‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 3)Chapitre 10 sur 31 · CXXIV · texte numérisé non relu

CXXIV

Comme il y a des vers qui se rapprochent de la prose ^ il y a une prose qui peut se rapprocher des vers. Presque tout ce qui exprime un sentiment ou une opinion décidée y a quelque chose de métrique ou de mesuré. Ce genre ne tient pas à l'art ^ mais à l'influence, à la domination du caractère sur le talent.

Quand la pensée fait le mètre , il faut le laisser subsister , et il y a quelquefois , dans tel écrivain , des phrases qui ne sont insupportables que parce que sa pensée faisant le mètre, sa diction ne le fait pas.

* Il faut aux phrases leur nombre , leur mesure et leur poids. Ces conditions réunies font seules un ensemble parfait.

Lorsque le langage, dans les livres, n'a pas

(le pompe ou d'haimonie ^ et souvent il ne doit point en avoir , il faut qu'il ait au moins du mouv^nent ou de la cadence ^ de Tonction ou de l'abandon, de Tépanchem^it ou du flottant y comme les nuages dans le cid.

Le style qui sent l'encre , c'est-à-dire , celui qu'on n'a jamais que la plume à la main , se compose de mots qui paraîtraient étranges , hors du discours où ils sont contenus ^ et qui n'existant point dans le monde y ne se trouvent que dans les livres y et n'ont d'util lité que par l'encliainement. Ces mots n'ont pas naturellement d'accès dans la mémoire y parce qu'elle aime la netteté , et que demiclairs et demi-obscurs, ils n'y porteraient qu'un nuage » une figure informe. Comme ils sont nés de l'écritoire , leur seul terrain est le papier. Il faut qu'il y ait, dans notre langage écrit, de la voix, de l'àme, de l'espace, du grand air , des mots qui subsistent tout seuls, et qui portent avec eux leur place.

Pour que la beauté ait le mérite de la dissonance y il faut qu'elle soit employée par un

homme qui connaît l'harmonie y et qui y pense en la fuyant ; comme il faut , pour le mérite de la caricature^ qu'elle soit traitée par un homme qui a en lui le type du grand y et qui y pense en s'en écartant.

Pour conserver aux pensées et aux phrases^ dans l'enchaînement du discours^ leur liberté, leur air dégagé et mobile^ il faut donner à chacune son orbite et son disque y son étendue et ses limites. Il faut que la phrase soit semblable à la pensée y c'est-à-*dire , qu'elle n'en excède pas les dimensions , qu'elle n'en altère point la forme y qu'enfin elle ne reste en deçà y et n'aille au delà d'aucun de ses termes. C'est la rondeur du sens, dans les mots et dans les incises, qui fait le vers de la pensée. Cette rondeur s'acquiert quand les pensées et les mots ont longtemps roulé dans la mémoire.

Achever sa pensée ! cela est long , cela est rare , cela cause un plaisir extrême ; car les pensées achevées entrent aisément dans les esprits ; elles n'ont pas même besoin d'être

belles pour plaire ; il leur suffit d'être finies. La situation de l'âme qui les a eues se communique aux autres âmes , et y transporte son repos.

TITRE XXIÏÏ.

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