DE M. VILLEMAIN
. Il n'y a pas grand inconvénient à venir un peu tard quand il s*agit de parler des ouvrages qui dureront. Il ne faut se hâter que pour ceux qui mourront demain. Voilà encore le dix-huitième siècle, qui fut l'objet de tant de critiques et d'éloges passionnés, jugé dans ses représentants les plus illustres et les plus hardis ; voilà le jugement qui en a été porté en présence de la restauration, dans ses écoles, et il a bien fallu que ce gouvernement entendît ces paroles mesurées, mais plus hardies et plus fermes que toutes les déclamations du monde. Le dix-huitième siècle est examiné là, au point de vue de la philosophie et de la politique comme de la littérature, par un critique qui, préférant la forte et magnifique
simplicité de Bossuet à Ténergie savante du style de Rousseau, aime pourtant mieux la lettre de Rousseau à l'archevêque de Paris que le traité de politique tiré de l'Écriture sainte .
Il faut, pour enseigner l'histoire de la littérature, une réunion bien rare des plus précieuses qualités de l'esprit. Ces principes du goût qu'on doit appliquer dans l'examen des œuvres littéraires exigent un degré de précision et d'étendue qui n'est pas requis lorsqu'on juge les productions des arts où la pensée ne se traduit point par la parole. Dans le cercle de la littérature, l'artiste ne peut user d'une langue vague ; il ne s'adresse pas uniquement à Timagination ; il ne suffit plus de susciter, par une mystérieuse évocation, les forces les plus intimes, mais les plus confuses de l'intelligence, comme fait la musique, comme font aussi, dans une certaine mesure, les arts du dessin. Dans les lettres, le beau est mêlé au vrai, au vrai clairement et positivement exprimé ; la netteté des pensées est la première condition de l'éclat des formes, et il est nécessaire non seulement de bien penser, mais de penser avec une parfaite clarté pour bien écrire. On ne sera donc un critique habile en littérature que si on réunit la force, la précision et l'étendue de la pensée au sentiment vif et profond de la beauté. Lès œuvres littéraires s'adressent à la fois à l'homme raisonnable et
à rhomme sensible; il faut, dès lors que la vérité se montre belle sous l'éclat d'une solide armure, et il faut qu'elle parle. Dans les arts, elle passe en souriant, brillante et muette, ne laissant après elle que des parfums et des fleurs. La littérature d'un temps, c'est le bon sens et le sentiment du beau de ce temps-là : formes de raisonnement, couleurs de l'imagination^ nature des idées morales, direction des idées religieuses, doutes, enthousiasmes, l'âme de l'homme se manifeste tout entière dans la littérature de chaque époque, c'est-à-dire dans l'effort de chaque époque pour exprimer le vrai sous la forme du beau.
Le critique doit donc être en môme temps artiste et philosophe^ S'il n'apporte à l'examen de ces œuvres, où se mêlent harmonieusement l'imagination et la raison, qu'une sensibilité délicate qui fait comprendre la beauté, cette sensibilité sera vaine et elle se perdra infailliblement dans ce culte de la forme qui devient puéril dès qu'on oublie le fond des choses humaines ; s'il n'a, au contraire, que la fermeté de la raison philosophique, la vie s'en ira de toutes les belles formes qui se rencontreront sous son scalpel. Où donc trouver cette finesse de tact, cette subtilité de sentiment qui discerne la beauté sous toutes ses diversités et dans toutes les civilisations? Où trouver cette heureuse mobilité d'expres-
sion qui sait se ranger sous Tunité sévère de la vérité absolue? Ici ce sont les traits purs, la démarche hardie et élégante du génie antique, sous son brillant soleil ; là, Florence et la grande confusion des civilisations du moyen âge, et les sentiments ardents et sombres, et cette religion grave et pompeuse, et ces dominations violentes de la parole et du glaive, de la papauté et de Tempire; puis vient du côté de rOriént, après sa défaite, le génie subtil de Byzance qui nous apporte les histoires sévères de la Grèce ancienne et toutes les nobles pensées de cette grande nation. Puis les magnificences tranquilles du dixseptième siècle, alors que les flots s'apaisent après tant d'agitations politiques et religieuses, et semblent réfléchir dans leur paisible éclat et le monde et le ciel ; puis enfin, des hommes hardis qui troublent tout, persécutés et persécuteurs, voulant briser ce cadre étroit mais admirable qui enferme la société. Toute cette succession de tableaux le critique doit les comprendre, en pénétrer Tesprit par une sympathie passionnée et savoir les rapporter pourtant, afin de les juger, à un type absolu du beau et du vrai. Il descend, plein d'une terreur bizarre, dans les cercles mystérieux de Dante ; il s'assied avec Ulysse sous Tolivier qui domine le port d'Ithaque, et il songe à Pénélope et aux dieux du foyer paternel; il s'anime avec Bossuet sur le tombeau de
Gondé et écoute en rêvant cette harmonie solennelle où les clairons des batailles semblent se mô* 1er aux clairons du temple; il s*gxcite avec Swift de la verve mordante qui fait la joie et la vie des partis et que l'histoire elle-même oublie bientôt, Partout il lui faut l'émotion d'un acteur du drame et le regard tranquille du juge. Comme ces dieux dont parle Homère, il doit voir de près et se tenir loin.
Cette revue du monde intellectuel, ainsi compris et ainsi jugé, est un enseignement bien salutaire. Il excite et il règle le mouvement des imaginations. Toute poétique, toute théorie des arts tombe promptçment dans l'arbitraire si elle ne compare sans cesse ses principes à l'expérience. Les principes du beau vivent dans les beaux ouvrages des hommes et c'est de l'expérience surtout qu'on apprend que des règles souveraines président à tout. Les lois suivant lesquelles les rayons du jour viennent frapper votre œil sont moins compliquées, mais ne sont pas plus infaillibles que les lois d'après lesquelles la lu* mière de la pensée d'un autre homme pénètre votre esprit, l'échaufife ou l'éclairé. Étudions donc aussi dans tous leurs accidents les formes variées du génie ; soyons attentifs à l'harmonie qui préside à ce jeu des couleurs mobiles de l'esprit humain. Nous serons bien placés pour en juger quand le mouve-
ment de Thistoire fera passer devant nous la littérature d*un siècle.
Cette critique étendue, savante, sensible, convient particulièrement à nos jours, à cette époque où Ton ne parle que de Tempire des faits et où Ton se sent, néanmoins, emporté vers les systèmes par besoin d'imagination. Les systèmes absolus et téméraires sont comme la dernière ressource des âmes fatiguées. On espère toujours trouver dans le fond obscur des théories abstraites la satisfaction de tous les rêves, toutes les perles de rOrient. Les théories marchent au pas vif et précis de la logique, parce que rien ne les gène dans ce champ vide qu'elles parcourent, et Timagination s*anime dans cette marche rapide à travers la nuit. Il est bon, il est sage de détourner les âmes de ces voies qui ne vont qu'au scepticisme et au découragement. Étudier les faits qui se rattachent aux plus nobles développements de l'imagination et retrouver dans ces faits les lois secrètes de tout ce qu'il y a de grand, de juste, de bon dans le monde, c'est la vraie mission de la haute critique ; par là on satisfait le besoin d'étudier la réalité en livrant à l'examen l'esprit de l'homme dans les phases les plus diverses de son développement, et on satisfait également le besoin de tout rapporter à- des lois supérieures, en compa-
rant toutes les œuvres humaines à ce type indestructible qui est la règle du goût.
Si donc je voulais chercher une étude qui, sans m'emporter loin des faits, me laissât le sentiment des vérités supérieures à ces faits ; si je me proposais de regarder le spectacle du monde dans Thistaire pour en déduire des conséquences utiles, y puiser des idées élevées, la connaissance de Thomme, le sentiment du beau ; si je cherchais à la fois le fond et la forme des choses — et il faut tenir tous les deux, peut-être, sous peine de ne tenir ni Tun ni l'autre, — il me semble que je m'arrêterais plutôt à rhistoire littéraire qu'à quelques autres sciences qui ont pourtant, je l'avoue, un air de supériorité sur celle-là.
Ne demandez pas trop rigoureusement à l'histoire de la philosophie la valeur et le génie d'une époque quelconque, de peur qu'elle ne vous donne l'appareil, assez simple en apparence, de ses systèmes pour l'image de cette époque. Il est bien vrai que, pour quiconque a appris ailleurs le caractère d'un siècle, il devient assez aisé de retrouver dans les formules un peu vagues de la philosophie de ce siècle une ressemblance confuse avec l'esprit général du temps. Toutefois, les nations les plus dissemblables n'ont-elles pas vécu à l'ombre des mêmes systèmes philosophiques ? Tout système philoso-
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phique s'efforce de donner aux idées les plus générales sur l'homme et sur Tunivers une complète précision, mais, dans ces efforts pour tout renfermer dans un cadre exactement déterminé, on retranche involontairement et nécessairement ce qui ne rentre pas dans Tunité de ce cadre. La langue de la science, les formules de la science ne peuvent saisir et renfermer la pensée de Thomme tout entière, car cette pensée même devient de plus eu plus insaisissable aux instruments de la science à mesure qu'elle s*élève. Cette partie si volatile et si précieuse s'échappe du creuset du philosophe. L'histoire de la philosophie est une image tronquée et trompeuse du génie des nations, justement parce que la philosophie vise toujours à une précision trop absolue.
Au lieu de l'histoire de la philosophie, voulez-vous prendre la philosophie de l'histoire, et, sans plus chercher quelles croyances abstraites gouvernent les hommes, chercherez -vous quelles lois générales les poussent et les ont poussés à leur insu à travers les siècles? Là, tout est encore exposé à l'arbitraire et aux chimères. J'admire assurément avec quelle grandeur de dessin des mains savantes et habiles ont quelquefois tracé ces immenses tableaux du mouvement des peuples sous la gravitation du monde moral, mais, en regardant ces cartes dé-
COURS DE LITTÉRATURE DE M. VILLEMAÎN. l9o
mesurées, ne semble-t-il pas qu'il eût été possible d'établir le contraire ou toute autre chose, avec la môme autorité, si Ton eût eu la même force d'esprit ? Ne semble-t-il pas que l'habitude de regarder l'histoire daos ce sens et de ces hauteurs pourrait donner comme le vertige à des esprits moins fermes ou les accoutumer à des généralisations téméraires? Ces grandes et savantes lignes tracées sur notre monde ne valent pas, pour la saine culture de l'esprit, les vives images qu'imprime dans la mémoire l'histoire de la littérature d'un peuple. Celle-ci laissera l'homme se mouvoir avec sa liberté, son originalité, sa vie, enfin ce qui fait qu'il est un homme et non pas une abstraction. Je verrai là toute la variété, tous les caprices admirables de l'existence individuelle, et j'y retrouverai aussi, mais vivant et en action, ce travail d'une force souveraine qui inspire et dirige les intelligences et les éclaire, en échappant à leurs calculs.
Mais, quant à ces grandes avenues aujourd'hui solitaires, où l'on prétend me montrer la route des nations, mes yeux fatigués n'y discernent rien. Pourquoi cette route plutôt qu'une autre? N'y aurait- il pas quelque erreur de calcul dans cette dynamique qui veut me rendre compte de la force qui aurait poussé chaque peuple, d'une main inexorable, dans tel sens plutôt que dans tel autre? Laissez-moi cou-
rir par ces champs où je vois des ruines magnifiques, d*humbles tertres, les débris d'un village abandonné. J*aime mieux les vestiges de la plus petite chaumière autour d'Athènes; j'aime mieux les vers épars retrouvés par M. Fauriel dans les échos du Taygète que les restaurations les plus hardies des prétendus plans de la Providence.
J'oserais presque dire que la vraie philosophie de l'histoire, c'est la critique telle que l'a faite M. Villemain. Il évite tous les dangers de Tabstraclion ; il suit le progrès, si l'on veut, la marche de l'histoire, à la lueur certaine de la pensée de l'homme, de l'imagination de l'homme dans tous les siècles. Ces flambeaux, que le souffle des temps ne peut éteindre, marquent certainement les routes de l'histoire. En recherchant dans ce qui reste de chaque époque les empreintes du beau et du vrai, on se trouve en sympathie avec le passé ; on le comprend mieux ; on échappe aux conclusions précipitées de la logique qui oublie vite ces faits pour abonder dans son propre sens. Vous n'avez plus affaire, dans le monde littéraire, à ces forces infaillibles et irrésistibles qu'on nomme les lois de l'histoire. C'est l'Italie de Lucrèce et de Cicéron que vous retrouvez, la Grèce de Périclès, l'Angleterre de Shakespeare et d'Addison :
Et jam summa procul vUlarum culmina fumant.
La supériorité de la grande critique littéraire, c'est d'avoir le sérieux et la profondeur de l'histoire et aussi la puissance magique de Timagination pour ranimer le passé. Cette critique suit le cours des âges en regardant tout à la fois à Tétat politique qui agit sur le développement des intelligences et aux grands esprits qui parlent le langage indépendant du génie avec l'accent de leur nation et de leur époque. En descendant le fleuve, 1er peintre devra fixer tour à tour les yeux sur les ruines et sur les demeures des vivants ; il devra prêter l'oreille aux bruits qui sortent des grandes cités aujourd'hui florissantes, et voir les ombres que projettent sur elles les mouvements des siècles passés ; l'historien de l'intelligence devra réunir sous son prisme tous les rayons de l'esprit humain dans sa fixité et dans sa mobilité. Tous les points lumineux viendront converger, pour ainsi dire, sur les pages de son livre :
Mille trahit varios adverso sole colores.
Ces tableaux sont en quelque sorte l'épopée d'une époque où l'imagination ne sait plus inventer de fable qui la satisfasse elle-même ; q\x l'esprit né se laisse aller que faute de mieux dans les déductions glacées des pures théories. L'imagination n'est [plus assez jeune pour s'enivrer de pures fictioni^ ; la raison, battue de tant d'erreurs nées de l'esprit de système,
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à besoin des couleurs de la vie et de rimagination pour se rassurer et se ranimer. Donnez-lui donc le spectacle de Thistoire, sous le jour éclatant des œuvres de Tart. Cette chaîne de grands hommes, cette suite de pensées qui unit tout ce qu*il y a eu de plus éclairé sur la terre, forme la peinture la plus brillante et la plus instructive qui puisse être offerte à rœil de Thomme. Les peuples se succèdent, les gouvernements se fondent et s*écroulent, de grandes batailles se livrent depuis les temps héroïques de Salaminejusqu'à nos jours; tous ces bruits du monde ont leur écho dans les grandes imaginations de chaque époque, et Thistoire des lettres demeure ainsi la partie la plus animée de l'histoire. Quand la nuit est descendue sur les nations, les littératures qui leur survivent sont comme ces phares qui, dans les longues nuits de nos hivers, brillent solitaires sur les côtes des mers européennes, et cette brillante cein* ture jette une clarté triste, mais vive, sur les Qots qui se taisent ou s*agitent, sur les vaisseaux qui passent, sur les rochers qui dessinent leurs noires ombres dans Tombre de TOcéan. Aujourd'hui, notre plaisir le plus poétique est de contempler du rivage tous ces débris mêlés du passé que le flot emporte :
Scuta virum et Troïa gaza per undas.
Mais cette critique avait-elle été essayée de nos
jours ? J'en cherche assez inutilement un exemple chez nous avant M. Yillemain. Ou bien la critique s*est tenue dans une étroite spécialité qui peut être utile, qui peut former à Fart d'écrire et de penser raisonnablement, mais qui ne va pas plus loin ; ou bien, sous prétexte de revenir au naturel, elle s*est livrée aux plus étranges emportements. La critique en France a été ou froide et didactique, où enthousiaste et systématique, glaciale et sensée comme La Harpe, lyrique et paradoxale comme Diderot.
Le Lycée de La Harpe est purement littéraire dans le sens le plus restreint de ce mot, et c'est pour cela qu'il donne peu de plaisir, quoique assurément on le lise avec grand profit. Cet esprit assez droit et assez délicat fait une anatomie exacte des chefs-d'œuvre de notre langue; mais, sans renouveler contre lui le reproche d'être assez peu familier avec l'antiquité et passablement ignorant en fait de littérature étrangère, son goût tant vanté tient surtout à une extrême froideur ; il lui est bien facile d'avoir de la mesure, attendu qu'il n'a pas à combattre le moindre entraînement. Le fond des choses le touche peu ; la forme, la forme simple, fine, élégante, ce sentiment exquis de la bonne compagnie littéraire, est l'objet et la mesure de tous ses jugements. Il apprécie le génie comme l'ancienne société eh France jugeait les hommes qui entraient dans le monde, sur leurs ma-
nières. Il n'est pas douteux que cette préoccupation presque unique delaforme rétrécisserhorizon deTart. Les règles du goût, ces règles excellentes, doivent plutôt se résumer dans un tact subtil que dans une collection de petites recettes ; le sentiment des arts et du beau se communique bien plus sûrement dans Tabandon d'un dialogue animé, comme M. Yillemain en donne le modèle dans ses Leçons^ que par une décomposition pédante et meurtrière, comme le pratique trop souvent La Harpe. Ouvrez, si vous voulez, le Lycée et le Cours de M. Villemain, tous deux à l*exposition du dix-buitième siècle, par exemple. Ici^ je vois la poussière des combattants et les nuages de la révolution qui s'avancent ; je vois le ciel tpste et tranquille de l'Angleterre, et ses campagnes mélancoliques, et sa liberté savante, compliquée, un peu gothique dans ses allures ; je vois passer la figure se* vère et moqueuse de Swift, le grave Addison et Voltaire, sublime étourdi, qiii passe le détroit et revient en France apporter, chez une nation alors légère, ce vin violent de la philosophie qui tournera les têtes et les exaltera jusqu'à la fureur. Au fond des solitudes agrestes de la Suisse, j'entends Rousseau mêler aux contemplations de la nature, qui dégagent des passions du monde, cette orgueilleuse et trompeuse logique qui sape les fondements de la société ; âme violente et superbe qui n'aime que le repos, écou-
tant avec rayissement le vent qui joue dans les bruyères et nourrissant des haines amères au sein de rêveries profondes comme les cieux.
Pour La Harpe, qui avait pourtant vécu au milieu de ce siècle et de ces hommes, il n'y a plus dans son ouvrage une étincelle de la vie de ce temps. Ce Cours de littérature est tel qu'un grand cimetière où les morts sont assez exactement rangés. On y examine froidement leur poussière et on nous dit combien elle pèse dans la balance de l'art :
Expende Annibalem : Qitot libras in duce summo Inventes ?
M. Cuvier, dans ses éloges, raconte comment certains médecins philanthropes n'allaient] amais visiter un ami malade ni accompagner un ami mort à sa dernière demeure sans mesurer exactement la hauteur de la chambre du malade, sans mesurer exactement la profondeur de la fosse, à l'effet d'apprécier si tout cela était conforme aux règles d'une bonne hygiène. Ainsi fait celui qui n'est préoccupé que des règles du goût ; il va mesurant toutes choses ; mais, vous avez beau calculer la hauteur d'une montagne, beau réduire en mètres l'élévation de la tour de Strasbourg^ vous ne me donnerez jamais par ce procédé la moindre idée ni de la montagne ni de la vieille cathédrale. Déplus, regardez s'agiter une dan^e en vous bouchant les oreilles pour ne point entetidre la musique, tous
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ces mouvements qui vous paraissent irréguliers et sauvages sont conduits par une mélodie animée ; c'est là ce que n'entend pas non plus La Harpe dans son Cours. Ghaciin, à ses yeux, danse pour son compte; il n'entend pas le chœur du siècle qui imprime à tous son mouvement.
Nous le répétons, cette analyse froide et assez savante a, sans aucun doute, son utilité. Il est de bon exemple de regarder de près le tissu des pensées d'un écrivain ; d'examiner scrupuleusement, minutieusement, comment un fil se rattache à un autre fil dans l'artifice d'une composition ; c'est fort bien fait dètre exigeant sur la mise en scène des idées, pour ainsi parler. Cette première éducation littéraire est excellente. Elle contient le dévergondage par une saine discipline et en démontre presque mathématiquement l'absurdité. Les bonnes pratiques du sens commun et les recherches délicates du bon goût et du bon langage doivent, à coup sûr, être enseignées aussi bien que suivies. Décomposez donc, pièce à pièce, mettez cette corolle en morceaux ; faites-en remarquer l'arrangement et toutes les délicatesses de sa composition ; la fleur se flétrit sous vos doigts, mais il reste une instruction profitable. D'autres viendront pour montrer les fleurs sur leurs tiges, avec toutes les harmonies au milieu desquelles la nature les a placées.
Yoilà cette critique régulière, respectable, mais trop occupée du détail pour faire comprendre la beauté de Tensemble ; trop attentive aux procédés matériels de la couleur pour sentir fortement et pour communiquer l'impression que donnent les tableaux des grands maîtres ; incapable, àplus forte raison, de comprendre la succession des écoles et toutes les variétés du talent, sous Tunité du beau ; plus incapable encore de montrer Thistoire des événements s*enchsdnant à l'histoire des idées et de discerner comment les sciences du monde qui passe jettent leurs clartés et leurs ombres sur les œuvres qui durent.
AFopposite de La Harpe, gardien par trop réservé des saines règles et du sens commun, nous trouvons Diderot, le fondateur de Técole vraiment révolutionnaire en matière de critique. Ramener l'art au naturel, tout simplifier pour tout animer, c'est le but des efforts de sa polémique enthousiaste. Gomme Diderot est un esprit d'une culture très fine, il ne faudra pas s'étonner si l'on rencontre parfois dans ses essais des morceaux d'une critique charmante, inspirés par la raison la plus élevée et le sentiment le plus exquis de la beauté. Ces nuances délicates se trouvent çà et là sous sa plume irrégulière et impétueuse ; mais il s'agit de regarder aux principes émis par Diderot et à ses élèves qui en sont comme la conséquence. U étouffe, à ce qu'il dit, dans les poé-
tiques de son temps. Élargissez Tart^ comme il a dit aussi dans son langage barbare : « Élargissez Dieu. » Diderot ne chicanera sûrement pas pour une nuance, comme La Harpe ; il n*est pas du tout formaliste ; un tour plus ou moins élégant ne lui fait rien ; ce qu'il invoque, c'est la nature, belle et sans voile ; il la poursuit au pas de course. Pourquoi faire tant de bruit? Quand il aura brisé tous ces vieux types de Tart, objets de son courroux, et qui défigurent, selon lui, rimmortelle beauté de la nature, il n'en sera pas plus près d'atteindre son image. Comment se fait-il que l'affectation ne soit nulle part plus grande que dans les écoles qui font état de mépriser l'art et les traditions et de ne chercher que la simplicité? C'est sans doute que l'esprit de l'homme n'a jamais été si éloigné du goût de la nature qu'on veut l'imaginer, et que toutes ces règles qu'on nomme conventionnelles ne sont, après tout, pour la plupart, que des bornes reconnues infranchissables depuis longtemps ; soit que la pensée de l'artiste ne puisse s'aventurer au delà de certaines régions sans y manquer d'air vital ; soit que presque toutes ces règles si méprisées ne fassent que résumer les lois d'un équilibre nécessaire hors duquel la pensée perd sa force en perdant son point d'appui. L'école qui s'est formée dans le tumulte, disons dans le vacarme des écrits de Diderot, à force d'aspirer au naturel, ne
trouve que de vaines déclamations. Sans frein, sans mesure, sans guide pour chercher la vérité, elle finit par tomber dans les ridicules fantaisies des esprits fatigués, par prendre le faste des mots pour la grandeur des idées. La pompe la plus vide est le résultat de cette doctrine qui débutait par le mépris de la forme; théorie barbare qui est devenue cynique; car, pour se donner le sentiment de ce qui est sim-* pie, elle s'abaisse à tout. Voilà le fruit de cette régénération de Tart si audacieusement prêchée I
Rien n'est simple ni naturel de la façon dont ren-* tendent tous ces novateurs ardents. La simplicité de la nature est une simplicité riche, savante, compliquée ; elle est le résultat de combinaisons profondes. Ce n'est pas trop, pour fixer sur une œuvre humaine un faible reflet du beau, que des élans les plus vifs de l'imagination guidés par les procédés de l'art les plus prudents. Cette brutale impétuosité, qui croit n'avoir qu'à déchirer les voiles et à peindre, se trompe étrangement. Ces formes du beau, qui passent et re* passent rapidement sur la face du monde, et dont le reflet tremble et s'agite au fond de notre âme, ne se saisissent point ainsi. Les théories compliquées des arts, les délicatesses timides du goût ne sont que des précautions savantes pour surprendre et fixer ces grandes et fugitives images*
Cette école de critique dont Diderot fut le chef,
continuée et exagérée sans cesse jusqu'à présent, ce culte négligent et affecté du naturel ne peut rien enseigner de beau ni de vrai, car, violent, irréfléchi et cynique comme il est, il n'a presque donné, depuis soixante ans, que des essais informes et des théories capricieuses et inapplicables. Gomme toutes les idées excessivement simples en apparence, cette manière de juger Tart a tourné promptement à l'absurdité» parce que le monde et la nature sont des ouvrages plus puissants et plus complexes que cette ignorante et grossière simplicité.
Ainsi la critique que La Harpe représente assez bien ne saurait raconter cette belle et riche histoire de l'intelligence, étant, par métier, concentrée dans la contemplation des procédés extérieurs de l'art d'écrire; ce champ, trop étroit, a un horizon trop borné. La secte de Diderot, naturellement dédaigneuse du passé, sauf quelques capi;ices, s'en va poursuivant avec fracas la nature qui lui échappe. Cette secte n'a ni le temps, ni le goût, ni Tinstinct, ni peut-être le savoir nécessaire pour suivre dans les siècles les modifications du génie de l'homme.
11 est pourtant une dernière école fort au-dessus des précédentes par la vivacité des impressions, la finesse du tact et retendue indéfinie de la compréhension. Celle-là reste à examiner. Ony verra, comme en relief, les défauts et les qualités de notre temps :
des esprits cultivés, savants, sagaces, capables d'émotions vives et de mouvements nobles, mais que tout attire et que rien ne peut retenir; volages esprits, captivés tour à tour par la simplicité et par les raffinements du faux goût ; tantôt philosophes hardis avec Descartes, tantôt disciples d*un mysticisme confus; aujourd'hui tout entiers à la finesse élégante de la prose d'Hamilton, demain ne comprenant plus que le lyrisme barbare et froid, qui est une partie de notre poésie du moment. Toutes ces admirations, un peu opposées, sont expliquées avec un art infini. C'est comme un ami qu'ils vous présentent que Técrivain qu'ils jugent ; cachant les défauts sans dessein prémédité, uniquement par engouement du jour, par entraînement d'imagination ; et, toutefois, pour parler avec justice, il reste quelque chose, il reste beaucoup de la lecture de ces analyses si partiales ; on pénètre assez avant dans les détours du talent par cette affectation un peu aveugle.
Mais à coup sûr, comme à presque tout le monde aujourd'hui, il manque à ces intelligences un sentiment assez énergique, assez déterminé de la beauté et de la vérité. Si les signes du vrai étaient marqués nettement au dedans de nous, nous saurions que chercher, sans nous arrêter ainsi nonchalamment au bord de toutes les voies. Mais, c'est la grande maladie de nos jours, et elle se montre mieux quand elle
s'attaque à de grandes facultés. A force de largeur dans Tesprit, à force de facilité à se mettre dans tous les points de vue, à force de faculté de tout comprendre, on arrive à porter à tout une sorte d'intérêt tiède, qui n'est qu'une indifférence agitée. Trouvant partout de quoi s'émouvoir légèrement, de quoi passer une heure ou deux, pour ainsi dire, dans une agréable et facile contemplation, on ne fait plus ce violent et salutaire effort qui établit une harmonie définitive entre l'âme et ce qui est hors de nous. ' Nous prêtons, plutôt -que nous ne donnons, notre affection, notre haine, notre respect. Blasés et intelligents, nous nous laissons aller, nous nous poussons à tous ces vains spectacles qui ne donnent qu'une émotion passagère. Avec cette indolente curiosité que tout conspire à éveiller et à satisfaire, sur ce bateau à vapeur de la civilisation, on parcourt rapidement, et comme d'un œil ébloui et distrait, toutes ces scènes changeantes qui se succèdent devant le spectateur immobile; pensée ouverte à tous les vents, s'arrêtant sans trouble au bord de l'infini avec le scepticisme, s'abîmant par jeu d'esprit dans les rigueurs de la foi catholique, pensant par ennui aux passions violentes de l'Orient, rêvant sans méchanceté une politique immorale et puissante avec Machiavel, ou bien le règne de la vertu stoïque avec les Antonins, s'exaltant devant les sévérités étroites des
républiques pauvres, et les folles splendeurs des monarchies qui vont s'éteindre. Aucune force intérieure ne repousse ce courant d'images qui passe comme sur une glace insensible, brillante. Douce et triste maladie qui engourdit l'esprit dans Torgueil de tout comprendre et le réduit à l'impossibilité de vouloir et de sentir fortement.
Pour bien juger l'histoire littéraire, cette disposition est mauvaise. Si elle étend l'esprit, c'est en l'afTaiblissant. L'intelligence alors, avec son admirable souplesse, en vient à se faire illusion sur tout; ne sachant plus oh fixer ce besoin d'émotion^ de conviction, qui tourmente tout homme en ce monde, elle se promène d'objets en objets, et va ofTrir son encens à tous les dieux du Panthéon.
Afin de juger sainement des choses il est nécessaire d'avoir en soi une mesure de ses jugements. L'esprit n'est pas capable de cette immensité de compréhension dont on le flatte, et l'indifférence à tout n'est pas une bonne conseillère pour discerner sûrement le beau du laid et le vrai du faux. Il est
besoin d'un type intérieur auquel la raison rapporte
ce qui passe sous sa connaissance, au moyen de
quoi elle décide du caractère des actions humaines,
de la beauté des spectacles, de la grandeur des idées.
Si l'homme n'a pas ce moniteur intérieur, il lui
faut bien se laisser guider par l'émotion de chaque
210 PENSÉKS ET FRAGMENTS.
moment et chercher ensuite, à Taide des sophismes que ne fournit que trop aisément à toutes les causes un siècle éclairé et sceptique, de quoi justifier la succession contradictoire de ses caprices.
C'est un beau sujet de méditation que la recherche des éléments dont se compose un jugement sain de la vérité. Il faudrait sonder bien avant dans Tàme pour y étudier le mécanisme impérissable et tous les accidents qui peuvent momentanément troubler son jeu. Nous ne ferons point ici de psychologie, et il suffit d'indiquer en passant, n'insistant que sur un point, sur cette faculté que chacun possède de comparer ce qui se passe sous Tœil de rintelligence à un dessin intérieur dont les traits sont parfaitement distincts dans Tétat régulier de Tàme; mais il est facile de troubler ce* fond. Or les grandes agitations intellectuelles de nos temps, les révolutions de pensées, les profondes atteintes du scepticisme ont rompu Téquilibre dans presque toutes l^s âmes. Les problèmes y ont pris la place des règles. Les tables de la loi sont effacées ; que fera le juge? L'harmonie du dehors échappe quand rharmonie du dedans a cessé. Il ne reste plus guère qu'une infinie curiosité, un miroir intelligent.
Que d'écueils à éviter dans la haute critique ! Point de préoccupations exclusives des règles du goût, bien qu'elles soient si nécessaires ; point d'aspira-
lions trop vives vers la nature, hors de laquelle, toutefois, il n'y a point de salut ; point de cette flexibilité qui aide pourtant si bien à tout comprendre, mais qui arrive à ne plus juger de rien.
Je vois ces difficultés surmontées par M. Villemain dans la première partie du tableau du dix-huitième siècle publié il y a quelques mois, et dans ce grand ouvrage auquel elle se rattache et qui a laissé de si brillants souvenirs dans nos écoles. J'éprouve en le lisant ce plaisir que donne la philosophie de l'histoire écrite en traits précis et brillants. Voilà les vraies routes de la pensée et le pied des vivants. Ce sont bien les couleurs de la vie ; j'ai confiance dans la vérité de ces récits ; ce ne sont ni des romans, ni des abstractions. Je vois presque passer sous mes doigts cette soie brillante et tous ces fils grossiers qui forment le tissu bizarre, mais solide, de l'histoire ; la vie réelle et les théories, les vains regrets et les folles espérances, la force des choses et la puissance des hommes ; les résistances efficaces de la foule et l'autorité combattue du génie.
J'ai entendu quelquefois des esprits chagrins se plaindre de l'enseignement de nos facultés ; trouver qu'on y allait trop vite et comme on dit qu'on n'approfondissait pas assez. Le reproche est mal fondé. Il est bien clair que le but d'un tel enseignement ne peut être d'entrer dans le détail infini des études.
Le temps manquerait, les profondes études ne se font pas en commun. Ce qui est nécessaire, c'est une direction forte et durable, une instruction qui s'adresse bien plus à toute Tintelligence qu'à la mémoire. Ne voyez-vous pas qu'il n'y a point de leçon plus utile pour un esprit jeune et ardent que d'entendre un esprit supérieur penser rapidement dans une langue vive et pénétrante? Ce qu'il faut chercher pour complément des études, c'est le souffle qui anime, la lumière qui éclaire au loin et qui fait voir les routes à parcourir. Le reste peut s'apprendre tout seul.
Mais les conditions pour imprimer un pareil mouvement sont difficiles à réunir. Comme dans tout ce qui constitue le talent, il faut apporter là des qualités qui paraissent contraires, tant on les rencontre rarement ensemble dans le même homme.
Examinons ensemble l'ouvrage de M. Villemain; nous nous ferons plus aisément comprendre par des exemples.
Dès les premières pages, nous nous sentons au point de vue des grands et sages esprits, sans paradoxes, sans recherche, sans subtilité; ce grand air de bon sens qui s'est perpétué comme dans une famille, depuis Cicéron jusqu'à Bossuet et Montesquieu ; une atmosphère saine oîi Ton respire à Taise, où Fœil n'est point fatigué par une lumière factice ;
la simplicité rapide, la sobriété, la diction brillante mais dégagée ; tout le contraire du bel esprit, l'abondance des idées et la rectitude des jugements. Je ne sais guère de livre oîi, avec tant de pensées fines, élevées, nouvelles, il y ait une si complète absence de paradoxe. M. Yillemain ne s'ennuie pas, à ce qu'il parait, de penser comme tous les gens de bon sens sur les traits généraux des grands hommes. Pénétrant plus avant dans leur génie, il ne voit pas la nécessité de faire un Voltaire ou un Roijsseau à sa mode afin d'avoir sur eux des idées nouvelles. Voyez avec quelle finesse il interprète ce génie turbulent de Voltaire, comme il s'anime avec lui. Suivez ce vol ardent et capricieux, et cette pluie d'étincelles qui jaillit de ses ailes rapides ; alors le critique s'envole du même essor, et il semble des oiseaux qui se poursuivent en se jouant dans les airs. Mais arrive bientôt le moment oîi toutes les violences fantasques de Voltaire sont jugées devant la morale.
Ce ne serait point assez, en effet, de cette imagination qui se transporte dans un temps et qui s'associe au génie pour l'expliquer; on doit demander encore la force el la liberté du jugement. Aussi ne craignez pas que, dans ce tableau du siècle passé, rhistorien se laisse imposer par tous ces fiers esprits, si brillants et si hardis qu'ils soient. Ils ont
beau lui démontrer, par exemple, que la morale est à peu près à refaire, il résistera à cette impétuosité par trop révolutionnaire. Dans le dix-huitième siècle, si tranchant et si dogmatiquement incrédule, il s'arrête avec plaisir auprès de Vauvenargues. M. Yillemain a écrit des pages ravissantes sur cette âme pure et hardie qui n'a, dans une vie triste et dépouillée, que les joies stoïques de la vertu et d'une pensée active : jeune arbre qui croit solitaire au bord des eaux troublées et orageuses. On n'a jamais pénétré si avant dans l'admirable et singulier génie de Rousseau que ne le fait l'éloquent orateur dans les dernières leçons de son cours. L'in* stinct moral le fait entrer dans le secret de cette nature faible et altière qui s'épure à la flamme d'une imagination sévère. C'est encore le goût de ce qui est honnête et élevé, qui colore si doucement le tableau de la retraite de C. Bonnet et le récit des travaux d'Euler, qui semble s'élever aux pensées religieuses sur les ailes de l'analyse mathématique. Cette même énergie moj*ale anime toute la belle exposition qu'il a donnée de la philosophie du dixhuitième siècle ; discussion savante et simple, dépouillée des formes de l'école et restée précise et catégorique. Ces doctrines étroites et puissantes qui ont remué tant de choses n'ont pas encore aujourd'hui perdu leur force; elles se sont mêlées au bon
sens des masses, et, comme un remède trop violent, elles corrompent Tinstinct public qu'elles ont naguères ranimé. J'aime à les voir repoussées encore par la double force de la dialectique et d'une heureuse éloquence. Dans les batailles régulières d'une philosophie contre une philosophie, toutes les formes de l'abstraction se heurtent les unes contre les autres, l'œil suit avec peine ces idées, réelles sans doute, mais qui passent et repassent comme des ombres sans couleur. Ici c'est un tournoi avec tout réclat de la réalité ; on voit mieux où portent les coups.
En revoyant tous ces hommes, on comprend mieux ce que valent leurs doctrines^ quelle en est la force et quel en est le danger. Dans le cadre de l'histoire et de la littérature, les idées ont du relief et de la couleur.
Mais comment peindre sans confusion toute la variété, toute l'agitation, tous les traits si divers de ce monde turbulent ? L'historien y parviendra sans peine , avec cette touche savante^ qui semble colorer en esquissant. Une parole forte et souple, qui fait longtemps vibrer la mémoire, ce langage rapide, pitto-^ resque, varié, contient plus d'idées que les plus longs développements. La forme reste dans le souvenir toute empreinte des . sentiments qui l'ont dictée. Cette diction brillante, acérée, va rapidement au but
comoie des flèches garnies de plumes éclatantes. Dans la marche si prompte de ce discours, dans ses formes libres et nuancées, on entend comme un air qui accompagne les idées et qui les anime. L'imagination de Tauditeur s*émeut ; il voit tout ce qu'on lui indique, dans ses justes proportions, les lointains, rhorizon qui fuit, le premier plan clair et 'distinct. J'ai entendu dans les vieilles forêts de FAllemagne, au pied d'un de ces châteaux qui tombent en ruine, les sons d'une musique guerrière. A ce bruit, tout parut revivre dans ces murs à demi écroulés ; on croyait revoir flotter les bannières sur les créneaux et l'acier des casques briller sur les remparts, tandis que l'écho allait se perdre tristement sur les rives du fleuve qui mine l'antique forteresse. Telle aussi est la magie du langage qui fait revivre les siècles qui ont passé. En relisant les pages que M. Villemain a consacrées à l'abbé Prévost, à Rollin, à d'A-^ guesseau, à Louis Racine, on voit comme un éclat de soleil qui revient tout à coup sur des champs paisibles que l'ombre nous dérobait déjà.
Malgré beaucoup d'histoires du dix-huitième siècle, beaucoup d'histoires détaillées, écrites avec l'intelligente ardeur du prosélytisme ou la sagacité haineuse des partis vaincus, si je voulais bien faire connaître le génie de cette triste et glorieuse crise de l'intelligence d'un peuple, je conseillerais la lecture
du livre de M. Yillemain. Il a su donner à la critique la hauteur de la philosophie de Thistoire ; il a donné à la philosophie de Thistoire une forme animée qui Tempêche de s'évaporer dans la fumée des abstractions. Peu d'hommes ont été mieux placés et plus heureusement doués que M. Villemain pour faire cette révolution dans l'histoire de la littérature, pour donner chez nous à la critique cette direction nouvelle et plus élevée qui restera peut-être l'un des plus brillants souvenirs de notre temps. L'avenir y trouvera réunis et réconciliés le génie des arts et l'impartialité pénétrante de l'esprit philosophique* M. Yillemain a commencé sa carrière d'études aune époque où l'on ne se hasardait guère loin des sources de la belle et saine littérature. Renfermées alors dans un cercle assez étroit, les intelligences n'allaient pas si loin que les armes de la France, et les littéra- • tures étrangères restaient h peu près ignorées dans notre pays pendant que nos drapeaux flottaient sur l'Europe. Mais cette culture plus exclusive gagnait en finesse et en pureté de goût ce qu'elle n'avait pas encore en étendue. Après les tristes et prodigieux dénouements de la guerre, l'Europe, que nous cachaient tant de grandes armées, se montra dans sa variété. Les esprits vigoureux, sainement préparés dans des études austères, purent prendre un grand essor. M. Yillemain avait le goût trop exercé pour se laisser
aller à une admiration sans mélange de tout ce qui passait le Rhin ou la mer. Il avait aussi Tintelligence trop vive pour rester insensible à la nouveauté de toutes ces perspectives. Il n'eut ni Tentêtement des vieilles écoles, ni le dévergondage étourdi des nouvelles. 11 discerna avec une sage réserve ce que la sève nouvelle des littératures du Nord pouvait ajouter à la beauté de ces arbres antiques, transplantés du pied des Thermopyles dans les jardins de Versailles. Heureuse exception dans les temps où nous sommes, qu'un esprit novateur qui garde la sagesse élégante et vive de la raison, qu'une imagination brillante et sensée, qu'une intelligence forte qui peut agiter toutes les questions sans tomber dans les découragements du scepticisme.
Nous sommes loin de l'époque oh un écrivain brillant et profond, qui compte parmi les hommes les plus illustres de l'Allemagne savante, pouvait dire de nous :
« Nous voyons une multitude d'hommes, même des nations entières, tellement emprisonnées dans les habitudes de leur éducation et de leur manière de Vivre qu'elles ne réussissent jamais à s*en dégager lorsqu'il s'agit de la jouissance des arts. Elles ne sauraient trouver du naturel, de la convenance ou de la beauté, hors de ce qui est conforme à leurs usages nationaux, ou du moins aux usages qui se sont
depuis longtemps naturalisés dans leur langue, dans leurs mœurs ou dans leurs relations sociales. Avec cette manière exclusive de voir et de sentir on peut, il est vrai, par la culture de l'esprit, parvenir à porter une grande finesse de discernement dans le cercle étroit où Ton s'est une fois renfermé, mais il n'y a point dans les arts de véritable juge sans la flexibilité qui nous met en état de dépouiller nos préjugés personnels et nos aveugles habitudes pour nous placer au centre d'un autre système d'idées et nous identifier avec les hommes de tous les pays et de tous les siècles au point de nous faire voir et sentir comme eux*. »
Depuis lors, nous n'avons été que trop portés, peut-être, à nous identifier ainsi à des systèmes d'idées qui ne sont point les nôtres ; mais, trouver le point de conciliation entre le génie du pays et le génie étranger ; garder la sainte originalité nationale avec la liberté périlleuse de l'esprit, c'est un nouveau caractère donné encore par M. Villemain à la critique française.
1. Cours de littérature dramatique^ par M. A. W. de Schlegel.