I.XIV
Il s'établit toujours de grandes liaisons entre les peuples qui se font de longues guerres. ' La guerre est une espèce de commerce qui lie ceux même qu'elle désunit.
Les Français naissent légers , mais ils naissent modérés. Ils ont un esprit leste, agréa- ^^ ble et peu imposant. Parmi eux, les sages mêmes, dans leurs écrits, semblent être de jeunes hommes.
Hors des affections domestiques, tous les ^ longs sentiments sont impossibles aux Français.
LXYII.
Il n'y a pas de peuple au monde qui fasse le mal avec aussi peu de dignili' que nous. Notre cupidit('; n'a que de l'étourderie, et nos apprêts de ruse ne sont qu'une fanfaronnade. Dès que nous nous écartons de la droituie el de la générosité , nous sommes ridicules et déplaisants; nos mesures sont étroites, nos pro-
jets mal coiicerk'S , notre mainlien même devient aigrefin. Les autres nations , plus giaves, plus réfléchies, plus profondément émues, font bientôt de nous leur dupe ; on nous bafoue et l'on se moque de nous tant qu'on veut. La vertu seule nous sied bien ; nous l'exerçons avec grâce , et presque en nous jouant ; nous faisons les plus nobles actions et les plus hauts sacrifices avec aisance, simplicité, grandeur. Mais il faut que nous soyons abandonnés à notre instinct ; si l'on veut nous faire agir par des voies étrangères à notre naturel , nous devenons mesquins, intrigants sans succès, jouets de tous et dignes de mépris. C'est pour cela que l'histoire de nos armées est si belle , et celle de nos compagnies si misérable. Voyez ; le sort de nos établissements dans les Indes. Nous avons bien pu, à main armée, chasser les nations rivales d'un poste qu'elles occupaient , et nous faire , par notre humeur , plus d'amis qu'elles en ces contrées. L'Amérique et l'Inde n'ont point à nous redemander le sang injustement versé , et nous n'avons à redouter ni leur vengeance ni leur haine; mais nous avons eu souvent à rougir de leur juste dédain ; jamais nous n'avons su y supplanter le commerce d'aucune nation , et souvent elles
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ont chassé nos commis avec ignominie, comme (les friponneaux malatlioils, assez impudents pour se mêler d'être trompeurs , sans industrie et sans vocation. 11 faut à la mauvaise foi des combinaisons, des précautions, du secret, de la lenteur; le Français n'y est pas propre. Il ne réussit bien qu'aux sentiments qui exigent du jet, et au commerce qui demande du goût , de la hardiesse et de la célérité.
LXYIII.
Les journaux et les livres sont plus dangereux en France qu'ailleurs , parce que tout le monde y veut avoir de l'esprit ; et que ceux qui n'en ont pas , en supposent toujours beaucoup à l'auteur qu'ils lisent , et se hâtent de penser ou de parler comme lui.
Mettez la poésie d'Homère ou l'éloquence de Démosthènes à la mode, les Français en feront, et même ils y excelleront.
* En France, il semble qu'on aime les arts pour en juger bien plus (pie pour en jouir.
lAXI.
Il faut ménager le vent aux trtes françaises, et le choisir, car tous les vents les font tourner. -^
Les Français sont les hommes du monde les plus propres à devenir fous, sans perdre la x tète. Ils ne se trompent guèie que méthodiquement , tant ils sont peu faits pour la méthode. Leur raison va toujours plus droit et plus vite que leur raisonnement.