‹ Pensées et fragments: suivis des Re?volutions du goutChapitre 2 sur 5 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

Tout, au dehors, dit à Findividii qu'il n'est rien. Tout, au dedans, lui persuade qu'il est tout.

Les gens du monde d'un esprit altier font le bon sens, et c'est par eux que le monde avance. Ils se moquent des philosophes et les forcent à regarder à ce qu'ils disent.

Les notions du bon sens agrandies, impérissables.

o4 PENSÉES ET FRAGMENTS.

Mais de ce que le bon sens agrandi a autorité sur tous, il suit qu'il part d'une source légitime. Ce n'est pas seulement un accident heureux.

Quand le bon sens est jeune, comme les petits chiens, il a de la grâce. Quand il se fait vieux, il ne suffit plus. Il faut raffiner alors pour agir sur les hommes.

Celui-là seul aime la nature qui tire des idées morales des spectacles du monde extérieur.

Si les hommes ont un jour devant eux cette glace immense comme les océans, où le beau se voit dans son immobile sérénité, sans doute, tous reconnaîtront ce qu'ils ont admiré dans leur vie passagère, sous des formes si diverses, quelquefois même si contraires. Le Grec et le Juif, Thomme des premiers

jours et celui des derniers temps, TArabe errant et le paisible citoyen de Paris, tous verront qu'ils avaient entrevu des figures ravissantes, Tun dans les pages de ses prophètes, l'autre dans les notes fugitives d'un air des montagnes, tout aussi bien que celui qui écoutait les chants de Pindare quand descendait après le combat la poussière éclatante d'Olympie.

Peut-être que nous n'apportons pas une idée du beau avec nous; peut-être que nous ne sommes animés que d'un grand désir de le trouver. De là l'immense diversité, la variation des modes et la mobilité des idées d'esthétique.

Pourquoi le christianisme est-il plutôt contraire aux arts? et, en même temps, il faut admettre que les époques où la religion fleurit sont favorables aux arts; mais n'est-ce pas surtout parce que l'homme a besoin de quelque chose de déterminé pour s^aider à

rêver le beau? L'idée positive de Jupiter éveille les formes du Jupiter Olympien.

L*homme a encore plus le désir de la beauté qu'il n'en a la connaissance ; de là les caprices de la mode.

Dans l'état actuel de ses facultés l'homme ne peut pas atteindre directement le beau. 11 est bon, pour entretenir en lui cette idée de l'inconnu divin, qu'il se le représente là où il n'est pas tout à fait.

La mort est une pièce nécessaire de l'ordre universel, comme la vie. Qui aime Tordre doit comprendre jusqu'à la mort. C'est un ressort un peu bizarre, nécessaire à la magnificence du spectacle que donne l'ensemble du jeu de la machine.

Ceux qui vivent dans le passé joignent à notre présent monde un monde bien autrement riche, sans compter que la mort y joue pour Fimagination un tout autre rôle .

Il est des jours froids d'automne qui font rêver au grand été, comme au déclin de l'âge on pense aux jours de la première jeunesse. Quelles sont ces ressemblances secrètes avec le passé?

Tout ce qui a vécu honnêtement dans une cité descend quelquefois aux heures de crise parmi les vivants pour les inspirer et les aider : la jeune fille morte avant l'heure du [mariage ; la mère tombée encore jeune au seuil de sa demeure; l'aïeul blanchi sous les drapeaux, tous sont là, secrètement invisibles et présents, pour pousser les bataillons.

11 n'est personne qui n'ait remarqué que les souvenirs de l'enfance et delà jeunesse prennent, peu à peu, en avançant dans la carrière de la vie, le caractère de l'idéal* Ces transformations opérées dans la mémoire méritent d'être examinées attentivement. On y peut surprendre la main du grand ouvrier et la trace des desseins profonds de la Providence. Il est visible, à la moindre confrontation, que les tableaux qui restent de cet âge dans le souvenir de chacun no sont point conformes à la réalité. La main d'un peintre invisible leur donne, à mesure que nous nous. éloignons de ces jeunes années, des couleurs plus vives et des touches qui nous émeuvent profondément. Nos impressions d'alors étaient d'une extrême vivacité et leur objet peu de chose, souvent; mais, dans les perspectives lointaines où la vie nous amène, en nous retournant vers le temps qui s'enfuit, nous agrandissons tous ces objets sur la mesure des impressions dont nous avons gardé le souvenir. Nous sentons, nous savons que rien ne peut nous animer à ce point aujourd'hui, et comme par une logique de l'imagination, nous nous faisons

des spectacles merveilleux de ces jours disparus, afin qu'ils correspondent à l'intensité des sentiments qui nous agitaient autrefois. Alors l'éclat du soleil et de la nature troublait d'une folle joie le printemps de notre vie, et, en revenant à ces jours par la pensée, nous voyons sous un ciel plus pur une nature plus haute que nos yeux n'en ont jamais vue. L'âge mûr dit :

L'éclat de ses yeux, noirs n'éblouit plus ma vue,

mais ces yeux qu'il ne rencontre plus n'avaient jamais non plus brillé de l'éclat surnaturel que leur ijrôte l'illusion de la mémoire. Ainsi, quand Horace regarde les montagnes qui bornent son horizon au coucher du soleil, une vapeur ardente les colore qu'elles n'avaient point aux horizons du matin.

Ut Tenions dextrum latus aspiciat sol, Lœvum descendons curru fugiente yaporet.

Oui, les peintures du passé nous trompent. Qui en doute ? Hélas 1 si nous revoyons les champs riants de nos premières années, nous n'y retrouvons ciu'une triste et pâle esquisse des tableaux que notre imagination s'obstinait à y voir. Goethe fait retourner Werther dans les lieux qu'il a habités dans son enfance, et déjà le jeune homme, bien que profon-

dément ému en présence de tous ces témoins muets de son passé, s'attriste des petites proportions de la réalité. Ainsi nous sommes tous; mais il est bien vraisemblable que la nature prévoyante nous a portés à idéaliser de la sorte ce que nous ne verrons plus, afin qu'il nous restât des images plus vives et plus grandes que toutes les choses parmi lesquelles nous vivons présentement ; afin que dans les âmes com- Y munes s'entretinssent en secret et comme dans les cendres du foyer, des étincelles de poésie.

Sans ce foyer caché, beaucoup d'entre nous perdraient tout sentiment d'idéal et par là aussi, peutêtre, tout sentiment désintéressé, car les sources de l'idéal et les sources des beaux sentiments et des belles actions sont aux mômes montagnes.

Pourquoi les souvenirs de l'enfance sont-ils aussi liés aux formes du bien idéal ?

Il y a une optique particulière à chaque passion. Tout voir, suppose une complète indifférence. « Qu'a

de commun ce que je vous dicte avec la bombe ? » pour rappeler le mot de Charles XII. Les passions font comme Archimède qui reste insensible au bruit du sac de Syracuse.

La décomposition que l'optique providentielle produit sur le passé donne Tidéal.

En effet, il y a des idées dans toutes choses et la valeur des choses ne saurait être que dans les idées qu'elles représentent. Souvent, dans l'ivresse tranquille où met la contemplation du monde, dans l'impossibilité où est l'esprit ici-bas de se dégager des images, je me représente au-dessus des réalités visibles comme un invisible réseau d'idées qui les contient et leur marque leur place suivant les lois de la pensée, et quand j'abolis le monde par hypothèse, j'entends encore dans le grand vide de l'univers le chaos lointain du chœur des idées qui célèbrent l'impossible sur les ruines du réel.

Ni les moralistes, ni les théologiens ne peuvent connaître de l'idéal individuel. Ils vont au plus pressé, aux règles générales.

Rien ne serait plus mortellement triste qu'un lieu où vous ne trouveriez rien de ce que vous connaissez. Un paradis dans lequel il ne resterait nulle ressemblance avec ce que nos yeux connaissent serait un lieu dont Timagination humaine aurait tout d'abord envie de s'enfuir. Tous nos rêves, pour être beaux et agréables, ont besoin d'un fonds commun modifié par des traits inconnus. Notre esprit n'en peut supporter davantage en fait d'inconnu. Une belle femme, pour séduire et étonner, doit pourtant avoir les traits communs et fondamentaux de son sexe. Ce qu'elle a de particulier et de charmant, n'est charmant qu'à la condition d'apparaître sur ce fonds commun de nature féminine. On peut de ces remarques faire aussi sortir des règles pour les ouvrages de littérature et d'imagination. La nécessité, par exemple/d'ôtre sobre

dans le nouveau; l'obligation encore de rester dans les conditions générales du réel, et encore la mesure dans les idées neuves qui, pour être entendues et approuvées, doivent se détacher sur un fonds de lieux communs solides.

J'ai remarqué, et tout le monde a peut-être senti, la tristesse secrète que cause la vue d'un grand espace, surtout un espace d'eau, ou même une grande plaine de champs cultivés. Quand ces lieux viennent, par un coup de soleil, à se couvrir d'une lumière vive et blanche, toutes les pensées mélancoliques remontent à la surface de l'âme. Y a-t-il là des images de l'abandon et de l'indifférence ? Tout ce qui est grand, serein et solitaire nous dit-il que nous tenons peu de place en ce monde ? Moi disparu, je sais que ces tableaux demeurent pour ceux qui viennent ; mais cela est vrai aussi de tous les tableaux de la nature et de la civilisation. Une grande ville ne donne point cette impression pénible et prosaïque à la fois.

Il a franchi dans sa course rapide...

>/ Quels sentiments éveillent quelques airs de chasse !

Avec peu de notes et un petit nombre de paroles vagues s'ouvrent devant nous les grandes forêts, le dôme vert des bois avec sa lumière et son frémissement et les murmures des grands espaces oti règne le silence et où des esprits semblent s'entretenir. La pensée retombe sur la mélancolie de la vie, les jours passés, les plaisirs perdus. Au passage d'une note à une autre, nous sommes comme au détour d'une rivière qui nous montre soudainement des perspectives nouvelles. Au fond de tout cela est une secrète tristesse. Sous ce rude exercice de la chasse se joue, comme en partie, une pièce plus mélancolique. Peut-être que, dans la fleur de la jeunesse, on écoute avec un sentiment de plaisir les plaintes des cors dans les grandes allées désertes, mais, encore peu d'années, ce jeune homme n'aura pas plus tôt un plaisir qu'il aura besoin de le compléter par l'image des tristes pensées, soit qu'il sente qu'il ne faut pas s'accoutumer à la joie, soit que la peine et le plaisir ébranlent les mêmes cordes sur des modes différents. Ainsi, des airs lents et plaintifs accompagnent le galop rapide des chevaux, et l'âme suit la course légère des plaisirs sur l'écho plaintif des regrets. ,

Effets de Rome sur l'imagination. — Douceur de l'air ; plaisir de voir les lieux où se sont passées de grandes choses; sentiment que tout passe, qui prépare à s'en aller soi-même plus tranquillement; beauté cachée des arts dans tous les coins les plus obscurs; la vie sauvage qui a repris sur la vie la plus pompeuse et la plus civilisée, tout cela vous dit confusément les choses les plus contradictoires. C'est d'entendre les choses les plus contradictoires que rimagination a besoin. Ainsi, des religions puissantes qui se sont crues éternelles et qui ont passé, des êtres qui ont vécu dans l'obscurité il y a trois mille ans et dont nous voyons que le nom est resté sur une épitaphe, ainsi les rêveries nageant dans la lumière d'Italie bercent dans le contradictoire.

Un dessin de Saint-Jean de Latran. — En vus de la grande église du côté du midi, de distance en distance, quelques maisons éparses, demeures des

paysans demi-civilisés des environs de Rome. Us sont là entre le passé de l'antiquité dont les débris se montrent à tous les étages du terrain jusqu'aux montagnes et Tombre de la ville ecclésiastique avec ses monuments qui tiennent de la religion de notre temps un caractère déjà plus grave que toutes ces ruines des aïeux romains, qui sont pourtant leurs aînés sur la terre. Pourquoi une sorte de jeunesse semble-t-elle survivre dans ces monuments d'un âge si reculé? C'est, sans doute, que ceux qui les ont élevés ne pensaient qu'au temps qui passe ; lanature, mobile comme les pensées du temps, les couvre de ses fleurs passagères ; les autres édifices parlent de l'éternité I Les humbles vies qui s'écoulent obscures dans ces humbles maisons, entre ces images du monde païen et du monde chrétien, sont un sujet de rêveries aussi profondes que le tableau au milieu duquel elles sont jetées. Les siècles passés semblent regarder ces images fugitives de la vie d'aujourd'hui. Mais ces êtres inconnus ne sont-ils pas d'un plus grand prix que ces immobiles images ? Un jeune César s'élève peut-être sous l'un de ces toits de chaume ; un Sixte-Quint paît les brebis d'un maître insouciant dans ces prairies abandonnées.

Diversité > DU monde sous l'obil de la Providence. — Au même jour, à la même heure, dans les prairies de TEscaut, on se promène le cœur content dans un recueillement sérieux et tendre.

Sur le Corso de Rome, les voitures rapides se croisent, et non loin, dans le silence des ruines et sous Tardeur du ciel, les voyageurs mesurent des yeux les murs qui penchent sous le poids des siècles.

Dans les solitudes paisibles de TAmérique du Nord, soit au déclin, soit au lever du jour, le planteur revoit sa famille.

Sur toutes les îles de toutes les mers, les cœurs souffrent et s'agitent et s*apaisent.

Et sous l'œil de Dieu, la grande famille dispersée qui s'ignore, chacun dans des idiomes inconnus pour les autres nations, parle la langue universelle.

Steele s'étonne et s'indigne que les peuples polis aient cette manie d'élever dans leur estime Tesprit

au-dessus de la vertu. Il est vrai que cette disposition est une faiblesse naturelle à Thomme civilisé. Ne serait-ce pas, au fond, que Thomme dont Tesprit commence à s'ouvrir cherche surtout le vrai et ne veut du bien et de l'obligation morale que le bien et l'obligation morale fondés sur le vrai ? L'intelligence, l'esprit (si on veut lui donner ce nom restreint et incertain dans sa signification), l'intelligence est l'instrument qui découvre le vrai. L'homme court où brille le vrai. Tout n'est pas corruption et vanité dans cette préférence déraisonnable, sans doute, donnée à l'intelligence sur la morale.

L'esprit cherche le vrai à tout prix, bien que souvent il ne serait pas fâché qu'il excusât le mal, mais, enfin, il aime le vrai. Il y a quelque chose de la passion pour la vérité dans ce qu'on nommait autrefois le libertinage d'esprit. Il faut bien reconnaître aussi qu'il s'y joint, à forte dose, une témérité insouciante et insolente par moments.

Supposez un grand esprit dominé par les règles de la vertu. Sa vue vous rassure contre les doutes et vous affermit dans le bien. Peignez un petit esprit aussi réglé par la vertu ; ce spectacle vous touche peut-être, mais vous inquiète par moments. L'âme est bien aise de croire que la vertu, qui est la science du bien, repose, comme les autres sciences, sur de savantes certitudes. Quand cette vertu ne

devient plus qu'un sentiment comme égaré dans un esprit étroit, on se demande si cet instinct ne manque pas d'autorité.

Dans les sociétés déjà cultivées, où Ton commence à parler morale ailleurs que dans les temples, il se fait rapidement un catéchisme de lieux communs qui n'est plus guère accompagné de sentiments qui élèvent au bien et & la vertu. C'est une lettre morte que chacun répète. Les esprits vifs s'impatientent de ces froides prédications qui ont perdu l'air et la chaleur de la vérité. Cette monnaie banale qui n'a plus la vive empreinte des jours de pompe et d'innocence s'avilit peu à peu. Les passions aidant, chaque intelligence un peu résolue veut savoir la raison du joug moral que lui impose une voix anonyme et monotone. De là l'ironie insolente et les tentations téméraires des esprits un peu au-dessus du niveau commun.

Une des grandes preuves de la solidité de la morale commune est qu'elle n'a rien perdu de son éclat sous l'amas de froids et pesants discours que les honnêtes gens débitent à son sujet. Alexandre avait défendu à tout autre qu'Appelle de faire son portrait. La morale devrait être traitée comme le visage d'Alexandre.

Une des preuves de la morale a tourné contre elle. Elle est aussi l'intérêt bien entendu, et beau-

coup la professent en laissant voir qu'ils la professent comme un commerce lucratif. Les esprits trop prompts y voient un sujet de division.

Il faut une grande force d'esprit pour retrouver le bien dans la morale professée par un sot circonspect ; moins d'esprit expose à le prendre en quelque dédain.

La morale dans les âmes simples, qui n'en cherchent ni la source^ ni la raison, est touchante. Expliquée et commentée par de petits esprits, elle excite un peu de révolte, comme une autorité mal fondée.

Le Spectateur (de Steele et Addison) dans son numéro 6 aurait bien dû expliquer quelque chose de tout cela au lieu de se lancer contre la frivolité humaine qui court après les gens d'esprit. Il aurait pu ensuite rétablir avec autorité les aimables droits du bien et du juste sur les âmes, en montrant que le bien et le juste sont des conséquences de principes aussi solides et placés aussi profondément dans le sol que les principes des mathématiques.

Des croyances. — J'entends souvent dire : Mieux vaut une croyance quelconque que V absence de croyance.

et je ne sais pas de langage qui suppose un plus grand mépris de la vérité. Qu'un doute hardiment avoué serait respectable en regard de cette recherche étourdie d'un dogmatisme quelconque I Oh I je vous en conjure, ne souffrez pas que votre âme s'amollisse jusqu'à subir les honteuses empreintes d'une loi de complaisance I Le temps est donc venu oîi, à côté d'un scepticisme honnête et sincère, s'élève une sorte de doctrine sentimentale qui prétend à croire pour le plaisir de croire, s'arrogeantle droit de mépriser qui ne se prête point à cette comédie méprisable. Une telle obéissance à une foi de rencontre serait audessous de l'esclavage qui, du moins, ne prend que les corps et laisse l'esprit en liberté. Cette croyance, consentant à professer de bouche ce qui n'a point réellement atteint le fond de l'esprit, agit comme un poison, abolissant dans l'homme la vraie dignité avec la vraie sincérité. Que chacun respecte les croyances d'autrui ; qu'il n'abuse point de sa force pour détruire ce qu'il ne saurait remplacer, mais que chacun aussi sache discerner et confesser résolument ses doutes, s'il en est requis. Est-il dans Terreur ? La meilleure chance pour en sortir est encore de confesser cette erreur avec fermeté. Voyez ces hommes qui balbutient je ne sais quels dogmes, croyant bien faire en s'essayant à croire ce que leur raison repousse ; bientôt ils ne sauront plus, s'ils

s'en soucient encore, retrouver leurs vrais sentiments, leurs vraies opinions. Ils auront mêlé ce qu'ils croient aux croyances d'autrui, sans plus s'en apercevoir. Ils ont chassé par servilité d'esprit ce que leur raison leur murmure, pour croire ce que le monde leur impose. Non, non ! il n'est pas nécessaire d'être croyant comme l'affirment insolemment les nouveaux fanatiques de tout dogmatisme, mais il est ordonné d'être sincère ; c'est la grande condition de l'être moral. Les doutes de l'honnête homme contiennent plus de vérité morale que la profession de foi des gens placés sous le joug de la mode. Les professions vives de ce qu'on ne croit qu'à demi sont la gangrène de l'âme. Elle retombe peu à peu par l'effort de cette hypocrisie sous les lois du dehors, comme le corps retombe sous les lois physiques quand la vie s'en est allée. Le besoin d'adhésion énergique à ce qu'on croit, c'est la vie de l'âme.

Si la raison a été pervertie, il est possible que le principe qui la guidait ait été aboli dans l'intelligence et ce serait là, en effet, l'objet d'une révélation. Il ne pourrait réellement être que matière de

foi et ne se maintiendrait dans Tesprit que par la volonté, puisqu'il aurait perdu sa place naturelle dans l'intelligence naturelle.

Le talent, dans les mauvaises âmes, est une preuve nouvelle que la conscience résiste aux lumières. Elles conçoivent réellement et poétiquement lô bien moral et le laissent pourtant de côté dans la vie pratique .

Dans ruistoire de Thumanité, les hommes n*ont pas toujours beaucoup de ressemblance avec les principes qu'ils soutiennent et qu'ils font triompher pour un temps ou définitivement. Ni les Guise, ni Philippe II, ni Catherine de Médicis, ni le duc d'Albe ne représentent les traits de l'Évangile ; ni les Montagnards, ni Danton, ni Marat, ni Robespierre ne sont à l'image de la philosophie bienveillante et large qu'ils ont sans cesse à la bouche. Il arrivemôme souvent que l'idée est professée par les uns et pratiquée par les autres. La Rochejaquelein a quelque

chose de la douceur élevée d'un philosophe. Les violents font l'histoire. L'instrument dont ils se servent tue presque toujours. La religion et la philosophie ont leurs vêtements couverts du jsang innocent. Il s'agit, pour juger les principes, de savoir ce qu'ils font quand ils gouvernent paisiblement après les jours d'orage.

La secte suivie par Gicéron, les nouveaux Académiciens^ n'est-elle pas bien en rapport avec la nature de l'homme? Ce n'est pas le scepticisme qui ne va pas à l'âme humaine; ce n'est pas le dogmatisme qui la rétrécit et l'immobilise, La haute prudence des nouveaux Académiciens est, après tout, l'expression sincère de l'état des esprits. C'est là ce qui nourrit la flamme agitée de notre intelligence . Ces assertions larges et modestes laissent du jour et de l'espace pour les contradictions actuelles où nous vivons, et pour entrevoir les lointaines perspectives que les flots de la pensée laissent quelquefois apercevoir et qui, sans avoir rien de précis, occupent plus notre pensée, dans sa partie réfléchie et silencieuse, que nous ne le croyons.

Quelle est la partie de la philosophie rationnelle

qui a, dans Tordre de Tobservation combinée avec la logique, la même autorité sur un être sensé que les vérités mathématiques, bien que celles-ci partent d'axiomes combinés avec la logique?

X^Toutes les philosophies, comme celles des Alexandrins ou celles de Hegel et de Schelling chez les modernes, ne semblent-elles pas se résoudre à donner simplement aux contradictions qui sont au fond des choses le nom de principes? Ainsi le mixte de Proclus, ainsi le rapport de Hegel. C'est un nom scientifique de rignorance, mais ce n'est pas une connaissance de plus ni une obscurité de moins.

11 est bien possible qu'il faille sortir du sens commun pour entrer dans la vraie métaphysique, et peut-être que le caractère un peu extravagant qu'a la métaphysique tient à la nécessité où elle est, pour être la science des sciences, de se dégager de rharmonie secondaire dans laquelle vit le sens commun

Les notions de la raison intuitive, comme, par exemple, la notion de temps , d'espace infini , de cause première, s'obtiennent dans Tacquisition des connaissances qui ne semblent pas les contenir. Ainsi, rétendue limitée ne m*est pas plus tôt connue que j'arrive à la connaissance de Tespace infini. Estce par voie de conclusion? Assurément non. Quelle opération se fait dans notre esprit quand il tire d'une perception une notion qu'elle ne contient pas, qu'elle serait même plus près d'exclure par analogie et par induction ? Il semble que ce passage de la perfection limitée aux diverses notions de l'infini n'ait pas été assez profondément étudié. Ne faudrait-il pas chercher : 1** ce qui pénètre de perception dans la notion acquise à son occasion ; 2° comparer les diverses perceptions qui donnent ces diverses notions ?

On peut définir le inouvement, le rapport du temps à l'espace. Un corps peut parcourir un espace

indéfiniment long ou indéfiniment court dans des temps indéfiniment courts ou indéfiniment longs. Or, l'esprit se fait plus aisément une idée de l'extrême rapidité que de Textrême lenteur du mouvement. Pourquoi donc?

Le temps, qui sert de mesure à tout ce qui dure, est, chose bizarre, immesurable de sa nature. On ne peut, de plus, le concevoir ni plus lent ni plus prompt dans sa marche. L'imagination, môme, se refuse à cette supposition. Si, par impossible (par impossible, môme à supposer), il- venait à accélérer ou à ralentir son cours, nul ne pourrait le savoir. En un mot, il est le contraire de tout ce qui dure, bien qu'il soit la durée elle-même. Tout ce qui dure peut durer plus ou moins longtemps, plus ou moins vite, mais le temps lui-même marche d'un pas que nul effort de raison ou d'imagination ne peut supposer plus rapide ou moins hâté. Avant, après, sont les seuls mots qui se rapportent au temps dont nous comprenions bien, dont nous entendions nettement la signification. Hors de là, rien ne nous offre un sens. L'espace est plus traitable que le temps. Je prends dans l'espace continu deux points, et, entre ces deux points, je saisis nettement une étendue que je connais à fond, pour ainsi dire. Je lui compare des longueurs, comme je peux la comparer à des longueurs de mon choix. Pour le temps, je peux

bien mesurer une partie de la durée qui s'écoule par la durée d'un phénomène quelconque, mais la propre durée du temps ne me servira jamais à mesurer la durée d'aucun phénomène.

Qu'importe, dit-on, à l'homme un peu plus de connaissance, un peu plus de liberté, un peu plus de développement en tout genre? La vie est si courte! Il est un être si borné! Mais c'est précisément parce qu'il est de peu de jours et qu'il ne peut atteindre à tout, qu'un peu de luxe en plus ou en moins est beaucoup pour lui. Cette doctrine de la sobriété en tout genre, prôchée généralement par les amis du repos et du despotisme, serait plus soutenable si l'homme était de plus longue durée. La pique des Grecs, à Salamine, a brisé avec la cuirasse du Mède le talisman du despotisme qui endort les peuples dans cette courte vie. Non! non! La vie est courte ; c'est précisément pour ce rapide voyage qu'il faut être libre et chercher la lumière, voir du ciel et de la terre tout ce que Dieu n'a pas voulu couvrir d'un voile. L'ignorance où Dieu laisse l'homme est divine. L'ignorance où l'homme veut laisser l'homme est un crime et une honte.

Les philosophes réalistes pourraient tirer un argument en faveur de leur système du besoin de renommée auquel l'homme aspire et dont il ne pourra jouir qu'après sa mort. Il semble qu'il croie qu'il en éprouvera lui-même encore quelque chose dans l'être collectif et .successif qu'on nomme l'humanité

L' idée dej a^oire chez les anciens est liée à un

panthéisme confus. Ils semblent croire qu'ils jouis-

^sent dans les autres du souvenir de ce qu'ils ont été.

Se faire centre ne rend pas heureux. C'est déjà un commencement d'ordre, et par là de bonheur, que de prendre les autres pour centre, mais ce centre n'est pas encore au point juste. C'est Dieu peut-être, c'est-à-dire l'ordre infini qui l'est.

Chaque philosophie donne un nouvel aspect aux religions.

Puis-je supposer un être parfait qui n'a pas toujours été? Si je le puis, lïdée de l'être parfait n'expliquerait pas l'existence ; mais peut-être que l'idée de parfait entraîne l'idée d'éternel.

La théologie naturelle a droit de reprise sur les théologies positives si elles sont d'origine humaine ; droit de reprise sur toutes les assertions conformes à la raison. Car, que ces affirmations voilent des escalades de l'intuition ou du travail plus réglé et plus lent de la raison raisonnante, c'est toujours le domaine de l'intelligence humaine. Ce qui n'appartient pas à la raison dans les religions positives, ce qu'elle n'a pas le droit de réclamer, ce sont les affirmations

PHILOSOPHIE, MORALE, UELIGION. 81

inintelligentes ou les affirmations intelligibles, il est vrai, mais inaccessibles à la raison. De ces dernières, toutefois, il semble qu'on ne se fasse aucune idée.

Toutes les notions de la vertu, du beau, se portent vers le généial^ mais le général, Vuniversel, apparaît bien moins que le particulier comme une fin dernière. Ne serait-ce donc pas que ce général, cet universel aboutit pourtant à un être particulier qui est Dieu ? Le généi^al, le grand nombre, Vuniversel, tout cela est plus un spectacle qu'autre chose pour qui pense profondément, car il n*y a point d'existence réelle dans son ensemble. C'est un arrangement d'êtres. Tout l'ensemble des êtres n'a d'importance que par chacun de ces êtres.

Vraie ou fausse, la religion se lie à des habitudes

morales : elle accoutume de bonne heure l'eâprit à

vivre dans les liens invisibles du spiritualisme. La

rigueur des sciences démonstratives produit l'effet

contraire. On a beau faire présider à leur enseignement les meilleures intentions du monde, peu à peu elles retirent Thomme de ces domaines où errent les grandes pensées et les rêveries sans bornes pour les pousser dans les sentiers poudreux de l'économie matérielle. C'est pour cela môme que dans Tordre des sciences les plus élevées où tout est, soit observation, soit syllogisme, le matérialisme fait un si grand nombre de recrues. Ce n'est pas que les sciences concluent au matérialisme, mais elles donnent l'habitude exclusive du positif.

On donne les religions absurdes en preuve contre l'esprit humain ; j'en conviens, mais j'y vois, par un côté, l'obstination du bon sens et de l'élévation morale. Donnez un livre tel que celui des Mormons à des hommes, ce livre absurde, rêve d'un homme audessous du médiocre, ils y trouveront des règles pour vivre avec concorde, avec énergie, avec justice. Ils le retravailleront jusqu'à ce qu'ils lui prêtent les règles de la morale. Sans doute, ces livres enseignent le mal, mais le sens droit de l'humanité lit droit sur des lignes de travers. Les livres religieux

des fausses religions sont comme le marc de café que

consultent les gens adonnés à la magie. On y trouve

ce qu'on veut, et l'homme veut trouver dans les

livres religieux les images du bien et du beau, le code de la morale.

fiossuet dit : « G*est au sortir de la croix et des horreurs de son supplice qu'il (Jésus-Christ) parut à ses apôtres glorieux et vainqueur de la mort, afin qu'ils comprissent que c'est par la croix qu'il devait entrer dans la gloire et qu'il ne montrait pas d'autre voie à ses enfants. » Cette conclusion est un exemple entre mille du mode de raisonnement introduit dans le monde par le christianisme, la disposition à trouver une série d'idées morales dans une série de faits. Dans le langage religieux, tous les faits sont symboliques. D'autres faits, d'autres idées. La rigueur de l'esprit a dû perdre quelque chose dans l'habitude de chercher des idées sous des expositions de faits matériels.

11 pourrait se faire qu'à un moment donné les

objections les plus solides contre une religion perdissent de leur force en devenant des lieux communs. C'est Tété de la Saint-Martin pour cette religion.

Les conséquences que l'on tire des perfections divines ne perdent-elles pas de leur autorité quand on songe que la toute-puissance devrait donner la perfection au monde et qu'on voit le désordre de ce moiîde?

Y a-t-il donc de l'ordre dans le désordre, que le bien en soit quelquefois? Ainsi, vous dites de Dieu qu'il peut tirer le bien du mal. Gomment dois-je entendre ce que vous avancez? Quel est cet ordre nouveau que le mal enfante?

Pour maintenir l'ordre avec la liberté dans le

monde ne suffit-il pas d'y avoir mis des instincts plus forts que la somme des rébellions possibles de toute liberté? Certains instincts, en effet, se jouent des libertés et sont les conservateurs du monde. Aussi, remarquez-vous dans l'histoire du genre humain, à côté du travail des libertés, le sillon profond des instincts.

Oui, la religion a perfectionné la civilisation, mais a civilisation le lui a bien rendu.

Votre orgueil comme leur bassesse à vous admirer sont frère et sœur, et Ton ne voit que trop, dans les vices également bas et contraires, que vous êtes de la même famille.

L'inconvénient des amis qui nous connaissent de longtemps est qu'ils jugent de toutes nos actions,

de toutes nos paroles, par la connaissance qu*ils ont de notre caractère. Ils nous jugent sur des préventions. Les étrangers ne nous prennent que comme des êtres raisonnables.

Il y a deux genres de décisions entre autres : Tune tient à la nature de l'esprit qui voit juste et vite, et l'autre tient à Tobstination du caractère qui s'attache avec passion à la première idée, quelquefois à la seule idée qui traverse Tesprit ; puis, ces deux tours d'esprit et de caractère se mêlent selon divers degrés pour donner un genre de fixité de volonté qui vaut ce que vaut le mélange.

Faire ce qui est décidé et ne se reposer que par force.

C'est tout de bon que l'homme doit s'accoutumer

à vivre au milieu des alarmes, sans quoi il passera les trois quarts de sa vie à attendre le repos. Il doit avoir en soi et non attendre du dehors le principe de son repos ; et ce repos, au-dessus des soucis, ne se trouve que dans l'action.

La patience ne peut guère aller si elle ne chemine en compagnie du travail.

Les hommes ont reçu la sympathie pour suppléer à la sagesse qu*ils n'ont qu*en petite mesure. Quand ils ne l'ont pas et qu'ils prennent les airs tristes et graves de la Providence, ils sont insupportables et mesquins.

Un homme peut mourir pour une grande cause ; c'est un sujet de tristesse et pour ceux qui ne le suivent pas dans une autre économie, et aussi.

hélas ! pour ceux qui savent qu'il habite les autres régions dont Timage nous est, à la fois, rayonnante et triste, mais il a propagé, avant que de s'en aller, les idées du juste et du beau. On hésite à couper une belle fleur mais, dans les cheveux d'une jeune fille, cette fleur, coupée avant le temps, fait naître une pensée noble et, dans sa courte existence, la fleur même en sait et en sent peut-être quelque chose.

L'homme emporte avec lui son atmosphère.

L'habitude amène l'ennui de ce qui a duré. La mémoire garde un regret mélancolique de tout ce qui est passé. Avec ces deux dispositions nous ne paraissons pas formés de façon à être heureux.

Quel jeune homme s'est avisé de s'éprendre

d*Hélène? Quelle jeune fille a un Achille dans ses rêves? C'est que ces figures héroïques ne nous montrent réellement que la puissante esquisse de rhomme. Elles avaient, sans doute^ mais elles n*ont plus pour nous autres étrangers ce je ne sais quoi d'achevé dont l'esprit contemporain seul a le secret.

Mon devoir est de m'exposer pour sauver un seul homme; le devoir de cet homme-là est de chercher à m'éviter ce péril même au hasard de sa vie. Pourquoi cette contradiction apparente de nos impérieux devoirs ? Ne serait-ce pas que réconomie présente est encore plus une école de bons sentiments qu'une cité fondée sur les bases de l'utile? Si la règle des sentiments était la plus grande utilité de tous, pourquoi, dans un naufrage, le capitaine et les officiers sortent-ils d'un bâtiment en perdition après les vieillards inutiles, les enfants dont la vie est si fragile et d'une durée si douteuse? Pourquoi ce capitaine, fût-il Nelson, doit-il rester à bord après la plus faible femme, quand le pays l'appelle peut-être pour guider une flotte qui frémit sous ses voiles en l'attendant?

Nous disons bien : on en saura après nous sur tout plus que nous; mais pourquoi cela n'ôte-t-il rien au sentiment du complet et de Tharmonie que nous donnent nos propres conceptions? C'est que notre esprit voyageur voit partout la voûte du ciel qui s*arrondit toujours au-dessus de nos têtes en changeant sans cesse de centre.

Ce qui se saura plus tard donnera à ce que nous disons et pensons aujourd'hui ce quelque chose d'étroit et dès lors de gauche et de faux que nous raillons volontiers dans le moyen âge. On ne sent que l'incomplet des autres.

Il faut rimagination des autres à ceux qui n'en ont pas. Ceux qui en ont en mettent partout.

L*âme de Thomme quand il est ému, comme orateur par exemple^ a quelque chose de l'agitation éblouissante du kaléidoscope, avec un je ne sais quoi de plus ferme qui ramène toute la mobilité du spectacle aune certaine unité.

Les vieilles idées sont des préjugés, et les nouvelles, des caprices.

Le nouveau : celui qui le montre, montre d'abord l'invisible. Personne ne regarde volontiers du côté où on ne voit habituellement rien.

Il y a une prétendue bienveillance dans les jugements sur les uns qui vient d'hostilité contre les autres.

Ce que pensent et ce que disent et ce que font les gens en fortune et en succès est pris pour règle, disons même, pour axiome. Après leur chute ou

leur défaite, l'axiome est comme convaincu d'impuissance et on recommence à juger.

11 est un certain accompagnement physique de la pensée. C'est une musique qui va selon la santé ou la maladie.

La nature humaine n'est pas très riche. Lui demander l'harmonie en dehors de la médiocrité est injuste. De là les ridicules des honnêtes gens.

Diviser le temps : un remède et un allégement.

Remarquez que la .propreté est si impérieuse que

si Ton veut, dans un roman, intéresser à des pauvres, la maison reluit toujours de propreté.

Je ne sais pourquoi on se moque de cette façon de parler : Je suis incompris. C'est la môme que cette expression familière : Ils ne s'entendent pas.

La loi du progrès, seule consolation des êtres qui ne sont pas parfaits.

Macaulay dit : An acre in Middlesex is better than a principality in Utopia, Non ; pas à beaucoup près.

* in

A Tenvers d'Énée, qui portait sur son bouclier toute

l'histoire de ses descendants, nous portons en nous toute la culture morale et indiyiduelle de nos devanciers .

Dans un pays que la guerre a ravagé, vous voyez une maison qui n'a pas d'habitants et dont le toit tombe en débris. Ceux qui avaient habité longtemps dans cette demeure ont péri. Il n'y a plus personne pour la peupler de souvenirs et pourtant elle racontait à ses anciens hôtes toute l'histoire du passé. Nul n'est là pour entendre le doux et triste langage des temps évanouis.

Air gai et mélancolique des bois de bouleaux en automne par le soleil. Je crois en avoir vu derrière Pompéi autour d'un grand théâtre qui est dans les champs aujourd'hui ; peut-être aussi à la villa Adriana. On croit voir passer les ombres des jours écoulés à travers ce frêle feuillage. Il fait songer à ceux qu'on va quitter, à ceux que l'on ne re verra plus.

Les vagues à la surface des mers désertes, les tons rouges du soleil au bout d'un horizon profond, le scintillement des étoiles dans Timmobilité du firmament, la vue de la beauté fragile comme la vue des magnificences éternelles, le frémissement de rhomme et des chevaux au bruit des batailles, les passions naturelles dans leur pure énergie, tout le cri de la nature, tout parle à l'âme impérieusement le même langage que celui qu'on entend dans l'église qui pend au flanc des rochers.

Suivant une remarque de l'évêque Butler, dans son Analogie^ les natures brutes ont quelquefois sur les natures intelligentes cet avantage qu'elles attaquent et triomphent par la force, là où la raison devait détourner d'attaquer par suite de l'extrême péril. Une société en corps, où l'audace militaire est en honneur, réunit les chances des brutes aux chan-

ces du calcul, en prodiguant la vie par un noble instinct. C'est l'esprit des grandes armées.

Quand Venise se montre à nos yeux comme un beau fantôme dans l'ombre d'une grande nuit, quand des bruits de musique lointaine arrivent à nos oreilles et quand la mer qui la baigne rend un vaste et douxmurmure, elle est pour nousl'image de toutautre chose que ce qu'elle est en réalité : elle nous est un "^prétexte à rêver des choses supérieures à elle. Car, n'est- ce que ces bruits, ces murmures, ces étincelles qui passent sur les eaux? Rien en eux-mêmes. Quel œil verra donc les êtres mystérieux qui sont les habitants réels de tout ce qui est beau ?

Il manque aux vertus des pauvres, de ceux qui, avec une âme délicate, n'ont pas le goût cultivé en proportion, ou l'esprit élevé à la môme mesure, il manque, dis-je, un je ne sais quoi d'achevé qui fait qu'on est regardé.

Dans Fénelon, la Vénus de Médicis est cilée.

Pureté de cette indifférence. En effet, il faut que le sage brave ces images comme il doit braver les orages des ci eux et de la guerre.

Les petits États entretenaient en Europe une certaine égalité de tempérament, par la grande diversité de leurs intérêts qui empêchait les afflux soudains sur un seul point, et nous tendons à supprimer les petits États. D'un autre côté, les grands États euxmêmes recelaient autrefois des forces contraires qui les maintenaient aussi dans une sorte d'équilibre intérieur; c'était la bigarrure et les contrariétés de leurs institutions ; mais aujourd'hui la mode du suffrage universel tend à précipiter, le même jour, toute la masse des eaux sur un seul point. Gare au déluge universel, à la suite du suffrage universel I

La fierté qui naît au cœur des grands États, la témérité des résolutions et leur soudaineté dans le droit de vote laissé à toute la foule, la vapeur pour pousser les armées et les vaincre, des engins formidables et inconnus jusqu'à nos jours pour détruire, quelles chances pour les révolutions périlleuses ?

N... a sept sentinelles autour de ses amours-propres qui sont dans un qm-vive éternel.

N... a gagné des idées bêtement, par le contact,

comme un maladroit se barbouille de peinture à une

porte cochère nouvellement repeinte.

Son esprit compte encore avec des jetons et ne voit pas que cinq et quatre font neuf d*uii coup.

L'amour-propre des autres, N... nomme cela de l'espace perdu.

Il se tient trop de place à lui-même, pour être un ami .

Être romanesque pour les autres sans exiger le réciproque.

N. .. fait des antithèses sur des nuances.

Comment VOUS êtes-vous tiré d'un si long mal? Par l'impatience.

Être en équilibre en soi, ou prendre son équilibre dans le milieu où Ton vit : deux classes d'hommes.

Il faut aussi se parler à soi-même. La parole donne aux pensées, outre la précision, l'autorité.

Le monde, tissu d'obstacles ; d'où l'honneur rendu au mépris du péril.

L'obligation du courage correspond probablement

dans les vues de la Providence à la prodigalité avec laquelle elle multiplie les êtres, les hommes comme les plajites.

Inquiétude générale dans la nature : L'oiseau fuit au moindre bruit. Tout mouvement qu'il ne connaît pas effraie Thomme. Quand un animal approche d'un autre, leur mouvement à tous les deux est de s'enfuir. Il semble que des regards d'anxiété partent de tous les points du monde comme si l'attente d'un ennemi redoutable travaillait tous les êtres.

La Providence ne semble-t-elle pas dire comipe ce soldat au prisonnier qui demandait la vie : Demandez-moi toute autre chose, car celle-là est impossible.

Comment arranger l'idée du progrès avec le respect du passé?

Une erreur n'est pas seulement une erreur. Elle déforme dans quelque mesure l'instrument dans lequel elle pénètre, c'est-à-dire l'intelligence.

Savez-vous la différence entre Terreur et la vérité pour le gouvernement des peuples? C'est que les vérités révèlent à la longue leur vénérable origine par des effets bienfaisants. C'est, au contraire, des fausses croyances, c'est-à-dire de l'erreur, que sortent les guerres, les violences, etc.

Les nouvelles idées fausses sont plus puissantes que les vieilles. Strepitumque Acherontis avari.

Il faut bien que le travail soit efficace sur l'esprit de l'homme, car il lui fait voir des choses nouvelles

qu'il met en lui ou qu'il développe et éclaire en lui de nouveaux cieux, de nouvelles terres.

11 y a beaucoup de l'opinion des autres même dans ses propres maux.

La puissance de la réflexion émousse la sensibilité, car elle écarte tout le je ne sais quoi, lequel est l'individu.

La llamme de la poudre semble éclairer à jamais ceux qui tombent sur les champs de bataille pour de grandes causes.

Les grandes causes semblent conseryer, comme un aromate, ceux qui sont morts pour elles, mais

il ne sert presque de rien de mourir intrépidement pour les mauvaises causes.

Prendre son parti, qu'est-ce? Chasser les pensées de regret, en substituer d'autres, organiser à nouveau ce qui vous reste.

' Il faut apprendre à être pressé et à faire vite. C'est 'la vie d'être pressé.

Quand le malheur fait une voie d'eau, la boucûer avec une vertu.

La mesure est l'entente des lois supérieures.

Voulez-vous vous arrêter un moment dans le cabinet de travail de l'auteur des Puritains ? M. Lockhart le décrit ainsi :

A cette époque, il avait pour lieu de retraite une petite chambre carrée derrière la salle à manger dans Castle- Street; cette chambre n'avait qu'une seule fenêtre vénitienne, ouvrant sur un tapis de gazon qui n'était pas beaucoup plus large que la fenêtre elle-même, et, en tout, l'aspect de la pièce était plutôt sombre : les panneaux étaient garnis de livres, la plupart in-folio ou in-quarto, et tous dans cet état de conservation qui révèle, à la première vue, une nuance de bibliomanie dans le possesseur. Une douzaine de volumes, nécessaires aux recherches du moment, étaient placés à portée sur une petite table mobile assez semblable à ce qu'on nomme une servante. Tous les autres volumes étaient arrangés dans les rayons, et tout livre prêté était remplacé par une forme de livre en

bois de môme dimension, et sur le dos une carte où étaient marqués le nom et la date du prêt. Les vieilles reliures étaient soigneusement réparées et décorées selon la manière de chaque époque; les nouvelles reliures quand les ouvrages avaient du prix, étaient riches sans faste. Le maroquin bleu dominait. Tous les volumes étaient marqués à ses armes, îiyec cette devise : Clausus tutus ero, anagramme du nom de Walter Scott. Les cases et les rayons étaient étiquetés avec soin et la bibliothèque distribuée systématiquement ; l'histoire et la biographie d'un côté; la poésie et l'art dramatique de l'autre; la législation et les dictionnaires dans les rayons derrière son fauteuil. La seule table qui fût dans le cabinet était d'une construction massive, avec la forme exacte d'un meuble de ce genre qui se trouvait à Rokeby ; tout près un pupitre •et tous les accessoires, avec une rangée de tiroirs qui des cendaient jusqu'au parquet. Ce pupitre était disposé de façon que Walter Scott pût y faire travailler un copiste en face de lui quand bon lui semblait. Sur la partie supérieure de la table on voyait disposés en bon ordre les pièces qui se rapportaient à ses fonctions judiciaires, et, plus bas, entre le manuscrit auquel il travaillait dans le moment, quelques lettres, des épreuves et autres menus papiers en petites liasses, attachés avec des cordons rouges. Son écritoire était une boîte richement ornée, artistement sculptée par un ouvrier d'un autre temps, doublée de velours rouge, avec l'encrier et U poudrière en argent, tout cela aussi brillant et en aussi bon état que s'il sortait une demi-heure auparavant de l'étalage deTorfèvre. Avec le grand fauteuil rien que deux chaises, dont Tune semblait, par sa place, exclusivement réservée au copiste. La première soirée quejepassai avec Walter Scott

dans ce sanctum sanctorum, je remarquai que, tandis qu'il causait, ses mains n'étaient presque jamais en repos ; tantôt, il s'amusait à faire des enveloppes, tantôt des allumettes de papier, et tout ce petit travail était exécuté avec une adresse et une précision merveilleuses. Quand le papier manquait pour cet usage, il faisait claquer ses doigts, et sa chienne, la noble Maïda, quittait Tâtre où elle sommeillait et venait mettre sa léte entre les genoux de son maître pour se faire caresser et dorloter. Il n'y avait de place dans le cabinet que pour un tableau, au-dessus de la cheminée. Elle était occupée par un portrait original de Clavcrhouse, et, de l'autre côté, un bouclier de montagnard écossais, et autour des claymores et des poignards qui avaient leur histoire particulière. A l'un des côtés de la fenêtre étaient empilées un certain nombre de ces boites vertes où les soUicitors serrent leurs papiers ; par-dessus, une queue de renard montée avec un manche d'argent travaillé dans le moyen âge, qui servait au propriétaire à épousseter, avant de les ouvrir, la tranche des livres qu'il prenait dans les rayons. Tel était, je crois, le détail de l'ameublement de cette pièce, sauf une échelle basse, large, dont les degrés étaient garnis d'un bon tapis, avec une balustrade en chêne, de forme massive, qui servait à atteindre les rayons les plus élevés de la bibliothèque ; sur le dernier gradin de celte échelle reposait d'ordinaire un vénérable chat, gros, gras, bien fourré,, n'aimant plus guère l'exercice et suivant des yeux, avec une dignité tranquille, tous les mouvements de son maître et de Maïda.

Les pages qui précèdent ressemblent beaucoup à

un tableau de l'école flamande par le fini et la multiplicité des détails. On prend plaisir, en se voyant dans le cabinet de l'auteur à'ivanhoe, à regarder l'arrangement de sa bibliothèque, la distribution des objets disposés sur sa table de travail, les dossiers placés non loin des épreuves d'un roman, le mélange de simplicité et de soin minutieux, tous les signes des habitudes régulières d'une imagination si vive et si colorée.

Les grands noms permettent tous ces détails ; l'imagination n'en est point fatiguée et s*y attache avec plaisir; l'esprit aime à démêler, quoiqu'il s'y applique souvent en vain, la liaison de toutes ces circonstances de la vie réelle avec le jeu mystérieux de la pensée chez les hommes éiiiinents par leurs facultés. Dans un cadre plus étendu que celui d'une biographie, ce fini un peu minutieux ne serait plus à sa place; l'œil perdrait les grandes lignes et il n'y aurait plus que confusion ; mais tous ces accessoires achèvent de donner la vie à un portrait.

Il y a un peu de superstition, sans doute, dans le prix qu'on attache à tout ce qui a tenu de près ou de loin aux hommes illustres, et ce culte peut être poussé à une exagération ridicule; toutefois, il prend naissance dans une idée fort raisonnable en ellemême. Chacun sait combien le mouvement de la pensée est capricieux, combien les associations

WALTER SCOTT. llo

â*idées sont puissantes ; chacun sait que la circonstance la plus frivole, l'objet le plus insignifiant, peuvent réveiller soudainement dans l'intelligence toute une série d'idées, éclairer tout à coup une suite de tableaux, qui seraient restés peut-être à jamais dans Tombre sans ce signal dont nous n'avons pas toujours le secret. C'est la connaissance de ce fait qui nous rend si attentifs à toutes les circonstances de la vie des grandes intelligences, qui nous fait tourner et retourner d'un œil curieux tous les objets qui leur ont appartenu. Quand vous êtes dans Tile de Saint- Pierre, au milieu du lac de Bienne, vous cherchez partout à l'horizon, dans cette vapeur brillante qui couvre les rives, les lieux qui ont pu inspirer à Rousseau les pages admirables de ses rêveries. Vous recherchez, dans cette chambre tout obscurcie par les grands maronniers qui Tabritent, quel reflet du jour lui apportait ses pensées où l'ardeur se mêle à la mélancolie. Vous écoutez dans les bruits du lac, dans le murmure des arbres, dans le bruissemen des roseaux, les sons qui lui parlaient de la nature d'une voix douce et triste ; vous vous faites répéter cet air monotone dont il raconte que la mémoire confuse lui causait tant d'émotion, et vous vous demandez comment ces souvenirs se transformaient dans cet esprit rêveur et puissant.

Bernardin de Saint-Pierre a décrit avec une exac-

ne PENSÉES ET FRAGMENTS.

titude scrupuleuse tout le petit ménage de Tauteur d'Emile quand il habitait une maison de la rue Platrière, à Paris. Où est l'intérêt de ce tableau ? Dans le rapport que nous nous efforçons de saisir entre ces deux misérables chambres si propres et si pauvres et cette pensée riche et féconde qui rêvait la pourpre des bruyères et Vor des genêts. Voilà dans un coin de cette demeure la collection de plantes qu*il avait faite dans sa première ferveur pour la botanique. Sans doute, quand il y arrêtait ses regards, les fleurs des champs, la liberté sans bornes, le vent, les montagnes, les bois de Meillerie, apparaissaient tout à coup à son imagination. Pourquoi ne regarderait-on pas avec complaisance tous ces objets inanimés, moteurs et confidents secrets de la pensée d'un grand homme?

Et il faut bien que les plus petits objets acquièrent de la valeur par le seul fait qu'ils ont pu arrêter même un seul instant le regard d'un homme illustre, puisque les plus magnifiques spectacles de la nature en reçoivent un nouvel éclat. Quand on regarde les Alpes du côté de l'Italie, on admire ces hauts remparts couvert s de neige qui la cernent et la défendent ; citadelles imprenables, défendues dans le silence par un froid éternel. La sublimité de la nature devrait seule absorber la pensée de celui qui la contemple, et pourtant le souvenir d'un homme brille

sur ces cimes ; après avoir tourné les Alpes, Bonaparte, s'avançant vers la Bormida, les montrait à ses soldats, et le regard du jeune conquérant éclaire encore comme d'un rayon de gloire ces neiges inaccessibles. L'homme cherche partout la trace de la pensée de Thomme avec une curiosité et une subtilité que rien ne décourage. J'aime donc ce cabinet un peu sombre où se retrouve partout la trace des habitudes et des goûts de l'auteur des Puritains. Chaque oDjet qui a pu fixer sa pensée ou seulement arrêter ses yeux me paraît intéressant à ce titre. Ce rayon de soleil que je vois sur les murs de la bibliothèque était li\ peut-être quand l'image de Gurth et de Wamba s'entretenant dans la forêt au moment où le jour décline est apparue à son imagination. C'est sur ces murs que se sont peintes à son œil distrait et les scènes pathétiques de Y Antiquaire, et Dalgetty cheminant dans son armure de fer, et les sombres débris de la maison de Ravenswood, et la figure élégante et triste de Marie Stuart à travers les barreaux de la tour de Lochleven.

Cette vie de Walter Scott par M. Lockhart a de grands avantages sur celle de Johnston par Boswell; jusqu'aujourd'hui cependant, Boswell me semblait le modèle des biographes ; mais comme Walter Scott est tout autre chose que Johnston, il était juste que

nous eussions mieux que Boswell pour nous racon-

as PENSÉES ET FRAGMENTS.

ter sa vie. M. Lockhart a lui-même publié des ouvrages remarquables, justement estimés en Angleterre. Il raconte la vie de Walter Scott avec la piété d'un fils et Tintelligence d'un critique éclairé. L'histoire de la littérature anglaise depuis trente ans se retrouve là en traits animés, qui viennent se grouper autour de la ligure de Walter Scott. Les lettres de ce dernier abondent dans le livre de M. Lockhart. Elles nous semblent d'un extrême intérêt : vives, simples, colorées, surchargées de détails curieux, riches de souvenirs de tout genre, ce n'est point la manière tranchante et moqueuse de la correspondance de lord Byron ; ce sont comme des manuscrits gothiques d'un dessin très fin, où une main délicate a tracé une profusion de fleurs, de figures autour du sujet principal. Nous avions pensé à donner dès aujourd'hui des extraits de ce livre curieux; nous aurions voulu suivre Walter Scott dans ses excursions aux montagnes, le voir, avec la hardiesse et les instincts du chasseur, conduire sa meute autour des ruines de Melrose qu'il a chantées, dans ces vallées étroites et profondes où le poète oubliait tout pour le plaisir sauvage que donne le danger d'une course rapide au bord d'un précipice; le montrer, dans les premières années de sa jeunesse, quand son imagination se peignait déjà des plus vives couleurs de la nature et de l'histoire, lisant

quelque vieux roman en se balançant dans les branches d'un arbre qui pend sur les rives escarpées de la Tweed, tirant de temps en temps un coup de fusil sur les hérons qui volent au-dessus du courant, puis reprenant la lecture de la Clélie. Nous essaierons de réunir les particularités les plus saillantes de ce récit dès que l'ouvrage aura été complété. A présent, nous nous arrêterons un moment sur le caractère du talent deWalter Scott, avant de le suivre dans le -cours paisible et jusqu'au terme mélancolique de sa vie. Nous trouverons dans cet examen rapide un sujet de triste retour sur la direction de notre littérature et peut-être aussi quelqu'instruction utile.

J'ignore ce que le temps pourra ôter au charmé et à la vivacité du coloris des romans de Walter Scott; le temps agit sur les œuvres littéraires comme il agit sur les tableaux. Cette lumière jeune et vive qui séduit Tœil des contemporains s'éteint avec les années ; le ciel des paysages de Claude Lorrain est devenu plus sombre ;1e regard ne se perd plus dans ses bois qui semblent rêver aux bords des eaux. La nuit descend sur cette œuvre de l'homme qui avait surpris la nature dans son éclat, dans son silence et son repos. Quoique l'action du temps sur les productions du génie littéraire soit différente, il leur enlève aussi ce lustre délicat, ces grâces de la jeunesse dont nous sommes surpris et charmés aux premiers jours.

120 PENSÉES ET FKAGMENTS.

Les contemporains s'entendent à demi-mot , tous les traits portent pour eux; la communauté des idées, des impressions, des passions, môme d'une contrée à l'autre, fait que chacun pénètre plus intimement le génie contemporain. Les imaginations de chaque péoque sont montées à un diapason particulier et Téternelle vérité se réfléchit sous mille accidents de lumière dans ce courant rapide des siècles. A la vue des forêts du Soracte qui s'affaissent sous les neiges de Thiver, Horace se sent saisi de pensées mélancoliques et aussi d'un désir plus grandde jouir de cette vie qui s'en va ; mais sa tristesse insouciante n'arrive jusqu'à nous que comme les paroles brillantes d'un air oublié. Les pages vraies et simples de quelques romans du dix-septième siècle ne font déjà plus rêver, comme elles faisaient rêver dans les grands châteaux aujourd'hui déserts

Ces belles Montbazon, ces Nemours si touchantes.

Je ne sais quelle tristesse de mort glace ces formes encore belles. L'expression des sentiments, toujours les mômes, change avec les siècles; celte ardente jeunesse qui pleurait à la lecture de ]sl Princesse de ClèvcSy dort dans les tombeaux et voilà que son souvenir et l'écho touchant de ses passions s'affaiblit et s'éteint.

Les traits simples^ primitifs, de la nature humaine^

WALTER SCOTT. 12t

ces passions et ces sentiments qui animent toutes

les générations, c'est là, sans doute, la source des plus grandes œuvres littéraires, et rien n'efface l'immortelle beauté dont elles sont revêtues ; elles sont intelligibles pour tous et à toujours. Homère dans la Grèce païenne. Racine dans sa solitude chrétienne, ont entendu cette môme voix qui parle à tous \& même langage ; c'est par là que Thomme reconnaît rhomme à travers le temps ; c'est la chaîne qui unit, l'humanité tout entière. Lisez les adieux d'Hector et d'Andromaquè, et dites si l'homme ne se reconnaîtra pas toujours dans l'austère et touchante simplicité du tableau. Vous voyez l'âme avec la beauté et la force qui lui sont propres, telle qu'elle a été, telle qu'elle sera jusqu'à la fin du monde, comme ces^ statues qui ont traversé les siècles et qui sont belles de la même beauté qui séduirait encore aujourd'hui.. Partout, dans les arts et dans la littérature, ce qui fait la grandeur de l'œuvre c'est son plus ou moins de rapport avec ce type de l'humanité, non pas changeant et mobile, comme quelques-uns voudraient nous le faire croire, mais durable comme le genre humain. Ce que les hommes ont acquis depuis le commencement du monde par l'effort de leur pensée et de leur industrie est bien peu de chose en comparaison de ce fonds commun d'excellente nature que la Providence dispense à chacun et qui fait la

fraternité entre tous ; mais il n*a été donné qu'à un bien petit nombre d'hommes, parmi les plus grands génies, de dégager de tous les accidents individuels ces traits primitifs de l'humanité et de les personnifier dans des créalions idéales et vivantes à la fois, brillantes images du vrai dans sa vigueur et sapureté. Homère et Racine, Sophocle, Molière et quelquefois Shakespeare ont eu cette force presque divine qui fait de leurs noms de si grands noms.

Après eux, viennent bien des noms qui ne sont pas sans gloire ; tous ceux qui ont décrit à la fois les ressorts du cœur humain et les formes changeantes des mœurs. Peut-être C8ux-là croient-ils approcher plus de la réalité en reproduisant toutes ces circonstances passagères qui font l'individu, tout cet extérieur de la vie qui frappe nos yeux, les vêtements, le langage, les préjugés et les croyances d'une époque. Assurément, l'illusion de la vie est plus facilement produite par ces procédés toujours un peu matériels; c'est; nous l'avons dit, une cause du plaisir plus vif qui s'attache aux fictions faites pour nous par des contemporains. L'auteur se met à notre point de vue ; il est lui-même à notre point de vue. 11 donne involontairement à ses personnages les mouvements qui produisent sur nous l'illusion de la vie. Mais il est si vrai que ce procédé n'a d'effet que durant un petit nombre d'années que, si vous relisez des romans

<l*il y a cinquante ans, ceux-là qui ont eu le plus de vogue, tout ce qui n'est pas taillé dans la pierre vive, dans le fond indestructible du cœur de Tbomme, tout cela est mort, tout cela s'en va en poussière. On dirait que tous ces personnages de roman n'avaient que le corps qui est périssable ; ils ont vécu la vie d'une génération ; Fâme immortelle y manquait. Vous ne trouvez plus que leurs cendres. Ces figures des vieux romans causent une sorte de frayeur, comme des mannequins dans le fond d'un atelier.

Walter Scott en particulier a prodigué ces détails de mœurs, toutes les particularités du costume, et il semble d'abord qu'à lui, du moins, il a été donné de raviver ces couleurs éteintes, et de tirer de la poussière toutes les formes, des générations passées ; il semble que d'un coup de baguette il a pu ranimer Londres au temps de Jacques P' dans son roman de iV/^e/, au temps d'Elisabeth dans Y Abbé. Mais si c'était là sa seule gloire, elle serait passagère à notre avis. Ces évocations, quelque force d'imagination qu'elles prouvent, ne peuvent pas durer longtemps ; toutes ces recherches des vieux costumes, des anciennes façons de vivre, toute cette curiosité pour l'extérieur de la vie des temps passés est une manie de nos jours qui finira. Le goût delà réalité, de la vérité, s'attache aujourd'hui à la forme comme si elle garantissait la vérité du fond ; mais on ne tardera pas à voir que

tout ce faste d'exactitude peut s'allier avec une peinture peu fidèle de Thomme ^n général, et aussi de rhomme de telle ou telle époque. On commence à comprendre qu'en fait d'histoire l'âme de Sylla n'est ni dans les plis de sa toge, ni dans le javelot qu'il avait à Orchomène, ni dans le bouclier qu'il portait sur les murailles d'Athènes. Sous ce rapport même, Walter Scott aura eu plutôt une fâcheuse influence sur la littérature de son temps. Lui, qui savait animer d'une vie si réelle et si simple les personnages de son drame, n'a pas pu donner le secret de son génie, mais cette portion technique du costume et des mœurs, qui plaisait à son imagination, chacun peut y atteindre plus ou moins avec quelque étude, et on finit par s'imaginer que des mannequins habillés si correctement sont vivants. Vains efforts \ vous avez beau reproduire, traits pour traits, l'armure gigantesque de Richard et décrire sa taille et son port, où est le souffle qui le fait s'élancer sur son cheval et pousser son cri de guerre devant le château de Front-de-bœuf? Walter Scott le savait^ et vous l'ignorez.

C'est donc là la partie mortelle des œuvres de Walter Scott. Ce luxe d'érudition historique, l'or, la soie, les plumes, les cimiers des casques, les écharpes éclatantes se couvriront encore une fois dans ses œuvres de cette poussière du temps qu'il en avait se-

couée ; mais ce qui ne s'effacera point, ce sont les beaux tableaux où il dévoile et déplore Tâme de^ Thomme avec la richesse, la vérité, Ténergie, la jeunesse qui, dans tous les temps et sous toutes les latitudes, animent la plus belle œuvre de Dieu. On< a eu bien raison de le dire, le spectacle le plus intéressant pour rhomme, c'est Thomme lui-môme ; non la partie mobile, qui change avec les générations, mais les traits communs à toute la race humaine, mais les lois fécondes qui régissent et animent les esprits,qui sont un secret pour ceux-là mêmes qu'ellesgouvernent : Passions, amour du devoir, goût du péril et du repos, besoin de ce qui dure, ardeur pour ce qui passe, curiosité volage et désintéressée, préoccupation ardente d'une seule pensée, piété inquiète,, dédain superbe des choses d'une autre vie ; voilà l'homme qui ne change point, voilà le principe, les^ principes contradictoires qui se retrouvent toujours en lui, qu'il se montre sur les hauts remparts d'un* château féodal ou dans' l'ombre d'un cloître ; au milieu des orages d'un parlement ou dans les loisirs, d'une cour; dans les plaines de Troie; au pas des- Thermopyles; sur la place publique de Rome; dans Antioche aux premiers jours du christianisme; à Worms au temps de la réformation ; dans l'Italie pompeuse du seizième siècle; dans les assemblées des. Moraves ; chez les Indiens de l'Amérique et dans les-

i26 PENSÉES ET FRAGMENTS.

nations policées qui semblent défier le temps avec leurs grandes armées et leur savante industrie. Tous ces enfants de Dieu, que le même soleil a vus naître et verra mourir, animés d'un même souffle, entretiennent une curiosité éternelle sur leurs semblables, comme s'ils apprenaient quelque chose sur euxmêmes en regardant les autres penser, sentir, agir et mourir.

Or, la connaissance de Thomme intérieur, de ses passions, de ses mobiles, Tart suprême de mettre ces ressorts en jeu et de leur donner une forme vivante, Walter Scott Ta possédé à un degré peu commun. Au milieu d'un temps dont la simplicité n'est pas le caractère dominant, il est à peu près le seul qui soit resté auprès de la source inépuisable des beautés littéraires et de la vérité. Il a gardé, malgré les préoccupations d'un érudit, la marque divine des grands écrivains, la simplicité dans la peinture des sentiments ; il a eu cet instinct supérieur qui va chercher la vie où elle est cachée, et la soutient dans les personnages de ses fictions par une sympathie vive et savante. Gomme élude du talent de peintre, il est peu d'existences plus curieuses à examiner que celles de Walter Scott. Il avait un équilibre heureux des dons de l'esprit les plus rares, une âme vive et paisible. Il avait, par instinct, tous ces préjugés nationaux qui donnent du

prix et du relief à la vie réelle et la font prendre au sérieux, et il avait aussi cette heureuse inquiétude d'imagination qui anime la pensée sans nuire au bonheur. C'est là ce qui lui faisait sentir et pénétrer le sens profond, l'intensité énergique, la variété magnifique des sentiments qui font la famille et la société. Ces mots de famille, de père, d'époux, d'ami, de pays n'avaient rien de vague pour "lui. Dans le cours régulier d'une vie heureuse, il avait eu le bonheur de sentir leur signification pénétrante. Ses romans, c'est son biographe qui nous l'apprend, sont remplis des souvenirs transformés de son père, de ses sœurs, des vieux amis de son enfance. Les montagnes de l'Ecosse et les traditions qui errent comme des brotiillards sur leurs sommets, étaient le cadre poétique de cette vie pleine et animée. D^'ordinaire, les esprits ardents sont emportés loin du toit paternel; les facultés distinguées créent trop souvent à celui qui les possède une existence exceptionnelle; rien n'est orienté comme Dieu l'a voulu; un idéal mensonger* occupe la place de la vérité ; on se figure des sentiments qui n'ont point de place dans le monde; le romanesque est pris pour la vérité, cette mine si vaste et si féconde. Le bon sens • n'est pas pour celui qui ne pratique point la vérité, et la pire de toutes les conditions pour écrire un bon roman, c'est un esprit romanesque.

11 faut avoir vécu pour peindre des êtres vivants. Il faut avoir vécu sagement et heureusement pour faire passer dans ses ouvrages le bon sens et la sérénité qui sont dans la nature des choses. Passer ses jours au milieu des livres et des rêves de Timagination, ce n*est pas le moyen d*en apprendre bien long sur la nature humaine et sur la vérité ; il n'y a pas grand espoir qu'on trouve par ce procédé de nouveaux aspects dans le cœur de Thomme. Les livres sont comme les portraits ; la ressemblance peut s'y trouver, une expression de Tâme peut s'y reproduire avec vivacité, lïiais la toile inerte est derrière, la mort est au fond de ces yeux animés à toujours d'un même sentiment. Dans ce qui touche à la science de Thomme, un livre n'a jamais pu en inspirer un autre à personne. Le rêveur solitaire ne trouvera pas beaucoup plus dans son imagination que dans les livres, car, en fait de littérature aussi, il n'est pas bon que Thomme soit seul. Les choses perdent leur juste proportion pour qui les contemple de loin dans la solitude. Les plus belles pages de VBéloïse et de Paul et Vi7*ginie ont une couleur triste ; on dirait que le soleil des vivants n'éclaire pas ces charmants tableaux. Le romanesque, c'est-à-dire encore l'impossible, a marqué comme d'un signe de mort ces belles conceptions d'une âme chagrine et mélancolique. Blessés par le monde,' Bernardin de

Sainl-Pierre et Rousseau rêvaient des solitudes oîi les vents fussent moins impétueux et le jour moins ardent ; mais Tardeur du jour et Timpétuosité du vent donnent la force et la santé, avec le tumulte et la fatigue. C'est le monde; il n*y en a point d'autre ici-bas. N'attendez pas non plus que celui qui a mené sa vie dans le trouble et le désordre ait une intelligence complète de la partie poétique et simple des affections, de Ces trésors à côté desquels le méchant passe sans les voir^ qu'il foule aux pieds sans les connaître. Tous ces sentiments admirables, infinis, où la règle et l'émotion se confondent, celui-là seul entend leur harmonie qui n'a point accoutumé son oreille à la musique vive et triste des passions. Byron comprend la fierté de l'âme, le mépris de la vie, les orages du cœur, l'énergie de la volonté, mais c'est toujours l'homme qui lutte ou qui se laisse emporter. Le monde de ses héros est un monde exceptionnel. Il ne faut pas moins que les sombres rochers des Alpes pour scène aux troubles des Manfred, pas moins que l'Orient lointain pour théâtre aux transports sauvages du Giaour, mais il ne sent point ce souffle puissant qui pénètre sans bruit au plus profond des âmes les plus communes. Pour goûter et même pour comprendre ces sentiments, il faut n'avoir pas quitté les voies communes de la vie. Ce fut encore là le partage de Walter Scott.

Enfin, quand le malheur s'attaque à une vie régulière, Tamerlume des chagrins privés jette un voile triste sur le monde entier. L*âme peut rester bienveillante, mais elle est abattue. Voyez les grands écrivains qui ont eu à lutter contre Tinfortune ; ils gardent une sorte de défiance contre les meilleurs sentiments. Ils n*espèrent point de ce monde ce qu'il peut donner de plaisirs purs, d'affections vraies et durables. Le mauvais côté de la vie a frappé l'imagination ébranlée de l'auteur, et son œuvre n'a point non plus cette richesse et cette plénitude de vie qui correspond à la réalité. Le malheur est un mauvais conseiller ; il fait prendre l'exception pour la règle ; il ôte l'idée que le bien porte ordinairement les fruits qu'il promet. Le chagrin mène les esprits honnêtes à la misanthropie ; la misanthropie est un point de vue faux de l'humanité. Un écrivain misanthrope court risque de n'être point naturel. Ne se confiant point à l'homme tel qu'il naît communément, s'il veut le peindre bon et droit, il le fait romanesque; il l'arme de fausses vertus, ne croyant pas à la bonté native de la nature humaine. Le cours de la vie de Walter Scott, au moins jusqu'au déclin, avait été heureux; de là une bienveillance dans l'esprit qui lui laissait voir l'humanité sous son vrai jour. Voilà donc un homme né dans une condition moyenne, bon, raisonnable, recher-

chant avec une ardeur modérée les avantages qui rendent la vie douce, facile et honorée; obtenant tout cela par un travail assidu dans une profession régulière. Otez son talent à Walter Scott, il reste un citoyen laborieux, honnête, excellent père de famille, bienveillant, actif, loyal, courageux; mêlez à cette nature d*homme si sensée le talent dramatique le plus vrai, Tintelligence la plus vive des ressorts de la nature humaine, non pas Tintelligence du philosophe, mais celle de l'artiste, et, s*il se met au travail, il donnera au monde ces écrits qui élèvent les pensées sans dégoûter de la vie réelle, qui animent et colorent Texistence sans inspirer le désir romanesque et inquiet du changement. En relisant les ouvrages de Walter Scott, on ne peut se défendre de chercher tristement pourquoi la marche de notre littérature contemporaine, en général, fait un contraste si choquant avec cette allure mesurée, simple et charmante de la muse écossaise, simplex mundiiies. Et pourtant, ce fonds de bon sens, d'esprit droit, ferme et pénétrant, ce juste point oùTimagination et le bon jugement se communiquent la force et la grâce, notre histoire littéraire ne nous avait pas accoutumés à les chercher ailleurs ; avec Molière et Racine, Lesage et madame de la Fayette, il ne semblait pas que nous dussions un jour porter envie à la patrie d*Ossian.

in PENSÉES ET FUAGMENTS.

La critique devrait bien chercher la source de ce mai nouveau et en indiquer le remède, mais peut- 'être que la critique ne sait guère mieux aujourd'hui ce qu'elle veut que Tart ne sait ce qu'il fait. Pour louer, pour blâmer, pour conseiller, il faut quelques principes ; où sont-ils? Les théories du beau, dans l'état où la discussion les a mises, sont sans autorité ; "voyons, et c'est la biographie de Walter Scott, qui nous suggère cette idée, si, à défaut de principes de l'art, l'étude des artistes ne fournirait pas à la critique certains faits qui puissent la guider, avec l'autorité de l'expérience, dans le jugement des productions littéraires.

On a beaucoup dit que la biographie des artistes est dans leurs ouvrages, mais il est plus vrai de dire que le secret des ouvrages des artistes est dans leur biographie ; non pas tant dans les circonstances extérieures qui peuvent s*y rencontrer que dans l'histoire des sentiments qui se sont développés dans leur âme, dans le compte des facultés diverses et quelquefois opposées dont cette âme était douée. C'est l'analyse de toutes ces conditions du talent qui doit se retrouver dans une biographie, c'est là un examen digne du plus vif intérêt ; on ne saurait y apporter trop d'exactitude et de finesse d'observation, car il s'agit de savoir sous quelles conditions l'homme est capable de réaliser le beau dans ses di-

verses formes. Les poétiques nous disent, prétendent nous dire les conditions du beau en tout genre, mais c'est une autre étude, également importante, de chercher quelle combinaison de facultés donne, ou, si Ton veut, accompagne le talent ; de déterminer, autant qu'on le peut, comment se forme cet équilibre des dons de la nature qui fait un grand poète, un grand peintre. 11 est bien vrai que le secret du talent se dérobe aux efforts de l'analyse, mais c'est déjà quelque chose de s'appliquer à dessiner tous les traits visibles de cet instrument frêle et puissant qui constitue le génie. Il faut s'arrêter sous ces grands arbres et voir comment leurs racines s'enfoncent sous le sol, quels courants d'eau les abreuvent, quel terrain les nourrit, et où ils puisent cette force qui se déploie dans le luxe de leurs rameaux et l'éclat immortel de leur feuillage.

Il est certain que souvent la contemplation des beaux ouvrages de l'art a excité dans celui qui les contemple des facultés inconnues à lui-même. La flamme qui brille dans la pensée réalisée par les grands hommes attire et fait éclater la flamme qui n'attendait qu'un souffle pour s'élever. Ainsi l'écho des chœurs de l'Œdipe roi, entendu dans les cloîtres de Port-Royal, fait rêver Racine et prélude aux chœurs d'Athalie ; mais cette ivresse trompe souvent.

La vivacité de l'imagination ne prouve pas du tout la

faculté de faire des chefs-d'œuvre, et, d'un peu loin, rimagination se croit capable de tout. L'éclat de la peinture d'un Paul Véronèse a séduit vos regards ; il semble que la main encore toute tremblante d'admiration n'ait qu'à saisir les pinceaux, et la palette rayonne déjà des couleurs qui vont animer la toile, mais, à l'œuvre, cette espérance est trop souvent déçue. On avait pris le vif sentiment de la beauté pour la faculté de faire de grandes choses, l'émotion pour le talent ; c'est même un peu à ce genre d'erreur qu'il faut attribuer l'étonnant orgueil que montrent quelquefois les hommes uniquement voués à la critique ; ils se sentent émus parles arts et, n'ayant jamais essayé de passer à l'action et défaire quelque chose à leur tour, ils se figurent aisément que cette intelligence délicate du beau n'est pas très différente du talent de l'artiste :

Quant à votre univers, il est fort imposant, Mais, quand il vous plaira, j'en ferai tout autant.

Dangereuse erreur ! Elle inspire d'abord l'orgueil et amène le découragement. Tel aurait été capable, par une bonne direction de ses facultés, d'exceller dans i^n genre secondaire, qui se croise les bras et renonce au travail parce qu'un éclair d'enthousiasme l'a trompé sur sa vocation. Étudiez la nature des

grands hommes ; voyez de quel riche assemblage de facultés se compose leur supériorité, puis rentrez en vous-même et comparez. 11 ne s'agit pas de savoir si vous êtes ému à la vue d'un tournoi, si vous vous sentez animé par le bruit de Tacier qui frappe Tacier; il faut savoir, avant d'entrer dans la lice, si vous pouvez porter Tarmure pesante et gouverner le cheval fougueux ; car, pour cette lièvre passagère du sang qui vous saisit à la vue de la glorieuse poussière où s'agitent les combattants, elle ne prouve rien du tout. Les poétiques nous donnent la théorie du beau, c'est-à-dire les observations faites sur les chefsd'œuvre de l'art. Elles nous disent les lois de l'harmonie, des contrastes, le jeu des ombres et de la lumière, la mesure de l'idéal et du réel ; elles enseignent l'admiration qui résulte d'un sentiment plus précis, d'une vue plus distincte du détail et de la combinaison des diverses parties d'un tout. Ces théories entrent plus avant que ne fait le vulgaire dans ce qui constitue les éléments de la beauté, et cette analyse délicate nous fait mieux comprendre la délicatesse et la grandeur de l'art ; mais il est clair qu'enseigner bien ou mal les conditions du beau, ce n'est point enseigner les conditions d'un grand artiste, pas plus que la vue d'un beau paysage n'enseigne cette physique admirable qui fait voler les nuages à l'horizon, qui précipite le cours du fleuve, qui peint

le feuillage, les deux et la terre de satouche savante.

L'artiste est oublié dans l'esthétique ; les biographies seules peuvent montrer de quel bois se font les artistes et les grands hommes en tout genre, mais je veux des biographies détaillées, abondantes, pénétrant au cœur de leur héros. Je demande qu'on me livre des matériaux sur lesquels je pourrai essayer de reconstruire l'intelligence d'où est sorti VAntiquaire ou Zaïre, Bérénice, ou les tableaux éclatants de Rnbens ; j'étudierai avec grand plaisir les moindres détails pour arriver à ces résultats ; je verrai peut-être alors, j'entreverrai du moins ce que la nature, ce que l'étude, ce que la volonté, ce que les événements de la vie apportent pour former ces immortels ouvriers. Après avoir contemplé dans Saint-Pierre les peintures terribles de Michel-Ange, je voudrais pénétrer dans l'âme où tout cela s'est peint avant de briller sur les grandes voûtés du temple.

Le principal reproche à faire aux biographies, c'est que celui qui les écrit ne perd jamais de vue les ouvrages de l'artiste. C'est par les ouvrages qu'il interprête l'artiste. L'artiste est comme son œuvre mise en prose : on ne manque jamais de lui trouver en traits parfaitement distincts et prononcés tout ce qui explique la nature de son talent, et cependant tout est beaucoup moins simple qu'il n'y paraît. En réalité, les éléments les plus hétérogènes, le mélange

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des qualités les plus opposées, les traits de caractère les plus contradictoires forment et développent au fond de Tâme ce germe du talent qui ne se montre au dehors que dans sa fleur. CVst à un esprit sérieux, profond, mélancolique, que vous devez le Malade imaginaire ; la verve comique des Provinciales s*allume dans une intelligence que le génie des plus sublimes abstractions pousse dans un doute qui le tuera. Je sais bien qu'un historien de Pascal en serait quitte pour dire qu'il joignait un grand fonds de gaîté à une grande puissance de logique ; j'avoue que je voudrais une psychologie unpeu plus savante. 11 serait à souhaiter qu'un homme de talent s'appliquât ainsi à cette étude psychologique des grands esprits ; qu'il mît sous le prisme ces rayons éclatants qui éblouissent nos yeux, et qu'il nous montrât comment du mélange de facultés diverses ou contraires résulte cette harmonie qui se manifeste sous la forme du talent comme se combinent en mille nuances charmantes les rayons de la lumière du soleil. 11 irait à leur source reconnaître ces grands fleuves du monde intellectuel :

Ingenti motu stupefactus aquarum, Omnia sub magna labentia tiuniina terra SpRCtabat diversa locis,' Phasimque, Lycumque, Et caput unde altus primum se erumpit Ënipous, Unde pater Tiberinus et unde Aniena fluenta.

Plusieurs des biographies jetées çà et là par M. Villemain, et sa notice sur lord Byron en particulier, sont un exemple de cette décomposition savante.

Mais, à défaut de cette analyse délicate et élevée, la vie des grands hommes écrite avec abondance et clarté est déjà une lecture infiniment ulile, à ce point que j'en voudrais tireraujourd'hui quelques éléments de la critique littéraire.

La critique, comme nous le disions, bien du mal de nos jours à trouver un principe où s'appuyer dans rétat d'indépendance absolue des esprits. Il n'y a point à songer à ce qu'on nommait autrefois les saines traditions. Ce qui reste de vrai, de sensé, dans les poétiques du dix-septième et du dix-huitième siècle, a perdu toute autorité. Quelle force voulezvous qu'aient les paroles de l'abbé Le Batteux pour ou contre la valeur d'un ouvrage de littérature? Il faut que ce qui était vrai dans les saines traditions, comme on disait, change déforme pour n'être point suspect ; qu'il aille se régénérer dans les eaux profondes des théories les plus abstraites et les plus absolues. Or, de ces théories, il y en a de toutes sortes par le temps qui court, toutes également superbes, absolues, exclusives. Oîi sont, je vous prie, les principes de l'esthétique? Il y a, pour le moins, deux ou trois esthétiques qui se combattent dans le monde philosophique et littéraire :

Omnigenamque Deum monstraet latrator Anubis Contra Neptununi et Venerem contraque Minervam.

Deux ou trois beaux absolus se disputent Tempire. Ainsi, il y a presque impossibilité pour la critique de s'attacher à des principes généraux si contestés, si contestables. Outre que c'est une chose démesurée que d'aller emprunter aux notions abstraites du platonisme ou du péripatétisme les dogmes fondamentaux d'un feuilleton et de faire comme dans les boutiques de France oti la loi veut qu'un morceau de ruban soit mesuré sur une fraction de la dislance du pôle à réquateur, nous voici donc sans traditions applicables puisqu'on les méprise, sans principes d'esthétique puisqu'il y en a de contradictoires, le beau pour les uns étant le laid absolu pour les autres. Faut-il alors se livrer uniquement à son caprice, louer et blâmer arbitrairement selon que la tète nous chante, sans d'autres règles pour discerner le bon du mauvais que la fantaisie du moment? N'est-il pas possible de trouver un critérium à l'abri de toute discussion entre gens un peu sensés ? Je suis porté à croire qu'il serait possible de le trouver ; sinon dans ce qui constitue l'art, du moins dans ce qui constitue l'artiste. L'étude de la constitution intellectuelle et morale des grands artistes met en relief un certain nombre de conditions né-

cessaires au talent et sans lesquelles personne n'a jamais rien fait qui dure et il semble, par exemple, que s'il est deux qualités indispensables à l'écrivain, à l'artiste, c'est l'inspiration et l'originalité; l'inspiration et l'originalité à un degré quelconque, selon les degrés de supériorité de l'écrivain ou de l'artiste. Et ces deux traits caractéristiques, vous n'aurez pas grand'peine à en trouver le signe dans les œuvres que vous aurez sous les yeux. Il n'est besoin pour cela ni d'une esthétique savante ni d'une érudition profonde; pas plus qu'il ne faut une grande connaissance de la philosophie morale pour discerner dans la conversation si un homme vous parle avec sincérité et s'il est dans son bon sens.

Personne ne le contestera, il n'y a jamais eu d'artistes dignes de ce nom sans inspiration et sans originalité; ce qui revient à dire qu'il faut toujours trouver dans une œuvre qui mérite ce nom et les impressions personnelles de l'artiste, voilà pour l'inspiration, et quelque point de vue nouveau et vrai tout ensemble, voilà pour l'originalité. En retournant la proposition, il demeure évident qu'il ne faut pas qu'un ouvrage ait pour but unique de dire au public ce qui doit plaire à ce public ou le surprendre, car c'est la pure envie de faire effet avec toutes ses misères ; et il sera également certain qu'il ne faut pas qu'un ouvrage soit le résultat d'idées singulières

WALTEU SCOTT. lil

qui ne correspondraient à rien de réel, sans quoi on tomberait dans la bizarrerie dont le caractère est d'être parfaitement inintelligible excepté pour celui-là môme qui est attaqué de cette maladie.

Je voudrais voir poser sur tout ouvrage d'art, quel que soit son genre, ces deux questions de Tinspiration et de Toriginalité; j'ai bien peur qu'aujourd'hui l'examen ne donnât souvent pour réponse : affectation et bizarrerie. 11 est bon de donner quelque précision au sens de ces quatre mots : vous trouverez aisément ce qu'est l'inspiration en étudiant un peu la vie morale des hommes qui ont laissé un grand nom dans les arts ou dans les lettres et en confrontant avec leurs ouvrages ce que vous aurez appris dans cette première étude; mais il n'est pas môme nécessaire d'aller si haut, et, dans une sphère plus modeste, chacun peut trouver au dedans de lui-même les traits affaiblis de l'inspiration. 11 n'est donné qu'à un petit nombre d'hommes de peindre avec force, précision et vérité ce qu'ils éprouvent, mais il est des moments pour tous où Tâme fortement remuée voudrait se faire jour, comme poussée par le besoin de montrer aux yeux des autres le spectacle intérieur auquel elle assiste dans sa solitude, et, dans les premiers instants de cette agitation , ce n'est pas seulement Tintelligence qui est enjeu. L'être tout entier est sourdement tourmenté; il s'é-

lève comme un mélange confus de sentiments, d'images et d'idées. L'imagination qui tient ce fil mystérieux, lien du monde physique de ce monde moral, s'agite comme éclairée d'une lumière nouvelle. C'est cet état qu'il s'agit de débrouiller pour avoir le secret de sa propre pensée avec sa forme et sa couleur, et pour être capable de traduire cette pensée d'une manière intelligible et frappante. Mais dans les esprits qui ont peu de force cette impression compliquée se dissipe promptement; le torrent des formes communes et des images usées reprend son cours, et l'inspiration personnelle s'évanouit pour faire place au bruit monotone et régulier des lieux communs. Cet état de malaise et d'activité inquiète qui poursuit jusqu'à ce qu'on ait pu exprimer sa pensée avec ce riche accompagnement qu'on entend au dedans :

Quod latet arcanâ enarrabile fibrâ.

c'est l'état des artistes. De là cette tristesse de ne point trouver un langage d'accord avec la parole intérieure ; cette tristesse de trouver ses images et ses tableaux moins brillants et moins colorés sur la toile qu'ils ne sont sous la lumière qui resplendit au fond de l'esprit. Souvent, après bien des efforts pour fixer ces scènes qui vacillent dans le miroir de l'âme.

tout semble se voiler, rémotion se dissipe ; les chants ont cessé; le courant des pensées vient du dehors; l'inspiration a disparu. L'artiste n'est plus.

Mais s'il arrive qu'à défaut de ce sentiment intérieur dans certains moments de découragement, ou encore qu'à raison de l'incapacité naturelle de fixer et d'ordonner ce riche chaos qui est l'homme luimôme, s'il arrive qu'on se mette systématiquement à chercher ce qu'il faut dire au public pour l'amuser, pour l'effrayer, pour le surprendre, pour l'émouvoir ; si au lieu de regarder à soi on regarde aux autres, si l'on suit le regard de son interlocuteur pour lui dire ce qui lui convient, c'est la plus triste et la plus humiliante des conditions. On perd sa force qui n'est que dans une expression franche et vive de ce qui se passe en soi-même; on s'anime du regard d'autrui au lieu de s'échauffer au foyer intérieur, véritable source de la véritable ardeur. C'est placer le levier au rebours du bon sens. C'est substituer le calcul à l'inspiration. Cette servilité déplorable ne saurait produire rien de viril, ni d'honnête ; elle ne saurait donner un succès durable, car ce maître insolent et fantasque qu'on nomme le public, dédaigne bien vite ses flatteurs.

Mais il ne suffit pas encore de l'inspiration, et ici commence le caractère plus distinctif de l'artiste. Ce n'est pas tout d'avoir des impressions qu'on veut

faire comprendre aux autres; il faut encore que ces impressions soient neuves et intelligibles, je veux dire originales et point bizarres. Non seulement Toriginalité n'est point la bizarrerie, c'est le contraire de la bizarrerie. L'originalité de l'esprit consiste à sentir et il voir plus nettement que le commun des hommes ce que ceux-ci sentent et voient à un moindre degré de clarté et de vivacité. Cette qualité précieuse fait surtout la gloire parce qu'elle enrichit l'humanité et qu'elle la fait, pour ainsi dire, entrer dans son propre domaine. L'artiste qui éprouve avec énergie un sentiment encore vagiie et confus dans les autres hommes leur en met sous les yeux des images si vives qu'ils se comprennent mieux euxmêmes et que par là ils apprennent, pour ainsi dire, à débrouiller leur propre nature. Ce sentiment se popularise par un admirable instinct de sociabilité ; il se propage et enrichit les générations d'un nouveau développement de l'âme et de l'esprit. C'est dans ce sens qu'il est rigoureusement vrai que les arts font la civilisation, dans la plus haute signification de ce mot. Us exploitent cette mine riche et profonde de l'âme; ils portent la lumière sur les points qui restaient dans l'ombre ; ils rendent l'homme plus capable de penser et de sentir avec force, avec énergie, avec clarté; c'est ce qui fait la gloire des esprits originaux qui ont montré les no-

bies côtés de la nature humaine. Leurs noms sont bien au-dessus des noms de Yasco de Gama et de Christophe Colomb. Ils ont découvert de bien plus belles régions que les beaux rivages de l'Amérique, que les riches contrées de l'Inde orientale ; de bien autres trésors au fond de Tâme que For du Potose et les pierres de Golconde, et c'est aussi la honte de ceux qui ont exploité les mauvais instincts qui fermentent dans le cœur de l'homme et qui ont soufflé sur ces cendres où dorment de funestes étincelles. Et si, comme nous venons de Texposer, la partie originale des grands écrivains, des grands artistes, est cette aptitude supérieure à traduire dans un langage vif et pressant les sentiments, les idées que rhomme n'a pas encore bien démêlés en lui-môme, mais qui vivent et s'agitent dans tous, tout au contraire la bizarrerie est la triste disposition à éprouver des impressions étrangères aux autres, inconnues, inintelligibles aux autres. C'est à peu près ce qui fait les monstres dans Tordre moral, et, comme les monstres dans Tordre physique, ceux-là ne tiennent plus que par un fil à la chaîne régulière des êtres. Je me défie extrêmement de ceux qui se plaignent de n'être pas compris du reste des hommes. L'humanité, si grossière qu'on la fasse, comprend assez facilement tout ce qui mérite d'être compris. Les

organisations bizarres dont les impressions sont or-

données autrement que les impressions des autres hommes, ont grand tort de se croire par là supérieures aux autres hommes. Ce qui fait les créatures privilégiées, c'est la délicatesse, la vivacité, la force, la profondeur et surtout Tharmonie des sentiments donnés à tous par la Providence. Ceux qui sont ainsi doués sont certains de la sympathie des hommes, précisément parce que vous reconnaissez en eux la force et Tharmonie de tous les traits de la nature humaine ; mais quant à toutes les infirmités de la bizarerrie, quant à cette domination violente d'instincts dont on ne peut dire ce qu'ils valent puisqu'ils ne se rapportent à rien de ce qu'éprouvent les êtres raisonnablement constitués, c'est une maladie, et l'orgueil du malade peut seul inspirer la fantaisie d'en faire une supériorité.

Sans doute, il arrive fréquemment que cette bizarrerie est tout extérieure et qu'on l'afTecte comme un moyen de succès. Quand un homme a peu de talent et la rage de faire parler de lui, il est capable de tout. De plus, dans les temps où les esprits sont ébranlés par des révolutions profondes dans la société, où l'on a besoin d'émotions nouvelles sans trop savoir à quelle source les aller chercher, à défaut de cette originalité qui montre à Técrivain les cordes nouvelles qu'il faut toucher dans l'âme, on recourt, de propos délibéré, à toute sorte de com*

binaisons factices; on essaie si la bizarrerie ne réveillerait pas Tesprit d'un public à la fois inquiet et engourdi. Le malheur est que ces tentatives ne réussissent que trop. Chose singulière, les sentiments faux sont contagieux; ils slmplantent dans l'âme el la déforment. Telle est la fatale flexibilité du cœur de l'homme que ces extravagances y prennent racine. Voici que des êtres d'un caractère doux et faible rêvent, après telle ou telle lecture, l'indomptable énergie d'une volonté perverse ; des natures sensées et légères s'imaginent être sous le joug d'une insurmontable passion. Toute cette effervescence finit quelquefois par des tragédies. Cet élément étrange, qui pénètre dans des âmes faibles et saines, les corrompt et les annule. 11 leur ôte le goût du vrai sans leur donner même l'énergie des passions mauvaises. C'est la démoralisation qu'amènent les littératures affaiblies, et des conceptions chimériques ne produisent dans les esprits que des ravages trop réels. Heureusement il arrive un moment où toutes ces extravagances tombent dans le mépris universel, puis dans l'oubli. Ce moment, la critique pourrait le hâter par un peu plus de sévérité et même par un peu moins de complaisance; mais qu'elle aide ou non, ce vernis de nouveauté qui couvre la fausse littérature s'use et laisse à découvert un tissu croisé de lieux communs déguisés sous un

langage pompeux ou barbare et de folies arrangées sous une forme pédante et systématique. Il ne faut même pas longtemps pour opérer cette révolution. Si l'humanité dépendait d'elle-même, il y a des siècles que c*en serait fait du bon sens;. mais une main plus forte qu'elle sait bien lui faire reprendre son niveau et rendre leur domination aux bons principes. Quand une troupe d'enfants s'arrête au bord d'une fontaine, dans leurs jeux ils troublent ses eaux et chassent les oiseaux qui chantaient dans les arbres de ses bords. Le lendemain, la source a repris son limpide éclat ; elle réfléchit le soleil et les oiseaux ont recommencé leurs chantb.

La biographie de Walter Scott témoigne à toutes les pages de ces deux conditions du talent, la vivacité des impressions dans l'auteur qui donne l'inspiration et cette intelligence supérieure du vrai qui donne l'originalité. Nous aurons peut-être occasion de revenir avec détail sur cette biographie et de donner un peu plus de développement à ces idées que nous n'avons eu que le temps d'indiquer.

M"' NEGKER DE SAUSSURE

Une grande idée a inspiré ce livre et s'y laisse clairement entrevoir. Seul entre les créatures de ce monde, l'homme s'observe et se juge ; à lui seul il est donné de se placer, pour ainsi dire, hors de luimême ; de se voir sentir, penser, agir; de comparer ses sentiments, ses idées, ses actions à un certain type extérieur et supérieur qu'il appelle raison , vérité, morale, et qu'il se regarde comme tenu de reproduire dans sa personne; d'évaluer, d'après cette comparaison, son propre mérite comme il le ferait pour un étranger ; de siéger ainsi sur le tribunal devant lequel il comparaît, d'assister comme spectateur à un drame dont il connaît les règles et dont il est lui-même acteur.

1. A propos de son ouvrage V Éducation progressive ou étude du cours de la vie.

Ce drame, c'est la vie. Non seulement Thomme se sépare, en pensée, de son être individuel pour l'observer et le juger, mais il sépare aussi son être de sa condition actuelle, de la scène où il est jeté, du rôle qu'il joue, de la carrière qu'il parcourt. Tous ne considèrent pas cette condition du même œil et n'en conseillent pas le même emploi. Les uns veulent que l'homme ne songe qu'à en jouir ; les autres qu'il s'en affranchisse et plane au-dessus de toutes ses épreuves ; d'autres qu'il la fasse servir pour se préparer pour une autre destinée plus importante, plus longue et dont le théâtre est ailleurs ; mais, voluptueux, philosophes ou dévots, épicuriens, stoïciens ou chrétiens, nul ne regarde l'homme comme attaché à. la glèbe de la vie ; dans tous les systèmes, quelque divers qu'ils soient, elle est pour lui un moyen, non un but. Les faits qui la remplissent se viennent placer sous sa main comme des matériaux dont il dispose. Qu'il les exploite pour son plaisir, ou pour son développement moral, ou pour son salut éternel, ils lui appartiennent et c'est lui qui décide de ce qu'ils deviendront.

Qu'en fera, dit-il, mon ciseau ?

Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?

Il sera dieu.

Toutes choses ici-bas servent au monde. L'homme

seul se sert du monde à son profit et selon son 'dessein.

Pourquoi s'en sert-il? A quoi bon son séjour au milieu de cet immense atelier où il travaille seul? Qu'a donc à faire de la vie cet être dont la vie n'est pas Tunique affaire ? Ne descend-il dans cette arène que pour s'y exercer et s'y développer dans un but purement personnel, sans que ses œuvres aient aucun résultat qui dépasse sa propre existence? N'y est-il, au contraire, que pour des fins étrangères à lui, instrument spécial d'une œuvre générale^ ouvrier éphémère voué à disparaître au bout de sa journée, sans avoir rien fait pour son compte ni recevoir de son travail aucun prix? Ne serait-il pas plutôt revêtu d'une double mission? Libre serviteur, n'aurait-il pas à travailler à la fois pour son maître et pour lui-même, àfaire sa propre destinée en même temps qu'il concourt à la destinée de l'univers? Questions sublimes, que Thomme ne saurait peutêtre résoudre, mais qu'il est en droit de poser et qui lui ouvrent, du moins, les perspectives où sa vue se perd. Quoi qu'il en soit, deux faits sont certains : l'un que, supérieur à sa condition, l'homme emploie la vie' dans un but étranger à la vie même ; l'autre que, supérieur à son propre travail, il s'en détache pour le juger et le réformer sans cesse, sur un modèle à son tour supérieure la pensée qui le conçoit.

Ou'est-ce à dire sinon que sa propre éducation, réducation de cet être qu'il appelle moi\ au moment même où il le contemple est, ici-bas, si ce n*est Tunique» du moins la première œuvre de Thomme, œuvre dont la vie lui fournit Téducation et les moyens ? C'est dans les situations, les événements, les scènes si variées et si mobiles de la vie, que rhomme apprend, d'une part, à se connaître, de l'autre à se conduire. Elle est à la fois pour lui le miroir où il se regarde et Tarsenal où il puise les armes à l'aide desquelles il se gouverne, se combat, se modifie selon le dessein qu'il en a conçu; et ceci n'est point une œuvre que l'homme soit libre d'accomplir ou de laisser là comme il lui plaît. Il vit, c'est assez. Qu'il s'y prête ou qu'il y résiste, qu'il s'en rende compte ou qu'il l'ignore, il recevra les leçons de la vie et en subira les effets. De ce puissant spectacle auquel il assiste et prend part, naîtront à chaque instant mille causes qui agiront sur lui, l'exciteront et le comprimeront tour à tour, provoqueront en lui des idées, des sentiments^ des dispositions, des révolutions dont il pourra se défendre ou s'applaudir, mais qu'il ne saurait empêcher de naître. La vie est par elle-même une éducation continuelle, inévitable, intraitable, qui se saisit de son élève et le tient et le façonne bien plus sûrement que le père le plus impérieux. L'homme appliquera-t-il, à ce fait

qui le presse de toutes parts, sa glorieuse faculté de connaître et déjuger ce qui se passe en lui pour le régler? Sa pensée et sa volonté s'empareront-elles de son expérience pour la faire servir au développement et au perfectionnement de son être? Il faut bien répondre à cette question, car elle est nécessairement posée.

L'énoncer, c'est y répondre. Nul doute que rhomme ne doive présider lui-même à l'éducation qu'il reçoit de la vie. A ce prix seulement il la recevra en homme, non comme la plante dont le climat, le lieu, les circonstances extérieures règlent la direction et le progrès. A la raison il appartient de recueillir et de remanier l'expérience pour en faire de la sagesse et en tirer de la vertu. Que l'homme se serve de tous les faits qui l'entourent pour se faire lui-même tout ce qu'il doit être, alors les faits et rhomme auront atteint le but de leur rapport.

De cette idée est né l'ouvrage de madame Necker. Le titre même essaye de l'exprimer : « Tout est éducation dans la vie humaine, dit-elle en commençant. Chaque année de notre existence est la conséquence des années qui précèdent, la préparation de celles qui suivent; chaque âge a une tâche à remplir pour lui-même et une autre relative à l'âge qui vient après lui; et si, à mesure que nous avançons dans la vie,

la perspective de la vie môme s'abrège devant nous; s'il paraît moins nécessaire de se préparer pour une route toujours moins longue, il est un autre point de vue inverse de celui-là; il est un intérêt qili s'accroît avec les années. Moins il nous reste de temps à vivre et plus, aux yeux de l'homme religieux, chaque moment acquiert de valeur. Celui qui vise à obtenir le prix de la course sent, à mesure qu'il approche du terme, redoubler son courage et son espoir. »

» Considérée sous ce rapport, la vie se divise naturellement en trois périodes.

» Pendant la première, qui embrasse la durée de l'enfance, l'éducation est dirigée par des intelligences supérieures à celles de l'individu qu'il s'agit d'élever.

» Durant la seconde, qui comprend l'adolescence et cette portion de la jeunesse que les lois soumettent encore à l'autorité paternelle, l'élève doit, de plus en plus coopérer à sa propre éducation.

» Enfin, pendant la troisième, l'individu devenu l'arbitre de sa destinée, est appelé à travailler à son propre perfectionnement. »

Madame Necker promet de suivre l'homme dans ces trois périodes de sa carrière et de rechercher quelle est, dans chacune, l'éducation qu'il doit recevoir ou SQ donner. Mais, au ton même de la pro-

messe, on s'aperçoit que, très capable de concevoir cette grande entreprise, elle n'ose se flatter de Tac • complir. Dans son Introduction où elle trace le plan de l'ouvrage entier, ni l'étendue ni la précision ne manquent au prospectus, pour ainsi dire, de la première période de l'enfance. L'auteur a évidemment bien mesuré et parcouru le champ qu'il se propose d'exploiter. L'adolescence apparaît dans ce lointain déjà un peu vague où tout se rapetisse et se trouble : « Le nombre des objets d'intérêt qui s'offrent alors à l'homme est si grand, il y a une telle accumulation de sentiments, de pensées, de lumières, d'impressions nouvelles, que je ne pourrai, sans doute, développer pleinement un tel sujet. Obligée de m'en tenir à une esquisse légère, je m'attacherai du moins h. l'objet essentiel, la religion, et, dans cet intervalle si court qui, chez les femmes, sépare l'enfance du mariage, je montrerai combien il est nécessaire de donner aux femmes des principes de piété. » Arrive l'âge mûr ; le prospectus se resserre encore. Dans cette période où la vie, à la fois fixée et active, est devenue complète, où l'homme est en rapport avec plus d'objets et exerce plus d'influence, et une influence plus variée qu'à aucune autre époque, l'intérieur de la famille, et dans la famille même, la relation des enfants aux parents semble presque le seul fait que madame Necker se propose de considérer.

158 PENSÉES ET FRAGMEiNTS.

Elle n'annonce rien, ni sur les diverses situations sociales, ni sur la vie publique, ni sur tant de liens, de sentiments, de travaux qui entrent alors dans le tissu de la destinée humaine et agissent sur Tâme avec tant d'empire. Le sujet est ici infiniment plus vaste et plus riche que le projet de l'auteur. La vieillesse approche, cet âge où, comme le dit madame Necker : « tout s'afTaiblit, tout se décolore, tout s'enfonce dans le lointain ; où nous voyons que les choses peuvent aller sans nous; où nous nous détachons des antres et de nous-mêmes. » C'est l'époque où la pensée de l'homme se replie sur son âme et, en même temps, se porte au delà de sa vie, où, par conséquent, l'éducation qu'il peut se donner à luimême est essentiellement intérieure, méditative et religieuse. Les promesses de madame Necker redeviennent plus étendues et plus précises. Elle indique d'avance avec clarté, même avec éclat, les principaux faits qu'elle veut étudier, les résultats essentiels qu'elfe espère en tirer. En sorte, qu'à en juger d'après son Introduction, la première et la dernière partie de son ouvrage seraient celles où elle tiendrait le mieux les promesses de son titre ; l'enfance et la vieillesse seraient les deux époques où elle montrerait vraiment quels moyens fournit la vie à l'éducation progressive de l'homme et comment il doit s'y prendre pour les mettre à profit.

MADAME NEGKER DE SAUSSURE. i59

U y aurait dans ce programme peu de chances d'erreur et le volume entier confirme ce que Tlntroduction fait présumer. Il est divisé en trois livres. Dans le premier sont rassemblés, sur la nature et la destinée humaine, les considérations générales qu'en pareille matière presque tout écrivain place en tête de son travail pour en bien établir le point de départ et le but. C'est comme une vue de l'ensemble du pays prise avant de se mettre en route pour en parcourir quelques provinces. Les deux livres suivants sont consacrés à l'histoire critique de la première enfance, histoire si détaillée, qu'à la fin du volume, à peine madame Necker Ta-t-elle conduite jusqu'à Tâge de quatre ans. Si chaque époque était taillée sur le même patron, le terme de l'ouvrage se laisserait à peiné entrevoir. L'idée générale à laquelle il se rattache, embrasse, il est vrai, la vie de l'homme tout entière, mais c'est évidemment au milieu des enfants, non des hommes, que sont nées et ont grandi lès idées qui le remplissent. C'est en s'occupant de l'éducation de l'enfance que madame Necker a laissé de temps en temps ses regards se prolonger sur celle des autres âges, et, comme l'in- Iroductioh, la forme extérieure, la distribution matérielle du livre avertit que, complaisamment arrêtée dans le cercle de sa première étude, elle s'y renfermera peut-être tout à fait. Je pénètre au delà de la

forme; j'interroge Tesprit même qui anime tout l'ouvrage et dont il émane; j'en reçois la môme réponse. Deux mérites y brillent surtout : d'une part, un sentiment profond de cette portion de la nature et de la destinée de Thomme qui dépasse sa condition actuelle; de l'autre, une rare sagacité à démêler les plus petites scènes du cœur, les moindres détails de la vie ; l'instinct des choses qui, par leur grandeur, ne se laissent atteindre à aucune mesure humaine, et l'intelligence de celles qui, par leur finesse, échappent souvent aux regards; l'élan religieux et le talent de l'observation pratique. A ce tour de la pensée de l'auteur, qui ne voit d'avance ce que sera le livre? N'est il pas clair que c'est aux deux termes de la vie, dans l'enfance et dans la vieillesse qu'elle se posera de préférence pour les observer et leur adresser ses conseils ?

Qu'elle l'ait fait avec ou sans dessein, par un choix volontaire ou en obéissant à la pente naturelle de son esprit, madame Necker a eu raison de se limiter ainsi dans le champ immense qu'ouvrait devant elle l'idée générale de son ouvrage. Le point de vue spécial sous lequel elle se montre accoutumée à considérer l'homme et le monde, la part qu'elle a choisie, pour ainsi dire, dans le grand spectacle, lui en faisaient presque une loi.

Si Adam Smith a le premier posé en principe

la division du travail comme le plus puissant moyen de découverte et de progrès, la pratique du genre humain s*est de tout temps conformée à ce principe, dans la sphère de la science comme dans celle de la vie. La science de Thomme, de la nature et de sa destinée^ n*a point échappé à cette loi commune. Parmi ceux qui en ont fait Tobjet de leur étude, les uns, se renfermant dans les conditions actuelles de Thumanité, se sont surtout proposé de Tétudier et de la peindre telle qu'elle s'y manifeste ; de décrire ses penchants, ses passions, les mobiles, les formes, les eiTets de son activité ; ce qu'elle demeure et ce qu'elle devient dans les circonstances diverses ; de la donner enfin en spectacle à elle-même soit pour l'instruire, soit pour lui plaire, mais sans dépasser les limites de son existence et de son développement ici-bas : ce sont les moralistes. D'autres, attirés plus haut et plus loin, convaincus que la vie présente n'est pas toute la destinée de l'homme et que, même dans la vie présente, les mobiles et les freins qu'elle peut fournir ne suffisent ni à contenter l'homme, ni à le gouverner, ont entrepris de lui révéler les secrets de cette autre destinée où il aspire et, par là, de satisfaire et de régler en même temps sa nature, en plaçant hors du monde visible son but et sa loi : c'est l'œuvre des religions. D'autres encore, saisis d'une ambition en un sens

plus limitée et plus vaste dans un autre, uniquement préoccupés du besoin de connaître, ne s'inquiétant ni de ce que fait, ni de ce que souhaite l'homme, ont essayé d'expliquer ce qu'il est, et, non seulement ce qu'il est, mais sa place et son rôle et les rapports qui le lient à toutes choses dans ce grand ensemble qu'on appelle l'univers. Ceux-ci sont, à proprement parler, les philosophes.

Que toutes ces entreprises soient spéciales et incomplètes; qu'aucune ne réponde, si je puis ainsi parler, à toute Tâme humaine, qui en peut douter? Le dessein des moralistes est étroit et faible sous le point de vue de la science et sous le point de vue pratique. Ni leurs descriptions ne suffisent à la curiosité de l'homme, ni leurs conseils à son activité. Il lui faut d'autres lumières et d'autres maîtres. La puissance des religions, dans la vie réelle, est grande et admirable, mais il leur manque beaucoup en tant que connaissance, et elles n'ont jamais ni aboli ni satisfait cette soif de savoir et de comprendre dont l'homme est naturellement travaillé. Sous le rapport scientifique, la tentative des philosophes est universelle et glorieuse, mais, dans l'application, et quand il faut s'emparer effectivement de l'âme et de la conduite des hommes, qu'elle a peu de portée et de vertu ! Triste mais inévitable consé-

MADAME NëCKEK DE SAUSSURE. i63

quence de la division du travail. Chacun n-e produit que des effets partiels ; nul iie mène Thumanité au but où elle tend.

Frappés de la spécialité et de Tinsuffisance de ces divers desseins, de grands esprits ont essayé, du moins, de mesurer, en les comparant, leur valeur relative; de les classer dans une sorte de hiérarchie qui assignât à chacun son mérite et son rang. Les uns ont proclamé la supériorité de la religion, se fondant, soit sur la sublimité de son objet, soit sur l'étendue et Ténergie de son pouvoir. Selon les autres, le point de vue philosophique est le plus élevé auquel Thomme puisse aspirer. D'autres, enclins à se méfier des promesses de la religion et des prétentions de la philosophie, ont attribué à la simple observation des faits actuels la prééminence rationnelle, convaincus que de là seulement peuvent naître une science positive et d'utiles résultats.

Un étrange oubli vicie d'avance la plupart de ces comparaisons. Elles rapprochent et tentent d'apprécier, sur une mesure commune, des travaux de nature et de but essentiellement divers, sans égard à cette diversité. Que sert, par exemple, de comparer confusément les tentatives qui n'ont pour objet que de connaître et s'adressent seulement à l'intelligence, avec celles qui veulent régler la volonté

16i PENSÉES ET FRAGMENTS.

et la vie 7 Placé dans le point de vue de la science, vous élevez la philosophie au-dessus de la religion ; que répondrez-vous quand la religion vous dira qu'elle est bien autre chose qu'une science ; qu'elle aspire à bien plus qu'à éclairer l'esprit de l'homme; qu'elle veut s'emparer de tout son être, et l'émouvoir, et le gouverner, et le régénérer? Vous êtes fier de la certitude qui s'attache à une science de l'homme renfermée dans les limites de son existence actuelle et, à ce titre, vous lui décernez la supériorité; mais, si l'homme se refuse à adopter une certitude de ce genre pour mesure unique de la valeur de la science, si sa pensée persiste à s'élancer dans une sphère plus vaste, au risque d'y rencontrer moins de clarté, que deviendra votre comparaison quand on aura ainsi repoussé la pierre de touche, le critérium où elle se fonde ? Avant donc de l'entreprendre, énumérez-en avec précision tous les éléments. Gardez-vous de rapprocher indistinctement des faits complexes et divers. Si vous voulez les apprécier sous un seul et même rapport, ne les comparez qu'en ce qu'ils ont de semblable. Si vous avez le dessein de les classer d'après un jugement général et complet, tenez compte de toutes leurs diversités.

J'essaie à mon tour, en prenant ce soin, cette classification tant de fois tentée et je n'hésite point

à affirmer qu'en les considérant, en effet, dans leur ensemble, de toutes les entreprises dont rhomme peut être l'objet, celles-là sont les premières en rang qui se proposent, non seulement de le connaître, mais de le gouverner; qui ne s'arrêtent point à la science et pénètrent jusqu'à la vie; qui font passer les croyances dans les actes, les idées dans les faits, et ont aussi un résultat direct, non seulement pour l'intelligence, mais pour l'être humain tout entier. La science est belle, sans doute, mais la réalité est au-dessus de la science. L'assimilation de la volonté à la pensée, l'empire de l'esprit sur le monde extérieur, la réalisation et, pour me servir d'une expression technique mais excellente, l'incarnation de la vérité, c'est là la grande œuvre de l'homme; œuvre qu'il est chargé de poursuivre d'abord en lui-même, ensuite hors de lui, partout où son action peut atteindre ; œuvre supérieure à tout travail de pure connaissance, puisque i la connaissance n'en est après tout, que le moyen. Et ce n'est pas même par cette seule raison que la prééminence appartient aux entreprises de cette nature. Indépendamment de leur importance pratique, et en écartant toute idée d'application, par cela seul qu'elles embrassent tout l'homme et se saisissent non seulement de son intelligence, mais de sa volonté, il est indubitable qu'au fond,

SOUS une forme moins claire, sans doute, et moins précise, elles contiennent une plus large part de vérité que des travaux d*un but plus restreint. Voici, par exemple, deux moralistes : Tun ne se propose que d'étudier et de décrire Thomme; c'est pour lui matière dépure science; il l'applique à des élèves. L'autre veut se faire obéir et suivre; ses élèves sont ses disciples, puis deviendront les missionnaires et, au besoin, les martyrs de la foi qu'il leur a enseignée. Je ne demande pas lequel des deux est le plus utile ; je demande lequel possède et atteste par ses œuvres une plus grande connaissance de l'humanité. Dans le dernier, je le veux, cette connaissance n'est pas pleinement parvenue à l'état de science réQéchie et explicite; elle le dirige; elle lui ouvre et lui livre l'âme de ses auditeurs sans demeurer, peut-être, clairement exposée à leurs yeux, ni même aux siens ; mais vous, spectateur, vous pénétrez au .delà des apparences ; ces deux hommes sont là, complètement à découvert devant vous ; vous voyez tout ce qu'il y a au fond de leur pensée, tout ce qui soutient et alimente leur travail. N'est-il pas évident que le moraliste réformateur surpasse le moraliste philosophe, qu'il en sait bien davantage sur la nature humaine, qu'une pensée bien plus grande préside à son œuvre, qu'à tout prendre il est placé dan^ une plus haute région ?

Qu'à son empire pratique le moraliste ajoute un autre empire; qu'il soit poète, artiste en même temps que réformateur; qu'en gouvernant la volonté des hommes, il charme leur imagination et satisfasse ce besoin du beau qui se distingue du besoin du vrai et du bien pour venir ensuite s'y confondre; son œuvre, en s'adressantà un nouveau côté de Tâme humaine, n'acqu erra- t-elle pas un nouveau degré d'excellence? N'aura-t-il pas pris son essor vers un horizon encore plus élevé et plus étendu? Il peut monter encore plus haut. L'homme est plus grand et plus varié que ne le suppose encore son entreprise. Il est plus grand que le monde ; il a des besoins que le monde ne peut satisfaire, des instincts qui lui révèlent un autre état et lui suggèrent des croyances invinciblement impliquées dans la plupart de ses actes, inséparables, pour ainsi dire, du tissu même de sa vie. Il souffre et croit à la béatitude. Il tombe et aspire à la perfection. Il passe et prétend à l'éternité. Que le moraliste s'associe à cet élan de l'humanité ; qu'il lui ouvre cette autre destinée où l'infini se laisse entrevoir à l'être borné, l'harmonie à cet être incohérent; qu'il réponde à ces besoins où se viennent perdre et apaiser tous les autres; qu'il mette en jeu ces facultés qui dépassent toutes les choses connues et n'atteignent pourtant pas le but où elles se déploient; n'aura-t-il

pas tenté bien plus encore qu'il n'avait fait comme réformateur et comme artiste? Ne sera-t-il pas monté au point le plus élevé d'où l'homme puisse contempler l'homme et exercer sur lui son action? Que fais-je ici que décrire le dessein de la religion, me placer dans le point de vue religieux? Gelui-Ià .n'est-il pas évidemment le plus vaste et le plus sublime, puisque c'est le seul où l'être humain se sente appelé à se développer tout entier selon le modèle qui est sa loi, pour se reposer satisfait?

S'il lui était donné d'y atteindre, si l'homme pouvait s'établir à cette hauteur où son intelligence, sa sensibilité et sa volonté se déploieraient toujours de concert, où l'harmonie rentrerait dans sa nature et dans sa destinée, la question qui m'occupe ne s'élèverait même pas, et, dans la classification des divers états possibles de l'âme humaine, la supériorité de l'état religieux serait incontestable et incontestée ; mais il n'en est point ainsi. L'âme s'élance vers l'état religieux, y touche par moments, mais ne s'y fixe point. Il est le but des plus glorieux travaux de l'homme et de l'homme tout entier, le seul but qui mette en mouvement tout son être et lui promette plein contentement; mais par cela même il demeure hors de notre portée et l'imperfection de notre nature éclate jusque dans nos élans pour y monter. La religion provoque l'action

barmonique de toutes nos facultés, et Tinégalité se glisse dans leur développement. L'âme, pour ainsi dire, ne répond pas tout entière ni également à rappel qui lui est adressé ; elle porte, au sein même d^ son effort pour y échapper, ses négligences, ses oublis, sa partialité, toutes ses faiblesses ; en sorte que si, à considérer les choses dans leur principe, leur tendance et leur ensemble, Tétat religieux est, de tous, le plus élevé et le plus complet, il se peut néanmoins que, sous tel ou tel rapport spécial, tel autre état de i*homme lui soit supérieur, et que de ce point de vue particulier la classification doit être différente. C'est ce qui arrive en effet. En voici un exemple.

En fait, l'intention pratique est dans les religions la pensée primitive et dominante. Ce n'est point dans une simple vue d'étude, par le seul désir de rechercher et de connaître la vérité, qu'elles commencent et prospèrent. Elles ne sont point filles de la pure et libre volonté humaine. D'une part, satisfaire à ces besoins profonds qui portent l'âme au delà du monde et de la vie actuelle ; de l'autre, réformer ses penchants et régler ses volontés, c'est là leur véritable origine, leur dessein fondamental. Elles naissent et travaillent dans un but déterminé, pour une application immédiate. Elles promettent à l'homme l'avenir qu'il invoque et lui demandent, en

échange, dans le présent, d'établir Tordre en lui-

i70 PENSÉES ET FRAGMENTS.

même par la vertu, au dehors par le respect des droits et Tobéissance aux lois.

G*est]à ce qu'ont été,, ce qu'ont voulu les religions avant d'enfanter aucun corps de doctrines, de se constituer en système, de devenir des théologies.

Loin de moi la pensée de nier que les doctrines, la forme systématique, sont inhérentes à la religion et s'y doivent produire. Sous les besoins humains auxquels répondent les grandes idées religieuses, il y a des problèmes qui appellent des solutions, solutions qui deviennent des dogmes, dogmes qui influent puissamment sur le caractère de la religion et contribuent beaucoup à son empire. Je dis seulement que c'est par la satisfaction du problème religieux général, instinctif, et par la réforme morale, non par la théologie, que les religions ont débuté. Avant d'être une science, elles ont été une règle, une promesse, un pouvoir.

De là deux résultats qui font courir aux religions, en tant que connaissance et sous le point de vue scientifique, de graves périls.

Gomme règle, comme pouvoir, elles appellent et produisent aussitôt un gouvernement, leur propre gouvernement. Gomme gouvernement, il le faut bien, elles prennent parmi les hommes leurs interprètes et leurs ministres. Lorsqu'ensuite elles veulent devenir science, quand se développe le besoin de connaître

scienlifiquement ]*objet de la religion, c'est-à-dire Dieu, la vie future et les rapports de rhomme avec le monde invisible, un intérêt étranger, spécial, existe déjà qui tend à détourner la science de son but propre et unique, la vérité, pour en faire un moyen. Le clergé se sert de la théologie. Je n*ai pas besoin d'insister. Ceci, du reste, n*est pas un danger particulier à la science religieuse; il en est de même dans les sciences politiques. La préexistence nécessaire des gouvernements est, à coup sûr, une des causes qui faussent leur direction et ralentissent leur progrès. Il en serait de même de toute autre science, de la physique, de la médecine, des mathématiques mêmes, si le pouvoir des hommes y précédait Tétude de la vérité.

Non seulement, avant que la religion soit science et lorsqu'elle essaye de, le devenir, des hommes parlent et gouvernent en son nom, mais elle veut gouverner les hommes ; c'est aux hommes qu'elle parle et non seulement pour éclairer leur intelligence, mais pour émouvoir leur sensibilité, pour déterminer leur volonté, pour dominer leur être. Elle court, à ce litre, et sur une bien plus, grande échelle, les dangers si souvent reprochés à l'éloquence. La vérité n'est pas le seul moyen de conquérir les hommes. Leurs penchants, bons ou mauvais, leur nature tout entière, avec ses lumières et

ses erreurs, ses forces et ses faiblesses, sont, pour ainsi dire, autant d'anses par où on peut mettre la main sur eux et les saisir. On peut effrayer ou charmer leur imagination. On peut profiter de leur crédulité, de leur ignorance, de leurs préjugés, de leurs antipathies, de leurs goûts, de leurs vertus, de leurs vices. Quand on n'irait provoquer en eux aucune imperfection cachée, quand on ne ferait que les accepter tels qu'ils se montrent, et abonder dans le sens vers lequel ils penchent déjà, que de péril dans ce moyen de séduction si tentant, si facile, si naturel ! Les savants en prennent à leur aise. Quand ils ne découvrent pas la vérité, ils se résignent, ils attendent; elle viendra un jour, à son loisir; la science est l'œuvre des siècles. Sans doute, ilest triste de ne pas la posséder aujourd'hui tout entière ; cependant, à la rigueur, on peut compter sur l'avenir ; d'ici là, rien ne se perd ; mais, que direz-vous au réformateur religieux, au prêtre, au moraliste qui veut diriger et régénérer les* âmes? S'il ne sait pas s'en emparer, s'il ne réussit pas à les convaincre, attendront-elles une heure plus propice, une lumière plus brillante ? Demeureront-elles en attendant immobiles et au môme point sans que rien soit compromis? Non! éclairé ou aveugle, réformé ou endurci, l'homme marche, la volonté se déploie, Ja vie se passe ; l'âme s'épure ou se dégrade, se sauve

OU se perd; il y a aussi nécessité, il*y a urgence; il faut que le pouvoir se fasse croire et obéir, sans quoi le pouvoir lui échappe, et lui échappe sans retour !

Certes, la tentation est grande. Quand on reproche aux gouvernements civils de se montrer peu difficiles dans le choix des moyens, de se servir trop indistinctement de tous ceux que met à leur portée Timperfection de la nature humaine, ils s'excusent sur la complication de leur tâche, les pressants embarras de leur situation, la nécessité d'agir, toujours impérieuse et sans cesse renaissante. Que ne diront pas ]es gouvernements religieux, chargés d'une œuvre bien plus sublime et sous le poids d^une bien plus pressante nécessité?

Ilfautleurentenirgrandcompte.il faut les excuser beaucoup et longtemps lorsque, entraînés sur cette pente, ils se montrent, dans le choix des moyens par lesquels ils agissent sur la pensée et la volonté des hommes, moins scrupuleux, moins exigeants en fait de vérité qu'ils ne le devraient pour répondre à la dignité de leur mission, pour atteindre môme vraiment le but auquel ils aspirent. Mais, en môme temps, il faut reconnaître et n'oublier jamais que là réside ])OÙr les religions, sous le point de vue purement scientiûque, une cause réelle d'erreur et d'infériorité.

La philosophie n'a point d'autre but que la science ;

iU PENSÉES ET FRAGMENTS.

de la science seule elle reçoit son être et sa gloire ; quels que puissent être les effets ultérieurs de son œuvre, c'est dans la sphère de la connaissance qu'elle naît et s'accomplit. L'action, comme l'ambition des religions, est plus vaste et plus complexe ; dans sa première origine comme dans son dernier dessein, leur travail est essentiellement pratique ; elles ont des besoins déterminés à satisfaire, des résultats immédiats à obtenir. Leur science, en un mot, est difûcilement désintéressée ; grand écueil pour sa pureté.

Que serait-ce si on établissait qu'elle est hors de la portée de l'homme ; que l'objet des religions. Dieu, l'état futur, les relations du monde actuel avec le monde invisible, dépassant la sphère de la connaissance humaine, ne sauraient nous être scientiQquement connus? On le dit beaucoup ; on l'a toujours dit ; les religions le répètent constamment et s'en font, tantôt une auréole de gloire, un moyen pour frapper de leur sublimité l'imagination des fidèles, tantôt un titre pour échapper aux orgueilleuses entreprises de la raison. La philosophie elle-même Ta souvent affirmé, presque toujours avec peu de franchise et pour cacher, sur ces matières, son scepticisme ou son dédain. Cependant, et les philosophies et les religions se rengagent sans cesse dans la tentative de connaître et de décrire scientifiquement le monde

MADAME NEGKER DE SAUSSUUE. 175

sublime, de répondre à toutes les questions qui s'élèvent à son sujet, d'atteindre à cette vue positive, claire, complète, qui est le caractère de la science et dont Fesprit humain porte en lui-môme Tinvinciblc besoin. Quelle religion ne voit naître et renaître dans son sein la théologie, qui n*est autre que la science des choses divines ? Quelle philosophie n'aboutit à quelque système de théodicée ou de panthéisme, ou à quelque autre solution, n'importe en quel sens, des problèmes de l'univers ? Loin de moi la pensée de déplorer, quelque cher qu'elle puisse coûter, cette infatigable ambition que ne lassé aucun mauvais succès et qui, à peine déjouée, tente aussitôt un nouvel eiforti C'est le glorieux privilège de l'homme qu'il ne croira jamais en ceci à son impuissance et s'élancera Constamment vers la science du ciel) dût-il ne jamais l'atteindre. Lui est-elle, en effet, interdite? Peut-on établir, à priori^ par la nature môme de ce fait intellectuel que nous appelons savoir^ et par l'analyse de ses éléments essentiels, qu'à l'égard des choses qui sont l'objet de la religion, il ne saurait jamais s'accomplir? Les théologies qui prétendent touchera ce but et les systèmes philosophiques qui, sous d'autres noms, ont la môme prétention, sontils des tentatives radicalement vicieuses et impossibles? Sous le point de vue religieux, l'âme humaine ne peut-elle pénétrer au delà de certaines notions

simples, générales, des révélations intuitives qu'elles donnent et des pressentiments qu'elles fondent! Enfin, la présence de ces notions, aussi légitimes qu'invincibles et, en même temps, Timpossibilité de la science dont elles éveillent le désir, ne laissent-elles pas entrevoir, par un coin, comme un sillon de lumière sur un immense nuage, l'intention de la Providence sur l'homme, être voué au travail, associé à une grande œuvre dont l'ensemble lui échappe et qui commence ici-bas une tâche et une destinée qu'il n'y achève point ? Je n'ai garde de prétendre traiter ici de semblables questions, mais, si la solution en doit être telle que je le pense, il n'y a pas lieu de s'étonner que, sous le point de vue scientifique, la religion ne puisse prétendre au premier rang, ni rien à en conclure si ce n'est que Dieu n'a pas dit à l'homme le secret de l'univers et de l'avenir.

Je m'arrête. J'aurais pu, à coup sûr, rendre compte de VFssal sur l'éducation progressive sans m'engager si avant dans les voies qu'il ouvre au lecteur ; mais l'ouvrage est sérieux et révèle dans l'auteur, s'il est possible, une âme plus sérieuse encore. J*ai éprouvé le besoin d'en parler sérieusement, de bien distinguer les divers aspects sous lesquels, par sa nature même, le sujet peut être considéré, d'assigner avec précision le travail de madame Necker et de rendre ainsi pleinement raison des mérites qui y brillent comme des

lacunes que je crois y remarquer. Je puis dire maintenant sans crainte d'être mal compris, et comme je Tai déjà fait entrevoir, que deux points dç vue y dominent, le point de vue religieux et celui du moraliste. Le livre n'est point écrit, à proprement parler, dans le point de vue philosophique; les principes du sujet et leurs conséquences n'y sont pas scientiQquement recherchés, reconnus, réduits, exposés. On y pourrait désirer une description à la fois plus complète et plus simple des questions et des faits, plus d'ordre et d'unité dans les idées, plus de rigueur dans le langage. Ce sont là les conditions et les procédés du philosophe ; le moraliste ne s'y astreint point ; il se pose, pour ainsi dire, en face de la nature vivante, la regarde avec curiosité et plaisir, observe les faits à me sure qu'ils se présentent à lui et s'applique à les reproduire avec vérité dans le seul dessein de frapper l'imagination de ses lecteurs et d'en faire jaillir ces vives applications, ces instructions pénétrantes qui laisseront dans leur pensée une trace profonde et, plus tard, à leur insu peut-être, exerceront sur leur conduite une facile et salutaire influence. Madame Necker a droit, sous ce rapport, d'être placée à côté de nos plus éminents écrivains. Il est impossible de porter, dans l'observation de la nature humaine au sein de l'enfance, plus de rectitude et de finesse d'esprit, une intelligence plus tendre, une sensibilité plus

raisonnable, une imagination à la fois plus ingénieuse et plus fidèle. Elle excelle également et à démêler les faits moraux, et à les peindre, et à les mettre en regard du but que se propose l'éducation, réunissant ainsi, pour le simple agrément comme pour l'utilité pratique de son ouvrage, toutes les conditions du succès. Veut-elle faire comprendre, par exemple, que le premier devoir de l'éducation est de développer l'énergie de la volonté, elle ne se contente point de tirer d'une observation vague une recommandation générale; elle pénètre au vif dails l'âme et la situation des enfants, et, du tableau qu'elle en trace, son conseil sort si clair, si frappant, qu'il n'y a pas moyen d'en méconnaître la bonté : « C'est, dit-elle, une manière d'énerver la volonté que de la laisser toujours soumise à une influence étrangère, et l'éducation en se dépouillant, de nos jours, de ses formes âpres et sévères, n'a pas évité cet écueil. Une servitude douce, volontaire même, amollit les âmes au moins aussi sûrement qu'une plus rude. Souvent nous nous faisons illusion à cet égard. Le plaisir que l'enfant trouve à iious obéir nous rassure ; il nous paraît libre parce qu'il est heureux, et nous prenons son zèle pour de l'énergie. Mais quand la volonté ne s'est pas déterminée elle-même, quand elle n'a fait que suivre, fût-ce de plein gré, l'impulsion d'autrui, on ne saurait comp-

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ter sur sa constance. Dans cet état de demi-assujettissement, elle peut se montrer vive, empressée, fidèle même, en restant étrangère à celui qu'elle meut.... C'est là ce qui se voit souvent dans l'éducation. Obtenir l'assentiment de l'élève est sans doute un immense bonheur; une fois qu'on y a réussi, les plus grands obstacles semblent aplanis; l'obéissance n'a rien de servile; tout s'exécute avec facilité, avec joie, il y a du vent dans les voiles et on avance rapidement. Cependant, il ne faut pas s'y méprendre : ce n'est pas en adoptant les désirs d'un autre qu'on apprend à se décider et ce qu'on appelle la bonne volonté n'est pas la vraie. Un enfant animé du désir de plaire à ses parents peut vaincre les premières difficultés de l'étude; il peut être un modèle de conduite tant que l'envie d'être approuvé d'eux subsiste encore, et rester sans force et sans consistance lorsque ce motif n'existe plus. Il faut qu*il ait appris à se proposer un but à lui-même, à choisir, à ses risques et périls, les meilleurs moyens d'y parvenir. La détermination libre et réfléchie, la faculté de prévoir les inconvénients attachés au parti qu'on a pris et la résolution de les braver, voilà ce qui donne une bonne trempe à l'esprit et de la fermeté au caractère. »

Ailleurs, pour expliquer et rendre sensibles en les expliquant les fâcheux efi'ets de cette complaisance

molle et mobile qu'on appelle la gâterie : « Ce qui plie, dit-elle, ne peut servir d'appui, et l'enfant veut être appuyé. Non seulement il en a besoin, mais il le désire, mais sa tendresse la plus constante n'est qu'à ce prix. Si vous lui faites l'effet d'un autre enfant, si vous partagez ses passions, ses oscillations continuelles, si vous lui rendez tous ces mouvements en les augmentant, soit par la contrariété, soit par un excès de complaisance, il pourra se servir de vous comme d'un jouet, mais non être heureux en votre présence. Il pleurera, se mutinera, et bientôt le souvenir d'un temps de désordre et d'humeur se liera avec votre idée. Vous n'avez pas été le soutien de votre enfant; vous ne l'a-vez pas préservé de cette fluctuation perpétuelle de la volonté, maladie des êtres faibles et livrés à une imagination vive ; vous n'avez assuré ni sa paix, ni sa sagesse, ni son bonheur, pourquoi vous croirait-il sa mère ? »

Ailleurs encore, pour prouver la nécessité de mettre de bonne heure en jeu, par quelqu'occupation à la fois sérieuse et libre, l'activité intérieure des enfants : « Dans les familles pauvres, dit-elle, où la mère a du bon sens et de la douceur, les petits enfants sont peut-être plus raisonnables et plus avancés que dans les autres ; aussi jouissent-ils d'un avantage particulier : ils s'intéressent à tout

ce qu'ils voient ; ils le conçoivent et y prennent part. Toutes les occupations du ménage sont à leur portée; souvent ils peuvent s'y associer. Laver, étendre du linge, éplucher, cuire des légumes, cette suite de travaux variés dont ils sont témoins, qu'ils aident même à exécuter, donnent de l'exercice à leur esprit, leur inspirent le goût de se rendre utiles, tout en les amusant beaucoup. Occupés sans qu'on s'occupe d'eux, leur vie n'est pas en euxmêmes et ils ont le sentiment d'un intérêt commun auquel chacun doit concourir selon ses forces. Que peut-il y avoir de mieux pour un petit enfant ? »

Je pourrais multiplier tant qu'il me plairait ces citations; l'ouvrage abonde en morceaux ainsi sensés et spirituels, écrits avec une grâce dont le charme même est un mérite utile, car elle n'est que l'expression de la vérité reproduite dans toutes les nuances de sa physionomie et sous ses traits les plus délicats ; mais le temps me presse, je n'ai encore parlé de madame Necker que comme moraliste, je veux dire quelques mots du caractère religieux de son livre et de l'impression que j'ai reçue. On pouvait crain* dre qu'elle ne donnât, à cet égard, contre un fâcheux écueil. Si, comme j'ai essayé de l'indiquer, l'objet des croyances religieuses ne tombe point sous Tat-

teinte de la science humaine, la théologie compro-

met gravement la religion, car elle entreprend précisément de la construire en science; elle prétend explorer et décrire ce monde surhumain, dont la réalité nous est attestée de toutes parts, mais au sein duquel il ne nous est point donné de nous établir. Or, les idées religieuses que professe madame Necker tiennent de près à un système théologique très précis, très complet, très impérieux. 11 eût donc pu se faire que la théologie dominât dans sa religion et la jetât quelquefois, même en fait d'éducation morale; dans des voies au moins douteuses et périlleuses. C'est ce qui est arrivé à plusieurs femmes très distinguées qui professaient, en matière religieuse, des opinions analogues, à mistress Hannah Moorei par exemple, dans ses Essais sur l'éducation moderne. Madame Necker a évité ce danger avec une supériorité de sens et de cœur très remarquable. Profondément chrétienne, elle a fait de sa foi l'âme de son plan d'éducation. On rencontre môme çà et là reoipreinte de quelques doctrines qui, si Tauteur leur eût laissé envahir son livre et les eût effectivement appliquées à Téducation dans leurs conséquences rigoureuses, auraient, à mon avis, grandement altéré et rétréci ses conseils. Tels sont quelques passages sur l'impuissance de la volonté humaine, sur le rôle de la raison dans notre nature, etc., mais ces appositions de la théologie s'évanouissent promptement et

n'exercent su rie cours général des idées etdes instructions pratiques de madame Necker aucune réelle influence. Quelque spéciales que soient ses croyances, l'esprit qui les anime est élevé, généreux, libre même. Les notions et les sentiments religieux primitifs, universels, y occupent toujours le premier rang; si bien que, m6me en ne partageant pas toutes ses opinions, on doit reconnaître qu'elles l'ont rarement trompée et que, sous le point de vue religieux comme sous le point de vue moral, l'intention dominante et l'eiFet définitif de son livre sont à un haut degré légitimes et salutaires.

N'est-ce pas, après tout, par cette mesure, qu'il faut presque toujours juger les œuvres des hommes? Le monde à connaître est immense, l'esprit faible et borné, si borné que la plus petite portion de vérité suffit bien souvent à le préoccuper et à le satisfaire. Que deviendrions-nous si, dans ce vaste labyrinthe, pour se reconnaître et se tendre la main, il fallait absolument avoir fait route ensemble et suivi les mêmes détours ? Heureusement, il n'en est point ainsi. Au-dessus des opinions, s'élève et plane, dans chacun de nous, la pensée générale, la pensée morale, l'intention enfin ; l'intention, vie réelle, action véritable de l'âme, qui s'empreint, et se conserve, et se révèle dans les formes les plus diverses, donne une même origine, une môme tendance,

bien plus, un môme effet, peut-être, aux travaux en apparence les moins semblables et devient ainsi un moyen de communication, une source de sympathie, un gage de fraternité, là où il n'y aurait eu qu'isolement, divergence et peut-être combat.

(Tableau du xviii<» siècle, 1" partie)

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