine le permet, et que, dès qu'elles éprouvent quelque irritation, je sors du diapason. Tout ce qui porte à mon cerveau plus d'esprits qu'il n'y en a d'ordinaire , le trouble et met obstacle à ses fonctions ; tout ce qui porte dans mon cœur plus de feu, y produit le même embarras.

Yoilk pourquoi, quant au premier point, une longue ou trop vive application me rend stérile, et pourquoi , quant au second, il me faudrait peu d'affections , peu d'am^. Ma tête et ma sensibilité auraient besoin, pour s'exercer avec succès, d'un mouvement qui dissipât ce qui s'y trouve, mais qui n'y amenât rien.

Le plaisir intellectuel qui m'est si nécessaire pour opérer, ce que je me reproche comme une espèce de vice spirituel, est peut-être cependant pour moi une ressource indispensable et que la Providence elle-même me prescrit. AlbfÂS color disgregat visum, disait l'école; voilà le cas où je me trouve. Ce qui me le démontre, c*est que les idées graves me viennent en abondance, quand je me joue, et s'arrêtent dès quelles m'ont beaucoup tendu. C'est ce qui fait aussi que mes bienveillances ont la ten-

dresse et les feux des passions, et que toutes mes passons se sont promptement taries, en ne laissant rien d'ellesmêmes, quand tous mes sentiments laissaient en moi quelque racine indestructible. En tout il me faut quelque jeu. Si Dieu le veut, il n'y a rien à se reprocher ; or, en m'examinant à fond, jusque dans m<m innocence première, car il est aussi important de ne pas se condamner que de ne pas s'absoudre mal à propos, j*ai trouvé que véritablement cette disposition ne venait pas en moi d'habitude.

Voilà ma confession. Si elle m'excuse aujourd'hui, elle ne me réjouit pas, je vous assure. Que ce soit , en effet , défaut de vie ou défaut de nature , les inconvénients sont les mêmes. Ne m'épargnez donc pas là-dessus. Aidezmoi à combattre, par la honte et par la crainte de ses inconvénients , une infirmité qui est naturelle , mais à laquelle je dois résister autant que je le puis. Quant à ce qui passera la possibilité, je saurai m'y résigner comme à un mal qui vient d'en haut. Il y a des défauts dont nous ne pouvons tirer d'autre parti que de nous en faire une vertu , par la patience et par notre soumission à les avoir. Apparemment le mien ne me permettra jamais d'être très-utile ni à moi ni aux autres, et je mourrai rempli de beaux projets et de belles intentions qui n'aboutiront à rien du tout. Quelques plaisirs que mon esprit aura donnés par-ci par-là , pendant ma vie , seront la seule récompense ou le seul dédommagement des soins que j'aurai pria de sa culture. Comme il plaira à Dieul C'est mon mot d'habitude et mon remède à tous ces maux. Il me rend le courage et la paix , et me rengage toujours avec joie, quand je le prononce du fond du cœur, aux soins, aux peines, aux travaux dont je vois l'inutilité. C'est le bois de mon sacrifice ; je l'assemble tant que je

3sa

peux ; ainsi je n'aurai rien perdu , parce que ce qui sera inutile, pour mon usage, servira du moins à mon offrande.

' À M. de Chénedollé, à Vire (f).

Villeneave-sar- Yonne , 2 janvier 1804^.

Mon frère nous'apprend que vous avez écrit à madame de Yintimille , « que la mort de madame de Beaumont s*était fait sentir à vous au milieu des plus violents chagrins et des plus grandes pertes. » Que vous est-il doncarrivé?

Soyez sûr que personne au monde ne s'intéressera jamais plus vivement et plus constamment que jmoi à tout ce qui pourra intéresser votre bonheur.

Je n'ai reçu cet été, et à mon grand regret en ce tempslà, qu'une seule de vos lettres. Ce fatal voyage de Rome et le désir d'y mettre obstacle absorbaient toutes mes pensées et occupaient toutes mes forces , au moment ou il aurait fallu vous répondre. Tous les courriers qui vinrent de ce pays-là, à compter de ce moment, m'apporte* rent d'autres soucis, d'autres occupations. Yous savez les événements, et sans doute vous m'excusez. Les craintes ne m'avaient pas moins accablé que le malheur.

Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette

(1) Cette lettre et celles qu*on trouvera plus loin, et qui sont adressées à la même personne, ont été publiées récemment, avec quelques autres, par M. de Sainte-Beuve , dans une intéressante étude sur M. de Ghénedollé {Revue des Deux-Mondes, 1«' et 15 juin 1849 >. Nous avons dû choisir seulement les plus remarquables.

/emme aimable occupait pour moi dans le monde ! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. Je n'avais pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trouvât de manière ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point, et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir et TafOiction de son absence ne soient mêlés.

Vous aurez la relation de ses derniers moments , aussitôt que vous aurez indiqué à mon frère un moyen peu coûteux pour vous de vous la faire parvenir. Rien au monde n'est plus propre à faire couler des larmes que ce récit ; cependant il est consolant. On adore ce bon garçon (4) en le lisant ; et quant à elle , on sent , pour peu qu on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serais désolé aujourd'hui qu'elle n'eût pas fait ce voyage, qui m'a causé tant de tourment.

La position de notre ami m'a causé aussi bien des peines pendant longtemps. Calomnié de toutes parts, il a eu un temps de disgrâce presque effrayant ; mais il n'en a rien su que tard , et il ignore même en ce moment ce mal passé. Vous avez su qu'il est resté presque en faveur, puisqu'on en fait un presque ambassadeur. Nous allons bientôt le revoir, car il n'ira point k son poste sans avoir pris des instructions qui le retiendront peut-être à Paris plus longtemps que nous ne pensons. Je l'attends dans le cours du mois.

Je suis obligé d'effacer des détails de sa position qui viennent au bout de ma plume , mais qui seraient infinis

(1) M. de Chateaubriand. — On aime ces familiarités qui font retrouver Thomme. (Note de M. de Sainte-Beuve. )

et presqae inatiles , paisqa'il vous les dira bienlAi. Je me bornerai à tous apprendre qa'an voyageur est venu me donner avant-hier de ses nouvelles, et qae par la tournure des esprits et des événements, son amitié pour madame de Beanmont a été aussi honorable à Tun qu'à Tautre. Il quittera Rome ami du eardinal et estimé de tout le monde. C'est un bien bon temps pour partir.

Vous me demandez des nouvelles de mes occupations. Ck>mptez que je vous en demanderai des vôtres. Je ne parle pas de vos vers : ce sont là des choses sacrées qui doivent se faire en silence, en leur temps, et dans le mystère. Mais je voudrais que vous vous fissiez un délassement et une habitude fructueuse de dépenser votre savoir, et de livrer aux eaux courantes cette portion de votre esprit qui ne vous servira de rien, si vous ne Pavez que pour vous. Je me donne les mêmes conseils à moimême , et je les recevrai volontiers de votre part. Je vous remercie de ce que vous m'avez déjà dit à ce sujet. Il me semble que je ne puis pas mieux le reconnaître qu'en voas assurant, comme je fais , et comme il est vrai, que, — de toutes les louanges que j'ai reçues en ma vie , il n'en est point qui m'aient fait autant de plaisir que les vôtres. — Je ne sais pas quelle en est la raison ; mais je vous dis le fait ; il est certain, et je vous en fais part , sans orgueil et sans modestie.

Portez-vous bien , traitez-moi familièrement ; et pour dissiper vos chagrins, acceptez sans façon ce que je vais vous proposer.

Chateaubriand, qui est sans logement, occupera probablement notre appartement à Paris. Cela ne nous gênera aucunement, car nous ne reviendrons qu'au mois de mars. Ce serait pour vous une grande commodité, une

grande consolation que de vous trouver auprès de lui. Prenez la chambre de mon fils , cette chambre où je tous ai fait boire du vin de Malaga avec de Teau. Le reste pourra suffire au chargé d'affaires , et vous serez voisins depuis le matin jusqu*au soir. C'est pour vous faire cette proposition que j*ai voulu vous écrire aujourd'hui , quoique la fatigue qui m*en a empêché il y a huit jours ne m'en laisse guère la force. — Voilà qui est dit. C'est à vous à faire le reste. Écrivez -nous un peu souvent. Bcmjour.

Villeneuve-sur-Yonne , le 30 mars 1804.

À M. Mole.

Tout ce que vous m'avez dit de neuf sur Terreur est bien dit , et non-seulement très-bien dit , mais très-vrai , mais historique.

J'ai cependant quelques objections à vous faire.

Dire aux hommes que toute erreur est funeste, n'est-ce pas les porter, par leur propre intérêt et par leurs intérêts les plus grands, à tout examiner, et, par conséquent, à tout rendre problématique, au moins quelques moments ? situation la plus funeste où puisse être placé le genre humain. Il n'est pas exact , d'ailleurs , que toute erreur soit funeste. Que dis-je? il en est un grand nombre qui n'éloignent pas de la vérité , car elles en occupent. Telles sont presque partout les fables qui s'attachent aux religions. En parlant de Dieu, elles en entretiennent la croyance et en inculquent les lois ;

Le conte fait passer la morale avec lui.

Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des

vertus , moins des égarements de Tesprit que de beaux sentiments du cœur. Telles sont celles qui ne s'adoptent que par respect , par pitié , par soumission pour les pa-* rents , pour les anciens.

Il fiiut distinguer soigneusement les erreurs nouvelles des anciennes , les erreurs dogmatiques des erreurs de docilité , les systèmes inouïs et en opposition à toutes les idées antérieures , des systèmes partiels et qui portent plus sur les formes que sur le fonds.

Il est de Tordre que toutes les idées nécessaires à Tordre et à la portion de bonheur que ce monde peut nous donner, soient des idées de tous les temps , et se soient trouvées partout où des peuples se sont trouvés. Par cela même , tout ce qui tend à détruire les idées précédentes , est funeste , et produit sur les individus et les nations, les effets déplorables dont vous avez fait le tableau.

Toute erreur qui est ancienne a perdu son venin, ou peut-être, pour parler plus exactement, toute erreur qui a subi Tépreuve du temps et y a résisté, est une erreur qui est innocente, par nature, et peut s'amalgamer avec tout ce qui est bien. C'est ce qui Ta rendue vivace.

Dieu nous trompe perpétuellement , et veut que nous soyons trompés; je veux dire qu'il nous donne perpétuellement des opinions , à la place du savoir dont nous ne sommes pas capables. Quand je prétends qu'il nous trompe, j'entends par des illusions et non par des fraudes. Il nous trompe pour nous guider , pour nous sauver , non pour nous perdre. C'est l'éternel poëte, si je puis user de ce mot , comme l'éternel géomètre.

Nous appliquons mal, au surplus, et nous entendons mal tous les jours, le nom, le grand nom de vérité. Je me suis dit une fois : La vérité est des natures, et non pas des

individus ; des essences, et non pas des e^Listeûces ; de ce qui est une loi, et non de ce qui est un fait; de ce qui est éternel , et non de ce qui est passager. Souvenezvous, par exemple, de cette fable de Saint-Lambert : Un courtisan puni maudissait son roi. — Que dit-il? demanda celui-ci. — Que Dieu pardonne aux princes miséricordieux, répondit un sage. — On vous trompe, dit un méchant ; le malheureux vous maudit. — Tais-toi , reprit le roi ; — et se tournant du c6té du sage : mon ami, tu dis toujours la vérité.

En effet, « Dieu pardonne aux miséricordieux » est une vérité, une chose d*ordre, dénature, d'essence, une chos.e éternelle. Le sage, par une espèce d'apologue ou de supposition de fait, disait véritablement une vérité; l'autre tendait à la faire oublier, en disant un fait existant.

Ce que j'en veux conclure, c'est que si beaucoup de choses vraies, ou beaucoup à'existencesy ne sont pas dignes du nom de viritéSy beaucoup de choses fausses ou non existantes ne méritent pas non plus le nom d'erreurs^ et la mauvaise note qui semble devoir être attachée à ce mot.

Et pour m*expliquer par une autre subtilité, car il faut s'aider de tout dans les recherches déliées , j'ajoute que , dans les calculs dont il n'importe aux hommes de connaître que les résultats, ce n'est, en dernière analyse et pour l'effet nécessaire, dans aucun des chiffres partiels, que se trouve la vérité ou l'erreur, mais dans la somme toute et dans le dernier énoncé. Ainsi , dans les faits d'un certain ordre, les faits religieux, par exemple , peu importe qu'il y en ait d'erronés, si celui auquel on veut parvenir et Ton parvient par eux, est un fait réel, comme l'existence de Dieu.

Enfin, ce n^est peutrétre pas l'erreur qui trompe du vrai au faux, mais celle qui trompe du bien au mal, qui est faneste. La première, je Tobserve en passant, n'a pu jamais être durable. Il y a plus, elle ne produit même pas toujours tout le mal (jui, par une inévitable conséquence, semble devoir en découler ; car il arrive souvent qu'on a le sentiment d'une vérité dont on n'a pas l'opinion, et qu'en pareil cas on assortit sa conduite avec ce qu'on sent plutôt qu'avec ce qu'on pense. Gela paraît aussi subtil que ce que j'ai dit plus haut; mais je l'avance plus hardiment , et vous allez savoir pourquoi.

Cette pensée est bien de moi, et je la tiens de mon expérience ; mais elle n'est pas de moi seul. Je crois aussi que les expressions sont miennes ; mais elles ne sont pas de moi seul non plus. Je me souviens qu'un autre a dit à peu près la même chose. Or, savez-vous quel est cet autre ? C'est un homme dont le grand sens égalait pour le moins l'esprit, c'est Bossuet, dans ses disputes sur le quiétisme, et à propos de Fénelon, dont il voulait expliquer les vertus, qui lui semblaient en contradiction avec les monstruosités de sa doctrine. Vous trouverez sans doute que je cite là une grande autorité, et je la trouve encore plus grande que vous; car, à mon gré, Bossuet, c'est Pascal, mais Pascal orateur, Pascal évêque, Pascal docteur, Pascal homme et homme d'état, homme de cour, homme du monde, homme d'église, Pascal savant dans toutes sortes de sciences, et ayant toutes les vertus aussi bien que tous les talents. Je m'arrête : je crains de vous scandaliser.

Je coupe court, fort peu content de tout ceci, mais soulagé du moins d'avoir fait ce premier acte d'explication, et jeté ce morceau de levain dans votre pâte. Sachez-moi

gré de ce que je vous &is part, avec taut d'abandon et si peu d'amour-propre, de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant tantôt avec leur lie, tantôt avec leur excès et leur extravagance. Je suis entré un moment dans ces idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup d'œil que je vous fais jeter là se représentera plus d'une fois à votre esprit , et que , peutêtre, dans un moment heureux, vous y démêlerez ce que j'aperçois depuis longtemps, mais ce que je n'ai pu parfaitement saisir.

Bientôt, en nous revoyant, nous traiterons à loisir ces grands sujets. Je répondrai alors à vos lettres, dont je ne vous ai pas dit un seul mot. J'aurais dû cependant déjà faire des remerctments à votre jeune amitié. Il est probable que je n'en profiterai jamais ; mais elle ne peut être pour moi que très-précieuse.

La première fois que je vous ai vu, je perdais ma mère, la meilleure, la plus tendre, la plus parfaite des mères I Ma tendresse pour elle fut toujours, au milieu de mes innombrables passions, mon affection la plus vive et la plus entière.

La première année où nous avons eu quelque liaison, j*ai perdu la plus nécessaire de toutes mes correspondances. Je ne pensais rien qui, à quelque égard, ne fût dirigé de ce côté, et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir et sentir ce grand vide. Madame de Beaumont avait éminemment une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à Tesprit aucune forme particulière, met une âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentiments , sans chercher dans les premières les satislî. 22

Csiciioiift de la yanité, ni on aalre plaûtr qa'eiix-iiièiiies dans les seconds. Mais tous ne Tavez tons connue qne malade, et tous ne pouvez pas savoir eela comme moi. Noos nous étions liés dans un temps oh nons étions tons les deox bien près d'être parEnits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle Teniànce, je yeux dire le souvenir de rinnocence. Vous rencontrerez dans le monde beaucoup de femmes d'esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en jouir, et non pour l'étaler. Ses amis disaient qu'elle avait une mauvaise tête ; cela peut être ; mais aussi elle en avait une excellente, et que nous ne trouverons pas à remplacer vous et moi. Elle était, pour les choses intellectuelles, ce que madame de Vintimilleest pour les choses morales. L'une est excellente h, consulter sur les actions, Taulre l'était à consulter sur les idées. N'en ayant point de propres et de très-fixes, elle entrait dans toutes celles qu'on pouvait lui présenter. Elle en jugeait bien , et l'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits. Je suis trop avancé dans la vie , trop mûri par la maladie, pour pouvoir espérer ni prétendre aucun dédommagement. Toutefois, je dois vous dire que, sans de tels empêchements, la Providence, en vous plaçant, pour ainsi dire, devant mes pas, quand j'éprouvais de telles pertes, m'aurait paru vouloir les adoucir et m'en consoler autant que possible. Je lui rends gr&ce; mais laissez-moi me bornera profiter de ce bienfait, quand l'occasion s'en présentera, sans aspirer à vous lier par aucune espèce de chaînes. Adieu, adieu, je n'en puis plus.

*AM.de Chénedollé,

Paris, ce 10 mai 1S04.

Votre dernière lettre a attendu quelque temps mon arrivée , et j'ai attendu le retour de Chateaubriand pour répondre à la seconde.

Il se porte bien, il vous a écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé. Madame de Chateaubriand, lui, les bons Saint- Germain que vous connaissez (4), un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers logent ensemble rue de Miroménil , dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est le chef d'une tribu qui me parait assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés de pourvoir au reste.

Il a passé dix jours k la campagne avec la moitié de sa peuplade. Je l'ai vu hier au soir ; il est content. Vous saurez à votre arrivée tout ce qui pourrait intéresser d'ailleurs votre curiosité.

Mettez-moi au nombre de ceux qui vous reverront avec le plus de plaisir et qui se trouveraient le plus heureux s'ils pouvaient vous servir.

Une grande partie de notre maison est malade depuis quinze jours; mais les malades et les sains me chargent avec le même zèle de vous faire leurs compliments.

Mon frère Elie se donne de grands coups de poing de ne vous avoir pas remercié de je ne sais quelles poulardes et quelles carpes dont les plus dégoûtés de la famille parlent encore avec un souvenir glouton. Il n'y a pas

(1) C'étaient des gens de madame de Beaumont que M. de Chateaubriand avait pris chez lui. (Note de M. Sainte-Beuve. )

beaucoup de noblesse à tout cela ; mais il y a de la cordialité et de la reconnaissance.

Portez-vous bien, et arrangez-vous de manière à venir le plus tAt possible. J'ai rencontré Michaud qui m'a para gras. Je lui ai rendu sa salutation avec plus de bonne grâce que je n'aurais fait sans cet incident. Comme il est changé, ma rancune a été surprise , et il ne lui a pas été possible de rester la même.

Vous êtes sûr, à compter d'aujourd'hui, que vos lettres m'arriveront exactement et que je vous répondrai sur-lechamp. Au revoir, et en attendant, adieu.

Paris, 2 juillet 1804.

A M. Mole.

J'apprends que vous restez àChamplâtreux pour y faire tondre vos prés. Je vous approuve ; mais cela me dérange.

J'avais promis d'aller passer, aux portes de Paris, la fin de cette semaine et le commencement de l'autre ; mais , comme en toutes choses il faut faire céder les petites considérations aux grandes, je vais envoyer mon dédit : il faut bien que je vous attende.

Chateaubriand et moi voulons absolument qu'on nous instruise

Du foin que peut manger une poule en un jour ;

nous nous adresserons à vous.

J'ai brûlé votre confidence, comme vous l'avez exigé. Il me semble que vous voulez même que je l'oublie. Je ne vous en parlerai donc pas, à moins que vous ne m'en par-

li«z. Je me permettrai seulement de vous faire, à ce sujet^ quelques observations.

4 « Il faut donner au mal et aux méchants le moins d'empire qu'il est possible sur ses contentements.

2® Il est peu juste de punir ceux qui ne ressemblent pas exactement au portrait que nous nous en étions fait , à moins qu'ils n'aient pris un masque, dans le dessein bien prémédité de nous tromper.

3<> La vie est un ouvrage k faire , où il faut , le moins qu'on peut, raturer les affections teiMres.

it^ Il faut mettre, dans ses actions et ses jugements , beaucoup de force et de droiture, et, dans ses sentiments, beaucoup d'indulgenoe et de bonté, pour que l'ouvrage de la vie soit beau;

5® Tâchons de donner au bien les plus beaux noms , et au mal les noms les plus doux, toutes les fois que nous voulons apprécier les traitements que nous ont faits les hommes, car on s'apaise ainsi soi-même. Souvenons-nous de Fénelon , lorsqu'il dit , eu parlant des bâtards de Lacédémone : « Nés de femmes qui avaient oublié leurs «maris absents, pendant la guerre de Troie. »

Je cherche à vous consoler, comme vous pouvez l'être, avec un caractère tel que le vôtre , en vous élevant à votre hauteur naturelle ; cela soulage. Tout le reste met l'âme dans une fausse position qui la tourmente.

Il y a cependant ici une vérité de fait à reconnaître : c'est que l'humeur exhalée purge les passions.

Vous voulez tout concentrer et ne pas vous plaindre ; vous avez tort. Ce rôle, qui parait plus beau, est beaucoup moins sage. La plainte est un soulagement naturel, dont il ne faut faire le sacrifice qu'à, la grandeur d'âme proprement dite , et à la prudence véritable.

It n^y a point de cas où Ton ne puisse et où Ton ne doiTe parler, lorsqu'on a k sa portée, dans le monde, des (Hreâles discrètes et on silence intelligent. II faut alors jeter son feu ^ comme la surabondance d'un élément qui a besom d'être éyacué. On est tout étonné , après cela ^ de la plénitude de raison ou de santé morale qu'on sent renaître en soi.

Il est vrai que , pour se permettre ce remédie , il faut avoir un confident auquel on soit assuré de ne pas donner son mal. Quand le confident manque, il faut garder le mal , et le digérer par sa propre force , ^i est alors employée et consumée par un abus devenu de nécessité.

Tâchez de faire un meilleur emploi de la vôtre. Cherchez Técouteur qu'il vous faut, et jetez vos hauts cris. Je ne vous demande point la préférence.

Âdteu; je m'intéresse encore plus à votre bonheur qu'à vos succès, et plus à votre vii&qu'à vos livres. C'est beaucoup dire. Je vous aurais écrit un mot , si j'avais su que vous ne reviendriez pas plus tAt. Je le fais aujourd'hui, afin que vous ne sachiez pas trop tard que les moindres souffrances de votre cœur affligeront toujours te mien.

Portez-vous bien, et fauchez vite.

YiUeneuve«sar-YoDnfr, 18* novembre 1804.

A M. Mole y à Paris,

Venez aussitôt que vous le pourrez , et soyez sûr que * votre présence sera pour moi un plaisir utile .et qui est vivement souhaité.

Je ne vous dirai qu'un mot de Tétat où je suis depuis

deux mois. Il a résisté jusqu'ici à tous les régimes , au mien , qui n'a pu le changer , au vètre qui Ta aggravé, fai pris le parti désespéré de livrer le mal à son propre cours, en écartant seulement ce qui pourrait le contrarier en son chemin. Je m'abandonne au temps tout seul , au temps tout pur. Décidément, pendant quelques jours, je vais vivre d'air et d'un peu de liquide; car, après tant d'essais, je vois qu'il fout renoncer à me nourrir, si je veux guérir, et surtout si je veux avoir des sentiments et dès pensées. Il y a au moins cinquante jours que je n'avale rien d'tin peu solide, qui ne me rende stupide complètement.

Le travail de mon estomac m'6te le sens et la mémoire ; inon crayon se repose , et mes petits cahiers , qui ne m'avaient jamais quitté, restent dans un tiroir. Je n'ai plus aucun besoin de les mettre sur ma table de nuit ou dans ma poche. Je ris dans la journée, mais sans plaisir, comme un nigaud ; ma parole même est liée , et les mots dont j'ai besoin me fuient. Personne ne s'en aperçoit autant que moi , parce que je paie de mine. Je n'ai point de ces accablements extérieurs, qui m'ont quelquefois tant abattu ; point d'impossibilité de parler, point de faiblesse dans la voix. Je fais mes promenades sans fatigue ; j'ai l'œil et les manières assez vives, le pied bon, et point mauvais visage. Je parais fort, je parais gai ; le changement est tout dans le dedans. Là est le vidé, le néant : j*ai le cœur et l'esprit perclus. Cette âme où,. dans le temps de mes dépérissements anciens , et dans mes crises les plus accablantes, se faisaient des circulations si rapides, est sans action , sans mouvement ; elle dort perpétuellement , les yeux, ouverts. Cette inanimation m'jl^te jusqu'à la force

d'en être inquiet. Je vis à cet égard dans une indifférence qui n est pas un des moindres effets du mal. Il me reste encore assez de sensibilité pour m'apercevoir de ma fai~ blesse, mais pas assez pour avoir le désir de m'en plaindre ; si cela continuait, je n y penserais plus, et n'y prendrais plus garde ; car une longue habitude de vivacité est, je crois, la seule chose qui m'ait décidément empêché de regarder cet engourdissement comme mon état naturel.

Un tel excès d'inutilité et d'inaction est fort triste , à mon avis ; mais il ne m'attriste point du tout , ce qui est affreux. Il est vrai que je pense que cette situation changera d'un moment k l'autre. J'y comptais si bien, que , depuis mon arrivée, j'espérais chaque jour pouvoir vous annoncer le lendemain que j*étais mieux. Mais ma bêtise et mon silence se sont éternisés, sans m'impatienter seulement. Vous conviendrez que c'est un mauvais signe que cette tranquillité machinale. Oh I si c'était de la résignation 1. mais je suis incapable de faire un pareil mouvement ; h peine en ai-je le souhait; je n'en ai que l'estime et la passive volonté.

D'où tout cela vient-il? je n'en sais rien. J'ai, il est vrai, forcé, contristé et contrarié, pendant quelque temps, mon attention, mais non pas au point de m'excéder jusque-là. Quant au remède, j'ai usé de toutes sortes de variétés, pour le trouver dans les aliments. Je vais le chercher dans l'abstinence. Une diète plus sévère , dont j'ai essayé hier, m'a donné un peu plus d'esprit, pendant le jour, et beaucoup plus de calme pendant la nuit. Enfin j'ai, ce matin, la possibilité et le plaisir de vous écrire. C'jest un grand pas , et cela doit un peu vous réconcilier avec le lait, auquel j'ai eu recours, et contre lequel vous

avez tant de préventions. J'espère qu'en arrivant vous me trouverez mieux. Préparez-moi tous vos conseils ; je les écouterai avec attention , je les suivrai tant que je pourrai , et je vous fournirai volontiers Toccasion de vous éclairer vous-même par mes expériences. Vous savez qu'en toute occasion , je désirerais beaucoup servir de quelque chose au bon usage que vous faites de votre esprit. Je n'ai point évité d'entrer avec vous en examen sur mon état et mon régime. Seulement , je n'aurais pas mis sans provocation cette matière sur le tapis , parce que je la croyais peu propre à vous occuper avec utilité, ou pour vous ou pour moi. Puisqu'il en est autrement, je suis fort à votre service. Je n'ai pas trouvé dans la vie de meilleur conseiller que vous , et je vous prendrai volontiers pour mon médecin consultant. J'aime beaucoup qu'on me parle de soi , ou qu'on me parle de moi , soit pour la santé, soit pour toute autre chose, quand on m'en parle du cœur.

Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie ; mais ce n'est pas sa faute ; c'est celle de ma léthargie. Je serai fort aise que vous le voyiez ici , pour juger de quelle incomparable bonté , de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de mœurs , et , au milieu de tout cela , de quelle inépuisable [galté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons, et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation ; elle m'offre vraiment un modèle , et je vous assure qu'il ne s'en doute pas ; s'il voulait bien faire , il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa

sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de Tabondance de leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la pins sincère et la plos raisonnable. Ce sont deux aimables enfants , sans compter que le garçon est, en outre, un homme de génie. S'ils font bien , ils passeront ici le mois de décembre. Je crms qu'ils ne pourront s'en dispenser.

Arrivez donc , arrivez vite. Je vous verrais volontiers tout seuU mais je vous verrai sans peine mêlé à cette société.

M. Guéneau doit nous venir^ d'ici à deux jours. Je ne sais s'il s'arrêtera ; je le désire , pour honorer son beau côté des soins de l'hospitalité.

Adieu. Je vous embrasse , je vous attends , je vous désire. C'est beaucoup dans l'apathie où je suis noyé malgré moi.

Villeneuve-sur-YoBne , 9 Janvier 1803.

A M, Mole y à Paris.

Vous avez tort d'être mécontent de vous et des autres ; il me semble que vous pourriez mieux employer votre temps.

Il ne tiendrait qu'à moi d'être mécontent, k mon tour, et de me plaindre de ce que vous tardez tant à venir; mais la cause qui vous retient me paraît pour vous un tel bonhenr, que je n'ose pas être fâché de vos lenteurs.

Je lis l'abbé Delille. Oui , vous avez raison, cela est beau. Il n'y a point de livre où la langue française soit si brillante. Cet homme en a fouillé les mines, et a trouvé

partout de Tor. Il a fait resplendir, par l'asage^ josqnes ai» mots qui sont de fer,

...et sutco attritui splendescere v&mer.

'Les exemples en sont partool, et j*aimerais à les citer, si j'en avais le temps. J'admire comment le public sent quelquefois son homme f On a souvent comparé celui-ci k Virgile; il ne lui a jamais ressemblé qu'en traduisant JWilton. Ses Géorgiques sont bien loin de cette souplesse de veine, de cette vie et de ce charme. Les vers de Virgile sont de chair, et il les avait faits de marbre; mais ceux de MiUon sont d'acier, je le parie , et il les a faits d'argent pur. Il y a bien, par-ci, par-là, quelques pompons, quelques aigrettes ; mais il faudrait être insensible aux vraies beautés, pour prendre garde k ces clinquants. Cet homme aura , plus que tout autre , révélé k la langue française ses richesses et ses couleurs. Il aura , le premier, montré comment on peut nous faire lire, sans fatigue et sans ennui y une longue suite de vers sérieux , secret qui consiste tout simplement k les faire si beaux, que Fesprit , toujours entraîné , se repose toujours , en s'arrêtant dans son plaisir. Je ne sais pas s'il a traduit Milton exactement ; mais je suis sûr qu'il lui a donné des sons qui lui manquaient, et un éclat qu'il n'avait pas. Il m'a fait aimer et admirer ce bizarre génie, qui m'avait toujours repoussé, je vous l'avoue. Jamais il ne m'avait été possible d'achever ce Paradis perdu , où je suis encore choqué de voir le diable mis en parallèle avec Dieu. Je sens aujourd'hui qu'il doit mériter sa renommée. Enfin, j'apprends qu'il est possible de traduire les poètes en vers, ce que je ne croyais pas du tout. Mais je crois aussi que Ton ne peut bien traduire que les portes imparfaits.

J'ajoute que je n'avais pas en de tels plaisirs , depuis le jour oii je lus les vers de Fontanes pour la première fois ; et si celui-ci, comme je n'en doute pas, reprend un jour son instrument , soyez sûr que trois hommes , lui , l'abbé Delille et Lebrun, auront trouvé, sur la lyre française, des cordes qu'on n'avait point encore ouïes^ et que Malherbe seul , peut-^re , y avait soupçonnées.

Le président me mangerait , si je lui disais cela , surtout à cause de Lebrun , qu'il appelle avec raison un poète de mots. Mais je me moquerais de sa colère , et loi dirais que les mots bien employés sont une chose si merveilleuse et si belle, que ce talent seul , lorsqu'il est porté très-loin, place un esprit au premier rang. Je vous scandalise peut-être, mais je suis sûr d'avoir raison.

J'ajoute , pour vous désarmer, que ce talent est trèsutile aux hommes, en ce qu'il fournit aux esprits puissants en pensées, les moyens et la facilité de mettre au monde leurs plus rares conceptions, dans tout le lustre et toute la sublimité qui y conviennent.

Puisque nous en sommes sur les mots , je vais vous en citer un sur lequel vous vous arrêtez plus qu'il ne le mérite. Vous ne voulez pas qu'on dise une idée claire pour une idée nette, réservant le mot clair pour l'expression. Cette fantaisie est assurément d'un penseur trompé par un scrupule mal fondé. Une idée nette est une idée qui est distincte d*une autre , qui se détache bien , qui a sa forme individuelle, et sa rondeur ou son carré, pour ainsi parler. Une idée claire est celle qui a de la clarté , ou quelque chose de vitreux, de transparent. Nos idées sont des visions ou des images. Or, quand je vois un homme au haut d'une montagne , je puis bien le voir nettement : il se détache de partout ; mais je ne le vois pas

clairement, car je ne distingue ni ses traits, ni la couleur de ses habits, etc. La netteté tient k la circonscription, et la clarté à la substance. Enfin, rapportez-vous-en au sens commun, à Tintelligence en repos. Elle trouve, sans y penser, une différence sensible entre ces mots, et autant de raisons de dire d'une idée qu'elle est claire, que de dire qu'elle est nette. Les deux expressions sont toutes deux fort bonnes, et toutes deux nécessaires ; vous nous en Atez une mal à propos.

Je viens d'entrer dans ces explications, parce que vous êtes tombé quelquefois, autant qu'il peut m'en souvenir, dans un inconvénient auquel vous avez de la pente, celui de soustraire les mots à leur sens ordinaire, en resserrant, dans un point trop étroit, leur signification , tandis qu'il Ëtudrait faire le contraire peut-être et étendre les idées des hommes, en leur montrant le sens tout entier des mots dont ils sont obligés de se servir, pour s'entendre chacun avec soi, ou un seul avec tous. Us disent presque toujours et mieux et plus qu'ils ne pensent, parce que l'esprit ordinaire ne met partout, en général, que des commencements. Rien n'est si rare qu'une pensée qui a été conduite à son bout. Je crois donc que, pour redresser les hommes et les instruire, par les expressions mêmes dont ils se servent, il faudrait moins l^ur dire : « Vo- « tre expression ne signifie que cela, » que leur dire au contraire : « Votre expression, en l'approfondissant, veut « dire tout cela et va jusque-là. «

Vous sentez que , dans des matières pareilles à celles dont il est ici question, on s'égare aisément en traitant tout au courant de la plume. Si j'ai raison, profitez-en ; sinon, supposez que je n'ai rien dit.

J'oubliais de vous dire que les témoignages d'amitié

tloDlvotre lettre est pleine plus que les autres, m'ont trèssensiblement touché. Bonjour.

ViUeneiive-sar-Yonne, le 18 février 4805.

A M. Moléj à Paris,

Je me porte extrêmement mal ; si mal qu'il n'y a eu guère de jours , depuis que j*ai reçu votre lettre , où je n'aie délibéré de partir le lendemain pour Paris, dans la seule intention de consulter les médecins, espèce d'hommes dont les ordonnances ne pourraient guère qu'aggraver mon mal, mais dont il ne faut jamais avoir à se reprocher de n'avoir pas interrogé l'expérience.

L'impulsion précédente et la puissance d'une résolution première; Tespoir d'un changement en mieux, qui renaît au moindre relâche du pire ; le printemps qui s'approche; l'accroissement des jours dont je puis mieux jouir ici ; les regrets et presque les remords que j'aurais d'arriver làbas, avec une foule de commencements dont je ne tirerais plus aucun parti, même pour moi, si je changeais de place, dans l'état où ils sont ; le peu de plaisir que j'aurais d'arriver, en partant ainsi mécontent ; le trop peu d'agrément que causerait infailliblement à ceux que j'aimerais à voir, dans des circonstances meilleures, la présence d'un homme aussi mal disposé que je le suis ; mille petits .dérangements qu'occasionnent toujours les résolutions subites et la rupture des premières résolutions ; enfin rembarras d'emp<H*ter son bonnet de nuit, comme le disait Fontenelle, me retiendront probablement, dans le lieu où je suis, jusqu'au temps que je m'étais prescrit.

Il me reste peu d'espérance maintenant de vous voir ar-

river bientôt. J'en gais extrêmement fâché. C'est un plaisir sur lequel j'avais toujours compté, de semaine en semaine, depuis trois mois. Cette perspective mobile tenait mon espérance en action, et donnait souvent de la distraction k mes maux. J'avais renvoyé au temps où nous serions ensemble, une foule d'explications, de réflexions, de réponses et de questions que j'aurais peut-être fait entrer dans mes lettres , si je ne m'étais crn à la veille de vous parler.

Si vous n'êtes pas de mon avis sur les trois poètes , je vous assure que j'en suis bien. Quant à votre Milton que l'abbé Delille me fait admirer, et contre lequel j'ai cependant toujours un ^and grief, pourquoi, je vous prie, êtesvous scandalisé que je n'aie jamais pu le lire? Je n'entends pas sa langue, et j'y ai peu de regret. S'il n'est pas supportable, dans la prose même de Racine le fils, est-ce ma faute?

Quant à la forée, je ne la hais ni ne la crains ; mais j'en suis, grâce au ciel , tout à fait désabusé. C'est une qualité qui n'est louable que lorsqu'elle est ou cachée ou vêtue. Dans le sens vulgaire, Lucain en eut plus que Platon, Brébœuf plus que Racine. Fiévée même en a, et Delalot, le plus haïssable des écrivains, n'en manque pas. Que si vous voulez lui donner une signification particulière , ce que peut-être il ne fout jamais faire , dans les mots très-intelligibles ; si , par exemple, vous voulez entendre par-là la puissance du beau,- qui ne sera jamais qu'une idée ou qu'une forme, je vous soutiendrai que l'abbé Delille a plus de force que Milton.

Voilà un nouveau sujet de querelle entre nous. Je ne dis pourtant que ce que je pense ; mais je ne réponds pas toujours de ce que je dis. Il faudrait pour cela que la ré-

flexion en eût approuvé la pensée et l'expression. Si l'on ne pouvait avoir avec ses amis, impunément, sans reddition de compte et sans responsabilité, la liberté des jugements d'humeur, des jugements de verve, des jugements même de caprice, le commerce épistolaire ou la conversation auraient les fatigues et les épines d'une continuelle argumentation.

Je suis bien loin de lire des in-folios. Je voudrais fort en avoir, mais seulement pour les ouvrir. Cependant, si j'en avais le temps, je prendrais avec raison leur parti contre vous, ainsi que celui du P. André, qui est fort éloigné de mériter tant de dédain.

La lecture de tous les livres un peu bons fait souvent penser k beaucoup d'excellentes choses qui, sans eux, ne se seraient pas présentées dsms le cours de nos réflexions. Elle apprend aussi une grande vérité, c*est qu'il y a, dans beaucoup de livres oubliés sans retour, un mérite et des pensées dont nous ferions le plus grand cas dans nos contemporains. Si la raison , le bon esprit, et même le bon style, suffisaient pour faire vivre les livres, combien, qui sont obscurs , seraient fameux I Mais, pour durer, il faut être excellent et beau.

Il n'est pas inutile, non plus, d'observer ce que les siècles précédents ont aimé ou dédaigné, dans les livres que le temps a abolis. Enfin, il en est où le beau et l'excellent se trouvent, jusqu'à un certain point, et que les gens d'un goût indépendant de la mode , doivent tenir entre leurs mains.

Je bavarde ; bonjour.

P. S. Ne parlez ni à Chateaubriand, ni h mon frère, si vous le voyez, ni à personne au monde de mes intentions de partir avant le temps. Cette disposition de toutes les

naits, qui change tous les jours, est un secret qui n'est connu que de vous et de moi.

ViUeneuve-sur-Yonne , 10 mars 1805.

A M. MoU, à Paris.

Je vous attends, venez; mais prenez vos aises et vos commodités. Je serais fâché de ne pas vous voir ici, avant que d'en partir, et plus fâché encore , si vous y veniez avec la moindre répugnance. Je sais, par expérience, ce que c'est qu'une feuille de rose qui s'est pliie en deux, dans tout ce qui tient au cœur et à l'imagination. Vous mènerez près de nous une vie toute bourgeoise ; c'est la vie du genre humain pris entre ses extrémités. Dites-vous bien que vous ne verrez personne de la matinée, excepté moi, à midi ou une heure, et faites provision de quelque occupation, pour vous désennuyer, quand vous serez seul dans votre appartement. Je ne sais pas trop si vous me trouverez bonne compagnie. Je m'occupe de choses à dire, après m'être tant occupé de choses à penser. Il pourra se faire que, malgré moi, je n'aie pas à vous offrir une tête bien libre; mais je ferai de mon mieux.

Vous ne m'avez rien dit du gras et du maigre ; cela cependant est important, pour que notre hospitalité prenne d'avance son parti sur la mauvaise chère que vous aurez ici, dans le carême, in utroque.

Ce qui m'occupe est peu important. Je vous en parlerai. Ce sont des caractères ou caricatures littéraires, mais en grand , c'est-à-dire, les défauts des écrivains vus et montrés dans leur esprit, et leur esprit mis en relief, en

corps, en visage. Fiévée et Delalot m'y servent à modeler mes sentiments de déplaisance.

J'apprends à Delalot , par tous les vers qu'il aime, et par tous ceux qu'il n'aime pas (vous savez qu'il aime les siens), qu'il s'entend peu, ou même ne s'entend point en poésie. Ceci est bon, très-bon du moins pour moi, qui suis parvenu à déterminer et fixer, à mes yeux, les caractères de la poésie et de la versification, de manière à pouvoir, au premier mot , distinguer Lucain de Virgile , et à savoir pourquoi les vers de Voltaire , d'Esménard et de quelques autres, ne sont pas de bons vers, de véritables vers. Il me semble que je sais très-bien maintenant ce que c'est que la poésie, le poète et la versification : architecture de mots.

Je lui prouve, en outre, qu'il n'observe pas les lois de la critique : accusation grave , comme vous sentez ; car c'est l'accuser là de prévarication, puisque la critique est pour lui un ministère, une sorte de sacerdoce auquel il s'est promu. Mes loisdela critique sont aussi une bonne, quoique plaisante chose ; mais je fais plus de cas de mes caractères de la poésie. Cela ne sera pas entièrement perdu .

J'aime mieux Fiévée que son compagnon; d'abord il a souvent plus de bon sens :

Le bon sens du maraud quelquefois m^épouvante ;

ensuite il se fait juger plus nettement; ses défauts sont flm clairs. Il est borgne; (n'a-t-il pas l'air, en effet, d'un spadassin qui a un emplâtre d'un côté , pour avoir reçu quelque mauvais coup dans un duel?] mais c'est un hardi borgne et qui voit bien de son bon œil. Delalot montre un esprit louche, même quand il voit droit. Dieu le bénisse et le corrige ! car c'est un insupportable mérite que le

sien. Ses défauts sont cent fois pires que ceux des philosophes, contre lesquels ces messieurs crient tant. Ceux-là, au moins, faisaient mal avec le mal ; celui-ci fait mal avec le bien, ce qui est horrible. Dites tout cela de ma part à Chateaubriand, à qui j'en dirai bien d'autres, et à qui je ne pardonnerai jamais de m'avoir appris Torthographe du nom de M. Delalot, que j'appelais de Delaleau,

J'arrive à ma dernière occupation. Celle-ci a quelque importance. Il s'agit de lettres sur la question proposée par l'Institut : le xvin' siècle et sa littérature.

J'avais d'abord voulu esquiver ce que le sujet a de trop remuant et de trop pénible pour moi , en noyant ma matière dans un grand espace. Je considérais le xviii" siècle, au bout de tous ceux qui l'ont précédé, dans la littérature française , c'est-à-dire que je ne voyais en lui que la langue et l'esprit français, parvenus au point où il les a rois» et considérés dans leur cours.

Je prenais donc la langue (elle naquit sous les Capétiens ), et je la conduisais, de livre en livre , et de siècle en siècle, jusqu'à nos jours.

Des citations nouvelles, piquantes, utiles, me reposaient et m'aidaient à faire ma route légèrement. Cela serait, je vous assure, une charmante besogne à faire. Mais voici ce qui s'est trouvé sur mon chemin, et en remuant le sujet. C'est que cette chos&-là n'est que la quatrième qu'il faille faire ; c'est qu'avant d'y venir, il faut se rendre le cœur net et contenter le lecteur sur tout le reste.

L'état de la littérature veut dire, en effet, quatre choses : l"" son caractère, par son esprit particulier; S"" ses traits, en quelque sorte, par ses principaux auteurs ; 3<^ son sort, ou la condition dont elle jouit dans le monde; enfin sa place , ouïe rang qu'elle occupe parmi nos autres littéra-

tures, dernier aspect sous lequel j'avais d'abord voulu la considérer uniquement.

Me voilà donc, depuis trois semaines, occupé des trois premiers points. J'ai médité là-dessus une dizaine de lettres, courtes et vives. Je prépare mes fils ; mais je ne sais ce qui en arrivera, car le plaisir commence à se passer, par trop d'ardeur qui survient. En tous cas, je n'aurai pas perdu ma peine pour moi.

Je n'avais compté vous écrire qu'un mot ; vous pouvez le voir à mon papier. Malgré moi, je suis entré dans un bavardage que j'ai voulu mener jusqu'à sa fin. La voilà; mais soyez sûr que j'étais si mal disposé, et que j'ai tellement écrit contre nature, qu'après avoir fermé ma lettre, je vais tomber d'épuisement sur mon papier. Bonjour.

Villeneuve-sur- Yonne , 19 avril 1805.

A M. Mole , à Paris.

J'ai lu le livre que vous m'avez envoyé. Cela est détestable, non pas comme mauvais, mais comme imparfait. Omnis corruptio optimi, pessima. Je ne reprocherai pas au style de n'être convenable ni au sujet, ni à la place que cet écrit doit occuper ; mais je l'accuserai du pire de tous les défauts, de n'être pas d'accord avec lui-même. Des quasi-platitudes et des quasi-affectations le bigarrent presque partout. Je n'y vois nulle part les exactitudes du soin, ni les excuses de la négligence. L'opuscule n'a pas été mieux conçu qu'il n'est exécuté, et il me semble que l'auteur ne s'est pas fait une idée nette et complète de son personnage.

Quand il parle de Rollin, comme on le connaît, il en

fait un savant pieux, doux et modeste. Quand il le peint, comme il le voit, c'est un recteur à tête ardente, qui a la Toix forte , qui ordonne en public aux fanfares de redoubler, et qui , le jour de sa mort , gronde avec exclamation ceux qui le pleurent. Il lui donne de petites ruses , de petites malices, des mines et des attitudes, en opposition avec les mœurs de Thomme , Tesprit de sa profession , et le caractère du temps. Que dites-vous, par exemple, des jeunes professeurs qui font semblant d'être brouillés, pour se faire inviter à la table frugale du bon principal? Je ne sais si le fait est historique pu inventé ; mais, dans Tun et l'autre cas , je ne connais rien de plus triste que le plaisir pris par Fauteur k raconter élégamment une pareille espièglerie. Il s'est trompé sur la naïveté, et cette erreur annonce un esprit qui est peu franc. En général , il me parait trop épris de tout ce qui sent le collège. Il faut qu'il soit né écolier, et je crois , en effet, que c'est là son naturel. C'est au moins ce qui seul peut excuser la déférence très- coupable qu'il a eue pour l'école moderne, en disant beaucoup de mal de M. Crevier.

D'abord , mon cher ami , connaissez-vous M. Crevier? Que vous le connaissiez ou non, je vous déclare que c'est un de nos meilleurs historiens; qu'on voit les personnages dont il parle, et qu'on s'en souvient; que son Histoire des empereurs est la meilleure qu'on ait faite ; que ce qu'il a écrit de l'histoire romaine est très-supérieur, comme peinture , à ce qu'a fait Rollin lui-même. Lisez , pour en juger, les guerres de Mithridate, écrites par l'un et par l'autre. On prétend que son style est dur. En le lisant, je ne m'en suis jamais aperçu. Au surplus , j'aime tout, en style, le froid et le chaud, le sec et l'humide, le grave et le léger, le dur et le mou , même le noir et le

blanc. J'exige seulement que la qualité et la couleur, uue fois décidées, ne se démentent pas jusqu'à la fin. Qu'il y ait espèce, caractère, continuité, unité, raison d'existence , tout alors me paraît naturel et digne d'attention. Le style donc de M. Crevier ne m'a jamais choqué en rien. On n'y prend pas garde , à moins d'en avoir le projet , tant on est occupé et frappé de ce qu'il montre. Mais M. Crevier écrivit contre les opinions de M. de Montesquieu ; il a fait une histoire de l'Université, qui peutêtre ne vaut pas les autres : je ne la connais pas ; on l'appela le lourd Crevier :

Le lourd Crevier crut remplacer RoUin ,

disait Voltaire ; et , sur cette autorité , ou par une combinaison de contrastes , il a plu à votre jeune homme de le sacrifier k la prévention, avec une injustice dont je suis vraiment outré. Il a même appliqué à son caractère , avec une révoltante étourderie , ce qu'on avait dit jusqu'ici de ses écrits. Il en fait un homme dur, parce qu'apparemment il ne tressaillait pas avec les mères , et ne triomphait pas avec les écoliers. Il va même jusqu'à soutenir qu'il n'était pas aimable, ce qui est grave dans un ouvrage de morale. Exiger, avec le siècle, que la vertu (Crevier en eut] soit riante, soit caressante, soit moelleuse; faire de l'amabilité une des conditions du mérite d'un professeur, et de l'approbation qui lui est due, c'est flatter les dépravations de son temps, c'est avoir pour les préventions une condescendance coupable, c'est corrompre les poids et les mesures.

Ma dernière lettre a fort bien pu être tiède , et même très-maussade : je l'écrivais à contre-cœur et à contreemps. Celle-ci, probablement, ne sera pas chaude non

plus, ce qui m'embarrasse fort peu. Que m'importent mes lettres? Ne suis -je pas sûr que personne au monde ne vous estime et ne s'intéresse à vous plus vivement, plus entièrement et plus intimement que je ne fais? Les transes oii m'a mis votre impression , depuis que j'en ai eu la première nouvelle , en sont une bonne marque pour moi.

II y a , en effet , dans votre ouvrage , des opinions et des expressions remarquables , des idées du caractère le plus haut, modestement vêtues, mais belles, nobles, ingénues , et que je vous verrais volontiers jeter au public.

Mais je crains qu'ayant une fois montré votre talent , sous une face déterminée, vous ne vous en teniez là, nonseulement dans vos opérations, mais dans vos goûts ; que vous ne bridiez votre esprit, au moins pour quelque temps, par les choses que vous direz ; que vous n'enchaîniez en vous cet attrait pour la variété , cette inconstance naturelle à Tesprit, qui, le portant longtemps à différents plaisirs, à différentes formes, et même à des jugements opposés, Tenrichissent en le promenant, et, par ses erreurs mêmes, le dressent k ne plus se tromper. Croyez que si le ciel a donné des ailes à l'attention, ce n'est pas pour rien. L'inconstance dont je parle, pourrait fort bien être, en littérature, ce que la mobilité d'humeur, dans les enfants , et leur curiosité légère sont à la vie : un moyen d'apprendre à se fixer dans ce qui nous convient le mieux. Au surplus, n'imaginez pas que mon exemple me serve ici de règle. Je suis plus porté à me chicaner qu'à m'approuver; mais peut-être mes défauts ne vous feraient pas de mal , k vous.

Mes transes , vous le voyez par ce peu de mots d'explication, sont des transes purement philosophiques. J'ajoute que si elles sont fondées , en vous les communi-

quant, je leur ôte d'avance leurs motife. Prévenu du danger, vous saurez l'esquiver.

Arrêtons-nous. Je dirai le reste une autre fois. J'ajouterai seulement, pour aujourd'hui , que notre départ est filé au 5 mai , et que nous arriverons à Paris le lendemain. Nous vous sacrifions le petit voyage k la campagne , dont vous avez entendu parler, ne pouvant pas le faire en ce moment de mauvais temps. Il nous retarderait beaucoup trop.

On n'a pas vu le pape> Sens , parce qu'il ne s'y est pas montré. Je l'ai cependant aperçu deux fois , au fond de sa voiture , mais si rapidement , que je suis , à son égard , ce que seront certainement , à Tégard de Roilin , ceux qui ne l'auront vu que dans M. Guéneau : j'ai quelque peine à me le représenter.

Portez-vous bien. J'écris en poste , et si je ne me faà-r tais, je n'écrirais pas.

xux.

Paris , 12 juillet 1806.

A madame de Vintimille.

J'avais invité à dtner, pour mardi, M. de Chateaubriand et M. MoIé. Ils sont venus , l'un à cinq heures et demie , l'autre à six.

Il y avait peu de monde , et on a donné une minute aux révérences. Après les révérences, ils se sont vus; en se voyant, ils se sont pris la main d'un air charmé, et se sont secoué le bras d'une manière très-sensible.

On a servi. Ils ont été voisins et n'ont cessé pendant tout le repas de jaser très-gaiement , et de manger comme des ogres.

J'ai remarqué qu'ils demandaient toujours du même plat , et qu'ils soutenaient toujours le même avis contre tous les convives. Je ne me souviens pas d'avoir observé, en ma vie, une plus parfaite uniformité de cœurs, d'esprits et d'appétits.

Après dtner, je leur ai proposé d'aller se jucher en têteà-tête dans la bibliothèque, où ils se sont ébattus pendant deux grosses heures , et d'où il m'a fallu les arracher, à la nuit noire.

Le lendemain , mercredi , ils ont couru les champs ensemble, depuis trois heures jusqu'à cinq, et se sont réunis encore, à sept, chez Chateaubriand, où j'ai laissé M. Mole , à dix heures et demie. Je ne sais pas s'il y a couché.

n y était attablé le lendemain jeudi. Ceci est sûr, car j'y ai dtné avec lui.

Ce jour-là , ils se sont encore promenés seuls pendant toute la soirée, car ils n'étaient pas rentrés à dix heures. Je ne sais pas ce qu'ils ont fait hier.

Voilà le bulletin exact de tout ce que j'ai vu. Quant à ce que j'ai entendu, je puis vous assurer qu'ils rient aux grands éclats , comme des fous , et qu'ils ne parlent pas trop comme des sages. C'est qu'apparemment ils extravaguent de joie.

Si, pour compléter la narration, il faut mêler mes conjectures à mes récits , je vous dirai confidemment que je crains un peu que ce rapprochement ne se soit fait aux dépens du genre humain, car ils ne cessent de se moquer du monde entier, même de moi I

Aussi leur ai-je dit de ne pas revenir ; je les ai appelés serpents réchauffés dans mon sein. Mais ils plaisantent 46 tout cela.

Heureusement , pour les mauvais effels que pourrait avoir leur réunion , et l'esprit de ligue offensive et défensive qui les anime , ils vont bientôt se séparer, car Chateaubriand part demain. J'ai la bonté d'en être fâché, quoique je ne perde évidemment que des coups, à Téloignement où vont vivre l'un de l'autre, ces deux hommes qu'a ressaisis une amitié si enragée.

Madame de Chateaubriand n'était pad du festin , parce qu'elle se trouva fort incommodée ce jour- là. Elle va mieux , et, comme vous savez , elle part avec son mari.

Voilà tout, ce me semble. Je sais ce que vous est une nouvelle, et une nouvelle de cette espèce. Aussi n'aije pas perdu un moment pour vous mettre au courant de celle-ci. Vous la savez à présent comme moi-même. Je vous ai mis tous les points sur tous les i. C'est à la condition que vous m'enverrez les premiers vers que fera M. de Vinlimille ; quoique, à vrai dire, je me trouve déjà payé par le plaisir de vous avoir appris ce que vous avez voulu savoir.

Usy, 8 août 1806.

À madame de Vinlimille.

Chateaubriand partit de Paris, le dimanche 43 juillet, à trois heures après midi, pour se douner le plaisir de voyager toute la nuit.

Dans la matinée, il eut du loisir, et en employa une partie à visiter ses plus chers amis, quoiqu'il eût reçu leurs adieux la veille au soir. Il vit entre autres M. Mole, à qui, par parenthèse, il recommanda, en cas d'événement, son oraison funèbre, dont il lui assigna la place, laissant d'ailleurs à son choix le texte et les (^visions. 11 lui recom-

manda aussi, s'il ne revenait pas, d'aller chercher en Angleterre des papiers qu'il y laissa dans ses mauvais jours, et M. Mole le lui promit.

Si vous me demandez de quelle humeur il était dominé, lorsqu'il faisait ces prudentes et lugubres dispositions, je vous répondrai que quelques-uns disent qu'il était triste , mais que j'assure qu'il était gai. Il passa plus d'une heure avec moi, et nous rimes comme des fous. Fontanes cautionne aussi sa bonne humeur.

Rentré chez lui, il se trouva du temps de reste, et, pour se désennuyer par quelque fantaisie, il se fit apporter des armes ; j'entends des armes à acheter, des pistolets , des carabines, des espingoles. Je nomme ces dernières sur la foi de la relation qu'on m'a faite, car je ne sais pas ce que c'est. Je n'avais jamais lu ou entendu ce mot depuis Louvet.

L'ennui était grand, apparemment, et la fantaisie fut forte. Il prit beaucoup de cette menue artillerie; M. de Clausel , homme digne de foi , m'a protesté qu'il lui en avait vu payer pour huit cents francs.

Je suppose qu'il lui vint en tête d'équiper quelque petit bâtiment à ses dépens, si, en arrivant à Trieste, il ne trouvait pas la navigation libre, et qu'il prit ces précautions pour s'assurer le voyage d'Athènes à main armée , «'il ne pouvait pas le faire autrement.

Quoi qu'il en soit, il eut besoin sans doute de beaucoup d'adresse pour distribuer ce surcroît d'équipage dans sa voiture déjà, pleine , et surtout pour l'y cacher aux yeux très-pénétrants de madame de Chateaubriand, qui lui avait déclaré l'avant-veille , en ma présence , qu'en voyage «t elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet. »

Tous c«s arrangements finis, les chevaux arrivèrent, et on partit. Il avait pour voiture une grosse, grande et belle

dormeuse : c'est son bâton de voyageur. Cette dormeuse démarra, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme de chambre sur le devant, et, sur le siège, le frère de sa cuisinière qu'il emmène à Constantinople , et que, par une bizarrerie dont assurément il rira pendant toute la route, il s'est avisé d'habiller comme un icoglan. Il faut vous dire que cet icoglan, qui est d'ailleurs un brave garçon, a au moins ses quarante-six ans, et la peau d'un rôti brûlé. Or il Ta affublé d'une espèce de turban bleu , orné de galons d'or, petite veste et pantalons de même couleur. Il a oublié les moustaches , ce qui sera la cause que le pauvre homme, qui a l'air fort doux et l'œil d'un menuisier honnête, tel qu'il l'avait toujours été, ne pourra faire peur à personne, et fera rire tout le monde, à commencer par son patron.

Il arriva que le postillon se trouva vêtu comme le domestique, et tout à neuf, ce qui fit faire à la portière de la maison des conjectures qu'elle communiquait à tous ceux qui entraient, l'un après l'autre, pour dtner chez sa maitresse, ce jour-là, et qu'heureusement pour lui le voyageur n'entendit pas. « Voyez-vous Monsieur, voyez-vous Cl Madame? d disait-elle. « Le postillon et le domestique a ont le même habit. Monsieur part aux dépens du gou- « vernement. Oh ! il a une belle place! » Quelques charitables personnes voulurent se donner la peine de redresser ses idées ; mais elle persista dans la haute opinion qu'elle avait de ce départ, et, au passage de la voiture, on remarqua qu'elle fît une de ces profondes inclinations de corps, de ces révérences d'anéantissement, que ses semblables réservent pour les occasions où il entre de ce respect qu'on rend aux têtes couronnées. C'est le dernier salut que reçut le pauvre garçon, et je le prends à bon au-

gure. Il ne part pas et ne reviendra pas ce que la portière l'a cru ; mais il reviendra riche de beaux sentiments et de belles imaginations, dont il agrandira son mérite, sa réputation et la place qu'il occupe dans les esprits. En tous cas, il en aura toujours une immense et des plus élevées dans le cœur de ses amis, quoiqu'il ne se ménage guère pour eux, et qu'ils soient tous en droit de lui faire bien des reproches. Écoutez la fin de ceci.

Il m'a écrit trois fois. Par sa première lettre, écrite de Lyon , il m'apprenait qu'à Nevers on lavait jeté dans la Loire. A cela il n'y a rien à dire : on n'est pas responsabie du fait d'autrui, fiit-on noyé.

Mais il me dit dans la seconde, écrite de Turin, qu'il a pensé être brûlé, et ici c'eût été sa faute. Concevez, s'il vous est possible, l'excès de fureur où je suis entré, en lisant les détails que je vais écrire.

Et d'abord, il parait que le jour de son départ de Lyon, il voulut aussi partir tard et'voyager la nuit : sans cela que ferait-on d'une dormeuse? Il paraît encore que, dans la matinée, il eut du loisir comme à Paris, et que, ne sachant qu'en faire, et par la pure horreur du vide, il se mit à charger ses armes. Entendez bien que ce fut toujours en cachette, et par un passe-temps ignoré de tout autre que lui : je vous en ai dit la raison. Tout cela présupposé, voici quel fut et surtout quel risqua d'être l'événement.

Il part. Au moment où la voiture arrivait sur la place Bellecour, un de ses pistolets prend feu sur son repos ; au bruit de l'explosion, madame de Chateaubriand s'évanouit ; les chevaux s'arrêtent ; tout le monde accourt et les environne. On descend ; personne, grâce au ciel, n'est blessé; madame de Chateaubriand revient à elle, et déjà on se félicite d'avoir échappé au péril, quand tout à coup

quelqu'an s'écrie que le feu est à la voiture. Je suppose qu'il en sortait de la fumée, et que la pensée que le pistolet parti n'était pas seul, fit craindre à tous une seconde explosion. Chateaubriand ne dit rien de tout cela, mais on rimagine aisément , car tout le monde prit la fuite, à ce qu'il dit. Alors il se ressouvint qu'il avait caché, dans un coin, quatre ou cinq livres de poudre I — « Heureuse-^ « ment , » dit-il, a il ne perdit point la tète ; il ouvrit sa « voiture, y monta, saisit le paquet fatal, et, trouvant que « les cordons de ce paquet étaient en feu, il Téteignit. — a Sans son courage et son industrie, ^ ajoute-t-il, car l'abominable ose se vanter, plaisanter même, « lui, sa femme, « la berline, le postillon et les chevaux étaient en l'air! »

Il finit en m'assurant qu'une demi-heure après tout était réparé, et que de là à Turin tout s'est passé le mieux du monde. J'en suis charmé; mais, après de telles nouvelles, nous avons délibéré et conclu, madame de Coislin et moi : 1° que nous garderions le secret sur ces imprudences ; S^ que nous chercherions partout un homme capable de nous plaire et de se faire aimer de nous comme lui ; 3<> que si nous trouvions un tel homme, nous lui interdirions, à lui, tout commerce avec nous, et toute administration de son propre talent. Enfin il nous faut un Chateaubriand plus sage. Voyez si vous en connaîtriez quelqu'un ; nous nous brouillerons volontiers avec celui-ci, si vous pouvez nous en fournir un autre, et nous vous conseillerons d'en faire autant. Mais j'ai grand'peur que cette tête-là n'appartienne à un homme unique , et qu'à tout prendre nous ne soyons éternellement condamnés à l'aimer tel qu'il est, constamment et à la fureur, quoique avec fureur.

Sa troisième lettre est d'un sage. Elle est écrite de Mi-

lan, où d'abord il se félicite d'être arrivé exactement huit jours après son départ de Paris, et à la même heure , et où ensuite il ne dit et ne fait probablement que des choses sensées. Il m'apprend, entre autres, qu'il a déterminé sa femme à revenir, aussitôt après son départ ; il m'annonce que nous la verrons dans un mois, et que nous pourrons l'emmener avec nous à Villeneuve, au commencement de septembre, ce qui me fait grand plaisir.

Du reste, il parait, quoiqu'il n'en dise rien , que la poudre, et peut-être les armes, ayant manifesté leur existence et leur voisinage à madame de Chateaubriand, elle les a fait jeter dans le Rhône ; car son mari, qui aurait sûrement employé son séjour à Milan à les fourbir, s'il les avait encore eues à sa disposition, ne s'est occupé qu'à m'écrire une longue lettre, et à regretter ses amis. <c II est prêt à pleurer, » dit-il, « quand il songe qu'il ne pourra « pas avoir de nos nouvelles. » Il reconnaît « qu'on est tt bien insensé et même bien coupable de s'éloigner aussi « volontairement de ceux qu'on aime et dont on est aimé. . . ; « et pourquoi? » ajoute-t-il, « pour aller où?.... Il n'en « sait rien. » Enfin il se montre là ce qu'il est si souvent, le meilleur et le plus aimable enfant du monde : d'où je conclus qu'il était désarmé.

J'attends à tout moment une lettre de lui, pour m'annoncer son arrivée à Trieste, et je m'étais promis de vous donner alors le journal complet de son voyage jusqu'au port; mais, puisque vous êtes si pressée, je ne veux plus attendre, et, à mon ordinaire, je vous apprends ce que j'ai su. Tout est exact dans mes récits. Si vous doutez de ce que je n'ai pu savoir, ni par lui ni par moi, je vous citerai mes autorités sur tout cela, et certes vous les trouverez, comme on dit, irréfragables.

Je vous écris d*Issy, où je suis en famille depuis huit jours. Vous savez oii est Issy. Mon frère y a une petite maison, et parce qu'elle est placée hors de Yaugirard, il s'y croit à la campagne. Nous tâchons de le croire aussi.

Voisin de Fleury et de madame de Pastoret, j'ai été la voir, il y a huit jours. Elle m'avait donné de vos nouvelles ; de sorte que celles que j'ai reçues de votre santé ont continué à me faire plaisir, sans me surprendre.

Une autre fois je vous parlerai de vous et de moi ; la relation m'a assommé. Mais je me suis consacré k mourir au service de toutes vos curiosités. Malheureusement je n'aurai plus de nouvelles à vous donner ; je ne saurai plus rien, et ne pourrai par conséquent vous être bon à rien. Soyez sûre, au moins, que rien ne m'intéressera autant que d'apprendre que vous continuez à vous porter mieux, et que vous songez à me le dire. Mon frère va mal, lui. Son ancien mal Ta repris, et rien ne l'a jusqu'ici soulagé, que Zimmermann, sur la solitude : c'est un remède qu'il vous doit.

Il y a près d'un mois que je n'ai vu M. Mole. J'ai su qu il était venu deux fois depuis huit jours; mais il y en a neuf que je suis absent.

J'ai lu madame Cottin. Je vous passe, à vous, votre goût pour elle, parce que, si vous aimez ses mauvais romans , c'est par simple reconnaissance du plaisir que vous y trouvez, ce qui est juste et même délicat. Vous n'en faites point pour cela, comme quelques autres lectrices, une grande femme et un génie. Son dernier ouvrage m'a paru irréprochable, et voilà tout. C'est un éloge qu'au reste elle a mérité pour la première fois.

Mais, bons dieux I pourquoi me faites-vous vous parler de madame Cottiu? Je n'ai pas même le temps de vous

parler de vous-même. Ce sera pour une autre fois. P. S. Vous ne m'envoyez pas les vers de M. de Vinlimille, et ne m*en dites rien. Je ne vous donnerai plus de nouvelles , quand même il m'en viendrait. J'en excepte pourtant l'arrivée de Chateaubriand à Trieste, parce que je m'y suis engagé.

Issy, 10 août 1806.

À madame de Vintimille.

Chateaubriand parle déjà de son retour. « Il nous ra- « contera d, dit-il, « dans nos foyers, k la fin de cet au- <t tomne, les choses des pays lointains. »

Il faut vous dire qu'en arrivant à Trieste, le 30 juillet, il a trouvé dans le port un navire autrichien, prêt à partir pour Smyrne le lendemain, et qui semblait avoir appareillé exprès pour lui.

Aussi n'a-t-il pas douté que ce ne fût là une galanterie que lui faisait la Providence. Il Ta très-chrétiennement remerciée, et s'est enfin senti content et charmé de son sort.

« Son étoile », à ce qu'il me marque , « commence à « l'emporter visiblement, et les prières de Sainl-Sulpîce « ont opéré. »

Saint-Sulpice , c'est-à-dire le séminaire , fait en effet tous les soirs, pour son heureux voyage, une prière à laquelle il a beaucoup de foi, depuis le vaisseau autrichien. Il me montre un cœur pénétré de la plus orthodoxe reconnaissance.

Tous les biens sont mêlés de maux, et, pour tempérer, par une légère amertume , la joie extrême que pourrait nous causer le bon état où se trouve la conscience du voyageur, on a imprimé ce matin dans le Mercure un bout II. 24

de lettre qu'il aadressée àBertio, et dans laquelle il parle assez mal de Venise et de ses gondoles noires. Jusque-là on n*a rien à dire. Hais il ajoute « qu'il a pris une de ces a gondoles pour un mort qu'on portait en terre. » Je meurs moi-même, je meurs de peur que le Publiciste ne s'empare de cette phrase, et que V étoile du pauvre Chateaubriand ne soit battue dans cette petite occasion.

Vraiment sa femme entend mieux les petites choses, et si le Publiciste lisait ses lettres, il les trouverait de bon goût, et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en transcrire quelque chose. Cette plume vive et leste mérite, je crois , de vous faire quelque plaisir.

« Venise, 26 juillet.

« Je vous écris à bord du Lion d'or, car les maisons ici « ne sont que des vaisseaux toujours à Tancre. On voit de m tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a cependant a un petit coin, qu'on appelle la place Saint-Marc, et c'est « là que les habitants vont se sécher le soir. Je vais y ala 1er aussi après mon dîner. Il vero Pulcinella, qui a « survécu au doge, fait sa résidence sur cette belle place, a Au reste, je me réserve de vous parler de Tltalie quand a je serai à Villeneuve , parc^ que, comme vous savez, a verba volant. . . c'est du latin ; je laisse au grand peintre a qui est avec moi le reste du proverbe. Mais tout ce que « je puis vous dire à la louange de l'Italie, c'est que je « vous y souhaite.

a M. de Chateaubriand ne vous écrira pas de Venise ; a c'est moi qu'il a chargée de ce plaisir. Il partira lundi « pour Trieste. Il a trouvé ici deux maudits juifs qui lui « ont donné les plus belles espérances pour son voyage. « Il vous a écrit de Turin et de Milan, et dit que vous de-

« \ei être contentde lui. Il est tout glorieux , parce qu'il « a trouvé une nouvelle traduction de son ouvrage, qu'on « a imprimée ici, et qui parait en ce moment. Pour moi , <x je ne suis que triste, parce que je vais bientôt le perdre.

« Rappelez-nous au souvenir de M. MoIé, etc.

a Vous savez notre histoire de Lyon. A présent vous <x comprendrez comment on aime mieux un brigand qu'un « pistolet. »

Je n'ai pas sous les yeux la deuxième lettre à ma femme, et qui est encore plus piquante. Au moment où elle arrivait , son mari était parti la veille à dix heures du soir. Il voyage toujours la nuit, comme vous voyez. Elle était seule, désolée, et attendant Ballanche pour la ramener. « Le temps du repentir est arrivé, » disait-elle, etc. Elle allait rapidement reprendre le même chemin, et attendre à Lyon que nous fussions de retour à Villeneuve, où elle passera les premiers mois de son veuvage. En ce moment, elle était accablée de sa tristesse et du sirocco. « C'est un vent qui coupe bras et jambes, » ajoutait-elle; « quand vous rencontrez un Vénitien, il vous dit : Siroca co, sirocco ! Vous lui répondez : Sirocco ^ sirocco! Avec « ce seul mot d'italien, on en sait autant qu'il en faut pour « faire la conversation pendant tout un été. »

Je ne me souviens que de ce passage. Tout le reste était * de cette drôlerie. Cette petite femme a fort bien fait de voyager. La nouveauté des objets donne à son esprit un exercice involontaire qui lui reposera le cœur.

Dieu les conduise et les ramène tous les deux ! j'entends la femme et le mari. Nous consolerons celle-ci du mieux que nous pourrons. C'est fâcheux de ne pouvoir espérer des nouvelles de l'autre que par son retour et sa présence. Enfin, il faut espérer que la même Providence que vous

lui assignez, ainsi que moi, et qui Ta suivi jusqu'au port, ne Tabandonnera pas et Ty ramènera. Ici finissent mes fonctions de nouvelliste, et je donne ma démission.

LU

* À M. de Chinedollé, à Vire.

Paris , !•' septembre 1807.

Je fis trembler votre portière par mes jurons tempétueux, un beau jour que j'allais vous voir, et que j'appris par elle votre départ précipité. Il n'y a pas moyen de s'habituer à garder son sang-firoid, quand on vous perd de cette manière imprévue. Une autre fois, faites-nous signe au moins que vous voulez vous en aller.

Chateaubriand est en colère d'avoir été ainsi quitté. Madame de Chateaubriand prétend que vous n'êtes que disparu. Elle croit vous avoir vu à je ne sais combien de messes dans l'église Saint-Roch, tant votre image la préoccupe jusqu'au pied des saints autels I M. de la Tresne est venu se plaindre au mari et à la femme de vous avoir tellement absorbé par vos assiduités chez eux, qu'il ne vous avait presque pas vu pendant votre séjour ici. Grande rumeur dans la maison où vous étiez si peu venu, grandes enquêtes pour découvrir où vous alliez. Vous voyez de combien il s'en faut que vous soyez indifférent à vos anciens et à vos nouveaux amis. C'est à qui se plaindra de ne plus vous voir et de vous avoir trop peu vu.

Écrivez à Chateaubriand, à qui j'avais annoncé une lettre de vous et qui n'en a pas reçu , ce qui le fâche passablement.

Le pauvre garçon a eu pour sa part d'assez grièves tri-

bulations. L'article qui m'avait tant mis en colère (4) a resté qaelqae temps suspendu sur sa tête ; mais à la tin le tonnerre a grondé , le nuage a crevé, et la foudre en propre personne a dit à Fontanes que, si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent , mais court. Aujourd'hui tout est apaisé ; seulement on a grêlé sur le Mercure, qui a pour censeur M. Legouvé, et pour coopérateurs payés , dit-on , par le gouvernement , M. Lacretelleatné, Esménard et le chevalier de BoufDers. I) paratt que les anciens écrivains de ce journal peuvent aussi y travailler, si bon leur semble. Quelque dégât a aussi été feit sur les autres journaux. M. Fiévée a été remplacé aux Débat» ipHT un M. Etienne, M. de Lacretelle au Publiciste par un M. Jouy. M. Esménard même a eu un successeur k la Gazette de France, mais je ne me souviens pas du nom de ce dernier, et je ne suis pas même bien sûr de ravoir jamais su. Ce dont je me souviens fort bien , c'est que tous ces messieurs sont des faiseurs de vaudevilles. Ainsi le sceptre pesant de la critique est remis à des mains accoutumées k se jouer de la marotte de Momus. Il faut donc espérer que les journaux seront plaisants. Si les nouveaux censeurs ont envie de rire , leurs devanciers n'ont point envie de pleurer. Fiévée a conservé dans ses attributions la plus haute correspondance où l'ambition humaine puisse aspirer, et on lui laisse 48,000 francs de pension pour un travail qui mériterait d'être acheté au poids de Tor, s'il était aux enchères. On donne k Esménard 42,000 fr. pour le Mercure o\x il ne fera rien, à ce qu'il dit. M. de Lacretelle aura une bonne place. Enfin ,

(1) L'article du Mercure où est la brasque sortie contre Néron. ■ G^est en vain que Néron prospère : Tacite est déjà né dans TEm- < pire, etc. * C'était le moment de Tilsit. (Note de M. de Sainte-Beuve.)

dans la tempête , Tor a plu sur les déplacés, et je ne vous conseille pas du tout de les plaindre. 11 y a pour accompagnement à ces nouvelles bien des menus détails qui sont intéressants, mais vous ne pouvez les apprendre qu'ici. Hâtez-vous donc d'y revenir et de les demander à ceux que vous rencontrerez, car pour moi je m'en vais, et je vous préviens honnêtement. Nous partons samedi pro-* chain , mais nous reviendrons cette année au commencement de novembre. Si d'ici Ik vous êtes à Paris , avancez jusqu'à Villeneuve. J'aurais bien du plaisir à vous y recevoir, ainsi que toute la famille. Chateaubriand y viendra tard, car il a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite ma^n. Il va être occupé à rendre la nuiison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 30,000 fr. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude qui porte un nom charmant pour la sauvagerie : on Tappelledans le pays Maisondela Vallée au Loup. ïa\\\iceiit ValléeauLoup. Cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en parait enchanté, et, au fond, il n'y a pas de retraite au monde où Ton puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : « Quand il tonne, adorez Vécho. » Voilà, j'espère, une gazette très-complète, et qui ne vous permettra plus d'ignorer comment va la partie du monde à laquelle vous prenez le plus d'intérêt. En revanche et en récx>mpense , j'espère que vous terminerez ce recueil sur RivaroUet (1) que vous m'avez tant

(1) Cest le petit volume intitulé: Esprit de IHvarol. (Note de M. de Sainte-Beuve.)

promis et pour lequel je vous promets en pot de vin un surcroît de bibliothèque. C'est, ne vous en déplaise, un « Recueil de Poésies y » imprimé chez Sercy, 5 volumes qui sont rares et curieux. Je vous les garde dans un coin.

Vous sentez que les événements dont je vous ai fait le récit m'ont assez occupé pour excuser mes lenteurs à vous répondre. Je vous promets d'être plus diligent à l'avenir.

Je n'ai pas négligé ce que vous me recommandez pour mes propres travaux. Vos approbations me sont chères, et je voudrais bien les justifier . Je puis vous assurer du fond du cœur, et avec toute vérité, que tous mes vœux seront remplis et toutes mes ambitions littéraires satisfaites, si trois ou quatre hommes dans le monde lisent ce que je pourrai faire avec une satisfaction aussi vive, aussi pleine et aussi constante que celle que m'ont fait éprouver vos vers, que j'emporte avec moi, et dont je me souviens toujours avec un plaisir qui est parfait. Portez-vous bien. Écrivez-moi. Venez nous voir, si vous pouvez ; mais surtout arrangez-vous de manière à nous voir à la ville plus souvent que l'hiver dernier. Toute la famille vous présente ses souvenirs.

P. S. Suppléez à ce que je puis avoir omis , car je ne relirai pas.

LUI

Paris, 5 septembre 1807.

À madame de Vintimiïle.

J'ai dit à Chateaubriand tant de mal de son acquisition ; j'ai jeté de si hauts cris sur les difformités du lieu et sur l'énormité des dépenses ou la nécessité de se plaire dans son chez lui va le jeter ; il m'a écouté avec une telle

patience, et m'a répondu avec une telle douceur, que, de pure lassitude , d'épuisement et aussi d'attendrissement , je croirai désormais que le Heu est charmant , les dépenses utiles et l'acquisition excellente. N'interrogez donc plus un homme dont la judiciaire est troublée ; je me déclare incompétent. C'est de vous que je- yeux apprendre ce que je dois penser désormais de tout cela; ma raison attendra que votre coup d'oeil la redresse. Jusquelà, mon avis est précisément celui de M. Bridoison : « Je « ne sais que vous dire; voilà ma façon de penser. »

Vous nous avez renvoyé madame de Chateaubriand enchantée de vous et de tout Méréville. Si elle se plait un quart d'heure dans son futur manoir, autant qu'elle s'est plu pendant cinq jours dans le lieu où vous êtes , son mari n'aura pas fait une aussi mauvaise affaire qae je l'ai d'abord craint , lorsque j'avais le sens commun.

Il faut absolument que j'assomme votre portier, un jour que j'aurai de la force, et je vous en demande très-sérieusement la permission. Cet homme a l'air d'un Cerbère maigre ; il me reçoit toujours fort mal, ne m'écoute point, ne me laisse jamais entrer, et, de plus, il me prend pour le père de mon frère, c'est-à-dire, pour mon propre père à moi. J'avais choisi les deux jours les plus brûlants de l'année , et le plein midi de ces deux jours-là , pour vous faire de ces visites signalées , qui prouvent sans contestation un dévouement incomparable , et qui rendent impossible , de la part de ceux qui les reçoivent , toute ingratitude et même toute indifférence ; je m'attendais à votre admiration , à vos regrets , tout au moins à votre pitié ; il est clair que le misérable m'a omis sur votre liste, ou que peut-être il m'en a méchamment effacé. Je ne lui pardonnerai jamais les reproches de négligence et d'où-*

bii que je reçois si mal à propos , et Tinjustice énorme dont il est la cause. Ces Chateaubriand à qui je m'étais yanté, en temps et lieu, de mes hardiesses , auraient bien dû s'en souvenir, et me servir de témoins , en vous servant de confidents, lorsque vous leur avez fait vos plaintes. Hais ces gens-là sont absorbés par leur VaUée au Loup ; ils en perdent la tête , et moi aussi. Tant y a que si j'avais eu affaire à cette large et ronde face , qui se montrait si accueillante , à votre porte de la me de Cerutti , j'aurais eu des remerclments. Je suis sûr que les honnêtes gens chez qui vous étiez, ces jours -là et à ces heures , vous ont fait les leurs. Mais ainsi va le monde ,

Et par où Tun périt , un autre est conservé !

Je me réduis donc à protester de mon innocence, et, si je meurs des traitements que l'on me fait , avant d'avoir tué ce vilain homme, je déclare que je l'ajourne d'avance à comparaître au tribunal de Dieu, dans l'an et jour. J'offre de plus l'épreuve du fer rouge ou telle autre que vous voudrez choisir. Si , après tout cela, vous persistez à me croire coupable, je vous rends vous-même responsable de tout ce qui pourra en arriver.

Vous n'auriez pas parlé ni écrit comme vous avez fait, si vous aviez pu écouter, à travers la porte , une conversation sérieuse, de deux heures, que j'ai eue ici, sur votre compte, avec l'éternel président, il y a huit ou dix jours : vous navez jamais été si bien jugée ni mieux appréciée. Nous conclûmes très -gravement que vous étiez la première des femmes estimables et des femmes aimables. Entendez bien qu'un chimiste appellerait cela le caput mortuum, ou le mâche-fer de l'entretien, qui fut chaud , qui fut tendre , qui fut sensé , animé et com-

plet. « J espère au moins, » dis^Je au président, c que « nous ne nous demanderons plus : Que pensez-vous de « madame de Vintimille ? »

Il m'assura que le plus insupportable des désagréments de sa place était de ne pas lui permettre de yous voir tous les jours , et de vous promener tous les soirs dans les cafés du boulevard. Je lui dis qu'il avait raison.

Je ne puis pas entrer dans les autres détails ; je pars demain. Je vous pardonne ; mais vous m'avez désespéré. Une chose qu'il m'est impossible de vous pardonner cependant y c'est d'avoir laissé partir madame de Chateaubriand , sans lui montrer quelque poupée de mademoiselle de Noailles. Mais elle m'a promis de revenir exprès à Méréville pour en voir une. Portez-vous bien , je vous prie, car, juste ou injuste, je m'intéresse toujours infiniment à votre santé , en quelque état que soit ma tête. Si M. de Vintimille fait des vers , ou s*il raconte quelque nouvelle historiette , je me recommande toujours k vous.

ViUeneuve-sur-Yonne, octobre 1807.

À madame de Guitaut, à Epaisses.

Madame , je suis fort peu observateur, et même je n'observe rien ; mais j'ai des yeux, je les ouvre, et quand j'aperçois dans le monde quelque apparence qui me charme, je la regarde, je m'y complais et je ne puis plus l'oublier. C'est là mon métier sur la terre , et presque mon unique occupation.

J'ai fait cependant autrefois une observation importante , et je veux vous la dédier. La voici :'

« On s'épargnerait bien des peines, si l'on entrait dans

« la vie, déierminé à garder à tout prix les opinions qui « nous rendent plus sages, et tous les sentiments qui, en « nous rendant contents des autres , nous rendent plus « contents de nous. »

Or, Madame , ceux que vous nous avez inspirés ont tout à fait ce caractère. Mon frère et moi sommes bien déterminés, et nous avons le cœur têtu, à aimer invariablement Ëpoisses. Ce lieu nous est recommandé par le passé, par le présent et par lavenir.

Le passé , c'est madame de Sévigné ; le présent , Madame, c'est vous, et l'avenir, ce sont ces deux jeunes personnes qui étaient assises h vos côtés , et dont vous étiez si bien parée. En vous voyant au milieu d'elles, il était difficile de ne pas se dire, comme leur arrière-grandpère, lorsqu'il écrivait de Saulieu à madame de Grignan : « Le monde est bien aimable et bien joli I » Je m'étonne pourtant qu'elles comptent ainsi dans mes souvenirs; car, s'il faut avouer la vérité , je donne peu d'attention à cet âge qu'on dit charmant. Il se suffit si bien à luimême que je le livre à ses agréments. Mais , cette fois , moi qui n'ai jamais pardonné h personne d'avoir quinze ans , je pardonne à mesdemoiselles vos filles d'en approcher.Tout me platt d'elles et m'occupe, jusqu'aux noms qu'elles portent. Celui de Talnée est le vôtre. Madame, et celui de sa sœur appartenait, il n*y a pas encore longtemps, à une femme bien regrettée, bien digne de l'être, et dont l'amitié a fait les délices des dix dernières années de ma vie. Pardonnez-moi d'oser vous en parler ici. Ce mois est consacré à sa mémoire , et tout ce qui me la rappelle m*est cher. J'ai déjà souhaité bien des fois que Pauline de Guitaut fut plus heureuse que Pauline de Montmorin !

mais vous m'entendez bien. Si la doctrine moderne des contrastes est vraie , ces deux femmes étaient nées pour s*aimer, quand elles n'auraient pas été cousines.

J'ai vu aussi ce charmant Bourbiliy. Mais , pour celui-là, je n'en parlerai qu'aux amis constants, à ceux dont l'amitié est à toute épreuve. J'éviterai d'en faire mention et même de le nommer en votre présence.

Je n'ai pu désarmer Sabathier mon rival ;

il est clair que vous m'avez sacrifié aux calomnies de votre vilain portier ; ce qui redouble le désir que j'avais de le tuer, et assurément je m'en passerai la fantaisie.

Malgré cette humeur homicide qui me domine , je sens encore pour vous , au fond de mon cœur, une tendresse molle que je puise tout entière dans le passé, car, en vérité, le présent est abominable. Je vous livre à vos remords , et je me renferme dans ma vertu , comme un limaçon maltraité se renferme dans sa coquille.

Je porterai bientôt avec moi , à Paris , ce fragile rempart , et du fond de mon trou , je demanderai aux passants de vos nouvelles.

Adieu, -Madame. Il m'en coûte de prendre ce ton avec vous; mais il le faut : la justice le veut ; l'honneur l'ordonne. J'obéis, et je vous redis le plus tragiquement qu'il m'est possible, en admirateur désespéré et furieux : Adieu, Madame.

P. 5. Je m'aperçois que mon papier a bu mes injures : apparemment on Ta pris chez votre marchand. J'en suis fâché, car je voudrais que mes ressentiments pussent se lire d'une lieue, et que vous n'en perdissiez rien. Je suis outré.

Villeneuve-sur- Yonne , novembre 1807.

À madame de Guitaut, à Epaisses.

Madame , on m'a remis à mon réveil » le 20 novembre , deux lettres et de vieux journaux.

La première lettre, qui était de mon frère, nous apprenait que M. Gueneau de Mussy quittait Paris. J'en suis lâché pour moi qui n'aurai plus personne à qui parler de son pays ; mais je m'en console pour lui , puisqu'il vivra votre voisin.

La seconde lettre, Madame, était la vôtre. Le timbre en était effacé; mais, au premier coup d œil, j'en ai reconnu récriture , et j*en ai baisé l'enveloppe. La surprise que me causait cette faveur inespérée, et les bontés dont cette lettre était remplie , autorisaient un tel transport.

Les journaux qui étaient retardés annonçaient que M. Mole était définitivement nommé préfet de votre Côted'Or, ce qui m'a fait un grand plaisir.

M. Mole est un jeune Français d'une probité patricienne , d'une gravité consulaire et d'une figure romaine. Il a l'air froid ; mais son esprit est très-ardent , et il a le cœur excellent. Je le connais beaucoup; il connaît M. de Mussy; il a vu M. Frisell , qu'il se sent disposé à estimer infiniment. Ainsi, Madame, vous serez bien recommandée ; vous l'êtes même déjà.

J'ai écrit avant-hier à ce nouveau duc de Bourgogne , pour lui offrir ma protection dans les lieux oii il va régner, et pour lui demander la sienne pour Époisses et pour Bourbilly. J'ai dit ce qu'il fallait de vous et de votre maison. J'ai même fait quelque mention du portrait de

votre arrière-grand-beau-père, dont je Tai assuré que le visage aurait beaucoup aimé le sien.

Enfin , Madame , je me suis mis en mouvement pour vous, et j'en éprouve une grande joie. Je présume peu cependant de ces apparences riantes. Probablement je n'aurai point le bonheur de vous être utile. Du moins n*osé-jé me flatter que mon crédit à la cour de Dijon , ait pour vous de grands avantages ; je connais messieurs les préfets : ils peuvent nuire impunément, mais non pas servir k leur gré.

Peut-être , Madame , nous n'avons rien à espérer de celui-ci : mais vous n'en aurez rien à craindre. Je suis sûr que, s'il est forcé de manger son département, il vous mangera la dernière, et avec beaucoup de regret.

Je me fais de ce moindre mal un bien dont mon impuissance s'amuse, faute de mieux, pour se distraire d'elle-même et pour occuper son ennui.

Comme je n'ai rien écrit en ma vie avec plus de plaisir que cette lettre, je veux goûter dans toute sa simplicité la satisfaction qu'elle me donne ; peut-être, d'ailleurs, vous verrez mieux ma bonne volonté , si je la montre toute seule ; je n'ajouterai donc pas un mot , si ce n'est qu'il n'est rien au monde de plus naturel, de plus juste et de plus agréable que d'être, comme je le suis, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Villeneuve-sur- Yonne, 12 décembre 1807.

À madame de Guitaut, à Epaisses.

Il y a , Madame , dans le monde , un vilain petit mal bien singulier. C'est une invisible vapeur, qui semble ne

toucher à rien, et qui pénètre jusqu'aux os. Ou lui donne un grand vilain nom , dont Tépithète est fort jolie : c'est un rhumatisme volant.

Ce mal bizarre , qui a quelque chose de dragon et de lutin tout à la fois, se joue à ravager un homme. Il se jette, comme en sautant, sur les deux bras, sur les épaules , sur les dents ; et , quand il est las de bondir , ou rassasié des tourments dont il fait sa vaine pâture, il abandonne les surfaces ; il se glisse dans l'estomac, et s'y endort.

Alors on croit ne plus souffrir; mais on porte , au-dedans de soi , un poids affreux, pire que toutes les douleurs.

J'ai logé cet hôte cruel. Je suis en proie à ses caprices, depuis la lettre du mois d'octobre où je vous en ai dit un mot , et je m'en sentais accablé , lorsque la vôtre est venue. Elle m'a beaucoup soulagé; elle m'a ranimé du moins , et depuis que je l'ai reçue , j'ai fait cinq mouvements complets.

Le premier. Madame, a été d'écrire à M. Mole , comme j'ai eu l'honneur de vous le dire , dans un billet que vous avez comblé de gloire, et qui ne mérite pas d'être compté ; le second a été de vous écrire à vous-même ; le troisième , de chercher sur ma table une demi-douzaine de lettres éparses , que j'avais commencées pour vous , dans les intervalles de mes angoisses , et que j'avais toujours été forcé d'interrompre , en me disant : Je souffre trop ; je recommencerai demain ; le quatrième a été de les lire ; le cinquième enfin est de vous en envoyer la copie. Comme l'intention, quand elle est ainsi constatée, équivaut h l'exécution , je pourrai me vanter k vous de vous avoir écrit six lettres pour une , moi qu'on a toujours accusé II. 25

de n'en écrire qu'une pour six. Tout est transcrit, dans ma pancarte , avec une minutieuse et scrupuleuse exactitude. Je n'ai pas changé un seul mot, quoiqu'il y en ait qui me déplaisent; je n'ai voulu rien ajouter; quoique j'en fusse bien tenté ; enGn tout a ici l'excuse et le mérite du premier jet et de la première intention.

Je vous aurais envoyé avec plaisir les originaux de mes copies ; mais la poste en aurait été surchargée; le port vous en eût coûté la valeur d'une métairie , ou tout au moins d'une charrue , et quand on se donne les airs de recommander vos domaines aux pouvoirs administratifs , il n^ faut pas vous ruiner.

Il ne me reste, Madame, qu'à vous demander vos commissions. Que voulez-vous que je dise à votre préfet? Où sont messieurs vos fils? Que pouvons -nous faire pour eux? Que pouvons-nous faire pour vous , en attendant M. Frisell que rien ne saurait remplacer? José espérer que vous nous donnerez vos ordres , convaincue à la fin que personne n'a plus que moi le droit de se dire , Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Paris , 5 juin 1809.

À Af. de Fontanes, à Paris.

J'étais mort hier. Je me sens un peu ressuscité aujourd'hui, et je voudrais bien ne pas me gâter; mais il faut voir à quel point vous êtes pressé.

Si vous ne vouliez que répondre au roi , vous le pourriez dès ce moment ; mais si vous voulez lui faire plaisir, il iaut un peu de temps.

Il a des doutes , des scrupules , des embarras d'esprit ,

des obscurités dans la tête. Pour dissiper tout cela , il faudrait des clartés; il faudrait traiter le sujet ua peu à fond , quoique légèrement, et discuter ses notes.

Voulez-vous courir les risques d'attendre encore quelques jours, et me donner cette semaine?

Je pourrais vous envoyer, dès aujourd'hui , les notes et le mémoire que vous renverriez sur-le-champ au chambellan, en lui faisant dire que vous aurez Thonneur d'écrire an roi. 11 est sûr qu'en prenant ce parti , vous répondriez plus tard, mais vous répondriez mieux et plus complètement.

Vous êtes un oracle qu'on consulte, et non pas un bel esprit avec lequel on correspond.

Je sais gré à cet in-folio de ne m'avoir pas occupé de lui , un seul instant , hors de mes écritures , ce qui est un grand soulagement, et ne m'est pas ordinaire. Mais ces maudites écritures , ces extraits et ces notes ont eu besoin d'un travail mécanique assez pénible , et m'ont fait rester deux fois au lit , jusqu'à quatre heures du soir, en tenant mes yeux collés, tantôt sur le mémoire, tantôt sur mon papier. Je serais fâché de ne pas aller jusqu'au bout. Cela me sert d* ailleurs à me fouiller moi-même, en passant , et on est toujours bien aise de savoir ce qu'on porte en soi.

Voyez, décidez. Je puis, avec un tronçon de plume, expédier précipitamment ce qui me reste ; mais je m'épuiserai, et je gâterai tout. Si vous pouvez attendre aux fêtes, j'irai à Issy, je me baignerai, je terminerai sans fatigue et en m'amusant. Votre roi sera mieux servi , et vous finirez par être plus content de lui, de vous et de moi.

J'attends votre décision.

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