VI
La nature a fait deux sortes d'esprits excellents, les uns pour produiie de belles pensées ou de belles actions, et les autres pour les admirer.
Le ciel accorde rarement aux mêmes h<^mmes le don de bien penser*, de bien <lireei de bien agir en toutes choses.
vrri.
Cluupie espril a sa lie.
i. Il
Avoir un bon esprit et un mauvais cerveau : cela est assez commun parmi les délicats.
Les esprits délicats sont tous des esprits nés sublimes , mais qui n'ont pas pu prendre l'essor, parce que ou des organes trop faibles , ou une santé trop variée , ou de trop molles habitudes ont retenu leurs élans.
Génies gras, ne méprisez pas les maigres !
Il y a une faiblesse de corps qui procède de la force de l'esprit, et une faiblesse d'esprit qui vient de la force du corps.
L'esprit a de la force, tant qu'on a la force de se plaindre de sa fa i 1)1 esse.
Certains esprits , pour faire éclater leur feu , ont besoin d'être contenus et comme captivés
ig;{
par un sujet fixe et un temps court. Ils éclatent alors et s'élancent par jets, sembla! >les à ces vins qui ne pétillent et ne montrent leur feu que lorsque , renfermée en un petit espace et contenue entre les parois d'une bouteille , leur fermentation se concentre et prend une vivacité que plus de liberté anéantirait.
Il est des esprits légers, mais qui n'ont pas de légères opinions; leurs doctrines et leuis • vertus les rendent giaves , quand il le faut. Il y a , au contraire, des esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines très-ftitiles, et alors tout est perdu.
Quelque légèreté entre toujours dans les natures excellentes, et conmie elles ont des ailes pour s'élever, elles en ont aussi pour s'égarei'.
Ce qu'on appelle légèreté d'esprit n'est quelquefois qu'une apparence produite par la facilité de ses mouvements ; une légèreté d'évolutions , fort différente de la légèreté datlenlion et de jugement.
le.'.
Il y a des hommes qui n'ont tout leur esprit que lorsqu'ils sont de bonne humeur , et d'autres que lorsqu'ils sont tristes.
Les uns ne peuvent trouver d'activité que dans le repos, et les autres de repos que dans le mouvement.
* Il est des esprits aventuriers qui n'attendent et ne reçoivent leurs idées que du hasard.
Les espi'its qui ne se reposent jamais, sont sujets à beaucoup d'écarts.
Comme il y a des hommes (jui ont plus de mémoii'e que de jugement , il y en a qui ont , en quelque soite, plus de pensées que d'esprit ; aussi ne peuvent-ils ni \os atteler ni les mener. D'autres n'ont pas assez de pensées pour leur esprit : il dépérit d'ennui , s'il n'est égayé par des bagatelles. D'autres enfin ont trop de peu-
st'es puni" leur âge el pour leui' sanlé, et elles les tourmenlenl .
Les uns se déclament leurs pensées , d'autres se les récitent, et d'autres se les chantent. Quelques-uns ne font que se les raconter, se les lire ou se les parler.
La raison est abeille, et l'on n'exige d'elle que son produit ; son utilité lui tient lieu de beauté. Mais l'esprit n'est qu'un papillon, et un esprit sans agrément est comme un papillon sans (couleurs : il ne cause aucun plaisir.
On n'est jamais médiocic quand on a beaucoup de bon sens et beaucoup de bons sentiments c
11 y a des esprits creux et sonores , où les pensées retentissent comme dans un instrument. Il en est d'autres dont la solidité est plane, et où la pensée la plus harmonieuse ne produit «pie l'effet d'un coup de marteau.
XXYII.
Se mêler des pelils objets comme des grands, être propre et prêt aux uns comme aux autres, n'est pas faiblesse et petitesse, mais capacité et sultisance.
Il y a des esprits naturellement éclairés , ou pénétrants par leur nature , qui ont beaucoup d'évidences qu'ils n'ont pas l'aisonnées et ne pourraient pas raisonner.
Les uns passent par les belles idées , et les autres y séjournent; ceux-ci sont les plus lieureux ; mais les premiers sont les plus grands.
Il ne faut laisser son espiit se leposer que dans des idées heureuses, satisfaisantes ou parfaites. Les idées heureuses! On les a (juand on les attend, et (ju'on est propre à les recevoii*.
deux qui ont refusé à leur espril des jkmisées graves , tombent dans les i«l(''es sombres.
Ce qui ne donne à l'esprit que du mouvement, nous rend actifs et nous fait écrire. Mais ce qui lui donne de la lumière et du bonheur, ne nous rend que méditatifs.
Les esprits pénétrants dépassent les préliminaires : ils ne s'arrêtent pas sur le bord des (jnestions et n'y arrêtent personne.
Il est des esprits dont on peut dire : il y lait clair, et d'autres, seulement: il y fait chaud. 11 y a beaucoup de chaleur où il y a beaucoup de mouvement , et beaucoup de lumière où il y a beaucoup de sérénité; sans la sérénité, point de lumière.
* Il est des esprits tellement chauds que leurs pensées s'exhalent en fumée et se consument en eux dès le moment qu'elles s'y forment.
Être éclairé , c'est un grantl mot ! 11 y a cei-
laiiis lioiiinit'S qui so ciijieiil ('claiiés , [)aicc' qu'ils sont décidés, prenant ainsi la conviction pour la vérité , et la forte conception pour l'intelligence. Il en est d'autres qui , parce qu'ils savent tous les mots, croient savoir toutes les vérités. Mais qui est-ce qui est éclairé de cette lumière éternelle qui s'attache aux parois du cerveau , et rend éteinellement lumineux les esprits où elle est entrée, et les objets qu'elle a touchés?
XXXYIl.
Il y a des ceiveaux lumineux, des tètes propres à recevoir, à retenir et à transmettre la lumière; elles rayonnent de toutes parts, elles éclairent; mais là se teimine leur action. Il est nécessaire d'y joindre celle d'agents secondaires, pour lui donner de l'elTicacité. C'est ainsi que le soleil fait éclore, mais ne cultive lien.
11 est des tètes qui n'ont point de fenêtres et que le jour ne peut fiappci- d'en haut. Rien n'y vicîil du côté du rie).
Celui qui a de l'imagination sans érudition , a des ailes et n'a pas de pieds.
Il est des hommes qui , lorsqu'ils tiennent quelque discours ou forment quelque jugement, regardent dans leur tête , au lieu de regarder dans Dieu, dans leur âme, dans leur conscience, dans le fond des choses. On leconnaît cette habitude de leur esprit à la contenance qu'ils prennent et à la direction de leurs yeux.
Les esprits faux sont ceux qui n'ont pas le sentiment du vrai, et qui en ont les définitions; (|ui regardent dans leur cerveau, au lieu de regarder devant leurs yeux; qui consultent, dans leurs délibérations, les idées qu'ils ont des ( hoses, et non les choses elles-mêmes.
La fausseté d'espiit vient < l'une fausseté de <(eur; elle provient de ce qu'on a secrètement pour but son opinion pi'opre, el Jiou l'opinion vraie. L'espril faux csl (aux eu (oui , conniir
lin (i3il louche regarde toujours de travers. Mais on peut se tromper une l'ois, cent fois, sans avoir l'esprit faux. On n'a point l'esprit faux quand on l'a sincère.
* 11 y a dans certains esprits un noyau d'erreur qui attire et assimile tout à lui-même.
XLIY.
* Quelquefois de grands esprits sont pourtant des esprits faux. Ce sont des boussoles bien construites, mais dont les aiguilles, égarées par l'intluence de quelque corps environnant, se détournent toujours du nord.
11 est des personnes qui ont beaucoup de raison dans l'esprit, mais qui n'en ont pas dans la vie ; d'autres , au contraire , en ont beaucoup dans la vie, et n'en ont pas dans l'esprit.
Les gens d'esprit traitent souvent les affaires comme les ignorants tiaitenl les livres : ils n'y entendent rien.
Si les hommes à imagination sont quelquefois dupes des apparences, les esprits froids le sont aussi souvent de leurs combinaisons.
Donnez aux esprits froids, aux esprits lourds des doctrines subtiles et délicates, et vous verrez l'étrange abus qu'ils en feront. Jetez quelques vives lumières dans un esprit naturellement ténébreux , et vous verrez à quel point il les obscurcira. Ses ténèbres n'en deviendront que plus palpables, le chaos succédera à la nuit.
A ces esprits lourds qui vous gênent pai* leur poids et leur immobihté , qu'on ne peut faire voler ni nager, car ils ne savent point s'aider, qui vous serrent de près et vous entraînent, combien je préfère ceux qui aiment à se livrer aux évolutions des oiseaux, à s'élever, à planer, à s'égarer, à fendre l'air, pour revenir à un point fixe , solide et précis !
Avoir fortement des idées, ce n'est rien;
riiijporlanl est cravoir des idées Toiles, c'eslà-dire où il y ait une grande force de vérité. Or, ia vérité et sa force ne dépendent point de la tète d'un homme. On appelle un homme foit celui qui tient tète aux objections; mais ce n'est là qu'une force d'attitude. Un trait obtus, lancé d'une main foite, peut frapper fortement, parce que Ton va du corps au corps ; mais de forts poumons et un fort entêtement ne donneront point de viaie efficacité à une idée faible fortement dite, parce que l'esprit seul va à l'esprit.
Ce n'est pas une tête forte , mais une raison folle qu'il faut honorer dans les autres et désirer pour soi. Souvent ce (pi'on appelle une tête forte n'est qu'une forte déraison.
LU
L'esprit dur est un marteau qui ne sait que briser. La dureté d'esprit n'est pas quelquefois moins funeste et moins odieuse que la dureté de cœur.
un.
On est ferme \y.\r principes, et têtu par l<'i)i-
17:i pérameiU. Le lèlii osl celui dont les organes, quand ils ont une fois pris un pli , n'en peuvent plus ou n'en peuvent de longtemps pren- <lre un autre.
La (orre de cervelle fait les entêtés, et la force d'esprit les caiactères fermes.
Il est des esprits semblables à ces mijoirs convexes ou concaves, qui représentent les objets tels qu'ils les reçoivent, mais qui ne les reçoivent jamais tels qu'ils sont.
LYI.
Les esprits ardents ont quelque chose (rmi peu fou, et les esprits froids quelque chose d'un peu stupide.
Peu d'esprits sont spacieux ; peu même oui une place vide et offrent quelque point vacaïu. Presque tous ont des capacités étroites et occupées par quelque savoir qui les bouche. Pour jouir de lui-même et en laisser jouir les autres, il faut (ju'un espiit s<' conserve toujours
plus grand que ses propres pensées , et , pour cela, qu'il leur donne une forme ployante, aisée à resserrer, à étendre , propre enfin à en maintenir la flexibilité naturelle. Tous ces esprits à vues courtes voient clair dans leurs petites idées, et ne voient rien dans celles d'autrui. Esprits de nuit et de ténèbres, ils son! semblables à ces mauvais yeux qui voient d(i près ce cpii est obscui', et qui, de loin, ne peuvent rien apercevoir de ce qui est clair.
Il y a des esprits fatigués , qui vont l'amble et le traquenard; mais leui* allure ne déplaît pas à tous les goiits.