‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 3)Chapitre 28 sur 31 · LXXXI · texte numérisé non relu

LXXXI

Paris , 16 août 1S19.

À M. Friselly à Londres,

J'ai reçu presque en même temps vos deux lettres , la mienne et celle de Chateaubriand. Je vous en envoie deux autres en retour. L'une m'a été adressée pour vous par M. de Favernay, qui est toujours à Chartres « et qui a oublié votre adresse. L'autre vient je ne sais d'où, et ma été envoyée de votre hôtel. Je joins Ja mienne à tout cela ; j'en fais un seul paquet , et, pour ménager vos finances, j'use de l'expédient que vous indiquez à Chateaubriand , en me servant de votre ambassadeur. Je désire que le

lout arrive à bon port , et vous trouve en un ctcit de santé et de désennui dont vous puissiez nous rendre un compte un peu satisfaisant. Ne m*épargnez pas les détails sur tout ce qui vous touche; j'aime à lire ces choses-là de votre part; mais, pour la mienne, je n'aime pas à les écrire. Contentez-vous de savoir que nous nous portons à notre ordinaire , et que notre plus vif désir est que vous vous portiez bien, ou passablement bien.

Vous avez beaucoup trop tardé à nous donner de vos nouvelles de Londres. Je commençais à être inquiet, quoique je m'inquiète toujours bien plus tard que les autres hommes. Grâce au ciel , vous avez enfin une idée nette et fixe sur votre maladie. Je suis bien aise qu'elle ait un nom déterminé. Celui de goutte atonique me parait juste. Il est tout neuf à mon oreille ; mais il offre à mon esprit un sens si clair et si facile à saisir, que je le crois vrai. Tenez-vous-y. Il est dans la nature d'être soulagés de nos maux, quand nous leur avons donné un nom, quel qu'il puisse être. Je ne sais pas au juste si cela est utile en soi ; mais je sais que cela est fort naturel , et par conséquent très- raisonnable. Remarquez, je vous prie, que la première question qu'on fait toujours, quand on voit souffrir les autres, ou qu'on souffre soi-même, est celle-ci : « Qu'a-t-il ? — Qu'a-t-elle? — Qu ai-je donc? » Dieu veuille qu'il vienne un temps oii vous puissiez dire : a Je n'ai rien. » Vous êtes assez fort et assez jeune pour y prétendre , et j'ai assez bonne opinion de votre constitution et de la bénignité de vos humeurs pour l'espérer.

J'ai dit à M. Bernardi le peu de cas que vous faisiez de ses terreurs. Pour moi, je vous déclare que votre sangfroid et vos sécurités m'indignent. Si vous n'avez pas à craindre ce qui se passe chez vous comme un danger,

voas devriez au moins en avoir horreur comme d'un scandale donné au monde , ou d'une difformité politique horrible à voir. Les désordres que vous supportez , non-seulement avec indifférence, mais avec une espèce d* orgueil, et pour le seul plaisir de penser, de dire et de montrer que vous êtes libres, me prouvent seulement que vous êtes fous. Et si vous ne l'étiez qu'à vos risques et périls , encore passe ; mais vous l'êtes certes au détriment du genre humain. Vos fatales prospérités vous ont donné un tel éclat , comme nation , et cet éclat a inspiré aux peuples un tel désir de vous imiter, pour vous égaler, que tous vos exemples sont contagieux. Vous avez rempli le monde de funestes émulations. Pour être riche, comme vos fabricants, on voudra être turbulent et séditieux comme vos ouvriers. Pour paraître imperturbable et hardi comme vos politiques , on en viendra à rire , comme vous le faites , de ces agitations d'esprit qui sont le plus grand des désordres , si la paix et la concorde sont le plus grand des biens. Or, la concorde et la paix sont le seul bien que le vrai législateur doive se proposer, parce que sans elles il n'y a , pour un peuple , ni bonheur assuré , ni vertus constantes et faciles. Toute votre patience, si vous voulez la raisonner, ne peut au fond être être établie que sur cette idée : que l'honneur et le bonheur d*un peuple consistent à se remuer, quand il veut , et que le meilleur des gouvernements est celui qui le laisse toujours aller jusqu'aux bords du pillage et de l'incendie, sauf à l'arrêter quand il en sera Ik. Pour appuyer solidement un tel principe de conduite , il faut en venir aux théories des Sismondi et des Staël : « Que le mouvement , quel qu'il m soit, est le plus grand bien de l'esprit, le plus grand « bien de notre cœur, de notre corps et de noire «ame. »

Je bais ces horribles maximes , comme auraient fait les anciens sages; je bais la liberté, comme Tentendent les modernes. J'aime l'ordre, et n'aime que lui , parce qu4l est le besoin de tous les pays, de tous les temps et de tous les hommes ; l'ordre , dont le nom seul , quand il est en honneur, et l'idée seule , quelque confuse qu'elle soit , rendent les hommes meilleurs et au dedans et au dehors, tandis que le nom seul, la seule idée de liberté qui n'expriment et ne présentent pour nous qu'une exemption de frein et de règle , nous dépravent nécessairement et au dehors et au dedans. Ce mot a pour nous, depuis le christianisme, un son et un sens qu'il n'avait pas auparavant. II ne signifiait qu'une espèce de gouvernement tout aussi régulier qu'un autre ; chez nous, il tombe sur les mœurs, et n'exprime en réalité que beaucoup de dévergondage dans les lois et dans les humeurs. Un homme libre, chez les anciens, était respectueux et soumis à son pays, comme un esclave ; un homme libre, aujourd'hui, se montre hardi et maître de lui-même comme un tyran. Comparez Aristide, ou tout autre ancien , à lord Cochrane , et vous comprendrez ce que je veux dire , mais ce que je n'ai pas le temps de dire mieux.

En résumé , votre pays est fou , et le mien aussi ; mais c'est le vôtre qui a perdu le mien, qui ne vaut plus même le vôtre ; et ces deux-là perdront les autres , si quelque force, unie à la justice et à la raison , ne vient pas , je ne sais d'où , mettre la folie aux fers et les erreurs dominantes dans un puits. En attendant, riez de vos attroupements, comme nous rions de nos clubs ; il en résultera un genre humain abominable ; mais il est fort possible qu'au milieu de ces combustions , nous vivions tout notre âge , et que nous mourions même dans nos lits. n. 29

En voilà assez pour aujourd'hui, et peut-être pour trèslongtemps. Vous aimez à écrire, et moi je le déteste. Des roots à tracer et à remuer me brouillent la vue et me fatiguent Fesprit. Si j'écris vite, je ne vois ni ne sais ce que je dis ; si j*ccris lentement , j'ai le temps de m'apercevoir que ce que je dis n'en vaut pas la peine. Le temps de mettre du noir sur du blanc , avec quelque plaisir, est passé pour moi. Trouvez bon que j'emploie ou ma femme ou mon frère à vous répondre avec ponctualité, me réservant cependant de vous témoigner , de loin en loin , tout le plaisir que je reçois de vos lettres. Les plus longues et les plus détaillées, sur vos biens et sur vos maux, sur vos plaisirs et sur vos peines , me sembleront toujours les plus courtes et les meilleures.

P, S. L'article de Chateaubriand a fait , en effet , ici beaucoup de bruit, et peut-être beaucoup de bien... . Mais qui le sait?

Villeneuve, 8 septembre 1819. À mademoiselle de ^'^^^

Vous avez , Mademoiselle , pour admirateurs décidés deux hommes qui peuvent se donner carrière. A la distance où ils seront toujours de vous , leurs hommages , quelque éclatants ou indiscrets qu'ils puissent être , ne pourront ni vous compromettre ni vous paraître intéressés ; car Tun habite aux extrémités de la terre, et l'autre aux extrémités de la vie. C'est l'ambassadeur de Perse et moi.

Je crois que nous avons été créés exprès pour vous donner la gloire de plaire à des goûts opposés. Ce demi-

turc est un franc étourdi qui s'est éprig de vous , à la première vue , tandis que vous avez été souvent l'objet de ma plus sérieuse attention. Vous avez d*abord charmé ses yeux , et vous charmez aussi les miens ; mais il vous a seulement regardée avec ceux qu'il a dans la tête, au lieu que je vous ai longtemps étudiée avec ceux que j'ai dans Tesprit ; cequi est plus sage et beaucoup plus respectueux. Cependant ce hardi rival a pris sur ma timidité des avantages que je prétends lui disputer. Je vais sortir du silence et regagner sur lui , pied à pied , tout le terrain qu'il m'a ravi en osant parler le premier. Il a fait ses déclarations, et j'oserai faire les miennes. Il vous a dit ce que votre présence inspire ; je vous dirai ce que j'ai mille fois pensé en votre absence, dans le sang -froid du souvenir et de la réflexion.

On dit que , prince et poète , il compose pour vous une ode qu'il publiera dans son pays. Je suis un sage instruit par le passé , et , tandis qu'il ne vous donne que des louanges, je, me permettrai de vous offrir quelques conseils. C'est un tribut que semble exiger votre modestie, et dont Tobligatiou m'est imposée par la dignité de ma situation et de mon âge. J'appartiens presque à l'autre monde ; c'est le lieu de la vérité.

Pourtant , Mademoiselle , je ne veux être aujourd'hui qu'un sage en habit de ville. Je n*ai point vos devoirs en vue , mais seulement l'urbanité. Mes conseils ne sont pas vulgaires; mais aussi vous ne Têtes pas. En regardant votre avenir et le point que vous occupez , je parcours le recueil de maximes que j'ai reçues de l'expérience , et je choisis pour vous les offrir, au moment de votre départ , celles qui , parmi les plus rares , les plus exquises et les plus neuves, vous sont le mieux appropriées.

Qadque parli que vous preniez , vous ne plairez médiocrement à aucun homme d'un goût vrai , et , si vous déplaisez aux femmes, ce sera toujours votre faute, et parce que vos apparences n'auront pas assez répondu à toutes vos réalités ; je vous le dis et j'en suis sûr. Évitez cette disparate ; ne vous faites pas méconnaître et ne vous calomniez jamais.

Si vous voulez garder quelques imperfections, n'ayez que des défauts aimables et propres à vous faire aimer. Tous les autres , quelque innocents ou inconnus qu'ils pussent être , seraient trop peu dignes de vous.

Ayez souvent un peu d'humeur, pour délasser votre raison ; mais que cette humeur soit légère, et n'en montrez que ce qu'il faut pour votre propre amusement et pour Tamusement des autres. Vous seriez trop répréhensible, aussi bien que trop malheureuse, si elle devenait leur tourment.

Permettez -vous quelques caprices, mais qui soient courts et peu marqués , et qui laissent apercevoir, comme un éclair dans le lointain, les agréments^et le sourire de votre imagination.

Gardez vos singularités ; mais tant que vous serez trèsjeune, ne les montrez qu'aux connaisseurs ; et qu'au gré des plus difficiles , elles vaillent mieux que l'usage , que la coutume, que la mode : le monde n'en veut qu'à ce prix.

Conservez dans votre maintien , dans votre ton , dans vos manières et dans toutes vos habitudes, une certaine négligence , une apparence d'abandon et un air de distraction que j'ai cru remarquer en vous, malgré votre vivacité. Mais que tout cela soit semblable à ce qui est modèle en ce genre, et puisse en servir à son tour.

Que cet abandon plein de grâce annonce de la confiance , et non de l'indifférence ; que celle négligence , acquise par Theureuse satiété de toutes les délicatesses et de toutes les élégances , soit une élégance de plus ; que cet air de distraction vienne de Toubli de soi-même y par préoccupation des autres , et non de l'oubli des autres, par préoccupation de soi.

Dans toutes ces condescendances , la condition est de rigueur.

Ce sont là des demi-défauts. Parlons des défauts véritables ; vous n'en aurez jamais aucun.

Il y a des défauts fiers d'eux-mêmes : ceux-là tiennent de l'impudence, et on les hait. Il y a des défauts affectés et qu'on s'est donnés avec art : ceux-là tiennent du ridicule , et on en rit.

II y a des défauts qui se blâment : on les plaint ; d'autres qui sont invincibles et qui se combattent sans cesse : on les respecte.

Il y en a qui demandent grâce : on la leur fait ; d'autres enfin qui s'ignorent , qui sont naïfs et satisfaits : on leur sourit.

Il en est donc que Ton accueille; il en est d'autres qu'on tolère; mais il n'en est point qu'on estime. Je disais bien : vous n'en aurez jamais aucun.

Mais il est des imperfections moins faciles à distinguer, et qu'il faut fuir avec soin.

Défiez-vous des mauvais plis dont les effets sont si funestes et l'origine si petite. On les contracte sans les craindre , sans le vouloir et sans les voir.

De jolis traits qui s'habituent à la grimace du dédain, deviennent des traits refrognés.

Les paroles désagréables ont une certaine amertume

ou une certaine àcrelé qui, en se déposant sur les lèvres, au moment où elles y passent , y impriment le rechignemenl.

L'humeur aigre et Taigreur d^esprit ont un inconvénient plus triste ; elles pénètrent les dents et toute la masse des muscles d'un agacement sardonique et hideux.

L'attitude de la bravade opposée k l'autorité , quand elle est souvent répétée, ôte au col toute sa mollesse et au visage sa rondeur. Il y perd même son profil. Contournée invinciblement par cette expression véhémente de la révolte de Tesprit, il n'est plus possible à la face que de se montrer de trois quarts , de travers et le menton haut.

Tous ces contournements funestes ne sont pas toujours visibles ; mais ils se font toujours sentir.

Pourquoi y a-t-il tant de personnes qui , d'ailleurs bonnes et aimables, sont lentes à se faire aimer? C'est qu'il y a quelque mauvais pli qui s'est placé dans les replis de leur ton , de leur visage , de leurs manières , et dont la présence invisible nous rebute, on ne sait comment. Un mauvais pli imperceptible déplaît imperceptiblement.

L'air froid hérisse de glaçons toute une physionomie , et y laisse des plaques larges et ternes que rien ne saurait effacer.

L'air fier, l'air hautain, Tair superbe, ont une pointe de théâtre et de comique dignité qui inspirent à ceux qui les voient un mouvement de parodie dont tout le monde a le talent. On les singe en les regardant, du moins au dedans de soi-même , et malgré même qu'on en ait. Ils gravent leur caricature au moment même où ils paraissent : c'est leur inévitable lot.

Fuyez les airs impertinents. La sottise > la petitesse

cl la bassesse y excellent; cela seul doit en dégoûter.

Les airs d'insouciance, d'importance ou de fierté dont déjeunes têtes s'aiTublent, comme d'un panache ou d'une armure, quand on attaque leurs défauts, et quelquefois par contenance ou par décontenance , sont un expédient qui leur nuit dans Tesprit de ceux qui les voient et qur s'en souviendront toujours. Ces amazones d'un quart d'heure s'exposent par de telles équipées à déplaire éternellement.

Mais que faire, quand on est timide, qu'on se sent gauche , embarrassée? Il faut se résigner à l'être, et consentir à le paraître jusqu'à ce qu'on ne le soit plus. Ce ne sont pas là des malheurs. L'air embarrassé et timide n'a jamais repoussé personne. Il est d'aimables gaucheries ; et un embarras ingénu , une timidité naïve ont leur mérite et leur attrait. Des yeux baissés ont de la grâce et de la dignité peut-être ; mais tout choque dans un œil hardi.

Avez-vous quelque mauvais pli? Avez-vous des demidéfauts? Avez-vous même des défauts , et voulez-vous de l'indulgence? Voici le secret infaillible de l'obtenir à pleins souhaits.

Donnez-vous trois demi- vertus, trois demi-beautés , trois grâces : l'accueil riant, les prévenances et le désir d'être agréable , qui n'est pas celui de briller.

Placez-les dans votre maintien , dans votre ton , dans vos manières ; mais ce n'est pas encore assez : dans votre esprit, dans votre cœur, dans vos regards, dans votre voix, dans tous vos traits.

Entretenez-les avec soin ; ne vous en dépouillez jamais, car c'est un atour nécessaire au négligé le plus hardi. Soyez-en donc toujours ornée, et tout vous sera pardonné >

Paris, septembre 1819.

A M. de Chateaubriand,

M. Maillet - Lacoste , vrai métromane en prose, et l'homme du monde le plus capable de bien écrire, si, ne voulant pas écrire trop bien, il pouvait quelquefois s'occuper d'autre chose que de ce qu'il écrit ; M. Maillet- Lacoste , qui sera jeune jusqu'à cent ans , et qui est le meilleur, le plus sensé, le plus honnête, le plus incorruptible et le plus naïf de tous les jeunes gens de tout âge , mais qui donne à sa candeur même un air de théâ« tre , parce que sa chevelure hérissée , ses attitudes et le son même de sa voix , se ressentent des habitudes qu'il a prises sur le trépied où il est sans cesse monté, quand il est seul , et d'où il ne descend guère, quand il ne Test pas ; M. Maillet, à qui il ne manque que de la paresse, du relâche, de la détente de tête, pour travailler admirablement, et qui a travaillé avec autant d'éloquence que de courage, il y a vingt ans, contre la tyrannie de Tépoque, comme l'attestent des opuscules, dont je vous ai remis, il y a dix ans, un exemplaire qui vous aurait fait connaître son mérite, si vous l'aviez lu , mais que vous n'avez pas lu , parce que , occupé comme vous l'êtes , vous ne lisez rien, et je crois que vous faites bien, par une prérogative qui n'appartient qu'à vous ; M. Maillet , qui a perdu une assez grande fortune à Saint-Domingue, sans y prendre garde et sans pouvoir s'en souvenir, parce qu'il était occupé d'une fable de Phèdre , et que depuis il est perpétuellement aux prises avec une période de Cicéron , ou avec une des siennes ; M. Maillet qui , mis en déportation

par le Directoire, entra dans une école de Bretagne, dont il fit la fortune , pour des souliers et un habit , sans s'apercevoir ni de Tinjustice des hommes , ni de son changement de situation , parce qu'il est toujours en repos , quoique toujours agité sur le sommet de ses idées ; M. Maillet qui , avec les plus hautes , mais les plus innocentes prétentions, met à ses fonctions obscures de professeur autant d'importance que s'il n'était qu'un sot ; qui en remplit tous les devoirs avec la conscience et le dévouement d'un RoUin ; qui excelle à tout enseigner, et enseigne tout ce qu'on veut, depuis le rudiment jusqu'à l'arithmétique, en passant par tous les degrés intermédiaires, humanités, rhétorique et philosophie; M. Maillet, dont le destin est d'être apprécié et oublié ; que l'Université , tout en rendant justice k son mérite académique, laisse en province, quand tant d'autres sont à Paris; que M. de Fontanes lui-même a négligé, quoiqu'il fût très- déterminé à le servir ; que M. Dussault a quelquefois admiré; qui compte un grand nombre de partisans , mais dont tout le monde parle en souriant, excepté moi ; M. Maillet qui a une ambition que tous les lauriers du Parnasse ne couronneraient pas assez, et une modération que le suffrage d'un enfant contenterait; qui donnerait tous les biens de ce monde , quoique occupé de ceux de l'autre , pour une louange, et toutes les louanges de la terre pour une des vôtres , ou pour un moment de votre bienveillance et de votre attention; M. Maillet enfin, dont je vous ai parlé plusieurs fois , mais dont le nom , peut-être , vous sera nouveau , parce que la fatalité qui le poursuit , sans qu'il s'en doute , vous aura sûrement rendu sourd; M. Maillet donc vient d'arriver à Paris , avec une lettre de l'évêque de Montpellier pour M. Trouvé, laquelle lettre demande

pour lui à ce dernier une mention au Consereaieur. Or, M. Trouvé ayant répondu qu'il ferait la proposition, mais que le comité seul déciderait, ledit Maillet, après être venu me chercher à Villeneuve , où je n'étais pas arrivé , est revenu me chercher à Paris , d'où je partais , sans avoir l'habileté de me saisir sur le chemin , parce qu'il est trop distrait , c est-à-dire trop occupé , pour être habile ; et il m'écrit pour jeter son cri de détresse , et m'appeler à son secours. J'y vole autant que je le puis , c'està-dire que je lui réponds, moi qui ne réponds jamais, et que je vous écris , moi quim'écris plus à personne, pas même à vous ^i à madame la duchesse de Lévis. Je lui envoie tout ouverte cette recommandation, dont un autre se fâcherait, et qui le comblera de joie. Ayez-y égard, je vous en conjure. Accueillez mon Maillet, le plus sage des fous et le plus fou des sages , mais un des meilleurs esprits du monde, si cet esprit était plus froid, et une des meilleures âmes que le ciel ait jamais créées , quoiqu'il ne soit occupé que de son esprit ; espèce d'aigle sans bec , sans serres , sans fiel , mais non pas sans élévation assurément ; un jeune homme de l'autre monde , que les connaisseurs généreux , comme vous l'êtes , doivent apprécier dans celui-ci, afin que justice soit faite, car il n'y fera pas fortune. Rendez-le heureux avec un mot et un sourire : cela me fera du bien. Adieu.

Paris, 27 mars 1820.

A madame de Vintimille.

Fontanes est entré hier chez moi , à quatre heures , criant, non pas Hosannal mais, Tue! Tue! ou peu s'en

faut. Il venait presque de se battre avec votre portière. Voici les faits :

Il prétend qu'après avoir pris , chez madame de la Briche , des informations authentiques sur les jours et heures où Ton peut espérer d'être admis au bonheur de vous voir et de vous parler, il s'est présenté neuf fois ( ni plus ni moins ] k votre porte , auxdites heures et auxdits jours , sans avoir été reçu ;

Que s'étant présenté huit fois à pied , et sans avoir de carte de visite dans sa poche , il avait pu attribuer à cet incognito les huit premiers refus qu'il avait essuyés: mais qu'hier il a mis sa famille à pied , il est monté dans son carrosse , il a ordonné à son cocher d'aller grand train , et a rempli tout le quartier du bruit de son impatience » sans que ce bruit ait servi de rien.

Il me parait que , dans son humeur entreprenante , il a porté ses insistances aux dernières extrémités , car il m'a avoué que la portière lui avait dit : « Est-ce que vous « voulez parler aux murailles? » Ce bon mot a déconcerté tout son feu.

Il «st venu là dessus me confier sa déconfiture, et chercher mes consolations; je lui ai donné des conseils. Je lui ai dit que , lorsqu'on voulait arriver, il fallait pren* dre le bon chemin ; que si , au lieu d*employer ses chevaux et ses jambes à courir après vous, il avait eu recours, sans aucune fatigue , à sa main droite et à sa plume, pour vous prier de lui indiquer le moment où vous pourriez le recevoir, il aurait eu , dès la première fois , une prompte satisfaction ; qu'il n y avait personne au monde que vous vissiez plus volontiers que lui ; mais qu'enfin , pour le recevoir, encore fallait-il savoir qu'il était là ; qu'il lui restait donc à finir par où il aurait du commencer, et à vous

écrire deux mots, etc. II a compris que j'avais raison; mais il m'a paru si honteux et si abattu d'avoir eu tort , que je me suis offert à écrire pour lui : ce que je fais. Veuillez donc , je vous en supplie , lui faire savoir directement qu'il peut se présenter, et en quel temps. Il a, ditil , auprès de vous une affaire importante à traiter, un service à vous demander, au nom de La Harpe, au nom d'Ovide, au nom des vivants et des morts, et au nom du bon droit et de la justice , qui sont des choses immortelles , au moins pour vous et pour les bonnes âmes.

Je vais tâcher de vous expliquer cette affaire en peu de mots, afin que vous soyez prévenue, si vous le voyez, ou que vous puissiez lui donner toute satisfaction , 'sans le voir, si la solitude qu'il est possible que vous vous prescriviez , dans ces jours saints , ne vous permettait pas de le voir.

Ovide , vous savez qui c'est ; La Harpe , vous l'avez connu , et vous avez connu aussi une certaine traduction des Métamorphoses que La Harpe a vantée, et dont Ovide lui-même n'aurait pas été mécontent. Elle est probablement dans quelque coin de votre bibliothècpie , et porte le nom de Saint-Ànge.

Or, ce Saint-Ange a laissé une veuve , des filles et deux garçons, qui ont pour toute fortune une pension de 1 ,200 fr. que leur fait le gouvernement. De ces deux garçons , Tun est mort aux armées , et l'autre , après douze ans de services et plus d'une blessure, est capitaine dans une légion dont M. de Zœpffel , neveu de feu M. le duc de Feltre , est colonel.

Le capitaine est fort content de sa fortune et de sa place ; mais il craint que son colonel n'ait contre lui de fâcheuses préventions. C'est pour écarter ce péril qu'on veut

vous sjipplier d'intervenir et de tout faire pour que M. de Zœpffel prenne des sentiments favorables à Fovidien. M. de Fontanes répond de ses bonnes dispositions. Empêchez , il vous en supplie , qu'il ne tombe un cheveu de sa tête , ni un fil de ses épaulettes , ni un sou de son traitement.

Voilà Taffaire et tous les faits. J'abandonne le reste à votre sagesse et à votre bonté. Mais n'allez pas dire à Fontanes qu'entre vous et moi , je me ^uis un peu moqué de lui, et de ce que, dans le temps de la passion , il s'est laissé interloquer par une servante qui n'est pas celle de Pilate.

On m'a prêté le livre ci-joint , qui n'est pas encore mis en vente , que je sache. Je vous cède mon privilège de le lire avant le public. II y a des lettres de madame de Sévigné à un M. Duplessis, ex-gouverneur de son fils, dont je soutiens que vous avez au moins écrit les deux tiers , tant cela ressemble à votre bon ton d'aimable et bonne personne.

J'ai le livre pour la quinzaine , le maître étant occupé ailleurs. Ainsi ne vous gênez pas pour le parcourir à votre aise.

Il me reste k vous dire que j'ai mille fois plus pensé à vous que vous n'avez pensé à moi , depuis notre dernière entrevue, car j'aurais voulu vous écrire plus de trente fois. Si veus l'aviez voulu^ vous l'auriez fait. Quant à moi , je n'exécute jamais que c^e que j'ai résolu cent fois. Agréez mes sentiments déjà anciens et toujours vifs comme s'ils ne faisaient que de naître.

Villeneave-le-Roi , 29 septembre 1820.

A M. Friselly à Semur.

Je ne vous écris pas pour vous parler de nos santés , mais pour vous demander des nouvelles de la vôtre , qai intéresse les âmes les plas insensibles. « Il parait que ce « pauvre M. Frisell est malade , et j'en suis triste , car je « l'aime sincèrement, » nous écrit madame de Chateaubriand, dans une lettre que nous venons de recevoir.Yons devez être bien touché d'une telle déclaration, si, comme on le dit et comme il est vrai , rien ne mérite tant de reconnaissance que les dons d'une main avare.

Nous sommes plus prodigues de nos sentiments et de nos témoignages d'amitié. Vous avez cependant, dans nos largesses en ce genre, et la lettre que je vous écris en ce moment le prouve assez , une part que nous n'accordons à personne, et je vais vous en dire la raison : je crois que nous vous sommes nécessaires.

Premièrement, personne ne vous apprécie , ce me semble, aussi parfaitement que moi. Secondement , il n'y a, je crois , personne au monde avec qui vous puissiez être aussi pleinement k votre aise qu'avec nous. Votre raison nous charme; votre bonté nous est connue; votre verve nous amuse ; vos humeurs nous font rire , et vos injustices , même quand elles tombent sur nous par hasard , trouvent nos cœurs invulnérables. Trouvez-moi des gens dont la société puisse aussi parfaitement convenir *à un honnête homme qui n'aime pas à se gêner, et , dès demain , j'en fais la mienne.

Nous sommes en peine du chemin que prend votre

goutte. Donnez-nous son itinéraire. Et vous, à quel parti êtes-vous décidé sur vos mouvements ou vos résidences? Rentrez-vous à Paris? Irez-vous en Bourgogne? Viendrez- vous nous voir, ou nous attendrez-vous ? Venez. Nous vous reverrons et nous vous recevrons avec une extrême joie. Attendez-vous pourtant à dix fois plus de cousines que vous n'en trouviez quelquefois dans nos soirées à Paris, quand vous étiez tenté de fuir. Je dois vous prévenir en outre qu'il vaudra mieux voyager dans une quinzaine de jours qu'à présent, si les pays qui sont au-dessus de nous ressemblent à celui-ci. Figurez-vous qu'en ce moment nous ne pouvons trouver, à trois lieues à la ronde, ni un morceau de lard ni un poulet, et jugez de la cuisine. Mais elle va s'améliorer. Nous faisons venir du lard de Paris, et les fermes voisines sont pleines de poules qui couvent , de sorte qu'à la fin d'octobre nous aurons des poulets de grain. Ils viendront un peu tard; mais il vaut mieux tard que jamais. J'aime à citer les vieux proverbes , quoique madame de Genlis les ait proscrits. Ils me délassent , et lors même que leur sens n'est pas nécessaire, leurs mots naïfs me sont agréables. Leur trivialité jette dans le langage familier, devenu trop sérieux, une teinte de bonhomie , et par là de variété , qui , n'en déplaise à la dame , vaut mieux qu'une élégance toujours soignée et un bon ton toujours tendu. Pardonnez-moi cette petite bouffée de digression littéraire. On peut parler de tout avec vous, et j'écris tout ce qui me vient. Une autorité collet-monté s'est présentée un moment à mon imagination , et j'ai voulu la chiffonner en passant. Voilà qui est fait. Je reviens à notre cuisine, et par la cuisine à mon estomac , dont il faut bien vous dire un mot , car j'aime à parler aux gens que j'aime d'eux et de moi.

Mon estomac donc , je n en ai point. Les chaleurs que j*ai trouvées ici me Tont dté en arrivant , et la mauvaise chère que nous faisons m*est devenue fort indifférente. Je vis de mon principe de vie, car d'ailleurs je ne mange rien. Mais aussi ma poitrine est en repos ; tout le mal est chez le voisin. Je ne sais st le frais, que quelques heures de pluie ont ramené hier, causera quelque changement dans ma manière d'exister, et me rendra mes incommodités accoutumées; j'attends avec patience ce que le ciel opérera. Du reste, je me porte à mon ordinaire, toujours fort bien , selon vous et vos préventions , toujours fort mal , selon moi et mon sens intime.

Je viens de voir que Clausel vous citait , dans les notes de son mémoire, comme une autorité décisive sur la constitution de votre pays , et qu'il avait imprimé votre nom en toutes lettres, entre deux crochets.

On m'écrit que l'abbé de Lamennais est fort blâmé à Saint-Sulpice , où l'on trouve , avec raison , qu'en détruisant tous les fondements des certitudes humaines, pour ne leur laisser d'autre appui que Tautorité, il détruit l'autorité même. Il a eu tort de ne pas la consulter avant de publier son livre.

Voilà tout ce que je sais de nouvelles politiques et littéraires ; c est à peu près vous dire que je ne sais rien.

Paris, âO décembre 1820.

À madame de Vintimille.

Il y a plus de huit jours que je veux vous envoyer ce livre, avec une grande lettre pleine de remerciements, de reproches, d'explications, de tendresses et surtout de re-

grets de ne pouvoir plus vous dire ni vous écrire , sans réserve , tout ce que je pense. Réduit à ce demi-silence par la paresse de ma main , devenue incurable à force d'être invétérée , par la faiblesse de ma poitrine , qui ne me permet presque plus que d*être écouteur, dans les entretiens où je prends le plus -de plaisir, et enfin , par la nature des temps oh nous vivons , et qui ont tant de faces qu'il est impossible de les voir sous le même aspect , si on n'est pas précisément placé dans le même point de perspective , ni d'en parler diversement sans se diviser, si l'un des deux prend, comme vous , aux hommes qui y jouent un rôle, un intérêt que l'autre ne partage pas. Enfin , je voulais encore une fois vous montrer à découvert et sans nuages ce cœur où vous avez régné, et cette âme , toujours la même , où les souvenirs agréables sont empreints pour Téternité. Mais je Tai éprouvé et je l'ai dit plus d'une fois : il faut du temps pour être sincère, c'està-dire, pour savoir exprimer au juste tout ce qu'on pense et tout ce qu'on sent. Je renonce donc à la grande lettre, réservant pour des temps meilleurs , s'il en arrive , tout ce qu'elle eût pu contenir, et je hâte l'envoi d'un livre qui , je l'espère , vous causera quelque plaisir.

J'espère aussi que vous n'aurez pas eu le temps d'en connaître l'existence, ni d'en avoir la possession parumelque autre voie que ce soit. S'il en était autrement, j'en serais désolé. Mais , en ce cas , je garderais pour moi cet exemplaire, et je vous chercherais quelque autre étrenne. Je devance le 1 " janvier \ 824 pour vous présenter celleci , de peur qu'on ne me gagne de vitesse. J'attacherais un grand prix à placer le premier ce gros volume dans votre bibliothèque.

C'est un fatras délicieux, une énorme meule de foin, où H. 30

l'on trouve des fleurs exquises ; enfin , un livre indispensable au bonheur de ceux qui, comme vous et moi, aiment éperdument La Fontaine et son siècle , et n'en veulent rien ignorer.

Agréez mon présent, mes bonnes intentions, mon inaltérable constance , et dites-moi quel est le jour de la semaine prochaine où vous pourriez m'accorder une demiheure d*audîence , si les oppressions où je vis me permettent de respirer.

Paris, 22 juillet i8Sl.

A madame de Vintimille.

Est-il possible que je me sois fait méconnaître, ou que vous ayez pu vous méprendre à un tel point? Je vous jure , avec toute la sincérité que je vous dois , et dont , pour rien au monde , je ne voudrais me départir etf aucun temps, surtout à pareille heure , et en un tel jour, je vous jure, dts-je, par vous, par moi, par sainte Madeleine et par les tubéreuses , les plus chers de mes soove-^ nirs , je vous jure sur ma conscience et par toute mon amitié , par toute ma véracité , par toutes mes fidélités , que je ne vous ai fait aucune visite où j'aie goûté auprès de vous tant de douceur, tant de repos , que dans celle dont vcius avez été presque tentée de vous plaindre. Vous avez pris ma confiance et mon abandon pour de la langueur de sentiment , el mon recueillement pour un nuage. J'arrivais souffrant ( car toutes mes faiblesses sont deve-* nues douloureuses ] ; je m'assis , je me calmai , je vous fis parler, je vous écoutai. Je sortis presque restauré, et je me dis , au fond de ma voiture , en arrivant sur le bou-

levard : S'il m'était possible de quitter, tous les jours , mon lit à pareille heure , de courir par un pareil temps, et de trouver au milieu de ma course un tel plaisir, assurément je vivrais mieux et plus longtemps.

Maintenant soyez franc , ouvert, transparent , et montrez-vous tel que vous êtes, pour avoir Vair gêné, embarrasêé, mal à Vaise aux yeux de ceux qui peuvent le mieux vous connaître, et qui savent le mieux juger 1 Je vois avec douleur qu'il vient un temps où Ton ne ressemble plus à ce qu'on est, et où, pour être apprécié, il vaut mieux employer la mémoire de nos amis que notre présence. Souvenez-vous donc de ce que j'ai été pour vous, et croyez que je serai toujours le même, en dépit de mes dehors.

J'entends plus difficilement ce qu'on me dit, je dis moins volontiers ce que je pense , parce que le parler m'ennuie , quand je suis de sang-froid , et me fatigue , quand on m'échauffe. Je n'en pouvais plus , en arrivant auprès de vous, et je mis ma poitrine à l'aise par mon silence. Vous remplîtes ce vide par la plus agréable conversation. Je sortis content , ranimé, et ranimé si bien, que j'eus la force de faire, en vous quittant , deux visites de bienséance dont la seule idée m'aurait fait frémir le matin.

J'allais vous écrire , au moment où j'ai reçu votre lettre. Elle m'a fait un grand plaisir, quoiqu'elle ait fort étonné ma paisible sécurité. J'étais loin de penser que vous me demanderiez une explication ; mais j'avoue pourtant que je suis flatté de l'injuste sollicitude que je vous ai causée si innocemment. On n'a point celte susceptibilité pour les gens que l'on n'aime plus. Non-seulement je vous pardonne Garât , mais je vous dirai quelque bien de son livre. La lecture en est un peu fatigante, à mon

gré, mais point da loat ennuyeuse. Cet homme peint faux, mais il est peintre. U y a même de la vérité dans ses peintures les plus fausses , parce que , s'il ne peint pas les objets dont il parle, tels qu'ils sont, il les peint, du moins , tels qu'il les voit , et cette sorte de vérité fait toujours quelque plaisir. Enfin , s'il est fou et archi-fou , il est homme d'esprit et bon homme, mais bon hcxnme à un excès digne d'observation , et qui m'a beaucoup occupé.

Voilà une lettre bien ennuyeuse. C'est le sort de toutes les apologies , et vous m'avez mis dans la nécessité de faire la mienne.

J'aurais été plus gai, plus leste et plus court, si, comme je l'espérais , je n'avais eu à vous entretenir que de cette excellente année de 4801, qui a joué dans ma vie un si beau râle , et dont vous m'avez rendu le souvenir éternellement précieux. Croyez-le bien , et à jamais.

LXXXVIII

Paris, 30 août 1821.

À madame de Vintimille,

Je ne puis aujourd'hui vous parler d'aucune autre douleur que de la vôtre ; j'y prends une part bien sincère, je vous assure , et par des motifs indépendants de votre propre affliction.

J'avais vu chez vous, une fois, ce modèle touchant de la plus haute patience , cette image de la bonté , qui se peignit si doucement dans ma mémoire , et qui n'en sortira jamais. Je penserai toujours à madame de Laborde, quand je voudrai me faire une vive idée de l'inaltérable égalité d'humeur et d'âme que peuvent donner la raison et la vertu.

MoB frère , que les affaires de son beau-père ont appelé et retenu forcément depuis six semaines à Villeneuve, doit arriver à la fin de cette semaine. Ses travaux judiciaires n'ont point été interrompus par cet éloignement indispensable ; il avait emporté tous ses dossiers , et n*a fait que changer de cabinet. Je lui ai fait rappeler madame de Montmorency, et sûrement il n'aura rien omis de ce qui lui aura été possible pour vous donner satisfaction.

Les manuscrits de Fontanes sont enterrés dans une espèce de coffre-fort , où il n'est permis à personne de les voir. On ne s'en occupera qu'après les autres intérêts.

Je n'ai eu aucune occasion de lire le discours de Villemain, que je crois bon. Celui de Roger m'a plu, surtout la première partie. Je ne m'attendais ni et ipieux, ni même à aussi bien.

Notre départ approche , et les préparatife en seraient achevés , sans les occupations que nous donne la présence du pauvre Frisell , toujours inconsolable , et qui ne nous quitte pas.. Sa fille est charmante, et entre demain au couvent de la Visitation , très-digne de l'éducation qu'on y reçoit , et impatiemment attendye par ces excellentes religieuses.

Donnez-moi encore une fois de vos nouvelles , je vous en conjure. Vos deux dernières lettres m'ont fait un plaisir particulier. Il y avait là un accent du cœur très-marqué, et qui a fortement ému le mien. Mais que disiez-vous que je vous ai fait des reproches? Je ne l'ai ni osé ni voulu.

Quoi que vous fassiez , je penserai toujours que vous avez raison , même quand j'aurai l'air de gronder ; j'en ai perdu l'habitude depuis longtemps , et quelquefois je le regrette.

A vous , depuis près de vingt ans , et pour jamais.

Paris , i" mai 1822.

À madame de Vintimille.

C'est le mois où je suis né , et le mois où je vous ai connue , il y a vingt ans. Je vous vis le 4 <^% je vous revis le 6 , et depuis ,

Je crois toujours voas voir pour la première fois.

Venez donc, venez souvent ; venez quand il vous plaira^ depuis midi et demi jusqu'à deux heures et demie. Venez sans me prévenir , ou en me prévenant , à votre choix ; venez à temps et à contre-temps. En quelque temps et à quelque heure que ce soit, vous n'arriverez jamais sans avoir été désirée.

p. S. Tout le reste vous sera dit dans no^ entrevues*

Paris, 13 juiUet 1822.

À madame de Vintimille.

Vous deviez revenir et je ne vous ai ppiqt revue ; mais vous avez été retenue ou détournée par des soins, des devoirs et des douleurs si respectables que je n'ai pas murmuré.

Je voulais aller vous voir, commencer par vous les deux ou trois visites dont j'avais le projet , quand elles me seraient permises par le retour d'un peu de force ; vous ot> frir enfin les prémices d'une convalescence que Ton me faisait espérer. Cet espoir n'a été qu'un rêve. Mes essais de mouvement n'ont abouti qu'à quelques prome-

nades qui m'ont nui. Il a fallu reprendre le repos et la réclusion et attendre de meilleurs temps.

Impatienté de ces contrariétés , et ne pouvant plus me passer de vous, j'ai envoyé savoir où vous étiez, dans l'intention de vous prier de venir adoucir ma captivité. On a répondu à votre porte que vous partiez le lendemain de ce jour-là , à cinq heures du matin , et qu'ainsi il fallait déjà vous considérer comme absente.

Je vais m'éloigner aussi. Je pars demain , et je ne puis plus espérer de vous revoir que cet hiver. Je vais essayer d'un autre air et d'une autre vie. Adieu donc , et conservçz-moi , je vous en conjure , un peu de cette amitié dont ridée et les témoignages me sont si précieux , et que si peu de gens conservent pour ceux qui leur deviennent inutiles , et qui ne peuvent plus les aimer que de loin et dans le silence.

. Voici le plus joli petit Horace qui existe jclans le monde entier. Rien n'est si lisible ni si peu volumineux. Vous pourrez le porter toujours avec vous et le lire où il vous plaira. Je suis ravi de pouvoir vous l'offrir. Ce sera, si vous le voulez bien , mes étrennes de cette année et mes tubéreuses pour le 22 juillet qui approche, et dont jç me souviendrai à Villeneuve.

J'ai substitué ce livret à celui dont je vous avais parlé, et qui n'aurait pas pu avoir pour vous le même mérite. . Portez-vous toujours bien , femme aimable , femme excellente, vous en qui la santé couronne tous les dons du ciel , et en permet le libre usage. Pour moi , je ne suis plus qu'une âme, un soufDe, un cœur qui vit de souvenirs , et le v6U*e fait mes délices.

xa.

Paris , 29 juillet 1822.

A madame de Vintimille.

Tattends M. Frisell , qu*on me dit de retonr, pour avoir de vos nouvelles. J'apprendrai de lui , avec joie , que vous vous portez bien, que vous vous amusez , que vous animez tout par votre aimable esprit, par votre heureuse humeur , par votre parfaite raison , par votre présence riante , dans le lieu que vous habitez. Vous étiez plus jeune , il y a vingt ans , lorsque je marchais à vos côtés , et que vous donniez le bras a Chateaubriand , à pareil jour, à pareille heure, en parcourant certaine allée que je vois presque de mon lit , et où , à mon très-grand regret, je ne puis pas aller célébrer cet anniversaire ; mais vous n'étiez pas plus aimable. Votre présence et votre sour venir font également mes délices. Continuez à vous faire adorer, et aimez-moi toujours un peu. Les tubéreuses ne sont pas encore en fleur cette année. J'avais pris toutes les précautions possibles pour en avoir à mon réveil ; mais on ft'a pas pu en trouver. J'ai soiucrit pour les premières

qui paraîtront.

4 heures.

Ce M. Frisell ne me vient point. Il est apparemment & quelque club ou à la Bourse. Quelles vilaines occupations il se fait là! Puisque je ne puis pas même savoir positivement ob vous êtes, j'adresse ma lettre à Paris. Il ne sera pas dit que le jour de Sainte-Madeleine s'achèvera sans une missive de moi à vous , puisque je ne vous ai point écrit la veille. Je ne vous parle ici que de mon souvenir ; mais dans ce souvenir, que de choses I . . . .

J'ai vu ces jours-ci feu Chènedollé qui ne s'est informé que de Vous, qui ne m'a parlé que de notre ancien bon temps , qui ne s'occupe comme moi que de ce qu'il a connu d'aimabie, et de ce qu'on peut lire de bon. Ce que c'est que de survenir k propos I Je Tai trouvé un homme incomparable.

Si vous avez autour de vous M, Julien, dites -«lui que je ne l'ai pas oublié. Celui-là aussi est fidèle à nos souve-^ nirs. Adieu, adieu.

Paris , 16 aoM 1823.

A madame de Tintimille,

Il y a des choses bonnes à savoir et meilleures à ignorer ; mais quand on les sait , le mieux est de les savoir parfaitement. Telle est cette querelle du quiétisme dont vous et moi et tant d'autres avons été plus ou moins occupés, dans le noble loisir où nos oisivetés nous laissent. Un homme a traité ce sujet avec plus de soin et d'exactitude qu'on ne l'avait encore fait. J'ai parcouru son livre ; il y a du vrai et du nouveau : du vrai qu'il me sem* blait avoir seul connu jusqu'à présent, et du nouveau, qui m'a appris que je n'avais pas tout su. Vous êtes curieuse, éclairée, et véritablement amie de la justice ; cela pourra vous intéresser.

J'ai donc fait donner ordre à Le Normant de vous en* voyer ce livre par la poste, à Dieppe, où j'espère que vous l'aurez déjà reçu. Ce sont vos étrennes au mois d'août , et pour le moins, vous ne vous plaindrez pas de l'exiguïté de leur dimension. Elle est presque immense comme la mer où vous baignez votre parente. Ce sera, par la cir-> (constance, un mérite de proportion.

Au surplus, il y a là bien du fatras, comme dans tous les gros livres. L'auteur ne sait pas en^faire de minces. C'est un abbé Guillon, de la bibliothèque Mazarine, qui a écrit l'histoire du siège de Lyon, il y a vingt ans, et un nécrologe des martyrs de la révolution, il y a deux ans. Il est diffus, mais il est laborieux, instruit, et il cherche la vérité, m'art-on dit, avec une infatigable obstination. M. de Féletz qui, par parenthèse (j'aime fort les parenthèses, et voudrais les remettre en honneur], s'est chargé de faire partir le volume, doit en rendre compte incessamment dans les Débats ; je vous exhorte à lire son article : je crois qu'il sera excellent.

Je vous adresse cet avertissement à Paris. J'ai supposé, pour le livre, que la poste saurait vous découvrir à Dieppe, sans antre désignation que votre nom. En tous cas , ma dernière précaution remédiera à tout. En recevant le billet , vous pourrez réclamer le volume , s'il ne vous a pas été remis.

Nous nous sommes écrit le S3 juillet ; mais je n'ai reçu votre lettre qu'à cinq ou six jours de date. J'espère que la mienne aura été plus diligente.

Je désire que vous reveniez à Paris, ferrée à glace par l'abbé Guillon , et toute prête à instruire les ignorants et k faire taire les entêtés. Mais je désire aussi que, lorsque vous aurez terminé avec Tabbé Guillon , en dépit de sa glace et de son mâchefer, car il en a, vous reveniez bien vite, afin que je puisse , du moins, m'imaginer que vous n'êtes pas loin de moi. E fra tanto , je baise vos aimables mains.

rm DU TOVS DBVXliSIIX BT DBUNUR.

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