‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 47 sur 53 · LXXII L · texte numérisé non relu

LXXII L

Les Français étaient un peuple moral, par leurs viees mêmes, qui les attachaient peu à lu matière ; tandis que les Hollandais , par exemple, étaient un peuple ?«r/f^i/7V/, même par leuis vertus, l'amour du travail et l'esprit d'épargne. Nous avons oicore en France , une expression bourgeoise qui est un reste et un signe de la noblesse et du désintéressement ordinaires en nos mœurs passées. On dit, dans nos petites villes, d'un homme qui aime à entasser : // tienf ^ à la matière, expression très-philosophique, et qui certes fait honneur à la nation où elhi est en usage.

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La sagesse de Bonaparte était dans ses pensées, et la folie dans ses passions.

Dans les hommes du midi , la méchanceté s'évapore en paroles et en pensées. Moins subtile et plus grave chez ceux du nord, elle ne peut se contenter que par des actes.

Dire vivement et avec feu des choses froides, est une coutume des méiidionaux. C'est que leur vivacité ordinaire vient du sang, non de l'ame.

Les affaires d'Angleterre vont bien; mais sa tranquillité va mal. Je ne vois là qu'un peuple qui croit ne pouvoir acheter ses richesses à trop haut prix. Otez-lui son commerce : il trouvera demain ses anxiét('s politiques insupportables, et ne voudra plus les soulTiir. Une vie toute paisible lui rendrait sa constitution odieuse. Son gouvernement est pour lui un sujet d'inquiétude et de déliance, non d'amour, de repos et de sécurité.

C'est de l'Angleterre que sont sorties, coninie (les brouillards , les idées métaphysiques et politiques qui ont tout obscurci.

Les Anglais sont gens de l)ien pour leur propre compte, cl gens Siuis foi pour le compte de leur pays.

Le peuple anglais est tranquille, toutes les fois qu'il n'est pas agité violemment : son caractère lui lient lieu de police. Il est d'une humeur posée , qui donne aux passions le temps de s'amasser lentement et de croître ; aussi ses sentiments sont-ils forts.

Les Anglais sont élevés dans le respect des choses sérieuses, et les Français dans l'habitude de s'en moquer.

En Angleterre , le parlement osl roi, nie roi ministre, mais ministre héréditaire, ))er-

]»t'luel, inviolable. C'est un monarque mutilé, horgne, boiteux et maneliot, mais honoré.

Fox était , dans toutes les acceptions de notre mot français, un homme qui savait se montrer; il ne savait pas autre chose.

Le mot de Louis XIY : « 11 n'y a plus de Py- « rénées », manque de justesse. Ce n'est pas là ce qui a rendu l'Espagne et la France amies; c'est plutôt la conquête de la Franche-Comté qui, n'ayant plus laissé, entre les deux nations , aucun sujet de discorde , a fait rentrer l'Espagne dans les limites naturelles où nous n'avions rien à lui envier. L'Espagne et la France sont donc et doivent rester unies, parce qu'il y a des Pyrénées.

L'orgueil est le caractère dominant du peuple espagnol. .lusquc dans sa i)assion pour l'or, il y a jjIus d'orgueil que de cupidité. C'est l'éclat de ce métal , sa puret('« , sa grandeur, et, pour ainsi dire, sa gloire, qui le lui rendent si cher. 1! le regarde comme le roi des

métaux, et se croit, coniine la nation la plus noble (Je la terre, seul digne de le posséder. Aussi a-t-il été impitoyable envers les Indiens, pour leur arracher cette matière souveraine , qui lui semblait captive entre les mains d'un peuple nu.

Les Espagnols ont, dans leurs sentiments, l'enflure qu'on trouve dans leurs livres; enflure d'autant plus déplorable qu'elle couvre une force de caractère et une grandeur réelles, lisse sont rendus odieux et criminels pai- un faste insensé, et souflrent encore aujourd'hui de l'horreur que nous inspirent les conquérants de l'Inde. Cet exemple doit enseigner aux autres peuples à prendre plus de soin de l'honneur de leur nom , et à le maintenir sans tache; car, malgré soi, on départ sur les individus , dans les rapports même de l'intimité, l'opinion qu'on a conçue des mœurs et du caractère général de leur nation.

Domier a ses souverains de nouveaux empires, et trouver l'occasion de devenir et de se montrer savant , tel était le double but

(juaiiibilioniiail Aiiicric Vespuce, el qui l'iioriorait à ses yeux. Jl liouvail l)cau de se gouvernei-, sur la mer el dans des pays inconnus , par les règles de l'astronomie, science alors l)eu répandue et peu avancée. H avait de l'élévation dans l'espiit et de la hardiesse dans le caractère; mais aucun grand principe de morale ne le dirigea jamais. Dans ses relations, il veut toujours paraître imbu des bonnes lettres; mais il écrit plutôt en homme h qui sa mémoire rappelle de belles descriptions, qu'en voyageur à qui son imagination représente de beaux objets.

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Anson voyagea avec faste, suivi ponjpeusement d'une nombreuse escorte, lîyron se promena sur la mer, en homme qui voulait la connaître, parce qu'il devait s'y battre; Carteret, en marin qui aime son métier; Wallis, en gentilhomme qui veut étudier les coulumes et les lieux; M. de Bougainville, en mililaiie français qui prépare une relalion pi(pianle; Cook, en navigateur qui veut ac<|uérir un grand nom et laisser une longue mémoire chc/. les nations polies el chez les sauvages.

Frédéric 11. Ce roi sans femmes, ne sera jamais mon héros. Sa fameuse lactique a déjà démenti toute l'estime qu'on en faisait , lorsqu'elle a voulu , dans ces derniers temps , se mesurer avec notre impétuosité française. Os Prussiens si vantés étaient toujours battus avant d'avoir achevé de se mettre en garde, en déroulant leurs longues évolutions. Si ses institutions militaires ont dt^'à peu réussi , que sera-ce de sa morale, ou, pour mieux dire , de ses influences de toute espèce , qui ont porté dans les esprits prussiens tant d'indifférence pour tout ce qui est grave et sérieux , hors du travail et de la guerre? Il rendit son pays plus riche, plus belliqueux ; il ne le rendit pas meilleur.

La politesse dans les manières , et la barbarie dans les mœurs; la faiblesse par l'ignorance, et la présomption par les succès; l'imperfection par nature , et l'excellence par emprunt; des vices qui ont mille ans et seront éternels, parce qu'ils sont de race, d'habitude et de climat ; des vertus qui n'ont qu'un jour

et duioroiit peu , parce qu'elles sonl de culture et non d'essence ; un peuple enlin dont on a lait ce qu'il ne peut pas être , et qui est condamné à redevenir ce qu'il était : tels sont les Russes.

Il y a , dans les flatteries des Orientaux , plus d'admiration que de crainte.

Ces Chinois sont-ils dans un état aussi imparfait qu'on le prétend , et y a-t-il au monde un seul peuple oii'le pouvoir, le ministre et le sujet soient plus fortement et plus distinctement unis , séparés , établis ? « Ils ont été souvent vaincus v , dit-on; mais faut-il rendre les institutions d'une nation responsables des hasards et des événements de la guerre? Ils ont été souvent vaincus ! Oui , leurs empereurs , mais jamais leurs mœurs. Et la durée n'estelle pas un signe de l'excellence, dans les lois , comme l'utilité et la clarté sont un caractère de véi'ité , dans les systèmes ? Or , quel peuple eut jamais des lois plus anciennes , qui aient moins varié, et qui aient été plus constamment honorées, aimées, étudiées?

Voici comment on pourrait diviser le commerce des nations, d'apiès leur caractère : 1/Espagnol, joaillier, orfèvre, lapidaire; l'Anglais, manuiacturier; l'Allemand, marchand de papiers; le Hollandais, marchand de vivres , et le Français marchand de modes. Dans la navigation, le premier est courageux, le second habile, le troisième savant, le quatrième industrieux, et le cincpiième hasardeux. 11 faut donner à un vaisseau un capitaine espagnol, un pilote anglais, un contre-maître allemand et des matelots hollandais ; le Français ne marche que pour son compte. 11 faut proposer au premier une conquête; une entreprise au second , des recherches au troisième, au quatrième du gain, et un coup de main au cinquième. Le premier veut de grands voyages, le second des voyages importants, le troisième des voyages utiles , le quatrième des voyages lucratifs, et le cinquième des voyages rapides. Le premier s'embarque pour aller, le second pour agir, le troisième pour voir, le quatrième pour gagner, et le cinquième pour arriver. La mer enfui est pour l'Espagnol un chemin , pour l'Anglais un lieu ,

pour l'Allemand un cal)inel d'clude, pour le Hollandais une voie de transport , et pour le Français une chaise de poste.

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