‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 8 sur 53 · I. to · texte numérisé non relu

I. to

Il n'appartient (ju'à la léle de réflérhir; mais tout le corps a de la mémoire. Les pieds d'un danseur, les doigts d'un musicien habile, ont, dans un degré éminent, la faculté de se ressouvenir.

La voix est un son humain que rien d'inanimé ne saurait parfaitement contrefaire. Elle a une autorité et une propriété d'insinuation qui manquent h l'écriture. Ce n'est pas seulement de l'air, c'est de l'air modulé par nous, imprégné de notre chaleur, et comme enveloppé par la vapeur de notre atmosphère , dont quelque émanation l'accompagne, et qui lui donne une certaine configuration et de certaines vertus propres à agir sur l'esprit. La parole n'est que la pensée incorpor(^e.

L'homme, en famille, est doué de la faculté d'inventer un langage , comme le castor de celle de bâtir, là où il trouve de l'eau et des arbres. Le besoin de parler n'est pas moins inhérent à l'un (jue le besoin de bàlir à l'autre.

1 47 L'Iioninie invenlc les langues, non avec l'uniloiniitc suivant laquelle construit le castor, assujetti par le genre fixe et boi-né de son instinct, mais avec les variétés possibles à l'intelligence. L'invention des langues est donc une industrie naturelle, c'est-à-dire commune, et, en quelque sorte, donnée à tous. Quant à son exercice, il ne faut pas s'imaginer qu'il soit si difficile d'inventer quelques mots: les enfants mêmes en sont capables, et le genre humain a partout commencé comme eux. Or, peu de mots suffiraient à une famille isolée , et qui ne connaîtrait que ses besoins et sa demeure. C'est de peu de mots aussi que se composent d'abord les idiomes des inventeurs. D'autres surviennent , et ajoutent aux mots connus des mots nouveaux. Imposer des noms n'est pas plus difficile que d'imposer des figures. Les langues des sauvages ne sont donc pas plus merveilleuses que les cartes de leur pays qu'ils tracent sur des peaux de cerfs. Dessiner, c'est parler aux yeux, et parler, c'est peindre à l'oreille. Il y a loin du dessin d'un huron à un tableau de David , et du premier idiome des arcades à la langue de Cicéron , comme il y a loin de la pirogue ou du canot creusé , avec le f<Mi , dans un tronc d'arbre, à un navire de

lis

liant bord , d'un taibet S( ylhe à la ville de Constantin. Courl)er un are, y attacher une corde, y ajuster une flèche , sont des opérations aussi compliquées et aussi difficiles que celle de construire une phrase; et cependant l'arc et la flèche sont partout ; partout où il y a des insulaires, il y a des barques ; partout où il y a des hommes et des forêts , il y a de la chasse et des armes, des armes qui atteignent de loin. Partout où il y a plusieurs hommes, il y a des mots. L'homme est né avec la faculté de parler-, qui la lui donne? Celui qui donne son chant à l'oiseau.

Les mots inventés les premiers sont les simples dénominatifs; les actifs suivent; les aflcvtifs succèdent; ceux qui expriment de simples actes de l'esprit sont les derniers.

Il y a , dans les langues , quelque chose de fatidique et d'inspiré.

On peut considérer la langue de l'homme, dans le mécanisuK* d(^ la parole, conune la

1 19 ( orde qui lance d'cllc-mèine la flècïie qu'on y a ajustée. La [>arole , en effet , est une flèche qu'on décoche.

L'iimc est une vapeur allumée qui brûle sans se consumer ; notre corps en est le falot. 8a flamme n'est pas seulement lumière, mais sentiment.

L'âme est aux yeux ce que la vue est au toucher; elle saisit ce qui échappe à tous les sens. (]omme, dans l'art, ce qu'il y a de plus beau est hors des règles, de même , dans la connaissance, ce qu'il y a de plus haut et de plus vrai est hors de l'expérience.

Les sens sont des lieux où l'àme a des i)laisirs et des douleurs. Par la mort, par l'âge et souvent par la maladie, ces lieux sont détruits. Par le recueillement, la prière et l'austéi-ité religieuse ou philosophique, l'âme en est absente.

Il est des âmes qui non-seulement n'ont pas

liiO d'ailes, mais (jiii même n'ont pas de pieds poui" la consistance, et pas de mains pour les œuvres.

11 y a dans l'àme un goût qui aime le bien , comme il y a dans le corps un appétit qui aime le plaisir.

Il faut, comme disait Laurent Joubert, en parlant de l'àme humaine, à la reine de Navarre, la colorer, la parjumcr, la teindre, et Y imbiber.

XXIÏ.

L'esprit est l'atmosphère de l'àme.

Plus j'y pense, plus je vois que l'esprit est quelque chose hors de l'àme, comme les mains sont hors du corps, les yeux hors de la tète, les branches hors du tronc. Il aide à pouvoir^ mais non pas à être plus.

Ce que nous apj>elons âme dans les hommes est invariable, mais ce (pie nous appelons esprit n'csl 1<' même ni à Ions les àL'cs , ni dans

loi

luuteslessilualioiis, ni touslesjoiirs. L'es ju'it est quelque chose de mobile dont la direction change par tous les vents qui soufflent constamment.

L'esprit est un feu dont la pensée est la flamme. Comme la flamme, il tend naturellement à s'élever. On travaille à le ravaler , en dirigeant sa pointe en bas.

Tout ce qui joint à la sensibilité la faculté de se mouvoir, ou sur soi , ou autour de soi , avec choix et par une détermination propre , a quelque manière de penser; mais l'homme seul a des pensées dont il peut former un tissu et une longue contexture.

Je soupçonne que les organes de la pensée sont distribués en plusieurs classes. Par les uns on imagine, par les autres on réfléchit, de manière cependant qu'aucun n'est ému sans émouvoir les autres. Les hommes d'un grand génie sont ceux dont les organes ont une telle force et une telle union , qu'ils sont toujours ('mus ensemble, dans une exacte proportion.

loi

Quand nous réfléchissons^ il sefaitniuléiicllemcnt dans nos organes des plis, des déplis , des replis (jui vont jusqu'au fioncemcnt, si la léflexion est profonde.

Chacun de nos organes est comme un appareil où se digèrent et se fdtrenl les différents objets de leurs sensations. Quand on exprime ce qu'on pense, il se fait une soite de sécrétion agréable , et quand on pense ce qu'il faut , une utile nutrition s'opère.

L'habitude de penser en donne la facilité; elle nous rend plus pénétrants et plus prompts à tout voir. Nos organes, connue nos membres, acquièrent par l'exercice plus de mobilité , de force et de souplesse.

S'il y a ou s'il n'y a pas des idées qu'on peut ajjpeler innées, est une question cjui tient ess(Mitiellement îi la science, à la < onnaissance (le rànic, cl non pas simplcnicnl un(Wjueslion

d'école. Si, lorsque la pioposilionen iia[)pe l'oreille, l'idée d'une chose, d'une existence qui n'a jamais frappé les sens , naît aussitôt dans notre esprit , y éclot et s'y développe , on peut dire, on doit penser que c'est là une idée innée, ou dont le germe était en nous , à peu près comme on suppose que le feu est dans les veines du caillou. En considérant ces notions comme des germes que nous portons dans noire esprit , et que certains traits de lumière y font éclore , on s'entend et l'on devient plus clair. Ces idées innées ne sont point indestructibles en nous. Elles peuvent, au contraire, être Irès-aisément défigurées , dénaturées , altérées, déplacées. Quoique éternel, tout cela est mobile et se chasse aisément, comme tout ce qui est germe.

On ne peut concevoir aucun objet , sans au préalable la possibilité; aucun individu, sans au préalable une nature ; aucune existence , sans au piéalable une existence ; rien enlin d'individuel, sans une idée universelle. L'idée universelle est le lieu indispensable à chaque chose poui- se placer dans notie esprit. C'est comme une idée première qui nous vient de

1 54 noire esprit , de la natuie et de Dieu même : notion mathématique , transcendante , qui précède toute instruction et même toute expérience. Quand vous dites: Dieu est juste, Dieu est bon, que faites-vous , sinon une des plus hautes et des plus hardies opérations de l'entendement? Vous comparez Dieu à un modèle, son être à une nature idéale. Vous lui attribuez une perfection que vous concevez hors de lui en quelque sorte ; tant le primitif est pour l'esprit hors d'existence et en essence seulement ! Et cette haute opération, cette opération si hardie, le moindre esprit la fait sans cesse, sans effort, que dis -je? inévitablement. Les idées ! les idées ! elles sont avant tout , et précèdent tout dans notre esprit.

Platon a tort : il y a des choses qui se comnumi(|ucnt et qui ne s'enseignent pas-, il y en a <ju'on ])0ssè(le manifestemont, sans pouvoir les ( ommuniquer. A la rigiieuj", peut-être, on n'est savant <jue de ce qui i)eut être enseigné; mais on peut être doué d'un art (|ui ne saurait être transmis : tels le coup d'œil, l' instinct, le génie ; tels aussi peut-être l'art de connaître les hommes, et celui de les gou veiner.

Quelquefois une faculté de l'esprit parle à l'autre et en est entendue, comme la bouche parle à l'ouïe, quand on est seul. C'est ce que savent bien les écoliers qui étudient à haute voix ce qu'ils veulent apprendre, afin que la leçon entre par deux portes dans leur mémoire.

Notre esprit a plus de pensées que notre mémoire ne peut en retenir ; il porte plus de jugements qu'il ne saurait alléguer de motifs ; il voit plus loin qu'il ne peut atteindre , et sait plus de vérités qu'il n'en peut expliquer. Une bonne partie de lui-même serait fort utilement employée à chercher les raisons qui l'ont déterminé, à se constater les aperçus qui l'ont frappé et qui l'ont fui. Il y a pour l'âme une foule d'éclairs, auxquels elle prend peu de part; ils la traversent et l'illuminent avec tant de rapidité qu'elle en perd le souvenir. On serait (^tonné du nombre de choses qu'elle se trouvelait avoir vues, si, en remontant à tout ce qui s'est passé en elle, on en faisait l'observation , au moins de mémoire , et en approfondissant (ontes les ( irconstances. Nous ne nous fouil-

Ions pas assez , el , semblables à des enfants , nous négligeons ce que nous avons dans nos poches , pour ne songer qu'à ce qui est dans nos mains ou devant nos yeux.

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