DE M. J. JOUBERT
On trouve dans la correspondance de M. de Chateaubriand , pendant son voyage en Italie , trois lettres adressées à M. Joubert, son ami, « homme d'un esprit rare », ajoute en note l'illustre écrivain; « d'une âme supérieure X et bienveillante, d'un commerce sûr et charmant, d'un « talent qui lui aurait donné une réputation méritée, s'il « n'avait voulu cacher sa vie ; homme ravi trop tôt à sa « famille , à la société choisie dont il était le lien ; homme « de qui la mort a laissé dans mon existence un de ces « vides que font les années, et qu'elles ne réparent « point. >■>
Longtemps avant que ces lignes fussent écrites, M. de Fontanes , demandant à ses dieux pénates d'écarter de
son manoir les visiteurs importuns et les insipides rimcurs, s'était écrié :
< Mais si Joubert, ami fidèle
« Que depuis trente ans je chéris ,
« Des cœurs vrais le plus vrai modèle ,
• Vers mes champs accourt de Paris,
• Qu'on ouvre ! j'aime sa présence; t De la paix et de l'espérance
« 11 a toujours les yeux sereins
• Que de fois sa douce éloquence
« Apaisa mes plus noirs chagrins ! »
Là ne se bornaient pas les amitiés illustres que M. Joubert comptait dans la vie. Autour de lui se pressaient une foule d'écrivains ou d'hommes de goût qui venaient puiser dans sa parole féconde des inspirations ou des conseils. Les femmes les plus distinguées de son temps entretenaient avec lui un commerce que n'interrompaient ni ses longs séjours en province, ni les langueurs d'une santé défaillante. On ne rencontre pas un esprit de cette portée sans lui supposer la force de produire un beau livre, ce témoignage suprême de Ihumaine puissance. Ceux qui connaissaient M. Joubert prévoyaient donc et voulaient pour lui l'avenir littéraire auquel , pour sa part, il ne paraissait pas songer. M. deFontancs lui écrivait en 1 803 :
« Vous êtes dans la solitude , mon bon ami ; rien ne « vous distrait. Je vous exhorte à écrire tous les soirs, en (( rentrant , les méditations de votre journée. Vous choi- « sirez , au bout de queUpie temps , dans ces fantaisies « de votre pensée , et vous serez surpris d'avoir fait . " presque a votre insu , un fort bel ouvrage. Profitez de '« mon ronseil ; re travail ne sera pas pénible et sera
« glorieux. Il l'aul laisser quelque trace de sou passage « et remplir sa uiission. »
Presque dans le mèuie temps, M. Mole soupçounail que cette tâche était plus avancée que M. de Fonlanes ne le pensait.
« Il y a dans votre tête, et peut-être dans vos pa- « piers, « inandail-il à M. Joubert, « un volume com- « posé d'un bout à l'autre des pensées les plus rares, des « vues les plus ingénieuses et les plus étendues , expri- « mécs dans les tours les plus heureux. J'ai juré de l'en « faire sortir : ce sera le meilleur de mes ouvrages , et il « aura pour moi le mérite de satisfaire à la fois mon « cœur et mon esprit. C'est dans le sens le plus littéral « que je le dis : je répondrais de tirer des papiers de la « malle le plus excellent et le plus goùlé des volumes. »
Quel était donc cet homme que les plus beaux esprits de son siècle entouraient dune aflcction si vive , d'une admiration si désintéressée? N'avait-il , en effet, laissé sur la terre que les vestiges inaperçus d'un talent ignoré? Conlident inactif des travaux de ses amis , était-il destiné à ne vivre , dans la mémoire du monde , que par les souvenirs échappés à leur plume? Ou bien la malle mystérieuse dont parlait M. Mole devait-elle laisser échapper un jour les trésors devinés par cette jeune et noble intelligence?
Le livre que je publie répond à ces questions.
Cependant, quand une œuvre pareille est jetée dans le domaine littéraire, le public a le besoin et le droit d'en savoir l'histoire, d'en connaître l'auteur. C'est donc un devoir de dire ici la vie et les travaux de M Joubert. Malheureusement ce récit , (pii demanderait une plume
habile , échoit à un hoiiime livre dès sa jeunesse aux Iravaux sévères de ladministration des armées , et ([ui n'aborde qu'en tremblant la tâche inaccoutumée que le sort lui confie. N'importe : il cherchera sa force dans son dévouement; les souvenirs du foyer lui viendront en aide , et , s'il s'égare sur la route ou la parcourt d'un pas mal assuré, il puisera son excuse dans le culte domesticjue dont la mémoire de M. Joubert est entourée , et qui commande k sa famille ce pieux et dernier hommage.
Joseph Joubert naquit, le 6 mai 1754 , à Montignac , petite ville du Périgord , où son père exerçait la profession de médecin. C'était le premier fruit d'une union qui allait être féconde. Sa naissance fut suivie, en effet, de celle de sept autres enfants , et son éducation dut se ressentir de la gêne qu'apportait, dans une fortune étroite , la survenance de tant de puînés. Nous n'avons, au surplus, d'autres détails sur les premières années de sa vie que ceux qu'il a donnés lui-même dans sa correspondance. Il rend grâces au ciel « d'avoir été un enfant « doux » , et raconte , avec une naïveté sous laquelle on sent des larmes , l'amour passionné qu'il avait pour sa mère , femme d'un mérite éminent , qui , à défaut d'autres richesses, avait du moins donné à ses enfants celles du bon conseil et du bon exemple.
A quatorze ans, il avait appris tout ce qu on jwuvait apprendre alors dans une petite ville du Périgord. 11 partit bientôt pour Toulouse , dans le dessein d'y étudier le droit et de se consacrer ensuite au barreau. Mais il ne larda guère à reconnaître <iue son instruction classi(jue (•lait fort incomplète, et (|ue l'étude austère des lois répondait mal aux besoins de sa vive imagination. Son goùl
pour les travaux lilteraires l'avait rapprocln; de quelques pères de la Doctrine chrétienne chargés de la direction du collège de Toulouse. Habiles comme les jésuites, leurs prédécesseurs , à démêler dans la foule les jeunes gens |)ropres à honorer la congrégation , les bons pères savaient, comme les jésuites , les attirer à eux par de riantes espérances. M. Joubert ne résista pas h celles qui s'offraient à lui. La certitude d'échapper à l'isolement et au besoin , la sécurité de l'avenir, une existence commode mêlée de loisirs et d'étude , tout le séduisit. Il entra donc dans la Doctrine , et , sans prononcer de vœux , sans aliéner par conséquent sa liberté , il y resta jusqu'à l'âge de vingt-deux ans , disciple chéri de ses maîtres et maître chéri de ses disciples. Les jeunes doctrinaires , en effet , chargés , à leur début , du professorat des basses classes de latinité , suivaient simultanément les leçons des vieux pères qui , blanchis dans l'étude , avaient pénétré avant eux les secrets de l'antiquité grecque et latine. Professeurs le matin , ils redevenaient le soir écoliers , double rôle à la fois profitable aux élèves et aux maîtres , et qui pourrait expliquer, en partie du moins, le long succès des congrégations enseignantes.
Cependant M. Joubert n'avait pu supporter, sans en souffrir, les fatigues de l'enseignement. Sa constitution délicate répondait mal à l'ardeur de son zèle, et, après quelques hésitations, il reconnut qu'il y avait pour lui nécessité de songer au repos. Ce fut à Montignac , près de sa famille, qu'il alla le chercher. Les années 1776 et 1777 qu'il y passa ne furent pas perdues pour la culture de son esprit ; il les employa . non seulement à approfondir ce qu'il avait appris chez les doctrinaires, mais à
aciiuorir uue coonaissaQce plus étendue de l'antiquité, en pratiquant ceux des auteurs anciens qui restent habiluelloment en dehors des études classiques. Déjà d'ailleurs s'était manifesté en lui , non pas précisément le besoin d'écrire , mais celui de résumer en sentences brèves et limpides le résultat de ses réflexions ou de ses lectures. C'est , en cflet , à partir de 1774 que commence l'espèce de journal où sont consignées ses pensées. La persistance avec laquelle il l'a poursuivi , durant cinquante ans, au travers des agitations du temps et des phases de la bonne ou de la mauvaise fortune , démontre qu'en l'écrivant il obéissait à un besoin , je dirais presque à la loi de son intelligence. Je reviendrai bientôt, au surplus, sur cette partie de ses travaux , l'un des plus étranges monuments peut-être de notre littérature. Suivons d'abord les événements de sa vie , événements modestes , il est vrai , peu propres à causer de vives émotions , mais où se rencontre l'intérêt calme et doux qui , pour les âmes littéraires , s'attache à l'intimité d'un écrivain érainent.
M. Joubert était trop jeune et trop curieux de savoir j)Our qu'une retraite silencieuse , au fond de la province, put longtemps lui suffire. Pendant son séjour à Toulouse, ville studieuse et lettrée , il avait goûté le charme de la vie intellectuelle vers laquelle ses instincts l'entraînaient. Dans les heures de loisir ([ue les travaux de l'enseignement lui laissaient, il avait coutume de fréquenter les bibliothèques ; il rerherchail avidement le commerce des hommes instruits; cnlin , quelques maisons honorables , celle , entre autres, de M. le baron de Falguière, dont je l'ai vu dcjjuis protéger le pelit-lils, M. le baron d André, aujonrd luii pnMuier secrétaire d'ambassade à Turin.
s étaient empressées d'accueillir un jeune homme qui alliait à la candeur de l'âge un esprit déjà plein de culture et d'urbanité. Montignac, il faut bien l'avouer, ne lui ofl'rait pas les mêmes ressources. Sans doute son cœur éprouvait de douces joies près d'une mère qu'il chérissait; mais il fallait à son esprit des aliments qui devenaient de jour en jour plus rares. Il n'avait pas tardé à s'apercevoir que les interlocuteurs manquaient aux entretiens littéraires; les petites bibliothèques du lieu s'étaient promptement épuisées sous ses mains , et , aux regrets de la vie qu'il venait de quitter, se mêlait une ambition dont nous avons tous été agités , nous qui avons passé notre jeunesse dans la province , l'ambition de connaître Paris. Lk, en effet, le domaine des lettres s'était fort agrandi. Ce n'était plus la terre écartée où quelques hommes timides venaient laborieusement tracer leur sillon , se croyant assez honorés quand un regard tombant d'en haut daignait encourager leur effort, et ne songeant guère à confondre les choses de l'esprit avec celles du pouvoir. La littérature avait fait irruption dans le sanctuaire et dans les conseils ; elle régnait dans les salons , et la société tout entière s'abandonnait avec sécurité à un progrès qui semblait n'être que l'avénemcnt de Tintelligence , tant il était empreint encore datticisme et de sérénité. M. Joubert aspirait impatiemment , non pas sans doute à prendre sa part du triomphe, il y avait en lui trop de modestie et de retenue , mais à connaître les écrivains qui exerçaient tant d'influence sur son pays, à écouter de près ces bruits , ces conversations des salons dont il u avait entendu jusque-là (pie le retentis-^ sèment lointain.
(loimiic loules les provinces où s'élail maintenue linégalilé des partages , le Périgord avait l'antique coutume (ienvoyer une partie de ses fils chercher fortune au dehors. Les emplois dans l'armée , les bénéfices ecclésiastiques, Icscharges de judicatureou'de finances ouvraient leurs largesses à une foule de familles bourgeoises ou titrées. Une émigration incessante peuplait Paris et la province de ces enfants du Midi qui , pleins de vivacité et d'adresse , se pressaient aux avenues du pouvoir, y pénétraient en s'entr'aidant l'un l'autre , et souvent , dans leurs vieux jours , rapportaient au foyer natal quelque fortune amassée, un blason conquis , l'élégance du monde ou de la cour. M. Joubert n'en demandait pas tant ; il ne voulait (jue voir, apprendre, connaître, et, certain de trouver partout des compatriotes qui lui serviraient, sinon d'appuis , au moins d'introducteurs , il vint à Paris vers le commencement de 1778.
Son premier soin fut d'y rechercher la société des gens de lettres; tentative heureuse, car, au bout de peu de mois , il connaissait Marmontel , Laharpe , d'Alembcrt. Bientôt même il était admis dans la familiarité de Diderot, qui tenait encore à Paris le sceptre de la conversation. C'était. débuter par les grandes entrées. Ses relations avec les chefs des encyclopédistes ne nous sont connues (jue par les récits quil en faisait quelquefois et par des notes retrouvées dans ses cahiers. Il n'avait pu entendre , sans en être profondément remue», la parole (le Diderot, cet homme étrange chez qui la conviction semblait s'allier au sophisme, la folie à l'éloquence, le cynisme à la bonhomie. Il étudiait les arts pour être digne de lui parler de ses Salotfi^: il s'occupait des ([ues-
lions sociales , aliu de s'elcvcr à lui par im aiilre côle ; peu à peu , enfin , pour le suivre , il se laissait aller, du moins il s'en accuse, à renlraîncnicnt du (lot philosophique. Il était difficile , on le comprend , qu'un jcuno homme récemment arrivé de la province et tombé , par une bonne fortune inattendue , dans cette enivrante atmosphère , se garantît complètement des séductions qui subjuguaient une société déjà blasée. N'était-il pas à cet âge où , pour peu qu'on relâche les rênes , l'esprit s'échappe en courses folles sans se détourner des obstacles, sans respecter les barrières? Diderot, d'ailleurs, l'accueillait avec bonté ; il lui ouvrait de toutes parts des vues nouvelles, l'encourageait dans ses travaux, et ne dédaignait pas de proposer à son ardeur impatiente certains sujets d'ouvrages dont je retrouve , dans le journal du néophyte , les traces abandonnées. C'étaient de ces aperçus fugitifs que la magie du grand causeur avait su revêtir de formes précises et douer d'une réalité saisissante. Plein de confiance eu la parole du maître , le disciple ébloui se mettait à l'œuvre; mais les lignes délicates d'un dessin improvisé ne tardaient guère à s'effacer sous le travail , et les éclairs du premier jet à s'éteindre dans la réflexion. Dupe de son illusion, cependant, M. Joubert imputait à sa propre impuissance des mécomi)tes dont il eût pu rejeter la faute sur la stérilité des sujets. Ce n'est que plus tard , au souvenir des efforts tentés par sa jeunesse pour donner l'être à je ne sais quels traités sur les perspectives de V esprit, sur la bienveillance universelle , ou sur quelques autres thèmes tout aussi vagues , que , découvrant son erreur, il put i\ la fin s'écrier : « C'est la matière qui manquait , et je ne sus pas le
X voir ! » Conibion d honinies de lettres, avant de rencontrer l'idée que devait féconder leur génie, se sont égarés comme lui à la poursuite de feux follets décevants et insaisissables !
Ainsi trompé sur la valeur des données littéraires de Diderot , ne se méprenait-il pas également en attribuant à ses doctrines philosophiques plus d'influence qu'elles n'en exerçaient réellement sur son esprit? Il est au moins permis de le croire. On comprend très-bien, en effet, qu'il s'abandonnât un moment aux séductions d'une société dont l'intelligence hardie, renversant les matériaux du vieux monde , se mettait bravement à reconstruire un monde nouveau. Il y avait, dans cette lutte de l'esprit d'une époque contre l'esprit des siècles passés, quelque chose d'audacieux et de puissant qui ne pouvait manquer d'échauffer, au moins à la surface , une imagination curieuse de mouvement et de nouveauté. Mais d'où vient que le journal de M. Joubert, confident habituel de ses pensées les plus intimes, laisse à peine découvrir le vestige des opinions qu'il s'est reproché plus tard d'avoir partagées? D'où vient qu'au milieu des aperçus de toute nature qui s'y trouvent jetés pêle-mêle et à la hâte, on rencontre d'innombrables sentences dignes de l'école du Portique ou do l'école des Pères, et presque aucune de celles qui composaient le symbole de la pléiade philosophique? (le recueil où, sous des formes diverses, sont fidèlement consignées les impressions reçues pendant une longue vie, aurait-il été épuré dans les derniers temps? L'auteur aurait-il fait disparaître les passages où dominaient des principes (pii n'étaient plus les siens? En présence des manuscrits qu'il a liiisses. une telle supposition ne sau-
rail èlre admise. Il y a là tant de précipilalion el de désordre , tant de négligences et de conlradiclious , qu'il est impossible , en y jetant les yeux , de s'arrêter à la pensée d'une révision ultérieure.
Quoi qu'il en soit, M. Joubert s'accuse, et peut-être n'est-ce point à moi de lui donner un démenti. Admettons donc que, dans un jour d'abandon, il a touché du bout des lèvres la coupe où s'abreuvaient ses amis. Mais si sa sérénité n'en a point été troublée , si les germes renfermés en son âme ne se sont point desséchés à ce contact , si sa pensée est demeurée chaste et pieuse , et qu'en passant au milieu des erreurs du temps il ait appris à mieux aimer les vérités éternelles, qu'importe qu'il se soit assis un moment au banquet de la philosophie? Nous tous qui n'avons vécu que des restes tombés de la table , en serions-nous sortis , comme lui , avec la parole libre, l'esprit ferme et le cœur droit ?
Il trouvait, au surplus, dans l'étude un puissant préservatif contre tous les entraînements. Au milieu du tumulte de Paris, il ne mettait pas en oubli les écrivains de l'antiquité, délices de sa jeunesse, et son bonheur était grand lorsque, dans le monde littéraire , il rencontrait des hommes qui les aimaient et savaient les comprendre comme lui. C'est ainsi qu'il s'était rapproché d'un jeune écrivain dont le début récent et plein d éclat semblait promettre à la France un grand poëtc de plus. Recherché par lui , M. de Fontanes n'avait pas tardé à reconnaître le prix de son commerce. Aussi bientôt s'était formée entre eux une de ces amitiés vivaces et fécondes qu'alimentent et resserrent chaque jour, à défaut des souvenirs de lenfance, l'échange d'ahondantes idées
cl les sympalhit's de riiUelligcnce. Ktaienl-ec pourlant leurs ressemblances ou leurs conlrasles qui les réunissaient? Grande question qu'on retrouve au seuil de toutes les amitiés , et qui semble plus facile à poser qu'à résoudre. N'est-il pas permis de penser, néanmoins , qu'un sérieux attachement n'est possible, entre des hommes émineuts, ([uà la condition d'une certaine égalité de talents, établie par des compensations plutôt que par des rivalités, et d'une certaine différence dans les goûts, adoucie par une complaisance réciproque et une mutuelle admiration? Tels étaient, du moins, les caractères de celte intimité. Nourris de l'antiquité l'un et l'autre , ils la regardaient comme la plus noble expression de l'intelligence humaine, cl cherchaient ensemble à en retrouver les secrets , à en reproduire les merveilles. Mais , dans ce commun effort , ils s'animaient de sentiments divers. M. de Fontanes songeait à l'illustration que procurent les lettres , pendant que M. Joubert s'inquiétait de perfection bien plus que de gloire. Le premier étudiait les poêles , le second se sentait entraîné vers les philosophes . ou du moins il cherchait de la philosophie où son ami cherchait des vers. L'un , prenant l'antiquité par son côté le plus grave, en interrogeait l'expérience, en écoutait les leçons afin d'y conformer sa vie; l'autre en étudiait surtout les habitudes poéti(iues, les procédés et les délicatesses littéraires pour les approprier à ses œuvres. Tous deux , enfin , couraient dans la même lice, pleins d'émulation et de curiosité ; mais ils pouvaient s encourager de la voix et du regard , car ils tendaient vers un but différent et ne risquaienl point de se heurter dans la carrière.
Ils u riaient pas d'ailleurs toujours d accord sur le
mérite des livres et sur les rè'^los iW. la coniposilion littéraire, llcrilicr des doctrines du siècle de Louis XIV, M . de Fonlanos ne coiiipn^nait pas de plus l)i.'Ile j:;loiro (pie celle d'imilcr et de faire revivre ses grands éciivains, en demandant comme eux à la muse française de revêtir les couleurs des muscs grecque et latine. Pendant qu'il s'abandonnait avec confiance, civec paresse peut-être, à cette sorte d'inspiration d'emprunt , rellct un peu terne de l'éclat antique, ^\. Joubert se plaignait de ce que les écrivains montraient moins de spontanéité que de déférence aux modèles. Il voulait que toute œuvre de l'art oiïrît, comme les traits du visage humain, ce caractère distinct cl personnel qui sépare cha([uc individu des individus qui l'entourent. Dans le livre, cnlin, il cherchait l'homme et se détournait quand il ne le trouvait ])as.
Avec de telles réserves on devient un juge difficile ; aussi M. de Fontancs s'irritait-il souvent des froideurs (pi'opposait son ami à des admirations moins exigeantes. Je n'ai le droit d'en blâmer M. Joubert ni de l'en défendre; mais je me demande si tant de sévérité ne s'exi)li- (juerait pas par cette simple parole dite par lui quelques années plus tard, « qu'il faut éviter dans toutes les ope- « rations littéraires ce qui sépare l'esprit de lame. » L'esprit, il me semble, c'est quelque chose de palpable et (pii se trouve presque à la surlace. On le voit , on le louche, il se communique aisément. C'est lui (pii nous défraye dans les relations du monde, dans la conversalion , dans les affaires ; il suflit pour placer un homme trèshaut dans l'estime de son temps : il fait la forttme de beaucoup de livres , et j'en sais , même parmi les Ijuneux , (pii ne vivent (pie par lui. Mais i'àine, c'est la substance I ■>
divine un moment prêtée a la terre, éternel élément qui se laisse difticileinenl incorporer aux ouvrages des hommes, et qui leur connnunique , lorsqu'il s'y allache, une part de son immortalité. N'était-ce point là ce que M. Joubert cherchait dans les livres , non par exigence calculée et de propos prémédité , mais parce que ses sympathies se refusaient malgré lui aux écrivains que n'animait pas' ce souffle céleste , ou qui n'avaient pas su du moins le fil ire passer dans leur œuvre? M. de Fontanes peut-être se contentait a moins. Plus indulgent pour les autres et pour lui-même , il n'exigeait pas qu'au travers des jeux de l'esprit, de ses grâces ou de ses caprices, on entendit résonner sans cesse la voix profonde de l'âme , mêlant à chaque parole ses vibrations pénétrantes. Le marbre lui suffisait, quand l'élégance et la forme avaient été données ; son approbation n'attendait pas que la statue s'animât et frémît sous le ci.seau du Pygmalion.
Quoi qu'il en soit dc§ dissidences qui séparaient les deux amis, leur mutuelle estime se chargeait de les adoucir, et les fondait, si je puis dire, en nuances insensibles. M. .Toubert aimait les vers de M. de Fontanes plus que M. de Fontanes ne les aimait lui-même, et celui-ci, charmé, tout en le combattant . de la franchise et de roriginalilc de ses doctrines, y puisait des idées nouvelles qui devaient, mcmeàson insu, modifier plus tard les règles de sa critique. Ainsi , lorsqu'au début du siècle suivant, quelques esprits chagrins de l'aréopage académique attaquèrent si vivement l'auteur iïAlnla et des Martijrs , il en embrassa la défense avec une ardeur <|u'alimentaient moins encore peut-être ses sentiments pour la personne du grand écrivain que les perspectives plus larges, les
convictions plus libres que M. Jouberl avait des longtemps ouvertes ou préparées à son esprit. Bien plus, le temps n'était point éloigné où , par un de ces retours qui n'appartiennent qu'aux esprits sincères , M. de Fontanes devenait un des plus vifs admirateurs de Shakspearc, de Richardson, de lord Byron lui-même... Et qui pourrait aflirnier (jue, vers les dernières années de sa vie, quand ses amis lui reprochaient de négliger sa gloire , il n'y avait pas , dans cet abandon de la muse , un excès de sévérité pour lui-même, le découragement secret du génie et comme un de ces scrupules virgiliens qui vouent les épopées aux flammes?
Il n'avait pas toutefois cédé sans combattre aux influences qui devaient ainsi le modifier. Je retrouve, dans quelques lettres adressées par lui de Londres à son contradicteur, la trace de leurs débats. Conduit en Angleterre, vers la fin de 1785, par le projet, bientôt abandonné, d'une Revue littéraire qu'ils avaient espéré de fonder en commun, il gourmandait assez vivemenlM. Jouberl sur son goût pour les écrivains d'outre-Manche :
« Les idées changent étrangement quand on habite « Londres », lui écrivait-il. « Vous avez entendu dire « quelquefois que Richardson était moins admiré des « Anglais que de nous ; mais on est loin de vous avoir « tout appris. Le fait est que Richardson est à peine lu « aujourd'hui. On le trouve hors de nature, sans éloquence « et surchargé de longueurs. Paméla est dans le mépris; « Clémentine seule fiiit lire Grandisson , et Clarisse est u mise fort au-dessous de tous les romans de Fielding, « sans exception. Voilà la vérité; le contraire n'est que « mensonge. A Paris je n'oserais parler de ce que j'en-
' londs il Londres : on me prendrait infailliblement ponr « un homme de mauvaise foi. Sliakspcarc seul conserve « ses honneurs. Cependant les Ecossais n'ont pas pour « cet auteur la même vénération que les Anglais; ils se « rapprochent fort du goût français à cet égard. Les « descendants d'Ossian regardent un peu leurs vain- « queurs comme des barbares. Plusieurs gens d'esprit « d'Edimbourg m'ont parle en blasphémateurs de Shak- « spcarc ; mais ils ont tous ajouté qu'aucun d'eux ne « voudrait écrire publiquement ce qu'il pensait. Je n'ai « nul i ntérèt à vous tromper. Je me mets en garde contre « les fausses observations, et juscprà présent je pense « n'en avoir laissé entrer aucune dans ma tète. Cepeu- « dant, comme je ne veux pas vous donner plus de vé- « rites que n'en peut porter votre foi chancelante , je ne « vous dirai pas|que toutes les tragédies de Voltaire sont .< traduites et jouées souvent; que Mahomet, Alzire et « Tancrcdc ont été représentes depuis mon séjour en « cette ville; (jne Voltaire, comme j)Oëtc tragi(|ue et « comme historien, jouit de la plus grande célébrité. « J'attends que vous soyez plus fort pour vous mellre à « de si cruelles épreuves. »
11 n'attendait pas longtemps; car, quelques jours après, il lui écrivait encore : •
« La France a souvent averti les .\nglais du mérite de « leurs grands hommes, (^e n'est (ju'on 1712 que Shak- « speare a eu un monument à Westminster. Voltaire, qui « passe maintenant, chez (piehpies enthousiastes, pour « son détracteur, l'a véritablement plus loué dans ses 'c premières Lettres .^ur r.Vngleterre , ()ue milord Holing- '< liroke. que lonl Shaftesbury. ipie Dryden . Wallcr,
« Biakiiigliain , Ilochcslcr et tous les autres éorivaius
« du siècle de Charles 11 et de la reine Anne. Pope lui-
'< même , dans sa [jréface de l'édition de Shakspeare, met
« de grandes restrictions à ses éloges. Les critiques n'ont
« point été traduites dans la Préface des Préfaces de
« Letourneur. Je ne crois pas, au surplus, qu'il y ait
« rien de plus réjouissant par l'absurdité que cette Pré-
« face des Préfaces. Je ne connais que l'ouvrage du chc-
« valier de Cubières qui soit digne delui être comparé.
« Je m'amuse le soir avec un ministre écossais , homme
« d'esprit et même de génie, qui entend fort bien notre
« langue, à lire celte étrange traduction. 11 en rit comme
« un fou , et ne conçoit pas l'enthousiasme forcené de
« Letourneur, (jui admire obstinément tout ce qui est
« lionni, même en Angleterre. J'ai été obli|;é, pour sauver
« l'honneur du traducteur d'Ossian , de mettre ces éloges
« ridicules sur le compte de Catuelan.Cet estimable mi-
« nislrc, dont je vous porterai des vers, me dit souvent :
« Nous ne vaudrons rien en littérature tant que l'Angle-
« terre ne sera pas, sous ce rapport, une province de
« la France. » 11 croit, avec tout ce qui a ([uelque instruc-
« lion , que la renonunéc de Shakspeare ne lardera pas
« à décliner dans sa patrie. 11 m'a donne de bonnes rai-
« sons pour m'cxpliquer sa grande réputation , el je
« m'applaudis d'en avoir deviné plusieurs
« Voilà des vérités dures. Qu'y pui.s-je faire? Je sais
« admirer ce qui le mérite dans la littérature anglaise ;
« mais je vous avoue fjue votre Shakspeare me fait lare-
« menl plaisir. Dans l'efrervescence de la i)rcmiére jeu-
« nesse , j'ai [eu la plus grande admiration pour les Soi-
« récs helvctienncs c[ \'An 2440; aujourd'hui (|uc mes
« idées sont mûres , je vous dirai en conscreuce qu'il ne
• faudrait, pour me punir, que me condamner à relire
• ces onvrages.
« Il y a mille choses que je vous écrirais, si je ne crai- « gnais de vous bouleverser lolaicmenl. Ma conclusion « est que le peuple anglais vaut moins de près que de
• loin. La patrie de l'imaginaliou est celle où vous êtes » né. Pour Dieu î ne calomniez point la France , à qui « vous pouvez faire tant d'honneur ! Lisez dorénavant « quelques pages de Shakspeare , et tout Athalie , toule « Zaïre, toute Mérope; félicitons-nous d'être nés sous « ce beau ciel, sur cette belle terre, parmi ces aimables
• habitants du premier royaume de l'Europe. »
Ces vives attaques contre la littérature anglaise bouleversaient-cllcs , en effet , les idées de M. Jouberl? Peutêtre sou admiration pour Shakspeare en était-elle intimidée, car il ne pouvait le lire que dans une traduction qu'on lui (lisait mauvaise ; mais assurément elles ne modifiaient pas son opinion sur les prodoctions de notre langue. li est, en cffcl^ deux manières de juger les livres. L'une consiste à connaître les règles posées par les maîtres , et à appliquer à chaque œuvre une mesure convenue, en dehors de laquelle toute approbation est refusée. L'autre s'occupe moins de la règle observée que du sentiment produit , ou plulùt elle cherche la règle dans le sentiment luj-inème. (lelle dernière, pleine de périls et pour les esprits vulgaire» et pour ceux qu'ont faussés ou de mauvaises passions ou df mauvaises doctrines, est le privilégia réservé aux intelligences d'élile (piaucune préoccupation n'égare. C'était celle de M. Joubert. Si les philosophes , SCS maîtres , n'avaient pu l'amener au dédain de
1 autorité religieuse ou politique, leurs enseignements du moins lui avaient laissé , du côté de l'art, une singulière indépendance. Il préférait de beaucoup, à cette sorte de critique officielle qui s'appuie aveuglément sur la tradition et l'autorité, la voix bien écoutée de ses impressions personnelles. La fibre littéraire était d'ailleurs chez lui si facilement émue, et son habileté était telle à en distinguer les plus légers frémissements , que M. deFontanes, après ces premières luttes , ne tarda guère k l'accepter comme le juge le plus consciencieux et le plus sur des travaux de Tintelligence.
L'amitié cependant ne se nourrit pas seulement de l'échange des idées. Il faut que les intérêts de la vie y trouvent leur compte aussi bien que ceux de l'esprit. Sans doute il n'est pas rare de rencontrer, dans la région des lettres , des hommes habiles à peindre toutes les passions, toutes les tendresses , et pourtant assez robustes , à l'endroit du cœur, pour n'en éprouver sérieusement aucune : sortes d'histrions qui ne quittent guère l'habit de parade pour le déshabillé de l'intimité , et qui , du théâtre où la foule les contemple, daignent rarement descendre aux faiblesses pratiques des afl'ections privées et des secrets dévouements. Peut-être, au surplus, littérairement parlant , ne faut-il pas s'en plaindre. 11 est des mouvements de l'âme qui ne peuvent être bien vus et bien décrits qu à distance, des émotions qui ne seraient fertiles qu'en lieux communs , si l'analyse n'avait plus de part à leur expression que le sentiment ; et il me semble qu'en ce cas l'écrivain a la main plus sûre en copiant ce qu'il voit qu'en montrant ce qu'il éprouve, comme le peintre réussit mieux il faire le portrait des autres que le sien. Mais l'âme de
M. Joiiliorl n'rlail jias à co point dégairwv l/irUérèl de SCS amis olail pour lui l'objet d une prcoccujjation constante, ('c n'était pas assez, à sou gré, que M. de Fontancs rit bien les vers et jui^eàt bien des livres; il s'inquiélail du bonheur de riiommc autant que de la gloire de l'écrivain. Ainsi que le rappelle cette strophe amicale que je citais en commençant , la sérénité de son âme temjîérait ce qu'avait d'un peu brusque el mobile l'humeur du poëte. Il savait des mots qui rendaient ses douleurs plus courtes , ses joies plus durables , cl bientôt l'occasion allait lui être donnée d'exercer sur son avenir une influence décisive.
Pendant l'été de 1788, un de ses parents, oflicier de cavalerie retiré du service, l'avait invité a venir passer (jucbiue temps à Yillcncuve-le-l\oi, petite ville de laBouri^ogne assise sur les bords de l'Yonne, et traversée par la route de Paris îi Lyon, (le voyage , accepté avec empressement, décida du sort des deux amis. C'était à Villeneuve , en eiïet , que M. Joubert devait se marier quelcpies années plus tard ; ce fui là (piavanl de songer à lui-nièmc, son amitié ingénieuse sut ménager à M. de l'onlanes les avantages d'une alliance honorable.
Deux dames de Lyon , madame deC"* el sa lille , voyageant à petites journées avec M. le baron de J***, vieux parent (pii les accompagnait à Paris, avaient été forcées de s'arrêter (piebpies jours ii Villeneuve. Le hasard fournit à M. Joubert l'occasion de les y voir. On abrège vol()nti(;rs les préliminaires, dans ces rencontres sur un terrain neutre, el la conliance, si (pielcpie synq>athie la pr()vu(]ue, s'établit d'autant |)lus \ile cpiOn a moins «le tenqis à perdre. Avec M. Joubert, la (onliance, c'é-
liiil [)res(iue rinlimilé. Charme tle la houle de la niere cl des grâces de la lille, inslriiil d'ailleurs de leur élat dans le monde , il juge (ju'il y a là j)Our M. de Fontanes un excellent parli, el jn-end la résolution de pousser hardiment dans cette voie. L'ahsence de toutes relations entre son ami et la famille au sein de laquelle il prétend l'introduire, la disproportion des fortunes, l'esprit trcsposilif du baron de J***, dont le sort de la jeune personne dépend : rien ne rarrètc. Après avoir, à la faveur d'une correspondance adroitement préparée , ouvert à M. de Fontanes l'entrée de la maison, il fait hahilemcnt valoir la distinction de sa naissance, l'éclat de son talent, les précieuses qualités .de son caractère. Si, dans le cours des négociations , la courtoisie du prétendant vient à languir, il l'excite et la réveille; si l'on se plaint de sa froideur, il l'excuse jusqu'à la foire aimer; et quand il ne reste plus à combattre que les calculs du vieux parent, qui, de Lyon où il avait ramené ses compagnes de voyage , faisait tète à toutes les tentatives , les lettres du négociateur deviennent si pressantes (lue la résistance chancelle el perd chaque jour du terrain. « Pla- « ton » , disait plus tard M. de Fontanes, lorsque cette correspondance lui fut connue, « Platon, écrivant pour « marier son disciple, n'aurait pu tenir un langage plus « persuasif et plus beau. » Tant d'eflbrts ne pouvaient demeurer stériles. M. de Fontanes leur dut hieulôl l'heureuse indéj)endance qui , en assurant le repos el la dignité de sa vie, devait permettre à son talent de se développer sans s'aigrir, et i)rései\er sa grandeur à venir des éblouissemenls que la fortune ajjporlc trop souvent avec elle.
Ce pelil roman par lettres , car tout s était passé sans que M. Joubert revînt à Paris , n'avait pas absorbé son attention jusqu'à l'empêcher de former à Villeneuve quelques relations étroites. Il quitta la Bourgogne, emportant (les regrets qui devaient l'y ramener plus tard. Peu s'en fallut cependant qu'à cette époque son existence ne prît un autre cours. On était en 1790. L'Assemblée constituante venait de modilier l'organisation judiciaire et d'y introduire les justices de paix , magistrature élective qui avait été accueillie en France avec un grand enthousiasme. Le choix de ces juges du foyer, abandonné aux justiciables eux-mêmes, semblait dans chaque canton d'une haute importance. Plus d'une ambition de localité briguait le suffrage délecteurs dont la ferveur encore vierge cherchait avant tout les plus capables et les plus dignes. A Montignac, leur choix se porta sur un homme qui n'y songeait guère. Malgré son éloigncment et son silence, M. Joubert fut élu. Ce témoignage spontané de la confiance de ses compatriotes vint le trouver à Paris. Il y avait reçu, peu de temps auparavant, la nouvelle de la mort de son père. Ses frères , poussés par le besoin de choisir un état, avaient successivement après lui quitté la maison paternelle, et, demeurée seule avec ses filles, sa mère avait besoin d'un appui. Il avait donc à remplir à la fois hs devoirs du fils et ceux du citoyen. C'était plus qu'il n'en fallait pour mettre fin à toute hésitation, et, laissant ses occupations littéraires pour des travaux plus graves, après douze années d'absence , il retourna en Périgord.
Il rapjmrtait dans son pays natal un esprit agrandi par la reflexion et le conunerce du monde. Aussi combien.
pour se nieltrii au niveau des fonctions nouvelles qui lui étaient échues , n'avait-il pas à descendre des hauteurs où s'était plu jusque là sa pensée ! Les affaires ont leur importance sans doute; elles tiennent une grande place dans la vie, et pèsent d'un poids considérable dans la balance des biens et des maux réservés aux sociétés et aux familles. Peut-être même les esprits qui savent s'y appliquer et les comprendre sont-ils plus précieux et plus rares qu'on ne l'imagine. Mais, quand elles ne touchent pas à de vastes intérêts, comme ceux des gouvernements ou des peuples , et que la politique ne les revêt pas de son manteau de pourpre et d'or, elles offrent peu d'attraits aux hommes qui ont plus vécu dans le domaine des idées que dans celui des faits. Habitués aux grandes évolutions de la pensée, aux splendides contemplations de la vérité et du beau , les philosophes et les poëtes , ces enfants du ciel , se trouvent à l'étroit dans la région où s'ébattent les passions subalternes de la terre : d'invincibles élans les portent et plus haut et plus loin. M. Joubert y résistait de son mieux. Il étudiait avec un soin poussé jusqu'au scrupule les causes déférées à son tribunal , les règlements ou les lois remis à sa défense. L'amour du devoir lui tenait lieu de vocation , et il était rare que les calculs de la cupidité , les ruses de la mauvaise foi ou l'obstination des plaideurs missent en défaut la perspicacité du juge ou l'habileté du conciliateur. Le souvenir de sa sollicitude et de ses succès vit encore à ^lontignac dans la mémoire des vieillards; mais cette mission de paix, (pielque habile qu'il fût à la remplir, n'en était pas moins une mission de contrainte et d'efforts. Aussi, quand, vers l'expiration
(ic.sdoii\ aimées que devait durer sa niayislralure, ses concitoyens vinrent une seconde fois lui offrir leurs suf- Irages , il crut avoir acquis le droit de s'y soustraire et déclina formellement l'honneur d'un nouveau mandat.
Pendant ces deux années, d'ailleurs, l'horizon politique s'était couvert de nuages chaque jour plus sombres ; le tonnerre grondait de toutes parts , et les rugissements de la tourmente ii l'entour de l'édilice social annonçaient à M. Joubert que les fonctions publiques , même les plus modestes et les plus calmes, ne tarderaient guère à devenir actives jusqu'à la violence. C'était pour lui le signal impérieux de la retraite. Il ne voulait plus qu'un abri d'où l'on put contempler lorage, quand, par une conjoncture imprévue, Villeneuve lui offrit l'asile qu'appelaient ses vœux.
Là vivait une de ces nobles filles qui , par une abnégation d'autant plus méritoire qu'elle est moins admirée du monde, consacrent à quelques devoirs de famille, mesurés en silence, et les belles années de leur jeunesse et le doux espoir de la maternité. Celle-ci s'était dévouée à l'éducation d'une nièce, privée de mère dès le berceau , et au soin d'une maison considérable où j)lusieurs de ses frères vivaient avec elle près de leur vieille mère infirme. Peut-être, au surplus, le sacrifice d'un avenir de femme lui avait -il peu coûté. La distinction de son esprit la mettait fort au-dessus des prétendants de petite ville qui pouvaient aspirer à sa maiu, cl un célibat utile, au milieu dètrcs ([u'elle chérissait, avait j)U lui send)ler préférable aux chaînes de quchjue établissement médiocre. Quoi (|uil en soit, sa ramille était une de celles oii M. .louberl avait rcru le
plus cordial accueil. Non-seulcmcnt ses (Vèrej; , qui étaient gens d'esprit , avaient su apprécier tout ce que valait un tel hôte; mais il s'était formé, entre elle et lui , une de ces liaisons pleines de charme (ju'épure déjà la maturité de làge, et que colorent pourtant les derniers reflets de la jeunesse.
Personne ne connaissait mieux que M. Joubert les secrets do- ce commerce à la fois tendre et pur. Il y portait la courtoisie élégante qui était un des privilèges de la société de son temps ; mais ses empressements s'alliaient à des habitudes de respect où se discernaient aisément les chastes influences de l'éducation maternelle. Son culte pour les femmes était désintéressé de tout calcul de vanité personnelle ou de secrets triomphes. Il les aimait pour elles-mêmes, et ne les croyait pas moins nécessaires aux plaisirs de l'esprit qu'aux félicités du cœur. Habile , dans les relations du monde , à féconder, même au fond des esprits inaclifs ou timides , les germes inertes de la pensée , et à les faire fleurir par une attention bienveillante, il aimait que, près de lui, chacun eût toute sa valeur et la sentit ; je ne sais même si son aimable industrie n'ajoutait pas sous ce rapport un peu d'illusion à la réalité. Mais c'était pour les femmes surtout qu'il se montrait prodigue de celte sorte de complaisance inspiratrice. Il se plaisait à interroger leur intelligence, à*encourager leurs idées, à ménager même aux plus réservées un rôle dans la conversation , ce concert de la parole où quehpic chose manf|uait, à son gré , quand des sons doux ne s'y mariaient point aux sons graves , des voix naïves aux voix savantes. Aussi , plus conliantes près de lui , les femmes se sentaient-elles i)lus
fortes cl devenaient-elles plus aimables. Parmi celles qui l'ont connu et qui lui survivent, il n'en est point qui ne se rappellent avec reconnaissance, j'ai presque dit avec attendrissement, les délices de son intimité. Qu'on juge des regrets qu'il avait dii laisser en Bourgogne, après un séjour dont aucune distraction n'était venue depuis effacer les souvenirs !
L'absence, qui dissout tant de liaisons éphémères, n'avait donc servi qu'à affermir celles qu'il y avait formées. Une correspondance active s'était établie entre Villeneuve et lui. Bientôt môme des lettres s'étaient succédé d'autant plus rapidement qu'on avait eu besoin de ses consolations. Deux fois déjà, depuis son départ, des pertes douloureuses avaient porté le deuil au sein de la famille dont je viens de parler, quand le frère aîné, qui en était le chef, fut enlevé par une mort soudaine. Il était entre pour une grande part dans les calculs d'avenir de sa sœur, et celle-ci, en le perdant, se voyait privée de l'objet le plus cher de son dévouement et du soutien sur lequel s'appuyait sa vie. Vainement, pour adoucir la douleur dont elle était accablée, M. Joubert appelait à, son aide toutes les puissances de la raison , tous les trésors de la philosophie : il avait affaire à un de ces caractères énergiques qui , s'alliant k une sensibilité profonde , alimentent les peines de l'àme aux sources mêmes de la volonté. Mais durant cette lutte inutile de consolations et de douleurs, de plaintes et de conseils, ils s'étaient, à leur insu, tous les deux engagés dans des voies nouvelles. La tendresse se glisse aisément sous les larmes , et ils ne tardèrent pas à s'apercevoir (pie, sans y songer, ils étaient devenus néces-
saires l'un à Taulrc. M. Jouberl le comprit le premier; il jupfca que, tôt ou tard, leur sotr devait s'unir, et coupant court , comme il convenait entre gens d'un âge mûr, aux lenteurs d'une recherche vulgaire , il offrit sa main , avec un si ferme propos de s'opiniàtrer qu'on n'eut garde de la refuser. Ce fut le 8 juin 1793, terrible époque, où l'incertitude du lendemain donnait hàle à chacun de mener à terme les résolutions du jour, que leur mariage fut célébré à Paris. Ils s'y étaient rendus de part et d'autre, pour éviter l'éclat incommode qui, dans les petites villes , s'attache d'ordinaire aux événements de cette nature ; mais leur séjour y fut de courte durée. Par une exception rare en ces temps désastreux , Villeneuve avait échappé aux passions qui remplissaient nos villes de troubles et de dangers. Il y avait tant de douceur dans les mœurs de ses habitants , tant de calme et de fraîcheur dans son riant paysage, qu'on eût dit une oasis de verdure et de paix, ouverte à la sérénité du philosophe. M. Joubcrt courut s'y enfermer avec sa compagne.
A peine se vit-il maître d'une situation qui assurait son repos , que, malgré les grands bruits qui grondaient autour de sa retraite, il se remit à la poursuite de la vérité et du beau, passion et rèvc de sa vie. Pour les découvrir, ne fût-ce, comme il le dit quelque part , « qu'en parcelles « menues ou en légères étincelles » , il ne craignait pas d'entreprendre les plus longues et souvent les plus arides lectures. Elles étaient pour lui un moyen d'arriver plutôt que de jouir, un chemin plutôt qu'un but. C'est ainsi qu'on le retrouve, à diverses époques, s'épuisant en d'immenses travaux pour recueillir un peu d'or dans les nombreux
liions nuvcrls il I invesligalinn liuiiiiiino. Il abonh; tour à tour les orateurs , les poêles, les philosophes, impalienl, comme il l'écrit un jour, « d'èlrc quille des opinions « d'autrui , de connaître ce qu'on a su et de pouvoir être « ignorant en toute sûreté de conscience. » A la bonne heure; mais il me semble qu'il cherchait encore autre chose. Il lui fallait plus d'espace qu'il n'en trouvait dans les livres ; son œil sondait de plus lointaines perspectives, et, s'il avait tant de hâte d'atteindre les limites où se sont arrêtées la poésie, la philosophie, la science humaine, c'est qu'il voulait, jiuiaginc, avoir le loisir cl le droit de regarder au delà.
Je l'avouerai, toutefois, il n'était pas entièrement désabusé des droits de l'imagination et du pouvoir de riiypolhèsc dans l'ordre des connaissances qui se sont peu à peu détachées du domaine de la philosophie antique pour former l'apanage de nos sciences diverses. A la suite de Platon, d'Âristote ou d'Erasme, son esprit curieux ne se refusait pas les excursions lointaines au travers des merveilles du monde et des mystères de la création. 11 aimait à parcourir ces grands espaces, abordant les éléments, le feu , la terre et le ciel et les eaux , sans trop s'embarrasser des outils de la science, sans charger son bagage de cornues ou d'équcrres , de télescopes ou de conqias. C'était alors surtout cpic, confiant aux libres élans de la conjecture, il sauimait d'une sorte d'humeur contre les i)rocé(lésrigounni\ de l'analyse moderne , et cherchait ([uerelle aux savants de lui gâter son univers par toutes sortes d'entraves mises aux allures des esprits voyageurs. On eût dit (pie, semblable ii ces (Irnlils (pii . tout en se soinniMIanl ii l'empire de
la croix, quand lo vrai Diou apparut au monde dans son austérité douce et nue , pleuraient en secret les poésies de rOlympc vaincu , il voulait , de sa main tendue en arrière , arrêter l'antiquité dans sa fuite , et s'attacher il sa robe pour ne la pas quitter.
Ces regrets cependant , celte haute contemplation ne l'arrachaient pas aux jouissances simples et paisibles du foyer. 11 savait allier la vie intérieure à la vie philosophique , le sentiment à la méditation. Son séjour à Villeneuve n'avait rien changé aux habitudes de la famille dans laquelle il venait d'entrer. Elle comptait seulement un frère de plus, frère qu'elle entourait d'une aflcction chaque jour plus vive, car il n'apportait dans la communauté que désintéressement, égalité d'humeur et bienveillante joie. Nul homme, en etîet, n'avait un commerce plus facile ; nul n'était plus doux et plus commode à ses amis. A celte époque surtout où son existence solitaire venait de finir el où l'avenir se montrait à lui .sous de riantes couleurs , sa faculté d'aimer el d'être heureux , faculté rare qu'il avait reçue du ciel à un merveilleux degré , débordait, si je puis dire, sur tout ce qui l'approchait , en tendres effusions et en caressantes paroles ; ce fui dans ce temps que prit naissance une des affections les plus vives qui aient charmé sa vie.
Dans un chàleau situé entre Yilleneuveel Sens, s'étaient réunies deux familles opulentes , celles de M. de Sérilly , trésorier général de l'extraordinaire des guerres et de M. de Monlmorin, ancien ministre des affaires étrangères. Elles avaient fui Paris , pour se soustraire aux dangers qui menaçaient alors tous les genres de supériorités 11 semblait qu'à la faveur d'une réclusion volontaire el I. 3
inolTensive, elles dussent être aisément oubliées ; mais la délation , ahjccle et vigilante esclave de la violence , eut bientôt découvert leur retraite. Klles furent <lénoncées au Comité de sûreté générale dont les i)ourvoyeurs ne tardèrent pas à se présentera Passy. Ils arrêtèrent tous les hôtes du château, n'éparp:nant que quehiues enfants en bas-àgc, et une jeune femme qui, malgré ses prières, ne put obtenir de partager le sort de ses proches. C'était madîimcdcBeaumont, fille dcM. deMontmorin. Elle était depu's longtemps souffrante; l'abattement, la pâleur empreinte sur son visage semblaient présager une lin prochaine, et les envoyés du Comité la repoussèrent comme une proie trop chétivc pour élrc oITertc à leurs maîtres. Bien que M. Joubcrt ne la connût point et n'en fût pas connu, profondément touché de son isolement et de ses douleurs, il courut lui oITrir quelques consolations. Ce fut devant la porte d'une chaumière , où de pauvres paysans l'avaient recueillie , après le désastre du château, (jucut lieu leur première entrevue, origine d'une intimité que la mort seule a pu rompre.
Madame de Bcaumont, après avoir subi fort jeune une de ces unions (pii gcàtent toute une vie, avait cherché quel ques dédommagements dans les lettres; non pas qu'elle eût songé à s'y faire un nom ; elle regardait, au contraire, ces deux vers de Lebrun :
« Voulez-vous ressembler aux Muses?
• Inspirez, mais n'^'erivcz pas »,
comme un beau conseil et une belle leçon donnés à
tout son sexe: mais douée d'un goûl ex(piis cl d'une ad-
iniiahle inUilligeiice, elle saisissait sans effort ce iju il \ avait de pins délicat dans les pensées, dans les mots, et y applaudissait avec une franchise pure des retours intéressés qui sont la condition tacite de tant d'éloges. Les esprits d'élite (|ui savent ainsi discerner les saveurs littéraires, sont le complément nécessaire de ceux qui savent les produire. Non-seulement ils les encouragent, mais ils les fécondent. Leur voix protectrice est comme une voix divine : elle enfante des prodiges. Aussi madame de Beaumont exerçait-elle, sans y prétendre, l'inlluence créatrice; dont parlait le poëte. Chénier avait écrit, dans son cabinet même, les pages dignes de Tacite qu'il nous a léguées; c'était près d'elle que plus tard M. de Chateaubriand devait rencontrer ses plus brillantes inspirations; madame de Staël interrogeait son goût avant celui du public; enlin, s'il est permis de rapprocher de ces noms illustres un nom modeste encore, M. Joubert trouvait d'inépuisables aliuieuls dans son commerce avec elle, et regrettait bientôt pour son jeune ami , M. Mole , les trésors de cette approbation féconde.
Il y avait bien chez madame de lîeaumonl une sorte de dédain négligent , sans apprêt , mais aussi sans contrainte, pour tout ce qui était vulgaire dans les choses ou parmi les hommes. Soit (pie le malheur eût désenchanté sa vie, soit qu'elle reçût de ses souiïrances l'avertissement silencieux qu'il faudrait de bonne heure quitter la terre, elle se défiait des affections humaines et se laissait aller, avec trop d'indifférence peut-être, au détachement du monde; mais sous cette enveloppe un peu froide , les ardeurs de son àme étaient promptes a ■^'éveiller pour loul ce <pij était noble , juste et bon ; peu
cnmc des poliles choses, elle se passionnait pour les grandes. « Elle aimait le mérite », au dire de M. Jouhcrt, « comme d'autres aiment la beauté », et dès qu'elle le rencontrait sur ses pas. elle s'y attachait avec une constance sur laquelle ni le temps, ni les événements ne pouvaient prévaloir.
C'était à cette promptitude à admirer, à cette fidélité dans ses affections, qu'un homme d'esprit, M. de Rulhière, faisait allusion, un jour que, renouvelant pour elle la galanterie jadis imaginée par lui pour madame d'Egraont, tille du maréchal de Richelieu, il lui annonçait l'envoi de son portrait et joignait à sa lettre un cachet où il avait fait graver un chêne avec cette devise : « Un rien m'agite, « et rien ne m'ébranle. »
En écrivant ces lignes, j'ai sous les yeux quelques lettres de madame de Bcaumont à M. Joubert oîi se montrent à la fois et son dévouement pour ses amis, et sa lutte mélancolique et gracieuse contre les rigueurs du sort.
« M. Desprez m'a dit hier, » lui écrivait-elle, « que « vous étiez bien mécontent de votre santé. Personne « assurément n'est plus en mesure que moi de vous « plaindre; mais n'est-ce pas un chagrin poignant de « penser qu'on ne peut ôtcr à ses amis la plus légère « douleur, môme en consentant à en être accablé , dùt- « on fléchir sous le poids! Au moins suis -je sûre que « vous avez du courjige, et cette pensée me console. « Quant à moi, je vous ferais pitié. J'ai retrouvé ma so- « litude avec humeur; je m'occupe avec dégoût; je me « j)romène sans plaisir ; je rêve sans charme, et je ne puis « trouver une idée consolante. Je sais bien que cet état « ne peut durer longtemps; mais la jeunesse se passe;
« les ressources s'enluieut, et il ne reste que des regrets. » Uu peu plus tard elle lui mandait : « J'ai retrouvé ici « d'anciennes lettres de vous qui me recommandent Fa- « mour du repos et de la solitude. Vous aviez raison, je le « sentais; mais j'étais alors indignede la solitude et inca- « pable du repos dont je sens tout le mérite aujourd'hui, « sans en excepter celui qui est voisin de l'anéantisse- « ment. Il me semble que je végète a.ssez bien , quoique « moins agréablement que les plantes qui m'environnent. « Beauchène vous dira que je suis engraissée ; j'en suis « moins sûre que lui , car ma santé ne me donne pas « toute satisfaction. J'ai pris de vous la mauvaise habi- « tude de ne digérer qu'en marchant ; mais , en mar- « chant , la rêverie est funeste ; il me faut donc , dans « mes promenades, m'accoster de M. Perron, me faire « ennuyer par le pauvre homme et le lui rendre. Je lui « adresse chaque soir les mêmes questions , et je reçois « les mêmes réponses que je n'écoute pas toujours jus- « qu'à, la fin. De son côté, régulièrement, aux mêmes « passages , il me raconte les mêmes histoires. A quel- « ques pas près , je me les annonce , sans jamais me « tromper d'une minute. Ce petit commerce, si propre à « reposer l'âme , l'esprit et l'imagination , ne me déplaît « pas toujours et me divertit quelquefois. C'eçt d'ailleurs « par régime ([ue je m'y livre ; mais je ne sais si le bon « M. Perron , qui n'a nullement besoin de régime, s'en « accommode également. Pour calmer mes remords , je « tâche de me persuader qu'il n'est pas bien sur de son « ennui et n'en est encore qu'au doute. «
Je ne parlerais pas des charmes extérieurs de madame deBeaumont,carcc n'était pas là ce que M. Joubert cher-
cluiil auprès dclle, si, inC'ine duns nos relalions les plus pures avec les l'emmes , ces avantages éphémères sem- ;•-./blaicnt n^;tre , à noire insu , une des causes des longs allachenicnts. La grâce de sa physionomie était duc, moins a la beauté de ses traits , qu'à l'expression d'intelligence cl de sentiment qui les animait. Son regard élail profond, vif et tendre; son sourire spirituel et doux, toute sa personne empreinte de délicatesse et d'élégance. M. Jouhcrt la comparait « k ces figures d'Herculanum qui coulent « sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un « corps. » Autant que j'en puis juger par un portrait d'elle, dû au pinceau de madame Lebrun, cl dont elle lit plus lard présent h notre famille, la comparaison n'était pas moins juste (|u'ingénieuse.
On n'aime pas faiblement ces êtres fragiles qui semblent n'être retenus dans la vie que par quelques liens prêts à se rompre. M. Jouberl ne larda i)as à l'éprouver. Sa correspondance renferme trop de témoignages de l'allection profonde qui l'unit à madame de Beaumonl, poui quejencme dispense pasd'en parler ici; mais je nesaurais manquer d'insister sur une observation (pii se rattache , si l'on peut dire, à l'Iiistoire de son esprit : c'est que, pendant tout le temps que dura sa liaison avec elle, c'est a-dire de 1.791 a IS03, épo(|ue de la mort de celte fcnune si digne de rcgrels, les cahiers où il inscrivait ses pen secs étaient |)lus vite remplis, |)lus frc(iuemment renou velés , plus remaniuables par le nombre, la fraîcheur la lincsse des aperçus. 11 semble qu'une source intarissable et nou\elle se fût ouverte devant lui . une de ces sources sacrées que l'anfujuilé avait placées au pied de I Iléli<on Madame de UcaumnnI était pour lui plus([u"iinr
iiniie : c clail sa muse. « Conlidciilc de mc> peiibees el de « mes erreurs, » secriail-il quand il I eul perdue, « de « mes travaux el de mes écarts , de mes témérités an- « ciennes et de ma sagesse tardive , à qui les dire désor- « mais? Vous étiez pour moi le public. »
Autour d'elle , il est vrai , s'était formé, dès son retour il Paris , un des petits cercles où s'assemblaient , vers la lin du siècle dernier, les débris échappés à la tourmente révolutionnaire. Cette réunion, peu nombreuse, se distinguait par une simplicité charmante On se réunissait chaque soir dans le salon de madame de Beaumont, sans autre dessein que celui de se voir, de causer, de se lélicilcr de vivre encore. Chacun y apportait le désir d'écouter plus que de se faire entendre , d'approuver plus que d'être applaudi. On n'avait là, en faveur ou à rencontre de personne, de ces partis pris qui font dégénérer les intimités en coteries. Il s'y dépensait beaucoup d'esprit, sans doute, car aucun des interlocuteurs n'avait aux mains la menue monnaie qui fait les frais de tant de conversations vulgaires ; mais on le dépensait sans prétentions, sans exigence, comme les princes répandent do l'or. « Paisible société, " disait plus tard M. Joubert, « oii « n'avait accès aucune des prétentions qui peuvent désu- « nir les hommes ; où la bonhomie s'unissait à la célé- « brité; où, sa.ns y penser, on se faisait une occupation « assidue de louer tout ce qui est louable , où l'on ne « songeait qu'à ce qui est beau ; paisible société dont <i les débris ne se réuniront jamais (jue |)our scntrelcnir ^■^ entre eux de celle (jui on était lo moud ol f|ui les avait « rassemblés. »
Jo voudrais nommer tous les mombros de rollo réunion
Iroj) toi dispersée. Les plus lideles eliiieiil MM. i*asquicr, Mole, de Vinlimille, Julien, Chèuedollé. Guéneau de Mussy, de Fontancs ; mesdames de Krudner, de Vintimillc, de Duras, de Lévis. Dans cet élégant cénacle, M. Joubcrt avait été bientôt distingué, et la bienveillance parfaite dont on l'honorait, les hautes relations qu'il trouvait ainsi l'occasion de former n'étaient pas sans intlueuce sur le progrès et l'élévation de ses idées. C'était, pourquoi le taire? une heureuse circonstance dans sa vie que cette familiarité par hasard établie entre lui et ce que Paris comptait encore de gens distingués par la naissance, la fortune, l'éducation et le bon goût. Les hommes assurément sont enfants de leurs œuvres ; mais , quelque doués qu'ils soient , ils doivent presque toujours h de fortuites rencontres une partie de leur dernière valeur. Ces bons hasards leur deviennent surtout profitables ({uand , placés au niveau de tous par les qualités de l'esprit , ils doivent à la modestie de leur caractère d'échapper aux jalousies, aux aigreurs, qui, dans de telles situations, altèrent ou corrompent eu secret de moins heureuses natures.
M. Joubert, au surplus, payait généreusement l'accueil <iu'il recevait chez madame de Beaumont. Il y availconduit M. de Fontanes, et il y introduisait M. de Chateaubriand. M. de Chateaubriand bieulùl devenu le dieu du temple.
Celait par M. de Fontanes qu'il l'avait connu. Ce dernier, comme on sait, réfugié en Angleterre au temps de la déportation, s'y était lié étroitement avec l'illustre écrivain. Frappés par la politique l'uu et l'autre , ces hommes de lettres éminenls s'occui)aient moins encore, sur la terre étrangère, de la politi(|ue (jue des lettres . et
M. Joubert, quoique absent, avait plus dune fois trouve |)lace dans leurs entretiens. Malgré l'heureuse compensation que l'exil venait de lui offrir, M. de Fontanes, en effet, n'avait garde d'oublier les entretiens interrompus de son plus ancien ami. « Si je suis la seconde personne, » lui écrivait M. de Chateaubriand, « à laquelle vous ayez « trouvé quelques rapports d'âme avec vous (l'autre per- « sonne était M. Joubert), vous êtes la première qui ayez « rempli toutes les conditions que je cherchais dans un « homme. » Mais dès qu'ils avaient pu se rejoindre en France, les deux compagnons d'exil étaient venus , un matin, chercher M. Joubert dans sa bibliothèque de la rue Saint-Honoré, et M. de Chateaubriand n'avait guère tardé à reconnaître qu'un autre homme se trouvait là (jui pouvait répoudre aussi aux exigences de l'amitié la plus difficile.
Cette bibliothèque, puisque j'en ai parlé, mérite que je m'y arrête un instant, car une grande partie de la vie de M. Joubert s'y est écoulée. Aussitôt que le retour de l'ordre le lui avait permis, il était venu s'établir à Paris, dans une maison possédée par la famille de sa femme , près du lieu où s'est ouvert depuis le passage Delorme. Là, tout au sommet, le plus haut qu'il avait pu, il avait fait disposer une galerie où, suivant son vœu, « beaucoup de ciel se mêlait à peu de terre. » C'était l'asile préparé à ses rêveries, le temple élevé. à ses écrivains chéris. Ou y trouvait peu d'ouvrages modernes ; mais les siècles de Louis XIV, d'Auguste et de Périclès y tenaient une grande place, à côté de lllistoire ecclésiasli([ue, de la Métaphysique, des Voyages et, ledirais-je, des Contes de fées, récits merveilleux et naïfs où sa raison aimait à se distraire. 11
ne fallait cliorcher la ni Voltaire, ni .1 -J Uoiisscau , ni les autres écrivains de l'école j)liiloso[)ln(inc , on y rencontrait , en revanche , toutes sortes d'éditions de Platon , d Homère . de Virj^ilc, d'Aristotc, de Plutarque, une foule de ces vieux livres où les xvr et xvii'= siècles ont recueilli les débris cpars de l'antiquité grecque ou romaine, cl les curiosités bibliographiques que recommandait (e double mérite de la rareté et de l'originalité. Sa passion pour les livres n'était pas celle du bibliomane qui, comme l'avare, amoncelle des trésors dont il ne sait point user. H lisait tout, et la plupart des volumes de sa bibliothèque portent encore les vestiges du passage de sa pensée : ce sont de petits signes dont j'ai vainement étudié le sens, une croix, un triangle, une fleur, un thyrse, une main, un soleil , vrais hiéroglyphes que lui seul savait comprendre et dont il a emporté la clef. Son heureuse mémoire cependant aurait \m se passer d'un tel secours. Il n'oubliait rien en elïet des choses (ju'il avait lues ; l'aspect seul du volume, un regard jeté sur la couverture , sur le titre, suflisaient pour réveiller tous ses souvenirs et renouveler soudainement ses impressions premières. C'était, de ses livres à lui , un commerce de tous les instants, une sorte de courant intellectuel presque ininterrompu. Ils ne renfermaient pas une bonne parole dont il ne leur tînt compte en passant, un mauvais propos dont il ne leur gardât rancune. Aussi etait-il devenu fort scru[)iileu\ dans le choix des volumes qu'il admettait sur ses rayons. Il avait grand soin de ne s'entourer (|ue d'ouvrages amis et i)roscrivail, comme un voisinage fâcheux, les auteurs (|iit blessaient sa pensée. Mais les autres, comme il les niniail ' .le me rapiirlle ii <'e ^^ujel, el Ion me pardonnera
(le redire la première visite que j eus riionnciir de lui (aire quelques années avant sa mort.
Mon père , son compatriote et presque son collègue , entretenait avec lui, de Bourges où le retenaient les fonctions du rectorat , une correspondance qui , engagée îi l'occasion de détails universitaires , était devenue peu à peu, comme il arrive entre gens de cœur et d'esprit, plus personnelle et plus intime. Souvent, quoicjue fort jeune alors, j'avais été frappé du style et de la forme des lettres de M. Joubcrt, lettres qu'au surplus, suivant le vœu trop bien exaucé de leur auteur, mon père éprouve aujourd'hui le regret de n'avoir pas conservées. Elles étaient écrites sur de grossier papier, et leurs caractères surannés me semblaient appartenir à un autre siècle. L'orlliograpbe même d'un grand noijibrc de mots , comme auctoritc . thrésors, maniiscripts, sentait son vieil homme; on eût dit d'un ancien attardé , fourvoyé au travers des âges.
Appelé cependant par la haute estime de M. Royer- (lollard aux fonctions d'inspecteur-général des éludes, mon père vint bientôt à Paris. Ses succès universitaires, l'aflectiou de M. de Fontanes et ([uelques voyages faits dans l'intervalle avaient achevé une liaison préparée par sa correspondance. Son premier soin, en arrivant, fut de nous présenter à M. Joubcrt.
Quoique souIVrant au moment de notre visite. celui-«i voulut nous recevoir, et madame Joubert nous introduisit près de lui. Tout me parut, dans son api)artcment. d'une remarquable simplicité. Le seul ornemejit «pi'on y dis liuguàt consistait en gravures françaises ou étrangères, dont le choix avait été évidenunent dicté par une prédi- Inlion décidéi' pour les scènes de famille, les sentiment^
religieux, la délicalesse et l'ingénuité des expressions.... Qui m'eiit dit qu'à ([uinze ans de là, uni à la famille de M. Joubert par les liens les plus étroits et les plus chers, j'habiterais à mon tour la modeste demeure où je venais de pénétrer eu étranger ; que le sort m'appellerait à recueillir, aux lieux oîi elles étaient écloses, les pensées de cet excellent homme ; que sa bibliothèque deviendrait la mienne ; que j'écrirais ces lignes obscures et sans valeur sur la table même où tant de perles étaient tombées de sa plume !
M. Joubert était assis dans son lit, à demi vêtu d'un spencer de soie, et entouré de livres. Il nous reçut avec cette bienveillance exquise dont on se sent flatté comme d'une distinction personnelle. Dès l'abord cependant une singularité m'avait frappé. Je l'avis vu quitter, à notre approche , un volume dont il était occupé, la main envepée dans un gant ciré, à polir la couverture. J'ai su depuis (|ue, lorsque sa santé ne lui permettait ni de monter à sa galerie, ni de se livrer aux travau^i de la pensée, il lui arrivait souvent de faire descendre quelques-uns de ses écrivains favoris , pour rendre à leur parure de ces petits soins humbles et naïfs où se laissait aller son amour pour eux. On concevra du reste le prix qu'il attachait à ses livres , en songeant que c'était peu à peu , sur des épargnes dont l'emploi était parfois contesté, et prcs(iue toujours après de longues recherches, qu'il les avait successivement acquis. La librairie d'alors n'offrait pas les richesses (ju'étale îiujourd'hui la nôtre. Les auteurs de (luchpie prix n'avaient point encore reçu les honneurs de ces réimpressions fécondes ([ui , sous des formes multiples, viennent, presque malgré nous, envahir nos rayons.
Il fallait cliercher les occasions cl les saisir. Or. pour M. Joubert, les occasions devenaient d'autant plus rares qu'il était curieux de livres peu répandus et délicat dans le choix des éditions. Tel volume avait été par lui vivement disputé à la chaleur des enchères ; tel autre, obstiné à ne se point montrer, s'était laissé chercher durant des mois entiers. Celui-ci provenait de quelque collection célèbre, celui-là avait appartenu à quelque homme fameux. A l'origine de chacun enfin se rattachaient des souvenirs de bonne fortune ou de labeur qui n'étaient pas sans charme. Il les aimait et du plaisir qu'ils lui causaient et de la peine qu'ils lui avaientcoùlée. — C'étaient d'ailleurs dçs serviteurs fidèles dont il n'invoquait jamais en vain l'assistance , de vieux amis qui , après avoir réjoui son âge mûr, étaient prêts à consoler sa vieillesse. Ils méritaient bien l'échange de quelques bons procédés.
Mais reprenons le récit de sa liaison avec M. de Chateaubriand , un moment interrompu par des détails d'intérieur et des souvenirs personnels que je n'ai pu écarter. M. Joubert confondit bientôt , dans une communauté d'affections, les deux écrivains que l'exil avait rapprochés, et que ne devait pas séparer plus tard la différence des opinions et des fortunes. A compter du jour où il connut M. de Chateaubriand , il y eut dans son existence un grand intérêt, une grande amitié de plus. Celait, je le remarque en passant, un singulier jeu du sort que cette rencontre, dans une intimité presque fraternelle de trois hommes qui , par des goûts et un génie divers, semblaient résumer, à la limite des deux siècles, les doctrines littéraires prêtes à se disputer l'empire. Pendant que, sous la main sans défiance de M. deFontanos,
les cordes un peu délcndues de la harpe aiili(jue jelaieul encore de gracieux sons, M Joubert rêvait je ne sais (juels accords plus nouveaux , noies vibrantes, voix intimes qui déjà nuirmuraicut confuses au scinde son jeune ami et devaient bientôt retentir avec tant de puissance (les temps, déjà loin du nôtre, étaient pour M. Joubert pleins de promesses et d'enchantements. Non-seulement il voyait, à la suite de tant d'orages, la terre et le ciel reprendre leur sérénité ; mais il assistait de très-près au travail de rénovation dans lequel une plume inspirée proparait aux lettres un rôle si considérable; sa biblio- Ihèque de la rue Saint- Honoré , la retraite de Villeneuve où il se plaisait à attirer ses amis , recevaient lour h, tour les prémices de ces pages éloquentes , k la fin devenues une des gloires de notre âge. Après les extases de l'inspiration, rien n'est plus ravissant, j'imagine, pour les esprits littéraires, (pie ces confidences du génie livrant son (iHivrc vierge aux premières caresses de l'admiration. M. Joubert en jouissait avec d'autant plus de complaisance qu'il y entrevoyait , et le triomphe de ses doctrines, et la grandeur prochaine de l'homme qu'il aimait. Ainsi croissait par la réflexion et par le sentiment cette affection à la fois philosophique et tendre qu'aiguisait peut-être encore un stimulant de plus , l'espèce de sollicitude paternelle (pi'aulorise envers le génie lui-même la priorité de l'âge et des travaux. Je me hâte de le dire , au surj)lus , il n'avait point aflaire à un ingrat. Si nul homme n'a plus aimé dans le sens sérieux et mâle que ce mol a perdu , nul n'a été plus aime cpie lui. Je voudrais ne pas laisser éteindre les souvenirs qu'on en garde autour de moi, car les exemples de ces amitiés désinléres-
sées deviennent plus précieux à recueillir, ii i)roi)orliuii qu'ils se montrent plus rares. Mais conimcnl raconter les détails d'une intimité que la mort a brisée? Heureusement aux témoignages répandus dans les œuvres de notre grand écrivain, il m'est permis d'en joindre un autre qui n'est pas , ce me semble , moins digne de survivre.
M. de Chateaubriand, se rendant à Rome, à une époque où il n'avait point encore visite M. Joubert dans sa retraite de Villeneuve, lui écrivait de Lyon une lettre pleine de détails sur la partie de la roule déjà parcourue «■ J'avais calculé qu'il ferait jour », lui disait-il, « lorsque « nous arriverions à Villeneuvc-sur-Yonne. Mon cher « Joubert, quelle fatalité 1 Je m'endors et ne me réveille « qu'à la porte de la ville. Il fait grand jour ; je demande « où est Villeneuve; je regarde derrière moi , et je vois « une jolie petite église; je descends et j'y cours. Je « cherche à découvrir voire rue; madame de Beaumont « me l'avait décrite : une petite rue en descend.ant à « droite. Je crois que je l'ai vue ; mais je n'en suis pas « bien silr; il n'est que quatre heures : le moyen d'é- « veiller mademoiselle Pial ! Je balance un moment, mais « enfin je renonce à ce pèlerinage. Qui m'aurait dit que. « dans celle petite ville, demeurerait un homme que j'ai- « merais tendrement, un homme rare dont le cœur est de « l'or , qui a autant d'esprit que les plus spirituels , et « qui a par-ci par-là du génie? Mon cher ami, je vous le « dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous : « il n'y a point d'homme d un commerce plus sur, plu? « doux et plus piquant que le vôtre, d'homme avec lequel « j'aimasse mieux passer ma vie Après cela, rengorgez-
« vous, cl convenez que je suis un grand homme. Mais « mangez du roast-becf cl buvez du vin de Porto; vous « avez besoin devons fortifier, mon cher enfant; il faut « faire vie ou feu qui dure, je ne sais lequel on dit; « mais cela veut dire qu'il faut vous conserver longtemps « et très-longtemps pour madame de Beaumont , pour « madame de Yintimille, pour M. Julien, pour M. Pas- « quicr, pour Chènedollé, pour ce misérable Fontanes, « et enfin pour moi ; c'est par politesse pour la société « que je me nomme le dernier. »
Je ne saurais me décider à en rester-là de cette lettre par hasard retrouvée. Elle contient encore quelques mots qui se rattachent de trop près à mon sujet , pour que je n'abuse pas de ma bonne fortune en les ritant.
« Au reste », ajoutait le noble voyageur, « je trouve « madame de Beaumont trop sévère. Les coteaux de Yil- « Icueuve sont, il est vrai, secs et pelés (1), mais ils « sont assez hauts et ont un faux air de montagnes qui « ne leur va pas mal. J'ai vu aussi certain bois dans « un enfoncement qui pourrait être produit parmi les 0 pièces du procès, sans compter les couchers du so- « leil, qui sont beaux , de l'aveu des deux parties. Je « n'ai vu qu'un soleil levant qui n'était pas merveilleux « à la vérité ; mais le matin n'est pas le soir, et je tiens « qu'à la brune, entre chien et loup, Villeneuve est un « très-joli pays; il y a des beautés qui , comme vous sa- « vez, ne supportent pas le grand jour. Franchement, je « vous aime encore mieux juché dans votre bil)li()thè([ue
(1) Cps fAtoaux n'avaiont pas à cotlc époque la verdure (|iii les pare aiijniinriiiii. A. J.
« de la lUf Sainl-Honore. que dans la p(^lile rue, en ■< descendant à droite , que j'ai vue à quatre heures du « matin. Je crains que le maire, s'il ma aperçu, n{\ « m'ait pris pour un anglais qui venait examiner les « lieux et peut-être sonder l'Yonne pour y conduire la « flotte de Nelson. »
A ce ton de plaisanterie charmante, ne semble-t-il pas qu'on aperçoive dans le lointain les premiers sourires de cette imagination devenue si pathétique et si grave en traversant les événements et les années? Il faut le dire pourtant , M. Joubert avait quelque part k la sérénité de son ami; car si, dans le commerce d'une correspondance intime, les lettres montrent celui qui les écrit, elles montrent aussi celui qui les inspire , l'un prenant toujours, ou par complaisance amie ou par imitation involontaire , quelques-unes des couleurs de l'autre. Or la gaîté. une gaîté spirituelle et modérée , formait un des traits saillants du caractère de M. Joubert. C'est à sa famille, surtout qu'il appartient d'en parler. Il n'était pas de ceux qui , réservan! toutes leurs grâces pour le dehors, n'apportent dans la vie commune que les caprices de leur humeur ou les langueurs de leur ennui. Personne n'observait plus à la lettre les préceptes qu'il a donnés, et qui, de sa part , étaient plutôt encore des résolutions que des conseils. Aimable avec les siens, autant au moins qu'avec les étrangers , il n'oubliait jamais , au milieu d'eux , qu'il faut, comme il le dit, « porter son velours en de- « dans et faire plaisir à toute heure. » Je ne crois pas même qu'il eût besoin d'efl'orts pour atteindre ce but. Les plus vulgaires travaux de la vie commune , les occupalions les plus simples , comme les amusements les plus I. i
uaïls, lui inspiraient naliirellenicnl la curiosité bienveillante qu'il a si bien décrite en parlant de la bonhomie , « celle enfance conservée , afl'ermie et développée , qui « ne refuse son intérêt à rien de ce qui occupe l'attention, « el son attention à rien de ce qui est innocent. » 11 était ingénieux à entretenir autour du foyer une joie douce, intime, sans éclats, ou, pour parler encore son langage, « un « perpétuel enchantement. >- Même sa sollicitude à cel égard ne se bornait pas aux membres de sa famille. Il aimait à n'être entouré que de visages contents; aussi, tout en conservant la dignité du patriarche, n'avail-il pas laissé s'élever chez lui ce nu«r de glace que des mœurs plus gourmées placent entre le serviteur et le maître. Il entendait la maison k la manière antique, ainsi ([ue son illustre ami semblait l'entendre lui-même, lorsque dans celte lettre , deux fois citée , et que je n'épuiserai pas, il ajoutait :
« Je me suis trouvé engagé dans les monticules du « Morvan, partie de jour el partie de nuit. Les oiseaux « chantaient de tous côtés , et j'ai entendu à la fois les « trois passagers du printemps , le coucou , la caille el le « rossignol. Un petitbout du croissant de la lune était dans « le ciel , tout justement pour m'empêcher de mentir ; car « je sens que si la lune n'avait pas été là, je l'aurais tou- « jours mise dans ma lettre, c'eut été à vous de me con- « vaincre de fausseté l'almanach à la main. Tandis que « je faisais un roman , Auguste dormait sur mon épaule. « Pauvre jeune homme! 11 va conunencer la vie sous les « auspices d'un maître dont les premiers jours n'ont été « protégés par personne; nul ne s'est chargé de me faire '.' voyager : mai.^ je n(; suis pas Auguste, et tout le monde
< n t'sl pas le lilk'iil de iiiadaine de Beaunioull... Sa- « vez-vous que j'eusse assez aimé autrefois à èlre « l'esclave d'un bon mallre? Je suis sûr que celle pro- « priété de l'homme sur l'homme devait établir parmi les « anciens des relations d'amour et d'intérêt que nous ne « connaissons plus. C'est pourquoi le mot domestique . « qui vient de domits , indiquait dans le serviteur une « partie de la maison, presqu'un membre de la famille. « Tout cela n'est pas bien fier ; mais je suis ennuyé de « courir toujours pour mon compte les chances de l;i « vie , et si quelqu'un voulait se charger de me nourrir . « de me vêtir et de m'aimer. cela me ferait grand K plaisir. »
Il y avait longtemps que chez lui M. Jouberl avait accepté ce rôle d'alïectueuse protection. Sans rompre de justes distances el sans donner à personne la fantaisie de les franchir , il se préoccupait volontiers des intérêts, des petits propos de ses gens. Volontiers il jetait au milieu d'eux de bonnes paroles qui les comblaient d'aise et d'encouragement. Parmi les solennités de famille dont il ue laissait guère échapper l'occasion , les bonnes fêtes étaient celles où de son salon , de son lit même , si la souffrance l'y retenait, il pouvait entendre les éclats un peu bruyants, mais reconnaissants et na'ifs, delà joie qu'il avait su leur ménager. Les inégalités de sa santé n'apportaient point en effet d'inégalité dans son humeur. S il ne pouvait écrire une lettre, soutenir une conversation un peu vive, mener à terme quelqu'une de ses hautes méditations, sans que d insurmontables accablements s'ensuivissent, son corps du moins éprouvait seul, après ces efforts , une doulonreu.se réaction. Ni l'activité de son es-
prit , ni la ihaloiir de son finie n'en étaient atteintes. Soit qui I acceptât une santé débile comme la condition nécessaire de l'exquise délicatesse de son organisation intolloctuellc; soit, ainsi que M. de Chateaubriand le lui écrivait un jour, « qu'il voulût voir l'enfer même du « bon côté » , il gardait jusque dans ses plus grands abattements sa bienveillance et sa sérénité. J'en rencontre un exemple qu'on me pardonnera de citer. Atteint d'une maladie grave , pendant l'été de 1810, il avait été forcé d'interrompre son journal; voici comment, lorsqu'il put le reprendre, il remplit la lacune cpii séparait les dates :
« Du jeudi 7 juin au jeudi 12 juillet : ma grande et « bonne maladie! Deo gratins! »
De pareils traits sont plus propres que mes paroles à poindre cette aménité singulière qui ne pouvait se démentir en face même de la souffrance II y avait la mieux que du stoïcisme , il me semble , plus même que de la résignation chrétienne, car on n'y saurait découvrir la préméditation d'aucun calcul ni l'indice d'aucun effort On dirait l'épanchemcnt continu dune âme d'où les pensées heureuses , les joies tendres et na'ives rayonnaient comme une auréole de douceur et de paix. C'est par là surtout que son souvenir est demeuré délicieux à sa famille et il ses amis. Combien de fois, dans la crainte que mon jugement ne s'égarât au milieu des influences du foyer, n'ai-je pas interrogé, avant d'écrire cette notice, les étrangers qui ont vécu dans son intimité! Je n'en ai point rencontré qui ne gardassent une sorte de culte pour sa mémoire et ne s'associassent à nos regrets avec une spontanéité dont la vive et sympathique expression m'a bien souvent louché. Qu'il me soit permis de dire ici
quelques mots de 1 un des hoinuies qui m'oul semble I a- \oir le mieux compris et le plus aime.
Parmi les personnes qui fréquentaient le salon de madame de Beaumont, j'ai nommé M. Mole. M. Mole, fort jeune encore, se distinguait par une maturité précoce. Son éducation venait de s'achever au milieu des grandes scènes de notre révolution, et aux leçons de l'histoire s'étaient joints pour lui les enseignements des faits contemporains. Il avait vu se dérouler le drame d'un œil plus ferme qu'il ne semblait appartenir à son âge et à sa condition. Je m'en étonne peu toutefois. Il me semble en effet que l'aristocratie française devait être, suivant son origine, différemment impressionnée par les modifications survenues dans notre ordre politique. Je comprends à merveille les regrets amers , la longue fidélité , la résistance même désespérée des familles qui devaient à l'alTection privée de nos rois leur nom , leurs honneurs, leurs richesses ; mais je conçois aussi que celles qui puisaient leur illustration dans les services rendus au pays plutôt qu'a la cour, acceptassent, avec moins de répugnance, des événements qui, d'ailleurs plus forts qu'elles, laissaient encore la France debout. C'est surtout par ces vieilles races patriciennes qui , à la tête des communes ou dans le sein des parlements , s'étaient signalées par une résistance séculaire aux désordres de l'administration et aux envahissements du pouvoir , que devait être jugée avec plus d'indulgence une révolution au travers de laquelle, malgré SCS écarts, malgré ses excès, on pouvait entrevoir l'ordre légal comme but suprême du public effort. Dominé plus qu'un autre par ces grands souvenirs de famille, M. Mole ne se croyait donc pas quitte envers le pnys. Il s'iniliait
eu silence , \ydï tle sérieuses éludes philosophiques , à la science du gouvernement des peuples, et, dès le coniinencement de ce siècle, il consignait dans un écrit célèbre le fruit de ses premières méditations. Il ne m'appartient pas d'examiner ici l'ouvrage qu'il fit paraître à cette époque sous le titre d'Essais de morale et de politique ; je n'en parle que parce que le manuscrit en fut par lui communiqué à M. Joubert. C'était un hommage rendu à la supériorité de cet esprit éminent , hommage dont le retour ne se fit pas attendre. Singulièrement frappé des efforts tentés par un si jeune homme pour rattacher les théories de la liberté aux observations d'une saine psychologie et aux grands principes de religion et de morale {|ue tant de nuages venaient d'obscurcir , AJ. Joubert paya de conseils utiles la confiance qui lui était donnée; mais comme il ne savait pas se livrer à demi, l'alîection vint bientôt à la suite des conseils. Il trouvait d'ailleurs chez M. Mole des qualités qu'il tenait en grande estime : de l'ardeur sans emportement, le culte sincère du devoir, et cette sorte d'austérité qui dénote la pureté de la jeunesse et présage l'incorruptibilité de l'âge mùr; il l'appelait « son Catonde vingt ans. «
A l'époque où celte liaison commençait, une peine profonde vinldésoler son àme. Madame deBeaumont, (jueses médecins avaient envoyée en Italie, ne larda pas a y succomber au mal sans remède dont elle était atteinte. Elle mourut à Rome, le 4 novembre 1803 ; cl pendant qu'une illustre amitié faisait graver sur sa tombe ce verset de Job souvent répété par elle : « Quare misera data est lux et « vita bis qui in amariludine animœ sunt? Pourquoi " la lumière a-l-elle été donnée au misérable el la vie ii
a ceux qui ont le cœur daus ramerlumeV .. pcndanl que les arts s'unissaient à la religion et k la poésie , pour la représenter couchée sur le marbre, et inditpiant du doigt, au-dessous du nom de ses proches, tombés sous la hache révolutionnaire, cette plainte suprême qu'elle avait acquis le droit de répéter après Rachel : Quia non siint , M. Joubert honora de bien des larmes les funérailles lointaines de l'amie qui lui avait été si chère. La nouvelle du triste évcnemenl lui était parvenue à Villeneuve , où il avait coutume de passer la belle saison; il y resta tout 1 hiver suivant, silencieux et comme enveloppé dans sa douleur.
Cependantun autre attachementsemblait destiné à remplir le vide que cette mort venait de laisser dans son existence. Madame de Vinlimille, avec laquelle il avait déjà commencé de se lier, ne pouvait pas sans doute lui faire oublier madame de Beaumont, car il cultivait ses souvenirs autant que ses amitiés; mais elle réussissait du moins à adoucir ses regrets en y mêlant une affection nouvelle. Une grande bonté de cœur s'unissait chez elle à un esprit très-orné, à un jugement plein de rectitude, et M. Joubert lui trouvait, pour les choses morales, la supériorité qui distinguait madame de Beaumont sous le rapport intellectuel . Il fautbien le rappeler d'ailleurs, quoique assurément madame de Yintimille fût une des femmes qui eussent le moins besoin d'indulgence, personne n'avait plus que lui le droit de dire : f Quand on aime, c'est le cœur qui juge »; ou de répéter ce mot singulier et charmant : « Quand mes « amis sont borgnes, je les regarde de profil, n Comme il lui fallait des tendresses entières, des admirations (juc rien ne vînt amoindrir ou contrariiM". il prêtait volontiers
aux personnes qu il aimait toul ce qui niunqiiail a leur perfection. Soit par l'effet de la bienveillance qui lui était naturelle, soit, ainsi qiril le disait encore, qu'il lui semblât nécessaire de savoir bravement « s'aveugler pour « le bonheur de la vie « , son imagination complaisante effaçait les aspérités de leur caractère , comblait les petites lacunes de leurs bonnes qualités , cl , une fois éprise |)ar un point , se laissait éprendre par tous, ainsi qu'un aimant flexible qui suivrait, en s'y attachant, les sinuosités d'une surface inégale. Il y avait d'ailleurs en son àme des trésors de sentiment, une surabondance d'idées dans son esprit, qui lui permettaient d'en céder ti mains pleines a ses amis : il se plaisait h. les enrichir de sou superflu.
Aussi , dès son retour à Paris, devint-il tout naturellement le centre de la société qui, naguère réunie près de madame de Beaumont, s'était, depuis sa mort, un moment dispersée. Son salon remplaça celui de la rue Neuve-du- Luxembourg. Bientôt même les soirées semblèrent trop courtes k ses amis; et, comme il restait d'ordinaire couché jusque vers trois heures de l'après-midi, son lit s'entoura d'auditeurs de plus en plus avides de l'entendre. Je n'essaierai pas de donner une idée du charme de sa parole; ce talent fugitif est un de ceux qui , toul en causant les émotions les plus vives , laissent les traces les moins saisissables [| résulte de je ne sais quel accord heureux entre l'esprit cl la personne, la voix et le regard , le geste et le mot, dont les secrètes harmonies s'évaporent comme des parfums ou des sons : on en jouit, mais on ne le peint pas. Malheureusement le causeur cédait avec un si facile abandon a rciilraîiiomenl (pril((»MimMni(pi;Mt.(pi'in(iuiéle gar-
(licuue de sa saule, madame Joubeilelail souveul lorcec de lui commander le silence, ou de défendre les approches de son appartement contre l'accès empressé de sos amis. Mais il s'offrait toujours quelque occasion , quelque prétexte d'échapper à celte surveillance. Les abattements revenaient alors , les douleurs de poitrine , les crachements de sang , et c'était à Villeneuve qu'il fallait aller chercher un peu de solitude et de repos. A Villeneuve pourtant d'autres travaux , d'autres soins attendaient M. Joubert. Un doux et perpétuel enthousiasme, cette ardeur sublime et cachée qu'il attribuait à quelques écrivains et dont il était plus qu'eux dominé, continuait de brûler en son âme ; le feu couvert succédait à la flamme ; la méditation remplaçait les causeries , et je ne sais si sa santé s'en trouvait beaucoup mieux. Il avait d'ailleurs il entretenir avec ses nombreux amis une correspondance qui devenait l'occasion de nouvelles fatigues, car sa plume , difficile à elle-même , manquait un peu de volubilité. Puis les jeunes ecclésiastiques du voisinage, attirés par l'hospitalité de la famille, venaient emprunter les livres d'une petite bibliothèque formée à leur intention , et aux livres il ne refusait guère de joindre le riche tribut de sa parole et de ses conseils. Puis enfin, quand il prolongeait trop son séjour en Bourgogne , « la petite « rue en descendant à droite » voyait arriver de Paris d'illustres visiteurs qui l'illuminaient tout à coup d'un éclat inaccoutumé. On n'échaj)pe pas à sa destinée; la sienne était de répandre la lumière, de se consumer en éclairant , et , quoi que fît madame .loubcrt , le flambeau ne s'éteignait pas.
Ainsi sccoulail (clIc i)rccieusc \ie. jiarlajree cnlrr l'a-
ris et la province , entre les méditations de la solitude et les délices de l'amitié, (juand la création de I Université vint, en 1809, imposer à M. Joubcrt des devoirs inattendus. On sait comment lempereur, habile, ainsi que tous les hommes puissants , à s'assimiler ce qui se rencontrait de puissant autour de lui , avait appelé M. de Fontaues à la tète de l'instruction publique. Modéré par principes et par position , car il était classique et gentilhomme, M. de Fontanes n'entendait pas faire à celte situation nouvelle le sacrifice de ses opinions et de ses amitiés. Le vulgaire ne comprend pas toujours la part (jue prennent les hommes émincnts aux vicissitudes de leur pays. Il est prompt à attribuer leurs démarches à je ne sais quels calculs d'ambition ou de cupidité qui flétrissent les meilleures actions et outragent les intentions les plus pures. Pour moi, je ne m'en cache point, j'ai plus de foi dans la dignité humaine , plus de respect pour les hautes intelligences. Il me semble que dans les temps d'agitation politique , alors que les destinées sociales sont livrées aux hasards de la discussion des partis , les esprits élevés se dérobent avec peine au mouvement imprimé il tous les esprits. Ils se passionnent aisément i)our la justice et la vérité , telles qu'elles leur apparaissent du moins: ils combattent pour elles; ils en font leur symbole, leuropinion, elquand, par leurs ellorts, le jour de la victoire arrive, c'est celte opinion triomphante qui les emporte avec elle au sommet. Tel était, je le croi.>î , le secret de la fortune de M. de Fontanes. Aussi prétendait-il , en se laissant aller à l'élévation (|ui lui était ofl'erte , ne point se séparer de ses amis . et . après avoir inscrit sur la liste des futurs collaboraleins du crand-niiiître les noms si-
iinilicatils de MM. de Bonald et de lieaussel , il se hàlail d'y joindre celui de M. Joubert. « Ce nom , disail-il à « l'empereur, est moins connu que les deux premiers . « et c'est cependant le choix auquel j'attache le plus d'im- « portance. M. Joubert, frère du procureur impérial de « Votre Majesté auprès du tribunal de première instance « de Paris , est mon ami depuis trente ans. C'est le com- « pagnon de ma vie , le confident de toutes mes pensées. « Son âme et son esprit sont de la plus haute élévation. « Je m'estimerai heureux si Votre Majesté veut m'accep- » ter pour sa caution. » Je cite cette note, par hasard retrouvée, comme un témoignage également honorable pour l'homme qui en était l'objet , pour celui qui gardait, au milieu même du triomphe , un tel souvenir de ses amitiés , pour le maître , enfin , qui savait entendre ce simple et noble langage. Du reste , c'était bien par la volonté spontanée du grand-maître que M. Joubert prenait rang parmi les inspecteurs généraux et dans le conseil de l'Université. Pour sa part, il n'y avait guère songé , occupé qu'il était de ses études chéries, de sa douce philosophie, des plaisirs simples et vrais qu'il s'était créés au sein de sa famille.
Mais aussitôt que, sans l'avoir désiré, il se vit pour la seconde fois appelé à des fonctions publiques, il y porta l'abnégation et l'ardeur inhérentes à sa nature. La gloire de son ami le plus cher lui paraissait d'ailleurs engagée dans le succès de l'administration à laquelle on venait de l'associer, et son amitié se croyait solidaire de tout ce qui allait être fait. Les fragments cpie j'ai pu recueillir de sa correspondance avec M. de Fontanes témoignent assez de sa sollicitude ii cet égard. Il entendait que le
jirand-inailrc fùl soigneux du corps euseijiiuuil comme uu père de famille ; qu il laissai une douce et longue mémoire de son passage, el que l'administrateur ne demeurât pas au-dessous du poète. Les petites leitres du matin, les longues causeries de la veillée n'avaient plus guère d'autre objet. Le zèle même pour la bonne direction de l'instruction publique allait si loin parfois, que, fatiguée un soir d'enseignement , de professeurs et de lycées , une femme dont l'esprit va de pair avec le nom , et à laquelle M. Joubert portait un vil attachement, M""' de Chateaubriand , s'écriait :
« L'cnmii naquit un jour de V Université. »
Mais la boutade n empêchait pas les deux interlocuteurs de poursuivre. Le grand-maître consultait incessamment son ami sur les hommes , sur les livres, sur les choses. 11 le contrariait bien quelquefois par l'adoption de mesures inattendues, car s'il lui était loisible, au salon , de spéculer librement, il avait bientôt, au palais, à compter avec un maître dont la politique ne s'accommodait pas toujours à la philosophie de M. Joubert ; mais il écoulait ce dernier du moins avec une déférence amie , et souvent il puisait dans son expérience el sa raison les forces dont il avait besoin pour l'action ou pour la résistance.
Cependant de i)lus longs séjours à Paris avaient étendu peu à peu le cercle des relations de M. Joubert. Non seulement il continuait de voir chacjue jour mesdames de Chateaubriand, de La Briclie, de Vintimille,deI)uras,deLévis ri 1rs mitres personnes tpi il a\iiil jadis rencontrées che/
iiKKhiiiH'tIf Bcauinoiit; mais il seliail ^uccossivemenl av(Mmesdames de Bressieux, de Valoiy, de Gonlaut, de (ihàtenay.avcc le bon M. de Clausel,dontIe tempérament religieux et contemplatif ne s'était point encore échauffé au\ ardeurs de la discussion parlementaire; avec M. deFéletz. (|ui se plaignait de lavoir connu trop tard, et dont il vanlait souvent l'ingénieuse polémique, l'atticisme et le sens exquis ; avec un de mes parents, le docte et pieux M. de Lacalprade , que je ne puis nommer sans que s'éveille en mon ànie un profond sentiment de reconnaissance ; avec M. l'abbé (iallard , M. l'abbé Cotteret , depuis évêquc de Beauvais, M. de Saint-Surin , M. de Bonald , M. le comte de Sèze , M. Romain de Sèze , son fils , et quelques autres hommes rangés dans la nuance d'opinions que la plupart de ces noms rappellent. Je ne crois pas toutefois qu'à l'époque de la restauration il ait bien sérieusement partagé les vivacités du cerclé qui l'entourait. Il jugeait fort sévèrement les maximes d'état de AI. de Bonald , ((uoiquil aimât beaucoup son caractère et sa personne ; il reprochait, avec une grâce channantc , à M. de Clausel de se laisser détourner, par les tourbillons du moment , de sa primitive et paciiique destination ; enlin , écrivant à un anglais de ses amis, M. Frisell, homme plein de science , que lui avait rendu cher un cœur excellent caché sous des dehors sévères, il disait, au sujet d'un des articles magistraux du Conservateur : « Il a fait ici beau- « coup de bruit , et peut-être beaucoup de bien ; mais « qui le sait ? « A ces indices, cl malgré quelques colères passagères dont je rencontre les traces (^à et là, il me .semble qu'il regardait un peu la politique comme audessous de lui (|iianl aux passions (ju'elle engendre,
comnu', au-dessus di-s hommes (juant aux règles éternelles et aux forces suprêmes qui la dominent. Il aimait à ne s'en point mêler, et s'irritait de voir à tant de gens la prétention contraire. ^lais son irritation était toute philosophique. Ces passions stériles , «ces voracités sans « proie » , ainsi ([u'il les avait cnergiquement signalées dans une k-llre à madame delîeaumont, étaient à ses yeux un mal digne de pitié , une sorte d'infirmité morale qu il fallait plaindre sans lui subordonner ses affections. Los siennes n'en éprouvaient point d'atteinte , et si quelques amis, comme son jeune parent M. Mérilhou , comme M. Mole, ou mon père lui-même, le visitaient plus rarement , moins altirés peut-être dans un salon qu'envahissaient , en ces derniers temps , des opinions qui . malgré l'exemple du maître, se montraient peu soucieuses de conciliation , il avait le rare bonheur d'arriver an •terme de la vie sans avoir perdu une des amitiés formées pendant la route.
Il me serait doux de m'étendre sur ces liaisons en de plus longs détails ; mais la publicité a des bornes qu'il faut savoir respecter : je ne veux pas exposer à l'indifférence de la foule des noms qui nous sont demeures chers , et je m'arrête, satisfait d'avoir pu montrer M. Joubcrt encore une fois entouré de ses plus illustres amis. Il m'a semblé que je le devais à plus d'un titre, car si c'a été la gloire de sa vie d'être aimé d'eux, un jour peutêtre ce sera une i)art de leur gloire d'avoir été aimés de lui. Pouvais-jc d ailleurs raconter une existence où les faiLs tiennent si peu de place , sans donner le premier rang aux affections qui l'ont occupée ? Homme de lettres, je mo serais avant tout efforcé de reconstruire par l'aiia-
lysc 1 liisloire de celU' haute inlelligeiu-e , j aurais insiste davantai,'e sur les inlluenccs qui l'ont dominée et sur celles qu'elle est destinée à répandre ; mais étranger, sinon par les goûts et les travaux de ma jeunesse , du moins par les devoirs qui sont survenus depuis , aux habitudes de la critique littéraire, j'ai dû me bornera retracer les souvenirs dont je vivais environné. Peut-être , pour un grand nombre d'esprits , ne me serai-je point assez éloigné du foyer ; peut-être aurai-je retenu l'attention sur des détails trop familiers , pour conserver quelque intérêt au dehors. Mon excuse se trouve dans l'œuvre même de M. Joubcrt. Parmi ceux ejui la liront , il en est sans doute qui ne verront qu'elle ; d'autres, plus curieux encore do beaux caractères que de belles pensées , voudront remonter de l'œuvre à l'écrivain. C est pour ces derniers surtout que j'écris, et j'espère qu'ils ne me sauront pas mauvais gré d'avoir aidé leur recherche en leur ouvrant l'intérieur môme de la famille de M. Joubert , seule retraite , après tout , où chaque caractère laisse échapper son dernier mot.
On a vu dans quelles circonstances s'était accompli son mariage. Ne trouvant plus de consolation à oflVir ii une grande douleur, il avait tendu sa main et on l'avait acceptée. Ainsi s'étaient rapprochés deux caractères que séparaient beaucoup de contrastes. Madame Joubert se distinguait par la fermeté de sa raison et la sagacité de son esprit; mais la tendresse de son àmc se déguisait sous une sorte de hrusquerie rendue piquante par la promptitudeetla netteté de tous ses jugements. On retrouvait en elle ([uelque chose de sa mère , « cette excellente femme (|ui . « .sous une écorce do rudosso lrès-roniar(|uablo. a\;iit le
'1 rœiir le plus compalissanl , les mains les plus libérales << avec l'air le plus négatif. » Pendant que M. Joubert, à Iravers les perspectives d'une imagination charmée, envisageait toutes choses au point de vue poétique, sa compagne, par une de ces bonnes fortunes qu'il faudrait souhaiter à tous les gens de lettres, s'attachait à ne considérer la vie que du côté pratique et journalier. De là s'élevaient entre eux des discussions fréquentes , et qui pourtant n'étaient pas sans grâce, tant ils y apportaient l'un et l'autre de sincérité et de tendresse mutuelle. Il y avait des jours d'ailleurs où , maîtresse d'elle-même comme toutes les femmes fortes, madame Joubert se plaisait à disputer avec son mari de complaisance et d'aimable abandon ; c'étaient ceux où la souffrance venait visiter quelqu'un des siens. Il fallait voir alors comme , près du patient, son œil se faisait serein . sa voix caressante et son propos encourageant. Il semblait qu'elle devînt plus heureuse en se sentant nécessaire, et quune occasion nouvelle offerte à son dévouement lui rendit les illusions d'une autre époque.
M. Joubert tarda peu à être père. Son journal dir?» mieux que moi la joie que cet événement jetait en sou ànie. Qu'on me [lermette d'en copier quelques lignes :
« 9 avril . Mon fils est né dans la nuit du 8 au 9, à deux « heures un quart après minuit. Qu'il .se souvienne un « jour des douleurs de sa mère !
« 10 avril. On a présenté l'enfant aux hommes publics « et l'on a fait constater aulhenliquemenl son existence. '< Au retour, il a été porté chez les amis et les voisins « curieux de le voir. Tous sans doute lui ont souhaite « des jours heureux. Qu'il soit bienveillant à son tour < et s'intéresse au bien des autres !
« H avril. J'ai pensé à mon propn^ honhoiir. a I état ' do calme el de paix de l'àme et du corps de la mère, k < la bonne el décente conformation de l'enfant , qui est '< un bien inappréciable. Quoique né d'une mère faible, « il est fort assez : sa constitution est saine : on l'cùl levé ' de terre à Lacédémone.
« Accouchement ne fut jamais plus heureux , ni allai- « temcnt moins difficile. Après tant de craintes si heu- *( rcusement démenties , je me suis dit : Réjouis-toi ; j'ai « gardé la maison et me suis promené dans le petit jar- « din pour me recueillir dans ma joie. »
Ce fils , objet de bien des espérances par les grâces de son premier âge et les succès de sa jeunesse , ne les avait pas toutes remplies. Quand le temps de la maturité était venu , il avait fallu combattre en lui, et l'on avait combattu vainement d inexplicables bizarreries , un éloignement singulier des voies communes , un dégoût insurmontable pour tout effort utile, toute occupation féconde. Ce n'était pas qu'il ne fût doué d'un esprit distingué, d'une instruction solide et d'un cœur excellent : (le vifs sentiments religieux le garantissaient d'ailleur.s des mauvaises passions et des écarts (pielles amènent: mais , frappé d'une sorte d'immobilité morale , il se dérobait, par une résistance inerte, et pourtant opiniâtre, aux soins que son père voulait prendre de ses relations et de son avenir. Dans cette lutte très-active d'un côté, toute passive de l'autre, ils s'obstinaient mutuellement , d'autant plus malheureux tous les deux que M. Joubert découvrait, dans lintelligence de .son iils, la promesse de tous les succès, et que la nature de celui-ci, plus puissante que ses résolutions, le retenait, comme une I. .')
(il)
main de fer, dans son inaction lalale. Kn éludianl plus tard ce caractère étrange , que je me sentais , au surplus, moins disposé à blâmer qu'à plaindre , je me suis demandé souvent s'il n'y avait pas en nous un secret ressort destiné à nous pousser à l'action , qui pouvait être détendu , irrégulicr dans son jeu , rebelle à nos volontés mêmes , cl qui , en laissant subsister virtuellement toutes nos belles dispositions , leur refusait le moyen de se réaliser dans la pratique. Telle était du moins cette organisation malheureuse. C'était là la douleur de M. Joubert, l'épine cachée sous sa couche. Tout le reste était bonheur autour de lui.
Peu d'années après son mariage , il était parvenu à fixer près de lui le plus jeune de ses frères (1) , en l'unissant à la nièce de sa femme. Ils ne formaient ensemble qu'une famille, vivant sous le même toit, réunie à la même table , et confondant , jusqu'à la fin , ses intérêts de fortune dans l'indivision des patrimoines. 11 ne m'est pas permis sans doute de parler avec une égale liberté des deux chefs de cette communauté où le sort m'a depuis donné place. L'un d'eux a disparu ; l'autre est près de moi , et des nœuds si étroits nous lient qu'ils retiennent la voix même de la reconnaissance. Je ne saurais m'empêcher de remarquer, cependant, (jue ce dernier ne devait pas uniquement à la protection commandée par la différence des âges , les témoignages de vive affection qu'il recevait de son frère. Il existait entre eux de secrètes sympathies qui , à leur insu peut-être, les unissaient par
(I) iM. Aninud Joiibfrt , avocat-général, puis roiisoillor ii la Cour (ii> cassation.
tinc clmliK! iiivisibh; : iiiciik; iimour |)our leur mère, amunr religieux qui, en doniinaril leur vie, épurait toutes leurs pensées ; même chasteté dans les propos et dans les mœurs; même simplicité dans les goûts; même tempérance dans les vœux ; prédilection égale pour les plaisirs de la famille ; égale lidélilé dans les aiïections ; je ne sais cnlin quelle disposition heureuse , au contact de tout ce qui est beau dans la nature ou parmi les hommes , à se remplir de joies douces, intimes et longues. Celte fraternité des âmes ne se laissait pas toujours , il est vrai . deviner à la surface ; mais qu'importe , si , sous la diversité des formes, se déguisaient des impressions communes, si , comme il arrive dans nos accords, quelques dissonances heureuses amenaient, dans rintimilé des deux frères , plus de charme et d'harmonie'/
D'autres liens les unissaient d'ailleurs. Non^seulement M. Joubert entourait la compagne de son frère d'un attachement tout paternel ; mais il reportait bientôt sur leurs enfants , sur ses jeunes nièces , le besoin daflections tendres que son fils ne savait pas satisfaire. Il se plaisait à guider leurs travaux ; il savait égayer leurs entreliens, et, se faisant enfant avec elles , se mêlait volontiers à leurs jeux. Le penseur y trouvait son compte, il est vrai ; car si , pour les esprits vulgaires , la vie se compose d'une trame unique, où les faits s'enchaînent et se succèdent , sans laisser derrière eux autre chose que le stérile souvenir de leur passage , pour les esprits dislingues, elle se divise en deux parts: l'une extérieure el agissante, l'autre intime et réfléchie, où les faits viennent se déposer el germent en pensées fécondes. Ainsi la candeur de deux jeunes filles. Icnuos par la solliciludc
(iH
(l'une, nicre pleine tie sjigacilé , de verliis et d'iihnéiïalion, il l'ahri de tous les souflles impurs, n'était pas perdue |)Our le philosophe; et (piand , vers la fin de sa vie, il dévoilait avec tant d'art les mystères de la pudeur, c'était il elles , k leurs àmcs naïves qu'il en dérobait silencieusement la confidence. Peut-être ai-je le droit de leur rendre ici la part qu'elles ont eue dans l'essai merveilleux tenté par M. .loubert , moi qui les ai si bien connues, ces nobles âmes . et ([ui leur ai dû de comprendre l'œuvre qu'elles avaient inspirée.
Les années s'écoulaient rapides au sein de cette famille heureuse, épari^néc jusque-lii par le sort. L'heure vint pourtant où il fallut se séparer. Dans les premiers mois de l'année 1824, les indispositions habituelles de M.Joubert se montrèrent plus c;ravcs et plus longues: l'équilibre longtemps maintenu entre toutes ses faiblesses se rompit; sa poitrine s'engagea, et bientôt le docteur Bcauchêne, son vieil ami , présagea avec douleur une lin que son art ne pouvait plus conjurer. Lui-même sentit sans doute que le moment suprême approchait . car , saisissant encore une fois son crayon, il inscrivit sur son journal ces derniers mots , rapide analyse de sa vie , de ses travaux et de ses espérances :
« 22mars182'i. Le vrai, le beau , le juste, le saint! •■
A partir de ce jour, tous les symptômes se précipitèrent . et le 4 mai suivant, muni delà nourriture sacrée au milieu de sa famille en larmes, il remoiila vers les célestes demeures d'où il S(>ml)lait n'èlre (pie p(»ur un moment descendu.
A deux années de lii , rinéparable \ide (iiiil avail laissé parmi les siens me fut révélé par un niol dont j ai gardé le souvenir. Je venais , après un long séjour en Kspagne , mêler mes condoléances aux regrets de sa lamille; « hélas », me dit l'aînée de ses nièces, d'une voix contenue , mais où vibrait toute sa douleur, « la « gloire de notre maison est éteinte ! »... Cette gloire |)0uvait revivre cependant , car la mission jadis conseillée par M. de Foutanes et devinée par M. Mole avait été remplie. M. Joubert, en mourant, avait laissé des manuscrits dont son fils conservait le dépôt. Malheureusement il fallait, pour les mettre eu lumière , une détermination au-dessus des forces de ce dernier , un long et difficile travail , par lui toujours promis et malgré nous toujours dilféré. Plusieurs fois, à son défaut, M. Joubert, mou beau-père, avait voulu l'entreprendre. Il s'y était engagé même dans une notice touchante, distribuée aux amis de son frère, quelque temps après sa mort , et à laquelle j'ai emprunté plusieurs des faits consignés ici. Mais , longtemps arrêté par les promesses qu'il recevait (le son neveu d'une prochaine mise eu œuvre , il fut détourné plus tard du soin de s'en occuper personnellement , d'abord par de profondes douleurs domestiques, et bientôt par des atteintes graves et répétées dans sa santé. Ce ne fut qu'en 1838 que la veuve de M. Joubert. après avoir perdu son fils , et sentant elle-même sa fin |)rochaine, résolut de déposer, dans le sein de la famille et de l'amitié , un durable témoignage du |)assage de son mari \ sa i)rière, M. de Chaleaubriatid ne dédaigna pas la mission de recueillir en un volume les pensées de l'ami qu'ilavait pleuré avec elle, llecriv ail iniiadame la comtesse
Chrisliiic de Fontanes, occupée dans le inènie (etiips dune édition des œuvres de son père :
« Tandis que vous érigez un monumcnl funèbre, « moi , Madame , je rassemble les pensées du plus an- « cieii ami de voire père. Elles ne sont point desli- « nées à voir le jour. La veuve de M. Joubcrt sem- « ble pénétrée du sentiment que j'exprimais en parlant « de lui dans mon Essai sur la Littérature anglaise : « Un homme fut mon ami et l'ami de M. de Fontanes. « Je ne sais si au fond de sa tombe il me saura gré de <i révéler la noble cl pure existence qu'il a cachée. « Quelques articles qu'il ne signait pas ont seulement « paru dans diverses feuilles publiques. Qu'il soit permis f à l'amitié d'en citer de courts fragments. C'est le seul « vestige des pas qu'un talent solitaire et ignoré a lais- « ses sur le rivage en traversant la vie.
a Je rencontre à chaque instant dans les ébauches de « M. .loubert des choses adressées à M. de Fontanes , et « que celui-ci n'a point connues. Ces confidences d un i< ami à un ami , l'un et l'autre absents pour jamais; ces « pensées testamentaires recueillies sur des morceaux de « papier destinés à périr , m'offrent une complication « de tristesses d'une puissance extraordinaire. L'anti- « quaire déchifl'rc avec moins de religion les manuscrits « d'iïerculanum que je n'étudie les secrets d'une double « amitié , conservés sous dos cendres.
« Tels sont mes travaux , Madame. J'écoule derrière «' moi mes souvenirs, comme les bruissements de la va- « guesur une plage lointaine. Kn me promenant (juel- « quefois dans les bois, ces vers du Jour des Morl^
me reviennent en mémoire :
ii'uii uiiii qui nY'St plus la voix loiigtcnipb cliéru.' Me semble niurnuirer dans la feuille flétrie.
« Mais, hélas! j'ai tant de regrets que je ne sais au- « quel entendre. Resté le dernier, je m'occupe à tout « arranger dans la maison vide , à fermer les portes et « les fenêtres. Ces pieux devoirs une fois remplis , si « mes amis , lorsque je les irai rejoindre , me dcman- « dent ce que je faisais , je leur répondrai : « Je pensais « à vous » 11 y aura bientôt entre eux et moi commu- « nauté de poussières après union de cœurs. »
Le livre ne tarda point à paraître, car l'illustre éditeur sentait qu'une vieille amie mourante attendait de sa main généreuse le legs d'adieu destiné à ses amis. 11 s'était empressé d'y joindre ce court avertissement :
« Paris, 8 septembre 1838.
« J'ai lu ces mots dans les fragments de M. Jouhert :
« Lèvera soie file ses coques et je file les miennes;
« mais on ne les dévidera pas.
« Si ; je les ai dévidées : j'ai séparé les sujets confon-
« dus sur des chiffons de papier. Toutefois je n'ai pas
« trop multiplié les titres, pour laisser au penseur une
« partie de la variété de ses pensées. On verra par la
« beauté de ces pages ce que j'ai perdu et ce que le
« monde a perdu. On peut ne pas être de l'avis de Jou-
tt bert; mais voulez-vous connaître la puissance de son
« génie? Jamais pensées n'ont excité de plus grands
« doutes dans resj)rit, n'ont soulevé de plus hautes
« (jnestions et |)réo(Cupé davantage. La veuve de
« SI. JoubiMl n'a l'ail imprimer les méditations de son
« mari que pour elle; elle aurait craint, en les publiant,
« d'offenser la gloire qui a tant recherché l'obscurité.
« Madame Joubert m'a chargé de rendre les derniers
« devoirs à l'âme de mon ami. Il y a déjà quatorze ans
« que j'ai accompagné le corps de cet ami au dernier
« asile : les pensées de M. Joubert vont reposer dans ia
« vie comme ses cendres reposent dans la mort.
« On trouve dans mes ouvrages une lettre en date de
« Turin, 17 juin 1803, adressée à M. Joubert; V Essai
« sur la Littérature anglaise rcnknmi (juehiues détails
" relatifs à mon ami , et j'avais écrit dans le Journal
" des Débats, le 8 mai 1824, ce peu de lignes au mo-
<• ment où le rare et excellent homme venait de (piitter
« la terre :
■■ s mai IS:>4.
« M. Joubert aîné, conseiller honoraire de l'Université , et le plus ancien ami de M. deFontanes, vient de mourir. Né avec des talents qui l'auraient pu rendre célèbre comme son illustre ami , il a préféré passer une vie inconnue au milieu d'une société choisie ; elle a pu seule l'apprécier. C'était un de ces hommes (lui attachent par la délicatesse de leurs sentiments, la bienveillance de leur àmc, légalité de leur humeur, l'originalité de leur caractère , par un esprit vif et éclairé, s'intércssant à tout et com|)ronant tout. Personne ne s'est |)lus oublie cl ne s'est plus occupe (les autres. Celui (|ui déplore aujourd'hui sa perte nr peut s'empêcher de remanpicr la rii|)i(litc avec hupiellc
i' disparail le [)eu d liomim.'S qui, lormes sous les an-
« ciennes mœurs rraiiçaiscs , lienuenl encore le til des
« Iradilious d une société que la révolution a brisée.
« M. Joubert avait de vastes connaissances. Il a laissé un
<< manuscrit à la manière de Platon , et des matériaux
-' historiques. On ne vit dans la mémoire du monde que
« par des travaux pour le monde; mais il y a d'autres
'( souvenirs que l'amitié conserve, et elle ne l'ait ici
'< mention des talents littéraires de Al. Joubert qu'afin
'< d'avoir le droit d'exprimer publiquement ses regrets.
« ( Jl.VTEAUBRiAND. »
Dire le succès de ce recueil , ce ne serait que répéter le grand nom inscrit à sa première page. Sous le charme d'un pareil talisman, le cercle étroit auquel le livre était d'abord destiné ne tarda pas à s'étendre. On se passait de main en main les rares exemplaires d'un tirage peu nombreux ; des lectures et des copies en étaient faites dans les salons ; les journaux français et étrangers en imprimaient de longs fragments ; enlin un écrivain de qui M. de Chateaubriand a dit : « ce génie merveilleu- « sèment doué qui , par une condescendance charmante « et une rare souplesse , s'applique, comme il lui plait . « au talent des autres , et leur prête ou sait en tirer des t< grâces qu'on navait point aperçues » , M. de Saintelîeuve, ému aux accents d'une àniecn parente avec la sienne . publia dans la Revue des Deux Mondes un de cc^ jugements délicats , véritables révélations pour les esprits habiles à les bien ccouler. .V ces éloges, il est viai , se mêlaient quelques ojjservalions . distribuées aNCf la m«>-
iléralion bienveillaiile qui esl un des caractères de l'ingéuieux criti(iue. 11 avait remarqué des répétitions , des erreurs de copiste ou d'imprimeur, queicpies pensées obscures, quelques autres trop connues, certains chapitres surchargés de matières, certaines divisions omises et regrettables: mais, par-dessus tout, il se plaignait qu'une telle œuvre demeurât enfermée dans la confidence d'une demi-publicité; il demandait qu'une édition nouvelle la mît à la portée des esprits d'élite quelle devait charmer.
Moi-même , je l'avouerai , je pensais avec lui que tant de trésors ne devaient pas rester enfouis. J'essayais lentement de découvrir la pensée de M. Joubert sur tous les grands sujets abordés par sa méditation , de dégager son opinion dernière , sa doctrine , si je puis dire , des variations que le temps , l'âge ou la fantaisie avaient amenées. Je cherchais si un ordre aussi rigoureux que le permetlait la nature de l'ouvrage , ne lui donnerait pas, comme enseignement philosophique et littéraire , un mérite, une utilité de plus , et s'il ne me serait pas possible d'en tirer, ne fût-ce que pour mes enfants, pour moi-même, la pensée testamentaire dont M. de Chateaubriand avait parlé, sorte de code domestique qui perpétuerait au milieu de nous les souvenirs et les leçons du foyer. Durant cette tentative , madame Joubert nous avait été enlevée , après avoir vu s'échapper au loin le nom modeste qu'elle avait cru tenir caché. Le secret en était désormais connu , et (•haipie jour je découvrais, dans les manuscrits (|ue la mort venait de nous livrer, des sources non explorées. des carions enliers dont on ne s'était point occupé, des Icllres, des essais . des brouillons (pii pouvaient faire la
gloire d'iiue œu\rc loule nouvelle. Au iiiiliou de ces nialériaux jusque-là négligés , une révélation inaltenilue , mais décisive, s'oIVrait à moi. M. Joubert avait écrit à la hâte, probablement vers la fin de sa vie , une note demeurée incomplète et que je transcris néanmoins, comme un témoignage de ses volontés dernières : « Si je meurs « et que je laisse quelques pensées éparses sur des objets '< importants , je conjure , au nom de Thumanité , ceux « qui s'en verront les dépositaires de ne rien suppri- « mer de ce qui s'éloignera des idées reçues. Je n'aimai « pendant ma vie que la vérité; j'ai lieu de penser que « je l'ai vue sur bien de grands objets ; peut-être un de « ces mots que j'aurai jetés à la hâte... » Il n'achevait pas; mais en fallait-il davantage pour prouver qu'il avait compté sur l'avenir? Si la force, la santé, le temps lui avaient manqué , il n'avait point désespéré du moins du zèle de quelque éditeur posthume. La fortune sans doute ne l'avait pas trahi ; une amitié généreuse venait d'exaucer splendidement son dernier vœu, et désormais sou œuvre était garantie de l'oubli. Cependant elle n'était pas sauvée tout entière. Après l'association du nom fameux qui devait proléger le sien contre l'abolition du temps, il restait k accomplir une tâche de minutieuses recherches , d'attentive restauration, un travail de mosaïque littéraire qu'une longue patience et un dévouement pieux pouvaient seuls accepter. Cette mission , peut-être au-dessus de mes forces , me semblait du moins faire partie de mes devoirs ; encore souiïrant à cette é[)oque . mon beau-père voulait bien la remettre à mon zèle. 1! désirait de voir mon nom se rattacher au sien par un liei» de plus. .](> no pouvais donc hésiter
Les manuscrils do M. .louhirl so divisaient en deux parties distinctes : d un côté, des feuilles détachées , couvertes d'ébauches et jetées sans ordre dans quelques cartons; de l'autre, une suite de petits livrets, au nombre de plus de deux cents , où il avait inscrit , jour par jour, ses réflexions, ses maximes, l'analyse de ses lectures et les événements de sa vie. Cette dernière partie , véritable journal que, pendant plus de trente années, madame Joubert avait vu aux mains de son mari , était la seule dont elle eût jugé nécessaire de réunir les éléments. Mais les pensées n'y sont écrites qu'au crayon ; des renvois , des lacunes, des abréviations frécpientes, un inexprimable désordre en rendent l'intelligence , la lecture même ex- Ircmement pénibles. Souvent la phrase n'est qu'indiquée: la conséquence arrive sans les prémisses ; le trait est lancé vers un but inconnu. Souvent aussi, en relisant d'anciens cahiers , l'auteur complète ou modifie sa pensée sur le livret courant , sans retoucher aux mots passés, sans indi([uer la relation des mots présents. Il écrit le jour, il écrit la nuit. Au lit ou debout , dans son cabinet ou pendant ses promenades , à pied ou en voiture , il a toujours avec lui son petit crayon d'or, son petit cahier, et ses impressions y sont consignées avec une constance (pii ne se dément jamais, mais sans suite, sans prétention, sans le moindre souci d'un regard étranger. Ainsi s'étaient amassées d'immenses richesses que ne devait l)as mettre en œuvre la main (pii les avait rassemblées. <( Mes idées! » s'écriait M. .loubert, « c'est la maison •< pour les loger (jui me coûte ii bàlir ! » Elle lui coûtait lanl qu'il ne la bâtit pas. Sa vie s'écoula à songer. Il coloni de rcchil (le son imagination ou de s;i parole tout
ic qui s'oll'ril a sa léllexion ou à son regard, il jeta sur toutes choses les vives lumières d'un esprit à la fois scintillant et profond; mais là s'arrêta son action. Peut-être le livre qu'il méditait était-il impossible à ses efforts ; peut-être cet élan de tous les moments vers une perfection idéale et suprême avait-il porté sa pensée si haut . qu'il ne pouvait plus descendre aux pratiques du métier littéraire. 11 y a , en effet , dans les livres une pâte, si je puis dire , vulgaire et sans saveur, qui sert de lien aux idées de l'écrivain , un métal plus ou moins précieux où s'enchâssent les diamants et les perles. Lui , dédaignait de s'en servir , et je crois (ju'à force de dédain , il s'en était rendu l'usage impossible. « J'ai voulu me passer des « mots >■>, disait-il, « les mots se vengent par la difficulté. " Cela était vrai , en un certain sens du moins , vrai pour ces mots, sans valeur propre, avec lesquels l'écrivain s'amuse, en attendant l'idée, ou s'occupe à cimenter les blocs de son édifice. Quant à ceux qui tiennent la pensée enfermée en leur sein , on verra s'il savait l'en faire jaillir, s'ils étaient soumis à la voix du maître !
Cependant je les recueillais un à un, ces mots précieux qu'il s'était contenté de jeter sur le papier, comme pour les faire rouler à loisir, les mirer à l'entour et voir briller leurs feux ; je les reportais sur des feuillets égaux , immense jeu de cartes auquel j'essayais, en tâtonnant, de donner un classement méthodique; je cherchais parmi les redites la version la plus heureuse ; je rapprochais les membres souvent épars d'une pensée que le premier jet n'avait pas fournie tout entière ; je conlriMais l'une par l'autre les assertions contradictoires , m'efforçant de démêler celle qui, confornic au génie de l'auteur, devait
si'iil»» survivre il I analyse. En un mut, a|)rèsm'èlre place, autant (ju il dépendait de ma faiblesse, au point de vue qui avait été le sien, j'agissais comme il me semblait ([u'il eût agi si , la patience succédant à la fécondité , il eût employé quelques dernières années à coordonner les matériaux amassés pendant le reste de sa vie.
Et ce n'était pas seulement aux livrets communiqués il M. de Chateaubriand que je demandais de révéler M. Joubert tout entier. J'avais entre les mains ces cartons pleins d'ébauches que, depuis sa mort, on n'avait point ouverts , et dont il suffisait , en quelque sorte , de secouer la poussière, pour en faire sortir des chefsd'œuvre. C'est là que j'ai trouvé, outre une foule d'aperçus nouveaux , presque tous les morceaux de quelque étendue qui figurent dans le recueil , séparément ou mêlés aux pensées. Toutefois j'y ai vainement cherché la trace d'articles anonymes insérés dans les journaux du temps. J'ai lieu de penser qu'il n'en a point écrit ; cl mon opinion se fonde non seulement sur le témoignage d'un homme qui l'avait vu arriver à Paris, et qui n'a pas cessé, jusqu'à la fin , d'entretenir avec lui d'étroites relations, M. le chevalier de Langeac , mais sur la nature même de son esprit et de son talent. « Le ciel », disaitil , <■' n'a mis dans mon intelligence que des rayons, ol « ne m'a donné pour élo(|uence que de beaux mots. Je « suis , comme Montaigne, impropre au discours con- <( linu. » 11 avait contracté, en elïet, une telle habitude de procéder par pensées isolées, i)ar couplets, |)onr ainsi dire, (pi'il n'a même jamais réuni en une seule trame les lambeaux des pièces de quelque haleine insérés dans i'ellc édilion. (yosl moi «pii, ndoplanl t;i locon (|iii m»'
paraissail lu nicilloure, parmi de nombreuses copies de c;cs parcelles, ai rapproché en faisceaux les rayons jusque-là demeurés épars.
Sa correspondance était le travail le plus suivi qui lui eût survécu, en même temps que le rellel le plus lidéle de sa personnalité. Les pensées auront sans doute un grand prix , aux yeux des hommes qui attachent quelque valeur à la nouveauté des aperçus , à la finesse des expressions, ca léclat des images. Elles offriront aux esprits délicats une abondante et délicieuse pâture; mais les lettres de M. Joubcrt montrent de plus près encore l'aménité de son âme, son dévouement à l'amitié , sa philophic sereine et naïve. Je ne sais quelles exhalaisons embaumées de douceur et de paix semblent s'échapper de leurs pages. Il y a là bien plus que le souvenir et le culte de l'antiquité; j'ai cru y retrouver l'antiquité elle-même se reproduisant, par un caprice du hasard, sous une plume contemporaine , et j'en ai recherché les débris avec l'empressement curieux qu'on mettrait à découvrir quelques épîtres égarées de Pline ou de Cicéron. Mon insistance a pu môme, j'ai lieu de le craindre, paraître incommode à (juelques-uns de ses amis. Qu'ils reçoivent ici ou mes remercîments , ou mes excuses. J'obéissais, en les fatiguant de ma prière , à un besoin impérieux , celui de montrer sous un aspect de plus celte nature d'élite jetée sur la terre comme un modèle, et qui demeurera désormais un des plus rares ornements du siècle où elle a paru.
Maintenant ma tâche est accomplie. J'y ai consacre, pendant trois années , tous les intervalles de loisir que me laissaient des fonctions laborieuses, car j'avais à com-
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penser par la longueur du temps 1 inhabileté de l'ouvrier: mais je serais payé deux fois si l'on m'en savait quelque gré. Nest-ce point assez d'avoir profilé le premier du bien que M. Joubert voulait faire, lorsque, plus ambitieux d'utilité que de gloire, il s'écriait : « Je ne suis plus qu'un « tronc retentissant , mais quiconque s'assied à mon < ombre et m'entend , devient plus sage » ? Si la longue balte que je viens de faire sous cet abri protecteur a laissé pénétrer plus de clartés dans mon esprit , plus de bonne volonté dans mon âme, plus de repos dans ma vie.
qu'ai-je à demander encore à la fortune? Il ne me
reste qu'à contempler en silence les âmes privilégiées qui, sachant le comprendre à leur tour, s'élèveront avec lui sur les hauteurs où la voix des passions expire , où tous les nuages se dissipent, et tous les horizons s'étendent.
Pau RAYNAL.