II
Que de soin pour polir un verre ! Mais on voit clair et on voit loin : image de ees mots de choix. On les place dans la mémoire, et on les y garde chèrement. Ils occupent peu de place devant nos yeux y mais ils en ont une grande dans l'esprit ; l'esprit en fait ses délices , et cette gloire est assez grande , ce sort est assez beau.
Les mots 9 comme les verres, obscurcissent tout ce qu'ils n'aident pas a mieux voir.
Nous devons reconnaître, pour maîtres des mots , ceux qui savent en abuser, et ceux qui savent en user ; mais ceux-ci sont les rois des langues , et ceux-là en sont les tyrans.
Il faut assortir les phrases et les mots à la voix , et la voix aux lieux. Les mots propres à être ouïs de tous , et les phrases propres à ces mots , sont ridicules , lorsqu'on ne doit par-
1er qu'aux yeux et , pour ainsi dire, à Toreille de son lecteur.
Il y a harmonie pour l'esprit y toutes les ibis qu'il y a parfaite propriété dans les expressions. Or^ quand l'esprit est satisfait , il prend peu garde à ce que désire l'oreille. •
Quoi qu'on en dise^ c'dst la signiCcation surtout qui fait le son et l'harmonie; et, comme, dans la musique , c'est l'oreille qui flatte l'esprit, dans l'harmonie du discours, c'est l'esprit surtout qui fait que l'oreille est flattée. Exceptez-en im petit nombre de mots trèsrudes et d'autres qui sont très-doux , les langues se composent de mots d'un son indifférent, et dont le sens détermine l'agrément, même pour l'ouïe. Dans le vers de Boileau , par exemple,
« Traçât k pas tardifs un pénible sillon , >
on remarque peu , ou même on ne remarque point le bizarre rapprochement de toutes ces syllabes : tra-ça-ta-pas-tar , . , . ; tant il est vrai que le sens fait le son I
« Moi, j*eR étais haie et ne puis lui sunrivre! »
La douceur du son , dans le mot haie , en tempère le sens et adoucit ce qu^l a de rude. De ce mélange de la rigueur du sens et de la douceur du son , il ne résulte qu^un mot triste : et les mots tristes sont beaux.
Ce n^est pas tant le son que le sens des mots, qui tient si souvent en suspens la plume des bons écrivains. Bien choisis^ les mots sont des abrégés de phrases. L'habile écrivain s^attache à ceux qui sont amis de la mémoire , et rejette ceux qui ne le sont pas. D'autres mettent leurs soins à écrire de telle sorte , qu^on puisse les lire sans obstacle , et qu'on ne puisse en aucune manière se souvenir de ce qu'ils ont dit ; ils sont prudents. Les périodes de certains auteurs sont propres et commodes à ce dessein.
Elles amusent la voix, l'oreille, l'attention même, et ne laissent rien après elles. Elles passent, comme le son qui sort d'un papier feuilleté.
Il serait singulier que le style ne fut beau
que lorsqu'il a quelque obscurité , c'est-à-^ire quelques nuages ; et peut-être cela est vrai , quand cette obscurité lui vient de son excellence même , du choix des mots qui ne sont pas communs , du choix des mots qui ne sont pas vulgaires. Il est certain que le beau a toujours à la fois quelque beauté visible et quelque beauté cachée. U est certain encore qu'il n'a jamais autant de charmes pour nous , que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n'entendons qu'à demi.
C'est un grand art de mettre dans le style des incertitudes qui plaisent.
Quelquefois le mot vague est préférable au terme propre. U est, selon l'expression de Boileau, de3 obscurités élégantes; il en est de majestueuses ; il en est même de nécessaires : ce sont celles qui font imaginer à l'esprit ce qu'il ne serait pas possible à la clarté de lui faire voir.
Bannissez des mots toute indétermination ,
Pi faites-en des chiffres invariables : il n'y aura plus de jeu dans la parole , et dès lors plus d'éloquence et plus de poésie. Tout ce qui est mobile et variable y dans les affections de Tâme j demeurera sans expression possible. Je dis plus : si vous bannissez des mots tout abus y il n'y aura plus même d'axiomes. C'est l'équivoque , l'incertitude, c'est-à-dire , la souplesse des mots qui est un de leurs grands avantages, et qui permet d'en faire un usage exact.
Le sens caché dans les mots dont on fait usage , sens souvent très-étendu et très-important , mais d'une importance et d'une étendue qu'on sent et qu'on n'aperçoit pas , est comme une lueur dans un brouillard. C'est la lampe du ver luisant qui éclaire un point unique, mais qui l'éclairé sûrement. Elle est en lui , mais loin de ses yeux , et lui fait tout voir , sans qu'il la voie.
11 y a des mots (jui sont à d'autres ce que le geute est à l'espèce , ou ce que l'espèce est an genre. Les mots genre ont un sens plus large et plus vague ; ils ont de l'ampleur et sont
flottants. C'est pour cela qu'ils conviennent mieux au style très-noble. Les mots espèce conviennent au style concis y parce qu'ils pressent le sens j le serrent et s'y ajustent. C'est le justaucorps , le vêtement d'utilité. Les autres sont toges ef manteaux, habits de décence y de dignité et de parade.
Que le mot n'étreigne pas^ trop la pensée ; qu'il soit pour elle un corps qui ne la serre pas. Rien de trop juste ! grande règle pow la grâce , dans les ouvrages et dans les mœurs.
Nous bégayons longtemps nos pensées, avant d'en trouver le mot propre , conmie les enfants bégaient longtemps leurs paroles, avant de pouvoir en prononcer toutes les lettres.
Les mots qui ont longtemps erré dans la pensée , semblent être mobiles encore et comme errants sur le papier. Ils s^en détachent , pour ainsi dire , dès qu'une vive attention les fixe, et, accoutumés qu'ils étaient à se promener dans la mémoire de l'auteur, ils s'élancent
vers celle du lecteur , par une sorte d'attraction que leur imprima l'habitude.
Jamais les mots ne manquent aux idées ; ce sont les idées qui manquent aux mots. Dès que ridée en est venue à son dernier degré de perfection, le mot éclot, se présente et la revêt.
Rejeter une expression qui ne blesse ni le son j ni le sens , ni le bon goût ^ ni la clarté , est un purisme ridicule ^ une pusillanimité.
Quand on se contente de comprendre à demi , on se contente aussi d'exprimer à de^ mi, et alors on écrit facilement.
Il est des écrits et des sortes de style où les mots sont placés pour être comptés. 11 en est d'autres où ils ne doivent être pris qu'au tas , au poids, et , pour ainsi dire, en sacs.
Les meilleurs temps littéraires ont toujours
été ceux où les auteurs ont pesé et compté leurs mots.
« Le style ^ dit Dussault , est une habitude « de l'esprit. » Heureux ceux dans lesquels il est une habitude de l'âme !
Chez les uns, le style naît des pensées; chez les autres j les pensées naissent du style.
La Bruyère dit qu'il faut prendre ses pensées dans son jugement ; oui ; mais on peut en prendre l'expression dans son humeur et dans son imagination.
L'art de bien dire ce qu'on pense est différent de la faculté de penser : celle-ci peut être très- grande en profondeur, en hauteur, en étendue, et l'autre ne pas jcxister. Le talent de bien exprimer n'est pas celui de concevoir ; le premier fait les grands écrivains , et le second les grands esprits. Ajoutez que ceux mêmes qui ont les deux qualités en puis-
sauce, ne les ont pas toujours en exercice, et éprouvent souvent que l'une agit sans l'autre. Que de gens ont une plume et n'ont pas d'encre ! Combien d'autres ont une plume et de l'encre, mais n'ont pas de papier, c'està-dire , de matière où puisse s'exercer leur style !
Tenez votre esprit au-dessus de vos pensées, et vos pensées au-dessus de vos expressions.
Il y a des pensées qui n'ont pas besoin de coips, de forme, d'expression. Il suffit de les désigner vaguement et de les faire bruire : au premier mot, on les entend, on les voit.
LU
Il est une classe d'idées tellement belles par elles-mêmes, que, quoique susceptibles d'être produites par la plupart des esprits , elles mettent de niveau, aux yeux du philosophe, et maintiennent au premier rang presque tous les esprits qui les ont. Il suffît qu'elles soient exprimées avec clarté, pour plaire, satisfaire i'I charmer. La grandeur , l'énergie, l'origina-
lité de Texpression, n'en augmentent que peu le mérite, et leur beauté native semble rendre inutile l'agrément de la draperie. Appliquez cette observation aux pensées de Nicole ou de Pascal, et vous la trouverez juste. Mais si l'on veut que ces belles idées soient répandues et citées , et l'on doit en rendre digne tout ce qui est digne d'être connu , il devient nécessaire de les exprimer avec soin. L'art seul impose aux hommes; ils n'osent ignorer rien de ce qui peut être loué comme chef-d'œuvre , et méconnaissent même ce qui est beau , s'il n'a l'empreinte d'un talent extraordinaire.
LUI
Il faut que les pensées naissent de l'âme , les mots des pensées, et les phrases des mots.
* On aime à pressentir, dans le son même des mots, la liaison qui se trouve entre les idées qu'ils expriment.
Il est beaucoup d'idées et de mots qui ne servent de rien pour s'entretenir avec les autres, mais qui sonl excellents pour s'entre-
nir avec soi-même ; semblables à ces choses précieuses qui n'entrent point dans le com^ merce , mais qu'on est heureux de posséder.
Quand une fois il a goûté du suc des mots , l'esprit ne peut plus s'en passer; il y boit la pensée.
On dirait qu'il en est de nos pensées comme de nos fleurs. Celles qui sont simples par l'expression, portent leur semence avec elles; celles qui sont doubles par la richesse et la pompe, charment l'esprit, mais ne produisent rien.
LVIU.
Lorsque la forme est telle qu'on en est plus occupé que du fond, on croit que la pensée est venue pour la phrase , le fait pour le récit, le blâme pour l'épigramme, l'éloge pour le madrigal , et le jugement pour le bon mot.