‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 3)Chapitre 26 sur 31 · LIX · texte numérisé non relu

LIX

Paris, 6 jnm 1809.

A M. de Fonian^ , à Paris.

Puisque tous ne voulez pas attendre, Toici mes notes. Ne TOUS en prenez qn à toos de la sécheresse et do désordre qai y régnent.

Les aotenrs da mémoire sur l'instruction publique en Hollande, di?i«ent le sujet en trois ordres de connaissances : les nécessaires, les agréables et les utiles. De là, trois degrés : Téducatioa élémentaire ou primaire , Téducation littéraire on secondaire, et enfin I éducation savante ou définitive.

Ils attribuent à l'éducation primaire « les connais- « sances dont Thomme ne peut être privé, sans dégradac tion réelle, quels que puissent être, d'ailleurs, la classe a dans laquelle il est né, son rang, son état, sa fortune. >

A réducation secondaire, « Tacquisilion des connais- « sances d'un ordre plus élevé, connaissances dont les « dernières classes de la société peuvent se passer, mais « qui sont très-nécessaires aux autres , et deviennent de « plus en plus indispensables, à mesure que les classes « s'élèvent, qu'on jouit de plus de fortune, ou qu'on as- « pire à parvenir, par un mérite réel, à un rang plus dis- « tingué. »

Enfin , à l'éducation définitive , a le genre d'instruc- « tion qui procure les connaissances requises, pour exer- « cer l'état auquel on se voue , soit dans les études pro- (K prement dites , soit dans d'autres professions d'un or- « dre supérieur. »

Le roi n'aime pas cette épithète de définitive. Elle

exprime assez bien cependant ce que veulent dire les professeurs ; elle a du sens , car il semble que l'éducation est plus finie , lorsque après avoir instruit l'bomme pour soi , ce qui est sa grande utilité, elle l'instruit aussi pour les autres. On pourrait, au surplus, la nommer politique. Elle donne, en effet, à celui qui Ta reçue, un rang sur la terre et dans son pays, un état dans le monde, une sorte de dignité et de magistrature dans la société. C'est un honneur qu'ont eu, chez tous les peuples et dans les siècles même barbares, la théologie, la jurisprudence, la médecine , les hautes sciences et les belles-lettres.

L'instruction élémentaire qui, par une disposition déclarée fondamentale, embrasse Tun et l'autre sexe, me parait admirablement soignée en Hollande, et, aux nouveautés près dont on voudrait la surcharger, elle est peutêtre excellente, vu les bonnes habitudes d'un pays où les révolutions que le gouvernement a subies, n'ont rien changé et rien interrompu.

Cinquante inspecteurs, pour dix départements, veillent et courent sans cesse pour maintenir ou rétablir Tordre dans les écoles. Ces petits établissements sont traités comme les digues du pays. Aux inspecteurs on adjoint dans les grandes villes, sous le nom de commissions locales, quelques personnes à chacune desquelles sont assignées les écoles de son quartier.

Il y a, dans cette disposition, quelque diose à imiter, et erat qaod tollerevelles.

Les commissions locales se réunissent, trois fois par an, aux inspecteurs, pour discuter les besoins des localités , et font parvenir, chaque année, au ministre, un rapport de ce qu'elles ont fait, et de l'état dans lequel se trouvent toutes les écoles de leur département. La réunion des in-

specleurs a surtout pour objet de faire sobir « Texamen « prescrit par la loi aux élèves qui désirent deyeiiir mat- « très d'école. »

Il n'y a rien qu'on n'ait tenté, ou qu'on ne propose, pour en avoir d'excellents.

« Choix à foire par les inspecteurs, parmi les élèves qui « se distingueront et qui voudront embrasser la carrière c de l'enseignement ;

a Encouragements et fiicilités pécuniaires aux jeunes « gens des classes les moins fortunées , afin qu'ils se « vouent à un genre de vie si utile ;

« Perspective d'être placés, dès qu il y aura des vaca^ « tures:

€ Gradations propres à servir d'aiguillon v, c'est-à^ dire, passage d'une école moindre à une école supérieure, de l'école d'un bourg à celle d'une ville, etc. ;

« Rétributions tellement proportionnées à leurs be- « soins, qu'ils ne soient plus dans la triste nécessité de « se livrer k d'autres occupations, qui souvent prennent « sur les devoirs de leur profession, et diminuent leur « zèle, etc. x>

Les auteurs du projet voudraient sagement borner l'in-^ struction élémentaire en Hollande, comme en France, q à « lire, écrire et pratiquer les premières opérations de l'a- « rithmétique, outre le profond respect pour l'Être su^ « prêmc et le culte qui doit lui être rendu. »

Le ministre n'entend pas qu'il soit permis , dans les écoles primaires, de donner aucune instruction sur les dogmes de la religion, opinion que le roi partage, par respect pour la liberté des consciences. Seulement, ce qui est, dans le roi, respect profond, tendre scrupule et ménagement délicat, semble être, par-ci par-là, chez le mi^

nistre, une aversion. Mais, par compensation, ce dernier veut qu'on enseigne, dans les plus petites écoles , ou du moins dans quelques-unes, « outre Tart d'écrire, de lire « et de compter, les langues hollandaise et française, le « chant, les éléments des mathématiques, de la physique, « de Tart de raisonner, de la géographie, de Thistoire, et « d'autres articles encore, »

Il ne dit pas si les petites filles, qui ont aussi des facultés intellectuelles, « apprendront les éléments de la lo- « gique » ; cela est probable, dans un siècle où l'on croit que le raisonnement est la raison.

Que le ciel préserve les autres enfants (enfents du peuple, car c'est d'eux qu'il s'agit ici) d'être propres à apprendre tout ce que le ministre veut qu'on leur enseigne ! Ils ne seraient plus capables de travailler. La force de l'homme, si elle se porte à son cerveau, quitte ses mains. Quiconque est propre à donner une attention extrême et soutenue à ce qui est abstrait, devient impropre à ce qui est machinal. La nature a pourvu aux travaux nécessaires à la vie, en ne donnant à la plupart des hommes que des cerveaux qui ne font rien.

Les inspecteurs sont chargés, dans le projet, d'introduire et de perfectionner des méthodes nouvelles. C'est une mauvaise attribution. Tout ce qu'on peut en effet proposer, à cet égard, tendra toujours à rendre l'art d'apprendre moins mécanique; et c'est précisément ce caractère , qu'il a reçu d'abord par la force de l'instinct et de la nécessité, qui le rend plus populaire, c'est-à-dire, plus convenable k la multitude, qui est incapable de combiner, surtout lorsque cette multitude est composée d'enfants.

La mission donnée aux inspecteurs ouvre, en outre, h la fureur d'inventer, un million de portes qu'il faudrait

tenir fermées. Elle introduit dans l'éducation une foule d'essais capricieux, et fait incessamment tenter des ex-^ périences déplorables, en ce que, lorsqu'elles n'ont pas une grande utilité , elles ont le grave inconvénient d'interrompre le respect pour l'antiquité ; elle enflamme l'ambition et attiédit le véritable zèle ; elle ôte à la médiocrité sa modestie, car il n'est point d'homme médiocre qui ne puisse imaginer un changement & l'alphabet, et plus il sera médiocre, plus il tiendra à honneur et à gloire de le tenter : les exemples surabondent. Enfin, pour se faire valoir et se distinguer dans une mission qui leur est si imprudemment donnée, chaque inspecteur doit sans cesse avoir l'esprit tendu, e^ lui ou hors de lui, vers quelque novum organum qui puisse le recommander ; la vanité est en travail et le bon sens dans l'inaction.

Les professeurs proposent, et le roi approuve que, sans déranger les études, on introduise un travail manuel dans les écoles élémentaires, parce que les enÇaiats qui les composent ne peuvent pas avoir l'esprit occupé pendant toute la durée des classes. Il y aurait sans doute quelque utilité à cette mesure ; mais il est douteux qu'on trouve un grand nombre de travaux sédentaires qui conviennent aux hommes, et par conséquent aux jeui^es garçons. Ne serait-il pas ridicule, par exemple, de leur permeUre de tricoter ou de filer? et si l'habitude de Toisiveté est k craindre, n'est-il pas utile d'habituer l'homme, dès l'enfance, à se tenir dans l'ordre et dans le repos en mêm^e temp^?

Je brise là.

Encore un mot, cependant. Vous avez vu que ces bons professeurs étaient plus hardis que le roi, et mieux inten-. tiennes que le ministre, sur ce qui intéresse la religion. Ils veulent qu'on en parle, ou du moins qu'on la prati-

que publiquement dans les écoles, et ils disent fort sensément à ce sujet : « Qu'il faut que les enfants sentent que « si le gouvernement a laissé sagement aux ministres des « cultes une instruction religieuse détaillée, il attache « néanmoins une grande importance à la religion ; qu'il « la considère comme la base de la morale, du bonheur « particulier et public, du respect dû au souverain et de « toute instruction sociale. »

« On donne quelquefois, » ajoutent-ils, « trop de lati- « tude à ce principe très-vrai en lui-même, que la relia gion est une affaire entre chaque individu et l'Être su- « prème. Elle Test sans doute ; mais elle est , en même « temps, une affaire qui importe tellement à la société, « que son bonheur, sa stabilité, son perfectionnement en « dépendent , et qu'on ne saurait trop tôt tourner vers a elle l'esprit et le cœur des jeunes gens,

« Nous savons d'ailleurs, à n'en point douter, combien, « dans ce pays où les sentiments religieux ont conservé « beaucoup d'empire », (heureux pays ! ) « l'idée que des « lectures pieuses, tirées des saintes lettres, ne feront plus « partie de l'instruction publique, indispose de personnes a instruites, aussi zélées pour la religion que pour le bon- « heur de leur patrie, et les rend peu favorables à un « système d'instruction qui, sans cela, exciterait peut- « être leurs applaudissements les plus vifs. 9

Le roi a fait, sur ce paragraphe , une note dont nous parleroQS ainsi que des autres. Il n'a pas entièrement tort dans ses scrupules, et cependant les professeurs ont presque entièrement raison. Ce sont des hommes fort éclairés, fort modérés, fort sages. Leur français est hétéroclite ; mais le sens en est bon ; et leur langage corrompu est toujours employé à exprinpier des pensées et des senti-.

ments forts sains. En attendant notre première entrevae, vous pourrez, sans compromettre Thonaenr de votre discernement, dire à Sa Majesté beaucoup de bien de ce travail et de ces gens-lk.

Paris, 7 juin 1S09.

À M. de Fontanes, à Paris.

Tonte la seconde partie du mémoire est consacrée à l'instruction littéraire, ou, comme disent les professeurs, secondaire et intermédiaire. On dirait que le zèle pour le bien public s'est épuisé à s'occuper des premières écoles, et n'a pu donner aux autres qu'une attention lassée et des regards fatigués. Cette partie, en effet, est écourtée et misérable, misérable dans ce qui existe, dans ce qu'on propose, dans ce qu'on désire même, et dans ce qui est possible.

Je n'ai pas besoin de vous entretenir de ce qui existe ; la lettre du ministre de l'intérieur au roi en fait justice.

Quant à ce que l'on propose, le ministre, si magnifique, si fécond et si inépuisable en expédients pour tout ce qui intéresse les écoles élémentaires, demeure ici sans invention.

Après avoir déploré , avec une indignation amère et concentrée, le temps perdu, dans les écoles secondaires , à apprendre le grec et le latin qu'il parait haïr en secret, il ne trouve rien de mieux, pour remédier à tous leurs inconvénients, que de joindre, a dès l'abord, à la « grammaire , la lecture de quelques morceaux des meil- (i leurs écrivains, et de faire comprendre ceux-ci , non- « seulement quant au sens et à la construction des mots, « mais encore quant aux choses et à l'esprit des écrivains. »

Cela formerait sans doute une excellente instruction , car tout s'y trouve, grammaire, rhétorique, histoire, géographie, poésie, éloquence et érudition; mais on ne dit pas comment il faudrait s'y prendre pour atteindre à un pareil but ; on ne résout pas le problème.

Les professeurs y sont eux-mêmes embarrassés. Us proposent des gymnases, et, dans ces gymnases, « une grande « variété d'instruction, Tétude des langues française, an- « glaise, allemande, l'enseignement de la physique, de « la géographie politique , etc. , tout cela mêlé aux lan- « gués grecque et latine , etc. »

Ils ont deux plans et les exposent avec une parfaite impartialité, quoique trois d'entre eux tiennent pour le premier, et le quatrième seul }>our le second. Les raisons et les objections, en faveur de l'un et de l'autre, sont loyalement débattues ; ces bonnes gens sont bons camarades entre eux et ennemis irréprochables. La différence la plus notable qu'on puisse indiquerentre ces deux projets, qui ne sont au fond ni dignes d'une grande attention, ni dignes de mémoire, c'est que, dans la première hypothèse , les leçons seraient données dans le même lieu, et en des lieux divers , dans la seconde.

On allègue en faveur de ce dernier parti, qu'en changeant de place, les enfants se délasseraient, et, en faveur du premier, qu'ils seraient induits à tout apprendre en venant dans un lieu où tout serait enseigné. Le peu de frais, l'occasion, le voisinage en détermineraient un grand nombre à apprendre le latin par surabondance. C'est l'expression , le désir et l'espérance de trois des professeurs, qui, dans tout cela, montrent plus de bonhomie que de grandeur et de force d'esprit.

Leur opinion à ce sujet me rappelle une des miennes

que je ne veux pas taire, puisque je m'en souviens, et qui, un peu inférieure à la leur en simplicité, ne Test pas en utilité, c On ne saurait >, vous disais-jeun jour, dans un rapport que j*avais projeté comme nécessaire, et que j'ai depuis supprimé comme superflu, « on ne saurait encou- « rager par trop d'immunités ces espèces d'écoles mixtes « on les enfiints du peuple, témoins perpétuels d'une édu* « cation plus élevée que celle qui leur est donnée, en re- « çoiventquelque teinture, et deviennent ainsi meilleurs. » Voilà mon passage. Je vous prie de foire en sorte qu'il ne soit pas perdu. Je reviens aux bons professeurs.

Ils se réunissent pour demander que, soit dans la même enceinte, soit dans des enceintes différentes, il y ait nne édtication littéraire distincte pour deux espèces d'éco^ liers, ceux qui apprennent les langues savantes, et ceux qui ne les apprennent pas.

\ C'est séparer ce qui doit être réuni; c'est mettre une liqueur exquise dans des vases indignes d'elle, et qui ne manqueraient pas de la corrompre. II ne faut verser la littérature que dans des esprits et dans des âmes littéraires. Or, les modernes ne peuvent avoir l'esprit et l'âme littéraires que par l'étude des anciens, ni bien connaître les anciens, s'ils n'en connaissent pas la langue.

Les professeurs sont donc petits dans leurs moyens. Ils le sont aussi dans leur but, ou dans ce qu'ils désirent, et c'est là mon troisième point.

Ces bonnes gens pensent que le but de l'éducation littéraire est et doit être, non pas de rendre l'esprit plus beau , le goût plus pur, le sens plus droit , la langue plus ornée, l'âme plus délicate et la mémoire plus heureuse, mais seulement de donner à l'esprit « un plus grand a nombre d'aptitudes pour tous les genres de connaissant

« ces. » Ils gémissent de l'état de leur pays à cet égard : « Les études des mathématiques, de la physique, de « Fhistoire naturelle, y sont beaucoup trop négligées. Les « auditoires où Ton enseigne ces sciences sont peu fré- « quentés, dans quelques endroits même, à peu près dé- « serts. » Ils en rougissent, et ce n'est pas là, » disentils, « ce qu'exige Tétat actuel des lumières et de la socié- « té. » Pour se mettre donc au niveau de cet état actuel des lumières et de la société, grand cheval de bataille de ceux qui, ne trouvant jamais leurs raisons dans le dedans des choses, parce qu'ils ont l'esprit peu pénétrant, les cherchent toujours au dehors, parce qu'enfin ils ont des yeux, ils souhaitent qu'on enseigne tout à la jeunesse , même à l'enfance, pour la rendre propre à tout savoir.

Ils ont, à ce propos, un singulier principe. Ils reconnaissent que les enfants sont peu capables d'attention ; mais ils prétendent qu'en faisant succéder perpétuellement une étude k une autre, on pourra occuper continuellement leur esprit, sans le fatiguer. C'est dire qu'un arc toujours tendu se reposera, si le tireur change de but. La comparaison est de l'école ; mais nous parlons des écoliers.

Les professeurs se trompent. L'esprit des maîtres, qui est robuste et exercé, peut se délasser, en effet, par un changement d'attention et d'occupations; mais celui des enfants, léger et tendre, ne peut se reposer et se réparer que par des mouvements, des jeux, des distractions et des dissipations.

Il pourrait se faire, cependant, qu'à force d'exercice, on donnât à l'esprit d'un enfant plus d'étendue et d'aptitudes que sa nature ne le comporte, mais on ne gagnerait, à ce jeu de l'art, qu'une vaine apparence, et qu'une

trompeuse extension; on ne ferait qu'an esprit faux et de mauvaise consistance. Un des soins des bons éducateurs doit être de laisser chaque esprit dans sa propre sphère , et de lui apprendre à la remplir. Meo ium pauper in œre, était la devise d*Horace, et, k quelques égards, il serait bon qu'au sortir des écoles, chaque enfant pût se l'appliquer. Il faut que personne n'apprenne à avoir plus d'esprit que soi.

J'excéderais moi-même les bornes que mes forces naturelles ne prescrivent, si je continuais à vous développer mon texte, sans en interrompre l'explication. Je ren* verrai donc à demain mon quatrième point, qui consiste k prouver que cette partie du mémoire, misérable dans ce ce qui existe , dans ce qu'on propose , et même dans ce qu'on désire, l'est aussi dans ce qui est possible. Je n'aurai besoin que de copier, car j'ai dicté ce paragraphe; aussi ne sera-t-il pas fort bon, et c'est dommage; il aurait mérité d'être traité heureusement ; mais je l'ai traité malgré ma Minerve, c'est-k-dire, maigre ma santé. Vous imaginerez ce que je n'aurai pas bien dit.

Cependant vous êtes pressé de savoir ce qu'il faut penser du plan, en général, et vous voulez que j'en parle aujourd'hui; j'en parle donc; voici mes résultats :

La première partie pèche par excès ; on a trop fait pour l'instruction primaire ; il y a dans tout cela du luxe et de la prodigalité. On voit qu'on a voulu planter, cultiver et arroser k grands frais des nouveautés chères, et trop chères k leurs auteurs. Si tout cela a été nécessaire pour créer, une bonne moitié en sera du moins inutile pour conserver. Vous pourrez le faire observer au roi.

La seconde partie pèche par défont , et pèche surtout par un défaut irrémédiable : l'idée essentielle d'une bonoe

éducation littéraire y manque. Nous examinerons pourquoi.

La troisième est complète. On ne peut pas l'analyser ; tout s'y tient , tout y est excellent , hors un point , sur lequel je vous préviendrai. II faut absolument demander une copie de cette troisième partie ; la plupart des dispositions qu'elle contient méritent d'être méditées et imitées.

Si Ton n'a pas et si Ton n'a jamais eu , en Hollande , ridée d'une bonne éducation littéraire, on n'a point et on n'a jamais eu, en France, l'idée d'une bonne éducation universitaire.

Les étudiants, parvenus aux écoles de droit, de médecine , etc. , étaient leurs maîtres ; rien ne les défendait d'eux-mêmes. Us sont surveillés en Hollande , surveillés paternellement. L'obtention des grades exige une bonne conduite. De douces et sages remontrances, de la part des professeurs , de sages précautions prises par les lois , une police scolastique bien entendue, rendent les écarts difficiles. Tout cela est doux, modéré ; il faut absolument l'avoir entre vos mains.

Je vous ai dit qu'il y avait un point où Ton pourrait trouver à reprendre ; le voici :

On exige , pendant les six années que les auteurs du mémoire appellent académiques y tant de cours de toute espèce» que la nomenclature seule en est effrayante. Ladessus, il n'y a rien à dire au roi, si ce n'est qu'il est douteux que l'esprit humain pût suffire à ces études , dans tous les pays de l'Europe , en avouant toutefois que cela peut convenir à la Hollande, et en remarquant discrètement qu'un peuple qui veut se distinguer par les lettres, quand il n'est pas très-ingénieux, est naturellement

porté à se jeter dans le savoir, qai est sa ressource , la nature ayant donné plus de patience aux esprits qu'elle a créés moins pénétrants.

Nos Français fuiraient , à la seule inspection de l'affiche , les mêmes écoles où le dénombrement de tant de belles connaissances attire en foule les jeunes Hollandais. Je suis las; à demain.

Paris , 8 juin 1S09.

 M. de Fontanes y à Paris.

Je vous ai dit qu'il serait fort difficile au roi de Hollande de former, dans ses états, une bonne éducation littéraire. On voit bien percher son désir à ce sujet ; il rejette Tépithète de définitive , donnée à la troisième éducation ; il demande pourquoi l'éducation secondaire ne serait pas définitive , pour ceux qui ne veulent pas prendre un état où les sciences soient nécessaires, et son bon sens lui fait soupçonner qu'il serait utile d'établir des écoles d'où , sans avoir à regretter les douze ou quinze années qu'il en coûte à un jeune Hollandais pour faire tous ses cours , on pût du moins sortir lettré. Mais cette éducation, dont ses souvenirs lui fournissent confusément quelque idée , n'a jamais existé dans ses états ; le pays n'en a point une notion exacte , et n'en offre pas les éléments.

Dans les écoles hollandaises, en effet, les études n'ont été regardées , jusqu'à présent , que comme préparatoires. On n'a jamais enseigné que ce qui était nécessaire pour apprendre ailleurs , c'est-à-dire , le latin et quelquefois le grec , langues des universités qui appelaient

tout , attiraient tout , et n'étaient unies, par aucun lien , aux écoles subordonnées. De là est arrivé que celles-ci n'ont eu , pour chefs , que des hommes incapables de s'élever plus haut; que ces hommes, n'étudiant que ce qu'on venait apprendre d'eux , sont restés des maîtres d'école , et qu'ils sont aujourd'hui, aux anciens membres des congrégations dont nous recueillons les débris, ce qu'étaient les répétiteurs de latin aux bons professeurs de nos collèges.

On n'a jamais connu en Hollande , en^Ângleterre même , et dans tous les pays où il n'y a pas eu, comme parmi nous , de corps ecclésiastiques enseignants , l'éducation littéraire proprement dite , je veux dire , bornée à donner aux esprits et aux âmes humaines une teinture de ce que les poètes , les orateurs , les historiens et les moralistes de l'antiquité ont eu de plus exquis , teinture qui certes embellissait les mœurs, les manières et la vie entière.

Dans nos collèges , l'enfant était dressé à distinguer et à goûter tout ce qui doit charmer l'imagination et le cœur. Des hommes qui faisaient leurs délices de l'étude de ces beautés , se consacraient à leur enseignement. Jeunes eux-mêmes, ils portaient, dans l'exercice de leurs fonctions , un zèle épuré par le désintéressement le plus parfait, et égayé par de riantes perspectives. Us voyaient dans l'avenir, dès que leur âge serait mûr, une retraite studieuse, les dignités du sacerdoce, ou les grâces et les honneurs de toute espèce qu'obtenaient alors les talents. Le temps de leur professorat était pour eux un enchantement continu, et, de ces dispositions, naissait en eux une aménité de goûts et de manières qui se communiquait , non-seulement à leurs élèves , mais à tous ceux qui en- II. 26

j;eignaieDt, car partout où il y a des modèles, il y aura des imitateurs.

Les doctrinaires , les oratoriens et les jésuites sont encore aujourd'hui copiés par les instituteurs français. Ils Tétaient, dans les anciens temps, par les professeurs mêmes de l'université de Paris, qui étaient si fiers de leur antiquité , mais qui restèrent inférieurs à ces nouveaux venus , dans tous les points où ils ne voulaient pas et ne pouvaient pas leur ressembler.

Le grand mérite de Rollin fut d'avoir, avec un meilleur goût et un meilleur esprit , les humeurs du père Porée.

Des mœurs sombres, inspirées ou entretenues par l'uniformité de l'horizon étroit où circulent leurs espérances ; des vertus qui servent à les contenir, mais noo pas à les réjouir; un isolement attristant et décourageant, car ils ne tiennent à aucun corps, à aucune association ; la certitude de vivre et de mourir dans des occupations dont ils ne peuvent pas changer ; un sort bourgeois et quelques applaudissements municipaux pour toute gloire, sont le plus beau partage où puisse aspirer et parvenir^ aujourd'hui , un simple professeur de grec et de latin.

Aussi ne sont-ils et ne font-ils pas des littérateurs; ils ne sont et ne font que des grammairiens.

Regrettons nos anciens collèges I C'étaient véritablement de petites universités élémentaires. On y recevait une première éducation très-complète, puisqu'on en sortait capable de devenir, par ses propres efforts et par ses seules forces, tout ce que la nature voulait. La philosophie et les mathématiques , dont on fait tant de bruit , y avaient des chaires ; l'histoire, la géographie et les autres connaissances, dont on parle tant, y tenaient leur place, non pas en relief et avec fracas, comme aujourd'hui, mais,

pour ainsi dire, en secret et en enfoncement. Elles étaient fondues , insinuées et transmises avec les autres enseignements. On les goûtait et on emportait le désir de les Apprendre ; on les apprend aujourd'hui , et on part avec le désir de les oublier. En se bornant, comme le ministre hollandais le désire , « à faire comprendre les meilleurs « auteurs, non-seulement quant au sens et à la construc^ « tion des mots , mais encore quant aux choses et à Tes- « prit des écrivains, » on enseignait un peu de tout, et, pour me servir d'une métaphore musicale que je ne rejetterai pas , puisqu'elle se présente à propos, on faisait résonner la touche de toutes les dispositions. On déterminait tous les esprits à se connaître , et tous les talents à éclore.

Instruit avec quelque lenteur, avec peu d'appareil et d'une manière insensible, on se croyait pen savant, et on se conservait modeste. Au lieu de cette ignorance qui s'ignore, et de ce savoir qui se connaît , fruits pernicieux et repoussants de notre éducation actuelle, on sortait des anciennes écoles avec une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s'ignorait. On les quittait avide de s'instruire encore , et plein d'amour et de respect pour les hommes qu'on croyait instruits. Qae ceux qui ont vu les temps passés portent leur mémoire en arrière, et qu'ils se souviennent d'eux-mêmes : ils avoueront que je dis vrai. La jeunesse, en ce temps-là, était un âge plein d'enthousiasmes, et par là même de bonheur ; mais ses enthousiasmes étaient doux et ses félicités paisibles. Elle n'imposait pas la loi d'admirer ce qu'elle admirait et d'aimer ce qu elle adorait. Ses goûts étaient vifs et décidés ; mais ils n'étaient pas tyranniques. Elle se fiait à son instinct , mais non pas à ses jugements.

Elle avait de l'orgueil, sans doute, mais un orgueil tout en lointains et en suppositions, fière, non de qu'elle était, mais de ce qu'elle pourrait devenir, avec le temps et le travail. Cet orgueil ne blessait personne ; on aimait à le caresser. Ceux à qui leurs épreuves et une exacte connaissance de soi-même, moins rare alors qu'elle ne peut rétre aujourd'hui, interdisaient ces espérances et ces brillantes perspectives, se repliaient sur le passé. Ils cultivaient en eux , avec délices , les semences de morale et de bon goût qu'ils avaient reçues; ils entretenaient leur mémoire de ce qu'ils avaient appris on entendu dire de plus beau ; et , contents de pouvoir comprendre quelques bons livres, de pouvoir converser avec quelques hommes d'esprit , ils avaient quelque part aux félicités littéraires. Ce bonheur n'était impossible à personne. Il n'y avait point d'écolier, quelque médiocre qu'il pût être, qui f&t absolument négligé et abandonné par ses maîtres ; on cultivait de chaque esprit ce qu'on en pouvait cultiver, et on n'en laissait aucun d'illettré et d'incapable d'admirer.

C'est par l'effet d'une telle éducation , c'eàt par cette succession non interrompue de générations , non pas savantes , mais amies du savoir, et habituées aux plaisirs de l'esprit , que s'étaient multipliés en France , pays du monde où cette éducation était le mieux donnée, et peutêtre le mieux reçue, à cause de la tournure d'esprit naturelle à ses habitants, ces caractères où rien n'excellait, mais où tout était exquis dans son obscurité ; cette réunion de qualités où tout charmait, sans que rien y fût distinct; ce tempérament moral singulier, que le. philosophe suisse de Murait croyait particulier à nos climats , et qui servait à former ce qu'on appelait proprement des

hommes de mérite , « espèce d'hommes , » dit-il , « com- « mune eu France et presque inconnue partout ailleurs ; » espèce d'hommes si nécessaire à l'ornement du monde et à l'honneur du genre humain, que les siècles où aucune nation ne pourra se vanter d'en posséder un très-grand nombre , seront tous des siècles grossiers.

Au surplus , cette éducation et ses. utilités ne dépendaient que peu de la méthode et du choix de l'enseignement. Le succès en était dû surtout aux hommes qui enseignaient , et dont il faudrait , s'il était possible , faire revivre au moins les apparences.

Pour y réussir, beaucoup de choses seraient nécessaires ; mais une au moins doit être adoptée sans hésitation. C'est qu'il ne soit permis de devenir professeur d'Université qu'à ceux qui auront successivement professé toutes les classes, à commencer par les écoles secondaires. Des hommes obligés de tout apprendre, seront inévitablement portés à tout enseigner, et l'Université ne sera indispensable qu'aux jeunes gens qui voudront se consacrer aux sciences, par goût et par nécessité.

* Villeneuve-sur-Yonne , 22 octobre 1809.

A ilf. de Fontanes.

Monseigneur,

Malgré mes résolutions contraires assez récentes , et qui vous sont assez connues, il me prend une envie irrésistible de vous écrire, et de vous dire une espèce d'adieu avant de quitter mes nouveaux foyers.

Je vais voir Joigny, Brinon, Saint-Florentin, Tonnerre,

Noyon, Chablis et Âuxerre. Je passerai plusieurs joars dans cette vieille capitale de Tancienae Basse-Bourgogne, parce qu'il y a là plusieurs écoles à juger, un préfet à consulter, un aspirant de l'École normale à examiner, el un janséniste à protéger.

Celui-ci est un maître de pension qu'on me dit fort bomme de bien et qui se dit persécuté : je le traiterai de mon mieux. Vous savez, Monseigneur, que ce que j'aime le plus au monde , après un jésuite , c'est un janséniste pieux.

Je n'irai point dans ce qn'on appelle à Auxerre h pays haut. J'ai cédé Avallon k M. Guéneau qui me l'a demandé et presque arraché. C'est une ville à beaux-esprits où Il a sans doute quelque ancien ami qu'il veut tourmenter à son aise ; car vous connaissez son penchant h la maligne raillerie, le moins agréable, le moins aimable, le moins excusable , à mon gré , de tous les plaisirs défendus , et le seul qu'il croie innocent I

Il faut plaindre ce jeune esprit dont les passe -temps sont cruels^ et imiter h. son égard la patience du ciel luimême, qui répand sur lui ses faveurs et qui ne Ta pas corrigé.

Je ne manquerai pas de le recommander aux prières de mon janséniste auxerrois , et je désire de bon cœur, si je puis hasarder avec vous et me permettre à moi-même nn calembour, je désire qu'il soit pris à ce Irébuchet. Tréàuchet est le nom de cet homme de Dieu.

Je ne suis qu'un homme du monde, et je m'égare dans ma route ; car ce n'est pas des déÊtuts du prochain que j'avais résolu , Monseigneur, de vous entretenir aujourd'hui, mais de mes propres qualités. Elles ont été l'objet de mes méditations assidues dans un jour de maux et

d'ennuis » et m'ont paru merveilleuses : je veux vous en féliciter. Je vous le dis sincèrement et dans le style populaire qui sied si bien k la franchise : Monseigneur, ^ous êtes bien heureux de m' avoir !

Je fais mon devoir k merveille, et je sais vous en amur ser ; je me joue avec votre hermine, j'égaie votre royauté.

Vous avez subjugué tout le monde autour de vous, excepté moi. Toutes les opinions se taisent devant la vôtre, excepté la mienne.

Je vous dis tout ce que je pense , et je pense avec vous ce que je veux.

Sans moi , vous n'auriez pas dans votre empire un sujet qui osât toujours vous dire la vérité pure. Sans moi, il n'y aurait pas dans votre cour un homme libre, ou qui du moins, vu l'intimité et la familiarité invétérées, pût, comme moi, sans offenser les bienséances, le paraître hautement et publiquement.

Sans moi , vous ne connaîtriez pas , hors de votre famille, les délices de la contradiction; sans moi, rien ne rappellerait jamais à votre souvenir l'ancienne et douce égalité.

Et remarquez ceci , Monseigneur : celui qui sait rire avec vous de ses occupations et des vôtres est un homme grave et même austère ; celui qui se joue avec vos dignités est l'homme qui attache le plus d'importance à votre rang, à vos fonctions, et qai les respecte le plus dans son esprit et dans son cœur ; enfin l'homme qui vous contredit le plus souvent est celui qui a pour vous, en secret, le faible le plus décidé ; l'homme qui vous est le moins asservi, est aussi celui qui vous est le plus dévoué.

Vous n'avez jamais obtenu et vous n'obtienjdré? jamais de moi tous les jours une aveugle approbation ; mais vous

avez toB}oor$ eierec et vous exercerez toujours sur moi , tons les jours et à tous les moments , en dépit de vous et de moi-même, un ascendant plus glorieux.

Il y a trente ans et plusieurs mois que je vous aime : ce n'est là qn*nne bagatelle; il y a trente ans et plusieurs mois cpie pour le talent dans tous ses détails , pour les grands traits de conduite et de caractère , j'ai pour vous , sans interruption, un sentiment bien supérieur à Tamitié ; un sentiment plus rare et plus élevé ; un sentiment que pea d'âmes peuvent inspirer et peu d*ftmes garder ; un sentiment dont peu d'hommes sont dignes et peu de grands hommes même capables ; enfin un sentiment unique, celui d'une invariable et, pour tout dire franchement, d'une incurable admiration.

C'est sur quoi , Monseigneur, j'ai voulu vous faire aujourd'hui mon très-sincère compliment. Âgréez-le, je vous prie, avec votre équité acxx)utumée.

Je suis très-profondément, comme l'autre jour. Monseigneur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur, Joubbrt.

P. S. Agréez aussi, comme Tautre jour, la petite note ci-jointe, et pardonnez-moi les ratures, ce difforme tourment des yeux. On m'a interrompu 'plus d'une fois; je suis pressé par l'heure, et je me hâte, je galoppe, je m'em-» bourbe. Je pars demain.

YilleneuYe-sur- Yonne , 10 décembre 1809.

À M. Clamel de Coussergms, à Paris.

Je suis désolé que le grand- maître soit toujours au corps législatif, et que vous ne soyez pas au conseil. Vous

manquerez ainsi Tan et Tautre, du moins pendant quelque temps , aux besoins de TUniversité.

Il lui faut des hommes comme vous, des hommes graves et lettrés, et, ainsi que je le dis souvent, des moralistes passionnés , qui soient de chauds amis de Tordre , de chauds ennemis du désordre, dans les écoles et dans le monde, dans les lettres et dans les mœurs. Je vous attendrai toujours impatiemment à la place où je vous désire, et où vous n'êtes pas encore.

J'ai reçu vos lettres et j'ai fait , en son temps , tout ce qu'elles me recommandaient. Je n'ai manqué à rien qu'à vous répondre; mais vous m'en aviez dispensé. Cette indulgence même excite mes remords , et c'est pour apaiser le ver rongeur, qu'avant de vous voir, je veux vous demander pardon. Pardonnez -moi donc, aimez -nous et soyez toujours pour nous, comme pour le reste du monde , le doux et ardent Clausel , dont je suis persuadé que les avis vaudront toujours mieux que les lois.

Nous espérions partir lundi. Mais d'horribles douleurs de dents n'ont pas permis encore à ma femme de s'occuper de ses paquets, et un rhume qui m'a saisi et que je voudrais digérer, me tient cloué depuis trois jours au coin du feu. C'est là qu'on place le bonheur, et cependant je m'y ennuie, parce qu'il me tarde de voir mes amis, et surtout les deux chats de la Vallée au Loup, dont nous n'avons point de nouvelles, quoique nous leur ayons écrit.

Il me tarde aussi de voir mes collègues et d'applaudir à leurs travaux. Quant à mon poste, j'y suis toujours, et j'y suis ici plus qu'ailleurs.

Portez-vous bien et venez nous voir souvent , quaAd nous aurons réchauffé notre foyer. Adieu, adieu.

. * À M. de ChénedolU, à Vire.

Vendredi , 6 avril 1810.

Si vous voulez être inspecteur de l'Académie de Caen, vous n'avez qu'à le dire. On enverra ailleurs celui qui occupe cette place pour vous la donner. C'est un projet où le grand-mattre est entré avec plaisir.

Vous savez ce que je vous ai dit des fonctions que vous auriez à remplir. Elles sont morales, civiles, politiques, religieuses, sublimes , mais ennuyeuses par les détails. J'avais mieux aimé pour vous, c'est-à-dire pour vos goûts, Tuniformité continue et Timmobilité des fonctions du professorat. Si, après vous être bien conseillé, vous aimez mieux les autres, acceptez-les.

Je vous préviens qu'il y a deux moyens infaillibles de s'y plaire : le premier est de les remplir parfaitement ; car on parvient toujours à faire volontiers ce qu'on fait bien; le second est de vous dire que « tout ce qui devient « devoir doit devenir cher, » C'est une de mes anciennes maximes, et vous ne sauriez croire quelle facilité étonnante on trouve dans les travaux pour lesquels on se sentait d abord le plus de répugnance, quand on s'est bien inculqué dans l'esprit et dans le cœur une pareille pensée ; il n'en est point (mon expérience vous en assure ) de plus importante pour le bonheur.

Il y aussi une manière d'envisager les devoirs dont il s'agit, qui leur 6te tout leur ennui et qui les rend même agréables et beaux aux imaginations intelligentes ; c'est de ne considérer dans les écoliers que de jeunes âmes, et dans les maîtres que des pasteurs d'enfants à qui on in*

dique les eaux pures, les herbes salutaires et les poisons. On devient alors un inspecteur virgilien qui peut dire :

Non insucta graves tentabunt pabula fœtas »

Non mala vicini pecoris contagia Isedent.

Il faut savoir aussi qu'en dépit du siècle, il n'y a rien de si docile et de si aisé à ramener au bien et aux anciens pâturages que ces troupeaux et ces bergers. De la fermeté , du bon sens, de la vigilance, mêlés d'aménité et de sourires, font fleurir, partout où Ton passe, les semences des bonnes mœurs, de la piété, de la politesse et du bon goût. Tout cela est encourageant, et en voilà peut-être plus qu'il n'en faut pour décider un honnête homme, un philosophe et un pointe.

Il me reste à vous dire que ces chaires académiques dont je vous ai vanté de mon mieux les avantages et les agréments ont en ce moment un inconvénient assez grave. C'est de n'être pas établies et de faire peur aux finances. Il y a longtemps que je les juge inutiles à ceux qui ne les ont pas, et cela ne touchait personne ; mais on s'est enfin aperçu qu'elles étaient très-coûteuses et presque ruineuses dans leur ensemble, et tout le monde en a été ému. On les mettra en exercice très-certainement par obstination scientifique et pour soutenir un premier avis et le littéral du décret ; mais on hésite, on tâtonne et on attend.

Voilà, mon très-cher, où nous en sommes et où vous en êtes. Consultez-vous donc; mais consultez uo^re esprit et vos forces, et pour employer une rime qui vient fort à propos, défiez-vous un peu de certaines trompeuses amorces.

S'il vous était impossible de vaincre de certains dégoûts et de certains mépris que j'ai vus quelquefois en vous,.

refusez en homme de bien ; sinon , acceptez Granchement et de bonne grâce. Aimez tont ceci, attadiez-vous à cette affaire et à nous ton3, et nous vous verrons un des nôtres. Ce titre et cette place sont situés sur la route ordinaire du conseil où je m'ennuie, mais où vous tous amuserez assez et où je vous verrais avec un extrême plaisir. Vous n'avez besoin pour y arriver avec un peu de temps que de le désirer et de le vouloir sincèrement, constamment et du fond du cœur. Portez-vous bien , et répondez-moi vite , mais cependant après y avoir bien pensé. Bonjour.

LXY.

Paris, 22 avril iSia

À M. Maillet-Lacoste , à Brest.

Tu mérites , dît-il , d'être pasteur de gens :

Laisse là tes moutons , viens gouverner les hommes.

Cela veut dire , Monsieur, que j'aimerais mieux vous voir à rËcole normale que dans l'école de M. Laurent, et vous savoir occupé à former des maîtres qu'à former des écoliers. Voyez donc si deux mille cinq cents francs de * traitement, la table commune, un logement, un loisir et des occupations qui seraient également propres à favoriser vos études et à exercer vos talents, sont ce que vous aimeriez le mieux au monde. Vous n'auriez, avec tous ces avantages , que le titre modeste de répétiteur ; mais les répétiteurs de l'Ëcole normale sont , dans l'opinion de M. le grand-mattre et de son conseil, des professeurs du premier rang.

J'ai distribué vos largesses, et j'ai rappelée M. de Fontanes vos titres , son ancienne bonne volonté et ses promesses. Il m'a renvoyé à M. Gueroult, que j'ai vu, qui

avait d'autres desseins peut-être , mais qui est disposé k TOUS agréer. C'est donc k vous k vous décider. Sondezvous bien ; consultez-vous longtemps, et prenez une résolution irrévocable. Ne dites cependant au public rien de décisif, avant d'avoir reçu votre nomination, dont je m'occuperai dès que j'aurai reçu moi-même votre réponse. La philosophie athénienne disait que « sur la terre a tout est dans un état perpétuel d'écoulement et dechan- « gement. » Or, l'Université naissante est une des choses humaines. Je souhaite, Monsieur, que vous soyez employé k établir ses fondements, et k lui imprimer cette stabilité qui natt des bons commencements. C'est vous dire assez quelle opinion j'ai de votre âme et de votre esprit. Vous aimez certainement plus une louange qu'un bon office; mais, dans cette occasion, c'est vous louer éminemment que de vous servir. Du reste, j'ai reçu et j'ai lu vos opuscules avec un grand plaisir. J'aime cette dialectique pénétrante et ornée comme un thyrse couvert de pampres. Vos erreurs mêmes et vos illusions ont une candeur qui me charme, et ne blesse jamais la raison. Vous êtes né pour la sagesse, avec une tête brûlante ; enfin, comme je le disais, cet été , k M. Rendu, il y a en vous assez de feu pour en donner à ceux qui en manquent, et un feu assez bien réglé pour consumer l'excès de ceux qui en auraient trop. Venez donc instruire et former ceux qui sont destinés k former les générations futures. Tout ce que vous avez dit de la dignité du professorat, ne convient qu'k celui qui vous est offert, et dont je vous crois aussi digne que je le crois digne de vous.

J'ai distribué vos exemplaires, comme je viens de vous le dire; mais ne comptez que sur mon suffrage, sur celui de M. le grand-maîlre, et sur celui de M. de Villar. Tout le

reste ne lit que ce qu'il tût, ou que ce qui est fait pour ses vues. Il n'y a presque plus, en France et surtout à Paris, d*amateurs désintéressés. N*attendez donc désormais ce que TOUS appelez Totre gloire, que de yos devoirs bien remplis, et de la voix de vos collègues. J*espëre que vous trouverez ici du discernement et de la justice.

Cette école dont on parle tant, qui est presque entièrement formée, mais qui n'existe pas encore, parce qu'elle ne sait où prendre pied , peut cependant s'établir d'un moment k l'autre, et si vous voulez en être, il faudrait vous tenir prêt à partir. £crivez-moi ; songez à vous ; déter^ minez votre avenir, et, si vous m'en croyez, songez encore plus à votre vie et à vos études qu'à vos ouvrages. Ce sera le moyen de n'en faire que d'excellents. Je voudrais , Monsieur, contribuer au bonheur de votre vie et à tous les succès que vous pouvez attendre de votre esprit. Comptez, je vous prie, sur la solidité de mes seutiments.

P. S. Je veux ajouter que, malgré mes froideurs pour la politico-logie, et pour tout ce qui en rappelle le temps^ j'ai mis vos opuscules dans ma bibliothèque : honneur m* signe, mais qui n'est honneur qu'à mes yeux.

VlUeuve-sar- Yonne, li octobre 1811.

À M. de Fontanes, à Paris,

Vous avez donc nommé Guidi le jeune inspecteur provisoire pour un an? J'en suis charmé. Il pourra vivre, et je vous décerne bien volontiers cette couronne que les soldats romains présentaient à leurs généraux, et dont les plus illustres étaient si fiers, lorsqu'ils pouvaient l'obtenir, ob cives servatos. Mais quel génie aveugle gâte vos

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bonnes intentions, et mêle toujours parmi nous quelque mal au bien le plus pur ? Pourquoi nommer Guidi à Caen?

II serait possible , à la rigueur, que lair épais de la Normandie fût bon à un Napolitain , dont la poitrine est délicate; mais il sera mortel aux finances de celui-ci. Sa bourse est plus malade que ses poumons, et voilà un long voyage , un déménagement , des meubles à revendre et* des meubles h acheter , qui Tachèveront. Il serait bien plus simple et plus aisé de le laisser à Àix, et cela serait plus sage. M. Guidi ira peut-être avec plus de plaisir à Caen ; il serait mieut placé dans le midi.

Vous savez ma maxime « qu'il faut confier l'éducation « à des Français en France, et à des Italiens en Italie. » Or la Provence est une seconde Italie, et la Neustrie une espèce de Danemark. Déplus, M. Guidi connaît très-bien le lycée de Marseille, et, entre les mains de M. d'Eymar, il aurait pu faire de grands biens dans cette maison. Revirez les parties et nommez-le à Aix, en laissant M. Fé-^ lix à Avignon.

Quant à Tinspectorat de Caen, souvenez-vous d'un malheureux bien oublié, et qui n'est pas en tout digne de Têtre; je parle de Chênedollé.

Il avait autrefois sollicité cette inspection de Caen ; on la lui avait même proposée. Il s'ennuie à mourir à Rouen, où il fait très-bien son devoir, mais où il occupe une chaire trop inutile. Il aurait mérité la place d'Esménard ; nul autre même ne la mérite comme lui. Mais, quoique un tel emploi soit l'objet de son ambition, il épouvante sa prudence. Il est trop pauvre pour vivre avec 2,000 francs.

Izarn est votre inspecteur général , et Chênedollé est relégué dans une ville de commerce I fortune ! 6 destin I peut-être aussi , ô Providence I Mais nous qui ne

connaissons pas les décrets da ciel , et à qui le ciel a donné d^autres lomiëres pour juger et poar nous conduire, n'avons-nous pas là de quoi nous étonner? Songez que ce pauvre garçon a été votre confident, le confident de votre muse; qu'il a été votre disciple, disciple de vos conseils, disciple de votre exemple. Il a voulu vous imiter : est-ce donc là ce qui vous a fâché? Il vous a imité mieux que tout autre : cela devait vous apaiser. Après vous et Tabbé Delille, et en comptant les morts et les vivants, c'est rhomme de son âge et d'un âge inférieur au sien, qui écrit le mieux en vers , et qui a la plus savante et la plus saine littérature. Voilà entre vous un lien de plus. Un mot peu réfléchi et peu convenable peut-être , mais certainement innocent et qu'il a cru honorable, est sorti de sa bouche, un certain soir. poëte, avez-vous pu vous en souvenir si longtemps, et deviez-vous vous en offenser? Tantœ ne animis cœlestibus irœl

Enfin ChênedoUé est, par nature, votre admirateur; il le sera toujours , et malgré vous et malgré lui , jusqu'au fond de ses moelles et de ses veines. C'est donc un client que Dieu et la nature vous ont donné , et vous devez être son patron. Ah I monsieur le grand-maltre, retenez bien deux vérités : la première , et je vous l'ai dite souvent , c'est qu'avec une certaine mesure d'esprit et de talent , on n'a pour véritables amis que ses admirateurs , parce que la moitié de nous -même est restée étrangère ou inconnue aux autres hommes ; la seconde, c'est qu'on n'est parfaitement goûté et apprécié que par les hommes de son âge et les hommes de son métier.

Adieu, je vais me baigner quoique enrhumé. Je n'irai point au conseil.

Villeneuve-sur- Yonne , 28 octobre 181 i .

A M. de Fontanes, à Paris.

Àhl monsieur le grand-maître, au nom du ciel et de vous-même, gouvernez paternellement, noblement et loyalement , justement et royalement , et , pour tout dire en un mot qui ne peut être dit qu'à vous, gouvernez poétiquement.

On vous fait commettre tous les jours, dans vos opérations officielles, des actes de lésine qu'on ne passerait pas à un auteur de charades. J'ai vu des prosateurs s'en indigner. Oui, j'ai vu se lever des épaules. ... et quelles épaules, encore I . celles de Tabbé Desrenaudes. Pai vu une tête se secouer.. .. et quelle tête I la plus longue du conseil et de l'Institut, la tête de M. Cuvier. Sa bouche même articulait en grommelant le mot effrayant d'avarice, A propos d'avarice , les vices nous poursuivent jusqu'à notre dernier moment. Il serait bien singulier et bien déplorable qu'ayant si bravement échappé, pour votre propre compte , au plus triste et au plus hideux de tous , il se fût emparé de vous au nom de l'Université. J'ai peur qu'il n'en soit quelque chose ; d'autant plus qu'on vous voit obsédé , tous les matins , par une espèce de cauchemar, dont le poids et les inspirations assoupissent tout ce que vous avez en vous de libéral et de bénin. Je veux le faire peindre en diable , ou , pour mieux dire , en diabloteau, marchant un peu écarquillé , tenant une bourse à la main, rubicond comme un diable plein, et riant d'un rire nigaud. Il ressemblera, trait pour trait, kMammoun, quand il était jeune.

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