‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 3)Chapitre 6 sur 31 · DU ST1XE · texte numérisé non relu

DU ST1XE

Lorsque les langues sont formées /la facilité même . de s'exprimer nuit à Tesprit , parce qu'aucun obstacle ne l'ârrêle, ne le contient y ne le rend circonspect , et ne le force à choisir entre ses pensées. Dans les langues encore nouvelles, il est contraint de faire ce choix, par le retardement que lui imprime la nécessité de fouiller dans sa mémoire, pour trouver les mots dont il a besoin. On ne peut écrire , en ce cas , qu'avec une grande attention.

L'homme aime à remuer ce qui est mobile, et à varier ce qui est variable; aussi

chaque siècle imprime aux langues quelque changement ; et le même esprit d'invemion qui les créa^ les détériore en subsistant toujours.

Ilf.

C'esl loujours pur Yau^delà, et non par Tendeçàj que les langues se corrompent; par l'an* delà de leur son ordinaire , de leur naturelle énergie , de leur éclat habituel. C'est le luxe qui les corrompt , et le fracas qui accompagne leur décadence.

Les mots dont le son ^ k clailé; et ^ pour ainsi dire ,' le rolume sont amoindris, jc'est-* à-dire, qui n'expriment rien que d'adouci, sont dans le langage ce que les demi -tons sont dans la musique ; ils y forment un genre achromatique. Ces mots prennent faveur, lorsqu'une langue, ayant acquis toute sou én^gie, et en ayant abusé, son affaiblissement devient, quand il est élégant, une nouveauté qui frappe et qui plait. Les esprits très-cullîvés s'en contentent longtemps.

En littératui'e, il faut remonter aux sour*

ces dans chaque langue , parce qu'on of^Kise ainsi l'antiquité à la mode, el que d'ailleurs, en trouvant, dans sa propre langue, cette pointe d'étrangeté qui pique et réveille le goût, on la parle mieux et avec plus de plaisir. Quant aux inconvénients, ils sont nuls.

Des défauts vieillis et abolis ont perdu tout leur maléfice : on n'a plus riea à redouter de leur contagion.

On n'aime pas à trouver dans un livre les mots qu'on ne pourrait pas se permettre de dire , et qui détournent l'attention , non par leur beauté , mais par leur singularité. Mais on les tolère, on les aime même dans les vieux auteurs, parce qu'ils sont là un feit de l'histoire littéraire ; ils montrent la naissance du langage, tandis que, dans les modernes, ils n'en montrent que la dépravation.

Remplir un mot ancien d'un sens nouveau , dont l'usage ou la vétusté l'avait vidé , pour ainsi dire, ce n'est pas innover, c'est rajeunir. On enrichit les langues en les fouillant. 11 faut les traiter comme les champs : pour les ren-

dre fécondes j quand elles ne sont plus nouvelles^ il faut les remuer à de grandes profondeurs.

Toutes les langues roulent de l'or.

Rendre aux mots leur sens physique et primitif 9 c'est les fourbir, les nettoyer, leur restituer leur clarté première ; c'est refondre cette monnaie, et la remettre plus luisante dans la circulation; c'est renouveler, par le type, des empreintes effacées.

Le nom d'une chose n'en montre que l'apparence. Les noms bien entendus , bien pénétrés, coptiendraient toutes les sciences* I^ science des noms ! nous n'en avons que l'art , et même nous en avons peu l'art, parce que nous n'en avons pas assez la science.

Quand on entend parCsiitement un mot , il devient comme transparent ; on en voit la couleur , la forme ; on sent son poids ; on aperçoit sa dim^ision , et on sait le placer. Il faut «ouvent , pour en bien connaître le sens , la

force ^ la propriélé , avoir appris son histoire. La science des mc^ enseignerait tont l'art du style. Voilà pourquoi , quand une langue a eu plusieurs âges y comme la nôtre , les vieux livres sont bons à lire. Avec eux , on remonte à ses sources , et on la contc^mple dans son cours. Pour bien écrire le français , il faudrait entendre le gaulois. Notre langue est comme la mine où Tor ne se trouve qu'à de certaines profondeurs.

Il est une foule de mots usuels qui n'ont qu'un demi-sens, et sont comme des demisons. Ils ne sont bons qu'à circuler dans le parlage , comme les liards dans le commerce.

On ne doit pas les étaler, en les enchâssant dans des phrases y quand on pérore ou qu'on éci*it. Il faut bien se garder surtout de les faire enti*ar dans des vers ; on commettrait la même faute que le compositeur qui admettrait, dans sa musique, des sonsi qui ne seraient pas des tons , ou des tons qui ne seraient pas des notes.

Il y a dans la langue française dé petits mots dont presque personne ne sait rien faire.

Dans la lan^^ue française ^ les mots tirés dki jeu^ de la chasse , de la guerre et de récurie ^ ont été nobles.

Il est important de fixer la langue dans les sciences 9 surtout dans la métaphysique^ et de conserver y autant qu'il se peut^ les ex* pressions dont se sont servis les grands hom* mes.

Quand les mots n'apprennent rien y c'est-adire y lorsqu'ils ne sont pas plus propres que d'autres à exprimer une pensée y et cpi'ils n'ont avec elle aucune ijnion nécessaire^ la mémoire ne peut se résoudre à les retenir^ ou ne les retient qu'avec peine , parce qu'elle est obligée d'employer une sorte de violence pour lier ensemble des choses qui tendent à se séparer.

Avant d'employer un beau mot y faites-lui une place.

Toutes les belles paroles sont susceptibles de plus d'une signiflcation. Quand un beau mot présente un sens plus beau que celui de l'auteur y il faut l'adopter.

Il faut que les mots se détachent bien du papier; c'est-à-dire qu'ils s'attachent facilement à l'attention , à la mémoire ; qu'ils soient commodes à citer et à déplacer.

Les mots liquides et coulants sont les plus beaux et les meilleurs^ si L'on considère le langage comme une musique ; mais si on le considère comme une peinture ^ il y a des motis inides qui sont fort bons y car ils font trait.

Les hommes qui n'ont que des pensées communes et de plates cervelles , ne doivent employer que les mots les premiers venus. Les expressions brillantes sont le naturel de ceux qui ont la mémoire ornée , le cœur ému , Tesprît éclairé et l'œil perçant.

Un seul beau son est plus beau qu'un long parler.

Les plus beaux sons y les plus beaux mots sont absolus , et ont entre eux des intervalles naturels qu'il faut observer en les prononçant. Quand on les presse et qu'on les joint , on les rend semblables à ces globules diaphanes, qui s'aplatissent aussitôt qu'ils se touchent , perdent leur transparence , en se collant les uns aux autres , et ne forment plus qu'un corps pâteux j quand ils sont ainsi réduits en masse.

Pour qu'une expression soit belle, il faut qu'elle dise plus qu'il n'est nécessaire , en disant pourtant avec précision ce qu'il faut; qu'il y ait en elle abondance et économie ; que X étroit et le vaste, le peu et le beaucoup s'y confondent ; qu'enfin le son en soit bref, et le sens infini. Tout ce qui est lumineux a ce caractère. Une lampe éclaire à la fois l'objet auquel on l'applique, et vingt autres auxquels on ne songe pas à l'appliquer.

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