XCII
Remarquez comme , dans la dispute , chacun donne à son opinion un tour sentencieux.
C'est que , de toutes les formes du discours , c'est la plus solide. Elle répond à la forme carrée en architecture. Et conmie^ dans la dispute, chacun cherche à se fortifier, chacun asseoit son opinion de la manière que l'instinct lui indique être la plus propre à résister à l'attaque. Quant aux choses d'une vérité reconnue , et qui n'ont à craindre aucune contradiction, aucune hostilité^ si j'ose ainsi dire , on leur donne ordinairement une certaine rondeur, une expression à contours , forme qui réunit la grâce à la solidité , et la simplicité à la richesse. Or, dans le style , il
faut établir les vérités comme si elles étaient universellement reconnues.
* L'urbanité sérieuse est le caractère du style académique ; c'est le seul qui convienne à un homme de lettres , parlant à des hommes de lettres.
11 est un style livrier, qui sent le papier et non le monde y les auteurs et non le fond des choses.
Le style oratoire a souvent les inconvénients de ces (^éras dont la musique empêche d'entendre les paroles : ici les paroles empêchent de voir les pensées. Il entraîne celui qui écrit y et le fait se mentir a lui-même, comme il entraine celui qui lit, et le dispose à se laisser tromper.
Défiez- vous des piperies du style.
* Le vi'ai caractère du style épistolaire est Tenjouement et l'urbanité.
Le style familier est ennemi du nombre, et il faut rompre celui-ci pour que celui-là paraisse naturel.
C'est par les mots familiers que le style mord et pénètre dans le lecteur. C'est par eux que les grandes pensées ont cours et sont présumées de bon aloi , comme Tor et l'argent marqués d'une empreinte connue. Ils inspirent de la confiance pour celui qui s'en sert à rendre ses pensées plus sensibles ; car on reconnaît à un tel emploi de la langue commune, un homme qui $ait la vie et les choses, et qui s'en tient rapproché. De plus, ces mots font le style franc. Ils annoncent que l'auteur s*est depuis longtemps nourri de la pensée ou du sentiment exprimé , qu il se les est tellement appropriés et rendus habituels , que les expressions les plus communes lui suffisent pour exprimer des idées devenues vulgaires en lui par une longue conception. Enfin , ce qu'on dit en paraît plus vrai ; car rien n'est aussi clair , parmi les mots , que ceux qu'on nomme fami-^ liers , et la clarté est tellement un des carac-n
tères de la vérîté , que souvent on la pr^id pour elle.
Les idiotismes semblent, par leur familiarité même , témoigner une plus grande sincérité. Ils plaisent parce qu'ils montrent encore plus l'homme que l'auteur. Mais ils doivent se placer dans le style , comme des plis dans une draperie; des largeurs autour d'eux peuvent seules les excuser.
Le style boursouflé fait poche partout ; les pensées y sont peu attachées au sujet , et les paroles aux pensées. Il y a entre tout cela de l'air ^ du vide^ ou trop d'espace. L'épithète boursouflé j appliquée au style^ est une des plus hardies, mais des plus justes métaphores qu'on ait jamais hasardées. Aussi tout le monde l'entend , -et personne ne s'en étonne. Le style enflé est autre chose. Il a plus de consistance que l'autre, il est plus plein ; mais sa {^énitude est difforme , ou du moins excessive. Il est trop gros, ou trop gras, ou même trop grand «
* Il est tel auteur qui commence par faire
sonner son slyle, pour qu^on puisse dire de lui : II a de Tor.
cm.
Il n'y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses ^ mais de finesses délicates. La délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent. Tout s'imite , la force, la gravité , la véhémence, la légèreté même ; mais la finesse et la délicatesse ne peuvent être longtemps contrefaites. Sans elles , un style sain n'annonce rien qu'un esprit droit.
Ce n'est pas assez de faire entendre ce qu'on dit, il faut encore le faire voir: il faut que la mémoire, l'intelligence et l'imagination s'en accommodent également.
Si l'on veut rendre apparent ce qui est trèsfin, il faut le colorer.
Les images et les comparaisons sont néces-* salres , afin de rendre double l'impression des
idées sur l'esprit^ en leur donnant à la fois une force physique et une force intellectuelle.
Il faut j dans les comparaisons y passer du proche au loin ^ de Tintérieur à l'extérieur, et du connu à l'inconnu. * Il ne suffit pas en effet qu'elles soient justes y il faut encore qu'elles soient claires y et elles ne peuvent le devenir que lorsque l'objet auquel on compare est plus familier^ plus apparent que l'objet comparé.
cvm.
La figure qui résulte du style y doit entrer dans l'esprit tout à coup y et tout entière y dès qu'elle est achevée. Ce qui en reste dans le livre, sans s'en détacher de lui-même, pour s'appliquer au souvenir, est un défaut, quelque limé que cela soit , et quelque achevé que cela paraisse d'abord.
Lorsqu'au lieu de substituer les images aux idées, on substitue les idées aux images , on embrouille son sujet, on obscurcit sa matière, on reiid moins clairvoyants l'esprit des autres et le sien.
ex.
Quand Timage masque l'objet , et que Ton fait de Tombre un corps ; quand l'expression plaît tellement qu'on ne tend plus à passer outre pour pénétrer jusqu'au sens; quand la figure enfin absorbe l'attention tout entière , on est arrêté en chemin , et la route est prise pour le gite j parce qu'un mauvais guide nous conduit.
On peut concevoir et s'expliquer par les images , mais non pas juger et conclure.
Le poli et le fini sont au style ce que le ver nis est aux tableaux ; ils le conservent^ le font durer, l'éternisent en quelque sorte.
On n'est correct qu'en corrrgeant.
* Le style recherché est bon , quand on le trouve ; mais j'aime mieux le style attendu.
La netteté , la propriété dans les termes , la clarté sont le naturel de la pensée. La trans^ parence est sa beauté. Il en résulte que , pour se montrer naturelle , il faut de l'art à la pen* sée. Il n'en faut pas au sentiment : il est chaleur, l'autre est lumière.
Souvent les pensées ne peuvent toucher l'esprit que par la pointe des paroles.
Les tournures ingénieuses de phrases dirigent et contiennent l'esprit.
Quand il y a du recherché dans un bon style, c'est plutôt un malheur qu'un défaut; car cela vient de ce que l'auteur n'a pas eu le temps ou la bonne fortune de trouver ce qu'il cherchait. Ce n*est pas le goût qui lui a manqué, mais le succès.
11 y a tel écrivain dont on pourrait dire qu'il écrit à petits plis.
Le tour antithétique , énigmatique , recherché, est indispensable au raccourci dont on est obligé d'user, quand on veut faire tenir sa pensée , son humeur ou son sentiment , dans un espace trop borné de paroles et de temps.
Ce tour est alors naturel , et sa nécessité en fait Texcuse et le mérite.
Les saillies naissent quelquefois parce que Tesprit , après avoir vu tous les côtés , saisit rapidement celui qu'il faut choisir, pour piquer la curiosité , et abandonne tous les autres à l'attention avertie. Elles sont la ressource des gens impatients d'être entendus, et qui veulent tout montrer, mais non pas tout dire. Elles naissent d'un grand besoin d'être compris , en s'expliquant très-vite. Leurs traits sont des aiguillons qui réveillent l'intelligence. Une sagacité extrême en donne le talent , parce qu'elle rend ce talent nécessaire.
Dans le style , le substantif est de nature et de nécessité , l'épithète de réflexion et d'orne-
ment. Il y a , dans l'emploi de l'un , quelque chose de sobre et de suffisant , et dans Tusage fréquent de l'autre , de la pompe , de l'ambition et du superflu. La simplicité, même celle qui est ornée , disparait , si les épithètes ne sont pas rares et clairsemées. Les écrivains qui en font abus n'ont rien ou ne montrent rien qui ne soit vêtu. On ne trouve chez eux que de l'éclat ; aucune nature ne s'y rencontre dans sa propre sincérité. Us teignent tout des couleurs naturelles à leur esprit ; proprio fucata succo depromunt.
Un assez bon nombre de nos poètes ayant écrit en prose, le style ordinaire en a reçu un éclat et des hardiesses qu'il n'aurait point eus sans eux. Peut-être aussi quelques prosateurs nés poètes , sans naître versificateurs , ont-ils contribué à parer notre langue, jusque dans ses familiarités, de ces richesses et de celte pompe qui avaient été jusque-là le partage exclusif de l'idiome poétique. La Grèce et Rome eurent également sans doute des prosateurs nés poètes , Platon , Tacite et quelques autres. Mais ils étaient poètes par l'extase , tandis que les modernes le sont par