PARIS
CÀLHANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉYf FRÈRES
3, RUE ADBER, 3
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IDÉES GÉNÉaA.LES SDR LA LITTÉRATURE JUGEMENT SUR LES AUTEURS ANCIENS SUR LES AUTEURS MODERNES SUR LES CONTEMPORAINS
L'habitude des plus grandes idées les ternit. La littérature en change Taspect et leur rend leur éclat.
Les traités de morale ont suivi le même progrès que l'art dramatique. Théophraste est plus simple et s* en tient à des traits plus généraux que ne fait La Bruyère, et, à leur tour, les portraits de Delphine sont plus finement détaillés que les caractères de la Bruyère. L'esprit se façonne ainsi peu à peu dans Textrème complication de la nature humaine. On nomme marivaudage des explications plus délicates
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que pourtant Ton a tort de blâmer. C'est blâmer le progrès même de la science morale. Je Tavoue, les détails, si Ton s'y attache trop, peuvent faire perdre de vue l'ensemble de l'homme, et les conditions essentielles de l'équilibre de sa constitution ; mais, tenus à leur rang, ils ont une grande valeur. L'esprit ne peut pas toujours s'arrêter aux grandes esquisses académiques. Il faut bien en arriver à cette variété de couleur, d'ombre et de lumière qui fait la physionomie individuelle.
Pour qui regarde l'homme et la nature — et tous y regardent souvent, bien que beaucoup y regardent confusément — cet homme et cette nature présentent successivement des couches diverses superposées, pour ainsi dire, les unes aux autres.
Les premières, naturellement, frappent d'abord les regards. Tous les traits vifs» simples et colorés ont été le texte des premières observations des peintres, des poètes et des moralistes. C'est la brillante surface de la naturp humaine et de la nature proprement dite. Mais au-dessou« de ce monde sensible, visible, tangible, éclairé de la piire lumière du jour sont, pour ainsi dire, les souterrains sur lesquels repose •cette surface rayonnante de clartés. C'est dans ces profondeurs qui vont jusqu'aux abîmes que les littératures doivent descendre quand elles ont moissonné les champs qui sont à la lumière du jour. Ces littéra-
tures ne sont^ pas de décadence comme on se plaît à les nommer en gros. Quand l'esprit de l'homme descend dans le fond des âmes ou dans le fond des sciences pour y chercher les ressorts par quoi se meut le spectacle qui apparaît à Textérieur, il est encore il est même plus que jamais dans la saine vérité. Ce qu'il décrit alors a, sans doute, plus de complication, moins d'éclat et de relief, mais plus de profondeur. S'il a renoncé à peindre les magnificences faciles du dehors, il décrit les sources cachées d'où sortent ces magnificences. Les jets d'eau de Versailles ont leur beauté un jour de fête. La loi secrète suivant laquelle elles jaillissent a sa beauté quand elle est exposée sans confusion.
Si la littérature suivait sa vraie route, elle s'enfoncerait de plus en plus sous ces racines du chêne d'où vient sa parure^ sa vigueur, sa durée et sa décadence. Là sont des profondeurs que nulle curiosité ne saurait épuiser et que le talent peut éclairer de clartés moins vives, mais plus sérieuses, pour ainsi dire, que le jour qui brille sur la tête de l'homme. Tacite l'a fait. Le génie dramatique de Shakespeare l'a fait» Qu'est-ce que la vue de la nature humaine dansl'Agamemnon d'Eschyle comparée à la science profonde de Macbeth et d'Hamlet? Que sont les vues de Théophraste sur les caractères humains en regard de ce que Pascal d'un côté et La Rochefoucauld de l'autre
ont découvert dans les replis de Tâme? C'est donc dans ces étages successifs qu'il faut descendre pour être neuf. A mesure que les intelligences moyennes se sont familiarisées avec un ordre de complications de la nature humaine, le génie descend plus avant et montre de nouvelles complications.
En littérature, on peint par un petit nombre de signes qui rappellent à l'esprit du lecteur tout un ensemble ; ainsi, ces vers d'Alfred de Musset :
Pour trouYer à Bagdad de fratches écuries,
Des râteliers dorés, des luzernes fleuries
Et des puits dont le ciel n*a jamais vu le fond.
Bornez strictement ce tableau aux objets énoncés, et il sera assez étroit et dira peu à l'imagination, mais ce petit nombre d'objets bien choisis tiennent à la vie d'Orient, et vous ne pouvez guère vous les représenter sans voir en même temps les harems, les jardins de roses, les mosquées, les femmes voilées qui passent en silence, le cavalier rapide qui va vers le désert. Si vous décriviez minutieusement tout Bagdad, j'en verrais une image moins brillante et moins
complète, d'abord parce que mon attention serait distraite par Texcès des détails; en second lieu, parce que ces premiers objets, bien choisis, évoquent le souvenir de tous les objets analogues et repoussent, du même coup, tous les autres objets, qui, tout en étant bien une partie de Bagdad, ôtent de sa beauté à cette ville et troublent, pour ainsi dire, son idéal. Par rartiûce de ces signes d'élite, j'évoque devant l'imagination l'élite des objets propres à séduire l'œil et la pensée.
Il me semble que presque toutes les règles de la composition découlent de cette observation. Elle est certainement décisive contre le genre descriptif qui décrit tout, car, en décrivant tout, je trouble, à coup sûr, l'unité d'expression poétique, vu qu'il est inévitable que je trouve sur mon chemin des traits désagréables ou prosaïques qui feront dévier mon esprit et le détourneront de la contemplation du beau ; et, de plus, la surabondance des détails rendra impossible cette synthèse involontaire que fait l'intelligence entre plusieurs choses, pour n'en recevoir qu'une seule.
Une autre conséquence de cette observation, c'est que trop de précision dans les descriptions ne permet pas à l'imagination de chacun de sentir les objets dans le vrai biais de sa sensibilité particulière. Avezvous jamais ouvert un roman gâté par des gravures?
Il est impossible que chacun ne sente pas que ces ligures si déterminées Tobligent à voir les personnages et les sites autrement qu'il ne se plairait à les voir, et, cependant, n'est-ce pas un des merveilleux artifices de la littérature, très supérieure en cela aux arts du dessin, de laisser l'imagination de chacun achever à sa manière le tableau dont Tesqtiisse est sous ses yeux. A la différence de la peinture et de la sculpture tenues à la précision des lignes, la littérature^ tout en observant les conditions du beau général, donne à la sensibilité particulière de Pierre ou de Paul la facilité d'accommoder ce beau général aux conditions particulières des connaissances, des souvenirs, qui sont le fonds de chacun et que chacun a besoin de retrouver dans le beau pour en être vivement et profondément touché.
Le sourire triste qui fait verser des larmes à la lecture d'une œuvre littéraire, n'est-il pas le sourire triste qui vous rappelle un être que vous avez aimé? Dans la peinture ou dans une description littéraire trop précise vous ne voyez que le sourire qui a touché individuellement le peintre. Il y a une abondance d'images qui est le contraire de l'imagination dans le style. Celle-ci n'existe qu'à Ja condition des idées qui l'accompagnent. Il faut que les images soient serrées aux idées comme leur ombre ou leur reflet sur la terre ; que ce soit bien ce fil invisible qui réu-
nit le monde physique et le monde spirituel qui fasse venir l'image ou l'idée.
Quand une idée fait remuer des images qui ne s*y rattachent pas naturellement, les fils sont brouillés.
Il ne faut pourtant pas croire que tout soit mauvaise rhétorique dans ce manque d'harmonie entre les images et les idées. Ce désordre témoigne quelquefois d'une maladie morale plus profonde et d'une autre nature que le défaut de goût. Quand, par exemple, vous voyez les discours sur l'émotion religieuse semés d'images tirées des sensations d'une sorte de libertinage mystique, c'est un signe que les idées religieuses tendent, comme à la fin du paganisme, à devenir un amusement des imaginations fatiguées, et que la terreur solennelle qui doit les accompagner s'en est allée;
Quand les images sont trop abondantes, c'est encore une marque que les dehors du monde prennent un empire presque absolu sur les esprits, et cette apparente vivacité des pensées plus colorées montre que la matière domine.
Une image trop continue donne de la défiance.
iO PENSÉES ET FRAGMENTS.
Elle a Tair de gouverner Técrivain et de le mener à l'erreur.
C'est à propos de M. de Chateaubriand surtout, qu'on pourrait faire une étude sur la déclamation. Ceux qui n'aiment point cet écrivain et son brillant langage, ont tort et raison. La plupart, cependant, ne Taiment point par pauvreté d'imagination, mais il se pourrait qu'on ne l'aimât pas par force de sentiment du vrai beau et delà grande simplicité. Le coloris vif et savant prodigué sur tout, n'accuse-t-il pas que Tau teur a plutôt un parti pris d'être ému qu'il n'est ému réellement? La vraie lumière, la lumière du jour, a des conditions de décroissance et d'ombres qu'on ne retrouve pas dans une illumination; les ombres sont plus tranchées. C'est peut-être une image assez sensible de la différence entre les belles pages d'un Bos • suet, d'un Virgile, d'un Homère, d'un Milton et les pages brillantes de J.-J. Rousseau, de Lucain, de 'M. de Chateaubriand. Un reproche qui va plus loin et qui peut s'adresser à ces grands coloristes par état, c'est que le dessein d'éblouir le plus souventpossible donne aux idées et aux sentiments un degré de vivacité et de relief qui n'est pas selon la nature. Un
esprit porté à ce goût du brillant polit et fait reluire capricieusement tout ce qui peut briller et reluire. Il rompt, pour ainsi dire, Tordre régulier des choses ; il donne de vives couleurs à ce qui devait rester dans un demi-jour. C*est par là que le goût du faux brillant a de si fâcheuses conséquences en morale. Peu à peu les objets de nos pensées qui devaient rester dans un plan reculé et dans un demi-jour, suivant les savantes ordonnances des choses^ s*avancent jusqu'au premier plan. Un faux sérieux, une fausse grandeur que la pompe du langage donne à ce qu'elle touche, prête une vie trompeuse à ce qui n'a pas de vraie vie. Toute chose prend rang dans l'esprit, suivant son degré de couleur, et ce qu'il y a de plus fort et de plus profond dans les âmes est caché parles voiles pompeux d'une brillante fantaisie. Le culte de la couleur déprave ainsi les âmes ; elle les rend mobiles comme les caprices de l'ombre, du vent et de la lumière, et nos pensées vont se brûler les ailes à ces flambeaux errants que les charlatans promènent au gré de leur vanité. Cela dit, il faut pourtant être exact et reconnaître ce que cette vivacité de coloris a fait pour étendre notre horizon.
Gomme les grands points de morale et tous les sujets dignes de remuer les hommes ont d'abord été traités avec éloquence par les esprits supérieurs et les grands talents, les déclamateurs, chez les gêné-
rations qui suivent, sont portés à innover dans les choses afin de pouvoir innover dans les formes.
Il y a des lignes qui font les objets, des teintes générales qui font la couleur. La sobriété est de ne prendre que ces traits principaux.
Depuis que la religion s'est affaiblie et que Tesprit ne porte plus nos secrets désirs vers le monde supérieur de Tavenir, ces désirs de l'homme sont devenus infinis dès ce monde. Le style doit être coloré pour représenter le monde extérieur ; rêveur pour répondre aux fantaisies de Timagination ; rigoureux pour satisfaire le besoin de rectitude. L'esprit enfin a pris des yeux plus grands que sa capacité ; il aspire en même temps au plaisir de croire et à l'orgueil do douter. C'est à ces besoins contradictoires qu'il faut rapporter en littérature un langage tendu outre mesure et coloré avec excès : des grimaces pour attein-
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dre à la fois ce que la concentration des pensées a de plus fort et l'expansion de plus libre. C'est à ces contrariétés dans les prétentions qu'il faut même rapporter les modes où la magnificence de l'Orient, la raideur militaire de la Prusse, les raffinements de l'Angleterre, la mollesse vive et rêveuse de l'Italie,, cherchent à se confondre dans une même vie. On fume sur de larges divans ; les arabesques de l'Italie s'entrelacent sur les murs de l'appartement; on lit des théories sur l'agriculture; on court au sermon, à l'Opéra, aux leçons de M. Arago, de M. Cousin. Mieux vaut la simplicité d'une petite ferme antique aux environs de Pompéi.
Dans les nouveaux ouvrages d'imagination, je remarque l'abaissement des passions. Comme des nionstres qui ne connaissent plus de maître, elles ont pris je ne sais quoi de lyrique dans leur démarche. Leurs cris n'ont plus, pour ainsi dire, la noblesse de la voix humaine. C'est qu'on les a dépouillées, sans s'en apercevoir, de ce par quoi elles tenaient à l'humanité ; c'est que la chimie, prêtant ses procédés d'élimination aux lettres, a soustrait des pas-
sions les parcelles d'une substance qui les préservait de la corruption. L'amour maternel, dans Notre- Dame de Paris, est devenu une bête enragée. Ce par quoi cet amour tient à Tordre général du monde en a été soustrait. Dans les Vierges de Raphaël, au contraire, la noblesse de la mère, ce qui la rend surtout touchante, c'est que son affection est soumise à Tordre, et qu'elle semble dire : « Dieu seul peut vouloir que je renonce à cet enfant; lui seul peut me le reprendre sans que je murmure. » Parla, Tordre universel et la passion sont en harmonie. Oïl n'entend pas le cri du tigre qui cherche ses petits. C'est la raison cachée du calme de la statuaire antique, même dans Timitation de la douleur. Par le même procédé, Tamour est devenu une bacchante. Il est arrivé quelque chose d'analogue dans Thistoire. Nous peignons les hommes comme des tribus de castors, tandis que Virgile donne des sentiments moraux même aux abeilles.
Une vierge de Raphaël, en serrant l'enfant dans ses bras, semble dire : Si celui qui conduit tout veut le laisser à moil,.. Une mère d'aujourd'hui épuise sa volonté d'aimer sur l'enfant, sans égard à Tordre universel.
Peinture de Thomme animal : thème de la littérature d'aujourd'hui. En même temps le slyle épique et la bassesse des sentiments.
Une certaine hardiesse dans la parole, qui renouvelle tout, secoue la poussière de nos habitudes et l'hébétement de nos impressions ; elle les ravive comme une éponge fait les couleurs d*un tableau enfumé.
' Des liens de la mobale et du beau dans la littérature. — On n'a pas, dans un roman, plus de préoccupation du bien et du mal que dans l'histoire naturelle de Buff on. L'homme a cependant une conscience qui est toute trouvée. Ce n'est pas une loi à chercher, c'est la singularité de l'homme comparé au reste de la nature. Les temps où nous avons vécu contribuent à cette négligence de la loi morale.
H est très possible que pour un grand nombre d'hommes les mots qui décrivent le beau, les phrases qui peignent les merveilles de la nature et des arts agisbent sur eux sans que les réalités auxquelles ces mots et ces phrases font appel aient la moindre action sur leur âme. Nous avons en nous-mêmes un sentiment vague et profond qui nous pousse à chercher le grand et le beau. Les mots remuent ce sentiment un peu comme feraient les choses ellesmêmes.
Du STYLE. — La littérature, en opposition aux autres parties de la culture intellectuelle, traite de tout, mais avec l'ensemble des facultés, et non comme les mathématiques, par exemple, qui ne connaissent que le raisonnement; non comme les sciences d'observation, etc. C'est en littérature qu'il y a vraiment place pour le style. Ce style doit répondre à toutes les parties de l'intelligence de l'auteur et*du lecteur ; il doit être clair pour le jugement ; pathétique pour le sentiment; coloré pour l'imagination ; sobre aussi pour garder l'équilibre des facultés et, par là, être l'interprète du bon sens. Si tout le monde écrivait bien, il devrait y avoir autant de styles que d'in-
dividus. Le style sert à greffer sur Tun les impressions de l'autre. C'est ce qui le fait un instrument de civilisation. Vous voyez dans le vrai style la gravité poétique de Bossuet, l'humeur vive et légère de Voltaire, l'émotion honnête et l'humeur chagrine de Rousseau, l'épicuréisme de tempérament et le stoïcisme d'imagination de Montaigne. Les eaux d'un fleuve prennent leur couleur du fond du ciel. Le fond, ce sont les passions de l'écrivain, le ciel ses idées : et cœlo tétras oslendit et œtherœ terris.
Il faut peut-être se borner à éveiller par le styl& ridée des figures sans les accuser trop nettement. Au lieu, par exemple, de dire d'une personne vive et légère qu'elle est semblable à un oiseau, faire naîtrel'idée d'oiseau, etc.
Un excellent précepte pour l'art d'écrire : saches nettement ce dont vous avez besoin, termes et ex-^ pressions, et vous le trouverez.
La mesure dans l'expression, c'est l'entente avec les lois impérieuses de la morale et du monde.
Il y a dans Tart d'écrire quelque chose que les Parisiennes ont dans l'art de s'habiller.
De l'unité de composition. — L'unité est nécessaire aux moindres compositions. Je veux dire par unité le rapport et la juste proportion des parties. Elle doit régler aussi les descriptions du monde extérieur. On a beaucoup usé et abusé de ce genre dans notre littérature récente. Pourquoi cette manière jette-t-elle une grande froideur dans les ouvrages d'imagination? Parce que, dans une composition, chaque partie, le moindre recoin doit être éclairé comme d'un reflet des passions ou des sentiments dont Técrivain veut se montrer animé :
Éclairé par les yeux
De raimable et jeune bergère.
L'esprit qui agite le drame d'une scène, d'une vie, doit se faire sentir partout par degrés affaiblis selon réioignement. Ne me dites de l'ombre, de la lumière, de la Terdure autour d'une habitation que ce qui a pu en rester autour des sentiments que vous éprouviez quand vous avez vécu là I Je ne puis voir que ce qui a été éclairé ^r le soleil du dedans, pour ainsi parler.
Changer de clef dans l'exposition des idées, dans la description des objets, grand moyen d'effet et grande source de variété. Exemple : je veux décrire Rome ; je puis la regarder par le côté de l'histoire ancienne; par le côté du pittoresque; par la crilique de l'abus du pittoresque; par l'impression religieuse; par l'impression d'une philosophie hostile ; avec le sentiment de la rapidité de la vie ; avec le sentiment de la durée des souvenirs ; avec le sentiment du contraste de la vie passagère de l'homme et de la permanence des souvenirs, etc., etc.
Ce qui fait aimer le théâtre, les romans et les lieux inconnus, c'est qu'on n'y est pas; je veux dire qu'on a la certitude que les soucis qui nous travaillent en sont loin, car les lieux nous paraissent complices de nos sentiments, de nos chagrins, de nos sensations pénibles.
Les esprits qui ont le plus de couleur et de pensées mêlées à l'imagination sont ceux qui sont les plus paresseux à produire, parce que le travail de reproduire cette confusion est difficile. Les esprits secs et froids et nets sont productifs. Ils n'ont que la peine de décalquer un trait fort simple.
Trop de mémoire nuit à qui a le dessein d'imiter en littérature. Une forte mémoire ne dénature pas assez ce qu'on imite et ne permet pas de l'assimiler.
Singulier spectacle I Plus on remonte le cours des âges, plus l'homme dans Thistoire nous apparaît violent d'action et grave de langage. Les premiers chefs d'État, étaientbrigands et sentencieux tout ensemble. On peut objecter toutefois VIliade et YOdyssée. Dans ces deux poèmes il y a peu de morale, peu de sentiments d'humanité, même dans les discours. Il n'y a guère que le Gyclope qui mange des hommes et Égysthe qui tue ses convives qui soient 'ugés comme de malhonnêtes gens.
Les prophètes ne sont-ils pas plus prédicateurs que prophètes? Ils font l'éducation du peuple. Beaucoup de chapitres des prophéties sont des sermons.
JoB. — Peinture des œuvres de la création, fond puissant et mystérieux dans le tableau. La nature
d'aujourd'hui peinte il y a déjà quatre mille ans. Par là, la majesté des vieux temps unie à la jeunesse incessante de la création.
Homère nous montre Achille marchant à grands pas dans les tristes champs d'asphodèles habités par les morts. Il conduit Ulysse dans ces sombres demeures. Le héros grec y voit apparaître les beaux et sinistres visages de Déidamie^ de Tyro, de Phèdre, de Pasiphaé. Nous éprouvons quelque chose de la tristesse qui assiège Ulysse quand nous regardons dans les anciens vivants des autres âges.
Montez sur son vaisseau rapide avac le poète de y Odyssée ; voyez toutes ces îles qui se montrent à rhorizon dans des voiles d'or et de pourpre; dans tous ces lieux on rêve ce que peignait Homère : la guerre, les hasards des voyages lointains. On y jouit, sans vaine mélancolie, de cette nature gracieuse et
sauvage comme les filles d'Ithaque et de Corcyre. La Grèce avance en civilisation ; elle commence avec Hérodote à avoir des souvenirs distincts du passé, un certain enchaînement de pensées, des vues plus longues, des desseins plus suivis, un développement plus raffiné de l'homme. La tragédie, dans Eschyle et dans Sophocle, reproduit tout ce progrès des intelligences, et dans les chœurs retentissent des pensées profondes dont la liaison nous échappe, mais où nous entrevoyons la rêverie sur le monde invisible se mêlant, comme des ombres, à la splendeur sereine des images. Comme dans Platon, vous surprenez dans ces poètes des sentiments, des idées, que vous ne suivez qu'à demi. Pindare m'échappe à tout moment ; trop éclatant, il plane et je ne suis son vol qu'à la trace des étincelles qu'il laisse après soi en secouant ses ailes. Nous ne sommes plus les hommes qui assistaient aux jeux d'Olympie. Notre imagination est plus froide, comme elle est plus délicate et mieux réglée par la raison, et ce Platon, à qui tous les siècles ont laissé le nom de divin, est bien loin d'avoir pour moi la clarté que notre philosophie recherche à bon droit. Je me sens comme enlacé dans un réseau d'or inextricable, et ce peuple grec si renommé pour la clarté de ses conceptions^ quand je lis les écrits du plus brillant de ses philosophes, est pour moi comme une énigme. Les
natures vives, ardentes, subtiles, sensibles et méditatives à la fois, qui pouvaient suivre les raisonnements qu'entraîne et que détourne une poésie secrète, ces générations ne sont plus.
Rien n*est plus éloigné du siècle de Louis XIV que la haute antiquité grecque, et pourtant on ne peut nier que l'un n*ait puisé des inspirations dans l'autre, mais le modèle a agi comme doit agir un modèle : il a excité l'esprit du dix-septième siècle sans régler sa marche ni déterminer ses pensées. Il y a la •même différence entre ces deux époques qu'entre un enfant jeune, hardi, de noble race et un homme grave, d'un esprit mûr, qui porte sérieusement le joug d'une civilisation compliquée. Dans Homère, la civilisation n'a pas encore caché les traits primitifs de la nature, mais elle a déjà donné une sorte de noiblesse et de mesure à tous les mouvements, à l'expression de tous les sentiments. Tout l'homme est encore vivant et rien n'a amorti le ressort énei^gique des instincts qu'il a reçus de la Providence. Ses poèmes sont semblables aux grands tableaux de la nature qui présentent à la fois la magniQcence de l'ensemble et, çà et là, un fini de détails qui étonne la raison et qui lui paraît une prodigalité incompréhensible.
A mesure que le temps marche et que cette raison se perfectionne, les hommes de talent peignent avec choix. Us songent à l'ensemble dans chaque détail ;
le calcul domine rinspiration, et ils se font comme un devoir d'esprit d'étouffer mille idées qui se rattachent à leur œuvre de peur de déborder leur cadre. Ils n'ont plus rien de la profusion des œuvres divines qui montre à Tintelligence et ce qu'elle comprend et ce qu'elle ne peut sonder avec une sorte d'indifférence. Homère est le peintre de cette nature riche et un peu désordonnée pour l'œil borné de l'homme. C'est la jeunesse de toutes choses. Religion, sentiments de famille, besoin de gloire, instinct de conservation, héroïsme altier, mépris de la mort, invincible attache à la vie, amour du foyer, instinct voyageur, tous ces sentiments vivent et se heurtent avec une impétuosité de mouvement qu'une longue habitude de la vie sociale règle et affaiblit tout ensemble. On voit la fumée du sacrifice, mais Ulysse sent aussi en imagination la fumée du toit domestique à l'horizon lointain d'Ithaque. Les rites de la religion sont à côté de la vive et innocente image des plaisirs simples. Les femmes passent dans leurs longs vêtements, gardantdéjà la retenue qui est l'idéal de leur sexe avec tout le vif éclat de leur beauté native. Les grands voiles recouvrent et laissent voir les longs cheveux blonds, et la gravité des mœurs se mêle à l'ardeur impérieuse de la vie. Tout vit à la fois dans ces âmes du monde primitif. Voyez les spectacles de leurs combats : les détails de ces luttes san-
glantes, les cris des guerriers, le sang qui coule, la poussière autour des chars, le bruit des chevaux et de l'airain qui se heurtent ne suffisent pas à absorber leur ardente et large imaginalion. Si un jeune soldat tué tonibe dans la mêlée, s'il est comparé à un peuplier qui va tomber sous Teffort de la hache, le poète est tout à coup, à la manière de Timagination dans son premier essor, captivé par cette image des campagnes paisibles. Il oublie le tumulte des camps, la mêlée orageuse ; il suit de l'œil le peuplierqui tombe ; il voit les hautes branches qui penchent avant de toucher la terre pour toujours ; il contemple les plaines d'eau au bord desquelles il était planté ; il revoit ces grands horizons tranquilles et mélancoliques oîi Ton n'entend aucun bruit. Ainsi, souvent, dans une âme fortement émue, une image appelle une image contraire et s'y arrête dans une sombre méditation comme si elle entrevoyait les liens qui unissent tous les points de la création, comme si elle surprenait des consolations secrètes dans ce rapport entre les plus tristes événements ei la douceur des images qu'ils éveillent tout à coup. Moment unique que cette demi-barbarie pleine de sève et de grâce, comme un siècle tel que celui de Louis XIV est aussi un moment unique, alors que la raison domine et garde encore, quoique captive, l'imagination dans son éclat.
LITTÉRATUllE. 27
La poésie homérique ressemble à une jeune fille naïve, née d'un soldat intrépide et farouche; la poésie de Louis XIV, à une femme romaine d'une race de sénateurs. C'est cette atmosphère large et pure où Toeil plonge en tous sens et partout qui donne son principal charme à Tœuvre d'Homère, Je ne sais rien de pins charmant que tous ces petits tableaux qui se rattachent aux traits principaux du poème, comme fait Raphaël dans ses peintures des Loges du Vatican. Un jeune homme est venu de loin, sur des chevaux rapides, pour défendre les murailles de la grande cité d^Orient; il a laissé dans sa belle demeure, au bord d'un fleuve aux flots précipités, sa jeune femme unie à lui depuis peu de jours. La guerre a emporté le jeune homme dans son tourbillon ; le fer d'Achille le renverse dans la poussière, et vous voyez de loin le palais désert, la jeune femme en pleurs, les deux d'Ionie sur la maison de deuil qui attend le maître qui ne reviendra plus. Un autre est né sur les rives du Sperchius ; d'un trait rapide le poète montre la mère aux jours de sa jeunesse se promenant avec sa famille qui veut exciter les troupeaux. Les temps se mêlent, vous suivez toute cette marche vive et lente des générations qui brillent et qui passent. Quand Nestor s'assied au lever du jour aux portes de son palais de Pylos sur ces bancs de pierre posés par les aïeux, on diroit que toutes les ombres de sa famille
sont derrière lui dans un silence bienveillant. Vous retrouvez ainsi toutes ces simples et graves vicissitudes de la vie humaine racontées avec la vivacité indifférente de la nature qui prodigue la vie, la force, les couleurs pour les éteindre et passer.
Yoilà pourquoi ce livre, si on peut Fappeler ainsi, ne fait pas songer à la manière des livres où la pensée de l'homme est savamment développée dans rétendue que comporte l'harmonie. On dirait qu'Homère groupe les images, les faits et les pensées comme sont unis les fragments des œuvres divines. Il fait rêver comme on rêve devant les lieux où l'on est né ; comme on pense aux soleils de ses premières années, beaux et vifs comme les grands soleils d'Arcole et des Pyramides. On dirait une imagé du monde passé, bercée sur les flots tranquilles de la mer des Dardanelles. Aujourd'hui qu'Ulysse, Hélène, Achille, Hector ne sont plus que poussière, et que le renom des batailles d'Ilion ne parvient même plus aux oreilles des pâtres de l'Ida, je recommande pourtant dans Homère ces vues qui ne sont pas au premier plan, ce sentiment profond et triste du passé qui enveloppe le poème comme un horizon majestueux et mélancolique.
LITTÉUATURE. 29
Aristote a bien raison d'affirmer dans sa politique, et M. Barthélémy Saint-Hilaire a bien tort de nier dans sa préface que la poésie est au-dessus de l'histoire comme œuvre de l'intelligence. M. Barthélémy Saint-Hilaire ne paraît pas entendre assez profondément son auteur. Ce que prétend, à bon droit, Aristote, c'est qu'après tout l'histoire donne leâ hommes comme les ont faits les niille causes qui sont étrangères et à la liberté et à Tidéal. Les principes du beau et du juste n'y dominent pas souverainement; il s'en faut beaucoup. A quoi pense l'homme quand il lit l'histoire et qu'il regarde un César ou un Sylla? Il compare incessamment dans sa pensée ces hommes, enfants des hasards du monde, aux règles éternelles suivant lesquelles il conçoit que le monde devrait aller et ne va pas. Il compare même leur violence, leur orgueil farouche, leurs dérèglements de mœurs à des règles singulières qui semblent régir esthétiquement même le mal et qui ne sont pas suivies dans la réalité de César et de Sylla. La poésie, c'est ce à quoi tendrait l'homme s'il n'était dans les entraves du réel. C'est la morale et le beau se développant librement. L'homme tend à cela dans le
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vée\ et n'y arrive jamais. La poésie, c'est Timage de ce à quoi il aspire dans ses efforts ; c'est vraiment en action les idées du grand et du beau. Le combat contre le réel nous empêche d'y conformer notre vie. 1-a poésie, c'est la Jérusalem céleste : les règles du beau y planent sur les règles du bien. Qui ne met pas la poésie au-dessus de tout n'a pas même le sentiment de Thistoire, car l'histoire est le récit des efforts impuissants des hommes pour arriver à cette beauté sévère que nous trouvons dans un Sophocle, dans un ï(acine; même toute tentative d'éducation n'est pas autre chose qu'un élan vers ces régions sublimes.
Oui, Platon dit vrai : de quelque nom, de quelque forme que soient ces idées éternelles qui hantent notre imagination, il semble que l'œil les voie derrière les rideaux tremblants des spectacles humains. La mythologie essaye déjà d'exprimer cette réalité quand elle met une naïade dans le fond transparent des eaux, des nymphes dans la profondeur silencieuse des forêts.
Qui retrouvera la mélancolie que le doux langage
du Latium portait au cœur d'Octavie, quand Virgile lisait les vers sur les héros morts avant Tâge?
Les Romains, dans Timitation des Grecs, semblent reproduire en bronze la finesse d'un travail qui a Ks mobiles couleurs de la nature asiatique.
Il ne faut pas oublier que Tacite est Italien quand il prête aux Romains d'Auguste et de Tibère tant de subtilités dans la conduite.
CicÉRON. — Le bon sens, un de ses caractères. Il n'a rien de ce tour un peu guindé qu'ont souvent les hommes de l'antiquité. Il est plus homme que les autres anciens, entre autres raisons parce qu'il a plus de facultés diverses en harmonie, et ses idées
philosophiques, sans beaucoup de rigueur, ont une certaine ampleur de sens commun par où elles échappent à la sophistique qui est partout dans la philosophie ancienne, y compris Platon, y compris Socrate. Il est même singulier qu'il n'ait guère fait cette remarque contre les philosophes qui régnaient de son temps. Brutus, Caton, ont quelque chose de l'acteur que n'a pas Gicéron, et il a pourtant autant qu'eux le sentiment de la grandeur qu'ils cherchaient. Il a une curiosité désintéressée que ne connaissaient plus guère les hommes engagés comme lui dans le plus profond des affaires. Il a l'imagination naturelle, bien qu'il ait étudié autant que les plus pédants les procédés factices de l'art littéraire. Il n'a point de système politique étroit ; ni tory ni démocrate ; sensé comme un conservateur d'à présent, il est, par l'équilibre, de la même famille que Bossuet, avec plus de nouveauté d'esprit, mais aussi moins de cette grande mélancolie à la vue des choses humaines, que ne connaissait pas l'antiquité ; nwiis il a un sérieux que n'a pas connu Voltaire.
Montaigne. — Vrai Corneille, supérieur à Corneille quand il parle des vertus et de la grandeur romaine*
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Montaigne ressemble à-Lucrèce pour la vigueur jeune et verte de l'expression. Un jeune arbre où la sève abonde.
Pour Racine et Boileau, le monde idéal qu'ils voyaient, ils ne se permettaient pas d'y entrer.
Dans les Confessions (de J.-J. Rousseau) un style ferme, sobre, mêlé de quelque vulgarité ; mélange des instincts des dernières classes, du bon sens d'un bourgeois et des élans d'un rhéteur de génie.
Faux air d'histoire générale et philosophique chez Bossuet dans la simple justification des faits de lu
première partie de son Histoire universelle. Il y a un certain air entendu et un ton d'autorité qui fait croire qu*il voit des liaisons entre les histoires de Rome, de Grèce et de Judée, quand il n'en voit pas plus que vous et moi.
Les Égyptiens sont le roman de Bossuet. Il a placé parmi eux tous ses rêves d'ordre et de politique despotique et religieuse. C'est là son Télémaque et sa Cyropédie.
Bossuet. — Ses figures ont de l'autorité. Elles semblent rendre témoignage de ce qu'il dit au nom du monde extérieur. Il est vrai qu'il est sans finesse et môme d'une fausse subtilité. Il a la tristesse et l'éclat de Job. Il a un certain air d'un être supérieur qui aurait l'expérience de tous les âges du genre humain. Il ne voit guère de choses nouvelles, mais il excelle à redire les grandes vérités communes avec l'éclat qu'elles devraient toujours garder, et les renouvelle par la vivacité et le sérieux solennel avec
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lesquels il les sent. Ses idées ont la même grandeur et la même tristesse que les grands spectacles de la nature, que la mer, les cieux et les montagnes. On dit que sa langue esl puissante; elle est fort simple. C'est son imagination qui est singulière à force de vérité et de grandeur. Il voit toutes choses par le côté sérieux et élevé. Il a naturellement les sentiments que feignent les déclamateurs. Bourdaloue est grave et sensé. Bossuet sent et rend la hauteur des idées qui frappent le jugement sans toucher rimagination de Bourdaloue. Bossuet a comme la prudence d*un vieillard et Témotion de la jeunesse. II voit la beauté du monde et sait à quoi il renonce quand il raconte le monde supérieur au monde auquel il veut faire renoncer. Les clairons de Rocroy le feraient courir au feu s'il n'obéissait au frein d'une sagesse plus haute que la gloire humaine. Il semble regarder toutes les choses du haut des remparts de la Jérusalem céleste et, de ces hauteurs, comme un aigle, il discerne sur la surface de la terre tout ce qui a la marque divine dans les passions, dans les guerres, dans les révolutions, dans le caractère d'un Cromvvrell, comme dans les malheurs d'un Charles I", comme dans l'ardeur militaire d'un Gondé.
36 PENSÉES ET FUAGMENTS.
Bacon est comme tant d'autres prophètes. Vous trouvez dans ses ouvrages Tannonce de découvertes qu'il n'entendait pas au jour où elles ont été faites.
Style de Voltaire, prose. — Coloris fin et léger. Vivacité contenue ; parfois quelque chose de vif comme ses poésies légères, même quelque chose de ses tragédies. Une langue traditionnelle et néanmoins vivante. Il y manque la gravité soutenue. On y sent une intelligence robuste et délicate ; la noblesse littéraire y est presque partout. Une sorte de grand seigneur dans Tordre de Tintelligence.
Les chants d'Ossian, qui ne nous laissent à présent que l'impression d'une monotonie mortelle, piongeaient madame de Staël dans une rêverie pleine de
pensées, et j'aime à croire, bien qu'on Tait contredit, que le jeune général de l'armée d'Italie, dont les victoires se suivaient comme les éclairs d'un grand orage, n'était pas insensible à ce chant triste et uniforme qui remuait chez lui la fibre secrète des temps singuliers et terribles de notre première révolution.
André Ghénier ressemble^ pour le talent, à la belle femme du tableau de TArcadie à côté d'une tombe. On dirait qu'il fait un voyage aux ruines de l'antiquité avec sa* maîtresse. Écho de l'antiquité qui accompagne les sentiments modernes.
M. DE Chateaubriand. — Unique dans l'art de traduire par le style un sentiment nouveau de l'antiquité; je ne veux pas dire l'art de nous faire sentir les temps antiques, mais l'art de nous donner, à propos de l'antiquité, des sentiments où se mêle la mélancolie qu'inspire le passé, le souvenir des grands
écrivains, un paysage vivement coloré, un accompa-
gnement de phrases sonores dans un admirable rapport avec cette façon pompeuse de considérer les choses. Son imagination ressemble à un cabinet de curiosités de l'antiquité monté comme dans un écrin de velours rouge. Ce goût de marqueterie richement encadrée était tellement dans le génie de M. de Chateaubriand, qu'en vieillissant, il est sorti des beaux temps de l'antiquité pour aller chercher dans les autres littératures de jolis morceaux de variations ; de là, l'immense bariolage de ses derniers écrits.
Dans M. de Chateaubriand, mieux que dans M. de Lamartine, les images et surtout le rythme de la phrase sont dans une grande et paisible harmonie avec la mélancolie des spectacles, soit qu'il décrive Rome en ruines par une ardente journée d'été, soit qu'il montre le dessin vague de la vallée de Tivoli * quand il l'entrevoit pour la première fois dans une tristesse sombre.
Mémoires de L'EMPEnEun NapoléoNc — Débute tou-
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jours par une statistique exacte. Diction simple et noble parfaitement d'accord avec Tidéal d'un grand capitaine — du marbre blanc, des lignes droites, l'aspect puissant et sévère des grandes fortifications. Tout va à l'utilité comme dans l'architecture militaire. Çà et là, il montre qu'il a les instincts de l'homme par une observation sur les mœurs, un regard vers les Alpes, un mot sur l'aspect du désert ou des pyramides. Singulier effet, sous cette plume, des noms de César, de Turenne, de Gondé, comme quand les rois disent en parlant d'autres rois : mon oncle y mon fi'ère.
M. TuiERS. — Peu d'idées, point de sentiment de la forme; Tintelligence des événements et de leur enchaînement politique. Les gens du monde savent comment va le monde. Intelligence de ce qui est et non decequi doit être, ettout l'esprit que la foule est capable de comprendre. Un écrivain public tournant les pensées qu'ont les gens qui ne savent pas les dire. Ce sont ces gens-là qui ont de l'esprit dans leur quartier. Rien de l'imagination grave et triste de Tacite; rien de la critique acérée de Voltaire qui battait le fer pour en faire sortir des étincelles; rien de l'im-
partialité sérieuse de Hume ; rien de la forte sagacité qui fait pénétrer les caractères à M. Guizot. Dans M. Thiers, il y a des événements ; il n'y a pas d'hommes. On doit voir sur la physionomie de l'historien l'impression que lui causent les événements, môme quand il ne l'exprime point. Voyez comme M. Royer- Gollard écoute !
Parmi les écrivains, M. Guizot donne l'impression d'un tableau de Van Dyck; M. de Ghateaubriand , des ruines de la villa Adriana ou de Tivoli ; Bonaparte , d'une grande citadelle solitaire et debout; M. Thiers, d'un régiment, musique en tête, queles enfants suivent d'un air ébahi en marquant le pas.
M. DE Lamartine. — G'est, si l'on veut l'airain de Gorinthe, mais dans le pêle-mêle des matériaux avant la fusion. Les pensées n'ont aucun rapport avec les sentiments, les paroles souvent nul rapport avec les idées. Véritable émeute plutôt qu'une armée ; et, ce-
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pendant, ee même écrivain a par instants, des vues, ou plutôt des entrevues d'une certaine profondeur, des coups de pinceau d'une certaine vérité, mais on s'y arrête dans un décousu général comme une œuvre singulière du hasard. M. de Lamartine, sous une forme exagérée, représente tout l'excès des prétentions de Tesprit nouveau : tout croire, tout nier, tout comprendre, réunir tous les sentiments opposés et les traduire dans des phrases informes et gigantesques, comme les premiers essais de la nature quand un ordre nouveau se préparait. Sa vie a été comme son slyle, tout y est entré : M. de Bonald et le Contrat social, rÉvangile et le Coran. Garde du corps et chef d'émeutes ; mettant le feu aux Tuileries après avoir pleuré sur le berceau du duc de Bordeaux. Peut être même qu'il a été plus loin qu'aucun autre par ce génie trompeur de la couleur qui croit à tout ce qui brille, oubliant que le soleil peut briller sur tout. Comme David, il peint tour à tour Marat et le Pape et s'émeut à la façon des artistes devant l'un et l'autre modèle indifféremment. Les premières Méditations toutes religieuses, les Harmonies où déjàpénè' tre un esprit plus libre, le Voyage en Orient, d'une indifférence affectée pour les religions du monde, les Girondins, les Confidences, l'Histoire de la Restauration, quels sentiments divers et contraires ! Mais, au fond, l'indifférence du peintre flamand et une poésie
qui, comme le soleil, brille sur les bons et sur les méchants. N'avoir point de sentiment varie fort certainement les points de vue, mais un défaut obstiné s'attache à ce manque de pensées fixes et profondes. Les rayons divergent et ne viennent point se réunir à ce centre commun où la lumière peint les objets avec a force et la netteté de la réalité.
M. de Lamartine unit deux contraires.il décrit avec une certaine minutie les lieux qui sont le théâtre de son roman. Il leur donne quelque chose* de trop particulier. D'un autre côté, les sentiments de ses personnages sont vrais, mais ils ont un caractère trop général ; ils sont trop les vrais sentiments de tout le monde ; au contraire des lieux décrits par M. de Lamartine, ils sont trop individuels. Les autres époques littéraires avaient la disposition inverse.
Le style en prose de M. de Lamartine manque de mesure dans Texpression. Il n'est pas vrai non plus au
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sens OÙ M. de La Rochefoucauld disait de madame de La Fayette qu'elle était vraie. Il n*a point cette unité de ton qui donna la force et l'harmonie à un ouvrage.
Si rhomme n'était qu'une intelligence, il verrait toutes choses, peut-être, mais d'un œil indifférent. Il pourrait recomposer capricieusement des groupes de ces objets qui se présentent à nos froids regards, mais il n'aurait aucune raison de choisir parce que, n'ayant point de sentiments personnels, il ne saurait faire ce triage qui sépare je beau du laid et réunit les parties éparses du beau. Personne, sans doute, n'est dépourvu de sentiment à un degré absolu, car celuilà ne serait personne, il serait une glace ; mais, si le sentiment est faible, si la raison de choisir n'est pas vive et pressante, le peintre n'a presque aucune raison de représenter ceci ou cela. 11 mêle ce qui doit être séparé. C'est pourquoi, pour être véritablement un grand artiste, il faut avoir une passion forte ou décidée pour quelque chose. On est bon ou mauvais alors, mais on est véritablement artiste. Ce n'est pas que je fasse grand cas de la disposition qui fait dire aujourd'hui : il faut croire quelque chose, aimer quel-
4i PENSÉES ET FRAGMENTS.
que chose; car, si Ton n'ajoute: il faut aimer le beau, il y a au fond de cette théorie de la passion quelque chose de Tindifférence oîi réduit l'absence de passion pouf le grand. Ceux qui disent cela entrevoient bien que sans passion on ne peut rien, mais ils n'ont pas assez de passion pour dire laquelle il faut avoir. Ce sont encore des indifférents qui prennent l'air dogmatique.
On voit dans un article de M. Littré sur la Biologie des considérations qui ne sont pas sans profondeur sur l'effort des esprits de tous les temps pour lier les sciences entre elles et appuyer les vérités les unes sut les autres, afin de trouver dans le peu qu'il sait et dans ce qu'il connaît le moins mal, l'explication de ce qu'il sait moins bien ; il en montre comme exemple les efforts faits par les médecins de l'antiquité pour trouver dans l'astronomie les règles de la médecine, etc.
. Curieux chapitre de M. Quinet sur la guerre des Français en Italie au seizième siècle.
Une certaine force à démêler le fil des événements, à reconnaître le jeu du génie national dans les événements. Mais il a le tort habituel des gens qui ont trouvé une idée. Il ne la quitte pas qu'il n'en ait fait une erreur par Timagination.
Gomme partout dans ses écrits, M. Quinet a là l'imagination vive et mélancolique. Il voit les hommes du passé comme on doit voir les ombres dans l'autre monde, plus grandes que nature.
Gomme beaucoup d'imaginations vives, il se contredit souvent.
Il a des images heureuses et d'une force extraordinaire. Dans un petit écrit sur l'art en Italie, il montre la chapelle des Médicis, sculptée par Michel- Ange à Florence, et, après avoir montré ces figures sous leur jour triste et tragique, il s'écrie tout à coup et pour conclusion : c'est le tombeau de l'Italie.
Les esprits bien faits d'aujourd'hui trouvent à redire à ce luxe d'imagination. Ils se sont fait un idéal de style qu'ils estiment d'autant plus fort qu'il est terne. Ils reconnaissent le bon goût aux mêmes traits qu'un bourgeois reconnaît un bon mari pour sa fille: point de tour romanesque — rien de cette imagination qui fait quelquefois négliger un avancement et oublier ses affaires d'intérêt.
Le même M. Quinet n'a pas de variété. Il a, par
exemple, des images funèbres qui reviennent sans
cesse, un tour d'esprit de fossoyeur, si on peut dire. Supposé que Hamlet eût fait des livrés, il aurait pro" bablement écrit comme M. Quinet.
Mais, tout cela dit, il n*en a pas moins une certaine ardeur de politique dans Texamen du passé qui anime les actes et fait revivre les hommes et les cités. Son émotion est sincère et il aime Ferucci, le dernier défenseur de Florence, comme il peut aimer ses amis de cette vie, M. Michelet ou M. Hugo. Malgré les dédains de plusieurs de ses contemporains éclairés en toute autre chose, c'est un peintre, et parfois un élève de Tacite.
Dans son voyage en Grèce, gâté par bien des singularités de style, d'opinion, d'imagination, je remarque des pages égales pour l'éclat, supérieures pour l'originalité vraie des sentiments à M. de Chateaubriand : par exemple, l'image d'une humble famille vivant parmi les ruines de la Grèce, dans un paysage perdu.
Il a le sentiment mystérieux que les ruines évoquent quand vous errez un jour de voyage autour de vieux châteaux qui tombent pièce à pièce dans la solitude. Vous sentez comme si ceux qui ont habité ces lieux étaient autrefois plus que vous (et, pour le demander en passant, d*où vient cette superstition ?)
M. Quinet est un homme d'opinions violentes et absolues qui sont communément le partage des es-
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prits froids, car l'imagination et la sensibilité aident à comprendre chaque chose en soi. Je gage que Saint-Just n'avait pas d'imagination. Mais M. Quinet est certainement atteint de la maladie du temps, le mal des idées générales, le besoin de ranger tout sous une loi systématique. Sous ce rapport, les sciences morales et politiques ont suivi une route opposée à la grande voie expérimentale dans laquelle les sciences ont fait un si grand chemin. Chaque écrivain, en fait de sciences morales, construit son système comme on bâtissait une petite forteresse au moyen âge, une muraille épaisse fermée au jour de tous côtés, sauf une seule fenêtre étroite qui ne regardait qu'un point de Thorizon.
On dirait que le monde se divise en deux classes de spectateurs : dans la littérature les fantaisistes (quel nom)! qui, sans idées arrêtées, regardent tout et ne concluent rien ; et les systématiques qui concluent avec fureur sans vouloir regarder à la complexité des choses.
Et cette dernière disposition, étroite et absolue, a tourné beaucoup d'esprits au scepticisme. Toutes les idées fixes qui sont venues tour à tour engager le combat contre l'infinie complexité des choses réelles, ont été réfutées par l'expérience et le bon sens. Les peuples se sont, par là, accoutumés à regarder avec mépris ces exagérations manifestes de la pensée
et ils en ont tiré cette conclusion pratique qu'il n'y a rien à attendre de la spéculation.
C'est un effet naturel, mais fâcheux, de l'esprit d'analyse à ses débuts ; mais il faut remarquer que si le monde souffre aujourd'hui, en fait de théorie, de l'excès de la division dans Texamen des idées, il a souffert bien autrement autrefois, de l'excès du procédé contraire.
M. TouRGÛENEFF. — Aboudauce de personnages vivants. Finesse et sobriété du dialogue. Description vive et pénétrante des lieux (Ruysdaël), mais non des habitations. La nature y est poétique, non pas les hommes. Ce n'est pas sa faute, car, quand on vise au vrai, il est plus aisé de trouver le côté poétique de la nature que celui des hommes. Préoccupation politique.
Les passions et les caractères doivent être la base d'un roman. Les romans historiques subissent une sorte de fatalité étrangère au genre, à moins que, comme chez Walter Scott, les événements de l'his-
toire ne soient qu'un cadre brillant autour de la vie des personnages privés. Walter Scott a fait quelquefois, comme Van Dyck, des portraits des vrais personnages de l'histoire ; ainsi la figure de Marie Stuart dans l'Abbé, de Cromwell et de Charles Stuart dans Woodstock, du Prétendant, dans Redgauntlet, d'Elisabeth dans Kenilworth. Les figures d'invention qui sont autour les animent, pour ainsi dire, et les égayent. L'imagination qui crée les personnages secondaires qui excitent notre intérêt, fait l' effet de la lumière sur les figures historiques. J'aurais voulu voir Walter Scott traiter un sujet contemporain, et faire vivre dans un drame de son invention quelque grand homme que nous eussions connu, comme Bonaparte ou Wellington. On aurait vu parla, il est vrai, tous les défauts du genre en ce qui se rapporte à la vérité. Les personnages historiques sont difficiles à peindre dans un cadre où l'imagination prend ses libertés. Les données fixes de ces personnes sont comme des points marqués par oh le peintre serait forcé de faire passer son esquisse.