DU BEAU AUX DIVERSES ÉPOQUES DE LA LITTÉRATURE
Obscurités de l'histoire. — Raisons de ces obscurités. — Exceptions apparentes pour les histoires de Grèce et de Rome. — Obscurités des anciennes littératures résultant des obscurités do Thistoire.
L'histoire des temps reculés est assurément une étude intéressante pour beaucoup d'hommes laborieux et éclairés. Plusieurs même n*y trouvent pas seulement le plaisir sévère de mettre les événements à leur place, d'en suivre la succession, d'en surprendre quelquefois l'enchaînement^ ils trouvent dans cette étude les plaisirs plus vifs et plus pro-
fonds de rimagination. Ils voient, ou croient voir revivre cette poussière du passé qui a été la société humaine dans d*autres temps. Plus d*un écrivain supérieur nous a laissé des tableaux brillants et pleins de vie, sinon de vérité, des temps déjà bien loin de nous. En lisant les Martyrs de M. de Chateaubriand, nous nous figurons volontiers que la société du iv*" siècle reparaît brillante de jeunesse dans les rues de Rome, dans ces palais qui s*élèvent au penchant de tous les monts du Latium, dans les bois de la verte Arcadie, au fond des forôts de la Gaule, sur les grèves de l'Armorique. L*£urope barbare et chevaleresque du moyen âge semble ressusciter au milieu de TAngleterre dans l'histoire des Normands d*Augustin Thierry. Sous la plume de l'un et de l'autre écrivain la vivacité des couleurs, le détail habile et infini des mœurs, la splendeur ou la mélancolie des paysages, tout l'extérieur de Thomme, et tout le cadre dans lequel il se meut, sont reproduits avec tant d'exactitude, au moins apparente, qu'on se prend à croire que, sous ces toges, sous ces armures, sont des hommes semblables aux hommes avec qui nous vivons. Le moyen de croire que la vie n'est pas sous ces accessoires de la vie I
Toutefois ces surprises causées par le talent sont rares. Quand la magie de l'imagination ne transforme pas le passé, sous prétexte de le reproduire
plus fidèlement, les champs de Thistoire sont tristes comme des ruines, et de plus en plus tristes à me* sure qu*on remonte les rives du temps. Il semble qu'on n*entend dans ces régions que des paroles confuses, qu*on ne voit que des ombres inachevées ; on y marche à tâtons sous une lumière incertaine, sub luce malignd. Là, je connais à peine les hommes parmi lesquels je passe ; je ne vois point leur visage, je connais mal leurs mœurs, leurs penchants, leurs habitudes. Que mes jugements sur eux changeraient si je pouvais m*entretenir avec eux comme je m'entretiens avec un homme de mon temps ? Môme aujourd'hui, avec mes contemporains, combien mes impressions changent quand après avoir entendu longtemps parler d'un homme célèbre, j'arrive à causer une heure avec lui, à le surprendre dans le laisser-aller de la vie courante! Que je sais peu de choses des personnages les plus connus de l'histoire, si je ne sais que peu de choses non plus d'un contemporain célèbre qu'il ne m'a pas été donné d'entretenir I
II ne faut donc point s'étonner que l'histoire en général attire si peu les esprits ; qu'elle dise si peu aux imaginations de l'ordre moyen. Rien, cependant, ne devrait avoir un plus vif intérêt pour l'homme que les hommes qui l'ont précédé dans la vie s'il
les pouvait bien voir et bien connaître. Mais ces
ombres inachevées ne lui font guère reffet de ses semblables ; il leur manque trop des conditions qui font un ôtre vivant. C'est pour ces raisons que le vulgaire préfère les romans à Thistoire. Les romans lui offrent au moins des hommes tout entiers qu'il croit reconnaître. Celui qui se livre laborieusement à l'étude de rhistoire y trouve sans doute des satisfactions que donne toute étude attentive. L'esprit se plaît à tout ce qu'il regarde longtemps ; il y trouve ce qui y est, et surtout ce qu'il y met ; mais les intelligences vives qui se plaisent dans un exercice facile de leurs facultés trouvent plus de réalité dans les fictions que dans le réel de l'histoire. Car les lacunes de l'histoire sont telles qu'il est besoin d'une imagination forte, laborieuse et téméraire pour les combler, ou bien, comme il arrive souvent dans cette étude, on se contente d'autre chose que d'un tableau ressemblant de la vie humaine, comme une suite de dates, une classification régulière de débris plus ou moins bien conservés, ou encore une sorte d'enchaînement abstrait de causes et d'effets ; en un mot, la philosophie de l'histoire ou les curiosités de détail de l'érudition qui reconstruirait peut-être les maisons de Pompéi^ qui déterminerait les coutumes, les institutions, les usages de la cité, mais qui ne clierche ni ne trouve les hommes qui habitaient ces murailles en vue de la mer et du Vésuve.
Que le commun des hommes ait tort ou raison de ne pas prendre un bien vif plaisir dans l'histoire, et surtout dans Thistoire des époques très éloignées de nous, il n'importe. Ce que nous voulons constater, c'est que le tableau du passé est tristement lacéré ; que l'œil en saisit mal les détails qu'il y cherche d'abord ; que les personnages qui le remplissent nous apparaissent mutilés, avec des traits indistincts ; que nous sommes incapables de discerner dans ces portraits effacés les nuances qui font pour nous dans la vie toute la différence entre un homme et un autre homme. Nous savons, en gros, il est vrai, qu'ils étaient bons ou mauvais, beaux ou laids, spirituels ou de peu d'esprit; mais qu'est-ce que ces vagues renseignements pour prendre intérêt à un drame ?
Otez du monde dans lequel vous vivez, des gens avec lesquels vous passez votre vie, toutes ces touches délicates qui sont ce que l'on nomme vulgaire* ment le je ne sais quoi^ ce qui est le tout de chacun et qui ne saurait se dire en paroles, que restera-t-il de ces personnes et qu'en apprendrez-vous à ceux qui ne les connaissent pas, en leur disant qu'ils sont vifs ou flegmatiques, d'un esprit prompt ou d'un génie lent, qu'ils ont de la bonté ou un caractère âpre? Tous ces termes généraux, tout ce que la langue peut trouver de tours, ne saurait jamais
peindre ce qu'un coup d'œil pénètre à Tinstant. Ces gens dont me parle Thistoire ne sont rien précisément que des hommes dépouillés de leurre ne sais quoi. Voilà une première donnée qui ne contribue pas peu à refroidir pour eux. Ajoutez qu*à mesure que rimage des temps passés s'éloigne, Timage, la connaissance des lieux, des institutions, des habitudes, des langues s'efface et s'affaiblit aussi. Dans l'ensemble de tous ces faits, il y a aussi un je ne sais quoi qui échappe inévitablement à distance. L'histoire est une peinture semblable à ces tableaux de l'enfance de l'art, où des couleurs crues et en petit nombre peignent à l'œil des traits grossièrement accusés, sans aucune des transitions fines que la nature garde dans la distribution des couleurs.
Il y a pourtant une apparente exception à cette règle que nous semblons poser si durement. Qui ne se flatte d'avoir surpris dans leur vérité les beaux âges des deux antiquités. classiques ; qui ne croit avoir vu Athènes et Rome dans leurs historiens, leurs poètes, leurs orateurs? qui ne croit avoir vu César, Cicéron, Périclès, Démosthènes ? La vie du collège nous fait croire que nous.avons vécu familiè- . rement avec ces hommes et dans ces grandes cités.
L'imagination de l'enfance et de la jeunesse dans sa première vivacité, a donné à tous ces tableaux de
la vie antique des formes précises que Térudition toute seule n*a pas fournies. Pour nous, le preiïiier éveil de Tesprit s'est rencontré avec l'étude superficielle de ces époques célèbres ; nous y avons mêlé de bonne heure nos propres rôves. Les Grecs et les Romains nous ont été donnés à l'entrée de la vie comme des types de la sagesse, de la grandeur, de la force, de l'énergie dans le bien ou dans le mal. Par suite de notre éducation, nous avons mis sur toutes ces figures quelque chose de la disposition au romanesque et au grandiose qui est un trait de la première jeunesse, mais que toutes ces images sont loin de la réalité I II le faut bien admettre ; car je vois que ces histoires de Tantiquité disent des choses contraires suivant la pente des générations ; les vieux magistrats des parlements y trouvaient des autorités pour la fidélité à leurs maîtres ; Rousseau et madame Roland y puisaient la passion d'une république idéale, et les bustes des vieux Romains excitaient aux crimes dans les jours de la terreur.
Les idées que nous nous en formons dépendent encore plus de notre disposition d'esprit que de ce que nous en savons nettement. Ce sont les romans sérieux de notre premier âge; la passion y voit et y met ce qui lui convient. En voulez-vous une preuve assez décisive ? Quand après avoir longtemps rêvé de Rome, vous en être fait des images
confuses et brillantes, vous vous trouvez un beau jour dans les murailles de la véritable Rome, vous sentez qu'il faut relire ses historiens et ses poètes, vous sentez que vous les avez mal entendus jusqu'alors. Le simple aspect des lieux vous montre les erreurs de votre imagination. Que serait-ce si la cendre qui fut les Romains^ venait à reprendre sa forme première, et que la vie des temps de Sylla, de Gicéron, d'Antoine, d'Octave, se ranimât dans ces murailles ? Ipsi $ibi somnia fingunt.
On le voit, pour être un sujet d'intérêt assez vif, cette histoire de Rome et'de la Grèce ne nous transporte guère dans la réalité de ces temps écoulés. Nos songes y tiennent plus de place que la figure exacte du passé, et si le tour particulier de l'éducation dans les temps modernes nous a donné avec ces âges lointains une apparence de familiarité, un examen un peu attentif nous montre aisément ce qui nous manque pour bien entendre le génie de ces peuples, pour entrer dans le secret de leurs mœurs, de leurs institutions, de leurs langues. La brunie qui couvre les champs du passé s'étend aussi, quoiqu'avec un voile plus léger, sur les rives du Tibre et
de rilissus.
Horace erre nonchalamment autour de sa fraîche retraite de Tibur ; il promène ses regards sur la vaste vallée du Tibre, où il voit étinceler vers Rome
les toits dorés du Gapitole, et, surpris par la mélancolie, il s'écrie :
Mortalia fada peribunt.
Toute œuvre de Thomme périra, tout, et les ouvrages même élevés par les mains du puissant dictateur, et ces camps menaçants et ces routes magnifiques parcourues par des armées victorieuses et ces enceintes où la mer vient balancer mollement les vaisseaux d'Actium. Horace ne disait pas encore assez sur Ténergie destructive du temps ; il ne savait pas bien encore tout ce que cet autre dictateur fait rentrer d'un signe dans l'ombre de la mort. Non seu« lement la domination de Rome s'écroulera, la pourpre de son sénat tombera en poussière, non seule^ ment la cendre des Césars sera dispersée, la mort fera bien plus. Un temps viendra où les hommes ne comprendront plus qu'à demi les pensées qu'Horace se plaît à renfermer dans ses vers brillants. La nuit tombera aussi sur les images si vives dont il colore son style. Gomme les traits de Délie ne seront plus vus par des yeux mortels, non plus les générations à venir ne comprendront dans toute leur grâce et leur vivacité ces strophes qui faisaient rêver Délie. Peutêtre qu'Horace lui-même ne reconnaîtrait plus ses pensées, ses impressions dans les doctes commen-
tâires que les écoles de Paris, d*Oxford, de Rome même donnent aujourd'hui de ses vers. Des idées nouvelles, des sentiments nouveaux se glisseront furtivement sous les mots de ses odes, et ainsi la pensée de Thomme, cette pensée qu'il se platt à croire impérissable, s'altérera et tournera peu à peu à un autre sens. Mille fausses lueurs remplacent ce qui était la vraie lumière, et, dans notre superstition pour l'antiquité, nous créons des fantômes, là où nos yeux ne peuvent plus discerner le vrai sens :
Aut videt aul vidisse putat per nubiia lunam.
Prétendons-nous donc que aous ne comprenons rien de l'antiquité, rien du passé, d'un passé quelconque ? Non assurément. Nous arriverons bientôt à limiter ce que nos assertions semblent avoir de téméraire et d'excessif. Il n'est guère possible de tout dire à la fois sur un sujet si délicat, et nous réclamons quelques moments de patience. Nous nous bornons en ce moment à soutenir que le passé, hommes et livres, est bien loin d'avoir pour nous, soit la clarté, soit la vivacité de ce qui est de notre temps ; en un mot, on n'entend bien que son temps, que sa langue, que ses contemporains.
On supplée au passé en l'altérant par l'imagination ou par une érudition moins fine que la réalité. Les nuances délicates qui sont une partie précieuse
du beau dans les lettres et dans les arts s'évanouissent quand les mœurs, les institutions, les langues ont changé. L'homme du passé est pour Thomme du présent un étranger qui parle une langue étrangère.
Du beau. — Où est-il en littérature ? — Peut-on le reconnaître dans les anciennes littératures ? — Que le beau doit se trouver, dans une certaine mesure, dans toutes les grandes littératures. — yariété des sources où Thomme puise les idées et les formes du beau : La nature, première source ; Thomme, sa grandeur individuelle, sa grandeur dans l'histoire, seconde source. — Les sciences, autre source. •— Remarques sur la plaisir de l'homme, quand il entrevoit l'inconnu. — La contemplation du beau sous une forme engendrant d'autres formes du beau, nouvelle source. -^ Travail de l'imagination sur les obscurités du passé, autre source du beau. — Autre source : l'étude d'une littérature donne de nouvelles idées h d'autres temps.
Mais que faut-il conclure de ce qui précède? Ces époques que je ne comprends plus qu'à demi ontelles connu la vraie beauté littéraire ? S'il est vrai que ce qui plaît à une génération n'est plus entendu par une autre, ce charme qui est si fugitif, qui a disparu tout à coup, n'est donc rien de réel, de solide^ d'absolu, comme dit la philosophie? Si ce qui est beau un jour n'est plus beau un autre jour, c'est donc que le beau est une affaire de mode et n'a pas
de fondement plus réel que le caprice? Ou bien le beau a-t-il été donné par privilège à une époque, et toutes les autres époques en ont-elles été privées? Et cette époque heureuse, est-elle la nôtre, est-elle l'antiquité, est-elle le moyen âge? Qui sait? qui peut le dire, dans cette contradiction de sentiments? Pour quiconque pense que le monde est réglé par une intelligence, pour quiconque a éprouvé, ne fûtce qu'une fois en sa vie, ce sentiment vif et profond que cause la vue du beau, il n*est guère possible d'admettre que la Providence ait voulu priver certaines générations de ces émotions salutaires ; qu'il y ait des siècles qui n'ont rien entendu de ce langage qui se sent au fond de l'âme, et qui laisse voir par éclairs ce monde invisible et parfait dont celui-ci n'est que l'ombre. Quand on étudie l'artifice de l'intelligence humaine, on y voit clairement que ce sentiment du beau est le principe même de son activité et la source de son perfectionnement. Est-il raisonnable d'admettre que cette voix qui invite l'homme à être homme dans la force du mot ne se soit pas toujours fait entendre, et n'est-il pas conforme à l'idée que nous nous faisons de la sagesse divine de croire que ces divins exemplaires de la beauté ont eu dans tous les âges leurs interprètes, et que Dieu a toujours tenu sous les yeux des hommes ces modèles du bien
et du beau, afin qu'ils pussent, dans une certaine mesure, y conformer leurs pensées et leurs actions et réaliser par là Tœuvre de l'humanité? Il vaut mieux croire que nous n'entendons pas bien nos devanciers que de penser qu'ils ont rêvé seulement des chimères, et que leur imagination s*est émue, exaltée, élevée par ce qui excite seulement de nous un sourire de pitié. Il n*est pas impossible, à notre sens, d'expliquer et pourquoi la littérature des autres âges, à quelques exceptions près, nous dit si peu, et comment ces œuvres que nous sommes portés à dédaigner ont inspiré légitimement à nos pères ces sentiments d*admiration que nous avons peine à nous expliquer à présent.
Il n*est pas bien téméraire de poser eu principe que le beau, dans ses diverses manifestations possibles, dépasse de beaucoup en grandeur, en variété, en fécondité, Tintelligence et Timagination de chaque homme et même de tous les hommes. De quelque côté que nous tournions les regards, nous entrevoyons partout, sur les hauteurs, à Thorizon, les sources des grands spectacles, des grandes idées, des nobles émotions. La nature, dans ses tableaux gracieux ou terribles, prend sans cesse des formes nouvelles qui ravissent le peintre et déjouent tout Tart de son pinceau. La mer de Naples, aux heures de son sommeil, vous plonge dans une rêverie qui
contient des secrets sans nombre, que vous ne pouvez démêler; la vague qui se brise incessamment -contre les falaises mélancoliques de Bretagne, inspire à son tour une tristesse pleine de pensées confuses. Parcourez la terre : à chaque nouvel aspect, vous entendez, dans la solitude des paysages, des voix nouvelles qui murmurent des choses nouvelles aussi.
Car rhomme est fait de telle sorte que le monde extérieur, dans sa pompe^ dans son repos, dans sa tristesse, lui parle du monde moral par ses bruits et par ses images. II peut être longtemps distrait de cette vue^ mais sitôt qu'il y prête son attention, le charme qui le surprend le plonge dans un monde nouveau. Il voit à la fois et la beauté de la nature et la beauté supérieure à la nature, que celle-ci semble annoncer; Chaque trait de ce dessin infini de l'univers semble envelopper, et enveloppe sans doute, un secret qu'on entrevoit et qui se dérobe. Où est l'imagination capable de tout saisir dans cet im^ mense tableau? Un coin de cette toile éclatante suffit à l'activité des esprits les plus actifs et les plus profonds.
L'homme lui-même n'est ni moins varié, ni moins profond que la nature 4 A mesure qu'il s'examine ou qu'il observe ses semblables, il y découvre des régions inconnues. On peut lui dire : « Vous ne savez
de quel esprit vous êtes animé. » Il porte en soi bien plus de richesses qu'il n*en connaît ; le travail lent et assuré de la civilisation les fait éclore tour à tour. Sous le désordre apparent de ses passions, mêlées de ses caprices et de ses soudaines illuminations, on voit que lui aussi est issu de race divine, et on dirait qu'il sait confusément les mystères de l'univers...
Ab mi genus abjove summo.
La science de l'homme est inépuisable comme la science de là nature, et à travers les obscurités de rhistoire, les aventures du genre humain oat la même grandeur mystérieuse que le fond des mers, ou la profondeur des cieux. Si des siècles privilégiés en apparence ont donné des passions primitives de l'homme des images si vives qu'on ne les saurait oublier, le jeu puissant et varié de ces formes premières et fondamentales de l'âme a tant de tours et de détours que l'homme étonne l'homme à chaque siècle par ses transformations soudaines ; il est toujours ancien et toujours nouveau; d'âge en âge les âmes passent par mille métamorphoses sous les nouveaux soleils des nouvelles civilisations. Qui oserait se vanter d'avoir connu le tout de l'homme? Qui peut se flatter de savoir tout ensemble ce qu'il a été et ce qu'il sera ?
Ce n'est pas assez, pour défier toute intelligence,
des aspects toujours nouveaux de la nature prise comme spectacle, nijdece drame toujours en action où rhumanité laisse bien loin derrière elle Molière, Shakespeare, La Bruyère et Racine. Les sciences, proprement dites, découvrent encore, derrière le rideau éclatant de la nature, des avenues infinies qui semblent mener à des mondes nouveaux cachés derrière le monde visible; et ces sciences, dans leurs découvertes sans cesse croissantes, étendent sans mesure le champ de nos connaissances spéculatives, et descendent dans tous les détails de la vie pour la rendre plus sûre, ou plus aisée, ou plus active ; elles touchent aux deux infinis, en rendant pour ainsi dire de plus en plus sensible que Tunivers créé n*a point de bornes, et que le moindre atome a ététravaillé par la sagesse la plus subtile ; et ces sciences qui échappent, il est vrai, dans leurs enchaînements, à l'attention légère de la foule, font cependant pénétrer dans toutes les intelligences je ne sais quelles nouvelles notions du grand mystère du monde. La poésie, cette science émue et populaire, réfléchit cette lumière lointaine; la poésie des siècles savants prend ces teintes qui font reconnaître une eau profonde.
Arrêtons-nous un moment au bord de tous ces magnifiques abîmes, et remarquons dès à présent que l'homme se plaît à se sentir surpassé par tout
cequ*il entrevoit en soi et autour de soi. Il éprouve, à la vue de tout ce qu'il tente d'approfondir, un peu ce que sentait Tite-Live en voyant se dérouler dans sa pensée les annales du peuple romain : « Je me » compare, disait-il, à un homme qui s*avance du » rivage vers la haute mer ; je sens mes pieds qui se » dérobent sous des flots de plus en plus profonds. » Partout, devant nous et autour de nous, est cet Océan sans bornes. La pensée ne saisit le bout de rien, pas plus du fini que de Tinfini; elle ne sait pas bien ce que lui dit la nature dans ses pompes, mais elle y soupçonne avec joie ce qui lui échappe; elle est saisie à la vue du jeu terrible des passions, trouvant avec une joie bizarre Thomme, dans qui elle habite pourtant, un hôte étrange et mystérieux ; elle se confond quand elle fait un pas dans ces routes des sciences dont on ne voit point Thorizon, et son plaisir de savoir est bien moins vif encore que cet autre plaisir qui l'accompagne, de voir les champs de Tinconnu devant elle. Ces méthodes puissantes des sciences qui n'ont encore rien atteint de ce que promet leur force, Tesprit de Thomme les regarde avec une terreur mêlée de volupté, comme des chevaux divins écumants à l'entrée de Tinfini.
Ce que nous savons ne nous sert qu'à contemple!* ce que nous ignorons, et le beau^ à le définir profondément, est une brillante image de l'iti-
connu. L'homme que nous décrit la psychologie des philosophes se retrouve encore ici, comme pour vérifier Texactitude de la science. Chaque trait du fini révèle un infini.
Poursuivons maintenant pour montrer encore, sans pouvoir en épuiser le dénombrement, les sources variées du beau et la diversité des combinaisons qui mènent Tesprit dans la région habitée par ces songes plus beaux que ce que nous voyons.
Non seulement la nature, les passions deThomme, les profondeurs des sciences, excitent directement et diversement Timagination et la poussent à la recherche de l'idéal, mais la vue des images de cet idéal, réalisées par les arts, comme la musique et la peinture, ou par la poésie, suscite dans les âmes d*autres imagés de ce même idéal ; la musique de Mozart guidait les pinceaux de l^auteur de Corinne quand elle peignait Tltalie, et les airs de Don Juan^ cette harmonie si éloignée en apparence de tout rapport avec le sujet qui l'occupait, lui faisaient revoir, par leurs côtés les plus poétiques, les rives du Tibre et la campagôe de Rome. Des sons évoquent des images pour le poète; à leur tour, les images du poète, sans liaison apparente, donnent tout à coup au musicien les motifs les plus brillants de sa composition* Ce sont là comme les échos du monde
idéal produits sans lois connues ou plutôt par des lois inconnues.
Ce n'est pas tout encore. Si Thistoire du passé est incomplète, si ses tableaux nnanquent de tous ces détails vrais, de ces traits caractéristiques que le temps emporte, tel est pourtant le tour de l'imagination que ce lointain des âges écoulés l'éveille et l'anime. Par une pente singulière mais invincible, nous mettons volontiers dans ces champs devenus déserts toutes les formes de l'idéal que nous pour-suivons sans cesse. Nous achevons ces esquisses de l'homme que nous entrevoyons dans la nuit du passé ; le génie s'élève à l'idéal, parce que le génie a besoin toujours d'un premier mot de la réalité pour s'élever aux conceptions supérieures ; le passé, avec ses obscurités, lui est un heureux prétexte. C'est ainsi qu'un âge d'or est placé au fond de l'horizon historique, que les vieilles et turbulentes ré^ publiques de l'antiquité ont pris dans la poésie les formes paisibles et majestueuses d'une sagesse surhumaine, et que le moyen âge, retravaillé par l'esprit des temps nouveaux, s'est métamorphosé parfois en images charmantes de la grâce, de la force loyale, de la rêverie savante et profonde. Bossuet voit dans l'Egypte muette un peuple de sages; la magnificence colossale de ses ruines, quelque récit confus des historiens sur le gouvernement de cette
nation lui suffisent pour évoquer dans la gravité féconde de son imagination une race d'hommes que la terre n*a jamais connue, sans égale et sans modèle pour la gravité, le sérieux, la profondeur des vues et rénergie du sentiment religieux. Le Tasse, du sein de la Renaissance, contemple la barbarie du onzième siècle, et ce bruit de chevaux qu'il entend, ces pavillons qu'il voit flotter, ces cris de guerre confus qui viennent des bords du Jourdain, cette trompette guerrière qu'on entend du côté de l'Orient, cela suffit pour lui faire rêver Glorinde, Renaud, Armide, Tancrède, Herminie. Les débris du passé deviennent féconds, et l'on y voit s'élever, sur les ailes de l'imagination^ une race nouvelle fille de l'idéal et du passé,
De Tantique Jacob, jeune postérité,
et chaque génération littéraire va chercher des inspirations nouvelles dans ces obscurités de l'histoire dont le lableau change sans cesse, et suivant la distance, et selon le point de vue d'où on le regarde.
Enfin, chaque siècle, à son tour^ tire des beautés nouvelles de l'imitation de ses devanciers, qui semblerait ne devoir produire que des copies de plus en plus pâles des génies disparus, comme les familles des hommes se perpétuent sous des traits toujours nouveaux. Les grands esprits du siècle de Louis XIV,
modifiés par Tétude de Tantiquité grecque, créent de nouvelles figures de réternelle beauté, qui ne sont tout à fait ni Tantiquité grecque, ni le pur esprit de la France du dix-septième siècle. C'est la Grèce et le génie français qui s'unissent, et de là sortent des familles nouvelles, nobles, élégantes, animées de sentiments vifs et profonds, ayant Tardeur des passions du Sud et la retenue des enfants du Nord. C'est ainsi que dans quelque ile de Tarchipel des Cyclades, le voyageur français rencontre un compatriote qui a épousé quelque jeune Grecque ; les enfants ont les traits des deux races mêlés dans une heureuse harmonie. Chaque temps s'est attaché particulièrement à la littérature ou d'un autre temps ou d'une autre nation, et chaque fois^ de cette contemplation sont sorties des productions originales, qui manifestent de nouveaux et brillants côtés de rinépuisable vérité. Il semble que les livres aient la même fécondité que les générations des hommes. II est même à remarquer qu'il est une classe d'esprits d'élite, qui n'ont pas besoin de regarder aux choses réelles pour s'élever à l'idéal. On s'est fort raillé de ceux qui n'ont vu les forêts que dans l'Eden de Milton, les splendeurs des cieux que dans le paradis du Dante, les orages que dans Virgile, et, bien que cette fréquentation exclusive des peintres fasse trop négliger la vue directe des choses dignes d'être pein-
tes, il est vrai pourtant que cette vie passée dans le pur domaine de Tart donne aussi des inspirations qui sont d'une poésie vraie. Un esprit juste, s'il est aidé par une imagination vive, entend le vent courir sous les bois de TEden de Milton comme sous le dôme des forêts réelles, parce que le vrai beau contient le réel, comme la réalité recèle en elle les semences du beau.
Résumé de ce qui précède. — Impuissance de l'homme d'embrasser à la fois toutes les formes du beau. — Les générations se les partagent. — Môme sujet. Explication. — Le génie de rhomme exclusif.
Nous avons essayé de montrera combien de sources diverses se renouvellent sans cesse les littératures. Tout, dans ce vaste monde qui nous environne, excite Timagination, lui suggère Tidée du parfait, et lui fournit de nouvelles couleurs pour essayer d'en donner quelque nouvelle image : la nature par son sourire éternel et changeant ; les sciences dans ce progrès qui va vers l'inconnu et de l'inconnu à Tinfini, Tâme de Tbomme agitée sans cesse de nouveaux mouvements par une force mystérieuse qui le pousse il ne sait où ; ces arts qui par un trait, par un son, font voir des mondes nouveaux; ces bruits inspirateurs qui sortent de la tombe des nations qui ne sont plua et qui en disent plus que ces nations n*en ont dit dans toute la force de leur vie sur la terre ;
ces traditions mêlées de Tidéal reproduisant sans épuisement des formes nouvelles et inattendues, tout cela apportant avec le cours des âges de nouvelles manières de voir, de sentir, de réaliser la beauté. Où est l'esprit de Thomme capable de concevoir, d'éprouver à la fois, d'embrasser d'une seule vue toute cette richesse de sentiments et d'impressions? On peut bien écrire une histoire des arts ou de la littérature, mais nul homme, nulle génération n'est assez forte, n'a pour ainsi dire une assez vaste sensibilité, une imagination assez comprébensive pour jouir en détail de cet immense spectacle.
11 faut bien s'y résoudre, chaque génération ne voit qu'un côté du beau. Il faut que ce vaste empire soit partagé dans le temps ; voyons à quelles conditions et sous quelles réserves.
L'homme est fini, qu'est-il besoin de le répéter ? Il oublie ce qu'il savait pour apprendre ce qu'il ignorait encore ; une vive impression en oblitère une autre ; il est curieux et oublieux. Quand le soleil renaît, il ne sait plus s'il a traversé des jours tristes; il est tout entier au moment présent; le tour d'imagination qui le domine teint tout ce qui l'environne de ses couleurs ; il tombe aisément sous le joug de l'habitude, de l'habitude d'esprit comme de l'habitude dans les détails de l'existence ; il a peine à comprendre ceux qui vivent le plus près de lui, dès qu'ils
n'ont ni ses goûts, ni les passions qui le dominent ; les ouvrages d'imagination qu'il préfère, disons mieux, les seuls qu'il entende, sont ceux qui abondent dans son sens^ qui lui redoublent ses propres impressions par la magie du talent; il n'a pas même toujours besoin du talent dans ce genre ; il recherche surtout, avant tout, son image, la peinture de ses mœurs, nouvelles raisons de croire ce qu'il croit, d'aimer ce qu'il aime. Regardez-le attentivement alors qu'un peu d'ennui le porte à se dépayser ; son plaisir alors est de chercher des contrastes dans les coutumes étrangères, parce que ces différences lui font sentir plus vivement le tour particulier de ses propres goûts. Un Français jouit en Angleterre de tout ce qui n'est pas la civilisation particulière de son pays ; il note ces différences avec un sourire un peu moqueur, sans songer à entrer dans l'ordre d'idées auquel correspondent ces différences.
Quelquefois le contraire arrive : le Français se fait anglomane, par un autre effet de sa faiblesse ; il lui faut être tout un ou tout autre ; il n'est pas capable de tenir ensemble tant de diversités. C'est peut-être pour cela que les gens qu'on nomme sensés et modérés, qui comprennent un peu toutes choses, choisissent partout ce qu'ils croient bon et rejettent ce qu'ils croient mauvais, sont froids, souvent sans grande vivacité d'imagination, sans grand esprit
d'entreprise. On dirait que le foyer de Tâme humaine est étroit, que trop d'aliments étouffent la flamme, et qu'un courant rapide, dans un seul sens, peut seul entretenir son énergie. L'âme de l'homme est comme la fille de Cérès qu'Ovide nous montre les mains remplies de fleurs qu'elle cueille en folâtrant sur le penchant des monts de Sicile ; quand de nouvelles fleurs l'attirent, la jeune déesi^ jette le bouquet qu'elle a dans les mains.
Les changements dans l'histoire d'un peuple amènent de nouvelles faces du beau à contempler. — Effet des lieux pour changer les images et les formes du beau. Exemples : jrÉcosse, l'Italie méridionale.
Cette disposition exclusive, qui a ses racines dans la nature môme et qui semble bien d'accord avec le plan de la Providence, chaque peuple, et, dans chaque peuple, chaque génération, la montre dans le cours de rhistoire. Toujours sous l'effort inévitable et continu du temps, quelquefois par des secousses soudaines, les coutumes, les mœurs, les préjugés, les religions, les croyances changent; les langues s'altèrent ; les connaissances s'étendent ou s'effacent, et, suivant ces vicissitudes, les hommes tournent leur intelligence et leur imagination vers un certain point de l'horizon intellectuel, et nous avons vu précédemment avec quelle infinie variété les semences du beau sont prodiguées. Elles dorment longtemps dans leur immobile énergie jusqu'au jour
marqué pour leur développement, et sans doute rheure dé chaque développement est marquée d'avance ; sans doute il est résolu d'en haut que Thumanité verra tour à tour toutes les faces du vrai et du beau. Nous dirons bientôt comment cette succession élève sans cesse Thomme à un degré supérieur, et nous espérons montrer que les descendants, pour oublier ce qu'ont à bon droit admiré leurs pères, n'en gardent pas moins quelque chose qui agit encore, quand il est oublié.
Mais que chaque génération ait un tour d'imagination qui ne la rend attentive qu'à un ordre de beautés, tout le passé est là pour le dire. Le temps conduit progressivement les hommes en face de spectacles nouveaux, il leur donne des pensées que n'ont point eues leurs pères, il travaille les langues pour en faire des instruments propres à exprimer ce qui n a point encore été pensé. Les lieux, les climats, diffèrent aussi, et ces lieux, ces climats, disent d'autres choses à Tintelligence, la préparent à concevoir d'autres choses. Les montagnes d'Ecosse éclairées d'une lumière sobre et triste disposent l'esprit des poètes des lacs à des pensées graves. Quand le soleil se lève sur les eaux duLomondy il appelle l'homme aux plaisirs d'une vie retirée et méditative, à la contemplation d'un Dieu qui se montre dans les bois rougis par l'automne. On y rêve à une sagesse bien*
veillante, profonde comme les eaux de ces lacs, qui inspire le goût du silence des passions, les vertus de famille, dans ce cadre charmant d*un horizon limité. Le Tasse, au contraire, errant sur les rochers de Sorrente, à la vue d'une lumière éblouissante, d'une mer transparente où nagent les îles du golfe, rêve les nobles passions de la guerre ; il voit le sourire d'Armide, il entend le hennissement du cheval de bataille, il entend le soupir de Glorinde sous la cuirasse de la guerrière. La fascination de cette nature ardente de Tltalie méridionale montre un idéal couronné de feu, et la passion met sur la voie d'autres secrets que ceux révélés par la paisible nature de rÉcosse. Le pêcheur qui parcourt la baie de Naples sait d'où viennent ces chants du Tasse ; il a en lui une même source d'émotions confuses qui le met en rapport avec le poète de Ferrare. L'Écossais qui a ouï si souvent les voix mélancoliques du vent dans ses montagnes, répète comme un écho de ses impressions personnelles les vers de Scott sur la fuite des années.
Effets des religions pour varier les formes du beau. — Exemple : Eschyle. "— Temps de Sophocle, etc. — Lucrèce. — Port-^ RoyaL — Saint Bernard. — Rousseau. — Chateaubriand.
Mais chaque pays, dans le cadre fixe de son climat et de ses horizons, subit des changements qui pous'^ éent les esprits et les imaginations dans d'autres voies. Les religions, images mobiles du monde invisible, s'emparent des cœurs, amènent des explica» lions particulières de tout ce qui est, reflètent leurs teintes bizarres ou mystérieuses sur les plaisirs et sur les peines de la vie, sur les berceaux comme sur les tombeaux; elles inquiètent ou règlent lés désirs et les passions ; elles animent ou décolorent la nature visible. Ces religions ont leurs jours de domination, leurs déclins, leurs retours; elles partagent encore Témpire quand elles vont le perdre; elles se transforment et se conforment à Tesprit des temps pour garder quelque domination. Ces révolutions plus ou
moins sensibles détournent successivement les intelligences vers d*autres contemplations. Les ombres colossales des divinités du vieux monde pèsent sur les drames d'Eschyle; des rites étranges, des traditions ténébreuses forment comme un cercle magique autour de la scène oi!i s*agitent les passions humaines. Le poète, à côté de son Prométhée sur les sommets du Caucase, regarde bien plus les fantômes de Tancien culte que le monde réel où il a placé sa légende tragique. Les cris menaçants des oracles retentissent bien plus dans ses vers que les orages de la montagne, et les plaintes confuses et gracieuses des Océanides le rendent insensible à la voix des mers. Quand s'affaiblit l'empire de ces dogmes, quand ces dogmes sont, pour ainsi dire, civilisés par la témérité de l'esprit grec, le brouillard tout plein de divinités menaçantes se dissipe; l'homme regarde l'homme et la nature; il la peint et l'embellit à la fois, et, du sommet de toutes les collines couronnées de temples, des dieux faciles excitent Thomme à se développer librement au brillant soleil. C'est le temps où l'humanité, sérieuse et gracieuse à la fois, reproduit sous mille et mille formes les images les plus sereines de la beauté; mais, comme dans les songes de la jeunesse, il y manquera cette ombre de tristesse que donnera aux artistes d'un autre âge une Vue plus profonde des secrets de la vie.
Et pour ne prendre qu'un des effets des religions sur la direction des idées et le tour d'imagination, remarquons que, par une loi à peu près constante, vous voyez dans la littérature pâlir ou se colorer le monde extérieur, suivant que les dogmes s'imposent plus ou moins sévèrement aux hommes. On dirait que la nature se cache à Taspect des dieux qu'elle ne connaît point. Elle s'épanouit et rayonne dans les chants de Lucrèce qui a secoué le joug de la théologie romaine ; elle n'est qu'une ombre sans couleurs pour les solitaires de Port-Royal élevés pourtant dans l'étude de la riante antiquité de la Grèce. Mais la majesté du Dieu qui règne sur les cœurs abolit pour eux les splendeurs du monde créé. Les bois sont muets autour d'eux, comme quand le tonnerre lointain fait taire les oiseaux sous la feuillée. Le temps est proche cependant où le dogme s'affaiblissant laissera l'homme attentif aux merveilles parmi lesquelles il vit. Dans un siècle incrédule, Rousseau ,voit enfin la beauté de ces monts, de ces eaux que saint Bernard avait regardées d'un œil méprisant, et M. de Chateaubriand semble avoir gardé quelque chose du scepticisme de son temps quand, pour ramener les hommes au Dieu qu'ils avaient quitté, il replace les autels des chrétiens au milieu des pompes de la nature.
Effets des traditions d'un peuple sur les formes du beau. — Shakespeare et autres. — Lord Byron et autres. — Traditions orientales.
Il n'entre pas dans mon plan d*épuiser toutes les formes sous lesquelles les religions, au temps de leur puissance ou de leur décadence, modifient les pensées et les sentiments d'une nation. J'en ai dit assez pour montrer, par quelques exemples, quelgenre d'action elles exercent, et comment les révolutions ou les simples altérations de croyances religieuses font voir l'univers et les choses humaines sous un jour nouveau. Achevons la revue de ces forces variables qui poussent les générations à fixer les yeux de préférence sur tel ou tel point du vaste horizon qui se déroule devant elles.
Gomme les religions proprement dites, mais avec moins de force, il est vrai, les traditions d'un peuple modifient son imagination. Dès le berceau, l'homme
du nord entend des récits merveilleux qui le font croire à l'invisible. Son esprit erre volontiers dans ces ombres qui s'élèvent autour de Tempire de la mort. VHamlet de Shakespeare est plein de cette terreur qui a peuplé l'inconnu de fantômes. Les races portées à ces sortes de superstitions ne sont pas disposées à détourner leurs regards du côté sinistre de la nature. Us le contemplent au contraire avec un mélange de fermeté et d'émotion, dont on dirait qu'ils veulent percer le nuage qui nous voile l'autre vie, tandis que l'homme du midi écarte ces sombres visions par un instinct composé de crainte et de dédain. Chez les Anglais, chez les Écossais, les écrivains de génie ont puisé dans ces habitudes d*esprit un penchant à regarder en face ces énigmes de la mort, ces secrets de la tombe ; à nous conduire dans ces lieux funèbres pour y sonder ces abîmes d'épouvante aussi profonds que les cieux d'où descendent la lumière et la vie. Des contes de nourrice ont donné à lord Byron le premier mot de son Manfred. Mais le Dante, ce terrible peintre des morts, n'avait pourtant rien de ce qui fait comprendre, de ce qui prépare à peindre cet autre monde auquel nous croyons, vaste, triste, silencieux, mais éclairé pourtant d'une lueur mélancolique comme l'idée même de la mort, cette seconde vie, plus triste, où l'instinct cherche ceux que nous avons perdus. J4-
mais le poète florentin n*a cru voir des fantômes autour de sa couche, sous son toit de Fiesole; le jour d'Italie est trop vif, ses nuits trop brillantes pour ces apparitions ; aussi ses morts ont-ils Ténergie de la vie; ce sont des suppliciés, des pénitents ou des saints, mais non des morts. Shakespeare, Walter Scott, Byron parlent des morts avec une imagination plus naturelle, si Ton peut dire ainsi. En les lisant, les hommes de leur sang croient entendre parfois les bruils incertains et solennels qui sortent, au tomber de la nuit, du cimetière voisin de Té* glise.
Au contraire, les traditions deTOrient, la croyance à la magie, Tidée de pouvoirs actifs et surnaturels dans les génies, ont fait naître un autre merveilleux qui répond aussi à Tun des côtés de la nature humaine. L'imagination des Orientaux s'est tournée par là à la peinture de tout ce que l'esprit peut rêver de pompe, d'éclat, de bonheur terrestre, et les Mille et une nuits, que les Arabes se racontent dans leurs courses vagabondes, ont prolongé même sur notre Occident quelques rayons de cette lumière fantastique qui est peut-être pour quelque chose dans les splendeurs de notre luxe; poésie brillante et aride d'oîi sortent les mirages d'un paradis terrestre ; roman des âmes où le sentiment moral ne règne pas encore, ou a cessé de régner.
Effets des institutions politiques sur les formes du beau. — Tacite. — Tite-Live. — Même sujet. Les agitations du moyen âge. — La Réformo.
EsUl nécessaire de s'arrêter longtemps à montrer rinfluencedes institutions politiques sur le goût, sur la direction du talent, sur le nouvel aspect que prennent toutes choses, et ce qui est ici-bas sur la terre^ et aussi ce qui est là-haut dans les cieux, selon les degrés de force, de durée, de liberté, d'élévation des gouvernements ? Sauf quelques époques, dont la servilité exploite avec un grossier empressement le souvenir, le jour ne diffère pas plus de la nuit que ne diffèrent les intelligences sous les gouvernements libres et sous les dominations absolues.
Quand Thistoire ne le dirait pas, le simple bon sens Teût deviné ; et il serait en effet singulier que, sous le regard vigilant de Tibère, les hommes se sentissent la même allégresse d'esprit qu'aux jeux
Olympiques dans le temps de Sophocle ou de Platon. Le premier dominateur des Romains a donné son nom à un grand siècle de littérature; mais les génies qui lui font cortège dans la postérité avaient connu des temps où Ton osait tout penser el tout dire. Ces âmes assouplies mêlaient à la flatterie Télan et le libre langage de leur jeunesse. Le règne d*Auguste ressemble au soir des derniers jours d*été ; les moissons rentraient qui avaient mûri sous Tardeur des beaux jours, mais l'hiver allait bientôt venir. D^ailleurs, nous ne voulons constater ici qu'un changement dans les esprits correspondant aux révolutions politiques, et ce point ne saurait être nié. Mais la pensée tire parti de tout, et la tyrannie même donne un aliment à Tintelligence. Il a fallu la bassesse du sénat romain et la folie ou la cruauté des tyrans de Rome pour inspirer à Tacite cette mélancolie profonde et altière à la vue des choses humaines, cette imagination d'une tristesse et d'un éclat sans pareil, cette pénétration maladive qui va surprendre les pensées criminelles dans les replis leë plus cachés de l'âme. Avant lui, les historiens ont une sorte de sérénité et de candeur confiante. Ils ont vu des violences, des massacres, des tyrannies passagères, mais ils semblent croire que le bien domine dans le monde. A Tacite commence cette vue partielle, mais vraie et profonde, du côté pervers de l'humanité.
Dans le silence mortel des gouvernements absolus, il écoute le travail secret du ver qui ronge les cœurs, et sa pensée comprimée prend une force nouvelle. Sans doute les âmes énergiques, les esprits cultivés de ces sombres époques sentaient bien autrement la puissance un peu tendue du langage de Tacite que Texpansion libre et fleurie des Décades. Il fallait à des cœurs que gonflaient la haine contre un pouvoir insolent, que serrait la crainte d'un pouvoir inhumain, une langue propre à rentretien de conspirateurs à la fois méprisants et craintifs. La phrase de Tacite paraît parfois avoir été murmurée tout bas, dans la nuit, dans les jardins d'un sénateur qu*indigne sourdement le joug de ses maîtres, et chaque fois que des gouvernements oppresseurs succèdent à la liberté, le goût du public d'élite revient à Tacite malgré toutes les objections des puristes. En fait de style et d'imagination, partout la marque de l'état politique est sur les littératures ; c'est même un lieu commun de le dire. Partout cet état agit sur le goût et sur la direction des pensées. Le moyen âge réfléchit sur les arts et sur les lettres la confusion tyrannique de son organisation. Avec la Réforme les hommes s'accoutument à remonter en tout genre à la source des traditions ; bientôt ils s'accoutumeront à se demander si cette source est la
vérité. Dans les mouvements violents de la politique
du xvi* siècle, les liens des esprits entre eux se rompent, les voiles se déchirent. On en vient à n'écouter plus que la voix de sa propre raison. C'est alors que s'ouvre Tère du bon sens public, je veux dire cette collection de vérités claires et pratiques qu'il ne sera plus un jour loisible à personne de méconnaître, sous peine de fanatisme ou de déraison. On dirait que rétat de guerre universelle a ramené Tétat de nature. Le joug des conventions est écarté peu à peu. On doute hardiment, et souvent, pour prix de ce doute, on découvre des vérités nouvelles ou du moins de meilleures preuves des vérités anciennes. Au-dessus des armées de TEurope qui se députent la terre, les intelligences se disputent, dans des combats aussi terribles, le monde des esprits. Dans une vie de périls le soldat s'affranchit de bien des craintes. Tout ce qui vient après les époques de ce grand tumulte en gardera quelque chose. Nous gravissons lentement, mais sûrement, des hauteurs d'où jamais encore on n'avait regardé les croyances, les institutions, tout ce qui est sujet de contemplation ou de raisonnement. Cet esprit de hardiesse est contenu par Louis XIV, mais où n'ira-t-il pas après lui ? Je ne marquerai point toutes les phases de ces révolutions d'idées. Il me suffît que personne nemeconteste que la vie morale et intellectuelle change avec la vie politique. « Dis-moi qui te gouverne et je te
dirai qui tu es » est applicable dans une certaine me« sureaux idées d'une nation sur tous les sujets. N*a-t-on pas vu de nos jours, et dans moins de cinquante ans, un peuple qui suivait la pente de ses destinées politiques poursuivre avec passion tous les grands objets de la pensée humaine, ou descendre enfin jusqu'à n'avoir d'attention et d'entraînement que pour les plus vulgaires intérêts de l'existence matérielle? Itegis ad exemplar totus componitur or bis.
yiii
Effets des langues et de leurs révolutions sur les formes du beau. — Remarques sur rarchaîsme en littérature. — Remarques sur la supériorité de ridiomo contemporain pour traduire ses impressions et par là peindre le beau. — La langue contemporaine unie aux souvenirs d'enfance et de jeunesse.
Nous venons de décrire les principales causes, les principales forces qui, modifiant les peuples, forment le caractère particulier de leur génie, changent, dans leur succession et leur mobilité, ce génie» lui donnent tour à tour de nouvelles directions, et portent les pensées d'une race tantôt vers un côté, tantôt vers un autre côté de ce vaste spectacle étalé sous les yeux des nations et d*où viennent les idées du beau et du vrai.
Reste à voir Tinfluence qu'a la langue de chaque peuple dans cette direction des idées, dans ces modifications ou ces alternatives du goût. Sans nous enfoncer dans les questions d'origine, on admettra sans doute que chaque langue destinée à rendre les
manières de penser d^un peuple, formée, travaillée par lui pour cet usage, a pourtant un certain ensemble de procédés primitifs, un génie particulier enfin, qui guide la pensée, tout en la servant. C'est ce qui Jait dire à tout le monde que certains idiomes sont plus propres que d'autres à exprimer tel ou tel ordre de sentiments ou d'idées. Par exemple, on accorde sans difficulté que l'explosion de la joie, l'éclat d'une fête, les chants de triomphe trouvent dans l'italien un interprète plus abondant que tout autre en mots, en tours, en sons, en cadences appropriés à de tels sujets. La clarté, la précision du français dans tous les genres est universellement reconnue. Une certaine force à peindre les impressions mélancoliques ou les nuances délicates des affections se discerne aisément dans l'esprit de la langue anglaise. Toute langue, en effet, n'est-elle pas un appareil d'instruments, d'artifices plus particulièrement adaptés à certains ordres d'idées et de sentiments ? Cela est si vrai que dans chaque littérature originale il est des mots, des tours, des images, des combinaisons de sons qui rendent avec bonheur ces nuances infinies, profondes, vives, de pensées qu'un étranger croit entrevoir encore, mais que nous ne saurions traduire. Aussi dit-on couramment qu'une bonne traduction est impossible, ce qui signifie que chaque nation a des aptitudes particulières à conce-
voir et à rendre une face particulière des choses. Or, ce qui est vrai de chaque nation par rapport aux autres, est également vrai des divers âges de cette nation les uns par rapport aux autres. Car la
langue se transforme d'âge en âge, et cette révolution esta la fois cause et effet des modifications de la pensée. Qui n'a remarqué que si les mots et les tours obéissent à l'idée, les mots et les tours agissent réciproquement et dans quelque mesure sur la pensée ? Je crois en voir des signes certains dans la littérature allemande, par exemple. Là, souvent, la richesse de Tidiome, la variété un peu confuse de son vocabulaire, sa phrase à détours compliqués suggère de page en page à l'écrivain plus que n'en demande l'expression rigoureusement exacte de sa pensée première. Cette pensée est portée comme sur des vagues qui infléchissent sa direction. II semble que les mots attirés par une certaine affinité accourent sans être appelés et font par le mirage de leurs couleurs dévier l'esprit de l'auteur. C'est dans un sens analogue qu'on a dit que la rime suggérait des idées. Le faste naturel de la langue espagnole ne rend-il pas plus altière encore la pensée altière du Castillan ? Le son des mots, agissant comme la trompette sur le cavalier, lui redouble le sentiment qu'il a de lui-même. La période savante et pompeuse de l'école de Rousseau a été amenée sans doute par
quelque emphase dans les sentiments; mais elle a augmenté cette emphase en accoutumant T oreille à ces belles formes, à ces formes trop belles qui prétendent enfermer dans les mêmes nœuds le raisonnement et rémotion. Et, sans plus multiplier les exemples, reconnaissons qu'en général^ la langue d'une nation à une époque donnée est telle parce que l'état des esprits Ta formée ainsi, mais que ces changements dans le style préparent aussi à la pensée un cours particulier, de môme que les eaux d'un ruiss^eau suivent dans le lit qu'elles se sont creusé la pente qui les précipite. L'homme est tellement asservi à tout ce qui l'environne qu'il pense plus naturellement ce qu'il peut rendre avec plus de facilité. La langue est donc aussi une des causes qui modifient le goût et l'intelligence. Or, on ne pense vraiment et tout de bon que dans sa propre langue. Ces paroles entendues dësla première enfance, ces phrases qui ont traduit nos premières impressions, nos premiers sentiments, qui sont teintes de toutes les couleurs de notre histoire intérieure, qui sont les seules qui soient notre image, et dont nous sommes les images à notre tour, je dirais volontiers qu'elles nous comprennent comme nous les comprenons. Aussi ne cherchez point à rendre vos sentiments sous d'autres formes, celles-ci vous trahiraient. Elles ne viennent pas et ne sauraient venir du foyer du talent qui est
au fond de vous-même et mille part ailleurs. Un archaïsme savant peut flatter un moment des oreilles fatiguées. Mais que nous sont ces formes du dixseptième siècle, si Ton veut, tout dix-septième siècle qu'il est, à nous, enfants du dix-neuvième siècle? Une langue nouvelle s'est formée, à l'image de tous les faits, de tous les sentiments nouveaux qui nous ont faits autres que les hommes du dix-septième siècle. Tout ce qu'il y a de vrai et de profond en nous a ses reflets dans cette langue nouvelle, bonne ou mauvaise. Vous me parlez la langue de Port- Royal; j'en peux être très agréablement surpris un instant, mais, tandis que vous me parlez, je ne vois que les ombres vagues de Port-Royal ; vous ne me ramenez ni à moi-même, ni à ce que j'ai connu et aimé; et vous savez bien cependant qu'on n'agit, qu'on n'émeut qu'en allant remuer les étincelles de ce foyer intérieur qui est moi-même.
Je n'ai pas les souvenirs de madame de Longueville; je ne suis point M. Lemaistre au fond de sa cellule; la mère Angélique ne m'a point parlé dans mon enfance. Il manque au langage que vous me parlez, les deux cents années durant lesquelles le monde a changé de face en bien ou en mal, il n'importe encore, et cette histoire est dans la langue comme elle est en moi, qui suis un peu aussi le résultat de l'histoire. Il n'y a, je le répète, rien de puis-
sant et d'original, surtout dans le style, qui n'ait sa racine au fond des impressions personnelles ; et vous ne penserez, je ne penserai rien de vif, de pénétrant, de coloré, qu'avec les mots et les tours tout imprégnés déjà de ce qui m'a ému, de ce qui vous a ému dans cette vie. Il suffit, pour s'assurer de tout cela, d'écouter les gens qui parlent avec facilité une langue étrangère ; je ne sais quoi de terne et de fade surnage sur la correction ennuyeuse de leur discours; ce qu'ils disent ne me rappelle que le triste aspect delà grammaire et du dictionnaire où ils ont puisé ; chaque mot ne dit pas, comme dans la^langue natale :
Ma sœur, to souvient-il encore ?
Ces paroles d'un chant mélancolique peignent bien l'effet du talent sur l'âme. Le talent lui fait voir avec clarté ce qu'elle n'a fait que rêver confusément dès son entrée dans la vie : « Te souvient-il de l'aspect » des campagnes dans leur parure d'été aux premiers » jours de ta jeunesse, de ces lointains où tes regards » se perdaient en des rêves plus beaux encore que » tout ce que tu voyais? Te souvient-il de ces pre- » mières affections dont le reflet vif et pur se » répandait sur tous les objets? Te souvient-il du » premier éveil de tes pensées dans ces espaces sans » bornes que semblait t'ouvrir l'étude? Te souvient- )) il de c^s tristesses qui passaient comme de beau}^
» nuages sur la sérénité de tes jeunes années ? » Et, en effet, la plus puissante magie du talent est de re* muer en nous les souvenirs des premiers temps de Texistence, parce que l'homme est là tout entier avec la force de ses instincts primitifs et de ses sentiments naturels. Observez-vous bien quand une lecture vous émeut, et vous surprendrez un retour vers ce temps oii le monde vous semblait plus jeune et plus vaste, sans doute parce que rien n*avait troublé la limpidité du miroir. Est-ce donc dans une langue étrangère ou dans un jargon mêlé d'archaïsme que vous évoquerez ce passé? Le romancier Gooper nous peint une jeune Anglaise enlevée très jeune aux habitations ; elle a épousé un chef de sauvages ; elle vit heureuse quelques années, errantpaisiblementdansles solitudes, parlant la langue de sa nouvelle famille ; mais quand la mort la surprend, elle ne murmure plus à ses derniers moments que les adieux et les prières de sa langue natale.
Résumé de ce qui précède. Qu^on voit maintenant les difficultés de comprendre les formes du beau sous d'autres temps et en d'autres lieux. — Application de ces principes à YHéloïse. — Remarques sur le dix-huitième siècle. — UHéloïse à Timage d'une partie du dix-huitième siècle. — Le dix-neuvième siècle d'aujourd'hui ne saurait comprendre les sentiments qui animent YHéloïse* — Autre exemple : dix-septième siècle, la Princesse de Clèves.
Dans cet examen trop long peut-être et qui pourra paraître minutieux, on a vu tout ensemble et la variété des sources du beau, et les limites de Tesprit de rhomme, incapable d*en saisir le tout magnifique, et les mobiles qui, suivant les temps, rendent les nations exclusivement attentives à une seule page du livre ouvert devant leur esprit, et enfin tout le cortège changeant d'associations secrètes qui, dans un temps, chez un peuple, comme chez un individu, servent à lui donner Tidée du beau, et s'unissent invinciblement à cette idée.
Faudra-t-il encore s'étonner que les ouvrages de l'esprit pâlissent avec le temps, que nous entendions
mal les œuvres de nos devanciers en ce monde ? Ne faudra -t-il pas plutôt chercher, et nous le ferons tout à rheure, pourquoi certains ouvrages passent de race en race, de générations en générations, sans épuiser l'admiration ? La mobilité du goût, en littérature, ne s*explique-t-elle pas assez, puisque Thomme est mo> bile comme l'histoire elle-même? Demanderez-vous encore pourquoi VHélohe^ après avoir ému tout le dix-huitième siècle, dit si peu à la jeunesse de nos jours?
Mettons à part dans ce roman, tant lu et relu autrefois, les beautés d'un ordre général, auquel nul esprit exercé ne saurait, même de nos jours, refuser au moins une froide admiration. Pour que le livre de J.-J. Rousseau troublât la génération d'aujourd'hui, ne faudrait-il pas qu'elle y trouvât un écho de ses désirs, de ses chimères? Que nous en sommes loin, en bien comme en mal ! Il n'est certes pas de mon sujet de mettre aux prises un temps avec un autre temps. Je crois à un progrès certain; j'expliquerai bientôt dans quelle mesure j'y crois, quoique assurément il fût fort permis d'en douter par instants. Mais enfin, pour le dire en passant, si le dixhuitième siècle avait des vices que nous n'avons pas, il avait bien aussi quelques vertus que nous n'avons plus. Il a été corrompu dans ses mœurs, frivole, déclamateur, profane, superbe, méprisant du passé
avec excès, sans frein, sans respect,*sans prévoyance. En est-ce assez, et a-t-on à lui faire quelque reproche que j'oublie? j'y souscris d'avance; mais je ne souffrirai pas aussi qu'on me conteste qu'il a été sincèrement animé d'une généreuse inquiétude sur le sort des hommes, de tous les hommes ; qu'il a voulu sincèrement la justice et la miséricorde en ce monde; qu'il a énergiquement voulu que la charité (je me sers à dessein de ce mot), que la charité pénétrât dans des relations entre les hommes où elle était obstinément méconnue. Il a eu une pitié romanesque si Ton veut, mais profonde, pour tout ce qui souffrait. Il a fait plus ; il a remis en honneur les sentiments naturels, les liens de famille; il a mis, et je l'en loue aussi, les affections passionnées au-dessus des préjugés et surtout au-dessus du calcul des intérêts; il a parlé, dit-on, avec une exagération ridicule de la nature ; qu'on l'en raille si l'on veut, mais, par là, il a ramené les hommes à écouter plus souvent la voix des sentiments naturels étouffée par la voix des conventions sociales. On accorde qu'il l'a poussé trop loin* Voulez vous soutenir que la nature n'est rien et qu'elle n'est pas souvent étouffée sous le poids de mœurs et d'institutions vieillies?
Les beaux esprits d'à présent prennent sur tout cela des airs de supériorité. Les gens du dix-huitième siècle, disent-ils, n'ont guère pratiqué leurs maximes;
Connaissent-ils donc beaucoup de siècles où Ton ait exactement suivi les doctrines dont on se faisait gloire? Mais les philosophes du dernier siècle étaient déclamateurs ; c'est-à-dire, apparemment, qu'ils étaient sujets, comme beaucoup de docteurs de tous les temps, à s'échauffer à froid sur ce qu'ils pensaient. Mais des scélérats ont professé ces idées du dix-huitième siècle, et couvert en leur nom le pays de débris ensanglantés I Gomme si les scélérats sanguinaires avaient manqué à d'autres systèmes I Le genre humain ne saurait que croire, s'il lui fallait repousser toutes les idées tachées du sang innocent. Mais, dit-on encore, toutes ces belles choses, prôchées par votre prétendue philosophie^ étaient contenues et préchées dans nos croyances bien avant toutes ses déclamations. Peut-être , mais il n*est pas douteux que, sans l'effort énergique, sans les déclamations emportées du dix-huitième siècle, elles couraient risque de ne pas prévaloir de longtemps. Je ne vois pas dans l'histoire, avant ce temps que vous maudissez, cette humanité délicate et exigeante qui veut beaucoup pour l'homme, pour sa liberté, pour sa dignité. Il est possible que le dix-huitième siècle ait simplement fait prendre au sérieux ce qui n'était auparavant qu'un texte à des phrases sans effets. Il est arrivé quelquefois que l'hérésie a forcé l'orthodoxie à mieux 'reconnaître de quel esprit elle devait
être animée. Mais enfin, c'est à la génération qui a vu la deuxième moitié du siècle dernier que vous devez et le droit d*être sincère dans Texpression de vos croyances, et un état social plus moral et plus conforme à Tordre, et un esprit de famille plus doux et plus cordial, et, entre tous les degrés de Téchelle sociale, un commerce plus conforme à la dignité humaine, et le besoin qui reviendra bientôt de cette dignité dans la cité politique, et la passion, un moment amortie, de la vérité pour elle-même. Si vous
n'entendez plus, dans chaque famille, la nature gémir sous le joug du préjugé, vous le devez à cette heureuse rébellion contre les traditions de tout genre. Je sais bien que vos pères, étant morts dans ces batailles et pour le triomphe de ces idées, vous jouissez de leur héritage et prétendez garder le droit de vous railler de leurs chimères, et vous, qui vous précipitez dans Tesclavage, vous prétendez qu'ils n'ont rien fait pour la liberté. Voilà le dix-huitième siècle. C'est tout cela qui se retrouve dans le roman d'Héloîse; Julie, Glaire, Saint-Preux, milord Edouard, Wolmar sont à l'image de leur temps. Ils mêlent le dérèglement des passions à l'amour du bien, le sophisme à la recherche du vrai ; la morale fléchit sous l'empire du sentiment; mais écoutez, par instants, avec quelle autorité persuasive s'imposent les saines règles de la famille. Écoutez toutes ces nouvelles raisons d'aimer
la vertu, raisons anciennes et oubliées, que Tesprit nouveau va chercher au fond du cœur de Thomme. Entrez dans cette humble famille, même après le retour de Saint-Preux; c'en est fait, la passion, cette passion si vraie, est vaincue ; les vérités qui font la douceur et la sainteté de la famille l'ont emporté ; Rousseau leur a rendu cette beauté séduisante dont un monde moqueur les avait dépouillées depuis longtemps. Sous cet humble toit de Clarens est tout ridéal du dix*huitième siècle avec ses erreurs. Que le pauvre y frappe hardiment, il y sera reçu comme un ami ; que Thomme malheureux ne craigne point d'y chercher des cœurs compatissants ; il n'y trouvera point l'altière sagesse qui ne sait pas consoler. On y raisonne avec témérité, mais les âmes y sont bonnes, et l'opinion n'y a point endurci les âmes. Qui ne voudrait des amis tels que Saint-Preux, Julie, Glaire, Wolmar, Edouard?
Ces peintures ne sont néanmoins plus faites pour le dix-neuvième siècle. Les esprits cultivés, la société polie, la seule partie qui juge des livres, est devenue, moitié par les bienfaits du dernier siècle^ moitié par l'effet des révolutions qui ont suivi, rangée, mesurée, sensée ; sans en goûter le plaisir poétique, elle a les vertus de la famille ; elle est impartiale, éclairée, sans passions vives ; elle croit peu à l'empire des idées» et n'aime que ce qui permet de vivre
sans trop agir et sans trop penser. Elle reproche à ses devanciers les temps orageux qu*elle a traversés. Quand elle rêve à quelque chose, elle rêve le retour d'un ordre social pompeux, oii, sous une main puissante, rien ne bouge, ni dans les cités ni 4ans les esprits. Elle est revenue au sentiment de Tordre comme Tenfant prodigue, et un peu surtout parce que c'est là qu'on retrouve le veau gras. Une raison qui s'accommode au temps, facile à persuader dans le seti3 de ses intérêts les moins relevés, a fait place à la fièvre qui poussait le dix-huitième siècle vers le hasard. On revient à la foi, non pour le sombre éclat de vérités qu'on y croirait trouver, mais par humeur et paresse d'âme ; de même, l'imagination paresseuse se promène dans tout le passée s'amusant un moment de toutes les formes et de toutes les opinions. Il fut un temps où les romans proposaient quelque idéal à notre imitation ; s'il en est de tels, on les repousse avec indignation. Peut-être le méritent-ils, mais ils vaudraient mieux, qu'ils auraient le même sort, notre passion étant pour le moment la vie bourgeoisc; aisée, sans se casser la tête à rêver le mieux. Quand je dis la vie bourgeoise^ je le prends par le côté vulgaire des sentiments qu'on avoue ouvertement, car pour les manières bourgeoises, nous en rougirions comme le Bourgeois gentilhomme lui-même, '
et j'ai surtout entendu reprocher à la Julie de Rous-
seau des manières peu relevées et le ton des gens du commun. Singulier contraste des penchants et des prétentions I Voilà le dix-neuvième siècle du moment, parlant beaucoup et avec faste de la grandeur du dixseptième siècle, parce qu'elle est loin et qu'il n'est pas tenu de la soutenir, mais en parlant comme un valet de bonne maison parlerait de ses maîtres, sans nulle prétention à les égaler. J'avais quelque raison de dire qu'il nous est difficile de bien sentir les beautés de la littérature au dix-huilième siècle.
Si nous remontions plus haut dans Thistoire litté* raire, l'examen des livres les plus en vogue aux siècles précédents montrerait bien vite les raisons qui les ont fait décliner dans l'estime, ou du moins dans le goût du public. Nous verrions que cette loi qui fait la destinée des ouvrages de l'esprit tombe sur ceux même qui sont l'objet d'une fausse admiration, que je nommerai volontiers l'hypocrisie du goût. Ainsi, pour n'en donner qu'un exemple, j'entends dire que la Princesse de Clèves de madame de Lafayette, est encore pour nous un livre charmant. Je suis au contraire convaincu que si cet agréable roman paraissait aujourd'hui même, sans qu'on sût qu'il est sorti de la plume d'une grande dame du grand siècle, il serait trouvé assez fade et un peu monotone par la majorité des lecteurs, même éclairés.
Il y a par moments, et surtout dans les jours d'à-
pathie, des goûts à fleur de peau pour ce qui est contraire au goût régnant. C'est ce petit contre-courant qu'on trouve aux deux bords d'une rivière et qui n'empêche pas la masse des eaux de courir sur sa pente et vers la mer. Nous nous sommes laissé dire par quelques docteurs en littérature qu'il fallait aimer ce qui est simple, sans beaucoup de couleur et sans parure, et que les modèles de ce genre se trouvent particulièrement au dix-septième siècle. Quand donc, par désir d'être du grand monde litté-^ raire, on ouvre les ouvrages de ces époques de noble simplicité, sitôt qu'on éprouve une sorte d'ennui doux, on se croit déjà dans les belles régions de la simplicité, et l'on croit bien faire de parler avec une grande vivacité d'admiration de ce qu'on a lu tout au plus avec tiédeur. Nous aimons à présent les descriptions détaillées, nous voulons voir les lieux habités par ceux dont on nous raconte les aventures, les meubles de leurs appartements, leurs gens, tout le dehors de leur vie en un mot ; telle est la curiosité des âmes languissantes; telle est particulièrement la passion de notre époque, avide de jouissances extérieures, précisément parce que le sentiment est sans force et que l'esprit n'a nulle pente prononcée. Nous recherchons aussi les passions indomptables, parce qu'il ne faut rien moins que des tableaux un peu forcés pour secouer notre engourdissement. Il
faut y joindre des analyses un peu sanglantes, pour ainsi parler, et où Ton montrera à nu les fibres les plus secrètes et les plus délicates; peut-être parce que nous aimons à trouver le bien dans le mal et le mal dans le bien, et que ce mélange singulier se montre peut-être au fond de toute dissection humaine. Or, la Princesse de Clèves est un roman sans fond de tableau. 11 n'y a, pour ainsi dire, qu'une table et deux chaises sur le devant de la scène. Les sentiments sont doux, simples, simplement accusés, sans rien de creusé à Tentour, comme un écrivain de nos jours eût été porté à le faire par habitude du scalpel. Tous les signes d'une passion y sont marqués avec une sagacité qui avait sa finesse à son temps, qui est un peu usée de nos jours oii nous avons tout creusé sous toutes les impressions. Notre imagination curieuse, hardie, profane et parfois même un peu grossière à force de recherches, n'a rien à faire là dedans. C'est donc par vanité de bel esprit que quelques-uns feignent de prendre plaisir à ces images d'un jour doux, ménagé, d'un trait légèrement indécis, d'une couleur discrète et tempérée. Notre beau n'est plus là.
Restrictions aux critiques sur le dix-neuvième siècle. — Effets plus profonds des ouvrages contemporains sur Tesprit. — Des signes fugitifs qui traduisent cependant le beau réel. — Disposition d'esprit des vieillards qui s'explique par ce qui précède.
Mais je me laisse aller à trop d'humeur contre notre temps, et, je dois l'avouer, ces traits un peu noirs dont je le peins ne prouveraient guère l'un des points que j'ai à cœur de maintenir, à savoir que les générations successives voient le beau par des côtés divers. A m'entendre, on pourrait croire que c'est devant le laid qu'il a plu à la Providence de nous arrêter comme point de perspective. Il n'en est pourtant rien, j'espère. Nous semblons aujourd'hui, il est vrai, livrés à un grand trouble intellectuel, mais il est en effet des heures dans la vie des nations, où, égarées dans leur chemin, elles s'arrêtent inquiètes, abattues par la fatigue, le découragement, défiantes de l'aspect inconnu des lieux où le sort les a conduites. Elles voudraient retourner en arrière et se
font des images charmantes du toit paternel qu'elles
ont quitté avec joie. Alors^ leurs goûts les plus vifs font silence. Elles ne savent plus ce qu'elles veulent. Ce sont les heures de démoralisation d'une armée pleine d'ardeur, et qui demain encore sera pleine d'ardeur. Ne l'oublions pas, et que ce soit une raison d'espérer contre toute espérance, il y a quelques années, la France marchait d'un pas vif et réglé vers de nouvelles destinées intellectuelles. Dans ce voyage éternel de l'homme vers l'inconnu, des étoiles brillaient déjà sur nos têtes, que nos pères n'avaient point vues. Un mélange heureux de mesure et d'au dace se manifestait dans tout le travail de la pensée. Plus mesuré que le dix-huitième siècle qui arrivait à l'attaque des traditions sans bien connaître leur force, le dix-neuvième siècle profitait delà dure expérience de son devancier. Il prenait une juste estime du passé dans l'histoire même des efforts tentés pour le détruire radicalement, mais il n'en allait pas moins en avant, écoutant ces voix lointaines qui appellent sans cesse à elles la race humaine. On voyait alors les vérités anciennes recevoir une nouvelle vigueur à l'air de la liberté. La religion aussi acquérait une force nouvelle depuis qu'il était loisible de la nier et de la combattre. Car, si la coutume et le respect imposé donnent un genre d'autorité aux idées, elles n'ont point ce charme secret que l'homme trouve aux pensées qu'il a librement reconnues et que nul maître ne lui impose.
L'édifice de la vérité paraissait plus noble et attirait plus les regards, dès que furent tombés les vieux murs gothiques élevés jadis pour le mettre à couvert des témérités de Texamen. On regardait tous les âges de rhumanité avec des yeux plus intelligents, et on se plaisait à y retrouver la trace des vérités éternelles. Un éclectisme savant (pourquoi rougir de ce nom parce qu'il est outragé par quelques fanatiques violents et médiocres ?), un électisme savant retrouvait partout avec joie l'esprit humain avec sa force et sa sagacité naturelle. Il constatait, avec quelque orgueil de race, que Thomme sous des formes variables avait toujours vu quelque côté de la vérité. C'était la première fois que cette vue si sage dupasse avait frappé le monde, tour à tour servile ou insolent envers ce qui l'a précédé. Aussi, pour la première fois dans le monde, régnaient des institutions politiques conformes à la raison, inspirées par la douceur et l'équité. Dans ce cercle heureux de vérités éprouvées et respectées, l'intelligence ne reconnaissait de frein que les saines règles de la- morale et du bon sens. On entrevoyait dans un ciel plus vaste les figures d'un idéal plus pur et plus libre. Des chants lyriques reproduisaient avec éclat ses impressions nouvelles, et tout semblait préparé pour les génies de Tavenir. De funestes événements ont troublé cette sérénité pleine d'espérance, et la fatigue nous a plongés dans un pe-
sant sommeil. Mais ces léthargies sont ou de courte durée ou mortelles, et rien n'annonce qne notre fin soit venue. Les nations ne meurent pas comme les hommes par un coup soudain et au milieu de leur développement. Moïse tombe à' la vue de Ghanaan, mais non pas le peuple d'Israël dans sa marche conquérante. Les esprits naguère si animés ne sauraient donc languir ainsi longtemps, privés de toute inspiration personnelle. A cette heure, toutes les imitations plus ou moins grossières de toutes les littératures passent devant nos regards incertains ou indifférents. Sans jouir vivement de rien, nous nous contentons de toutes les images étrangères, de tout ce qui n'est pas nous. Imitation forcée, où se mêlent gauchement les instincts engourdis de notre véritable nature. Faut-il s'étonner si, à ce compte, nos jouissances littéraires ont perdu de leur vivacité? Nous vivons momentanément sans beaucoup de regrets, sans nulle espérance, n'osant rien croire, et n'osant plus douter de rien. S'il est vrai qu'on ne peint fortement que ce qu'on sent, que pourrions-nous peindre dans un pareil état ? Quand le lion était vivant, les objets qui se peignaient dans ses yeux, la gazelle qui passe, la caravane qui se déroule au loin, y faisaient briller aussi ou l'ardeur du carnage, ou la colère, ou cette rêverie étrange des animaux à la vue de la créalion ; mais voici que le chasseur a tué le lion, et le
enfants s'assemblent sans plus de crainte autour de lui; ils ouvrent ces yeux terribles et mornes où tout se peint encore, mais l'âme guerrière est évanouie ; plus rien de vivant ne se mêle à ces images ternes dans ce miroir obscurci. Voilà notre triste littérature du moment.
Rappelez un instant le souvenir des impressions que vous causa l'apparition de quelques-uns de ces grands ouvrages dont nous avons été les contemporains. Dans quels livres des temps passés avez-vous trouvé cet aimable et profond accord de ce que vous rêviez avec ce qui vous apparaissait là, en pensées vives et claires, en images vraies et brillantes, dans une langue où les tours avaient la même jeunesse que les sentiments qu'ils exprimaient ? N'était-ce pas là vraiment cet air de la patrie dont un grand écrivain disait qu'il est plus doux que tous les parfums de l'Orient?
Oui, je dois le reconnaître, on voit dans d'autres âges des littératures, des beautés plus achevées peutêtre; je trouve même, dans les maîtres des âges passés, des traits de vérité primitive que nul homme ne reproduira désormais avec cette force et cette simplicité ; mais, quoi qu'il en soit, cette grandeur inimitable m'émeut moins, je dis davantage, m'élève moins vers le séjour du beau que la voix des poètes qui ont vécu delà même vie que moi, qui ont vu les jours
quej^ai vus. Homère dit d*Ulysse : « lia refusé d'épouser la déesse pour revoir la fumée de son toit d'Ithaque. »
Ah I rendez-moi, rendez-moi mon village Et la montagne où je suis né.
Il est des impressions que le talent seul des contemporains peut produire, parce qu'il n'est donné qu'aux contemporains, par leur ressemblance secrète avec moi, de connaître les ressorts les plus secrets de ma nature. Mais cet art de me toucher, qui le surprendra dans l'avenir, qui y sera sensible ? Personne probablement, et pourtant l'écrivain méconnu n'en aura pas moins exercé le véritable eilnpire de l'artiste, c'est-à-dire qu'il aura réellement excité en moi les pensées, les sentiments qui élèvent par moments les âmes au-dessus de la région du réel ; car tout ce qui passe, qu'on y songe bien, n'est pas nécessairement privé des signes du beau absolu. Les signes de ce beau immuable varient. Ils peuvent s'évanouir et rester inintelligibles pour ceux qui viendront après nous. L'image d'Ithaque, le souvenir de Pénélope me laisseraient parfaitement froid. Il y a mille choses dans mon temps qui, à des degrés divers, sont pour nous ce qu'étaient pour Ulysse Ithaque et Pénélope. Ce sont ces secrets attachements qui font pleurer les fils des hommes, comme le dit en-
core Homère. Qu'est-ce que tout cela fera à notre postérité?
Et pour le faire remarquer en passant, c'est par les raisons que nous venons d'expliquer, et non par un tour d'esprit chagrin, que les vieillards, à chaque génération, étonnent leurs fils par leur invincible attachement au passé. C'est dans la vive jeunesse qu'ils ont pris les souvenirs et les images qui leur rappellent leurs plus nobles élans, leurs impressions les plus élevées, leurs sentiments les plus désintéressés. Toute cette partie la plus précieuse, la plus poétique de leur existence est indissolublement unie à Tidée de ce qui est grand et beau. On ne comprend plus, autour d'eux, pourquoi ils parlent avec tant d'émotion des vers de tel ou tel poète qui ne dit plus rien à votre imagination ; mais ce poète ne parle-t-il pas une langue, n'a-t-il pas des allusions, des tours, des images qui font revivre pour ce vieillard les temps où, lui aussi, a parcouru ces belles contrées de l'idéal? Le poète et lui s'entendaient. Us ont compris ce que vous comprenez, mais à d'autres signes; sous les di^ versités qui vous séparent, vous parlez au fond du même Beau ; des fils différents font mouvoir les mêmes perspectives. Les pâles fleurs du nord ne racontentelles pas la gloire de Dieu, comme les jardins éblouissants dé l'Italie? Et ces signes sont infinis. Quelquesuns sont communs à toutes les générations, parce'
que, ainsi que nous Tavons dit précédemment, ils ont leurs racines dans des passions primitives et immuables de toute Thumanité; le plus grand nombre de ces signes changent avec le temps et répondent à des développements ou à des complications nouvelles qui s*opèrent dans les âmes avec le temps. De là ces harmonies fugitives que disperse le souffle des rapides années, et qui pourtant sont aussi les images, mais les images mobiles des choses éternelles. Elles passent, mais les yeux toujours ouverts, qui regardent passer les mondes, les ont vues et approuvées ; elles passent, et vont s^ mêlera la poussière de tout ce qui a été beau, élant cependant mortel.
Qae tout ne périt pas de ces formes passagères. — Les générations ne gardent-elles rien de ces formes du beau réalisées dans le passé ? — Ce qui passe et ce qui dure dans les productions de rintelligence qui se rapportent au beau. — David le peintre. — Guériii et son tableau de Marcus-Sextus, — Tableau d'Atala. — Fontanes. — Ii»gres. — Lamartine. — Ce que les générations héritent en fait de beau.
Gomment ces formes mobiles tournent-elles au progrès constant de l'esprit humain? Quel rôle jouent dans l'économie du monde intellectuel et moral les grands artistes qui durent, et aussi, si j'ose m'exprimer ainsi, les grands artistes qui passent? C'est ce qui nous reste à examiner. Nous verrons peut-être comment laProvidence forme, des goûts en apparence si passagers des hommes, un trésor de civilisation qui s'accroît sans cesse avec la suite des âges.
Quand vous passez au printemps parmi les champs de blés en fleur, vous vous sentez charmé et touché du sourire de la nature; le frémissement des épis, le parfum léger qui flotte sur les vastes et mobiles cam-
pagnes, Tair vif et doux des premiers beaux jours, le chanl des oiseaux qui planent sur ces espérances de ia vie de Thomme, tout ce spectacle vous fait entrer dans une douce rêverie. Puis, les jours s'écoulent; un ardent soleil mûrit et attriste les plaines; voici le bruit des fléaux battant les gerbes; les greniers vont se refermer sur les moissons; tout prend de jour en jour un aspect moins riant; Tannée est finie, le cercle des jours va recommencer. Vous avez là rimage des rêves et des travaux de Tintelligence à la recherche du beau et du vrai ; Timage des diverses époques dans les arts, de leurs révolutions, de leur résultat définitif sur la civilisation de la pensée; vous voyez le cercle des fleurs et des fruits, des saisons et des années, dans Tordre des idées.
Nous Tavons déjà montré plus d une fois dans le cours de cet écrit, le regard de Thomme ne saurait embrasser tout Thorizon du beau. Ce qu'une génération contemple avec émotion, une autre génération en détourne peu à peu ses regards pour passer à d'autres spectacles. Les pages du livre de la vérité ne s'ouvrent que tour à tour. Mais s'il en est ainsi, que serait-ce donc que Thomme? Que serait-ce que la race humaine, oubliant d'âge en âge les pensées de ses devanciers? N'y a-t-il donc aucun lien qui unisse les pensées des enfants à celles des përes^ et tout le passé s'abolit-il dans la préoccupation du présent?
DES REVOLUTIOiNS DU GOUT. 201
Qu'est donc devenue cette fleur de beauté qui, au commencement du siècle par exemple, resplendissait sur des œuvres d'art, sur des ouvrages d'imagination qui ne disent plus rien à votre esprit? Où sont les jours où Tœil ému cherchait au fond du tableau de David, derrière les Thermopyles, Tarmée des Perses qui s'avance? L'oreille inquiète croyait entendre le clairon des barbares. A cette heure les figures de ce grand drame ont pris quelque chose de terne et de glacé. Qui pleure aujourd'hui devant le tableau de Marcus Sextus rentrant de l'exil dans cette chambre funèbre? Il semble qu'un sortilège ait dépouillé ces nobles images de ce qui les rendait si pathétiques ! C'en est fait aussi, les fleurs de magnolia, qui brillaient dans la chevelure d'Atala morte, ces fleurs sont flétries. On n'entend plus dans la vallée tous les bruits de la nature qui s'éveille, l'heure où Atala va être mise au tombeau. Les vers mélancoliques dé Fontanes sur le Jour des morts ne disent presque plus rien aux âmes mélancoliques, Littérature, beaux-arts, tout a pris les teintes de la vétusté, comme si la pensée de l'homme se couvrait, ainsi que les monuments de nos cités, de la rouille du temps :
Regarde quelle nuit profonde A remplacé ce jour yermeil.
Eh! bien, pourtant, les éclairs du beau qui ont
passé sur ces tableaux, sur ces livres, ces éclairs évanouis n*ont pas brillé en vain ; la génération suivante a gardé quelque chose, quelque chose d'oublié en apparence, des sentiments, des inspirations qui animaient David, Girodet, Fontanes et leurs contemporains. Ceux qui sont venus après eux ont appris de i*un rhéroïque austérité du dessin antique, de Tautre la magie d'une couleur vive et triste qui fait songer à la fois à la mort et aux magnificences de la nature. Le poète a montré aux poètes quelque chose du grand secret de la mélancolie. Sous d'autres formes sont reproduites, ou se reproduiront les mêmes pensées, avec les nouvelles teintes dues à de nouveaux sentiments. Peut-être que la vue directe de la peinture antique n'aurait point frappé sans transition M. Ingres. L'école de David l'a amené à comprendre, puis à traduire cette antiquité. A son tour il va l'imiter d'une • autre manière, de plus près, avec plus de force, de souplesse, de vie, en mêlant malgré lui l'homme du XIX® siècle et à l'antiquité et au souvenir de David lui-même. Les vers de M. de Fontanes, leur harmonie pensive ne seront perdus ni pour Lamartine ni pour nous. Un jour d'automne passe un nuage et la mémoire de M. de Fontanes dans son esprit, il écrit ces vers plus tristes, plus beaux, plus profonds que ceux de son devancier :
Voilà Terrante hirondelle Qui rase da bout de Taile L*eau dormante des marais.
Voilà l'enfant des chaumières Qui glane dans les bruyères La dépouille des forêts.
Les hommes eux-mêmes sont pareils encore en ce sens aux générations de feuilles dont parle Homère. Les feuilles de Tannée précédente sèchent et tombent; Tannée qui suit forme de ces débris la séve nouvelle qui rajeunit les bois. Ainsi Tesprit de vos pères vit confusément en vous ; ce qu'ils ont été s'ajoute à ce que vous êtes. La génération qui nous a précédés n'a donc point passé sans fruit. Vous avez, beau la méconnaître, ce qu'elle a pensé et senti de bien et de vrai a passé en vous malgré vos dédains, et se môle à votre sang sous la garde de la Providence. Les semences du vrai sont impérissables, et de ce passé qui semble n'avoir point laissé de traces, tout se retrouve dans Tartifîce si compliqué de l'esprit humain. Ce que nous avons oublié, ce que nousdédaignons souvent, nous gouverne et nous possède encore. Il vous manquerait beaucoup au fond de vous-mêmes, si vos pères n'avaient été ce qu'ils ont été. Maudissez-les, si vous voulez, leurs ombres invisibles n'en restent pas moins autour des chaires de vos écoles, auprès du foyer domestique. C'est là cet héritage qui ne se peut perdre, et qui se nomme le
progrès ; et si Ton recherche avec quelque attention les voies de la Providence, on surprend le genre de mécanisme simple et savant tout ensemble qui, laissant à l'homme toute Fardeur d'innover, lui conserve soigneusement tout le fruit des efforts du passé. N'en doutez pas, vous pensez à cette heure, sans en avoir conscience, tout ce qui a été pensé de Platon jusqu'à Kant et à Reid, de Sophocle à lord Byron. C'est pourquoi vous pouvez dire comme le guerrier grec devant Troie : « Nous valons mieux que nos pères. »
Chemin des idées dans Thistoire de Tesprit humain. — Leur métamorphose^ leur progrès. — Difficultés de cette histoire des idées. — Difficultés dans l'ordre des sciences. — Plus difficile dans Tordre des idées du heau.
Essayons maintenant de compter les principaux anneaux de cette chaîne qui commence au berceau du monde, et que chaque siècle attache un cran plus haut. Voyons par quels canaux passent les idées et les sentiments de la race humaine pour se conserver, se perfectionner, s'accroître et se métamorphoser sans repos, pour se répandre et gouverner chaque jour un plus grand nombre d'hommes sur cette terre. On verra peut-être dans ce qui suit avec quel art la nature emploie toutes les aptitudes des hommes pour arriver à son but, qui est d'élever, d'éclairer et d'adoucir notre race. Il faudra convenir qu'il serait singulier que Dieu eût déployé tant de combinaisons subtiles, si les hommes, comme le disent les mépri-
sables partisans de toutes les tyrannies, étaient une . sorte d*animal propre à tourner la meule en cercle, sous le bon plaisir arrogant de quelques-uns de ses semblables.
Qui pourrait montrer, si ce n'est en traits généraux et trop vagues, comment naissent, grandissent et se ûxent enfin ces grandes idées qui, tour à tour ou à la fois, ont enchanté les peuples et civilisé les âmes? Pour expliquer dans leur suite véritable et leur enchaînement ces générations mystérieuses au sein des intelligences, pour reconnaître dans le pur éther des esprits la trace des pas des idées, ne faudrait-il ' pas une sagacité qui dépasse la mesure de l'homme ? Mais enfin ce que nous ne voyons pas nettement, nous pouvons du moins en discerner le dessin général. C'est déjà une histoire bien attachante que celle du progrès des sciences. Avec quelle curiosité on suit la marche des inventeurs qui se succèdent sur ces chemins étroits et sans terme I On y voit avec surprise et admiration la rapidité et les lenteurs de Tesprit humain; on y voit les pas mesurés de la logique» et aussi les illuminations soudaines qui la devancent. Déjà, dans ces domaines des sciences exactes et naturelles, comparativement restreints, déjà se manifeste ce mens dïvinior qui, d'une observation faite au hasard par un devancier, conclut tout un système de lois qui sera bientôt vérifié par Texpérience.
Le monde scientifique est parcouru, dirait-on, par deux ordres de conquérants : les uns s'avançant pas à pas, d'une force irrésistible, comme la légion de Végèce ; les autres, prompts comme les aigles, devançant le temps comme des cavaliers rapides. A la vufr de la chaîne savante qui unit tous les efforts d'Archimède à Newton et au delà, on peut rêver sans fin, en suivant ce fil d'Ariane tendu par une main invisible pour guider l'homme et lui faire reconnaître son séjour. Je regrette déjà que dans l'histoire de cet ordre de connaissances, les historiens aient été plus attentifs^ aux rapports des faits scientifiques eux-mêmes et aux progrès des sciences qu'à la conduite des intelligences dans ces recherches et ces inventions; qu'à la manière dont une vue mène à une autre vue dans la poursuite de la vérité; mais il y a de bien plus grandes lacunes dans l'histoire du développement des idées de l'humanité en ce qui touche ces autres travaux de l'esprit oix l'imagination et toute la partie sensible de l'âme se mêlent à la froide raison ; quand il s'agit de ce monde idéal où il pénètre seulement par l'élan de toutes ses facultés et de tous ses sentiments réunis. C'est là qu'il serait curieux de voir de près le travail infini et caché qui préside à l'élaboration des idées ; de compter les degrés qui mènent sur les hauteurs sereines, c'est-à-dire de reconnaître la variété
des souvenirs^ des connaissances, des idées, des sen-
tîments, des passions qui prennent tout à coup dans les œuvres de Tart ou de la littérature ces formes que nous nommons divines, parce qu'elles nous font rêver tout ce qui est inaccessible à nos yeux. La pierre précieuse qui sort avec tous ses feux des entrailles de la terre a demandé un travail moins multiple, moins savant et moins long.
Tonte idée pensée et repensée plusieurs fois. — Il y a du passé de tous les temps dans toutes nos idées, dans tous nos ouvrages. — Gomment se forment les idées dominantes d'un temps.
— Propagateurs des idées. — Que ceux qui agissent le plus sur leur temps passent avec lui. — Leur rôle dans le monde.
— Les grands liommes proprement dits; leur rôle particulier.
— Que l'idéal s'élève de siècle en siècle même chez les grands hommes. — Résumé général de ce qui précède.
Remarquons que nulle grande idée, nulle grande image peut-être, n*est pensée d'une seule pièce par un seul homme ; car c'est le cas d'appliquer à l'imagination des hommes ces vers de Voltaire sur la complication du travail qui donne le luxe et le bien-être:
La porcelaine et la frêle beauté De cet émail à la Chine emprunté Par mille mains fut pour vous préparée, Cuite, recuite et peinte et diaprée.
Tout se mêle, s'altère pour se recomposer, s'unit, se sépare pour s'épurer dans le courant de l'imagination. Les traits de lumière passent et repassent; des miroirs magiques se renvoient les feux qui les
frappent, et la plus subtile des géométries, c'est-à^ dire Tintelligence humaine, dans son jeu naturel les réunit et les dispose instinctivement pour en faire les images du beau.
La raison de Thomme, Timagination de Thomme obéissent aussi à l'instinct de la sociabilité. L'artiste se retire en vain dans les solitudes. Inutilement il y croit rêver seul ; il est là, en dépit de lui-même, parmi son passé et ses contemporains. Les hommes, dans leurs relations, accroissent et redoublent Tintensité de leurs impressions. On pense encore au dé* sert ce qui a été suggéré par les autres hommes ; on' les consulte en secret et à son insu dans Tisolement de la méditation. Les vents portent au loin les germes des vérités nouvelles, comme ils portent les graines des plantes sur leurs ailes et les dispersent dans cet ordre agité qui paraît un désordre. Suivant la re* marque d'un écrivain de talent, le peintre hollandais *qui n*a jamais quitté les sombres rivages de TOcéan du Nord a vu dans les récits des voyageurs de sa famille la lumière orientale de Java et de Ceylan. Voilà pourquoi TÉcole hollandaise peint les scènes paisibles de la vie de famille à Leyde ou à Amsterdam avec des teintes ardentes du pays du soleil où cette vie est inconnue. Ainsi Toriginalité personnelle de Tartisle se combine aux mille influences du passé comme du présent, et il y a dans toutes les belles
DES RÉVOLUTIONS DU GOUT. 30t
œuvres comme un accompagnement du chœur lointain de rhumanité.
Il n*y a point à douter que l'esprit de Dieu qui sait tout ne voie dans un poète de nos jours les reflets inconnus ou méconnus de tout ce qui a précédé. Il y entend des échos lointains d^Homère et dlsaïe, des chants barbares du Celte, des bruits qui viennent des vieilles cités*ensevelies d*Athènes, de Jérusalem, do Rome, des Arabes, de la vieille France. Tout l'univers a travaillé à la pensée de chacun, et cette pensée réfléchit le monde, comme la goutte de rosée dans son fragile cristal.
Toutefois, à toute époque, quelques hommes font le plus fort de cette œuvre commune. Les pensées brutes pour ainsi dire, qui sortent confuses du vaste atelier de l'humanité, prennent une forme déterminée et se raffinent au milieu des sociétés d'élite, je veux dire des intelligences délicates et cultivées. Là se rencontrent diverses classes d'esprits qui, chacun, ont une part distincte dans le travail savant nécessaire à la pensée avant qu'elle arrive à la perfection.
Chaque temps a ses interprètes qui disent avec plus de netteté, ou de vivacité, ou de vigueur, ce que tout le monde sent confusément; ils transforment en pensées intelligibles les aspirations de la .foule, et, en lui reproduisant avec les séductions du talent ce qui l'agitait sourdement, ils donnent plus
de force à ces instincts nouveaux et ils y ajoutent encore la partie communicable de leur originalité personnelle qui pa^se dans la foide et devient commune à tous par une certaine loi de contagion que subissent les intelligences. Mais ces interprètes sont de deux ordres : les uns ne laissent que peu ou point de renommée après eux; les autres sont ces grands hommes proprement dits qui habitent les Panthéons de la postérité, qui sont les grandes images de Thu-» manité et marquent, comme des statues magniûques, les routes de Thumanité et toute la suite de son progrès. Examinons d'abord la constitution intellectuelle et, en quelque détail, la destinée des premiers. Dans l'histoire des lettres et des arts on conserve quelque souvenir d'ouvrages composés par des hommes qui ont brillé d'un vif éclat, mais qui sont rentrés dans Tombre; la postérité prend leur gloire passée comme une matière de tradition. Elle a peine à se Texpliquer ; elle croit à un engouement passager ; mais au fond elle n*a plus le secret de leur talent. Ces hommes étaient éminemment de leur temps; ils en parlent la langue, et cette langue a passé sur le coloris de leurs tableaux; leur esprit s'est envolé, si j'ose m'exprimer ainsi; toutes les relations qui les mettaient dans un rapport intime avec leurs contemporains n'existent point pour nous.
Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis.
Mais regardez-les de leur temps, vous les voyez animer tous leurs contemporains. Esprits vifs, ou pénétrants, ou féconds, ou éloquents, à la façon des orateurs, de cette éloquence qui passe avec le vent de la tempête, comme celle des orateurs parlant de près pour ainsi dire au cœur et à Tesprit de ceux parmi lesquels ils vivent; animés des mêmes passions que leur temps, semblables en tout mais supérieurs à leur temps, ils contribuent plus que tous les autres à le développer dans son sens; ils Tobligent à se reconnaître, à tourner ses sentiments en pensées, à s'exprimer en un mot avec puissance et clarté. Ce sont ces écrivains, ou ces artistes, en apparence secondaires, qui donnent sa forme à une époque et qui souvent fournissent à une race plus robuste les dessins que celle-ci élève jusqu'à Tidéal. Pendant quelques années leurs entretiens sont partout répétés^ leurs œuvres sont partout, et font penser tout le monde ; plusieurs ont la chaleur et l'éclat de la conversation et répandent les idées par ce moyen. Ne voyez-vous pas Diderot souffler le feu sur le xviii^ siècle, tandis que Rousseau Técoute? Si ces artistes n'ont point la durée du marbre, ils n'en ont pas aussi la froideur. Ces génies passagers se reconnaissent aisément de leur temps. Je pourrais dire aujourd'hui le nom de ceux qui de nos jours remplissent ce rôle important dans
les vastes travaux de la pensée. L'avenir ne sera pas juste pour eux, tandis qu*il devrait les honorer de ce même sentiment de respect que nous éprouvons en passant devant quelque tombeau dont Tinscription à demi elTaeée laisse voir qu'elle couvre une cendre qui fut illustre. Us ont rêvé et fait rêver le beau; ils en ont tracé de vives, mais passagères images, à Taide d'harmonies fugitives, et leurs œuvres ont passé, ou passeront comme passe la beauté fragile que le temps emporte d'autant plus rapidement qu'elle est à la fois plus frêle et plus gracieuse. Ces intelligences, qu'on traite si dédaigneusement dès qu'elles ne régnent plus, ont un sort assez mélancolique, et on dirait que plusieurs d'entre ces esprits oqt le pressentiment de leur destinée future. Ils savent^ ou du moins ils se doutent, qu'en vain ils ont compris, expliqué, éclairé et même devancé leur temps, ils se sentent passagers comme lui, et ils souffrent (qui oserait les en blâmer ?) de voir à côté d'eux des hommes d'un tempérament plus rude, d'un sens moins exquis, souvent moins profond, prendre hardiment le chemin des terres lointaines de l'avenir, précisément parce qu'avec un peu plus de force, ils ont de moins cet éclat et cette finesse qui donnent la grâce, mais tournent aussi plus aisément en poussière. Pourquoi mourront-ils en effet? Par les qualités mêmes qui font qu'ils s'entendent mieux avec leurs contempo-
DES RÉVOLUTIOiNS DU GOUT. 305
rains, et qui les empêcheront d^être compris des âges suivants. Les temps qui viendront ne trouveront plus sur leurs toiles les belles et fines nuances qui coloraient des pensées éle.vées et nouvelles. Le soleil dans sa course éternelle aura changé de place, et ne peindra plus rien des mêmes couleurs. Cette ombre qui s'avance ne fera que s'épaissir de plus en plus, alors qu'on ne distinguera plus dans ce demi-jour du passé que le sommet des monts avec leur pâle couronne de lumière. Mais si le renom de ces hommes s'efface^ leur œuvre ne périt point. Ils ont donné une forme aux vagues et profonds instincts de la foule ; sous ces formes heureuses, quoique peu durables, ces instincts sont devenus peu à peu, dans les mains grossières du vulgaire, des lieux communs, c'est-àdire des vérités qui, tout en gardant leur substance^ ont perdu leur couleur ; et ces lieux communs seront retravaillés par la main d'autres hommes dont nous verrons bientôt comment ils accroissent le patrimoine de l'humanité tout entière. Oui donc, je vois de nos jours des hommes que l'avenir ne connaîtrapas, dont il ne lira les écrits qu'avec distraction, mais dont on peut affirmer qu'ils ont pensé les premiers tout ce qu'on pense, dit d'abord, avec plus de feu, ce qu'on redira peut-être avec plus d'autorité ; ils ont en eux, t)lus que ceux qui vivront, le sentiment ému, profond, délicat des vérités nouvelles ; ils les ont revêtues d'un
éclat qui pâlira, mais qui les a signalées au monde. Je sais des peintres qui ont autrement d'idées, de conception, de connaissances de la beauté délicate que d'autres peintres dont les tableaux moins riches iront à la postérité. Je sais des critiques d'une pénétration, d'un esprit poétique, d'une sagacité qui surpassent ceux-là mêmes dont la destinée est de laisser h Tâge suivant le compte de notre état intellectuel. A côté de ces esprits si dignes au moins de regrets, n'oublions pas ces autres belles intelligences, âmes vives, nobles et profondes qui n'ont fait profession d'aucun des arts de l'esprit ; avec le don de l'inspiration elles ont séduit comme du regard les grands esprits au bien et au beau, en leur montrant pour ainsi dire du doigt ces éternelles images de la beauté qui planent invisibles au-dessus de nos tètes; leur souffle dissipait le brouillard qui dérobe ces grands types à notre vue. Voilà l'élite mortelle et charmante dont Gray aurait dû nous montrer aussi les tombes dans son poétique cimetière. Ils ne sont plus. Personne ne saura désormais tout ce qu'ils étaient. Us dorment dans la même poussière que leurs obscurs contemporains, dans la poussière de presque tout ce qui a brillé et charmé sur la terre. C'est au milieu de ces ombres qu'il faudrait placer la statue rêveuse du génie inconnu. Mais, inconnus ou méconnus, ils ont tour à tour civilisé le monde.
Si ceux dont nous venons de parler sont les propagateurs des idées; s'ils les font naître; s'ils sont les instruments par lesquels ces idées descendent dans la foule et la pénètrent de toutes parts, sous les conditions et par les entraînements de la mode, si Ton veut, une autre race vit à côté d'eux, destinée à donner une forme dernière etdéfinilive àces idées,les dépouillant de ce qu^elIes ont de mortel, pour les passer au feu puissant de leur génie, les élever à la pureté de Tidéal et leur donner le droit imprescriptible de cité dans le monde civilisé. Ces ouvriers un peu tardifs, nous les nommons les grands hommes.
Igncus est ollis vigor et cœlostis brigo.
C'est par eux surtout que le passé ne périt pas et que la chaîne des générations n'est point interrompue. Nous trouvons dans leur ouvrage les exemplaires de tout ce qui peut et doit survivre des jours qui ne sont plus. Le reste est condamné à la dure loi de l'oubli et sera emporté en arrière par la froide haleine du temps. Il est juste que de tels messagers soient h jamais l'objet d'un culte public, je veux dire qu'ils obligent à un certain langage respectueux dont les plus hardis n'osent guère s'écarter. Presque tous ces hommes ont en partage la droite raison, l'énergie des passions, le sentiment de la mesure, tous les traits généraux et permanents de la race humaine,
dans une perfection et un équilibre inconnus aux hommes ordinaires. En un mot ils sont plus hommes que les autres hommes, dans le vrai sens deFexpression. Ils disent avec force ce que toute la famille humaine éprouve et éprouvera éternellement. Mais ils ont d'âge en âge plus d'étendue de vue, de nuances de sentiment, de pureté morale, parce que d'âge en âge ils ont vécu parmi une génération toujours plus délicate, plus intelligente et plus raffinée. Ces raffinements, cet art de s'avancer plus profondément dans la connaissance de Tâme, ne viennent point d'eux communément ; ils prennent ce que leur temps leur donne. Vous voyez dans leurs œuvres, sous un jour de plus en plus brillant, les vérités durables de plus en plus épurées ; vous y voyez les passions primitives s« civilisant de siècle en siècle sans s'affaiblir, se subtilisant sans cesser d'être naturelles. Quelquesuns de ces grands maîtres peuvent avoir par surcroît, avec le génie de ce qui dure, les délicatesses de leur époque ; ils sont quelquefois de leur temps, comme ils seront de tous les temps. Racine était ainsi, sans doute. Peut-être que Platon avait les grâces fugitives de son époque, ainsi que nous l'affirmons un peu dogmatiquement. Mais nous ne sommes plus capables de goûter dans sa vérité cette autre partie divine du génie. La couronne demeure, mais le parfum des fleurs est envolé. Quoi qu'il en soit, malgré
ces exceptions, le trait de ces génies est la simplicité, la force, la sobriété savante, la prédominance dans leurs tableaux des traits généraux de Thumanilé, d*une humanité qui, malgré quelques déviations, va toujpurs grandissant, comme une divinité qui s* avancerait de Tenfance à la maturité dans une éternelle beauté. Et c'est parce que les artisans peignent les grandes lignes de la nature qu'ils produisent des œuvres d'une beauté qui ne pâlit point. Les hommes, devant ces œuvres, retrouvent toujours au fond d'eux-mêmes, pour l'y comparer, l'exemplaire effacé, mais complet, de la nature première. C'est donc dans cette classe d'artistes et d'écrivains que brille d'un éclat durable la beauté qui ne passe point. Priam dans le camp des Grecs, TAgamemnon d'Eschyle rencontrant un Egisthe dans ses foyers, l'CEdipe de Sophocle dans Thèbes, l'Adam de Millon dans l'Eden, l'altier Farinata degli Uberti dans les cercles du Dante, Herminie dans la forêt du Tasse, la Phèdre de Racine sont de cettQ famille. A les voir tous parler et agir, la nature humaine se reconnaît toujours sous la forme plus profonde de l'idéal. Mais comme le travail delà civilisation a marqué son heureuse empreinte sur ces images, à mesure qu'elles sont plus près de nous sur la route des temps ! Ne sent-on pas que les âmes s'éclairent, s'adoucissent et s'agrandissent progressivement 7 Peut-
être regretterez-vous un moment la verdeur sauvage de ces traits plus simples, disons hardiment plus grossiers, de la haute antiquité : reconnaissez que la partie divine de Thomme se fait jour de plus en plus. Et en effet comment s'expliquerait Teffroyable drame de rhistoire, s'il n'aboutissait au prix de tant de travaux, d'héroïsme, de combats et de larmes, à rapprocher de moments en moments l'homme et tous les hommes, du type d'après lequel ils ontété formés.
Tandis que l'homme poursuit l'idéal ici-bas, Dieu en fait pénétrer plus avant les traits dans son âme et la retravaille de ce feu divin. .
Peut-être, et nous l'espérons, est-il plus facile, après ces développements, de saisir le mécanisme de la Providence dans ses évolutions pour préparer aux hommes des manifestations toujours plus claires et plus complètes du vrai et du beau. Le cours des temps qui apporte sans cesse de nouveaux textes sous les yeux des nations, les révolutions qui les troublent, les guerres qui les portent aux extrémités du monde, les découvertes qui leur font entrevoir d'autres horizons, des pensées plus vraies et plus conformes à la profondeur de la réalité, qui leur suggèrent des. pensées encore plus profondes, tous ces changements amenés par le temps qui est partout et qui travaille souverainement toutes choses, jettent les hommes, tous les hommes, dans ces rê-
veries inconnues aux générations précédentes. Des esprits d'élite leur fournissent des images vives de ces rêveries confuses; le inonde s'y attache avec passion, avec une passion qui ne dure guère ; alors Tenivrement de toutes ces idées tombe, le bruit s'apaise, les grands hommes viennent qui recueillent dans tous ces débris récents les sentiments nouveaux, les traits de vérité éternelle qu'ils contiennent, et les font passer à ce feu du génie qui dévore ce qui est passager. Afin d'en conserver ce qui est durable et, avec les ouvrages de ces esprits souverains, l'homme garde, pour s'en pénétrer, les exemplaires des vérités conquises par les efforts des générations. Il y trouve les traits immuables et pourtant perfectibles de sa race. Mais satisfaits de ces beaux types, on ne peut s'empêcher d'entretenir quelque regret de ce qu'on ne verra plus dans leur vive jeunesse les premiers jours du printemps des idées, quand un jeune soleil brillait sur elles, quand la vie fragile et enivrante les animait. Ces jours ne sauraient revenir. Les fleurs éternelles sont belles ; mais elles ont quelque chose de la tristesse des immortelles quand on les compare à ces belles corolles qui passent sous l'ardeur du jour, mais qui ont le charme de leur fragilité même.
Que le sentiment du beau a été partout. — Que les sociétés ne roulent pas dans un cercle fatal. — QuMl ne faut ni regretter ni mépriser le passé.
Tout ce qui précède n'est pas, nous l'espérons, un vain étalage de lieux communs. Il nous semble qu'il peut sortir de cet ordre d'idées que nous avons exposé, si nous Tavons mis dans son jour, plus d'une conséquence importante, pour ceux qui y attachent quelque prix, à suivre dans le temps le cours des choses humaines, et je conviens volontiers que ceux-là sont le petit nombre. Ces conséquences, quoi qu'on en puisse penser, ont du moins un mérite à nos yeux ; elles s'accordent non seulement avec les croyances, mais avec les instincts des âmes élevées; elles prouvent que les sociétés humaines n'ont été privées à aucune époque du sentiment et
des images réalisées du beau; elles montrent que ces sociétés ne sont pas condamnées, comme de beaux esprits le prétendent avec un superbe dénigrement, à tourner dans un cercle pour recommencer sans repos et sans résultat leur course monotone ; elles montrent que chaque effort heureux des intelligences, de chaque intelligence, est un bien qui profite à tout Tayenir, témoignant aussi par là que les hommes, au temps des révolutions, ne combattent pas seulement pour des chimères, et qu*enfin, s'il est ridicule de pleurer des temps écoulés, il est vrai pourtant, ainsi que l'imagination a besoin de le croire, que Thonpime est le frère de l'homme à travers les temps, qu'il a toujours aimé le même beau, travaillé sans cesse à une œuvre impérissable et qui avance sans cesse en dépit des âmes serviles qui souhaitent l'immobilité, malgré les âmes sans forces qui se créent une fausse poésie avec des images trompeuses du passé. Reprenons rapidement ces divers points, afin de les bien fixer avant que de finir.
A entendre le langage ordinaire de beaucoup d'historiens de l'intelligence, on croirait qu'il y a eu, qu'il est des temps où l'homme n'entrevoit aucun rayon de la lumière du beau, aucune étincelle du vrai ; qu'il est même alors au-dessous des brutes, lesquelles, du iboins, ne s'enflamment ni pour l'erreur, ni
3i4 PENSÉES ET FRAGMENTS.
pour Tabsurde et sont gardées par la nature dans le cercle de leurs instincts réguliers. Si nous ne nous sommes trompé, au contraire, il résulte de tout ce qui précède que la race humaine a toujours poursuivi, exprimé et montré les images du beau, mais dans des signes quelquefois trop fugitifs pour qu'il en restât autre chose que l'émotion entretenue par le souvenir dans la génération suivante ; et c'est de cette émotion, comme d*un feu caché sous la cendre, que sortent un jour ou un autre ces jets d*un feu qui ne s'éteint plus, ces beautés éternelles qu'on a longtemps appelées classiques, qui parlent à toutes les générations dans un langage toujours intelligible, des sentiments permanents de l'humanité. N'en doutons pas, ce feu couvait môme dans la nuit du moyen âge, parce qu'il est comme le feu dont parle le poète qui est la condition de l'existence physique et
Qui vit dans les glaçons qu*ont durcis les hivers.
Aussi bien nulle créature humaine ne saurait s'en passer. Il est le tourment et le principe d'action de toutes les intelligences ; c'est son souffle qui fait flotter fièrement les pavillons au-dessus des armées et qui retentit dans le bruit des clairons. Si l'homme ne poursuivait sans cesse l'idéal, s'il ne le voyait réellement, au moins par instants dans sa vie, sa force s'en
irait, et il ne serait plus un homme. Je ne puis m'empôcher de croire que ces formes du beau que Fart et la nature manifestent à Tenvi, ne soient bien réellement des guides placés par la Providence sur notre route pour nous attirer sans cesse sur les hauteurs. Qui peut douter que ces guides viennent d'en haut, à entendre leur langage mystérieux et pénétrant? Ce serait faire injure à la Providence que de penser que ces conducteurs divins vers Tinvisible n'aient pas toujours été à côté des nations, surtout quand elles avaient à traverser les obscurités et les dédales où rhistoire les a souvent comme égarées. Il faut dire de ce beau sévère ou riant ce que Quinault dit de Tamour, qu'il anime tout l'univers. Il se manifeste avec plus ou moins de clarté suivant les temps, mais il est le prédicateur assidu de tout ce qui se fait, se sent, se dit de noble ou de grand dans le monde. Il attire les bataillons au haut des murs d'où tombe une pluie de fer et de feu, comme, dans les campagnes paisibles de l'Italie, il appelle Virgile pour errer avec lui derrière le pâle rideau des peupliers du Mincio.
Mais quelque touchante, quelque vive que soit la simplicité énergique des premières apparitions du beau à la voix des premiers hommes de génie ; quelle que soit l'impérissable beauté de l'antiquité, il faut bien reconnaître aussi que d'âge en âge cette ligure
de réternelle beauté prend des traits plus distincts et plus délicats, et que Raphaël et Racine en ont fait des dessins, sinon plus puissants, du moins plus achevés et d'une intelligence plus profonde. C'est que rhomme ne marche pas dans un cercle. Je ne veux pas affirmer que les génies des temps nouveaux ont rénergique naïveté des temps anciens, mais je sens que ce qu'ils cherchent et qu'ils entrevoient est plus beau et plus grand encore que ce que cherchaient et voyaient les hommes de l'antiquité. Peut-être la main des modernes est -elle moins ferme; on dirait qu'elle tremble d'émotion lorsquHls contemplent de plus près et avec plus d'ensemble ces formes radieuses que voile un nuage moins épais. * Le divin modèle s'est rapproché, ou plutôt l'homme s'est avancé de quelques pas de plus vers la cime de ce mont Olympe où vit l'idéal.
Mais si chaque siècle étend l'horizon des hommes, il est bien possible que les peintres perdent par là en netteté ce qu'ils gagnent en étendue et en grandeur de vues. Voilà ce qui nous autorise à regretter toujours quelque chose de l'antiquité, satis qu'on puisse soutenir pourtant que ce que le génie ait de mieux à faire pour s'inspirer soit de regarder en arrière ; ni que ce qu'il ait de mieux à espérer soit d'égaler les beaux âges des arts et des lettres dans le passé. Qu'il regarde au contraire devant lui, et qu'il
suive celte pensée qui s'élève progressivement dans son vol. Qu'il étudie l'antiquité pour apprendre à transporter dans de plus vastes tableaux cette fermeté, cette simplicité que des races plus jeunes mettaient à dessiner des tableaux plus étroits ; mais il ne faut écouter que les pensées nouvelles; le génie antique a ses limites comme le monde étroit qu'il habitait. L'habitant de la Grèce voyait des collines du Taygète ou du Parnasse la mer bleue des Gyclades et, un peu au delà, les rivages de l'Asie. Aujourd'hui, du sommet désolé des Cordillères, le voyageur entend presque le tumulte des deux grandes mers qui, enveloppent le globe. Ce murmure profond et mélancolique des grandes eaux dit de bien autres choses que le bruissement des vagues de la Méditerranée sur des rivages bordés de myrthe et de lauriers roses. Telle est aussi la différence de l'esprit moderne, de ses souci::, de la science puissante qui lui donne encore plus d'incertitudes que de solutions, avec l'esprit antique sensé, riant et n'ayant encore entrevu que le sourire de la terre dans ce printemps de la vie des peuples.
Et, non seulement il est dans la destinée de l'esprit humain de s'élever graduellement et de voir s'étendre devant lui des perspectives toujours plus vastes, quoiqu'il change incessamment de point de vue, mais tous les ordres d'idées, toutes les formes
du beau qui se sont succédé dans le monde demeurent au fond de sa pensée. Il sait, si j'ose m'exprimer ainsi, tout ce qu*il a oublié depuis le commencement du monde. Toute Térité, toute beauté qui a
jamais apparu à Tintelligence, ne s*évanouira pas de rÉden de Tidéal ; à des siècles de distance elle peut inspirer de nouvelles formes de la beauté. L*œil de Tesprit suit ces pensées confuses que la tradition a laissées chez tous les hommes, et à leur vue, qui se dessine vaguement dans le lointain, il rêve, dans la fécondité mystérieuse de Tâme, de grandes choses qui sont nouvelles et qui sont anciennes ; tout le passé est comme le voyageur qui le parcourt, un chemin pratiqué dans une vaste forêt; il rêve à Toccasion de ce qui Tenvironne, des arbres majestueux qui se balancent au-dessus de sa tête, du daim qui fuit à son approche, des fleurs qui semblent s* entretenir dans la solitude; il rêve plus profondément encore à Touïe des bruits sortant de la profondeur de ces bois, quand le vent lui apporte de loin les bruits inconnus des grands espaces qu*il laisse derrière lui et qu'il n'a fait qu'entrevoir.
Disons-le plus exactement, ce sentiment profond et obscur, c'est Tesprit même des aïeux qui a passé de génération en génération dans ce qu*il a d'impérissable.
Mais si le passé tient sa place, et une grande place.
dans les idées, dans le sentiment du beau des âges qui viennent après, c'est sous la condition inévitable que ce passé se transforme, s'épure et dépouille toute sa partie périssable; c'est sous la condition qu'on ne viendra pas nous demander notre admiration pour tout ce qu'il a été, imitant ce roi qui allait chercher dans la poussière, pour les mettre sur le trône, les restes inanimés d'une femme qu'il avait aimée. 11 est aujourd'hui en effet une école bruyante, qui étale, sans jugement et sans intelligence, ses regrets pour toutes les institutions et toutes les idées d'un autre temps. Il est vrai qu'à voir et à entendre ces hardis défenseurs du passé, on ne prend qu'une assez médiocre idée des effets d'une telle superstition. Ils se bornent presque toujours à débiter des sottises qui ont une forme ancienne, more majorum.
Ils ne savent donc pas que Tesprit même des ancêtres est dans ceux qui regardent en avant, et que les vertus militaires d'un Desaix font bien plus souvenir de Turenne que les misérables lamentations de ceux qui voudraient rappeler le xvii'' siècle, lequel les mépriserait, si la Providence s'amusait par miracle à les y replacer un jour pour leur instruction. Mais soyons justes, regrettons quelque chose du passé, regrettons d'y voir de grandes âmes sous le joug d'erreurs que nous n'avons plus ; regrettons'que les lumières nouvelles n'aient point adouci et éclairé
des esprits qui semblaient faits pour les recevoir avec joie.
Et si un retour vers le passé est contraire aux lois que nous constatons dans Thistoire, ritnmobilité est tout aussi contraire à ces lois. On dit avec raison que Tâme est un feu qui s*éteint, s'il ne s'augmente. In nova fart animus est la devise du genre humain. Si cet instinct universel ne poussait plus Thomme, il deviendrait même incapable de comprendre ce qu'il sait du beau et du vrai sur cette terre, il ne pourrait plus même comprendre le passé; car c'est cette même ardeur qui cherche de nouvelles expressions du beau et de la grande inconnue, qui fait aussi reconnaître le beau caché dans les ombres du passé. Le Poussin avait la mélancolie méditative des siècles nouveaux; il cherchait le grand dans des sentiers que nul n'avait foulés, et cette généreuse inquiétude lui faisait surprendre aussi le secret de Rome ensevelie dans ses ruines; c'est par ce sentiment novateur qu'il entend le grand silence qui règne parmi les ombres dont 1 Italie est peuplée. Il faut bien pourtant que les gens qui défendent le statu quo, qui disent sans cesse qu'il ne faut pas chercher le mieux, il faut bien qu'ils sachent qu'ils ne sont ni si sérieux ni si profonds qu'ils imaginent. Eux aussi, sans s'en douter, disent comme les libertins que la vie ne vaut pas tant de recherches et d'agi ta tions ; eux aussi disent : ilfaut jouir et passer.
Qui sait ai nous serons demain ?
Ils n*ont point le vrai sentiment de la destinée de rhomme, de cette vie noble et inquiète qui se consume à invoquer ce qu*on ne voit pas.
Oui, l'homme est né voyageur ; il regarde son berceau avec regret, mais il cherche obstinément un tombeau parmi les hasards, afin de rencontrer quelque part Tobjet de ses vagues inquiétudes.
La gravité des gens qui prêchent le repos n'est que frivolité et goût vulgaire du repos :
Nam neque Parnassi vobis jaga, nam neqae Pindi Ulla moram fecere, neque Âonie Aganippe.
Qui n*aime pas Tavenir, n'aime pas le passé.
Et de cette manière de considérer l'histoire de Tintelligence, dans la recherche de la beauté et de la vérité, il résulte aussi plus d'équité dans la manière d'apprécier les œuvres du génie d'un autre temps ; car nous savons ce qui nous manque pour retrouver les grands effets qu il a produits sur les contemporains. Cette manière de considérer les choses inspire aussi la modestie pour ses propres travaux; car nous savons qu'un jour viendra où cet idéal, ce vrai réel enfin que nous cherchons, découvrira des espaces nouveaux à des générations nouvelles, et que, si nous
pouvons affirmer que nous voyons quelque chose de la splendeur du vrai, nous pouvons affirmer tout aussi résolument que l'avenir verra des trails de cette splendeur qui nous sont cachés aujourd'hui. La tolérance en ressort également, avec la modeste assurance à professer nos propres opinions. Car si rhomme vit sous la condition laborieuse du progrès, il est bien à peu près évident qu'il entre dans les vues de la Providence que toute la vérité n'est pas nécessaire à Thamme en tout temps ; et il entre dans ses lois qu'il la cherche par le travail et la volonté. Nous voilfl bien loin des emportements réciproques des partis au xvi° siècle, du calme orgueilleux du xvu®, de l'arrogance hostile du xviu'. Nous voilà bien loin de ceux qui disent qu'on ne saurait trop regretter les fortes croyances quelles qu'elles soient. Souhait bizarre pour le dire en passant, d'hommes qui affectenf l'amour d'une austère sagesse; n'implique-t il pas, en effet, que les passions valent mieux que la vérité, et que l'aveuglement, qui ne s'arrête devant rien, vaut mieux que larecherche paisible du juste et du beau ?
Oui, répétons-le en finissant, la race humaine a été créée pour monter lentement les pentes éternelles. A chaque pas qu'elle a fait, ses perspectives ont changé et se sont étendues ; son idéal s'est épuré
et agrandi, et chaque siècle a droit de dire de ses devanciers comme les héros d'Homère :
i^,(xeei; toi Tiarspcov (i.é'y^ à{Ji&ivove;
Ëuxo(i.EÔ'£ivai