‹ Pensées et fragmentsChapitre 3 sur 12 · Publiée à la fin des ileinorabilie · texte numérisé non relu

Publiée à la fin des ileinorabilie

Francfort-sur-le-Mein, 21 août 1832.

«Je dois, mon cher ami, me représenter tous les nombreux, les grands services que vous m'avez rendus en faisant connaître ma philosophie, pour ne pas perdre patience et rester maître de moi, en lisant votre dernière lettre. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'en répondant à vos deux dernières lettres, j'ai absolument perdu mon temps et ma peine ; de tout ce que j'ai dit, de tout ce que j'ai cité,vous n'avez tenu aucun compte, afin de pouvoir mieux persister sans trouble dans cette véritable exaltation d'absurdité !

< C'est ainsi, par exemple, que vainement je vous ai dit de ne pas chercher la chose en soi à Wolkenkuhtksheim . la cité des coucous dans les nuages où réside le Dieu des Juifs, mais dans les choses de ce bas monde, par conséquent dans la table sur laquelle vous écrivez, et dans la chaise sous votre très-digne

« Bien plus, vous me dites qu'il y a contradiction « entre ce que je dis de la chose en soi, et l'idée de la chose en soit »

« Parfaitement, il y a contradiction éternelle entre votre manière de comprendre la chose en soi et la façon dont je la comprends, et la co^itradiction réside dans votre définition a priori, à savoir que la chose en soi est « Vêtre éternel, tmmuable, incréé I »

« Ce serait là la chose en soi ?

« Pourquoi pas le diable aussi ?

« Ce que cela est, je vais vous le dire : c'est l'Absolu que chacun connaît, c'est-à-dire la preuve cosinologique déguisée, cette preuve sur laquelle chevauche le Dieu des Juifs. Vous marchez devant Lui comme le roi David devant l'arche, dansant et chantant : « aut, aut » d'un air de triomphe.

« C'est Lui pourtant, malgré la fameuse et solide définition (|ue vous venez de donner, c'est Lui que Kant a joliment décapité ; de sorte que pour mon compte je n'ai reçu qu'un mort inerte : mais s'il in'arrive de sentir, comme dans votie lellre, la puanteur du cadavre me monter au nez, alors je me fâche. Vous avez voulu lui mettre un masque, et lui donner un nouveau titie : mais comme vous les avez volés à la

garde-robe de Kant, je réclame. Laissez-lui donc le même nom que vos autres camarades, qui entendent la philosophie comme vous , appelez-le, par exemple, le supra-sensible, la divinité, Vinfini, le premier principe, ou mieux encore avec Hegel, « Vidée W VHidéel* — Allons donc! nous savons pourtant bien tout ce qu'il y a derrière les mots : c'est Monsieur de l'Absolu ; quand on l'empoigne et qu'on lui demande : « D'où viens-tu donc, mon gaillard ? » il répond : * Question impertinente 1 je suis parbleu Monsieur de 1* Absolu qui n'a de comptes à rendre à personne : c'est la conséquence logique de mon nom. »

« C'est Monsieur de TAbsola !

a Cela veut dire c'est le vieux Juif ;

« ôç- îKotrifTî Tov ohpxvo'J xat t>;v yw < h àpyriy r/.umj, aavjv !

« II a créé le ciel et la terre

m Au comraeaceraenl. Amen, araeu !

« Partant de cette définition, voici que vous argumente» tout à votre aise

tMa philosophie ne parle jamais deWolkenkitkuksheim, mais de ce monde : c'est-à-dire qu'elle est immanente et non transcendante. Elle déchiffre le monde placé sous nos yeux, comme des hiéroglyphes, dont j'ai trouvé la clef dans la volonté. Elle montre l'enchaînement de toutes les parties. Elle dit ce qu'est le phénomène et ce qu'est la chose en soi ; mais seulement dans leurs rapports réciproques. En outre, elle considère le monde comme un phénomène cérébral. Mais ce qu'est la chose en soi en dehors de cette relation, je ne l'ai amais dit, parce que je n'en sais rien

Et enfin je vous souhaite bon voyage pour Wolkenkukuk^ iheim l Saluez le vieux Juif de ma part et de la part de Kant, il nous connaît.... » (M. 553.)

€ ... Voyez vous, dit ailleurs Schopenhauer, on ne peut pas servir à la fois Dieu et le Diable : il hui être conséquent et prendre parti; on doit avoir une conviction et l'exprimer, et

non vaciller comme un feu follet... On doit savoir si Ton veut (lire une chose, ou ne pas la dire; puis si l'on veut la dire clairement ou non... »

C'est là le langage d'un esprit sincère, ennemi du subterfuge et de iV^quivoque.

Le seul progrès des idées, qu'il se flattait d'avancer paf sa philosophie, importait à Schopenhauer. Le mouvement politique lui semblait d'ordre tout à fait secondaire et inférieur, et il ne s'y intéressait que dans la mesure de sa sécurité personnelle. Les événements de 1848 qu'il vit de fort pr^^s à Francfort ne contribuèrent pas peu à fortilcr chez lui le sentiment conservateur et le dégoût du populaire.

Francfort, 2 mars 1849.

• Mon cher docteur Frauenstaedt,

« Mâsantéestbonnecomme parle passé, monchien Atma

vous salue le plus poliment du monde. Mais quelles épreuves n'avons-noiis pas traversées ! figurez-vous, au 18 septembre, une barricade sur le pont, et la canaille massée devant ma maison, visant ettirant sur la troupe, et la maison ébranlée par la fusillade. Tout à coup, voix et détonations devant la porte de ma chambre fermée àclef ; moi, pensant cpie c'est la canaille souveraine, je pousse le verrou : on frappe à coup redoublés : puis j'entends la petite voix de ma bonne : « c'est seulement quelques aiilrichiens f » Aussitôt j'ouvre à ces dignes amis ; vingt soldats du régiment de Bohême, aux culottes bleues, st précipitent pour tirer de mes fenêtres sur la canaille souveraine ; mais il s'avisent qu'ils peuvent tirer plus commodément de la maison voisine. L'officier est monté au premier étage pour reconnaître le tas de gueux derrière la barricade : \e m'emprasse de lui envoyer ma grande lorgnette d'opéra, celle-là même avec laquelle vous regardiez un joar le ballon, ,.. et ^pu;^"'!» ffoywv tout' ficTi fpo-jTt;TYipio'j ! — Aristophane, y aces.

« Que le ciel vous conserve, digne ami, en vie et santé I • Arthur Schopenhauer. (M. 491)

Par testament, Schopenhauer a légué sa fortune à la caisse de secours fondée à Berlin en faveur des soldats blessés pour la défense de Tordre dans les émeutes de 1848 et de 1849, — de leurs veuves et de leurs orphelins.

Avec les Révolutions, ce qu'il craignait le plus au monde c'était le choléra. En face de l'idée de la mort, il a quelque peine à garder cette sérénité que devrait inspirer son système, si tout système de philosophie n^était pas, comme il le remarque lui-même, une pure affaire de théorie, de spéculation idéale, qui, dans la pratique de la vie, ne tire pas à conséquence.

FrancfoFt, le 23 septembre 1853.

« Très-cher ami, Je souhaite tout d'abord que la présente vous trouve en bonne santé. Quoi 1 vous avez eu une attaque de choléra 1 et quand ce n'aurait été qu'une choléfine, ce n'en est pas moins à mes yeux un accident effroyable, car je suis cholérophobe de profession, et c'est par celte raison que j'habite depuis 1831 à Francfort, citadelle contre le choléra. Faites-moi le plaisir de prendre toutes vos précautions ; et ne buvez pas de bière blanche. Moi aussi je m'abstiens de bière: Kant la détestait, il n'en buvait jamais » (M. 588.)

Avant de prendre son parti de vivre en céhbataire, il avait été tenté à différentes reprises par Tidée du mariage, et l'on trouve dans ses cahiers la trace de ses hésitations sur ce point délicat. Il écrivait ses réflexions en anglais sur des bouts de papier. Elles sont de telle nature qu'il nous est impossible, dit son biographe, M. Gwinner, d'en faire connaître le texte exact au lecteur; en voici le sens :

« Comme il n'avait point d'illusions, il voyait surtout dans ie mariage l'avantage d'être soigné dans la vieillesse et dans la maladie, d'avoir un foyer.

« Mais aussi que d'objections! Il n'aimait ni le monde, ni les plaisirs, il n'était pas toujours de bonne humeur, il vivait avec ses pensées. Une femme serait difficilement heureuse avec lui.

« Il lui déplaisait de songer que la moitié de son revenu pourrait passer entre les mains des marchandes de modes, des lingères et des couturières.

« Enfin il considérait les inconvénients généraux du mariage : dépenses, soin des enfants, entêtement, caprices, vieillesse ou laideur au bout de quelques années,tromperies,cocuage, lubies, attaques d'hystérie, amants, et l'enfer et le diable. Aussi disait-il que le mariage est une dette contractée dans la jeunesseet qu'on paye dans l'âge mûr : il citait BallhazarGracian (1), qui donne le titre de chameau à un homme de quarante ans, uniquement parce qu'il a femme et enfants ; les jeunes gens en se mariant deviennent la bêle de somme de leur femme; môme pour les meilleurs d'entre eux, la femme qu'ils épousent est comme un péché de jeunesse qui les suit à travers la vie.

« Le philosophe a besoin de son temps. L'homme marié porte tout le poids de l'existence, le célibataire n'en a que la moitié: quiconque se consacre aux muses doit prendre ce dernier parti. Presque tous les vrais philosophes sont des célibataires. Descartes, Leibnitz, Malebranche, Kant, Spinoza.

t ...Les grands poètes, tous mariés, ont été tous malheureux. Shakespeare porta même de doubles cornes. »

« Sa devise élàii matrimony, war and want! mariage, guerre et misère. » (V. Gwinner. p. 33o, 336.)

Il ne négligeait du reste au:un moyen d'embellir son

(l) Balthasar Gracian, jésuite espagnol, né à la fin du xvi« siècle. Laslanosa, son disciple, a recueilli dans son œuvre une suite de miximes, publiées sous ce 11 ire : « Oraculo manual y arle de prudencia. » C'est nii guide de l'homme du monde, pour louvoyer prudemment à travers les éoueils de la vie. Schoponhauer, très-prudent de sa nature, a traduit en allemand l'œuvre du Père Jésuite.

existence, d'entretenir sa santé, d'accroître son capital. Il avait toujours quelques billets placés à la loterie, et toutes sortes de recettes de bonnes femmes contre le mal de dents, l'insomnie, etc. Nous le voyons recourir môme au magnétisme.

Francfort, 1" mars 1856.

« ilepjercîment cordial, vieil apôtre, pour votre lettre de congratulation (le jour de sa fête). A votre aimable question j'ai à répondre que je ne sens pas encore le plomb de Saturne (1), je cours encore comme un lévrier, je me porte encore admirablement, je joue presque tous les jours de la flûte, l'été dernier, je nageai dans le Mein jusqu'au 19 septembre, je n'ai pas une infirmité, et mes yeux sont encore aussi vifs qu'au temps où j'étais étudiant. J'ai seulement l'oreille un peu paresseuse. C'est là un vice héréditaire, qui m'a tourmenté dès ma jeunesse ... (M. 676).

«Brunet(un magnétiseur, de passage à Francfort) m'avait fait espérer qu'il pourrait guérir mon oreille gauche en me magnétisant ; je me suis laissé à cinq reprises magnétiser pendant une demi-heure : mais en vain. Provectior œtast — Adieu, vieil ami, bonne chance. »(M. 679).

Malgré l'insuccès il n'est pas désabusé, et croit toujours à la vertu curative du magnétisme dont il fait Té preuve sur son chien.

«... Dubourg, qui a une force magnétique peu commune, a bien magnétisé huit fois mon chien qui boite de la patte de devant. Je le soigne depuis neuf mois, sed frustra. Je suis (iésespéré.

< Cerîiorem me reddas te valere t

« Arthur Schopenhauer. »

(i) Il a^ait alors soiiante-huil ans.

do VIE ET OPINIONS DE SCHOPENHAUER.

Comme le moment de la gloire s'était fait trente ans attendre, il l'accueillit avec ivresse, avec une sorte d'ingénuité sereine et d'orgueil satisfait, mais sans étonnement, tant il avait une haute opinion de lui-même, une foi profonde en son génie et la certitude d arrivei eniin au succès. Son dernier ouvrage terminé en 1851, il ne lui restait plus qu'à jouir (neuf années encore) de sa réputation toujours croissante. Une des manifestations les plus tlatteuses de cette vogue soudaine, cestla curiosité du public, l'affluence des visiteurs, leur enthousiasme, et l'empressement des artistes à le peindre pour la postérité.

F...., 29 juin 1855.

« ... Tai reçu ici la visite de B... il s'est caché tout un jour, sous un faux nom, pour me rendre visite, dans une voiture fermée, après bien des hésitations. — En prenant congé de moi il m'a baisé la main ! j'en ai crié d'effroi !... »

F..., 28 mars 1836.

« ... R... m*a baisé la main en prenant congé de moi. — - C'est là une cérémonie à laquelle je ne puis m'habituer ; et qui fait partie sans doute de ma dignité impériale...» (M. 6^2.)

F..., septembre i83o.

«...Reçu beaucoup de visites: le juge V... de M.., qui n'a que

vingt-huit ans Hebler, de Berne, qui m'avait envoyé

son livre sur Shylock, un jeune homme également. - Le peintre et professeur Baehr de Dresde, un brave, fin et adroit oqrçon, qui m'a beaucoup plu ; il connaît toutes mes œuvres g-ès-exactement et il en est plein : il dit qu'à Dresde, on s'y intéresse beaucoup, surtout les femmes, qui, paraît-il, me lisent avec passion. — Ilornstein, jeune compositeur, élève Je Richard Wagner, lequel étudie aussi, paraît -il, très-

FRAGMENTS DE CORRESPONDAN(E. 39

assidûment mes œuvres. Hornstein est encore ici, et me témoigne un respect exagéré, par exemple il se lève de table pour aller chercher mon garçon d'hôtel favori, quand c'est lui dont j'ai besoin. Tous ces gens-là sont très-versés dans me^ (cuvres. — Le professeur Warnkônig de Tubingen, juriste, qui m'est connu par son Jus nalurœ, s'est présenté à moi uniquequement à table dhôte... Warnkœnig est un bien bon, bien aimable et bien habile homme : j'ai dîné plusieurs fois a\ec lui. lime dit beaucoup de choses flatteuses sur mon aspeci extérieur, qui est, paraît-il, imposant ! mais un vieil anglais, qui ne sait rien de moi, me disait dernièrement la même

chose

« ... Mon portrait est depuis quatorze jours à l'exposition; il y a eu grande foule pour le voir, tout le monde l'admire et le trouve très-ressemblant : il n'y a qu'Emden, Kilzer et moi qui ne soyons pas de cette avis. Quoi, un portrait ?

Sicelides musœ,paulo majora canamus !

« Le dit professeur Baehr m*a confié que v. Launitz, le Phidias de Francfort, désire faire mon buste ; il m*a engagé d'une manière pressante à aller un jour visiter son atelier ; à la fin j'ai dit « oui, oui, » mais je tiens à l'étiquette, c'est Launitz qui doit venir chez moi. Après ra'avoir assez longtemps attendu, il finira par dire : « Quand la montagne ne vint pas trouver le prophète, c'est le prophète qui alla vers la montagne. »

* Vous voyez que le Nil est arrivé au Caire. € Avec des souhaits cordiaux pour votre santé.

« Arthur Scuopenhauer. »

F..., 6 juin 1856.

« ... Becker m'a envoyé son fils et son neveu, et le professeur Baehr de Dresde aussi son fils. Et cela pour que ces jeunes gens puissent se vanter dans leur vieillesse de m'avoir vu en chair et en os, et de m'avoir parla.. » (M. 691.)

F..., 11 juillet 1836.

« ... Le professeur Baehr, de Dresde, était encore ici hier pénétré de l'enthousiasme le plus louable, il voulait changer sa belle tabatière russe en argent, contre ma vieille tabatière en cuir, mais jai refusé. Il m'a parlé d'un certain M. de Wilde, autrefois établi en Prusse, qui était un fanatique forcené de ma philosophie, jusqu'au jour où, âgé de quatrevingt-cinq ans, il est mort avec mon nom sur les lèvres; Baehr me parle aussi de son fils qui lui a écrit une lettre enthousiaste après la visite qu'il m'a faite.

« Mon Bouddha, doré à neuf, brille sur sa console, et vous donne sa bénédiction, i (M. 697.)

F..., 23 septembre 1853.

« ... Ces jours passés est venu un certain D"" K..., professeur dans îe duché de. ., un homme grand, de quarante ans environ. Il entre, me regarde fixement si bien que je commençais à avoir peur, et il se met à crier : « Je veux vous voir 1 il faut que je vous voie 1 je viens pour vous voir ! » il témoigne le plus grand enthousiasme. Ma philosophie, ditil, lui a rendu la vie. C'est charmant l... . (M. 590.)

Il a ses apôtres, ses évangélistes : « Il me plaît beau- « coup, écrit-il, de voir mes apôtres se visiter les uns « les autres : c'est sérieux, c'est grandiose : là où deux « personnes sont réunies en mon nom, je suis au « milieu d'elles. » — Tel de ses disciples est si fanatique qu'il écrit des lettres à des gens qu'il ne connait pas, pour leur conseiller de lire las œuvres du maitre.

Notre philosophe compte des admirateurs dans toutes les classes : c'est l'ambassadeur russe baron de Kriidner, lils de la célèbre M™* de Krùdner — c'est encore un arrière-neveu de la Charlotte de Werther. Il en vient de tous les coins d'Europe. La conlagioD s'étend aux officiers :

F... 5 octobre 1854.

« ... Le major de Spandau me réjouit fort -, mon succès près

« des militaires à Magdebourg, Neisse, Neu-Ruppin et Span-

« dau est chose curieuse et singulière 1 jusqu'alors 1 is officiers

« s'occupaient de toute autre chose que de philosophie... *

Nous avons vu que les dames aussi se passionna'ent pour ses ouvrages.

Sa figure, son extérieur le préoccupaient non moins que sa doctrine ; il attache un prix infini à ses portraits, à ses photographies, et y revient à chaque instant dans ses lettres. C'est une affaire capitale.

« ... Je vous prie, écrit-il au D"" Frauenstaedt, le ,']0 octobre 18ol, de faire bien attention au daguerréotype que je vous envoie, et d en avoir soin. J'en laisserais volontiers faire une demi-douzaine : mais l'artiste que nous avons ici est une brute si insupportable et si inexprimablement répugnante, que sa seule présence répand la mauvaise humeur sur mon visage. L'été dernier, à peine étais-je assis devant l'appareil^ ilm'agaçatellement, que je bondis tout à coup, je saisis mon chapeau et ma canne, et m'élançai dans la rue... J'ai deux autres grandes photographies, soigneusement faites, mais c& sont d'horribles caricatures. En regardant l'une d'elles avec attention, il me vint à l'idée que je ressemblais à Talleyrand; je l'ai vu plusieurs fois, tout à mon aise, en 1808. A quelquesjours de là, je me trouvai à table à côté d'un vieil anglais; après quelques mots échangés, il me dit en confidence : « Monsieur, dois-je vous dire à qui vous ressemblez'' à Talleyrand, avec qui je me suis rencontré et entretenu souvent dans ma jeunesse. » Gela est curieux, mais littéralement vrai. Je ne veux pas vous envoyer ce portrait grimaçant... j'y parais indignahundus comme si je venais d'écrire mon traité sur les professeurs de philosophie.

< ... Si le ciel pouvait nous envoyer un photographe français 1 avec les Allemands il n'y a rien à faire, ces ânes bâtés. >

(M. 524.) BOURDEAU. — Schopenhauer 3

F..., 23 août 1832.

« ... Les photographes me représentent comme beaucoup trop vieux ; aujourd'hui on a fait de moi une photographie qui me rajeunit de vingt ans : mon front et mon nez sont rendus avec une perfection qui ne sera jamais surpassée : cela est inappréciable... » (M. 553.)

F..., 2 mai 1835.

«... Mais, Dieu soit loué, le diable s'en mêle... Voici maintenant qu'on veut me peindre à l'huile. C'est un peintre de grand mérite. Il a eu une Vénus et un Gupidon de grandour naturelle admis à l'exposition de Paris, où l'on est si dijQ&cile. Il est français, mais il s'appelle Lunteschùtz l Déjà cet hiver il s'est assis à table d'hôte à côté de moi (évidemment avec intention). Il m'a vu plus d'une fois causer avec animation ; comme il est bon garçon, je finis par m'ouvrir à lui en toute confiance ; aussi connaît-il bien ma vraie physionomie. Ma gloire n'est venue jusqu'à lui que par les bruits de là ville; c'est à ses frais qu'il me peint, bien qu'il se fasse d ordinaire payer très-cher ; je lui demandai un jour ce qu'il prenait pour un portrait : environ vingt louis d'or ? lui dis-je, plus que cela, répondit-il... »

€ Ce portrait sera exposé ici, puis il ira à l'exposition de Berlin.

« Ah ! Dieu 1 comme les professeurs de philosophie se régaleront à cette vue, et toutes mes connaissances et mes nouveaux amis de Berlin... » (M. 645.)

F..., 16 octobre 1855.

« ... Mon portrait sera terminé cette semaine, il sera exposé ici quelque temf s, et ira ensuite à l'exposition de Berlin. Eh 1 sapristi, comme les Berlinois vont être étonnés... » (M. 644.)

F..., 23 décembre 1855.

€ ... Un certain R... m'écrit de Zurich, pour m'annoncer qne dans le cercle dont il fait partie mes écrits sont lus avec une telle admiration, qu'on souhaite fort posséder mon portrait,— photographie, peinture ou dessin, n'importe comment,

et que l'artiste n'a qu'à l'envoyer contre remboursement. Ils ont été choisir un beau temps ! dans les jours les plus courts et les plus sombres, quand le froid et la neige rendent tout difiScile. Mais je consens à m'en occuper dès que les jours seront plus clairs et plus longs. — Vous voyez que ma gloire s'étend comme un incendie, en raison non pas arithmétique, mais géométrique et même cubique, et que le Nil est arrivé au Caire. Après cela les professeurs peuvent s'obsliner à ne pas parler de moi : frustra t

« Je n'ai pas beaucoup changé depuis 1847: mais moi, Emden, Kilzer, Gwinner, et ma bonne, nous sommes d'accord pou'trouver qui^ ci portrait de Lunteschûtz n'est pas absolument ressemblant ; — il n'a qu'un faux air : et c'est ce qui fait que le grand public, et tous les autres ici le trouvent trèsressemblant (M. 671.J

La question des portraits revient dans toutes ses lettres, c'est une véritable épopée.

F..., 17 août ISori.

«... Mon portrait, peint par Lunteschûtz, est terminé et il est vpndn. Wiesike s'est rencontré à temps, il l'a acheté encore sur le chevalet et payé 250 florins. Mais ce qu'il y a d'inouï, c'est qu'il m'a dit très-sérieusement ainsi qu'au peintre, qu'il voulait construire une maison pour y suspendre ce portrait ! Ce serait la première chapelle élevée en mon honneur. Récitatif: « Oui, oui l Sarastro règne ici » (1). Et que ne dira-t-on pas de moi en l'année 2100 ?... » (M. 638.)

F..., 13 mai 1836.

«... Le conseiller secret Krûger veut me faire peindre par le peintre Hammel, demi grandeur naturelle comme pendant au portrait de Justinus Kerner, du môme peintre, qui est placé chez moi depuis trois semaines. Ce sera la grande semaine des séances : Je ne puis m'y soustraire, afin d'obliger

(1) Aie de la Flûte enchantée.

Krûger et aussi la postérité qui est encore dans les culottes de ses pères... » (M. 685.)

F..., 14 août 1836.

«... Le portrait de Hammel est une caricature, je le lui ai dit rudement ; il est au désespoir et n'ose l'exposer. Lunteschùtz me presse de lui donner encore 4 séances, pour terminer le nouveau portrait (i) : mais il fait trop chaud pour traverser le pont... . (M. 703.)

L'idée d'une chapelle, élevée en son honneur, qui souriait au grand pessimiste, n'a jamais été exécutée; l'heureux possesseur du portrait de notre philosophe s'est contenté de le suspendre dans sa bibliothèque.

Gomme contraste à cette satisfaction de soi qu'il éprouve en ses dernières années de célébrité croissante, il est curieux d'opposer les rancunes féroces qu'il avait accumulées pendant les longues années d'attente, contre tous ceux qui lui portaient ombrage, et surtout contre les professeurs de philosophie : il les accuse de s'être ligués pour le tenir à l'écart, et feindre de l'ignorer. Il s'était informé près d'un juriste de ses amis, afin de savoir jusqu'à quel point il pouvait les injurier sans s'exposer à un procès en ji>stice.

F..,, 2 mars 18-19. «... Personne que je sache n*a parlé de la seconde édition de mon traité « sur la quadruple racine de la raison suffisante » . Ces messieurs savent que la seule tactique qu'ils puissent ra'appliquer c'est de ne pas desserrer les mâchoires , et ils agissent comme le diplomate accompli de Talleyrand, dont les traits restent absoiainent impassibles, quand il reçoit un coup de pied au derrière.... » (M. 490.)

(1^ Ce portrait est aujourd'hui à Francfort, dans ua salon de Viliiei d'Angleterre.

F.... 16 octobre 1850.

€ ... Mon traité sur la philosophie des universités ressemble maintenant au cheval de bataille qui hennit dans l'écurie ; il veut sortir ! — Les professeurs de philosophie en ont fini avec leur joie; ce sera sur eux comme une pluie de gifles. — Mais si vous ne m'aidez pas à me produire à la lumière, vrai, ce serait dommage.

«Tout estrevu, salis super que, le manuscrit est làsurma table, et attend l'ordre de marcher en avant, et vous vous taisez....

t Dans le journal de Gœttingue, Bolz et Lotz chantent un duo sur l'important ouvrage d'un certain M. Waitly, celui-là ils n'ont garde de le tenir au secret, mais ils le laissent vivre, pour vivre eux-mêmes 1

« Ce qui est plus important c'est que mon chien brun, qui maintenant a 17 mois, est aussi grand et de même taille que le pauvre défunt que vous avez connu, et avec cela c'est la bête la plus vive que j'aie jamais vue. Sur ce, je vous salue cordialement.

Votre ami,

Dans sa monomanie de la persécution de la part des professeurs de philosophie il va jusqu'à prétendre qu'ils ont or'anisé contre lui une conspiration du silence de 1820 à 1853.

« Je soupçonne quau grand congrès philosophique de Gotha on a secrètement donné le mot d'ordre de ne jamais prononcer mon nom. » (M. 50^.)

On lira avec intérêt l'opinion de Schopenhaiier sur diirérents auteurs allemands et français ; et d'abord sur Técole matérialiste de Moleschott et de Biichner. Pessimiste idéaliste, il a horreur de «ce plat matérialisme, t sorti en rampant de l'œuf du basilic, »

4b VIE ET OPINIONS DE SCHOPENHAUER.

F..., 29 juin 1855.

€... Enfin j'ai lu quelque chose de Moleschott dans son livre de la circulation de la vie. Si je n'avais pas su que le célèbre M. Moleschott en était l'auteur, je ne l'aurais pas même attribué à un étudiant, mais à un garçon coififeur, qui aurait suivi des cours d'anatomie et de physiologie, tant ce fatras est d'une ignorance crasse, grossier, lourd, maladroit, et généralement embrouillé. Je suis enchanté maintenant d'avoir relégué tous ces gaillards-là à l'ofiQce parmi les valets. Et à ce que m'assure le D' Mayer de Mayence, Brockhaus lui aurait donné mille louis d'or pour sa nouvelle physiologie qui n'a qu'une trentaine de pages! 11 verra! — Mêmela partie physiologique du chapitre est plate et affectée. C'est en outre grossier, immoral. Et de plus il laisse sortir de sa poche la loque rouge de sa république de saltimbanques. On a très-bien fait de retirer à ce gars-là le droit de faire un cours, on ne pouvait tolérer cela. A la même école appartient un nouveau volume du D' Bûchner, sur Force et matière, tout à fait dans le Fuême esprit. Je compte qu'on empêchera cet autre camarade de faire son cours... Ces coquins empoisonnent à la fois la tête et le cœur ; et ils sont ignorants comme des apprentis^ bêtes et mauvais.... (M. 652.)

F..., 15 juillet 1855.

«... Dans ma dernière lettre je vous écrivais que je m'attendais à voir le D"" Bûchner suspendu à cause de son livre Force et matière. A ma haute satisfaction je vois par le journal d'hier que c'est déjà fait. Il n'a que ce qu'il mérite: car ce fatras n'est pas seulement immoral au plus haut degré, il est également faux, absurde et bête : et le fond de tout cela c'est l'ignorance, fille de la paresse, de la pipe, du cigare et de la manie politique. Un homme pareil n'a rien appris si ce n'est un peu de Chjsterspritzologie, ni philosophie, ni humanités, et avec cela il a le front et l'impudence de s'occuper de la nature des choses et de la nature du monde. De même ce Molescholt. Ils n'ont que ce qu'ils méritent; ils portent la peiné de leur ignorance... » (M. 654.)

F..., 11 jnillet 1856.

« ... .l'ai feuilleté le discours de Moleschott (son discours d'ouverture à Zurich) : bavardage précieux et affecté pour masquer sa grossièreté, vieilles histoires qu'il nous rabâche. Etudiez-moi une bonne fois les principes métaphysiques de la science naturelle de Kant, puis faites un peu comprendre à ces garçons barbiers qui viennent bavarder sur « Force et matière », à ces fabricants de pilules et donneurs de clystères, faites-leur comprendre que les corps ne sont que des espaces qu^î remplit la force. Ils pourront s'attirer de la considération, s'ils commencent prudemment par là, mais c'est impertinent à ce tas d'ignorants, de vouloir loucher, sans aucune étude métaphysique, au dernier fond des choses. Il faut leur frotter le nez dans leur ignorance jusqu'à ce qu'il saigne. ^ (M. 696.)

Autant il méprise l'école matérialiste et, comme on le verra par cette lettre, l'école spiritualiste allemande, autant il exalte l'école physiologique française fondée par Bichat (1).

F..., 12 octobre 1852.

Bichat a vécu trente ans, il est mort, il y aura bientôt soixante ans, et toute l'Europe honore son nom et lit ses ouvrages. Sur cinquante millions de bipèdes on aurait peine à rencontrer une tête pensante telle que Bichat. Assurément, depuis ses travaux, la physiologie a fait des progrès, niais sans le secoursdes allemands, et grâce uniquement à Magendie, Flourens, Gh. Bell et Marshal Hall ; pourtant ces progrès n'ont pas été tels, que Bichat et Cabanis en paraissent vieillis et tous les noms que je viens de citer s'inclinent quand on prononce le nom de Bichat.

Quittons maintenant cette noble société pour pénétrer dans

(1) Voii- dans la Revue des Deux-Mondes du l*^*" mai ISSO, l'article d • M. Janet, Schopenhauer et la physiologie française. — V. aussi Riboir, Philosophie de Shopenhauer, p. 75.

i'auberge des saltimbanques allemands. Leur sombre arrièrepensée vous savez d'où elle vient, c'est ce cagotage, ce tartuîïianisme aujourd'hui si généralement répandus et cultivés avec tant de zèle dans toutes les écoles, les universités, les gym- .îiases, les livres, les journaux.... — Au point de vue physiologique, l'effort de ces messieurs (les spiritualistes) est d'exposer comment l'âme et le corps sont deux substances essentiellement différentes, cette dernière étant logée uniquement dans la tête : en tant qu'immortelle et indivisible, elle doit porter tout son bagage d'intelligence, de sentiment, de volonté, de passions, etc., dans une noisette, contenue dans la tête en un seul point comme la monade de Leibnitz... L'âme est démontrée avec des arguments de vieille femme.

L'impudence avec laquelle on ignore Kant en tout ceci, peut me consoler de me voir ignoré... Kant et moi, nous «ommes une paire d'ânes auxquels on ne prête nulle attention. Voilà la probité allemande .. » (M. 565.)

D'autres jugements qu'il porte sur nos auteurs sont faits pour surprendre. M. Taine, à ses débuts, venait de publier une étude sur Jean Reynaud, écrite avec une ironie fine et transparente. Schopenhauer, qui n^a pas compris l'esprit et le sens de cette étude, prend M. Taine |)0ur un déiste, et le traite de cagot.

F..., 17 août 1855.

«... J'avais déjà lu l'article de h Revue des Deux-Mondes ; et rà mon avis ce Reynaud est très-près de penser comme moi, si ce n'est qu'il a conçu sa philosophie naturelle sans le secours •de Kant et de la philosophie transcendentale: mais il en appelle à la misère réelle du monde, à l'innéité du caractère moral, •il dit que nous avons dû exister avant la naissance, et laisse entrevoir des affinités de pensée avec le brahnianisme et le Jbouddhisme. Parfait, parfait !— Son critique est un cagot achevé; il argumente contre lui d'après le Père Malebranche et en général d'après Dieu, et de nouveau Dieu et Dieu. Partout où

le Vieux Juif se laisse voir, naturellement il gâte tout : qu'on lui ferme la porte au nez... . (M. 657.)

M. Liltré n'est pas mieux traité que M. Taine.

« L'article de Littré dans la Revue des Deux-Mondes sur les tables tournantes n'est qu'un bavardage superficiel et misérable, avec cela d'une ignorance crasse (1). » (M. 680.)

Il disait encore au sujet d'un article de la Revue des Deux-Mondes, où il était question de lui :

.... a août 1836.

« ... Quatre pages et demie de Taillandier sur moi, vous l'aurez lu sans doute. Bavardage français, beaucoup de détails sur la personne : et où diable a-t-il été chercher que je suis tout étonné du bruit que font mes écrits dans le monde ? —J'en suis si peu surpris, que Emden a raconté à Nordwall comment je lui avais prédit ma gloire future il y a vingt ans, au grand étonnement de ce dernier. ... . (M. 701.)

Les lettres de Descartes et de Leibnitz sont écrites sur un autre ton, et d'un autre style. Celles de Schopenhauer ont le mérite de laisser entrevoir en son naturel l'originalité de notre personnage et la bizarrerie de ses bumeurs privées. C'est moins dans sa correspondance que dans ses ouvrages, où il a mis ce qu'il avait de meilleur en lui, que l'on trouvera le penseur, le philosophe et l'écrivain.

(1) Schopenhaaer croyait aux tables toarnantes, il y voyait une applioaiion de soa système; et à ce propos il avait ctfmposé ces petits verf humoristiques :

La volonté qui a fait et qui entretient le moude.

Peut aussi le gouverner.

Les tables marcheul à quatre pattes.

La douleur seule est positive. — Tourments de l'existence. — Le néant préférable à la vie. — L'objet de la philosophie n'est pas de consoler. — Optimisme de Leibnitz, insoutenable. — Péché originel. — Le monde^ un lieu de pénitence.

Si elle n'a pas pour but immédiat la douleur, on peut dire que notre existence n'a aucune raison d'être dans le monde. Car il est absurde d'admettre que la douleur sans lin qui nait de la misère inhérente à la vie et qui remplit le monde, ne soit qu'un pur accident et non le but même. Chaque malheur particulier parait, il est vrai, une exception ; mais le malheur général est la règle.

De même qu'un ruisseau coule sans tourbillons, aussi longtemps qu'il ne rencontre point d'obstacles, de même

dans la nature humaine, comme dans la nature animale, la vie coule inconsciente et inattentive, quand rien ne s'oppose à la volonté. Si l'attention est éveillée, c'est que la volonté a été entravée et qu'il s'est produit quelque ciioc. — Tout ce qui se dresse en face de notre volonté, tout ce qui la traverse ou lui résiste, c'est-àdire tout ce qu'il y a de désagréable et de douloureux, nous le ressentons sur-le-champ, et très-nettement. Nous ne remarquons pas la santé générale de notre corps, mais seulement le point léger où le soulier nous blesse : nous n'apprécions pas l'ensemble prospère de nos affaires, et nous n'avons de pensées que pour une minutie insignifiante qui nous chagrine. -— Lebien-être ^; et le b^nJieiuLjSDJiLdonc tout négatifs, la douleur seule est positive.

Je ne connais rien de plus absurde que la plupart des systèmes métaphysiques qui expliquent le mal comme l quelque chose de négatif; lui seul au contraire est posi- ^^ tif, puisqu'il se fait sentir... Tout bien, tout bonheur, toute salisfaclion sont négatifs, car il ne font que supprimer un désir et terminer une peine.

Ajoutez à cela qu'en général nous trouvons bs joies au-dessous de notre attente, tandis que les douleurs la dépassent de beaucoup.

Voulez-vous en un clin d'œil vous éclairer sur ce point, et savoir si le plaisir l'emporte sur la peine, ou si seulement ils se compensent, comparez l'impression de l'animal qui en dévore un autre, avec l'impression de celui qui est dévoré.

La consolation la plus efficace, dans tout malheur, dans toute souifrance, c'est de tourner les yeux vers ceux qui sont encore plus malheureux que nous : ce remède est à la portée de chacun. Mais qu'en résulte-t-il pour l'ensemble ?

Semblablis aux moutons qui jouent dans la prairie, pendant que, du regard, le boucher fait son choix au milieu du troupeau, nous ne savons pas, dans nos jours heureux, quel désastre le destin nous prépare précisément à cette heure, — maladie, persécution, ruine, mutilation, cécité, folie, etc. (1).

Tout ce que nous cherchons à saisir nous résiste; tout a sa volonté hostile qu'il faut vaincre. Dins la vie des peuples, l'histoire ne nous montre que guerres et séditions : les années de paix ne semblent que de courtes pauses, des entr'actes, une fois par hasard. Et de même la vie de l'homme est un combat perpétuel, non pas seulement contre des maux abstraits, la misère ou l'ennui ; mais contre les autres hommes. Partout on trouve un adversaire : la vie est une guerre sans trêve, et l'on meur*. 'es armes à la main.

Au tourment de l'existence vient s'ajouter encore la rapidité du temps qui nous presse, ne nous laisse pas

(l) « Nous sommes des victimes condamnées toutes à la mort ; nous ressemblons aux moutons qui bêlent, qui jouent, qui bondissent en attendant qu'on les é,'orge. Leur grand avantage sur nous est qu'ils ne M doutent pas qu'ils seront égorgés, et que nous le savons. »

Voltaire,

{Sole du traducteur.)

prendre haleine, et se tient derrière chacun de nous comme un garde-chiourme avec le fouet. — Il épargne ceux-là seulement qu'il a livrés à Fennui.

Pourtant, de même qu'il faudrait que notre corps éclatât, s'il était soustrait à la pression de Tatmosphère, de même si le poids de la misère, de la peine, des revers et des vains efforts était enlevé à la vie de l'homme, l'excès de son arrogance serait si démesuré, qu'elle le briserait en éclats ou tout au moins le pousserait à l'insanité la plus désordonnée et jusqu'à la folie furieuse. — En tout temps, il faut à chacun une certaine quantité de soucis, de douleurs, ou de misère, comme il faut du lest au navire pour tenir d'aplomb et marcher droit.

Travail, tourment, peine et misère, tel est sans doute durant la vie entière le lot de presque tous les hommes. Mais si tous les vœux, à peine formés, étaient aussitôt exaucés, avec quoi remplirait-on la vie humaine, à quoi emploierait-on le temps ? Placez cette race dans un pays de cocagne, où tout croîtrait de soi-même, où les alouettes voleraient toutes rôties à portée des bouches, où chacun trouverait aussitôt sa bien-aimée et l'obtiendrait sans difficulté , — alors on verrait les hommes mourir d'ennui, ou se pendre , d'autres se quereller, s'égorger, s'assassiner et se causer plus de souffrances que la nature ne leur en impose maintenant, — Ainsi pour une telle race nul autre théâtre, nulle autre existence ne sauraient convenir...

Dans la première jeunesse, nous sommes placés devant la destinée qui va s'ouvrir devant nous, comme les enfants devant un rideau de théâtre , dans l'attente joyeuse et impatiente des choses qui vont se passer sur la scène : c'est un bonheur que nous n'en puissions rien savoir d'avance. Aux yeux de celui qui sait ce qui se passera réellement , les enfants sont d'innocents coupables condamnés non pas à la mort, mais à la vie, et qui pourtant ne connaissent pas encore le contenu de leur sentence. — Chacun n'en désire pas moins pour soi un âge avancé, c'est-à-dire un état que l'on pourrait exprimer ainsi : « Aujourd'hui est mauvais , et chaque jour sera plus mauvais — jusqu'à ce que le pire arrive. »

Lorsqu'on se représente, autant qu'il est possible de le faire d'une façon approximative, la somme de misère, de douleur et de souffrances de toute sorte que le soleil éclaire dans sa course, on accordera qu'il vaudrait beaucoup mieux que cet astre n'ait pas plus de pouvoir sur la terre pour faire surgir le phénomène de la vie qu'il n'en a dans la lune, et qu'il serait préférable que la surface de la terre comme celle de la lune se trouvât encore à l'état de cristal glacé.

On peut encore considérer notre vie comme un épisode qui trouble inutilement la béatitude et le repos du néant. Quoi qu'il en soit, celui-là même pour qui l'existence est à peu près supportable, à mesure qu'il avance en âge, a une conscience de plus en plus claire qu'elle

est en toutes choses un disappointinent, nay, a cheat, en d'autres termes qu'elle a le caractère d'une grande mystification, pour ne pas dire d'une duperie... —

Quiconque a survécu à deux ou trois générations se trouve dans la même disposition d'esprit que tel spectateur assis dans une baraque de saltimbanques à la foire, quand il voit les mêmes farces répétées deux ou trois fois sans interruption : c'est que les choses n'étaient calculées que pour une représentation et qu'elles ne font plus aucun effet, l'illusion et la nouveauté une fois évanouies. —

ïl y aurait de quoi perdre la tête, si l'on observe la prodigalité des dispositions prises, ces étoiles fixes qui brillent innombrables dans l'espace infini, et n'ont pas autre chosî à faire qu'à éclairer des mondes, théâtres de la misère et des gémissements, des mondes qu", dans le cas le plus heureux, ne produisent que Tennui ; — du moins à en juger d'après l'échantillon qui nous esf. connu. —

Personne n'est vraiment digne d'envie, et combien sont à plaindre. —

La vie est une tâche dont il faut s'acquitter laborieusement ; et dans ce sens, le mot defunctiis est une belle expression. —

Imapmcz un instant que l'acte de la génération ne soit ni un besoin ni une volupté, mais une affaire de réflexion pure et de raison : l'espèce humaine pourraitelle bien encore subsister ? Chacun n'aurait-il pas eu plutôt nssez pitié de la génération à venir, pour lui épargner le poids de l'exisuiico, ou du moins n'auraitil pas hésité à le lui imposer de sang-froid ? —

Le monde, mais c'est l'enfer, et les hommes se partagent en âmes tourmentées et en diables tourmenteurs. —

Il me faudra sans doute entendre dire encore que ma philosophie est sans consolation ; — et cela simplement parce que je dis la vérité, tandis que les gens veulent entendre dire : le Seigneur Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait. Allez à l'église, et laissez les philosophes en repos. Du moins n'exigez pas qu'ils ajustent leurs doctrines à votre catéchisme : c'est ce que font les gueux, les phiosophàtres : chez ceux-là vous pouvez commander des doctrines selon votre bon plaisir. Troubler l'optimisme obligé des professeurs de philosophie est aussi facile qu'agréable. —

Brahma produit le monde par une sorte de péché ou d'égarement, et reste lui-même dans le monde pour expier ce péché, jusqu'à ce (ju'il se soit racheté. — Trèsbien f — Dans le bouddhisme, le monde naît par suite d'un trouble inexplicable, se produisant après un long repos dans cette clarté du ciel, dans cette béatitude sereine, appelée Nirvana qui sera reconquise par la pénitence ; c'est comme une sorte de fatalité qu'il faut entendre au fond en un sens moral, bien que cette explication ait une analogie et une image exactement correspondante dans la nature par la formation inexplicable du monde primitif, vaste nébuleuse d'où sortira un soleil. Mais les erreurs morales rendent même le monde physique graduellement plus mauvais et toujours plus mauvais, jusqu'à ce qu'il ait pris sa triste forme actuelle. — C'est pirfdit 1 — Pour les Grecs le monde et les dieux étaient l'ouvrage d'une nécessité insondable. — Cette

explication est supportable, en ce sens qu'elle nous satisfait provisoirement. — Ormuzd vit en guerre avec Ahriman : — on peut encore admettre cela. — Mais un Dieu comme ce Jéhovah, qui animi causa, pour son bon plaisir et de gaîté de cœur produit ce monde de misère et de lamentations, et qui encore s'en félicite et s'applaudit, avec son zâvra xa)à >i3tv : voilà qui est trop fort î Considérons donc à ce point de vue la religion des Juifs comme la dernière parmi les doctrines religieuses des peuples civilisés ; ce qui concorde parfaitement avec ce fait qu'elle est aussi la seule qui n'ait absolument aucune trace d'immortalité.

Quand même la démonstration de Leibnitz serait vraie; quand même on admettrait que, parmi les mondes possibles, celui-ci est toujours le meilleur, cette démonstration ne donnerait encore aucune théodicée. Car le créateur n'a pas seulement créé le monde, mais aussi la possibilité elle-même : par conséquent, il aurait dû rendre possible un monde meilleur.

La misère qui remplit ce monde proteste trop hautement contre l'hypothèse d'une œuvre parfaite due à un être absolument s.i-e, absolument bon, et avec cela tout puissant; et, d'autre part, l'imperfection évidente et même la burlesque caricature du plus achevé des phénomènes de la création, l'homme, sont d'une évidence trop sensible. Il y a là une dissonance que l'on ne peut résoulre. Au contraire, douleurs et misères sont autant de preuves à l'appui, quand nous considérons le monde comme l'ouvrage de notre propre faute, par conséquent comme une chose qui ne saurait être meilleure. Tandis que, dans la première hypothèse, la misère du monde

devient une accusation amère contre le créateur et donne matière à des sarcasmes, elle apparaît,dans le second cas, comme une accusation contre notre être et notre volonté même, bien propre à nous humilier. Elle nous conduit à cette pensée profonde que nous sommes venus dans le monde déjà vicié^i Lomme les enfants de pères usés de débauche, et que si notre existence est tellement misérable, et a pour dénoûment la mort, c'est que nous avons continuellement cette faute à expier. D'une manière générale rien n'est plus certain: c'est la lourde faute du monde qui amène les grandes et innombrables souffrances du monde ; et nous entendons cette relation au sens métaphysique et non physique et empirique. Aussi l'histoire du péché originel me reconcilie-t-elle avec l'ancien testament ; elle est même à mes yeux la seule vérité métaphysique du livre, bien qu'elle s'y présente sous le voile de l'allégorie. Car notre existence ne ressemble à rien tant qu'à la conséquence d'une faute et d'un désir coupable...

Voulez-vous avoir toujours sous la main une boussole sûre, afin de vous orienter dans la vie et de l'envisager sans cesse dans son vrai jour, habituez-vous k considérer ce monde comme un lieu de pénitence, comme une colonie pénitentiaire, a pénal colomj, — un ipyor^cr-hpiov, ainsi l'avaient nommé déjà les plus anciens philosophes (Clem. Alex. Strom. l. m, c. 3, p. 399) et certains pères de l'Église. (Augustin. De cimt. Dei, L. xi, c. 23). — La sagesse de tous les temps, le brahmanisme, le bouddhisme, Empédocle et Pythagore confirment cette manière de voir ; Gicéron (Fragmenta de philosophia, ToL 12, p. 316, éd. Bip.) rapporle que les anciens

sages dans l'initiation aux mystères enseignaient: nos oh aligna scelera suscepta in vita superiore, pœnarum luendarum causa natos esse. Yanini exprime cette idée de la façon la plus énergique, — Vanini qu'on a trouvé plus commode de brûler que de réfuter, — quand il dit : Tût, tantisque homo repletus miseriis, ut si christianœ religioninon repugnaret, dicere auderem: si daemones dantiir, ipsi, in hominum corpora transmigrantes y sceleris pœnas luimt (De admirandis natiirœ arcanis, dial.L, p. 353). Mais même dans le pur christianisme bien compris, notre existence est considérée comme la suite d'une faute, d'une chute. Si l'on se familiarise avec cette pensée, on n'attendra de la vie que ce qu'elle peut donner, et loin db considérer comme quelque chose d'inattendu, de contraire à la règle, ses contradictions, souffrances, tourments, misères grandes ou petites, on les trouvera tout à fait dans l'ordre, sachant bien qu*ici-bas chacun porte la peine de son existence, et chacun à sa manière. Parmi les maux d'un établissement pénitentiaire, le moindre n'est pas la société qu'on y rencontre. Ce que vaut la société des hommes, ceuxlà qui en mériteraient une meilleure le sauront sans que j'aie besoin de le dire. Une belle àme, un génie, peuvent parfois y éprouver les sentiments d'un noble prisonnier d'État qui est aux galères entouré de vulgaires scélérats; et comme lui ils cherchent à s'isoler. Mais en général cette idée sur le monde nous rend capables de voir sans surprise, à plus forte raison sans indignation, ce qu'on appelle les imperfections, c'est-à-dire la misérable constitution intellectuelle et morale de la plupart des hommes que leur physionomie même nous révèle...

La conviction que le monde, et par suite l'homme sont tels qu'ils ne devraient pas exister, est de nature à nous remplir d'indulgence les uns pour les autres: qu'attendre, en effet, d'une, telle espèce d'êtres ? — Il me sembb parfois que la manière convenable de s'aborder d'homme à homme, au lieu d'être Monsieur, Sir, etc., pourrait être : « compagnon de souffrances, soci maloriim, compagnon de misères, 7ny felloio-sufferer. » Si bizarre que cela paraisse, l'expression est pourtant fondée, elle jette sur le prochain la lumière la plus vraie, et rappelle à la nécessité de la tolérance, de la patience, à l'indulgence, à l'amour du prochain, dont nul ne pourrait se passer, et dont par conséquent chacun est redevable (i).

(1) P. II, chap. xii, p. 312 et suiv.

Désillnsîons. — Vaines promesses de bonheur. — Douleurs sans trêve et sans repos, métamorphoses de la souffrance : la misère et l'ennui. — Lia vie est un spectacle tragi-comique, sous le règne du hasard et de Terreur. — L'enfer du Dante et l'enfer du monde. — Dernier but et dernier naufrage.

Tandis que la première moitié de la vie n'est qu'une infatigable aspiration vers le bonheur, la seconde moitié, au contraire, est dominée par un douloureux sentiment de crainte, car alors on finit par se rendre compte plus ou moins clairement que tout bonheur n'est que chimère, que la souffrance seule est réelle. Aussi les esprits sensés visent-ils moins à de vives jouissances qu'à une absence de peines, à un état en quelqu sorte invulnérable. — Dans mes jeunes années, un coup de sonnette à ma porte me remplissait aussitôt de joie, car je pensais : « Bon t voilà quelque chose qui arrive. » Plus tard, mûri par la vie, ce même bruit éveillait un sentiment voisin de l'eifroi ; je me disais : « Hélas ! qu'arrivet-il?» (L. 228.)

Dans la vieillesse les passions et les désirs s'éteignent les uns après les autres, à mesure que les objets de ces passions deviennent indifférents ; la sensibilité s'émousse, la force de l'imagination devient toujours plus faible, les images pâlissent, les impressions n'adhèrent plus, elles passent sans laisser de traces, les jours roulent toujours plus rapides, les événements perdent leur importance, tout se décolore. L'homme accablé de jours se promène en chancelant ou se repose dans un coin, n'étant plus qu'une ombre, un fantôme de son être passé. La mort vient, qu3 lui reste-t-il encore à détruire? Un jour l'assoupissement se change en dernier

sommeil et ses rêves ils inquiétaient déjà Hamlet

dans le célèbre monologue. Je crois que dès maintenant nous rêvons. — (W. II, 536.)

Tout homme qui s'est éveillé^des premiers rêves de la jeunesse, qui tient compte de sa propre expérience et de celle de autres, qui a étudié l'histoire du passé et celle de son époque, si des préjugés indéracinables ne troublent pas sa raison, finira par arriver à cette conclusion, que ce monde des hommes est le royaume du hasard et de l'erreur, qui le dominent et le gouvernent à leur guise sans aucune pitié, aidées de la folie et de la méchanceté, qui ne cessent de brandir leur fouet. Aussi ce qu'il y a de meilleur parmi les hommes ne se fait-il jour qu'à travers mille peines ; toute inspiration noble et sage trouve ditficilement l'occasion de se montrer, d'agir, de se faire entendre, tandis que l'absurde et le

DOULEURS DU MOJJDE. 65

faux dans le domaine des idées, la platitude et la vulgarité dans les régions de l'art, la malice et la ruse dans la vie pratique, régnent sans partage, et presque sans discontinuité; il n'est pas de pensée, d'œuvre excellente qui ne soit une exception, un cas imprévu, étrange, inouï, tout à fait isolé, comme un aérolithe produit par un autre ordre de choses que celui qui nous gouverne. — Pour ce qui est de chacun en particulier, l'histoire d'une vie est toujours l'histoire d une souffrance, car toute carrière parcourue n'est qu'une suite non interrompue de revers et de disgrâces, que chacun s'etforce de cacher, parce qu'il sait que loin d'inspirer aux autres de la sympathie ou de la pitié, il les comble par là de satisfaction, tant ils se plaisent à se représenter les ennuis des autres, auxquels ils échappent pour le moment ; — il est rare qu'un homme à la fin de sa vie, s'il est à la fois sincère et réfléchi, souhaite recommencer la route, et ne préfère infiniment le néant absolu. (W. I. 382.)

Rien de fixe dans la vie fugitive : ni douleur infinie, ni joie éternelle, ni impression permanente, ni enthousiasme durable, ni résolution élevée qui puisse compter pour la vie ! Tout se dissout dans le torrent des années. Les minutes, les innombrables atomes de petites choses, fragments de chacune de nos actions, sont les vers rongeurs qui dévastent tout ce qu'il y a de grand et de hardi... On ne prend rien au sérieux dans la vie humaine ; la poussière n'en vaut pas la peine. — (G. 51, BûURDEAU. — Schopenhauer . 4

Nous devons considérer la vie comme un menso/ige continuel , dans les petites choses comme dans les grandes. A-t-elle promis? elle ne tient pas, à moins que ce ne soit pour montrer combien le souhait était peu souhaitable : tantôt c'est l'espérance qui nous abuse, et tantôt c'est la chose espérée. — Nous a-t-elle doimé? ce n'était que pour reprendre. La magie de Téloignemeutnous montre des paradis, qui disparaissent comme des visions, dès que nous nous sommes laissé séduire. Le bonheur esl donc toujours dans l'avenir ou dans le passé, et le présent est commn un petit nuage sombre que le vent promène sur l.i pUine ensoleillée ; devant lui, derrière lui, tout est lumineux, lui seul jette toujours une ombre. (W. IL 657.)

L'homme ne vit que dans le présent, qui fuit irrésistiblement vers le passé, et s'abîme dans la mort : sauf les conséquences qui peuvent rejaillir sur le présent, et qui sont l'œuvre de ses actes et de sa volonté, sa vie d'hier est complètement morte, éteinte : aussi devrait-il être indifférent à sa raison que ce passé ait été fait de jouissances ou de peines. Le présent échappe à son étreinte , et se transforme incessamment en passé ; l'avenir est tout-à-fait incertain et sans durée... Et de même qu'au point de vue physique la marche n'est qu'une chute toujours empêchée, de même la vie du corps n'est qu'une mort toujours suspendue, une mort ajournée, et l'activité de notre esprit n'est qu'un ennui toujours combattu.... H faut enfin que la mort triomphe : car

nous lui appartenons par le fait même de notre naissance, et elle ne fait que jouer avec sa proie avant de la dévorer. C'est aitisi que nous suivons le cours de notre vie, avec un intérêt extraordinaire, avec mille soucis, mille précautions, aussi longtemps que possible, comme on souffle une bulle de savon, s'appliquant à la gonfler le plus possible et le plus longtemps, malgré la certitude qu'elle finira par éclater. (W. I. 387.)

La vie ne se présente nullement comme un cadeau dont nous n'avons qu'à jouir, mais bien comme un devoir, une tâche dont il faut s'acquitter à force de travail; de là, dans les grandes et petites choses, une misère générale, un labeur sans repos, une concurrence sans trêve, un combat sans fin, une activité imposée avec une tension extrême de toutes les forces du corps et de l'esprit. Des millions d'hommes, réunis en nations, concourent au bien public, chaque individu agissant ainsi dans l'intérêt de son propre bien ; mais des milliers de victimes tombent pour le salut commun. Tantôt des préjugés insensés, tantôt une politique subtile excitent les peuples à la guerre ; il faut que la sueur et le sang de la grande foule coulent en abondance pour mener à bonne fin les fantaisies de quelques-uns , ou expier leurs fautes. En tem.ps de paix, l'industrie et le commerce prospèrent , les inventions font merveille, les vaisseaux sillonnent les mers et rapportent des friandises de tous les coins du monde, les vagues engloutissent des milliers d'hommes. Tout est en mouvement, le:, uns

méditent, les autres agissent, le tumulte est indescriptible.

Mais le dernier but de tant d'efforts, quel esi-il? Maintenir pendant un court espace de temps des êtres éphémères et tourmentés, les maintenir au cas le plus favorable dans une misère supportable et une absence de douleur relative que guette aussitôt l'ennui ; puis la reproduction de cette race et le renouvellement de son train habituel. -- (L. 68.)

Les efforts sans trêve pour bannir la souffrance, n'ont d'autre résultat que d'en changer la figure. A l'origine elle apparaît sous la forme du besoin, de la nécessité, du souci des choses matérielles de la vie. Parvient-on, à force de peines, à chasser la douleur sous cet aspect, aussitôt elle se transforme et prend mille autres visages, selon les âges et les circonstances ; c'est l'instinct sexuel, l'amour passionné, la jalousie, l'envie, la haine, l'ambition, la peur, l'avarice, la maladie, etc., etc.. Ne trouve-t-elle point d'autre accès ouvert, elle prend le manteau triste et gris de l'ennui et de la satiété,et alors, pour la combattre, il faut forger des armes. Réussit-on à la chasser, non sans combat, elle revient à ses anciennes métamorphoses, et la danse reprend de plus belle.... (W. ï. 371.)

Ce qui occupe tous les vivants et les lient en haleine, est le besoin d'assurer l'existence. Mais cela fait, on no

sait plus que faire. Aussi le second effort des hommes est d'alléger le poids de la vie, de le rendre insensible, de tuer le temps, c'est-à-dire d'échapper à l'ennui. Nous les voyons, une fois délivrés de toute misère matérielle et morale, une fois qu'ils ont déchargé leurs épaules de tout autre fardeau, se devenir à charge à eux-mêmes, et considérer comme un gain toute heure qu'ils ont réussi à passer, bien qu'aujond-^ elle soit retfanchéë~de cette existence, qu'ils s'efforcent de prolonger avec tant de zèle. L'ennui nVst pas un mal à dédaigner : quel désespoir il finit par peindre sur le visage ! Il fait que les hommes qui s'aiment si peu entre eux, se recherchent pourtant si éperdûment, il est la source de l'instinct social. L'État le considère comme une calamité publique, et par prudence prend des mesures pour le combattre. Ce fléau, non moins que son extrême opposé la famine, peut pousser les hommes à tous les débordements : il faut au peuple panem et cir censés. Le rude système pénitentiaire de Philadelphie, fondé sur la solitude et l'inaction, fait de l'ennui un instrument de supplice si terrible, que pour y échapper plus d'un condamné a recours au suicide. Si la misère est l'aiguillon perpétuel pour le peuple, l'ennui l'est pour les gens du monde. Dans la vie civile, le dimanche représente Tennui, et les six jours de la semaine la misère. — (W. I, 309.)

La vie de l'homme oscille, comme un pendule, entre la douleur et l'ennui (l), tels sont en réalité ses daax derniers éléments. Les hommes ont dû exprimer cela d'une étrange manière; après avoir fait de l'enfer le séjour de tous les tourments et de toutes les souffrances, qu'est-il resté pour le ciel? justement l'ennui. — (L. 72.)

L'homme est le plus dénué de tous les êtres : il n'est absolument que volonté, désir > incarnés, un composé de mille besoins. Et voilà comment il vit sur la terre, abandonné à lui-même, incertain de tout, hormis de sa misère et de la nécessité qui le presse. A travers des exigences impérieuses, chaque jour renouvelées, le souci de l'existence remplit la vie humaine. En même temps un second instinct le tourmente, celui de perpétuer sa race. Menacé de tous côtés par les dangers les plus divers, ce n'est pas trop pour y échapper d'une prudence toujours en éveil.D'un pas inquiet, jetant autour de lui des regards pleins d'angoisse, il suit son chemin, aux prises avec des hasards et des ennemis sans nombre. Ainsi il allait à travers les solitudes sauvages, ainsi il va en pleine vie civilisée; pour lui, nulle sécurité:

Qualibus in tenebris vitae, quantisque periclis Degitur hocc'aevi, quodcunque est!

Lucr., II, io. (W. I, 368.)

(1) . . . - . Amaro e noia

« La vita, altro mai nulla

(A se stesso.) Neir imo petto, grave, sald.i, immola Corne colonna adamantina, sioile Noia immoitale.

{Leopardi (Al conte Pepoli.) (Note du traducteur.)

La vie est une mer pleine d'écueils et de tourbillons que l'homme n'évite qu'à force de prudence et de soucis, bien qu'il sache que s'il réussit à y échapper par son habileté et par ses efforts,il ne peut pourtant, à mesure qu'il avance, retarder le grand, le total, l'inévitable, l'incurable naufrage, la mort qui semble courir au devant de lui : c'est là ie but suprême de cette laborieuse navigation, pour lui infiniment pire que tous les écueils auxquels il a échappé. — (W. I, 369.)

Nous sentons la douleur, mais non l'absence de douleur; nous sentons le souci, mais non l'absence de soucis ; la crainte, mais non la sécurité. Nous sentons le désir et le souhait, comme nous sentons la faim et la soif; mais à peine sont-ils exaucés,tout est fini, ainsi quelabouchée qui, une fois avalée, cesse d'exister pour notre sensation. Ces trois plus grands biens de la vie, santé, jeunesse et liberté, aussi longtemps que nous les possédons, nous n'en avons pas conscience, nous ne les apprécions qu'après les avoir perdus, car ce sont là aussi des biens négatifs. Nous ne remarquons les jours heureux de notre vie passée qu'après qu'ils ont fait place à des jours de douleur... — Dans la mesure oii iios jouissances s'accroissent, nous devenons plus insensibles : l'habitude n'est plus un plaisir. Par cela même notre faculté de souffrir s'accroît ; toute habitude supprimée cause un sentiment pénible. Les heures s'écoulent d'autant plus rapides qu'elles sont plus agréables, d'autant plus lentes qu'elles sont plus tristes, parce que ce n'est pas lajouis-

sance qiii est positive, c'est la douleur, c'est elle dont la présence se fait sentir. L'ennui nous donne la notion du temps, la distraction nous l'ôte. Et cela prouve que notre existence est d'autant plus heureuse que nous la sentons moins : d*où il suit que mieux vaudrait en être délivrés. On ne saurait absolument imaginer une grande joie vive, si elle ne succédait à une grande misère : car rien ne peut atteindre à un état de joie sereine et durable, tout au plus parvient-on à se distraire, à satisfaire sa vanité. Aussi tous les poètes sont-ils obligés de jeter leurs héros dans des situations pleines d'anxiétés et de tourments, afin de pouvoir les en délivrer de nouveau : drame et poésie épique ne nous montrent que des hommes qui luttent, qui souffrent mille tortures, et chaque roman nous donne en spectacle les spasmes et les convulsions du pauvre cœur humain. Voltaire, l'heureux Voltaire, pourtant si favorisé de la nature, pense comme moi, lorsqu'il dit : « Le bonheur n'est qu'un rêve et la douleur est réelle; » et il ajoute : « Il y a quatre-vingts ans que je l'éprouve. Je n'y sais autre chose que me résigner, et me dire que les mouches sont nées pour être mangées parles araignées, et les hommes pour être dévorés par les chagrins. » (W. II, 659.)

La vie de chaque homme vue de loin et de haut, dans son ensemble et dans ses traits les plus saillants, nous présente toujours un spectacle tragique; mais si on la parcourt dans le détail, elle a le caractère d'une comédie. Le tram et le tourment du jour, l'incessante

agacerie du moment, les désirs et les craintes de la semaine, les disgrâces de chaque heure, sous l'action du hasard qui songe toujours à nous mystifier, ce sont là autant de scènes de comédie. Mais les souhaits toujours déçus, les vains efforts, les espérances que le sort foule impitoyablement aux pieds, les funestes erreurs de la vie entière, avec les souffrances qui s'accumulent et la mort au dernier acte, voilà l'éternelle tragédie. Il semble que le destin ait voulu ajouter la dérision au désespoir de notre existence, quand il a rempli notre vie de toutes les infortunes de la tragédie, sans que nous puissions seulement soutenir la dignité des personnages tragiques. Loin de là, dans le large détail de la vie, nous jouons inévitablement le piètre rôle de comiques.

n est véritablement incroyable combien insignifiant* et dénuée d'intérêt, vue du dehors, et combien sourde et obscure, ressentie intérieurement, s'écoule la vie de la plupart des hommes. Elle n'est que tourments, aspirations impuissantes, marche chancelante d'un honmie qui rêve à travers les quatre âges de la vie jusqu'à la mort, avec un cortège de pensées triviales. Les hommes ressemblent à des horloges qui ont été montées et qui ii:;Mclient sans savoir pourquoi ; et chaque fois qu'un t.uninic est engendré et mis au monde, l'horloge de la VIO humaine est de nouveau montée pour répéter encore une fois son vieux refrain usé d'éternelle boite à musique, phrase par phrase, mesure pour mesure, avec des variations à peine sensibles.

Chaque individu, chaque visage humain et chaque vie humaine n'est qu'un rêve de plus, un rêve éphémère de l'esprit infini de la nature, de la volonté de vivre persistante et obstinée, ce n'est qu'une image fugitive de plus qu'elle dessine en se jouant sur sa page infinie de l'espace et du temps, qu'elle laisse subsister quelques instants d'une brièveté vertigineuse, et qu'aussitôt elle efface pour faire place à d'autres. Cependant, et c'est là le côté de la vie qui donne à penser et à réfléchir, il faut que la volonté de vivre, violente et impétueuse, paie chacune de ces images fugitives, chacune de ces vaines fantaisies au prix de douleurs profondes et sans nombre, et d'une mort amère longtemps redoutée et qui vient enfin. Voilà pourquoi l'aspect d'un cadavre nous rend soudainement sérieux. (W. I, 379.)

Où Dante serait-il allé chercher le modèle et le sujet de son enfer ailleurs que dans notre monde réel ? Et pourtant, c'est bel et bien un enfer qu'il nous a peint. Au contraire, quand il s'est agi de décrire le ciel et ses jo'^-^. il se trouvait en face d'une difficulté insurmontable, justement parce que notre monde n'offre rien d'analogue. Au lieu des joies du Paradis, il fut réduit à nous faire part des instruclions que lui donnèrent là ses anccUTs, sa Béatrix et divers saints. Par où l'on voit assez, clairement quelle sorte de monde est le nôtre. —

L'enfer du monde dépasse Tenfer du Dante, en ce que chacun doit être le diable de son voisin : il y a aussi un archidiable, supérieur à tous les autres, c'est le conquérant qui place des centaines de mille hommes en face les uns des autres et leur crie : « Souffrir, mourir, c'est votre destinée; donc fusillez- vous, canonnez-vous les uns les autres! » et ils le font. (W. II, 663.)

Si Ton mettait devant les yeux de chacun les douleurs et les tourments épouvantables auxquels sa vie est continuellement exposée; à cet aspect, il serait saisi d'effroi : et si l'on voulait conduire l'optimiste le plus endurci à travers les hôpitaux, les lazarets et les chambres de torture chirurgicales, à travers les prisons, les heux de supplices, les écuries d'esclaves, sur les champs de bataille et dans les cours d'assises, si on lui ouvrait tous les sombres repaires où la misère se glisse pour fuir les regards d'une curiosité froide, et si enfin on le laissait regarder dans la tour affamée d'Ugolin, — alors, assurément, lui aussi finirait par reconnaître de quelle sorte est ce meilleur des mondes possibles (i). (L. 189.)

(1) « Il n'y a qae ▼iolence dans Tanivers ; mais nous sommes gâtés pat la philosophie moderne, qni a dit tout est bien, tandis que le mal a tout soaillé, et que dans un sens très-vrai tout est mat, puisque rien n'est à sa place. » j. de Maistre.

(!Çote du traducteur.}

Ce monde, champ de carnage où des êtres anxieux eî tourmentés ne subsistent qu'en se dévorant les uns les autres, où toute bête de proie devient le tombeau vivant de mille autres, et n'entretient sa vie qu'au prix d'une longue suite de martyres, où la capacité de souffrir croit en proportion de l'intelligence, et atteint par conséquent dans l'homme son degré le plus élevé ; ce monde, les optimistes ont voulu l'ajuster à leur système, et nous le démontrer a priori comme le meilleur des mondes possibles. L'absurdité est criante. — On me dit d'ouvrir les yeux et de promener mes regards sur la beauté du monde que le soleil éclaire, d'admirer ses montagnes, ses vallées, ses torrents, ses plantes, ses animaux, que sais-je encore? Le monde n'est-il donc qu'une lanterne magique? Certes le spectacle est splendide à voir, mais y jouer son rôle, c'est autre chose. — Après l'optimiste vient l'homme des causes finales ; celui-là me vante la sage ordonnance qui défend aux planètes de se heurter du front dans leur course, qui empêche la terre et la mer de se confondre en une immense bouillie, et les tient proprement séparées, qui fait que tout ne reste pas figé dans une glace éternelle, ou consumé par la chaleur, qui, grâce à l'inclinaison de l'éclip tique, ne permet pas au printemps d'être éternel et laisse mûrir les fruits, etc. Mais ce ne sont là que de simples conditiones sine qiiibus non. Car si un monde doit exister, si ses planètes doivent durer, ne fût-ce qu'un temps égal à celui que le rayon d'une étoile fixe éloignée met pour arriver jusqu'à elles, et si elles ne disparaissent pas comme le fils de Lessing immédiatement après leur naissance, ilfallait que les choses ne

fussent pas charpentées assez maladroitement, pour que l'échafaudage fondamental menaçât déjà de crouler. Arrivons maintenant aux résultats de cette œuvre si vantée, considérons les acteurs qui se meuvent sur cette scène si solidement machinée : nous voyons la douleur apparaître en même temps que la sensibilité, et grandir à mesure que celle-ci devient intelligente, nous voyons le désir et la souffrance marcher du même pas, se développer sans hmites, jusqu'à ce qu'enfin la vie humaine n'offre plus qu'un sujet de tragédies ou de comédies. Dès lors, si Ton est sincère, on sera peu disposé à entonner l' Alléluia des optimistes. (L. 189.)

Si un Dieu a fait ce monde, je n'aimerais pas à être ce Dieu : la misère du monde me déchirerait le cœur.

Imagîne-t-on un démon créateur, on serait pourtant en droit de lui crier en lui montrant sa création : « Comment as-tu osé interrompre le repos sacré du néant, pour faire surgir une telle masse de malheur et d'angoisses? » (N. 441.)

A considérer la vie sous l'aspect de sa val eu f objective, il est au moins douteux qu'elle soit préférable au néant ; et je dirais même que si l'expérience et la réflexion pouvaient se faire entendre, c'est en faveur du BOURDEAU. — Schopenhauer. 5

néant qu'elles élèveraient la voix. Si Ton frappait à la pierre des tombeaux, pour demander aux morts s'ils veulent ressusciter, ils secoueraient la tête. Telle est aussi l'opinion de Socrate dans l'apologie de Platon, et même l'aimable et gai Voltaire ne peut s'empêcher de dire: « On aime la vie; mais le néant ne laisse pas d'avoir du bon ; » et encore : « Je ne sais pas ce que c'est que la vie éternelle, mais celle-ci est une mauvaise plaisanterie. » (W. II, 531) (!)•

Vouloir c'e5i essentiellement souffrir, et commue vivre c'est vouloir, toute vie est par essence douleur. Plus l'être est élevé, plus il souffre... La vie de l'homme n'est qu'une lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu... La vie est une chasse incessante où, tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d'une horrible curée : une histoire naturelle de la douleur qui se résume ainsi : vouloir sans motif, , toujours souffrir, toujours lutter, puis mourir et ainsi de suite dans les siècles des siècles, jusqu'à ce que notre planète s'écaille en petits morceaux.

(l) « La mort est bonne, cependant il randrait mieux encore n*£tre

• jamais né. »

Heine, Le livre de Lazare.

« Il faut pleurer lei hommes à lenr naissance et non pas à leur mort. » MoNTESûCiED. Lettres persanes, w.- (Note du trrducteur,}

Page 1