DU SULTAN DÉ CONSTANTINOPLE
choses qui passent acruellement sous mes yeux le secret de ce qu'elles sont^ et; quand je crois y voir un vice à réformer, je demande au progrès d'y remédier. La revue générale dont mes voyages ont été l'occasion et le but m'a fait aimer assez peu le présent, mais elle m'a inspiré un grand zèle pour le mieux de Tavenir. La pensée dominante de l'ouvrage que je publie est révélée dans cette déclaration.
Une perturbation profonde survenue dans ma vie affective m'avait créé un nouveau sort et m'avait fait tenter les routes de TÂsie; je négligeai le soin de ma fortune , et je renonçai aux douceurs d'une existence sédentaire, pour chercher dans Içs fatigues des longs voyages un soulagement à des peines que je ne pouvais oublier.
Cependant l'étude philosophique du monde m'attachait chaque jour davantage; bientôt je m'y consacrai entièrement, et je me promis alors d'examiner toute chose, non plus en elle-même seulement, mais aussi, et surtout, dans ses rapports d'harmonie avec Tensemblede ce qui est. Les manières diverses dont les voyages fournissent l'occasion de voir une multitude de faits conduisent naturellement à les généraliser et facilitent la découverte de leur raison philosophique que j'aime. Toutefois, mes études n'ont pas été purement spéculatives. Bien s'en faut que je veuille perdre mon temps enjeux d'imagination, et dissiper follement le fruit des fatigues et des privations que j'ai souffertes. Si je m'attache à saisir la réalité des choses, c'est surtout afin d'utiliser
cette connaissance dans la pratique de la vie. Je revins de l'étranger après une longue absence^ pendant laquelle j'avais été presque toujours privé des plaisirs du cœur et des plus simples jouissances de la civilisation. Heureux de sentir nouvellement les émotions délicieuses de Tamitié en approchant du toit de ma famille tristement réduite; oubliant alors Tamertume des jours que j'avais passés dans la solitude; transformant même Timpression pénible que laisse au fond de Tàme le souvenir dune séparation éternelle en l'idée, consolante un moment, de revoir des tombes auxquelles j'ai voué un culte, il me sembla renaître et vivre d'une vie meilleure. Je me sentis épuré de mauvaises passions, et, dans la joie d'éprouver que j'étais encore accessible à Tamitié, j'aimai d'abord tout le monde. Je crus, parce que tout était changé en moi, que l'Occident, dont j'avais été séparé longtemps par un exil volontaire, était changé aussi! Je crus que la foule pressée sur les quais^ où j'allais débarquer d'outre- mer, était une seule famille française; j'avais hâte de m'en faire reconnaître, et j'étais tenté de lui crier avant d'embrasser le sol de la patrie : Moi aussi, je suis un fils de la France !
Aussitôt je satisfis aux devoirs de ma piété à moi, qui sont les besoins les plus pressants de mon cœur, et je volai à Paris. Je ne fus point insensible à l'effet des merveilles nouvelles dont cette ville s'était parée; au contraire, je me sentis heureux de contempler toutes ses richesses. L'industrie^ les sciences
et les arts avaient rivalisé de progrés ^ et d'innombrables découvertes prouvaient combien vite Tintelligence humaine avait grandi; enfin je fus saisi peu à peu d'une admiration générale^ et je m'abandonnai immodérément aux transports d'un enthousiasme véritable. Mais la surprise est de tous les plaisirs celui qui dure le moins : la revue superficielle de Paris qui Tavait excitée finit en quelques semaines, et avec elle cette indulgence de l'étonnement, qui rend nos premiers jugements trop favorables. De Bédouin que j*é tais resté jusque-là , j'allais redevenir homme de l'Europe et observateur plus attentif et plus sévère : j'allais détruire le charme et par conséquent le bonheur dont j'avais joui.
J'observai mieux et je commençai à découvrir que tout n'était pas aussi bien que je l'avais cru; j'observai mieux encore, et je finis par découvrir beaucoup de mal. Les trompeuses lumières qui inondent Paris éblouissent plutôt qu'elles n'éclairent. Gomme de faux brillants adroitement déguisés se mêlent quelquefois aux pierreries, le faux semblant des vertus sociales se met aussi à la place de l'amour du bien public, de la droiture du cœur, de la prévenance, delà serviabilité..... Un égoïsme froid, dur et inhumain, mais caché sous des dehors aimables, isole tous les membres de la société qui semblent d'abord se rechercher avec empressement, et qui, pour se rapprocher le plus possible, vivent en échelons dans des hôtels à cinq ou six étages; et, dans ces hôtelS; la fatuité d'un nom, l'orgueil de la gran-
deur^ la vanité de la fortune habitent les prenûers plans; et la détresse et tous les vices de la misère se réfugient dans les galetas^ d'où ils planent sur Paris.
Qu'est devenu le magnifique tableau qui avait séduit mes yeux et dont mon àme était premièrement émue? Je ne vois plus maintenant que ce que j'avais déjà vu autrefois; tout ce que j'apprends aujourd'hui de nos mœurs n'est qu'un ressouvenir de ce que j'avais heureusement oublié. Le progrés que nous vantons^ de quelles faveurs sensibles a-t*il récompensé nos vœux et nos soins? La liberté^ cette grande déesse à qui deux fois nous avons élevé des autels avec de si nobles efforts , quels biens a-t elle répandus sur Dous^ pour prix du sang qu'elle nous a coûté?
Découragé par ces réflexions de retour sur un passé que je croyais bien loin^ je me mis à chercher la cause des illusions qui m'avaient trompé; et il me parut que la vivacité de mes vœux pour un meilleur jétat social que je pressens^ et l'habitude d'occuper mon imagination avec les idées de l'avenir, avaient fait passer devant mon esprit de vaines apparences, et fait briller des lueurs imaginaires comme celles dont les yeux sont quelquefois éblouis au milieu des plus profondes ténèbres.
J'avais ressaisi la vérité : j'apercevais froidement quelque peu de bien, un peu plus de mal et une certaine tendance à un meillei;ir état. Il me sembla que la nature ne pouvait nous faire naître au milieu d'un peuple sans y avoir marqué notre place ; et il me
sembla découvrir la mienne dans quelqu'un des intervalies immenses que l'examen de Paris venait de me faire apercevoir entre les rangs de la société. Aussi inexpérimenté que confiant^ je crus qu'il suflisait, pour prendre part à l'échange de travaux qui fonde l'œuvre social^ de signaler une fonction d'où résulterait quelque avantage public, et de demander à contribuer à son accomplissement selon l'intelligence et le vouloir dont on était pourvu. Je ne savais pas encore qu'avec la forme d'un gouvernement qu'on nomme libéral il pouvait y avoir d'autres règles que celles de la justice, et que la distribution des oflices pouvait ressembler à celle des grâces ou à une dispersion d'aumônes qu'une main capricieuse jette à terre et qu'on ne ramasse qu'en se courbant. Mais je ne tardai pas à être désabusé. Bientôt je connus aussi les résistances de la pesante inertie, cette fausse puissance, qui non*-seulement est incapable de créer, mais qui s'oppose à toute création. Enfin, las et vaincu, je cédai. Il est vrai que je luttais avec une noblesse de caractère qui dédaigne souvent le se^ cours des recommandations, et qui ne connaît ni les moyens de la cour tisanerie , ni les autres voies plus ou moins détournées et indignes de parvenir à un but qu'on peut avouer.
La société» où j'étais rentré et où j'étais décidé à vivre, m'avait heurté trop souvent en quelques mois, et chaque jour elle me devenait plus antipalliique. Sous cette impression, je pris le parti, avec efforts, oh! avec beaucoup d'eflbrts, de retourner aux dé-
serts que j'avais laissés , d'imposer, à ma famille et à moi^ le sacrifice bien grand d'une séparation qui pourrait être longue, et de porter ailleurs le tribut des travaux modestes que mon pays refusait.
Je pense que, parmi tous les États qui partagent si arbitrairement la surface de la terre, ceux où le des* potisme est dans toute sa force doivent devenir , à certaines époques, les plus propres à recevoir d'importantes réformes, et cette opinion m'a ramené en Asie.
Il est remarquable que, tandis que les militaires et les prêtres parcourent en missionnaires tous les Etats du globe, et fanatisent les rois et les peuples pour la guerre ou pour des préjugés religieux, les philosophes se contentent de lancer, du fond de leur retraite^ des livres qu'on lit peu ou qu'on ne lit point ; que, tandis que les plus grossiers sauvages appreu<* nent à fabriquer de la poudre, à forer des canons, à se grouper par troupes meurtrières et à se faire grand mal avec beaucoup d'art, qu'en même f emps on leur enseigne des mystères nouveaux, pour tenir lieu des absurdités de leurs propres croyances; qu'on leur fait pratiquer de vaines cérémonies pour remplacer celles dont ils ont l'usage; qu'enfin on entrave leur esprit, sous le prétexte de donner un frein à leurs passions, il est remarquable que la philosophie se montre moins soucieuse pour les peuples dont l'éducation commence. Il semble, à voir ses lenteurs et sa réserve, qu'elle ne se croie bonne qu'à réparer les torts detoutes les doctrines et nullement à lespré-
venir. Cependant il était dans rëloigneroent de mes projets les plus chers d'en faire l'expérience, et depuis longtemps j'ambitionnais d'y employer mes forces : il n'a pas dépendu de mon zèle d'y réussir.
Une partie de la rédaction des notes que je publie a été faite en route , arrêté tantôt en un bon gite et tantôt dans une écurie , séjour hospitalier d'une nuit d'hiver; assez souvent en descendant de l'é- Irier , et fixant à la hâte sur le papier l'idée mobile qui avait traversé mon cerveau quand j'étais à cheval ; d'autres fois empruntant à la nuit le temps qu'elle m'offrait pour dissiper les fatigues d'un jour et pour préparer les forces du lendemain. Toutes ces circonstances devaient influer fortement sur les qualités de mon style, d autant qu'il n'est rien de moi qui soit plus inégal. J'ai fait Tépreuve que j'en pourrais changer vingt fois la couleur et l'efiFet, selon la disposition de chaque jour , et que le lendemain une humeur nouvelle me soufflant une influence toute contraire, j'y trouverais des tons faux comme dans une peinture éclairée par une lumière changeante.. • J'aime mieux lui laisser l'effet de la première action de ma pensée.
Quand il m'arrive de revoir les feuilles de cet écrit où j'ai noté mes impressions reçues des hommes et dès choses que j'ai visités , je m'étonne que la louange y soit rare. Faut-il m'en imputer le tort? Je me suis adressé cette question , et résumant avec bonne foi tout ce que j'ai vu dans nos sociétés, depuis que j'y regarde curieusement et de près, j'ai
pensé que non : la satire et la moquerie sont le juste prix de la plupart des choses^ et^ si j'étais né rieur, moi aussi je rirais tout le jour de la petitesse de la grandeur des choses humaines.
Mais non ; je sens que les travers et les vices de la société m'inspirent une gaité moins franche et une critique plus âpre. J'allais au-devant des hommes avec confiance 9 lorsque le masque qui cache leurs mauvaises passions pouvait encore me tromper; par malheur, aujourd'hui il n'est plus pour moi d'illusion possible.
Les sentiments qu'une bienveillance universelle m'inspirait naturellement autrefois^ je les sens naître toujours, mais, au moment de les confier, Texpérience qui m'éclaire en arrête un instant le témoignage; sous l'impression pénible que j'éprouve alors, le premier élan de mon cœur est contenu, et ma pensée louable et bonne ne se traduit qu'avec une correction satirique, née de l'opinion déchue que j'ai de mes semblables.
Je n'ai pas eu l'ambition de produire un ouvrage sans défauts : je sais que j'aurais pu le retoucher beaucoup, mais j'ai cru aussi qu'une certaine originalité pouvait être un de ses faibles mérites, et j'ai craint qu'il la perdit a la censure d'une plume étrangère; je le produis au jour tel que je l'ai pensé, je le montre dans toute la nudité de ses imperfections.
Je ne fais part à qui que ce soit de remerciments pour des communications, je n'en ai point demandé, je n'en ai point reçu; ni part semblable aux écri-
vains pour des pensées que leurs ouvrages m'auraient suggérées , ils ne m'ont rien fourni. S'il y a beaucoup d'erreurs dans mon ouvrage, j'en prends seul toute la responsabilité; s'il y a matière à en dire un peu de bien, je prétends, par la même raison, en appeler sur moi la. faveur.
Il se trouve, il est vrai, dans chaque système particulier de nos connaissances , un fond d'idées qui ne nous appartient pas, mais que nous nous sommes approprié anciennement, quelqiiefois sans le savoir, sur lequel notre raison élève un édifice qui est pourtant bien à nous. Il est impossible de dire à qui appartiennent ces idées premières ; elles sont communes à la plupart des hommes ; on les saisit dans la conversation générale et dans ce que j'appellerais volontiers le domaine public de l'intelligence, et il est convenu qu'on n'en fait jamais honneur à qui que ce soit, faute d'en connaître l'origine.
Au reste , cette publication se compose de deux parties très-distinctes :
L'une, qui parait aujourd'hui, comprend mes itinéraires dans l'empire du sultan de Constantinople , dans les provinces russes, géorgiennes et tartares du Caucase, et dans le royaume de Perse ;
L'autre, qui ne paraîtra que plus tard, et sous le titre particulier d'Exercices de philosophie^ contient le système de mes opinions sur un certain nombre de sujets des plus graves, tels que la vie et la mort, l'expression des idées , le mécanisme des
sociétés humaines > les choses- de l'histoire naturelle^ etc. Ces raatièxes se classent sous quatre chefs, qui sont l'homme et l'assemblage des hommes , le globe que nous habitons^ et Tasseniblage des globes qui composent l'univers.
Qu'un géographe étudie avec attention les moindres mouvements du terrain et qu'un géologue s'applique de même à bien ccMinaitre tous les faits de sa structure et de sa composition , cela est nécessaire pour le perfectionnement des sciences qu'ils cultivent ; qu'un voyageur esquisse, pour lui-même, une desxîri()tion, et qu'il note ainsi les points de sa route les plus curieux , afin qu'ils restent dans son journal comme des repères qui aident la mémoire dans ses ressouvenirs , cela encore est utile. Mais qu'importent au public les plus minutieux détails apportés dans des descriptions qu'il ne suit qu'à grande peine'et qui le fatiguent sans profit évident? Ce que le public veut connaître, c'est l'esprit général des lieux , et le voyageur même qui n'a fait que passer rapidement dans un pays n'en saurait retenir rien de plus. Les localités qui sont importantes à certains égards peuvent seules supporter de plus longs détails ; mais une bonne description n'est pas une des moindres difficultés qu'un voyageur qui raconte ait à vaincre. Je sais comme on peut facilement d^lanchir les pages d'un livre , à l'aide de vagues aperçus descriptifs ; mais je cannais aussi les ennuis que les lecteurs en souffrent , et j'ai voulu les épargner aux miens.
Des voyageurs instruits et bien connus m'ont précédé à diverses époques dans l'Asie , sur les routes encore mal frayées de ce continent : qu'il me suffise de dire que j'en ai lu avec soin ou consulté avec Fruit les ouvrages les plus estimés comme œuvres de littérature ou comme monuments des sciences. Les itinéraires que j'annonce n'ont pas été écrits dans le but de dispenser des mêmes lectures les personnes qui voudraient approfondir la connaissance des pays que j'ai parcourus après les Chardin^ les Tournefort et les Volney ; après MM. de Chateaubriant, Le Chevalier » Marcellus^ Andréossy, Gadalvéne et Breuvery, Michaut et Poujoulat, de Lamartine, Savary , G. Robinson, Lajard, Rottiers, Gamba, Klaproth , Macdonald Kinneir, Malcolm , Morier, Jaubert, etc., etc. La grande publication sur l'Egypte, dirigée par Denon, les travaux littéraires de M. de Ghoiseul, de Mouradja d'Ohsson , de Champollion et quelques autres de cette importance, sont des sources d'instruction où j'ai puisé pour m'instruire ; mais l'usage que j'ai fait de toutes ces lectures a moins été pour dire ce que j'ai vu de mes yeux que pour éviter le défaut d'insister sur des choses qui sont déjà ou trop répétées ou trop bien décrites.
Il n'est guère possible de voyager sans éprouver bientôt les embarras que la diversité des langages occasionne dans les relations sociales. 11 faut gémir de cette confusion où les peuples sont plongés aujourd'hui comme ils l'étaient aux premiers jours
de leur séparation à Babel , car elle établit entre eux des barrières infranchissables.
On peut dire, de ce grand être appelé l'humanité^ qu'il n'existe encore qu'à Tétat d'embryon , et que ses éléments^ quoique Formés, attendent toujours, du système qui doit les unir, l'influence qui peut seule en faire un ensemble vivant. Le système qui lui manque et que j'assimilerais, si je Tosais, aux centres nerveux, où les membres des animaux se greffent avant de naître, c'est la langue philosophique.
J'éprouve une joie bien douce à calculer dans l'avenir les conséquences qui résulteraient de son adoption. Qu'il serait heureux de voir entreprendre l'exécution sérieuse du projet d une langue commune, langue puissante et civilisatrice par excellence, qui est naturellement le premier des liens indispensables à la constitution réelle de la famille des hommes !
Plus j'ai médité ce projet noble et beau, plus j'y ai découvert de richesses et plus j'y ai puisé d'enthousiasme. J'ajoutais sans cesse quelques nouveaux faits à ceux de mes premières réflexions. Par des aperçus plus généraux, je simplifiais l'ensemble de ma pensée, et, par une analyse mieux faite, je développais davantage les premiers traits des nomenclatures techniques, qui sont une partie importante de ce problème si vaste, si intéressant et si neuf. Il me semblait donc que j'améliorais peu à peu le résultat de mon précédent travail; mais la perfectibilité est décourageante, et, si j'avais égard à
Penscci et notes critique*, t. 1. 2
Tobligation qu'elle impose, je sens que je retiendrais encore et toujours les feuilles que je laisse échapper Qt qui Tolent sous la presse.
Après avoir pris la peine de recueillir des faits et d'étudier des vérités sur lesquels j'avais réfléchi séparément, j'ai dû chercher enfin le sens moral qui se déduit des choses que j'ai pensées, et renseignement qui ressort de celles que j'ai vues; en un mot, j'ai dû conclure. Alors, essayant de m'élever aux plus hautes abstractions, j'ai voulu me rendre compte de la réalité qui est au fond de toutes nos connaissances, et je me suis mis à chercher leur première origine, leur dernière destination, et, au résumé , le secret de ce que sont toutes choses.
C'est un exercice des plus dangereux pour peu qu'on s'y obstine, et beaucoup de penseurs plus profonds que moi s'y sont livrés sans réussir mieux. Mon esprit , empêché par des obstacles insurmontables, roulait sans cesse dans, le même cercle les idées qu'il cherchait à étendre, et, pour conclusion, ajoutée à toutes les affirmations de mon œuvre que j'ai conduite à sa fin^ un aveu m'est imposé, qm en est presque la destruction : je doute.
J'hésitais moins lorsque parfois, avec l'imagination, j'ai sondé les espaces du ciel jusqu'au cœur qui fait vivre l'univers. Gomme nous ne mou'^ trons jamais moins de réserve à juger des choses que lorsque nous les connaissons fort peu , ainsi l'âme abusée que nous suivons sur les routes les plus éloignées de notre séjour terrestre ne ferait-
elle que nous promener dans un monde imaginaire? Rentrée dans les limites de son étroite demeure , elle, qui semblait comprendre l'immensité, ne peut saisir la réalité de rien dans ce qui l'entoure, ni se définir elle-même.
Que sais-je? Pendant la veille, les yeux sont trompés par des apparitions fantastiques. Il y a des concours et des rencontres accidentelles de sons qui faussent les jugements de l'ouïe; le tact, Todorat et le goût sont exposés à des illusions semblables tour à tour, et les mensonges d'un rêve s'accordent souvent pour tromper plusieurs sens à la fois. Où donc est le support de la réalité? n'est-il lui-même rien de plus réel que le vague de l'espace où flottent les astres, qui semblent soutenus par le vide à la voûte où nous croyons les voir attachés?
Succombant sous l'effort que je lui demande, faible qu'il est, mon esprit, écrasé par des doutes insolubles, ne sait plus ni rien admettre, ni rien rejeter, et à toute question je »n'ai qu'une même réponse : je crois savoir que je ne sais pas.
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ET
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DU JOURNAL DB MES VOYAGES
De Jimyrue à Coiuitaiitiiiople, |iar la campagne
de Troie.
Le vent contraire avait souillé avec violence pendant quelques jours, après mon arrivée du pays d'Athènes, et j'avais consacré à voir lile de Syra plus de temps que je ne m'étais promis d'en employer à la contemplation de ses rochers arides et de l'amphithéâtre de ses cabanes, toutes bousillées ef toutes éblouissantes de la couleur à la chaux qui les blanchit. Mais, enfin, l'air devint calme, la mer soulevée se nivela, et je m'embarquai sur le paquebot des dépêches de Nauplie, qui partait pour Smyrne.
J'y trouvai une société mal d'accord , composée de quatre Anglais, d'un artiste russe et d'un jeune Italien, sacristain défroqué. Un lord friand se préoccupait de la délicatesse de la bonne chère, et dépensait et payait sans compter; l'artiste se vantait tout seul, et le petit homme d'église, frais éclos au
monde profane, s'évertuait en impiétés et eh facéties grivoises. Nous sommes ainsi faits; notre esprit changeant s'emplit de contradictions, et nous jette par bonds d'extrêmes en extrêmes.
Les causeries employèrent assez bien notre temps, et nous étions* peu attentifs aux apparences du ciel et aux indications du compas, où les marins, responsables de nos destinées, avaient les yeux sans cesse attachés»
Au déclin du second jour, étant dans le détroit de Chio, mais empêchés par un vent debout qui nous obligeait à louvoyer, nous pûmes jouir de la vue des côtes vertes et ombragées, où les yeux se reposent délicieusement, fatigués qu'ils sont de la monotonie des écueils qui forment larchipel grec.
Ce tut un spectacle encore plus magnifique quand la nuit fut venue : à la proue du navire, la vague, brisée par la quille, se séparait en bulles innombrables qui glissaient rapidement à la surface de la mer, et des lueurs phosphoriques, nées du choc et vives comme l'éclair, y brillaient un instant et disparaissaient au loin, après avoir semé notre sillage d'étincelles groupées en épis. Le lendemain nous aperçûmes les tètes de mât d'une flotte anglaise stationnée dans le port d'Ourla, et bientôt nous jetâmes l'ancre dans la rade de Smyrne.
J'avais hâte de débaixjuer et de pénétrer dans cette foule d'hommes qui encombraient les avenues du port et qui promettaient à ma curiosité avide des sujets nombreux d'observations. Je venais de
visiter la Grèce et d'admii^r de près les chefs-d'œuvre épars d'un vieux peuple dont j'avais appris de bonne heure à honorer le génie. Mais nos modes ridicules, notre chapeau rond et nos habits étriqués à' longues basques, ont malheureusement européanisé le goût de tous ceux avec qui nous avons eu des relations, au point que je n'avais vu encore que la caricature déplaisante de nos vêtements et de nos mœurs affichée par des Orientaux, qui nous imitent avec empressement en ce qui leur convient le moins.
On a reproché à la barbarie d'étouffer l'art grec et de détruire des ruines respectables : cela est juste; mais notre civilisation n'est-elle pas à la veille d'effacer la trace des barbares et de faire disparaître d'une façon aussi reprochable les dernières preuves du goût particulier des hommes de l'Asie?
Tant d'objels nouveaux surprennent les yeux du voyageur qui pose pour la première fois le pied sur la terre d'Orient, et qui, au début, est transporté dans la célèbre capitale de rancienne lonie, qu'il regarde sans le saisir le grand tableau mouvant qu'elle lui offire, et qu'il ne voit d'abord qu'un ensemble confus. Son attention distraite voltige sur les dômes des mosquées et des bains publics, sur les colonnes légères des minarets, d'où une voix modulée fait descendre un accent religieux dans une langue dont aucun son n'avait encore frappé son oreille, sur les jardins où les orangers se pressent, et sur les cimetières ombragés par des cyprès aigus, sur les tarbouchs, les kalpaks et les turbans d'une
foule bruyante, et sur les voiles des femmes, draperies souples et éblouissantes de blancheur, qui tombent autour d'elles, delà tête aux pieds, avec une rigueur trop jalouse.
Mais, lorsque après avoir échappé aux embarras du débarquement, surpris de retrouver des gendarmes et des douaniers en éclaireurs de notre civilisation; lorsque après s'être familiarisé avec tous les bruits que les quartiers marchands répandent dans Tair, il maîtrise enfin son attention, il distingue alors chaque chose à son tour, et il jouit séparément du plaisir que sa nouveauté vaut nue seconde fois.
Cependant la nouveauté a un charme dont le propre est d'exclure un examen trop minutieux. Je trouve du jugement autant que de l'originalité dans la conduite d'un voyageur arrivé dans le port de Constantinople, sans autre but que la distraction d'une promenade, et qui, après un libre cours donné à l'admiration que cette vue lui -inspire, au lieu de débarquer avec empressement , commande au pilote de gouverner son yacht à la mer.
Si l'essence du plaisir se recueille en quelque sorte sur les superficies, Tinstruction des voyages veut une étude plus profonde; mais alors il est difficile que des jugements formés dans une course rapide aient l'impartialité de ceux d'un historien compilateur, qui prononce froidement sur des faits qu il compare et auxquels il est lui-même étranger. Le voyageur raconte avec ses impressions, et il ne peut se défendre de l'influence variable des événe-
ments.dans lesquels il a été intéressé ^ ou à travers lesquels il a observé et senti.
La ville de Smyrne a des rues étroites et beaucoup de maisons petites et encombrées : de là vient que, dans une enceinte médiocre, elle enferme une population considérable. On porte à 130,000 le nom-^ bre de ses habitants. Ce chiffre a peut-être été atteint dans des temps meilleurs, mais je doute qu'aujourd'hui il dépasse 100,000 âmes.
Cinq sortes de gens composent la population : ce sont des Turcs, des Juifs, des Arméniens, des Grecs et des Européens, confondus sous le nom de Francs, quelle que soit leur patrie. Cette dernière dénomination est de bon augure ; il est possible qu'un jour nous comprenions en effet que l'Europe ne devrait former qu'un tout homogène, comme un seul État ; mais, pour le moment, les Européens ne tiennent pas compte de l'opinion des Orientaux, et ils vivent ou isolément ou en corps de nation séparés et jaloux.
Leurs mœurs différent peu des nôtres, parce qu'elles se retrempent par des voyages en Europe, et par la fréquentation des étrangers qui reçoivent ici un accueil tout à fait civil, tandis que la lecture des journaux et des nouveautés littéraires entretient l'esprit dans les habitudes de sa première culture el conserve le goût dans sa pureté d'origine. Si donc on doit remarquer la colonie d'Europe établie à Smyrne, ce n'est que parce que son voisinage fait mieux apercevoir un contraste de mœurs qui serait
moins frappant s'il fallait rappeler de bien loin en arriére Taspect de nos pays.
Ce petit échantillon de tant de royaumes entre lesquels l'Europe se subdivise a son drapeau et son consul. D'après des traités auxquels le dépérissement toujours croissant de la Turquie a donné une nouvelle force^ les consuls seuls ont le droit de punir tous les genres de délits dont leurs compatriotes se rendent coupables. Aussi cette fonction donnet«-elle une fort grande importance à l'homme qui en est chargé. Cependant cette importance, toute con^ sidérable qu elle est, ne suffit pas toiyours à Tambition de tous ces petits souverains.
Il est pénible de le dire, mais il faut l'avouer, peu de pays sont plus mal représentés à l'étranger que la France. Nous nous sommes persuadé qu'un consul manquerait à sa dignité et à la noire, s'il associait les affaires d'une chancellerie à celles d'un comptoir, et nous avons si bien enflé Tamour-propre de nos agents avec cette opinion, que, de crainte de déroger, quelques-uns ont une roideur impolie, également blâmable selon l'aménité de nos mœurs et selon la nature de leurs devoirs , qui leur imposent l'obligation de rendre service.
M. X... régentait Smyrne; je mis de l'empressement à lui présenter le mince hommage de mon respect : mais, à l'importance de quelques mots descendus avec effort de sa grandeur consulaire, je compris que j'avais été mal avisé dans le zèle de ma politesse.
Les Turcs ne font que trois catégories de personnes^ et ne distinguent en Turquie que des Osmanlist des rayas et des étrangers, c'est-à-dire des vainqueurs^ des vaincus et des passants. Ces Osmanlis sont> en général, des hommes sérieux et froids aussi ridies en bonnes qualités du cCQur que pauvres en çellesde l'esprit. Autrefois superbes envers les Européens, ils ont appris, pai* des revers répétés dans les luttes qu'ils ont engagées avec nous, à nous craindre un peu plus , sans nous aimer davantage. Ce n'est ^ qu'en m'égarant dans les quartiers les plus retirés et les plus déserts que j'ai entendu résonner quelquefois le moi djaour y cette épithéte de mépris dont les mahométans accablent l'étranger incrédule. Les Turcs les mieux appris, les employés qui jouissent par leur rang de quelque considération, et généralement tous ceux qui prennent le titre d'effendi, tendent à se rapprocher des Européens, soit par goût, soit par politique, et pour plaire au sultan; et leur politesse, feinte ou non, est déjà passablement exquise pour des Turcs.
Les habitants de Smyrne sont séparés, selon la religion qu'ils professent, dans des quartiers qu'on appelle Turquie, Arménie et Juiverie : il n'y a de fusion réelle que dans les bazars, qui sont les seuls lieux animés et bruyants, et même les seuls peuplés, en apparence.
Les familles grecques vivent confondues avec les Européens dans un quartier qui forme l'enceinte du port. Sa rue principale, nommée rue des Francs,
est très*longuc et elle est la plus belle de Smyme; sa largeur est suffisante pour un pays où les voitures ne sont pas en usage; sa direction est un peu plus droite que celle des autres rues ; et quelques beaux hôtels^ entre autres ceux des consulats^ s'élèvent sur ses deux côtés. Un fleuveque le roi des poètes a rendu célèbre, le Mêlés, la traverse, par malheur pour sa propre gloire. .- le trop grand jour, qui a nui à plus d'une autre réputation, montre aux yeux de tous la honte de ce grand ruisseau qui arrive lentement à la mer, chargé d'immondices , sale et infect.
Les rues de Smyrne sont généralement mal pavées et sinueuses. La plupart des maisons sont construites en bois et ont un premier étage en saillie de 2 ou 3 pieds; d où il résulte que, dans les rues les plus étroites, les toits en vis-à-vis chevauchent et interceptent la vue du ciel. Dans d'autres rues, le défaut de nivellement retient l'eau des pluies en grande nappe, ou bien les égouts obstrués refusent les ruisseaux qui grossissent et qui forment des mares dégoûtantes.
Mais il faut faire l'éloge des Turcs pour le soin avec lequel ils distribuent partout de l'eau bonne à boire; cette eau est versée dans des fontaines de marbre d'une construction simple et dont les inscriptions rappellent une pensée pieuse, ordinairement empruntée au Coran. L'eau potable de Smyrne parait n'être pas assez abondante pour qu'on la laisse couler librement des fontaines; elle
s'échappe d'un robinet de cuivre, qu'on n'ouvre (ju'au besoin et auquel sont enchaînées des tasses de même métal.
Une administration un peu mieux entendue et un peu plus prévoyante que celle des Turcs ferait de Smyrne une ville remarquablement belle. Les montagnes ne sont pas assez voisines et la terre n'a pas assez de prix pour qu'on ne puisse librement élargir les rues, et le feu^ qui trop souvent ouvre des clairières et forme des amas de cendres au milieu de l'assemblage confus des maisons, fournit l'occasion répétée de rebâtir cette ville sur un nouveau plan régulier.
Malgré le danger des incendies, qui se répandent avec une vitesse incroyable à cause de l'entassement des demeures, et qui se propagent si loin lorsque le vent lance des brandons ou qu'il sème , sans qu'on les voie, des clous rouges de feu sur les maisons voisines, l'économie des constructions en bois et la crainte des tremblements de terre font préférer toujours les matériaux légers, mais combustibles^ avec lesquels Smyrne et Constantinople se sont réparées et renouvelées plusieurs fois depuis qu'elles sont au pouvoir des Turcs.
Quand un incendie se déclare, ceux qui se croient menacés se hâtent d'emporter leurs effets les plus précieux, et de les mettre en tas, dans des magasins voûtés, bâtis en moellons et quelquefois souterrains, ou fermés avec des portes et des contrevents de fer, et à l'abri du feu. Quant aux autres habitants, ils sont
ou si apathiques ou si familiarisés avec les scènes • touchantes de l'incendie^ que pas un ne se met en émoi. A rinstant où j'écris ces lignes, on donne avis que le feu vient d'éclater (c*est la seconde fois, depuis douze jours que je suis ici); j'entends le bruit d'une pompe qu'on transporte; une demi*douzaine d'enfants s'amusent à courir derrière en polissonnant ; mais la population très-grave de mon quartier n'en perd pas son calme habituel et n'interrompt pas un instant la mesure de ses travaux.
Le mouvement des villes turques se concentre dans les bazars, et il commence vers neuf heures du matin; il cesse au coucher du soleil, qui est l'instant prescrit pour une prière : bientôt après, chacun est retiré chez soi , et alors un silence profond et attristant ensevelit la ville et tout le pays voisin. Il y a des ordres sévères du gouverneur pour obliger les personnes que leurs affaires appellent au dehors pendant la soirée à se munir d'une lanterne. Chez les pauvres, c'est un instrument de papier que l'on achète pour cinq à six paras; on lui donne la forme d'une manche plissée, afin qu'on puisse l'aplatir et l'emporter commodément sous un habit. Les gens riches font porter par leurs valets des fanaux de formes semblables, mais fabriqués en gaze, et enrichis d'une monture de cuivre qu'on argenté et qu'on cis^e de diverses manières.
Aux heures avancées de la nuit, on ne rencontre plus que des patrouilles silencieuses chargées de la police ; elles se composent d'un p etit nombre d'hom-
— aimes qui marchent sans beaucoup d'ordre et qui portent à ia ceinture des pistolets et des poignards.
Les bazars srnit loin de réjpondre à Vidée de ri-« chesse , comme autrefois ^ et à la réputation qu'ils ont conservée chez nous sur la foi des voyageurs anciens; ce sont ordinairement des boutiques de bois fort petites et serrées en deux files qui représentent une rue, tantôt couverte avec des planches, tantôt abritée par un toit plus grossier. Les marchandises qui les emplissent y sont empilées et non disposées en étalage, avec cet art qui donne tant d'éclat à nos riches magasins de Paris.
Il y a des bazars pour les châles^ d'autres pour les fourrures, d'autres pour des pipes; il y en a pour les bijoux, pour les armures, pour les babouches; enfin chaque marchandise a le sien. Assez souvent les produits qui sont emmagasinés dans Tarriére de la boutique sont fabriqués sur la marge d'une grande planche qui sert de tréteau aux ouvriers H de comptoir au vendeur. Ici on confectionne des chaussures élégantes aux couleurs vives ; là on chatonne les diamants et les perles; ailleurs on tourne les métaux, le bois et l'ambre : la diversité des travaux est infinie, et ces travaux, qui s'accomplisseot en public, font un tableau animé des plus curieux. Des chalands et des désœuvrés, d'un pas égal et lent, parcourent toute la journée ces ateliers, qui rassemblent la majeure partie de la population, et la foule ondule, de boutique en boiitique.
comme Teau d'un ruisseau encaissé qui trouve sur ses bords des obstacles détournant son cours.
Les rôtisseurs ont aussi leur place consacrée au bazar : le restaurant est un plancher formant une espèce d'entre-sol ouvert, où on arrive par une petite échelle; la table est un plateau de bois ou de métal y large et arrondi , fixé sur un tréteau de quelques pouces de hauteur, et posé sur un tapis sec et usé. La politesse veut qu'on se déchausse pour marcher sur cette vieille tapisserie du sur la nalte qui la remplace; puis chacun s'assied sur les talons autour de la table ; on mange avec les doigts et on boit de l'eau à la même tasse. Tandis qu'au haut de l'estrade, d'où on voit autant qu'on est vu, on achève en diligence les mets qui sont devant soi, l'artiste manipule, avec prestesse et sans distraction^ sous les yeux des passants, et sollicite leur appétit par le fumet gras qui, du fond de ses fourrneaux, va saisir au loin leurs narines.
Il faut avouer maintenant que les mets ne sont pas désagréables au goût, et qu'ils se préparent avec plus de propreté qu'on n'est en droit d'en attendre de la part des Turcs. J'excepte cependant de l'éloge ceux de ces maîtres en cuisine qui, avec la sale habitude de se moucher entre les doigts, oublient de s'essuyer avant de pétrir les viandes. J'ai goûté, dans les restaurants du bazar, des pieds de mouton cuits à l'eau, et servis avec une sauce composée de lait aigre, d'œufs et de tomates battus ensemble et délayés dans un bouillon d'estomac des mêmes
animaux. Je m*y suis faitseryir, une autre fois, un hachis de viande fraîche, cuit sous forme de brochette, et imbibé d'un suc de viande rôtie. Il n*y avait rien à reprocher à tout cela que le défaut de délicatesse dans un accessoire important, qui est la manière de servir.
Une remarque n'a pas tardé à me frapper en étudiant la Turquie: c'est Textrême division du travail, qui m'a paru portée bien plus loin que chez nous. Je crois que la raison de ce fait intéreissant est le retard des hommes de l'Asie occidentale en toutes les choses qui ne tiennent pas au métier des armes. Tandis qu'en Europe la population augmentait des industries nouvelles prenaient naissance; leurs produits trouvaient des acheteurs et appelaient des producteurs : ainsi Texcës de la population était sans cesse détourné de la concurrence et. absorbé par de nouveaux emplois. Ici, au contraire^ les succès que les Turcs ont obtenus sur les champs de bataille ont entassé dans l'Asie une population nombreuse, mais sans émulation et sans progrès. Les industries déjà connues sont restées les mêmes; les procédés des arts, comme autrefois imparfaits et lents, ont eu besoin de plus de bras pour répondre aux besoins accrus des acheteurs, et dés que la consommation a été suffisante pour payer le travail fractionné d'une industrie, le partage des opérations entre les producteurs et celui de la vçnte des produits entre les marchands ont dû naturellenent s'effectuer et séparer les anciens concur-
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renU en de nouveaux corps de métiers simplifiés.
Celle division du travail est poussée fort loin dans la fabrication d'une pipe^ qui emploie plusieurs sortes de tourneurs; dans la vente des étoffes, dont il y a des magasins spéciaux, non-seulement eu égard à des différences de tissus, mais aussi à raison de l'emploi différent des étoffes qui y sont déposées; et jusque dans les devoirs de la domesticité, ce qui fait que les antichambres des gens riches ou en place s'encombrent de valets paresseux et avilis.
Le monopole des soies et de l'opium, accordé à Gonstantinople, a porté un grand préjudice au commerce de Smyrne, qui cependant fait encore des afiiaiires con$idérabies en huile, en figues et en raisins secs. Depuis plusieurs lannées cette ville est comme entraînée fatalement dans une décadence que sa position heureuse empêchera néanmoins d'étrp jamais complète. Elle avait autrefois Tentrepot de toutes les marchandises de rOrient,que nous allions y chercher; la Syrie, l'Anatolie et la Grèce venaient s'y approvisionner des produits de l'Europe, et ces pays, en'échange, lui apporfaient.leurs denrées. Mais, aujourd'hui, le mouvement de cette centralisation estlout à fait arrêté : la Gréée, devenue indépendante, <)ommen<^e à appeler nos vaisseaux dans ses ports; elle traite de la vetote de leurs chargements sur ses propres marchés, et elle leur procure, en retour, des objets divers, dont le produit était jadis insuffisant pour elle-même. La SyHe, détachée
de Tempire ottoman^ a suivi le même progrés. La vapeur motrice force le détroit des Dardanelles où les vents contraires retiennent les bâtiments h voile; et prochainement elle rendra inutiles les avant-^ ports dont Gonstantinople avait besoin d^ns la Méditerranée. Bientôt le prinqipal article du commerce de Smyrne^ l'opium, refusé par la Chine et détourné par le sultan^ cessera même d'être produit, et le coton d'Egypte, plus beau que les cotons de TAnatoIie, continuera à faire baisser ici la demapde et le prix de cette marchandise.
Sous le r^ne d'Ândronic l'Ancien, Smyrne fut séparée de l'empire de Gonstantinople, et tout le littoral de l'Asie Mineure se soumit avec elle à la souveraineté des émirs turcs. Les Latins, à leur tour, parvinrent à s'en emparer, et les chevaliers de Rhodes, préposés à la conservation die la conquête, réussirent à la défendre contre les armes du sultan Bajazet seeond. Mais l'impétueux Timour, à la tête de scsTartares innombrables qui ne connaissaient point d'obstacles, accomplit en deux semaines l'œuvre que son malheureux rival n'avait pu finir en sept ans.
Les antiquités de cette ville sont peu importantes. Elles consistent en quelques ruines d'un château que les Génois ont bâti sur une montagne voisine, nommée autrefois mont Pagus.
A ses pieds coule un fort ruisseau dont les deux rives sont cultivées et habitées par des Turcs, Cette vallée étroite, et qui tourne, offre une variété agréa-
blé^ des siles charmants, de la verdure, des fleura^ des fruits, des ombrages et de la fraîcheur. On Fait un conte des mille et une nuits sur des trésors cachés à Tendroit des sources. Quelques personnes ont aperçu les portes des caves qui les renferment. Il y a des mots mystérieux qui font ouvrir ces riches souterrains; Theureux possesseur du secret de ces mots voit les eaux de la fontaine se partager à son ordre^ et lui tracer une route vers un vieillard gardien des portesqui lui en présente les clefs. Ce sont d'abord des voûtes d'argent et des piliers d'or massifs, et puis des bijoux à profusion, et, enfin, des diamants taillés en boudoirs; et dans ces brillantes demeures, des femmes dont l'éclat, plus grand que celui du soleil, illumine leur profond séjour.
Le mont Pagus est fréquenté par des courtisanes turques, que Ton voit rôder autour des cimetières extérieurs.
Les cimetières sont en grand nombre au dedans et au dehors de la ville; ils sont plantés de cyprès séculaires, rapprochés comme en un bois. Trois pierres composent le plus grand nombre des monuments sépulcraux : l'une horizontale, et qui manque souvent, couvre le cadavre déposé dans la terre; les deux autres sont des pierres plates verticales, plus ou moins grandes et ornées. Celle qui est à la tète du mort est surmontée de sa coiffure * taillée dans le marbre, et toutes portent des inscriptions pieuses extraites du Corain, et (racées en lettres d'or sur un fond bleu d'azur.
De toutes les mosquées de Smyrne, je n'ai visité que la plus grande et la plus belle, dit-on. Elle donne une idée médiocre des autres. On y voit des piliers écrasés soutenant une voûte Hémisphérique , un cercle en métal, orné de breloques , supportant des lampions 9 et une rampe droite et courte conduisant^ par une pente roide, à un fauteuil réservé pour l'iman. On y voit, de plus, une tribune pour les femmes, et des lapis usés et malpropres qui couvrent toute la surface du sol. Les Européens sont maintenant admis dans la plupart des mosquées, sous la condition de s'y conduire décemment et dé se débotter, comme font les Turcs eux-mêmes, ce qui est juste. Sur le mur du temple répondant à la direction de la Mecque, que les mahométans nomment Kéblaï, est une peinture et une mauvaise perspective de ce lieu saint. Les musulmans se tournent vers cette ville pour adorer Dieu et prier Mahomet, de même que les juifs se tournent vers Jérusalem, et de même que les premiers chrétiens se tournaient vers le point du ciel où le soleil se lève. Aux jours de fêtes , le prêtre musulman, qu'on appelle iman, se place au plus haut de la rampe, et, debout ou assis, adresse de pieuses exhortations à ses fidèles; mais, en d'autres temps et à d'autres heures que celles réglées pour les prières, un moindre auditoire fait prendre un autre aspect a l'assemblée qui vient entendre l'itistruction religieuse; elle forme alors un cercle de gens assis, selon l'usage d'Orient, par terre, et les jambes re-
pliées en croix : c^est ainsi que je trouvai réunis environ deux cents Turcs ^ graves et silencieux. L'iman, accroupi sur les talons et au centre de ce cercle, récitait un discours. Je me plus à écouter un moment cet homme qui parlait avec beaucoup d'assurance, et dont la voix était pure et solennelle. Le recueillement de ses auditeurs était remarquable; un seul, se tournant de mou côté et m 'apercevant, m'invita d'un geste à me rapprocher du groupe et à m'asseoir; mais je refusai son offre, en répondant à son intention de politesse par un échange de gestQ affectueux.
En Asie on ne connaît pas les promenades publiques, ou, du moins, il n'y a pas de lieu qui soit approprié à cet usage. Les chrétiens, qui sont les seuls à connaître et à désirer cette distraction, se promènent le soir sur le quai appelé la Marine, ou le long de la rue des Francs, et, le dimanche, sur les grandes routes. Les juifs se cachent ici comme partout; leur seule jouissance, qui est tenue bien secrète, est de supputer les gains de leur commerce et de voir grossir le trésor des épargnes qu'ils entassent. Les Turcs s'absorbent dans la contemplation, mais leurs femmes se rassemblent par petits groupes, et^ dès qu'il fait beau, se répandent dans les cimetières, traiaant avec elles leurs voiles incommodes, leurs manteaux ridicules, leurs tapis, leurs pipes, leurs enfants> et souvent l'appareil à faire le café, et un petit état de maison complet.
Il y a pourtant autour de Smyrne quelques grands
jardins, dont les gens de goût font, sans peine > de charmantes habitations, et qui sont un but de pro* menade agréable; mais les eaux que le Mêlés yen* voie sont croupissantes^ et les miasmes de la fièvre empoisonnent le parfum des orangers qu'on y res** pire : aussi la plupart des gens riches ont-Ils une demeure pour l'été à Bôudjah ou à Bournabah. Ce sont deux lieux voisins de Smyrne, où l'on vit avec celte facilité de mœurs qui est naturelle aux pays chauds, et qui est un trait particulier et fort ancien de la molle lonie. Des excursions se font dans ces villages, avec des ânes pour monture, et c'est un coup d'œil curieux que celui de toutes ces caravanes ainsi équipées, qui sortent le soir de la ville, se dispersant dans la campagne, où les fêtes se succèdent sans interruption.
Rien n'est moins homogène que la multitude qui occupe lenceinte de Smyrne. Les membres de cette grande association , bien loin de s'unir intimement, vivent simplement en contact et rapprochés par l'intérêt. L'esprit de religion et de secte qui les divise laisse se perpétuer les différences du génie des peuples d où ils sont provenus. Le Juif brocanteur se montre partout; le Grec, ingénieux et actif, anime les ateliers de l'industrie; l'Européen recherche ses semblables pour le plaisir, et il a l'habitude de s'isoler pour les affaires : il va chercher des amis dans les salons peuplés et bruyants, et on va le chercher h son tour, au fond d'un comptoir, pour causer seul à seul avec lui des secrets de son commerce* Le Turc