‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 3)Chapitre 27 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

Ce que je vous dis des épaules qui se lèvent et des tètes qui se secouent , n'est pas d'hier : cela date de deux et de six mois; mais ce qui se passe aujourd'hui fera lever et secouer bien d'autres tètes et d'autres épaules. Rendu même en est consterné , et l'abbé de Champeaux en est pâle. Ah! monsieur le grandHonattre, oubliez M. de Rigny ; oubliez MM. tels et tels, et souvenez-vous de vos odes ! Cédez à vos propres inspirations, et consultez votre bonté, votre équité, votre raison, votre génie et votre gloire.

C'est un grand mal, je ne cesserai jamais de le croire et d'en soupirer, que vous ayez voulu être, en personne et presque seul, votre directeur des finances. C'est un parti et une espèce de déchéance que ni Sully, ni Colbert, ni Roilin, ni M. Desmousseaux , ne ¥OViS auraient jamais conseillés ; mais d'autres hommes, d'autres noms, d'autres avis ont prévalu. Je ne veux pas réveiller ici des sujets de discussion et de querelle.... Mais du moins, si vous perdez, dans ces misérables détails , et en si misérable compagnie, votre force, votre repos, votre attention, votre patience, votre temps et votre gaieté, n'y perdez pas votre bon cœur et vos entrailles , et , permettez que je le dise , votre honneur.

Je tremble quand je songe avez quelle facilité votre successeur, quel qu'il soit, car vous aurez un successeur, et vous l'aurez bientôt peut-être, améliorera le sort des hommes qui vous avaient été confiés , et leur fera trouver son administration plus protectrice, plus prévoyante, plus soigneuse d'eux-mêmes et plus humaine que la vôtre.

Vous quitterez l'Université ; mais l'Université ne vous quittera pas. On y parlera longtemps de vous et de votre trésorerie. Or, il ne faut mépriser ni les souvenirs ni

les paroles. La louange et Finjure, le déshonneur et Thonneur en sont tissus, et la gloire même en est faite. Beau* coup de gens vous donnent des conseils qui ne seraient bons que pour eux. Repoussez-les , au nom du ciel. Vous le devez pour votre nom , pour Testime où Ton est de vous , pour la prospérité et le bonheur du corps dont vous avez été le premier chef, pour l'intérêt de vos amis, qui n'ont de lustre que celui qu'ils tiennent de vous. Vous le devez pour la raison , pour la justice, et même pour votre fortune , comme je vous le prouverai quelque jour, si je vous trouve disposé k m'écouter.

Je dirai le reste k M. Rousselle, qui n'est pas de ceux dont je vous vois environné avec chagrin. Nihil enim illo adolescente ccMtitiSj nihil diligentius, comme Cicéron le disait de son secrétaire. J'aime le vôtre, je l'estime ; mais je n'aime pas ses amis, et je les estime encore moins. Je n'aime pas non plus toutes ses maximes d administration. Il en a de mauvaises , c'est-à-dire , de déplacées , que je veux essayer de lui arracher. Ce sera l'entreprise d'une autre lettre.

Quel a été le but et quelle est la conclusion de celleci , me direz-vous? Elle n'est qu'un préliminaire. Je suis au lit ; j'ai mal aux dents , et je n'ai pu que commencer ce que j'aurais voulu finir.

Villeneuve-sur- Yonne , 30 octobre 1811.

À M. de Fontanes, à Paris.

Je dis, monsieur le grand-maître, qu'il n'y a pas, dans l'Université, un professeur qui ne doive être logé, chauffé,

blanchi, éclairé, désaltéré, alimenté, rasé et porté ; j'ajouterai même , médicamenté.

J'ai deux grandes autorités pour étayer auprès de vous mon assertion.

1 "^ Celle de Voltaire , homme qui savait aussi bien compter que bien écrire, et qui vous amuse toujours , au point de vous subjuguer. Vous savez qu'il promettait, textuellement et en toutes lettres, ces avantages an moindre précepteur et au plus mince secrétaire, quand il en appelait quelqu'un de Paris à Cirey, soit pour lui , soit pour ses amis ;

2<^ Celle d'un honnête rhémois qui ne fut jamais soupçonné d'aucune prodigalité. Ne vous souvient-il pas que le prudent et riche père de ce pauvre Flins, qui serait assis parmi nous , s'il avait pu vivre son âge , et qui n'y consumerait pas , comme moi , en sollicitudes pour les besoins d'autrui , son embonpoint et ses éclatantes couleurs, écrivait sans cesse à son fils : « Mon fils, mon fils, « il faut que métier nourrisse homme » ?

Qu*on dise tout ce qu'on voudra , qu'on fasse comme on Tentendra ; mais il n'y aura jamais ni honneur , ni bonheur, ni succès constants dans TUniversité , tant que la plupart de ses suppôts y seront exposés k loger en hôtel garni , à vivre à la gargote , à voyager un bâton à la main, et à se faire soigner, en cas de maladie, à Thôpital.

Et cependant, proh dolor et prohpudor! c'est ce que nous voyons tous les jours 1

Eh quoil lorsqu'un gras conseiller, comme M. Noël ou M. Rendu, ou un leste et pimpant inspecteur, comme M. Gueneau ou comme moi, partent en poste pour quelque expédition brillante , ils sont payés au poids de l'or ; leur traitement demeure intact , et même leur épargne ,

s'il est permis de prendre garde à un tel effet des voyages, grossit de tous leurs mouvements. Et lorsqu'un maigre professeur, harassé du poids de Tannée et accablé de ses soucis , se voit promu à quelque emploi aussi obscur, mais un peu plus lucratif que le premier, il faut qu'il aille Focouper, quelquefois au bout de l'empire , à ses frais et dépens ; il faut qu il s'appauvrisse , à chaque pas , et qu'il arrive ruiné !

Est-ce là faire droit? est-ce là cooiine on ju^^e?

« Mais il avance », ai-je entendu M. Rendu nous dire en plein conseil. Il avance! mais c'est pour arriver tout au plus au tiers ou à la moitié de ce que nous avons. Il avance I mais on l'avance par justice, ou par le besoin qu'on a de lui, la faveur pure et simple ne pouvant être supposée. Si par justice, on impose son mérite; si par besoin , on taxe son utilité : dans les deux cas , la raison suffisante manque, et il y a, dans la manière dont eux et nous sommes traités , différence offensante et inexcusable contradiction.

Je m'arrête , pour le moment , à cette inégalité de poids et de mesure, etje vous dis qu'il fkut la redresser et l'expier, en proposant au conseil la loi que je vais écrire ici, puisque loi il y a : « Voyager à leurs dépens d'un lycée « à un autre, sera une peine infligée aux professeurs qui a changeront de place, pour avoir mal fait leur devoir. » Voilà ce que doit être votre loi, un règlement disciplinaire , et non un règlement bursal .

Paris* 8 anil 1812.

A madame de Yintimille,

ÂYec votre gentille petite lettre à net retroussé, croyez- TODS donc en être quitte, et qu'après nn méfait comme le TÔtre , il suffira d'avoir bonne mine pour avoir raison?

J'ai gardé la chambre cinquante jours ; je suis encore possédé et obsédé par un maudit catarrhe muet, qui m'a retenu dans mon lit , qui m'a fait cracher du sang , qui ne fait plus de bruit, mais qui tourmente tous mes muscles et tous mes ner& entre lesquels il s'est glissé. Vous n'avez pas envoyé savoir de mes nouvelles une seule fois, et , pour toute réparation, pour toute apologie, vous vous contentez de me dire, avec l'air et le ton de l'insolence en belle humeur : c Je me fâchais , vous vous fâchiez , « défâcbons-nous. >

A la bonne heure. Tant d'assurance, et une légèreté si bien tournée et si hardie me déconcertent absolument. Je ne sais plus ce que j'ai fait de ma colère ; mais je m'en réserve tous les droits , et si jamais je la retrouve , vous m*entendrez I

Eu attendant, j'irai vous voir, soit en riant, soit en grognant , peut-être tous les deux ensemble , au premier rayon de soleil qui me luira. Je prendrai mon temps, depuis midi jusqu'à une heure. C'est , dans le cours ordinaire de vos journées , une époque où le soleil ne vous voit guère hors de chez vous.

On parlait hier, devant moi, de M. de Rémusat. J'ai assuré qu'il allait mieux, et j'en suis sûr ; car vous m'avez écrit d'un style gai , et vous ne m'avez pas dit un

mot de cette maison. Entre tous ceux que vous avez une fois honorés du nom d'amis, je suis le seul dont les maux, par un privilège bien honteux ou bien glorieux, vous laissent sans occupation , ou du moins sans quelque inquiétude impossible k dissimuler. Je prends cette disparité en bonne part; je l'excuse pour le moment; et, par nécessité ou par la rareté du fait, je vous pardonne. Cest une lâcheté peut-être; mais le moyen de résister au Quos ego!.,.

* A M. de Chénedolli.

Le vendredi , 7 août 1812.

Nous partirons pour Villeneuve dans les premiers jours de septembre. Si donc vous vous proposez de faire un voyage à Paris , et si vous désirez nous y voir, il faudrait venir dans la dernière quinzaine de ce mois d'août.

Il me semble qu'une apparition dans ce pays où personne et pas même moi ne vous a vu depuis si longtemps, serait utile à tous vos intérêts. Il est bon de ne pas se laisser oublier, et surtout de ne pas laisser croire aux indifférents et aux tièdes qu'on se néglige trop soi-même. 11 n'y a rien au monde de si propre à glacer tout le genre humain^ Il me prend envie de vous écorcher les oreilles à ce sujet , et de vous dire , en retournant un ancien vers de Tancienne madame de Staël :

Si Ton ne s*aide point , personne ne nous aide.

Vous ne vous aidez pmnt du tout , et au contraire. Ayez pitié de vous.

Venez un peu que je vous gronde. Venez savoir comment va le monde ; venez annoncer aux prétendants, afin

AU

quils sécartenl, et aux électeurs, afin qu'ils y pensent, que vous voulez être de Tlnstitut.

Il faut y songer, à cet Institut. Ses portes mènent au delà de lui , h droite et k gauche. Vous êtes fait pour y être , et il y faut entrer.

Voilà enfin Dussault qui vous trouve un plus grand po^te qu'Esménard. Cela est incontestable, et cela est fort et décisif pour beaucoup de gens qui le croiront depuis qu'on Ta dit hautement, mais qui n'auraient pas eu Tesprit ou le courage de le penser tout seuls.

Il faudrait, comme je Tai dit à M. Quatremère, brocher quelques-unes des réflexions dont vous avez semé votre cours de littérature , rendre ce ramas susceptible d'un titre, en former un petit volume, publier cela à propos , et vous présenter pour la première place vacante. Si vous n'avez pas celle-là, vous aurez l'autre, et les prcniiers pas, les pas importants seront faits.

Je n'ai pas lu votre seconde édition ; mais je suis resté pour l'éternité si content de la première , que vous ne perdrez rien à cette négligence, qui a eu pour cause, non pas certes mes occupations (car je ne fais rien du tout depuis six mois ) , mais un certain noncbaloir d'âme et d'esprit qui m'est prescrit comme régime par les médecins, et imposé comme un besoin insurmontable par la nature ; j'en gémis , j'en ai honte , et j'en ai même des remords ; mais je ne puis le désavouer. Peu d'hommes ont vécu plus inutiles à eux-mêmes et aux autres depuis le mois de janvier, et peu se sentiraient plus disposés à continuer, si je cédais au poison froid de l'habitude. J'éprouve que rien n'augmente autant le découragement que l'oisiveté. Je sors un moment de la mienne pour vous. Venez, je me ranimerai pour vous échauffer. Portez-vous bien.

P. S. Vous terminerez en personne voire affaire des examens. On n'est bien servi que par soi : mais il faut vouloir se servir.

ViUeneuve-sur-Yonne, 14 octobre 1812.

À madame de Vintimille.

Est-il possible que vous ayez attendu de moi un service léger que je ne pourrai vous rendre ! Sera-t-il dit que vous aurez inutilement compté sur moi , vous à qui je dirais si volontiers , en regardant les étoiles : « Ne me « les demandez pas, car je ne pourrais pas vous les don- « ner I » Ce que vous désirez m'aurait été facile , il y a cinq ans, et m'est impossible aujourd'hui. Mais parlez à M. Frisell : je lui transmets avec confiance, t|uoique avec un inexprimable regret, cette belle occasion d'être heureux et de vous servir. J'ai délibéré si je ne m'adresserais point à lui, en mon propre nom ; mais j'ai trouvé peu généreux de lui dérober une satisfaction dont il sentira tout le prix, et de ne pas lui laisser, dans leur intégrité, et sans y prendre aucune part, votre reconnaissance et cette joie dont vous parlez avec tant d'appétit, et qu'on aurait eu tant de plaisir à, vous causer. Je vous remercie des vers de M. de Yintimille; ils sont fort jolis et dignes de vous. Quand Chateaubriand vous écrit , c'est une préférence qu'il vous donne sur nous, qui l'aurions voulu avec nous, qui Pavons pressé de venir, et qui n'avons pas encore pu en obtenir une réponse.

Nous serons à Paris du 1" au 3 novembre. Ma tête et mes nerfs sont affreux ; mou estomac penche à redevenir ce qu'il était ; Moscou me fait horreur ; mais mon cœur

est toujours le même , parmi tant de vicissitudes et de maux, et vous pouvez être persuadée que, dans ma destinée individuelle , rien au monde , rien ne m'aura fait tant de peine que la nécessité désespérante où je suis de vous dire aujourd'hui : Je ne puis rien. Je vous exprime mes regrets en parodiant, comme vous le voyez, l'expression de vos désirs ; figurez - vous bien que tout cela se ressemble exactement, en vivacité et en étendue, et jugez des uns par les antres. Je vous aime, je vous honore, je vous suis dévoué et je m'en fais gloire ; mais je vous le dis aujourd'hui tristement et la tète baissée.

Paris, 17 octobre 1815.

A M, RousîelUy à Paris.

M. Mignon , que vous avez vu hier matin , est venu le soir, à heure indue , solliciter ma protection auprès de vous ; je n'ai pu la lui refuser.

Il demande, pour toute grftce, la permission de vok un instant le grand-mattre. Obtenez-lui cette faveur.

Il y a , dans l'entrevue de ce petit Mignon aveo l'empereur, des circonstances qu'en est bien aise de savoir, et qu'il raconte. avec une grande naïveté.

Cet élan d'un enfant, cette botte saisie, cette jambe héroïque secouée , et l'entretien qui s'établit :

— tf Que me demandes-tu ? — Une recommandation « pour entrer à l'École normale. — Bon I k l'École nortt maie? Entre plutôt à mon service ; je te ferai sous-lieu** « tenant. — Mon frère est an service de Votre Majesté a depuis six ans , et nous n'en avons point de nouvel* « les. Je suis la seule consolation et la seule ressource

« de mes parents, qui sont infirmes et âgés. — Eh bien I a entre à l'ËcoIe polytechnique; je faciliterai ton admis- « sion. — Votre Majesté n'ignore pas qu'il faut, pour « r£cole polytechnique, des études préparatoires , et je « ne m'en suis pas occupé. — Qu'as-tu donc étudié ? — c Le latin et le grec. — Et as-tu fait de bonnes classes? « —Oui, Sire, très-bonnes. — Dans quel lycée? — J'ai c suivi quelque temps le lycée impérial. — C'est bon. «

Et il se fait un silence pendant lequel le petit jeune homme s'avise d'improviser un distique latin à la louange de l'empereur qui, prenant son parti en habile homme, se mit à dire en souriant : a C'est bon , c'est bon ; je t'en- # tends , je t'entends. » Et puis, étendant gravement la main : — « Va, tu seras content de moi. Prenez son a nom. >

Tout cela se passait sur le quai, un beau matin, et à la &ce du ciel et de la terre. Uempereur était à cheval. Rien n'avait été préparé ni prémédité de la part du petit gar* (on, qui est réellement un bon sujet, pieux et studieux, Ik ce que l'on dit , et très-hardi , comme vous voyez , mais très-décidé, en même temps, à n'être ni soldat ni prêtre.

On pourrait lui donner une petite place de petit régent ou de maître d'études. Le temps presse : il a dix^uit ans. Je sens bien que cela même offre difBcultés ; mais l'obstacle est levé par une singularité qui n'est pas commune. L'empereur a étendu sa main sur lui, en l'assurant qu'il serait content, eum brachio extenso. Vous savez quelle était la puissance de cette formalité chez les Orientaux , dont l'empereur aime les mœurs et les manières. C'est là jurer par le Styx.

Enfin, depuis Saint-Marcellin, il n'y a point eu d'homme aussi hardi et aussi heureux avec le plus redoutable

des mortels, et cela me touche. Obtenez de Toncle qu'en rhonneor du neveo, il accueille le suppliant et qu'il écoute Tanecdote.

Vous savez que J'aime mieux, dans tous les temps, faire dix lieues qu'écrire dix lignes. Vous croirez donc facilement, en voyant cette lettre, qu il m'est devenu impossible d'aller dîner à Courbevoie. J'avais pris mes mesures avec M. de Clarac ; je me faisais une fête de ce voyage ; mais un peu d'air et d'humidité ont détruit ce rêve de bonheur. Je me suis couché enrhumé ; j'ai peu dormi , et je me suis éveillé oppressé , enroué, la gorge en feu, la voix éteinte, ne pouvant enfin ni parler, ni voyager. Ohl qu'il est triste d'avoir une frêle santé ! — Faites entrer M. Mignon, comme dit M. Laborie.

Paris , 6 décembre 1813.

À madame de Vintimilk.

Ah ! sirène ! vos paroles et votre voix m'ont d'abord presque ensorcelé; mais heureusement j'ai pris le temps de me reconnaître. J'irai vous voir, vous regarder, vous admirer ; mais j'aurai les oreilles bouchées. Résolument, je ne veux chanter votre refrain, tout séduisant qu'il est, qu'au singulier, et pour mon compte seul.

Me préserve le ciel de consentir à vos visites ^ Cette partie de mes reproches et de ma colère n'était qu'une plaisanterie. J'ai une fort bonne raison pour refuser cet excès de faveur ; c'est qu'il me pénétrerait d'une lâche reconnaissance , et que je veux rester fâché.

D'ailleurs on gagne toujours quelque douceur ou quelque mot plaisant à être grondeur avec vous , tandis que

la tendresse toute pure vous endort et vous embarrasse. J*irai donc braver en personne , aussitôt que je le pourrai , rindulgence que vous m'offrez , et dont je déclare que je n'ai pas besoin ; j'irai affronter vos bontés , que je reconnais franchement pour le plus terrible des dangers, quand on veut être mécontent. Je prendrai vos cajoleries pour de l'hospitalité, et toutes les grâces de votre accueil pour un bienfait dont le voyage me rendra quitte.

Enfin , je me tirerai de ce détroit périlleux comme je pourrai. Je veux bien vous aimer toujours , mais non pas me réconcilier. Fidèle et constant malgré moi , ce dont j'enrage, je resterai boudeur et sourd par projet, par calcul, par honneur, et pour servir de temps en temps à vos menus plaisirs.

Regardons-nous donc désormais , si vous voulez bien y consentir, comme des amis éternels, mais éternellement brouillés.

Paris, 18 mars 1816.

A madame de Vintimilk.

Avez-vous le temps de penser à moi quelquefois , au milieu de votre tourbillon politico-logique? Pour moi qui, grâce au ciel , ne lis que la moitié d'un seul journal , qui vois peu de geps , et qui me bouche les oreilles quand on parle du ministère ou des deux chambres, j'ai gardé ma tête assez libre. Je m'y promène quand je veux, et je vous y trouve partout, dans les plus agréables de ces recoins que j'aime k parcourir plus que les autres, et où sont placés les souvenirs.

Je me reproche cependant de vous exposer à croire que

j'ai pa vous oublier. Mes n^ligences sont grandes , sont longaes, et deviendraient impardonnables, si elles subsistaient plus longtemps. J'y mets un terme, et, pour apaiser mes remords, je fais l'aveu de mon iniquité. Le temps est bien choisi, puisque nous sommes en carême ; le jour encore mieux, puisque c'est aujourd'hui ma fête. Je me donne un bouquet, en me réconciliant ainsi avec moimême. Si vous avez, pour votre part, quelque petit reproche à vous faire , je vous permets de vous réconcilier avec vous.

Toutes mes incommodités accoutumées, dans cette vilaine saison , sont revenues. Il faut bien vous le dire , pour être juste dans mon humilité. Tout n'est pas négligence en moi, et mes négligences, même les plus légères, ont pour principe d'invincibles nécessités.

Je lis un ancien livre latin, d'un cardinal Paleotti, qui dit et veut prouver que rien ne rend l'homme si heureux que de vieillir, que d'être infirme, etc. Je veux encore embrasser ce système , et j'entrevois déjà qu'il est aussi incontestable que beaucoup d'opinions qui dominent en ce moment , et asservissent des esprits fort sensés. Le bon cardinal , au surplus , n'assigne aucune époque à ce qu'on appelle vieillesse, et prétend qu'elle commence justement et exclusivement au temps où l'on se courbe» où l'on maigrit, où Ton tend au dessèchement, etc. Je suis bien aise de vous le dire et de le savoir ; il est évi ^ dent, à ce compte , que vous ne vieillirez jamais.

M. Cornisset-Desprez a un léger service à vous demander. Je l'ai fort exhorté à être hardi, et à s'adresser à vous en toute confiance. C'est un homme excellent , que j'ai déjà chargé de m'excuser auprès de vous, et dont je vous prie d'accueillir, avec toute votre bonté natu-

relie, la présence et le message, s'il ne s'est déjà présenté. Dites- vous bien , je vons en supplie , que vous serez toujours à mes yeux ce que je vous ai vue, et daignez me voir toujours tel que je vous semblaisêtre, quand vous me trouviez supportable. Il faut peut-être , ou du moins il faudra bientôt pour cela un peu d'effort. Mais sans effort il n'y aurait jamais de vertu ni d'amitié perpétuelle. J'en excepte pourtant celle qu'on peut avoir pour vous , et qui me charme depuis longtemps avec tant d'uniformité.

Paris» 30 décembre 1816.

À madame de Vintimille,

Il est très-probable que nous sommes brouillés ; mais nous le sommes sans doute en personnes d'honneur, et je puis, sans inconvenance, vous souhaiter la bonne année, et vous offrir mon petit présent, comme dans mes anciens beaux jours.

Ce petit présent n'est pas mince ; ce sont , ne vous en déplaise , les quatre gros volumes in-8<> des Réfleodons morales y que vous avez désirés, quand vous aviez quelque bonté pour moi , et que je n'ai cessé de chercher, même depuis le temps de ma disgrâce. Je leg ai enfin trouvés , il y a six semaines , et j'ai employé tout ce temps à les rendre plus dignes de vous être offerts, en y ajoutant les petites marques et remarques que pouvait y souhaiter votre curiosité. Il y manque une table des propositions notées , mais j'en ai préparé le brouillon , et je le ferai copier par des mains habiles. Le premier volume n'est pas souligné , parce que vous avez entre vos mains un premier volume k moi , qui doit me servir de modèle. Enfin

tout cela sera parfait , avec le temps , et pourra vous causer quelque plaisir, si le goût que vous aviez pour les vieux livres n'est pas devenu aussi changeant que votre excellent cœur Test devenu pour moi.

Il est pourtant bien singulier que vous m'ayez traité avec tant de rigueur. Vous m'aviez écrit, pour le 22 de juillet , la plus aimable lettre du monde , je Tavoue ; il y avait même dans cette lettre deux anecdotes impayables et qui me font rire encore , j*en demeure d'accord , toutes les fois que je ne suis pas trop accablé par la douleur. Je ne répondis et je ne vous remerciai que le 4 ou le 5 septembre, et j'eus grand tort, je n'en disconviens pas. Mais ce tort , je l'avais eu vingt fois , et vous me l'aviez pardonné. Enfin ma négligence et votre indulgence étaient deux biens dont j'étais en paisible et incontestable possession, depuis treize ans , et vous avez troublé mon droit. C'est vous qui êtes impardonnable.

Quatre grands mois sans m'écrire un seul mot , vous qui écrivez deux fois par jour à tout le monde!... Je ne m'appesantis pas sur cette réflexion, qui me rendrait aussi intraitable que vous l'avez été; je veux mettre les bons procédés de mon côté.

Je commence donc, comme si de rien n'était, par mes vœux de bonne année. Il pourra même m'arriver de passer à votre porte , au premier beau jour dont je pourrai profiter. Je ne serai pas reçu, mais je laisserai mon billet. Enfin , pour n'avoir rien à me reprocher , si je deviens très-malade , je vous prierai de venir me voir in articuh mortis.

En attendant , je me souviendrai de vous toute ma vie, même pendant l'éternité , si Dieu me le permet , comme dit La Harpe , dont je n'ai jamais aimé que ce mot, et à

qui j'ai toujours été tenté de reprocher de ne Tavoir pas dit pour vous.

Paris, 21 juinetiSn.

A madame de Vintimille.

Vous m'avez écrit, à pareil jour, il y a un an, une lettre bien aimable, que je reçus en silence, mais non pas certes avec insensibilité.

Il y avait dans cette aimable lettre , si digne de reconnaissance et si propre à me causer de grands plaisirs, un passage qui me fit une peine extrême , et dont je ne vous ai jamais rien dit. Il faut que j'en parle aujourd'hui , et que je soulage, en l'exhalant, ma douleur trop longtemps muette. Je me plaindrai en peu de mots.

Par un anachronisme qui me fait frémir le cœur, vous confondiez , dans une commémoration dont j'étais d'ailleurs très-flatté , deux époques très-différentes , quoique également mémorables pour moi , le 6 de mai \S02 et le 22 juillet, c'est-à-dire, le jour où je vous vis pour la première fois , et le jour où j'ai le mieux connu le bonheur qu'on trouve à vous voir, en me promenant avec vous et Chateaubriand dans une certaine allée des Tuileries , qui semble faite exprès pour s'y promener en rêvant, où je me promène souvent, et que je trouve toujours , comme je vous l'ai dit plus d'une fois , tout embaumée de votre souvenir. C'est là ( et ne l'oubliez plus) l'événement qui m'a rendu sacré le jour de Sainte -Madeleine. C'est là aussi ce qui ni'a fait tant aimer les tubéreuses , dont je vous donnai ce jour-là un beau bouquet, et c'est en l'honneur de ce beau bouquet que je m'en donne un pareil H. 28

tous les ans , à la même heure , s'il se peut , et que je vous ai dédié et cette fleur et son odeur. Je voudrais bien n'être pas fade, mais il lant être vrai, et je dois vous avouer que le bonheur que j*éprouve à me rappeler ces importantes minuties, fut un peu troublé, il y a un an, en voyant que seul j*en gardais bien nettement la mémoire. Je me suis ravisé. Je veux oublier votre oubli ; mais il était bon d'en faire mention en passant , ne fût-ce que pour constater notre état de situation et tenir nos comptes en règle : les bons comptes font , dit-on , les bons amis.

Je ne suis pas cependant si éplncheur ou si répluchenr que vous le pensez. J'examine peu si Ton m'aime plus ou moins ; c*est pour moi un assez grand bienfait qu'on se fiasse beaucoup aimer, et je vous ai à cet égard de hautes et constantes obligations.

Il parait que M. de Barante vous en a aussi de cette espèce, et qu'il vous aime plus que vous ne croyez, puisqu'il a donné à notre petit grand-cousin la place qu'il sollicitait. Mon frère l'en a remercié, en le rencontrant aux bains, dans le temps. Une absence que nous Rmesalors ne me permit pas de connaître et de vous annoncer à propos ce succès que nous vous devons, je le soutiens, 4^ parce que je crois que cela est vrai , et 2<» parce que je voudrais pouvoir vous attribuer tout ce qui m'est arrivé et tout ce qui m'arrivera d'agréable dans la vie. Elle est bien pénible pour moi, cette vie. Mes affaiblissements secrets augmentent tous les jours. Je les déguise au dehors et je me les déguise à moi-même tant que je puis ; mais je les sens , et ils m'accablent au dedans. Heureusement le cœur vit toujours , mais il ne vit guère tout entier que pour vous, et peut-être aussi pour madame de Staël , que je n*ai jamais vue , que j'ai mille fois évitée , qui me paraissait un

être fatal et funeste , dont la mort me paraît un bien , et m'attriste cependant , quand je vois rindifférence avec laquelle ses amis mêmes ont vu descendre au tombeau cette femme encore si vivante et qu'on avait si longtemps fêtée I Je me suis informé de toutes parts : il n'y a pas eu d'exprimé un seul véritable regret ; son quartier même l'a maudite ; je ne sais pourquoi. Benjamin Constant a vu pendant deux heures M. Frisell , le jour de sa mort , sans lui en parler. Quand celuinsi lui en a fait des reproches, quelques jours après, il lui a répondu : c Je croyais que vous le saviez. » Le jour des louanges a été déplacé pour elle; elle en avait reçu dans sa vie, il n'y en a point eu au delà. Cette infortuné d'une telle célébrité m'a navré véritablement; et quand j'ai vu que personne ne voulait penser à cette pauvre femme , je me suis mis à y penser tout seul , et à regretter, avec une amertume inconsolable , le mauvais emploi qu'elle a fait de tant d'esprit , de tant de force et de tant de bouté. Elle est morte , comme vous le savez , madame de La Roche ou délia Rocea , et cet incident, qui égaie un peu ma tristesse , n^a pas occupé la malignité I Sans les journaux , la fin d'une vie qui a été si tumultueuse , n'aurait pas fait le moindre bruit.

Madame de Chateaubriand , à la suite d'un catarrhe qui avait extrêmement fatigué sa poitrine , a eu la rougeole , à Montboissier. Elle est mieux ; mais elle nous a fort inquiétés, et nous avions envoyé son médecin, M. Laënnec. Je vous connais trop fidèle aux amitiés même passées , pour vous croire indifférente k cette nouvelle, qui d'ailleurs me touche de près, et je vous la donne.

Ce pauvre garçon est bien malheureux cette année ! . .

mais je ne veux pas vous parler de lui. Je ne saurais supprimer cependant une réflexion qui vient au bout de ma plume, et qui me tourmente quelquefois , en pensant à vous , à lui et à bien d'autres que je vois quelquefois si bizarrement unis ou désunis. Il me semble que le monde est plein d*aimants qui se tournent leurs pôles , et d*antipathies qui se donnent la main.

Pour moi , dans mon isolement et au milieu de mes maux , je goûte et cultive le bonheur de n'éprouver et de n'inspirer que des inclinations conformes à ma nature primitive et invariable Souvenez-vous qu'il est de mon essence de penser à vous avec délices , et de vous être éternellement attaché.

LXXVÏI.

VilIeneuve-le-Roi , 20 septembre 1817.

A M. Clausel de Comsergues , à Paris.

Comment vous portez-vous? En quel temps comptezvous qu'arrivera madame de Clausel? Que dit et que pense madame la duchesse de Lévis, que je suis désolé de ne plus pouvoir entendre, une fois par semaine, et à laquelle j'aurai l'honneur d'écrire incessamment? Où faut- il adresser notre réponse à madame de Chateaubriand , qui nous écrit qu'elle part pour la terre de son neveu , sans nommer ni la terre , ni le pays où elle est située? Enfin, nous aimez-vous toujours assez pour persister à venir nous voir, et pouvez-vous assigner un jour fixe à l'exécution de ce projet obligeant , que nous aurions une joie extrême à vous voir réaliser ?

Répondez d'abord nettement et catégoriquement à ces six questions , car je les ai comptées, et occupez -vous

ensuite , toutes distractions et même toutes occupations cessantes , d'une commission que vous seul pouvez faire habilement , et dont je vais prendre la liberté de vous charger. Écoutez bien.

Je me suis longtemps, comme un autre , et aussi péniblement , aussi douloureusement , aussi inutilement que qui que ce soit, occupé du monde politique; mais j'ai découvert à la fin que pour conserver un peu de bon sens, un peu de justice habituelle, un peu de bonté d'âme et de droiture de jugement, il fallait en détourner entièrement son attention, et le laisser aller comme il platt à Dieu et à ses lieutenants sur la terre : je ne lis donc plus aucun journal.

J'en suis resté aux marquis du Laurel ou de Màscarille , et , depuis cette promotion , grâce aux trente-trois lieues qui me séparent de Paris, je ne sais et ne veux savoir aucune nouvelle de paix ou de guerre , intestine ou extérieure , entre aucun peuple ou aucun parti. J'ignore si Ton écrit sur les élections , si Ton a fait de nouveaux ministres , si Benjamin Constant est mort , ou si Tabbé de Pradt est en vie. « Je ne sais rien » , comme faisait Sancho Pança , et , comme lui , « je suis couché dès vê- « près, et je reviens des v%nes. »

Mais si le monde politique ne m'occupe plus du tout , le monde moral , en revanche , m'occupe beaucoup , et , dans ce moral , il y a eu un événement qui est l'objet de mes réflexions, le jour, la nuit , et à toute heure , événement qui s'est passé dans votre pays : c'est l'assassinat de Fualdès.

Voilà, certes, un crime bien conditionné, un crime tout entier, avec toutes ses dimensions et toutes ses difformités ; un crime horrible , et par cela mêma un beau

crime, car il esl propre à dégoûter de tous les aatres. Rien n'est d'an effet utile, en ce genre, comme une longue histoire et des circonstances qui s'accrochent l'une à l'autre dans la mémoire, et s'y attachent de manière à l'occuper tout entière, et à effrayer, pour des années, l'imagination même des scélérats les plus froids, les plus durs et les plus grossiers. Or, trouvez*moi, dans les causes célèbre» , uo forfait qui ait , autant que celui-ci , ce mérite et cea caractères.

Un caractère et un mérite qui sont encore particuliers à cette effroyable monstruosité , c'est d'être née de cette obscure débauche et de cette obscure usure bourgeoises, les pires des débauches et des usures, qui avaient presque échappé jusqu'ici ^ l'horreur publique , mais qui en- Gn ont montré leurs fruits !

Vous comprenez d'avance h quel point il doit m'importer de posséder, dans toute leur fidélité et dans toute leur intégrité, les pièces d'un procès, je dirais presque les actes d'un drame dont l'effet théâtral me parait devoir être si salutaire et la moralité si neuve.

On a rassemblé tout cela, ^ ce que Voq dit, dans l'imprimerie de PiUet , rue Christine. Pillet occupe votre ancien appartement, et pourrait presque s'appeler votre successeur. Ses presses sont au service d'un journal que vous avez presque créé. Le crime s'est commis dans le territoire qui vous a vu natlre. Les juges, les témoin», les coupables et la victime ont été connus de vous.Yous pouvez mieux que personne décider de toutes les vérités de cette affaire. Si donc elles sont contenues, à votre avis, dans ce que Pillet publie, abonnez-moi à ce recueil, et faites-le moi envoyer au plus vite. On annonce avec le recueil un portrait de madame Manson ; on en annonce un

autre chez Martinet. Examinez -les l'un et l'autre , et si celui de Martinet vous parait plus ressemblant, envoyezles tous deux.

Pardon de tant de peines ; mais vous voyez que toutes les convenances possibles m'obligeaient à vous charger de ces corvées , et qne vous êtes , dans cette occasion , agent unique et nécessaire.

Nos compliments à Charles. Ses camarades et les amis de son père Fattendent ici , avec une égale impatience.

Je finis. Ma lettre est longue. Permis à vous» pour m'en punir, de m'en écrire une dix fois plus longue, et de nous dire, comme moi, mais avec plus de variété, tout ce qui vous a passé par la tête depuis notre dépiart. Je me croirai récompensé.

Adieu, bonne âme, ange de paix, dont tant de tourbillons se jouent à rendre inutile la primitive destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir en repos qu'en mouvement, conformément à votre essence. Mais , en mouvement comme en repos, nous vous aimerons toujours également, h cause de l'incorruptibilité de votre nature. Adieu ; aimez-nous aussi , et vivez longtemps.

Paris , 21 jQiUet 1818.

À madame de Vintimille.

Je suis mort au monde ; mais je ne le suis pas pour vous, quoique depuis six mois et vingt- un jours bien comptés , je ne vous aie donné aucun signe de vie.

Si vous me demandez pourquoi, pendant tout ce temps là , je me suis tenu si obstinément enfermé dans mon espèce de tombeau , sans vouloir en ouvrir la porte à pes-

iMflDC, pas niènic â vous ; comment il csl possible que j y sois demeuré sourd à vos aimables invitations de venir m'y rendre visite , muet sur mes regrets et inébranlable à mes propres inclinations , je vous dirai que c'est là un secret dont on ne fait pas aisément la confidence, qu'on se dissimule à soi-même tant qu'on peut , et auquel on ne pense pas volontiers ; en vous l'avouant aujourd'hui , je fais le plus pénible effort où un honnête homme puisse être porté par une amitié sans bornes et une confiance sans réserve.

Apprenez donc ce que personne au monde ne sait encore, mais ce qui sera bientdt sensible aux regards les moins clairvoyants; c'est qu'au fond de moi-même, je suis devenu imbécile, ennuyé de ce que j'entends, ennuyeux dans ce que je dis , indifférent à presque tout ce que je vois , ne comprenant presque plus rien ni aux livres , ni aux hommes , ni à mes propres pensées; enfin je suis différent de moi-même. Le souvenir de moi vaut mieux que ma présence, et je n'ose plus me montrer à ceux dont je veux être aimé. Jugez si je suis payé pour vous fuir I

Ce n'est pas qu'en y réfléchissant longtemps, et en me tàtant avec une extrême attention, je ne retrouve en moi, de temps en temps, le même cœur, le même esprit, le même fonds de feu et de tendresse ; mais tout cela est si enfoncé , si nébuleux , si engourdi , que je puis seul être assuré de mon identité parfaite. Je me supporte donc ; mais il me serait impossible de ne pas succomber à l'humiliation et à la peine d'être insupportable à autrui, sur« tout à vous, ne fût-ce qu'un quart d'heure, quelques minutes , un instant.

On dit que c'est un temps de crise , et que cette crise passera ; mais il y a dix mois qu elle dure ^ et je suii^

dcscenda où je suis par des décadences insensibles et continues : on ne revient guère de ce qui s'est opéré si lentement.

Les grandes chaleurs et les souvenirs de la Sainte-Madeleine m'ont ranimé un moment. Je me sers de cette espèce de demi-retour pour vous offrir les hommages et les souvenirs d'une ombre. Ma chambre sera parée de tubéreuses f au retour de la servante qui va porter ma lettre à la poste ; et si M. de Fontanes est fidèle k la promesse qu il m'a faite de venir prendre mes commissions^ il vous portera dimanche un petit livre qui m'est bien cher, parce qu il me fait souvenir de vous, depuis six mois que je vous le garde. Ce sont mes étrennes de celte année; recevezles, quoique tardives. C'est ce qu'après beaucoup de recherches , j'ai cru trouver de plus digne de vous , ce qui est, en ce moment, le plus précieux à mon goût parmi mes livres, ce que j'aurais le plus de plaisir k garder, et ce qui, par cette raison, m'est le plus agréable k vous ofTrir.

Aimez-^moi toujours un peu, puisque vous avez daigné m'aimer autrefois, et ne dédaignez pas mon oisive et inutile fidélité.

P. S, II ne faut pas cependant que je vous expose k vous attendre k quelque merveilleuse rareté. Mon petit livre est tout bonnement un petit Pétrarque dont tous les sonnets, rangés dans leur ordre chronologique, font imaginer, presque jour par jour, l'histoire entière de sa vie et de ses amours.

La traduction française est en regard, de même dimension que le texte. Cette traduction n'est pas fort bonne , mais elle est du bon temps, puisqu'elle est dédiée k M. de Monlausier.

La reliure est couleur de boig d'oranger et me rappelle

vos petits meubles que j aimais taut. La couverture est ornée d'un double W très-délicatement tracé , qui semble multiplié par ses petites branches , et qui , par ce caractère , paratt à la fois Temblème et le chiffre le plus convenable de votre nom. Les signets sont des rubans du plus beau blond , ainsi que les revers de la reliure , et les dorures un peu passées. Enfin tout annonce que , dans son origine , ce livret fut destiné à la plus piquante des blondes. J'ai dans la tête qu'on le relia pour vous , qu'il vous a appartenu , qu'il fut volé ou que vous le perdîtes y et je vous le rends.

Je me suis dit, dans mes conjectures, qu'il vous fut donné , il y a longtemps; que , par conséquent, celui qui le donna put vous aimer dès sa jeunesse; et c'est un bonheur que je lui envie. Je me dis que , s'il vit encore, il vous aime toujours; et c«e bonheur-là, je ne l'envierai jamais à personne, car je le partage avec tout ce qui voas connaît.

J'ai dit. Amusez-vous beaucoup et portez-vous bien.

Paris, 2 janvier 1819.

À madame de Vintimille.

Hier, j*ai tenté l'impossible pour aller vous offrir en personne mes vœux de la nouvelle année. Je voulais arriver à votre porte à trois heures , vous voir, si vous étiez visible, et déposer au moins de mes propres mains , chez votre suisse , si je ne pouvais pas parvenir jusqu'à vous, mon compliment et mon petit présent d'usage. Tout était prévu, arrangé ; mais le sort s'est moqué de moi. Il n'y a pas eu moyen de trouver, dans mon voisinage, un fiacre

qui fut à sa place. Tout roulait, et rien n'a voulu s'arrêter. Dans mon désespoir, j'ai fait chercher une brouette; mais on n'a pas pu en trouver.

Voilà, certes, commencer Tannée par un désappointement qui serait de mauvais augure , si la peine que j'en ai ressentie et que j ai acceptée à la (in de bonne grâce , comme un juste châtiment de ma vanité déconcertée, n'avait absorbé le présage. Il est certain que j'étais fier de me montrer leste et ponctuel k remplir un devoir si cher, et dont je n'ai pu m'acquitter que de loin et avec lenteur, depuis tant d'années. Aujourd'hui je suis humilié de ma tentative déçue. C'est donc en toute humilité que je vous envoie ces assurances de mes regrets et de ma fidélité.

Je suis arrivé depuis quinze jours. Je n'ai pas oublié , pendant mon absence , que vous m'aviez invité à vous écrire , si je trouvais de l'encre et du papier à ma portée. Mais, au lieu d'écrire, je me suis amusé à penser à vous, sans vous en rien dire. Je vous assure que j'ai bien vivement regretté de n'être pas votre voisin, au mois d'octobre. Je l'ai passé tout entier dans une vivacité de tête et de cœur, dans une activité d'imagination , et une disposition à communiquer mes pensées , qui me rendaient tout à fait bonne compagnie. Ah t où étiez-vous dans ce temps-là? Mais voilà encore une vanité dont vous êtes la cause , et dont je pourrai bien être puni par le retour de cette imbécillité qui me tint si longtemps éloigné de vous, l'année dernière, et à laquelle vous ne voulûtes pas croire, quoiqu'elle fût, je vous le jure, bien réelle. Si elle revient, je la prendrai ; mais je voudrais qu'elle ne revint qu'aux vacances , pour n'être pas trop indigne de vous pendant que je suis à Paris.

Donnez-moi vos jours et vos heures , afin que je puisse

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mettre à proGt mes bons moments tant qu'ils dureront. M. Mole vous aura fait part de mes bonnes intentions, et vous n'aurez pas été trop étonnée de n'entendre pas par- 1er de moi hier. Je le rencontrai au coin de la rue de la Paix , il y a six jours. Il m'apprit qu'il était hors de ministère. Je voulus lui en donner un, et je le fis mon chancelier auprès de vous. Je ne sais si le brouhaha de ses fonctions passées lui aura laissé la liberté de s'acquitter de celles que je lui confiai , et qu'il voulut bien accepter ; en tous cas , j'en appellerai à sa responsabilité.

Adieu. Soyez heureuse cette année et toutes les autres autant que je le désire, autant que vous le méritez, et surtout soyez bien sûre que, tant que je respirerai, leste ou impotent, malade ou sain , imbécile ou non , écrivant ou n'écrivant pas , je penserai à vous , je vous estimerai , je vous honorerai , et je vous aimerai toujours.

Paris , 21 juiUet 1819.

A madame de Vintimille.

Voici un petit présent qui me parait digne de vous et du lieu que vous habitez. C'est une lettre de Boileau à M. de Lamoignon, Tavocat-général, qui portait le nom de cette terre de Basville, qui embellit votre voisinage; vous serez sûrement bien aise de voir et de posséder ce portrait parfaitement ressemblant de l'écriture du poëte. On me l'a donné , et je vous le donne. C'est pour moi un moyen infaillible d'augmenter le plaisir que j'en ai reçu.

Boileau se plaint, dans sa lettre , de n'avoir pas , cette année-là et ce jour-là, un soleil digne du mois où il écrivait^ qui était le mois de juin. Nous avons aujourd'hui

un temps bien indigne aussi du mois de juillet , et surtout du 92. Mais j'en ai de rechange, et s'il ne fait pas demain un beau jour de Sainte-Madeleine , je me souviendrai d'un autre.

Vous souvenez-vous d'avoir enlendu citer k Chateaubriand deux vers d'un vieux juge de paix de Sceaux , qui traduisait Atala à sa manière , et qui faisait dire h son sauvage :

Le cruel souvenir

Ne veut pas que mes maux puissent jamais finir.

Je parodie ce sauvage en me disant :

Un si doux souvenir

Ne veut pas que mes biens puissent jamais finir.

Donnez-moi , je vous prie , de vos nouvelles un peu en détail, et de celles de madame de Labriche, dont j'espère que l'accident est entièrement sans vestiges. Avez-vous auprès de vous madame de Pastoret , et son affliction s'adoucit-elle? Je n'ose pas aller la voir, de peur de remuer ses douleurs ; mais je pense beaucoup à elle. Je ne vous dis rien pour M. Mole; je veux me brouiller avec tous les hommes, excepté avec deux ou trois. La politique a 6té aux autres la moitié de leur esprit, la moitié de leur droit sens, les trois quarts et demi de leur bonté, et certainement leur repos et leur bonheur tout entiers. Je les attends à l'autre monde ; c'est là seulement que je renouerai mes amitiés.

À propos d'amitié, le pauvre Frisell, qui servait quelquefois de truchement à la nôtre , étant parti pour Londres , a ressenti à Dieppe une atteinte de goutte qui lui a rendu une main toute enflée et toute rouge. Le voilà qui se croit délivre de tous ses autres maux , et qui nous

écrit , dans sa joie , pour nous prier de Taider à chanter un Te Deum; jamais homme n*a été si content d'avoir la goutte I Mais il attend au lendemain , pour cacheter sa lettre, et le voilà qui s'éveille avec la même main , il est vrai, mais aussi avec les mêmes reins et les mêmes nerfs, les mêmes muscles et les mêmes douleurs qu'auparavant. Le pauvre garçon a fini par nous demander un modeste Deprofundis, Nous lui dirons un Libéra y non pas pour Tautre monde, mais pour celui-ci, en priant le ciel de le délivrer de tout ce qui lui 6te sa gatté, son contentement et son amabilité native.

Nous partirons pour Villeneuve beaucoup plus tôt qu'à rordinaire ; donnez-moi Tordre et la marche de votre été, afin que je sache si je puis espérer de vous revoir à Paris avant de le quitter.

Portez-vous toujours bien , et ayez toujours beaucoup d'indulgence et un peu d'attachement pour moi, qui vous ai tant aimée et qui vous aime tant.

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