‹ Pensées et notes critiques extraites du journal des mes voyages dans l'empire du sultan de (volume 2)Chapitre 6 sur 6 · HC · texte numérisé non relu

HC

A peiue installé, je me mis en quête de renseigne* ments sur tout ce que j'avais à voir, et je me préparai à voyageravec fruit à travers la ville. D'alK>rd, pour établir mes plans , je montai au sommet du toit sur un de ces échafaudages légers qui surmontent ici toutes les maisons, et de là, considérant une partie des grands faubourgs chrétiens et quelque peu Stamboul la musulmane, j'interrogeai mon hôtesse. Elle répondit à mes désirs avec complaisance, et voici à peu près comment elle commença ses informations : Trois fléaux sont à craindre à Gonstanti* nople : Tincendie, la peste et les drogmans; et puis elle entra, sur chacun, dans des développements que j'abrégerai.

Les accidents, les imprudences ou la haine mettent le feu tous les quinze jours à une maison de cette ville, et il est ordinaire que, vu la nature des matériaux, l'entassement des demeures, la lenteur ou l'inefficacité des secours et lès égards dus à la pudeur des femmes turques, qui ne permettent pas quVn les approche avant d'avoir retrouvé les voiles de leur visage, le feu consume cette maison là au moins, et souvent une île entière. Il y à quelques années qu'un incendie des plus vastes et des plus rapides, et peut-être sans exemple, même à Gonstantinople , affligea plusieurs inilliers de familles, et offrit un des spectacles les plus effi'ayants qui puissent troubler une population. Une négresse, esclave de pauvres gens qui demeuraient vers la limite de Gonstantinople, au fond du faubourg San-

Dimilri, avait , dit-on, éprouvé ou des reproches ou de mauvais traitements qui lui parurent injustes, et elle médita de s^en venger par un crime. Il est raisonnable de penser qu'elle ne réfléchit pas aux conséquences de celui qu'elle conçut, et qu'elle y eut re|;ret, quand elle vit ses espérances dépassées infiniment par la grandeur du nfal qu'elle causa. Elle incendia , sans beaucoup de peine, la cabane de bois sec de ses maîtres, et elle crut , sans doute, que le feu , docile à sa vengeance , serait facile à maîtriser autant qu'il était prompt à la servir, et s'arrêterait au toit de la cabane qu'elle voulait consumer. Malheureusement il n'en pouvait être ainsi, et l'obscur incendie de quelques planches mal ajustées excita bientôt un affreux embrasement, qui fut soufQé, chauffé, et propagé, pendant plus de deux jours, par un vent dont la violence augmentait à propos avec le besoin d'air qu'éprouvait une immense (bumaise, s'élargissant sans cesse malgré tous les obstacles qu'on sjefforçait de lui opposer.

£n deux jours, toutes les collines des faubourgs chrétiens, où s'élevaient des palais élégants, furent complètement mises à nu et couvertes d'une cendre toute pareille. Cette poussière mêlée du riche et du pauvre resta chaude et fumante pendant plusieurs jours , et , lorsqu'on la remua, on vit au-dessous des amas de métaux fondus. Pendant le désastre, qui n'eut de fin que quand le feu n'eut plus d'aliment facile, la population, surprise par la rapidité de l'incendie, fuyait tout égarée, aban-

donnaat son bien à la haie, ou évactiant les maisons en désordre^ et emportant quelques bardes dans des caves et dans des jardins éloignés , qui pouvaient paraître des abris. Mais^ quand les incendiés s'empressaient dans le dédale des rues^ le feu, propagé en droite ligne par plusieurs directions , surprenait leur marcbe^ arrêtait leur fuite, et finissait par faire sa proie ou d'eux-mêmes ou de leurs bagages.

Le vent s'emparait des plancbes quand les toits croulaient, et il en faisait des torches incendiaires, semant au loin des étincelles, et créant de nouveaux foyers au mal qui dévorait Péra. Les animaux, évitant le danger du feu avec moins d*intelligence que les hommes, et troublés aussi par le désordre et par le long cri non interrompu de cette grande calamité publique, se laissaient envelopper sans prévoyancie, et périssaient par milliers dans les hurlements et les miaulements aigus de l'épouvante et de la douleur.

On ajoute, mais je ne me porte pas garant de ce fait, qui est peut-être inventé par la haine, que rhorrible plaisir de ce spectacle cruel parut délicieux au cœur d'un homme. On accuseTahir-Pacha^ l'amiral de la flotte ottomane détruite à Navarin, de conserver de sa défaite un ressentiment impérissable, qui lui aurait fait accueillir ce désastre du feu comme une satisfaction accordée enfin par le ciel à l'ardeur de sa vengeance. Mais Tahir, de même que tous les bommi^s de beaucoup d'énergie, peut être à

la fois coupable de grandes fautes et capable de sentiments élevés ; il n'est pas à croire qu'il remette à Dieu le soin de punir ses ennemis^ et qu'il se contente du rôle passif et indigne qu on lui attribue en voyant Tembrasement de Gonstantinople. Quant à Tempereur, il s'émut franchement de la ruine des colons européens^ dout le commerce enrichit sa capitale, et de celle des rayas surtout, qui sont comme sa propriété. Il fit ouvrir des asiles provisoires à la plupart de leurs familles, dans les maisons qui sont au bord de l'eau, à l'entrée du Bosphore.

Cependant, quelques incendiés firent élever des lentes au-dessus de l'emplacement présumé de leurs demeures^ et commencèrent au plus tôt la recherche de l'or et de l'argent fondus en lingot , et cachés parmi les débris. On devait craindre alors les contestations des droits de propriété sur ces richesses, et c'est ce qui arriva : les procès, ou la fraude, ou la violence complétèrent alors, par une calamité nouvelle, la ruine de plus d'une famille.

Aujourd'hui le désastre est à peu près réparé. Les palais des ambassades, exception faite du palais d'Autriche, seul épargné par le feu, sont restés longtemps à l'état de ruines ; mais, à l'heure actuelle, leur exhumation est commencée. Le palais de France aurait pu être préservé avec des secours qu'on eut l'imprudence de refuser, soit que tout le monde dans l'épouvante eût perdu l'usage de la réflexion, soit qu'on regardât coriime impossible que

rincendie triomphât sans cesse et si vite. D'ailleurs, on hésitait aussi à laisser envahir lé palais par une multitude de gens inconnus; car il y a partout de ces êtres inf&mes qui profkent du malheur, et qui cherchent à vivre de la ruine de leurs semblables, comme les vautours et les chacals vivent de mourants et de cadavres. Ce retard fut cependant un tort irréparable ; le palais fut enfin embrasé et con* sumé, et le bagage de beaucoup de familles fran*çaises, amoncelé dans les jardins^ devint au même instant la proie des flammes.

Au lieu de construire sur de meilleurs plans^ et avec de meilleurs matériaux, chacun s'empressa de refaire avec économie une maison fragile et cornbustible, infailliblement dévouée au feu, et empiétant le plus possible sur la voie publique.Cependant/ depuis l'élévation toute récente d'Abd-oul-Medjid à l'empire, on annonce quelques sages mesures, dont on lui fait honneur : on redresserait et on élargirait les rues; un plan de construction serait arrêté; et il serait bâti, de loin en loin, une ceinture de murailles en pierres, circonscrivant des iles et donnant quelque sûreté contre le feu.

Ce que les maisons de Constanlinople ont de remarquable dans l'état actuel, c'est leur disposition à empiéter, comme je viens de dire, par en bas, sur le terrain des rues pour s'agrandir, par en haut, sur le champ du ciel, pour arriver à la lumière, et surtout pour plonger du regard chez les voisins ou pour lorgner les passants, sans qu'ils puissent s'en

défendre^ aussi loin que les rues s'étendent. Ce be** soin de la curiosité, qui est si étroitement lié au caractère et aux mœurs de la colonie mêlée qui habite Péra, a donné une apparence très-singulière à l'ensemble de ses maisons. Le premier étage, en saillie de plusieurs pieds, et placé très-souvent en fausse équerre sur les murs du rez-de-chaussée, office une façade oblique de laquelle se détache un corps plus avancé qu'elle-même, nommé takht néchir, tout percé de fenêtres ou de trous, qu'on pourrait appeler des lorgnons. Vues à quelque distance, ces fenêtres ressemblent à des yeux braqués sur les passants^ et les maisons figurent un groupe de curieux qui allongent le cou et qui avancent la tête à Tenvi au-dessus des épaules les uns des autres, cherchant un jour à placer au moins un œil.

Qu'est-ce que la peste? Les dissertateurs répondent journellement à cette question comme ils ont répondu à celle du choléra-niorbus épidémique : causes et mécanisme de leur action, effets pathologiques, moyens prophylactiques et traitement curatif, rien n'est difficile, rien ne les embarrasse; et cependant, malgré des opinions absolues, si nombreuses qu'il n'est déjà plus possible de les compter, et malgré tant de recettes réputées également infaillibles, on continue à mourir de la peste et du choléra, comme si de rien n'était. On sait qu'aucune chose ne s'explique tant que celles qui ne l)euvent pas s'expliquer.

Pour moi, né crédule, mais ne croyant plus main-

tenant qu'avec la plus grande réserye^ la peste est simplement un ^tnal qui répand la terreur ^ ou^ comme disent les Turcs de l'Asie^ le plus mauvais mal,y^/^^ hastalik, le mal par excellence.

Il est juste de distinguer^ de tous les faiseurs de mémoires qui compilent ou qui observent à vue d'aigle ce qui se passe loin d'eux, ou qui^ pour dernier expédient, inventent ce qu'ils n'ont pas vu, et ce qui ne se voit nulle part, il est juste de distinguer honorablement les médedns de toutes nations qui, en Egypte et en Turquie, ont fait de sérieuses études pour pénétrer le mystère de la peste, et.de mentionner leurs efforts avec éloges. On se souvient, entre autres, d'un jeune Français dont le dévouement, d'autant plus ^éel qu'il soutenait la doctrine de la contagion, a fait quelque bruit en Europe, et qui fut un instant en danger de périr victime de son zèle pour l'humanité et la science.

Ce que notre compatriote tentait à Smyrne, el ce que plusieurs osaient à Alexandrie, d'autres, avec le même courage, l'avaient entrepris à Constantîtiople. J'ai entendu dire que le plus grand nombre de ces derniers avaient succombé à leurs expériences dangereuses ; et, quant aux autres, le peu de moyens qui étaient à leur disposition ne leur avaient pas permis de tirer un avantage suffisant, pour la science, du sacrifice de la vie qu'ils avaient offert. Ceci me rappelle un trait que je ne dois pas négliger, parce qu'il caractérise les mœurs d'une classe de gens qui est nombreuse dans ce pays, plus nette-

meot et en moins de mots que je ne pourrais le fiiire par des descriptions.

Un médecin sollicita la direction d'un hôpital qui aurait élé affecté exclusivement aux pestiférés pendant la durée de Tépidémie, proposant de s'y renfermer avec eux, et de leur donner des soins gratuits» Il n'y mettait qu'une condition, sans laquelle un pareil dessein n était pas proposable par un homme de sens, et qui étaif l'établissement d'un certain ordre qui rendrait à cet hôpital sa destination de maison de repos et de soulagement. C'était alors un lieu de spectacle, toujours ouvert à tous venants et curieux, lesquels exposaient leurs réflexions, et les conseils de leur empirisme, ou proposaient ime panacée ; et, avec tout cela, la perturbation du malade était inévitable et la maladie s'en aggravait. Il demandait aussi, à cette dernière fin, qu'on lui oonférât lepouvoirde diriger en chef les infirmiers, et de surveiller leurs soins, tant pour assurer le succès du traitement qu'il aurait prescrit que pour recueillir de plus exactes observations particulières. A la nouvelle de ces prétentions, qui parurent exorbitantes, une foule de petites gens qu'on ne soupçonnait pas éprouvèrent des crispations de jalousie et se donnèrent une peine incroyable pour faire préférer, au bon marché d'un dévouement à la science, la continuité obscure de leurs soins, qui n'étaient ni pour la science, ni pour le bon marché, et qui s'adressaient aux morts plutôt qu'aux malades. La victoire qu'ils remportèrent leur fut facile ;

la cupidité a recours à une variété et à un empressement de moy^s que le désintéressement ne connaît pas. Mais, comme le médecin avait ta naïveté de s'étonner de la décision, on lui communiqua de certains accords, par lesquels les infirmiers se partageaient les dépouilles des moribonds, leur argent et leurs nippes, qu'ils se sont attribués toujours sans contrôle. Les profits secrets de ce commerce honteux étaient au fait la plus grande difficulté à une bonne œuvre !

La plupart des Européens fixés à Constantinople sont contagionistes, tandis qu'en général les musul* mans ne le sont pas : de là l'uniformité des habitudes dé ceux-ci y quels que soient les temps, et au contraire, rinterruption brusque que l'apparition de la peste apporte dans les relations sociales de ceux-là. Je n'avais pas une opinion assez bien arrêtée sur cette grande question de médecine pour régler ma conduite, et je pensai qu'il était raisonnable, n'ayant aucun motif de m'exposer, de me conduire à peu prés comme les plus prudents; ainsi les imitai-je dans les précautions d'usage, qui n'étaient pas ou trop minutieuses ou inconciliables avec le désir de voir, que j'étais venu satisfaire à Constantinople.

Plusieurs médecins ne sortaient qu'enveloppés dans des manteaux de toile cirée; d'autres personnes se parfumaient avec des essences ou tenaient sous les narines un mouchoir imprégné d'odeurs fortes; mais le plus grand nombre se contentait de

n'avoir pas de contact immédiat avec les gens, les habits, le papier,etgénéraleinent les choses quel'on supposait être propres à transmettre la peste. A cet effet on se munissait d'une canne ou d'un bâton qu'on croisait devant soi en marchant, pour repousser ceux qui s'approchaient trop. C'est un spectacle affligeant, mais curieux, que celui d'une ville où tout le monde s'évite, et où les amis eux-mêmes ne s'abordent plus, parce qu'ils craignent de se donner la mort^ en se donnant la main.

Pendant le régne de l'épidémie, le beau sexe de Fera, qui aime, dit-on, à se montrer, et qui vraiment est agréable à voir, se condamne à rester enfermé, en dépit de tout instinct de sa beauté. Quand on s'invite à diner, ce qui est rare en temps de peste, on s'assied à des places convenablement espacées, autour d'une table^ où il n'y a ni nappe ni serviette, et, avant d'entrer dans la maison, on passe inévitablement par l'épreuve d'une asphyxie qui se fait dans une caisse étroite appelée, par antiphrase, boite aux parfums. Aussitôt qu'on est tout entier dans cette boite, on y brûle des débris de cyprès dont la fumée étourdit et pique les yeux, et dont la puanteur pénétrante vous suit et vous poursuit jusqu'au lendemain.

Toutes les opérations du commerce et les plus simples actions de la vie commune sont entravées : on ne reçoit les lettres qu^au bout d'une pince de fer, et on les soumet à d'éternelles fumigations; l'argent même, qu'on est, en d'autres temps, si avide

de palper^ esl déposé au fond d'un ?ase rempli d'eau vinaigrée; les bouchers jettent la viande qu'ils por* tent chaque jour à leurs pratiques^ dans des baquets déposés à l'entrée des maisons, et il en est de même des autres aliments qui peuvent souffrir Timmersion dans l'eau et les lavages. Ce ne sont pas les seuls torts de la peste : le plaisir, qui devrait être le pre* mier lien d'une société hétérogène, dont les membres appartiennent à tous les points de l'Europe^ ne se montre qu'avec crainte, et quand il parait, il ne dure pas assez pour cimenter les amitiés dont il peut être la cause, ni pour créer des moeurs uniformes, ni pour donner im caractère quelconque à cette colonie, qui semble campée plutôt qu'assise. Aussi l'insociabilité est-elle le fait le plus général de cette société, et Tabsence de mœurs publiques le trait le plus saillant de ses mœurs.

Tandis que ces choses se passent dans les fau-> bourgs chrétiens, les affaires se poursuivent de l'autre côté du port, dans la ville turque, avec leur mouvement habituel. Les fureurs de la peste, qui sont extrêmes en ce moment (1), ne ralentissent pas l'activité qui règne dans les bazars et sur les marchés. On voit la population s'y répandre à flots : les courtiers vont et viennent et s'agitent, tandis que les vendeurs et les chalands composent une masse compacte

(1) Le chiffre de la mortalité était, disait-on, de 1000 personnes par jour. Je ne sais jusqu'à quel point ce renseignement est exact, mais il n'est pas incroyable. N'est-il pas reçu que la peste de I812 h 181 a a enlevé 170,000 habitants à la population du Bosphore?

de monde qui se dissout comme par miracle, aux heures réglées pour la prière, et qui se reforme aussi subitement ensuite. Les Arméniens et les Juifs, fa-» miliarisés comme les Turcs avec les funérailles de la peste, vivent toute la journée dans cette foule, élément de leur industrie, et traversent les fovers les plus dangereux de 4'épidémie; aussi les accuset-on d'en répandre les germes funestes, qu'ils recueillent dans leurs vêtements lugubres; on dit que leur léger manteau noir, qui s'étale autour d'eux en marchant, et qui se déploie comme les ailes d'un monstre fabuleux, contamine tout ce qu'il touche et sème la mort. Il est très-amusant de voir comment les Européens imbus de cette idée redoutent leur approche et se préparent de loin à les éviter ou à les recevoir à l'épée ou au bâton. Leur épouvante , un peu exagérée peut-être, forme un singulier contraste avec la parfaite sécurité des Turcs, qui rient, à leur tour, avec plus de malignité que de raison, de l'excès des précautions qu'on prend à Péra, et lesquelles, en tout cas, ne semblent pas toutes inutiles.

Quelques grands personnages, déjà habitués à nous observer de plus prés, et même de riches habitants non titrés de Stamboul , frappés de la différence sensible que la peste meurtrière met dans ses résultats selon les quartiers, et attribuant l'avantage qui est en faveur de la colonie européenne à l'efficacité des précautions qu'on y prend, se sont mis à prescrire des mesures sanitaires chez eux, et.

à vrai dire, des mesures iiicoroplètes de quarantaine, qui sont plus tyranniques que rassurantes. On a vu dans ce foit un symptôme du relâchement des croyances religieuses^ qui, dit-on, imposent aux Turcs de se livrer sans résistance aux coups du destin; mais nous nous sommes fait et nous avons gardé en Occident des idées fausses sur les habitants de l'Asie, quoique devenus leurs proches voisins depuis quelques années : j'aurai occasion d'en citer d'autres preuves que celle-ci. Il faut être hien injuste ou observer bien peu , ou enfin puiser à de bien mauvaises sources/ pour croire que les Turcs ont poussé à Tabsurde la conséquence d'une opinion qui restreint la liberté de la pensée et de Taction humaines , opinion qu'on peut certainement avouer saus être Turc, et à-laquelle les musulmans doivent, quoi qu'il en soit^ le précieux avantage du repos de l'âme. On peut croire qu'un peuple égaré de raisonneurs, mettant en avant le principe absolu de la prédestination et cheminant dans la pratique de la vie avec des conclusions de ce principe, rigoureuses comme sont tous les corollaires de la géométrie, arriverait, ainsi qu'on l'a dit des Turcs, à l'impassibilité parfaite et à l'objection continuelle de la force des choses. Mais, d'abord, les Turcs raisonnent peu, et avec une idée dominante ils n'éprouvent pas le besoin de travailler péniblement à se faire des systèmes futiles : ils sont trop ignorants et trop paresseux de toutes manières pour oela. Â défaut de systèmes, ils ont quelque chose

li^àussi sur pour se conduire^ c'est ravertissement continuel de rinslincl au moment d*appliqurr leur principe. — Il faut avouer que ce sens, dont Torgane est secret et comparable à celui qui apprend aux animaux, selon leurs espèces, quels gibiers ou quelles graines, ou quelles feuilles sont destinés à les nourrir, et qui les prévient des qualités liursible!» de telle plante qui s offre à leur bouthé mêlée à des herbes meilleures, il faut avouer que ce sens n'est probablement pas un mauvais guide. En second lieu, les Turcs ont toujours fait grand cas de là médecine et des médecins, et ils redoutent le mau-* vais œil et une foule d'influences fâcheuses, contre lesquelles ils ont des recettes prétendues qui supposent des pratiques superstitieuses; or tout cela protesta également contre une croyance au principe exagéré de la prédestination. La tontradictioti reprochée aujourd'hui aux musulmans doit être mise sur le compte de ceux qui la leur reprochent et qui cherchent à eJcpliquer pour les Turcs ce que ces derniers, eux-mêmes, ne tiennent nullement à expliquer, pas plus que la chèvre qui choisit, dans U campagne, les végétaux qui conviennent le mieux à sa nature.

Un des derniers actes du gouvernement de l'em-^ pereur Mahmoud a été un essai de quarantaine, im-»posée aux provenances des ports de la mer Noire et des échelles de la Syrie; mais Constantinople se prête peu à une pareille mesure : il faut, pour l'exécuter, un trop grand nombre d'employé intelligente

Peuséef et notts critiques, t. 1. 9

iCt intégres, ce qui esl une double dilTicuUéqui devait bientôt faire échouer le projet , sans parler des dépenses en traitements annuels et en constructions de lazarets. Or, la bataille de Nizib a, sur ces entrefaites, compromis la vie de Tempire d'une manière tellement grave, que la peste en a gagné de nouveau ses franchises.

Cette lutte récente entre les troupes de la Turquie et celles de l'Egypte, aussi bien que Tessai malheureux des quarantaines, me conduisent à faire remarquer la différence qui est dans la conduite des sultans de Stamboul et du Caire comme cause dp la différence des résultats qu'ils ont obtenus. Tandis que le roi d'Egypte abandonne la gestion de ses intérêts, dans la direction nouvelle où il s engage, à des Européens qu'il sait choisir et qu'il surveille, Tempereur se laisse ravir sa confiance par de basses flatteries, et nomme, trop souvent, les moins capables d'entre ses propres sujets à des fonctions dont ils sont indignes, et qu'ils remplissent cependant sans contrôle. Aussi les Turcs n'ont-ils rien produit de bien, quoiqu'ils s'appliquent depuis longtemps à une prétendue réforme , qui est une ridicule singerie de choses qulls n'ont pas assez étudiées pour en comprendre l'esprit. Les preuves de ce fait grave se trouveront semées dans mon journal.

Constantinople est, sans doute, la ville du monde où on parle le plus de langues différentes. L'habitude d'entendre tous les idiomes d'une partie du vieux monde fait que presque tous les habitants de cette

Ville ))arlent ou, au moins, comprennent plusîeui^â langues. Cela étonne chez de trés-jeunes enfants, et on en conçoit d'abord les meilleures espérances pour le savoir des hommes fnûrs, s'ils voulaient metlre à profit ces instruments, qui leur livrera iei^t les trésors de beaucoup de bibliothèques. Cependant rien n est plus rare qu'une instruction solide et profonde parmi les Orientaux; ils ne font guère que répéter toute la vie quelques idées communes, qu'ils ont appris à formuler dès Tâge de dix ans, dans quatre, cinq ou six langues, et ceux qui réussissent le mieux dans cet exercice s'en font un mé-^ ticr et deiHpennent des porte-voix, des dictionnaires qui parlent, des drogmans, enfin des inslruittents aussi embarrassants à la main qu'indispensables à la communication de la pensée. Ils sont indispensables, puisque, par un malheur qu'on pourrait éviter^ mais dont on néglige trop les conséquences et les .progrès déplorables, les hommes continuent a s'isoler par là multiplicité croissante des langages qu'ils adoptent, tandis que leur organisation toute pareille et leurs besoins analogues ou semblables les sollicitent à s'unir étroitement.

Il ne peut y a voir de doute sur le fait de la tendance des peuples vers rhomogénéité, que pour ceux qui ne savent pas sentir ce qui est grand autant qu'irrésistible dans les lois de la nature ; mais> puisque le but que poursuit 1 humanité doit être atteint, quel que soit le nombre des faibles barrières qu'on oppose il l'union générale des sociétés^et, puisque le but lui-^

même est désirable , quel homme de sens ne souhaite avec ardeur la simplification des moyens qui établissent nos rapports sociaux^ et, premièrement, la réforme des langues^ qui sont au premier rang àe ces moyens ?

Ce ne sont pas les drogmans que les classes bourgeoises emploient pour s*en(endre que mon hôtesse nommait une iroisiëme plaie de Constantinople ; ceux-là sont utiles, et on apprécie leurs services. L'autre peste , puisqu'il faut C appeler par son fiom, signifie ces traducteurs ambitieux, qui ne se bornent pas au rôle nécessaire pour lequel ils existent, mais qui interprètent, à proprement dire, ce qu'ils devraient se borner à répéter clairement et correctement en d'autres mots, et qui se donnent une importance qu'ils ne pourraient pas toujours justifier par une valeur intrinsèque.

Les Turcs, simples spectateurs de beaucoup d'agiotages et de beaucoup d'affaires qui se traitent chez eux et pour eux, ne connaissent guère d'autre langue quç celle de leur pays; mais ils en ont une trèshaute opinion , qu'ils ont coutume d'exprimer en disant que quiconque ne sait pas le turc n'a pas la ierainte de Dieu ( Kim turkché bilmez , j4llahdan korkmaz). La crainte d'un Dieuyor^ et jaloux semble pénétrer les hommes beaucoup plus que Y amour d'un Dieu de bonté et de miséricorde. La langue turque a delà douceur; les mots qui ont quelque rudesse sont d'origine arabe, et le gosier des effendis et des khanouns en altère ordinairement la vraie pronon-

ciatioD, pour les plier à la dëlicatesse de leurs voix et de leurs oreilles. Ces mots se rapportent aux choses de la religion, que les Turcs ont reçue des Arabes, et leur sens littéral est inconnu au plus grand nombre des musulmans de Stamboul. La langue turque a, fait aussi des emprunts considé* râbles à la langue persane, qui est suave, et qui^st riche en expressions d(^licates. Les gens du bon ton se piquent de connaître le persan et d'en faire passer une infinité de mots dans le discours ordinaire» avec des citations de vers et de pensées poétiques. Cette coquetterie du langage a une infinité de nuances qu'un homme exercé distingue , et que les lettrés choisissent avec un certain tact, soit simplement pour se mettre à la portée de leurs interlocuteurs , en abaissant le style, soit pour les honorer par une flatterie, toujours bien reçue^ en élevant le ton du dis* cours jusqu'à un certain niveau. Les Turcs des deux sexes dont l'éducation a été le plus soignée ajoutent à ces attentions polies une réserve dans la voix, une timidité de sons et une modestie de manières qui contrastent prodigieusement avec la rudesse en tout cela, dont on est témoin dans les palais des parvenus.

La langue turque se compose, au fond, de mots appartenant à un dialecte tartare, que les compagnons d'Othman , souche de la nation actuelle des. Turcs , ont apporté des déserts de la Turcpmanie, et de la tribu des Salor, de laqueïle on les croit sortis. Les voyageurs modernes assurent que celte opi-

moa> établie en Europe sur des travaux d ethnogiaphie, se trouve conGrmée par la tradition^ au sein ipéme de la tribu des Salor. Le turc , négligé par les écrivains nationaux , qui ont mieux aimé se servir des autres langues de TOrient que de travailler à enrichir leur propre langue, est privé de modèles et de régies certaines, et il en résulte que, s'il est facile à un étranger d'apprendre quelques mots de turc , et même de tenir une conversation sur les choses les plus usuelles, il faut, au contraire, une longue pratique de cette langue et une grande habileté dans l'analyse logique, pour traduire nos discours européens à l'aide d'unmécauisme gram-r matical aussi imparfait, et avec un si pauvre dictionnaire. La lecture souffre de grandes difficultés, qui proviennent non pas tant de la forme bizarre des lettres, de leur grande variété et de la courbure des lignes, qui sont tracées de droite à gauche, ea ondulant vers en haut, aux limites du papier, que de la manière dont elles sont crochetées, sans égard à la césure des mots, et surtout que de la suppresr sion autorisée et d'usage des points voyelles.

Tous les rayas parlent le turcj quelques-uns le lisent et l'éçri^^enl; mais il est assez rare, je crois, qu'un Arménien apprenne le grec ou T hébreu, et inversement. La première de ces langues a une grande variété de sons, parmi lesquels plusieurs s'accompagnent d'un nasillement désagréable. , Son alphabet, qui eslétendu, traduit assez exactement^ et sans difficulté; les sons et l'ccritiu^e des^^

Turcs; aussi beaucoup d Arméniens l'emploient-* ils à cet usage^ et, comme les lettres qui le composent se tracent en ligne droite et de gauolie à droite^ ainsi que les nôtres^ ce système de transcription au* raitdû être encouragé et étudié par les Turcs niénies^

L'iiëbreu des Israélites de Conslantinople ren-ferme un grand nombre de mots espagnols plus ou moins méconnaissables^ et pefdant toujours leur soiioriiéy si belle dans une bouche castillane. L'organe vocal des Juifs, Tormé à la prononciation des sons nasilles^ étouffe les mots que ce peuple, exilé depuis prés de trois siècles du royaume de Ferdinand, en a ' rapporté autrefois, et qu'aujourd*hui sa mémoire achève d'oublier.

Le grec s'est efféminé au Phanar, et nos oreilles françaises, plus particulièrement, ont besoin d'oublier la prononciation^ un peu rude, qu'on nous a enseignée dans les écoles, pour reconnaître quelque trace de la langue de Démosthénes dans le patelinnge

de ses descendants.

De toutes les langues de l'Europe, celles qu'on {)arle le plus familièrement à Gonstantinople sont le français et l'italien. La première a le privilégjB des salons, et son élude s'est introduite aussi dans les écoles élémentaires que les Turcs oal essayé de créer sur le modèle des nôtres. L'italien pu les jargons qui en dérivent sont la bngue commune des classes inférieures de l'Europe et des gens dé peine non musulmans, sujets du Grand Seigneur. Quelques Turcs bieu appris étudient un peu le français; d'aur

tJTS &e contentent d'en retenir niachinalemcnl quelques mots qu'ils lancent à Taventurc. J'ai rencontré plusieurs de ceux-^ci qui, pour se mettre en frais de savoir et de gentillesse, me récitaient la moitié d'un long dialogue dont ils faisaient une phrase unique» Ils croyaient, je ne sais- d après quels faux renseignements, que les Français se plaisent aux discours niais d'un cérémonial ennuyeux, et ils auraieni cru être incivils s'ils eussent omis un mot de leur» leçons, qui étaient dans le goût de la suivante : « Bon-» c( jour, monsieur, comment vous portez-vous? Trés- (i bien, monsieur; et vous? Parfaitement; vous me « faites honneur. Couvrez-vous. Je n'en ferai rien. a Je vous en prie. Par obéissance. » Ils traduisaient brièvement tout cela dans leur pensée par un simple salut, dont la formule^ Séiamaletkoumj s'appelle chez nous salamalec. Les Turcs qui abordent ainsi un Européen ont quelquefois une intention de goguenarderie^ accompagnée d'un gros rire moqueur et soutenue par des développements peu spirituels; mais le plus souvent ces gens-là ont une figure de bonhomie qui les fait bien accueillir, malgré l'ennui qu'ils préparent à ceux qui les écoutent. Ordinairement , après un échange de quelques mots aussi peu importants que ceux de leurs premiers discours, ils se montrent doucereux et flatteurs; ensuite ils proposent sans détour qu'on leur donne du /YiAr/ ardent, c'est-à-dire de Teau-dc-vie, qu'ils préfèrent aux meilleurs vins, et enfin ils arrivent, par une transition plus ou moins ménagée , à

câuseï* fillettes et amours de toutes les esipéces.

Les Turcs les plus obscurs, ces bateliers qui tous les jours transportent les Européens d'une échelle à Tautre^du canal et du port, ces portefaix qui du matin au soir assiègent les mag9sinsdes négociants, et tous ces déguenillés en turban, assis dan8.de petites boutiques où ils exercent les pauvres industries que notre commerce seul alimente, ces misérables sont les plus fanatiques et les plus dédai«gueux d'entre leurs coreligionnaires; ils croient devenir impurs quand ils ont avec nous des relations seulement amicales et désintéressées; ils craignent même de souiller leur bouche en parlant une langue usilée chez les infidèles. On sait qu'un empereur turc des plus célèbres, élevé dévotement dans une grande aversion contre les chrétiens, affectait de se purifier le visage par des ablutions, toutes les fois qu'il avait dû adresser la parole à Tun d'eux.

Avant la prise de Constantinople par les Turcs, le beau langage hellénique était déjà corrompu par des milliers de mots arabes, turcs, esclavons et français : quant au latin, qui était parlé à la cour des premiers empereurs d'Orient, il a laissé aussi des traces; mais il est bien surprenant qu'il n'en ait pas laissé beaucoup plus.

Avec le temps, les mots et la prononciation l'eçus chez un peuple s'altèrent nécessairement : c'est la loi de toutes choses, et des choses humaines plus que des autres. A cette altération, qui n'implique pas la dégradation du langage, et que le perfection*

iiemeiU de la littérature d'un peuple en progrès amène souvent plus vite que son retour à la barbarie^ il faut, pour comprendre les modifications que les langues reçoivent du temps, ajouter l'introduction d'un certain nombre de mots étrangers par le mélange que la guerre et le commerce opèrent sans cesse entre les nations. Ces emprunts, auti^efois peu considérables et faits avec des incorrections grossières, doivent devenir plus nombreux avec l'extension croissante du mouvement des peuples les uns vers les autres, et avec leurs communications, rendues chaque jour plus fréquentes et plus faciles.

U résulte de cela une conséquence heureuse, cVst que toutes les langues de l'Europe tendent, dés maintenant, à se confondre par leurs acquisitions journalières. Cependant il y a des difficultés sérieuses à leur mélange définitif dans les formes du langage, qui ont des types irréductibles des uns ^ux autres; et, attendu le peu de supériorité, âous le rapport du mécanisme, de la plusparfaite des langues actuellement parlées sur toutes les autres, on n'en saurait adopter aucune généralenient.

La frayeur vive qu'inspire à la colonie européenne le danger réel de la peste ne permet pas de se reunir souvent; et puis, presque tous les habitants des &ubourgs chrétiens ne se considèrent que comme des passagers. Leur grande affaire, leur unique affaire peut-être, est l'exploitation de Stamboul, que ^ nonchalance des Turcs leur abandonne.

Mêlés à des hommes honorables de toutes les pro- Fessions, des agioteurs descendent chaque jour des collines dominant la cité musulmane, qui renfei^mc les trésors, objet de leur convoitise , et courent se partager des débris de cette riche proie. Tous ces petits brouillons, dont quelques-uns viennent de notre Europe, sortent en diligence dès le matin^ et se répandent dans la ville turque, pour y exercer plus ou moins honnêtement leurs divers trafics. Ces faux représentants de la civilisation, que rintrigue éveille de bonne heure, se sont déjà beaucoup agités lorsque les Turcs, s'arrachant avec peine à la douceur du repos, commencent à prêter l'oreille aux séductions qu'on leur a préparées. Que les Orientaux doivent prendre une fausse idée de nos mœurs, s'ils croient avoir un exemple de nos sociétés dans Tagglomération des habitants de leurs fau« bourgs qui se sont placés sous leurs yeux !

Si on examine cette singulière colonie mêlée, du point de vue de la politique et de l'administration, pu découvre des faits curieux. Les grandes puissances de 1 Europe entretiennent à Gonstantinople des re^^ présentants et une bureaucratie. Les colons dépendent respectivement de ces chefs, qui jugent leurs différends, et qui ont le droit exclusif de les réprimander et de les punir. Quant aux Européens des Etats les plus petits de l'Occident, ils échappent aussi à la législation des Turcs à Gonstantinople, e» déclarant se placer sous la protection de la France^ ou de l'Angleterre, ou de la Russie, ou de l'Autri-

chc : il n'esi pas jusqu'aux Grecs el aux Ârménieas qui ne parviennent quelquefois à se soustraire de la sorte à la justice instituée par Mahmoud. Les églises et les maisons même des Francs sont des lieux inviolables devant lesquels la force armée des Turcs est obligée de s'arrêter; et les rayas y ont trouvé plus d*une fois un asile, pour échapper à de certaines peines ou pour se donner le temps de marchander les coups de bâton qui leur étaient promis. C'est ainsi que l'Europe a vaincu le colosse musulman, qui menaçait autrefois d'envahir le monde. La puissance des armes Ta d'abord emprisonné dans de moindres limites, et la diplomatie attaque maintenant son existence au cœur.

Une diiïéreuce qui étonne beaucoup, dans lé parallèle du peuple musulman avec l'échantillon des États occidentaux qui est venu se placer près de lui, c'est, d'un côté, l'uniformité dans la croyance religieuse des Turcs, dans leur manière de vivre, dans leurs mœurs, etc.; de l'autre, la diversité des doctrines, des lois et des usages non-seulement entre des Européens de nations différentes, mais même entre des personnes de même origine. Ainsi voit-on les catholiques, les luthériens, les calvinistes, les anglicans et les mille religions chrétiennes représentées avec toutes les distinctions de leurs sectes, jusque dans les moindres nuances. Quelques-unes, plus remarquables que les autres par le zèle ardent de leurs chefs, enl retiennent à Gonstantinople des missionnaires, qui s'y dispujtent les prosélytes, et qui con-

tinuenty en pays neutre^ une guerre interminable commencée chez eux.

Quelquefois, des séductions offertes à l'amourpropre, ou des calculs d'intérêt amènent les Arméniens et les Juifs à de prétendues conversions; mais la sincérité de leur foi se trahit à l'épreuve du temps. Il arrive aussi que la désertion des enfants de l'église excite, au contraire, des plaintes et cause du scandale dans la chrétienté. Outre les motifs d'ambition, qui provoquent cette apostasie aussi bien que toutes les autres sortes d'abjurations^ il en est un particulier à celle-ci, qui est imposé par les lois très-jalouses du Coran. Le commerce amoureux des Européens avec les femmes turques est interdit avec beaucoup de sévérité, et, d'abord, les ambassadeurs, très- puissants à tout autre égard, n'ont pu obtenir d'adoucissement à la rigueur des peines infligées aux coupables de ce fait par les Turcs eux-mêmes. Les seuls moyens d'échapper autrefois au danger de perdre la vie étaient de consentir à une contribution forte, absorbant en général la fortune de la personne compromise, ou de répéter une profession de foi musulmane. En pai*eil cas, il se trouvait peu de gens qui, à défaut d'une fortune considérable, pour payer l'amende, ne fussent prêts à se coiffer du turban qui sauvait leur tête. Aujourd'hui, le danger est moindre, mais la prison, la bastonnade et les amendes, sont encore des punitions à redouter. Un marchand, dont la boutique était fréquentée par une belle in**connue, femme riche, à en juger par la valeur des

achals qu'elle venait Faire^ et par son entourage d'esclaves, s'aperçut distinclement un jour que la dame, épouse ou maîtresse d'un Turc, avait formé le dessein de le séduire, et de lui faire partager une passion qu'il avait innocemment éveillée en elle. Malheureux de cette pensée, le marchand, qui n'avait ni l'audace ni le goût des périlleuses entreprises, tremblait déjà de mille dangers chimériques que son imagination craintive lui faisait entrevoir, et, sans communiquer rien à personne de son trouble et de ses projets, fit l'emballage de ses marchandises nu plustôt,etsepritàfuirdeGonstantinople. On assure, il est vrai, que les courtisanes turques, d'intelligence avec les agents de la police, recherchent parfois les mtrigues, et se laissent surprendre h propos, pour partager avec eux une somme d'argent moyennant laquelle on se croit trop heureux d'acheter le secret.

Le fait suivant, que j'ai entendu raconter, et que je ne garantis pas, m'a paru des plus étranges : une femme adultère et son amant, élevés tous deuxdaqs la communion grecque, imaginèrent, pour éviter la vengeance du mari et la condamnation de l'Église, de faire une publique abjuration^ Mais le mari, qui perdait par ce fait les droits qu'il avait sur sa femme, le divorce étant la conséquence forcée d'une différence de foi religieuse, s'empressa de répéter de son côté la formule qui suffit à faire un musulman, et aussitôt il put se faire rendre son infidèle et indigne uioitié.

Il faut convenir que, depuis quelques années, les

rapports (oujoiirs plus nombreux qui s'ëlablissent entre les Francs et les musulmans ont beaucoup modifié les croyances et le fanatisme des Turcs. On s'accorde à considérer Texterminalion des janissaires comme une des principales causes d'un changement si favorable, de même qu'on la regarde comme l'origine de presque toutes les améliorations qu'on s'efibrce d'introduire. La réforme religieuse a obtenu auprès de quelques musulmans un succès qui a dépassé Jes espérances et peut-être les désirs des chefs de rËCat et des réformistes. J ai pu me convaincre que non -seulement Mahomet est en danger de perdre à Constantinopie son crédit de prophète et d'envoyé de Dieu, mais que l'existence même d'Allah y est un problème nouveau posé par les uns et l athéisme une opinion déjà reçue par les autres. C'est là un fait très-grave, que le premier chef de l'empire devrait apprécier à sa valeur, fK)uren déduire une règle de conduite convenable, sll est vrai qu'une part d'action sur les destinées d'un peuple, aussi grande qu'on le dit, soit laissée à la sagesse et au libre arbitre d'un seul homme.

Chez la plupart des Turcs, séparés ainsi de leurs coreligionnaires, l'athéisme est plutôt uneabsencede doctrine, et il est l'effet de la réaction qu'un esprit longtemps subjugué par une erreur doit souffrir, quand il a reconnu le mensonge. Au reste, pour rendre compte à soi -même ou à d'aulres des motifs qui font adopter ou rejeter une opinion rehgieuse, il faut plus de lumière qu'on n'en trouve générale-

ment en Turquie, et une raison plus complètement dégagëe de préjugés que la leur.

A regard des hommes que la piété porte à s'éloi^ gner de leur pays, pour répandre la Foi catholique chez les Orientaux, il est juste de dire que leur to«lérance et le bien qu'ils font ici ne ressemblent guère à 1 ardeur de dispute qui les anime en £u-^ rope, et à la tyrannie qu'ils font peser sur les peuples qu'ils asservissent encore. Soit que les hommes les meilleurs d*entre eux se destinent seuls à la profession pénible de missionnaires, soit que les soins matériels, auxquels ils sont ici plus obligés, et que les devoirs sociaux qui les engagent éloignent les pen->> sées fanatiques ou ne leur en laissent pas le temps, ces hommes hostiles à la société mondaine sont, loin de leur pays, bons et hospitaliers, indulgents et d'un commerce facile; ils instruisent les peuples, et ils y répandent des germes de vertus, sans inspirer le fanatisme qui les étouffe.

Parmi ces hommes utiles, il faut particulièrement distinguer la société des lazaristes français. Ils ont ajouté aux fonctions de leur saint ministère de prê-* tre celle d'instituteur pour les jeunes gens. Le couvent de Saint-Benoit, occupé par eux, renferme une soixantaine d'élèves catholiques de diverses nations. Les professeurs, au nombre de six ou sept, sont des hommes instruits; une bibliothèque et un cabinet de physique enrichissent leur établissement. Plus d'une fois leur maison s'est ouverte pour sauver les chrétiens de la persécution des Turcs, et les Armé-

niens surtout^ peuvent rendre témoignage de leur humanité.

Mais, à propos de fanatisme, dont il était queslion à rinstant, je dois faire remarquer les deux effets contraires qu'il a développés, en Turquie, et l'influence qu'il exercé sur les destinées des peuples musulmans qu'il afl^ecte. L'islamisme recommande à ses crovants de ne ressembler en rien aux infi-

déles, et ce soin, porté jusque dans les choses futiles, est cause que les cloches^ par exemple, sont remplacées par la voix humaine dans les mosquées Une telle recommandation, inscrite dans le livre sacré, et répétée sans cesse par les prêtres, devait avoir pour résultat de séparer complètement les peuples dévoués à l'usurpateur Mahomet de tous les autres peuples de la terre. En effet, rien n'égale le mépris et la froide pitié dans lesquels les dévots musulmans tiennent les chrétiens. Le Coran prescrit d'ailleurs la guerre sainte jusqu'à la conversion du monde entier à ses dogmes, ou jusqu'à la soumission complète des incrédules obstinés, qu'il ordonne de punir de leur résistance par des impôts perpétuels et par l'humiliation. Le fanatisme excessif que Mahomet a inspiré à son peuple devait non-seulement en faire un peuple fort, mais aussi un peuple toujours pur dans la foi, d'où il lirait cette force ; car Texamen des doctrines est interdit aussi bien que tout rapport, amical avec les nations hétéro» doxes. Cependant ces bases religieuses, données à la politique, et ces principes rigoureux, qui pou-

Pensées et notes critiques, t. 1. ' 10

valent assurer le succès de la conquête, poursuivie sans relâche, devaient enfin être cause de la ruine du peuple même qui les adoptait , s*il se livrait au repos, avant l'accomplissement de la tache immense que son chef lui avait faite. Si Mahomet a jamais pu prévoir le succès .qui attendait ses fables, et s'il ambitionna sérieusemeni de les faire régner sur toute la surface du globe, il a nui cependant au but même qu'il se serait proposé, en négligeant de tenir compte des changements inévitables que Tamélioration des sociétés amène dans les rapports des forces rnaté^ rielles des États. En isolant son peuple, il Ta privé de participation aux progrès de Tart militaire, et aux connaissances par lesquelles les hommes de l'Occident dominent aujourd'hui tous leurs rivaux; enfin il lui a fait manquer Tempire universel qu'il aurait pu atteindre.

On voit beaucoup de demoiselles dans les faubourgs de Constantinople ; aussi n'y a-t-il pas un mari pour toutes ; c'est vraiment un pays à bonne fortime pour les vieux garçons rebutés ailleurs. Si Tart des appariements, qui se perfectionne en Europe, continue à faire des progrès, les colonnes des annonces matrimoniales ne tarderont pas à faire ici des recrues nombreuses. En attendant, ce sont des matrones qui s'en chargent, et c'est un service que de temps immémorial les jeunes filles acceptent avec l'engagement de l'acquitter plus tard, par un service semblable rendu à d'autres. Au reste, il suffit de lever la tête et de regarder une fois de beaux

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yeuxéliacelantsà une fenêtre^ pour retrouver, chaque jour^ à la même heure^ une tête de femme sous un léger turban de crêpe. Qu'on répète cet essai, et on se donnera le malin plaisir, de préoccuper tous les jeunes cœurs d'un quartier de Péra, en passant en revue , chaque jour, les portraits d'une charmante galerie.

Les mariages que les femmes grecques contractent sont de deux sortes : quelquefois c'est une simple convention qui n'engage que pour un temps limité. Lorsque le mari veut rompre le contrat qui l'oblige, il paye une somme convenue à sa femme, et il reprend sa liberté sans bruit et sans scandale. Quelques Européens profitent de la facilité de ces mœurs pour passer en un paisible concubinage le temps de leur séjour en Orient. Je connais Vexemple de plus d'un qui a pris et laissé publiquement des épouses^ tous les trois ou quatre ans, en changeant de résidence, et qui n'a pas fait plus de cas de sa jeune famille, qu'il abandonnait ainsi sur toutes les routes laissées derrière lui. Les mariages de la seconde espèce ressemblent à ceux des pays de TEu^ rope où l'on ne connaît que la consécration religieuse ; ils n'ofirent des particularités que dans les cérémonies propres au culte grec et dans la criée du trousseau de la jeune mariée.

Lesdamesgrecquesvivent, comme les nôtres, dans la société des hommes, sans contrainte et sans voiles. Des témoignages authentiques touchant la sévérité des mœurs de Constantinôple, au moment où

cette ville allait passer aux mains des Turcs, donnent une idée tout autre de la vie sociale des femmes. Elles ne se laissaient point approcher par les étrangers; elles craignaient même les regards de leurs compatriotes, et elles ne sortaient guère quà la brune, pour remplir de pieux devoirs, accompagnées de parents ou de valets, et enveloppées de voiles.

C'est une mauvaise habitude, assez générale chez les dames grecques, de mâcher continuellement quelques grains de mastic. On attribue les défauts de leur bouche à Tusage abusif qu'elles font de cette gomme-résine; au moins est-il vrai que les dents noires qu'on leur reproche déparent trop souvent leur charmant visage.

Les Arméniennes se rapprochent beaucoup des femmes turques par le costume et par les mœurs; elles sortent toujours voilées comipe elles; la paume de leurs mains, la plante de leurs pieds et leurs ongles sont teints en rouge comme les leurs; leurs jambes sont aussi vicieusement tournées en dedans pour retenir une chaussure sans quartier, appelée babouche, qui échappe au moindre faux pas. Cette habitude est cause que leur corps se balance d'une manière désagréable pendant la marche. Les larges vêtements qui déguisent leur taille ne permettent pas de porter un jugement sur les formes cachées; mais, s'il faut en croire des révélations indiscrètes qui me sont parvenues, ces formes sont souvent défectueuses; d'ailleurs l'abus qu'on fait en Orient des

bains chauds affaiblît tellement la tonicité des organes, que les filles mêmes n'ont ni élasticité ni rondeur dans lés charmes. Les yeux des Arméniennes sont, en général, grands et noirs,* leurs sourcils, bien dessinés, sont peints et prolongés jusqu'à la rencontre de leurs grands arcs sur la racine du nez, où s'imprime une petite étoile brune; le nez est un peu trop saillant, mais il est d'une belle forme; la peaii du visage est fine, douce, blanche et ordinairement rosée sur les joues, sinon fardée. Les Arméniennes m'ont paru d'abord plus jolies que les femmes turques, les seules avec qui on puisse les comparer pour être juste à l'égard des autres femmes; niais, si leur figure, qu'on ne peuf qu'entrevoir, a plus d'éclat, la pale blancheur des Turques me semble donner à celles-ci un visage plus intelligent et plus distingué, avec plus de langueur amoureuse.

Les femmes du harem de Mahmoud disposent leurs voiles d'une façon particulière et remarquable, comme œuvre de coquetterie : leurs cheveux, rassemblés sur les parties latérales de la tête, y forment deux grandes coques qui éloignent ces vêtements jaloux , tandis qu'un bandeau étroit, qui couvre seulement le haut du front et qui presse les tempes, fait paraître les yeux plus fendus et plus ovales, en écartant leiirs angles vers les oreilles. Le yachmakj ce voile particulier qui cache ordinairement toute la figure, descend chez elles vers l'extrémité du nez, qui le soutient.

Dan8 leur intérieur, les femmes turques ont un costume des plus légers et peu décent; leurs jambes nues laissent voir un pied teint en rouge avec le henné et des orteils bien faits, où brillent des anneaux enrichis de pierres précieuses. Les bras, le cou et la gorge sont aussi dégagés de la contrainte des vêtements, et le reste du corps ne se cache que derrière une gaze, quelquefois transparente comme Tair. Les femmes des classes aisées emploient leur temps de la façon la plus frivole; rarement elles brodent, causent ou travaillent de quelque façon, même pour se distraire. Leur principal divertissement est d'être avec des bouffons de leur sexe, qu'elles font venir pour entendre des grossièretés qu'elles payent trop généreusement. Leur esprit sans culture est incapable d'attention sérieuse. On ne peut voir de contraste plus choquant : tant d'ignorance et des goûts si crapuleux, dans de si beaux modèles de femmes; tant de perfections à la surface et si peu au dedans.

Les connaissances qui font valoir les charmes de la femme en Europe n'ont guère d'asile, chez les Turcs musulmans, que dans les harems de Mahmoud et de ses sœurs. Les filles que la Gircassie et la Géor* gie envoient peupler le sérail du Grand Seigneur sont instruites dans les arts qui font le plaisir des sociétés honnêtes, et quelques-unes réussissent bien. La danse surtout les amuse, et elles se plaisent à répéter les quadrilles de nos salons. Les modes parisiennes se sont introduites parmi elles, et les gra-

vures du journal de ces modes sont recherchées jusque dans la demeure de ces belles captives. Quel* ques-unes aiment à s'habiller et à se parer, par manière de jeu et de déguisement , à la façon des Européennes, et j'ai entendu dire que l'instinct de la coquetterie, aidé d'un peu d'étude, leur apprend bientôt à porter avec une certaine grâce les robes et les chapeaux de nos dames.

Les Turques des classes inférieures sont bien loin de ce degré d'émancipation. C'est pour elles toutes encore un sujet de grand scandale que la vue d'une femme sortant sans cacher son visage, et il n'est pas rare qu'elles se permettent, à ce sujet, des réflexions impertinentes qu'elles expriment tout haut : elles ne peuvent pas s'expliquer la contradiction qu'elles trouvent dans l'usage des Européennes, qui ont, disent-elles, la pudeur d'enfermer leurs mains dans des gants, mais qui n'ont pas honte de dévoiler leur visage.

La justice des harems est exercée par le seul homme qui a le droit d'y entrer. Les jalousies inévitables, causées par les motifs les plus frivoles, une caresse de plus ou de moins, une petite différence dans la valeur des cadeaux qu'il donne à ses femmes et mille autres raisons semblables, obligent le chef de la famille à intervenir chaque jour ei à punir. Les peines , suivant la gravité de la faute, sont la privation momentanée d'un bijou , de la promenade, d'une gourmandise, et même le fouet : c'est le traitement d'un enfant. Cependant le mari de

toutes ces femmes, ennuyé de perdre son temps h rendre des arrêts et à les exécuter, en renvoie plusieurs dans leurs familles; et la crainte des troubles domestiques fait aussi qu'un musulman ne prend pas , en général , autant d'épouses que la loi le permet.

Les femmes juives, quoique nombreuses à Constantinoploy n'y jouent, en général , qu'un rôle fort peu important. Leur coiffure ballonnée, faite d'une toile grossière qui couvre leur tété et le bas de leur visage, ne prévient pas en leur faveur, et leur beauté se déguise sous un extérieur si malpropre, qu'on ne sent pas le moindre désir d'en faire la découverte. Les Juifs vivent presque tous, au fond du port, rassemblés et entassés dans le quartier de Balata, qui est prés des murs de l'enceinte de Stamboul. Les maisons qu'ils occupent sont petites et basses, et cependant elles se subdivisent en une multitude de chambres où on v(Ht des divans, ce iuxedes habitations les plus pauvres aussi bien que des plus riches, cette satisfaction indispensable donnée à la mollesse des Asiatiques. Les femmes, qu'on y voit assises ne cherchent pas trop à se dérober à la curiosité des passants; mais, si on s'arrête le temps d'un clin d'œil à examiner leur accoutrement bizarre, on entend bientôt une voix qui gronde à la hauteur du genou, et, en se baissant, on est surpris de trouver une sorte de niche étroite et profonde, où un homme accroupi attend des chalands pour la vente de quelques marchandises épandues autour

de lui* Cette njche est une boutique^ et Thomme que vous avez entendu marronner est le père ou le frère de la fille d'Israël à qui vous avez souri.

Le mariage des femmes arméniennes ressemble à celui des turques par plusieurs usages; le cérémo* niai en est cependant plus long, et il offre aussi des particularités dont il est difficile de raconter quel* ques-unes en termes convenables.

La soumission des Arméniens à Tégard des chefs de la famille est si grande, qu'on n'attend pas toujours qu'ils expriment l'intention de se marier pour leur faire contracter une union. Dans tous les cadj les jeunes gens des deux sexes n'ayant ni l'occasion ni la permission de se voir, non plus que des Turcs^ c'est en général la mère, ou, à défaut, <a plus proche parente, qui fait le choix et la demande de l'épouse. Les formes de cette demande varient sans doute suivant l'éducation et la fortune des familles. Celles qu'on observe chez le moyen peuple doivent paraître fort curieuses, même aux Européens, pour qui le mariage n'est trop souvent qu'une affaire de convenance et de commerce. La demandeuse se procure d'abord une note des maisons où il y a des filles à marier, et ensuite, munie de ce renseignement, elle se prépare à faire ses perquisitions et ses battues, jusqu'à ce qu'elle rencontre le parti qui lui convient. Elle se présente sans se faire annoncer, sans même avoir fait présumer une visite, et sa négociation s'entame brusquement : elle frappe à la porte, entre et déclare au premier mot qu'elle cher-

che une belle fille. Alors elle &U connaître son nom, ses relations de famille, les qualités et les ressources du jeune homme^ et quand, sous ce rapport, les convenances paraissent établies, on Tinvite à s'asseoir; bientôt la demoiselle du logis, qui a été se parer de ses vêtements les plus beaux , est appelée sous le prétexte de rendre hommage à réirangère; elle lui offre à diverses reprises des confitures et du café. Pendant ce temps, la chercheuse examine la taille, la tournure et les Iraits de la jeune personne, et , de retour chez elle , elle rend compte à son fils du résultat de ces examens. Elle a retenu la forme exacte des nez et des bouches qu'elle a vus, la couleur des yeux, des cheveux et du teint, etc..., et c'est en comparant tous ces portraits, minutieusement détaillés, que le jeune homme arrête un choix. Alors des engagements réciproques sont pris entre les familles, et on fixe le jour de la célébration du mariage , que certaines raisons de fortune, d'intérêt, d'âge ou autres font différer souvent de six mois, d'un an, et quelquefois plus.

A cette époque ,. on conduit la fiancée à l'élise. Son costume de rigueur consiste en un voile blanc, cousu en forme de sac profond renversé, sous lequel sa tête se cache complètement. Deux de ses parentes la soutiennent et la dirigent dans sa marche, qui est lente, interrompue par des pauses fréquentes, et si solennelle enfin, qu'elle dure plusieurs heures, quoique la distance à parcourir ne soit souvent que de plusieurs centaines de pas. Mais une jeune fille

qui marcherait plus vite que l'usage ne le permet paraîtrait trop empressée à prendre un mari, et passerait pour une dévergondée. Devant l'autel , le prêtre, avant dcconjoindre les époux, fait au jeune homme la question suivante : c< La fille qui est sous (( ce voile est borgne , bossue, boiteuse , etc., la « prenez-vous pour épouse? » Le futur, prévenu que ce n'est là qu'une formule d'usage, ne se laisse pas décourager par un portrait si peu flatteur, et répond affirmativement. Je crois qu'en Angleterre, où les vieux usages se conservent avec un grand scrupule, on observe quelque chose d'analogue à ces formalités du mariage arménien; il n'est pas im« probable qu'elles remontent aux premiers âges du christianisme, et qu'elles soient venues en Europe avec lui-

Les fêtes de la noce durent sans s'interrompre pendant trois jours : ce sont des repas, des chants et des propos animés de gaité, auxquels la mariée assiste, mais toujours immobile et toujours emprisonnée dans son sac nuptial. A de certaines heures, deux matrones, qui ne la quittent jamais, font sortir tout le monde^ pour délivrer un instant la pauvre prisonnière et pour lui donner le loisir de manger. Quand enfin le troisièmejourestvenu, ce jour-là^ à la demande du pére^ et, le lendemain , à celle de la mére^ la jeune épouse est conservée encore à sa famille^ et respectée scrupuleusement, et puis enfin on permet au mari de faire valoir ses droits. Cependant il n'est pas délivré tout à fait de Timportunité des témoins;

les deux matrones, gardiennes assidues dç sa femme, veillent encore^ et elles écoutent à la porte. De temps en temps, elles interrogent avec une naïveté et une crudité d'expressions, qui ne permettent pas de traduire ; maïs les soins de leur attention deviennent inutiles, et elles abandonnent enfin la place.

Le lendemain, la couche ensanglantée est offerte à l'examen de la famille du jeune homme, dont l'honneur se croirait outragé , si ce signe prétendu de la virginité n'était pas montré. Voilà un préjugé et un usage qui sont arrivés de pair jusqu'à nous de* puis les temps bibliques. Cette coutume absurde et déshonnéte a pour effet qu'on attache pins d'importance à l'apparence de la pureté qu'au fait même ; aussi les moins habiles le sont bien peu , quand elles ne sortent pas avec honneur d'une épreuve équivoque, où leur réputation de chasteté peut être compromise. Ajouterai-je que Fart de cette tromperie est aussi vieux que l'usage? Cependant, comme les plus vertueuses et les plus timides ne sont pas les plus adroites, on a vu des dissolutions de mariage injustement ordonnées par les parents de l'époux^ pour n'avoir pu obtenir la preuve délicate qu'ils demandaient.

Les Arméniens ne donnent point de dot à leurs enfants. Le futur, qui ordinairement n'est pas trèsjeune , n'a de fortune que celle qu'il a acquise par son travail et son indjistrie. La fiancée est souvent une très-jeune fille, à peine pubère. Les dons de

sa famille ne consistent qu'en vêtements et bijoux ; mais ces cadeaux, qui lui appartiennent en propre, aussi bien que ceux qu'elle reçoit de ses alliés et de son mari , composent quelquefois un présent trèsriche; par exemple, dans une famille qui ne comptait pas moins de sept filles, dont plusieurs venaient de se marier , l'une avait reçu un trousseau composé de six costumes à l'européenne et de six costumes orientaux. On commence à préparer le trousseau d'une fille aussitôt qu'elle atteint sa dixième ou sa onzième année. La valeur de celui-ci était estimée de 300^000 piastres turques ou environ 75,000 fr. Voici le dénombrement de quelques-uns des objets qui en faisaient partie :

Un fez orné d'un croissant en pierres précieuses et un turban en cachemire rayé, piqué d'une aigrette fort belle en diamants ; des pendants d oreilles et une rivière de diamants; une amulette richement émaillée, suspendue à une chaîne d'or; un spencer en velours noir brodé d'or et orné de perles à profusion, formant de larges dessins d'où se détachaient (les ganses en or ; une chemise en blonde, dont le bas était couvert de broderies, ainsi que le bout des manches; une robe fendue^ faite avec des cachemires à fond blanc et à palmes, enrichie d ornements légers en fils d'or pur; un pantalon de satin broché; des bas de soie à jour; une paire de pantoufles brodées avec or, perles et pierreries; des bagues pour tous les doigts.

C'est ordioairemeni le dimanche que la mariée est

conduite dans sa nouvelle demeure; elle y est portée en voiture en société nombreuse de femmes , et le visage caché sous une masse épaisse de fils d'or, qui ta coiffe. Aussitôt qu'elle entre, on l'assaille avec des petites pièces de monnaie , qui sont laissées aux domestiques.

Le lendemain des noces se fait Xejuzgueurubik. Chaque proche parent est admis à soulever le voile qui cache la mariée et à la regarder un instant , sous la condition d'apporter un cadeau qu^il dépose à ses pieds.

Mahmoud II , le dernier empereur des Turcs , avait déjà marié deux de ses filles. On parlait encore de la magnificence des fêtes qui s'étaient données dans ces occasions. Les riches présents du Grand Seigneur et ceux de ses pachas avaient été exposés plusieurs fois aux yeux du public, dans des marches dirigées, à dessein, à travers les quartiers les plus populeux de Constantinople. Les trésors du sultan en pierreries et riches armures , les costumes brillants , les beaux chevaux et l'or des pachas , enfin tout ce que la fortune a d'enivrant pour la multitude lui avait été montré avec Tostentation asiatique. Les illuminations, sur les rives du Bosphore,' les voltiges , les ascensions aérostatiques , les danses et les jeux des baladins , la foule du peuple que le plaisir avait rassemblé sous des tentes formant un camp immense , tout cela a laissé une im^nression vive et durable dans la population de Constantinople que le coup ou la crainte des grandes cala-

mités occupe trop souvent d'une manière pénible.

Une troisième Glle de l'empereur était promise a Moustapha-Pacha , et déjà on bâtissait pour elle un palais des plus élégants ; mais un incendie vint détruire tout à coup l'œuvre avancée ^ et les astrolo^ gués en tirant une fàcbeuse interprétation conclurent qu'il fallait aussitôt rompre le mariage , et choisir un autre emplacement au palais. Depuis lors Mou$(apha a été rendu à lui-même, et le sol maudit est resté couvert de ruines.

C'est y dit-on, un mauvais service à rendre à un homme qued'en faire un gendre impérial. Mahmoud, deméme que les anciens sultans, donnait des époux à ses filles selon l'esprit du 0)ran, qui est aussi celui de notre loi religieuse , et qui veut que toute femme satisfasse au devoir de reproduire notre espèce; mais ses prédécesseurs, tenant particulièrement à la lettre du livre sacré, semblaient prêter seulement le mari qu'ils offraient à leurs filles, car les rigueurs jalouses du pouvoir s'exerçant sur les gendres, non moins que sur les autres prétendants au trône, ils les faisaient étrangler quelquefois dés le surlendemain, ou du moins exiler , sur les plus l^rs soupçons. On assure que Mahmoud s'est montré moins ombrageux et moins cruel, et que, supplié par ses enfants de garder près de lui ses gendres à Constantinople, il en avait donné la promesse : on les a vus, en effet, jouir longtemps de ses faveurs, et occuper les premières charges de l'empire. Les femmes de sang impérial jouissent de certains privilèges qui tempe-

rent les droits des maris, et qui sont pour les Turc;^ une fâcheuse compensation aux faveurs de la richesse et du rang ; les gendres des sultans sont privés de la possession d'un harem , et cependant ils doivent attendre d'être appelés à la couche de leur unique épouse pour oser s'y présenter. L'honneur d'être le mari d'une telle femme est tyrannique et, pèse , en toutes les circonstances où le public peut en être juge , par des égards qui tiennent plus de la crainte que d'un amour prévenant.

Deux sœurs du sultan Mahmoud lui survivent : l'une est une femme de plaisir , de qui on raconte à tort ou à raison plusieurs aventures piquantes , dans lesquelles ont été intéressés des Européens hardis et heureux ( heureux du moins de n'avoir pas laissé leur têle dans quelque piège , car le rang de sultane n'est pas un titre incontestahle de beauté); l'autre sœur se montre peu , et n'aime pas les infidèles chrétiens. Elle passe pour savante , à la manière d'Orient, c'est-à-dire qu'elle parle et qu'elle écrit le persan et l'arabe avec facilifé. On vante son esprit, qui est tourné à la poésie, et on dit qu'elle y réussit très-bien : on cite d'elle , entré autres , plusieurs pièces de vers composées à la louange de Mahmoud.

Toutes deux aimaient tendrement ce prince , qui avait aussi beaucoup d'affection pour^ elles , et qui les comblait de biens. Il en recevait, à son tour, des présents de jeunes filles fort jolies, dont elles avaient fait perfectionner l'éducation. Mais depuis

cependant Mahmoud était devenu froid j)Our les daines, et \\ se contentait de mettre eu parade Tesprit de ses belles et malheureuses odalisques, qui remplissaient les chambres de ses palais aussi inutile^ment que les euYiuqucs à la gûrdc de qui elles étaient confiées. Le frétillement d'une fille grecque impudique , dansant la romaïka , et l'immodestie d'un adolescent formé à une infâme prostitution^ éveiliaient bien plias sûrement les feux de don âme que le seul mérite de la beauté décente. C'est que la facilité à abuser des jouissances expose au dégoût , qui fait dédaigner les plaisirs permis. Quand on est arrivé à ce point, la crainte de la flétrissure , qui apporte quelque frein aux passions que Topinion publique condamne, est elle-même, j'en suis convaincu , la cause qui fait valoir le plus un plaisir honteux.

Ce qui mérite d'être remarqué, à l'occasion dé cet amour de sœur pour Mahmoud, c'est que celuici est accusé d avoir fait périr autrefois ses beauxfrères et neveux par raison d'État, c'est^ dire pour le bien de l'empire et pour la conservation de sa dynastie , deux choses que les Turcs ont encore \ti simplicité de croire inséparables.

J'avais souvent entendu dire que les nombres proporlionnels des naissances^ pour les deux sexes, étaient très- différents en Asie et en Europe, et je tenais à me procurer des renseignements exacts sur ce fait. Je suis porté à croire aujourd'hui qu'une telle opinion est des plus vagues, parce qu'il est im-

PcntCCI et nuits criliqites, t. 1 . it

possible d'obtenir des musulmans une siatistique qui mérite beaucoup de confiance. Il peut se faire que la polygamie, ou^ ce qui revient au même, pour le sujet de la population, que l'usage de vivre entouré de femmes , épouses ou maîtresses , influe sur la production des sexes, quoique cela soit peu probable, autant que sur la population absolue de TOrient, où la polygamie et le concubinage sont autorisés par les mœurs et par les lois; cependant je ne connais aucun moyen facile d'obtenir un dénombrement exact des Asiatiques occidentaux , car la maison des Turcs est un asile inviolable, et on ne parle jamais avec les musulmans ni de leurs Sommes, ni de leurs filles. Il ne reste donc que la ressource de juger à Toeil la part de chaque sexedans la population, lorsqu'une solennité la rassemble en quelque lieu public. Mais ce n'est pas la une appréciation sévère , et dans laquelle on puisse avoir confiance. J*ai entendu dire à Çonsfantinople, mais toutefois sans l'appui d'aucune preuve, qu'il nait treize filles pour neuf ou dix garçons.

Je suis parvenu h obtenir un relevé des registres des naissances et mortalités chez les Arméniens catholiques. Malheureusement, je n'ai pas pu dépouiller "moi même ces livres, et en extraire certains autres résultats que je voudrais présenter ici. Je donne seulement les nombres qui m'ont été communiqués,, et on peut s'y fier, à cause du caractère de la personne qui me les a fournis. La population des Arméniens catholiques était estimée

de 16y000 âmes. Or^ dans une période de sept an^ nées^ on voyait les garçons et les filles dominer alternativement sans loi apercevable^ et, au toilal, il avait été baptisé 758 garçons et 760 filles, nombres égaux, à très-peu prés. La dîtTérence n'est pas assé^ grande pour faire soupçonner une influence du climat de rOrient sur la produ(ition élective du sexe des filles. Le nombre moyen des mariages était, par année) de 55, et celui de la mortalité de 157 personnes de tout âge et des deux sexes.

Celte partie de la population arménienne est donc en progrès évident ; on croit qu'il en est ainsi, plus où moins, des chrétiens de tout l'empire, et, par conséquent, les pertes qui ont sensiblement appauvri d'hommes les provinces de TAsîe ont été supportées par les familles musulmanes , qui enfin tendent visiblement à Texlinction, sous le mauvais régime administratif et politique qui les assujettit.

Non-seulement il est impossible d'obtenir exactfeiment le rapport des populations des deux sexes dans Gonstantinople^ mais il est très-difficile d'avoir, avec Une suffisante approximation, le chiffre absolu de la population générale. Sqjon le mode différent d'appréciation qu'on emploie et selon le plus eu moins d'exactilude des renseignements sur lesquels on établit les calculs , on arrive à des résultats qui varient beaucoup et qu'on ne peut comparer. En tenant compte de la dépense d'eau journalière et de la consommation en blé, des observateurs ont évalué

à 600^000 âmes h population de la côte d'Europe et à 30^000 eelie de Scutari ; d'autres les portent ensemble à 1 ,000,000. Le premier nombre est plus prés de la vérité, peut-être, mais je doute qu il soit exact. Je me fondé, à cet égard, sur l'objection que les Orientaux ne prennent pas comme nous des repas réguliers, et que la consommation inégale qu'ils font chaque jour est rendue plus inégale encore par Tusage des pilaux de riz, ce qui ne permet pas de comparer leur consommation en blé à la nôtre, non plus que leur manière générale de se nourrir, qui admet beaucoupde viande de mouton succulente. Selon un ancien usage, rappelé par diverses ordonnances du sultan, le iakrirj ou dénombrement exact de la population, devait être renouvelé tous les trente ans; mais cette importante opération est négligée, et, vraiment, elle est rendue illusoire par des obstacles immenses.

Comme, dans le monde mêlé de Gonstantinople, chacun vit à sa guise, chacun meurt aussi à sa manière, et se laisse enterrer selon Tesprit de $a secte religieuse : ici la confession^ TabsoluiiQu, lextrémeonclion et Teau bénite ; ailleurs, les mêmes superstitions sous d autres formes, les mots cabalistiques, les amulettes, rintcivenpon des sorciers et des sorcières, et les pratiques mystérieuses.

Le cercueil d'un Turc est porté par une troupe en désordre, qui précipite sa marche pour ne pas retarder l'arrivée du défunt en paradis; c'est un acte de dévotion de prêter son épaule à rofiice de porter un mort; aussi irest-H pas rare que des passants.

lespremiers vemif^, s'offrent pour cette fonction, dans laquelle d'autres bientôt les remplacent^ et que le cercueil passe ainsi lestement de main en main, plusieurs fois^ jusqu^au champ du repos. Au milieu de icette mêlée un iman^ reconnaissable seulement à la doublure verte du collet et des manchettes de son habit, ou à la forme et à la couleur de son tur« ban, s'arrête sur le bord de la fosse où le mort est déposé, et, s'inciinant vers le fond, comme pour en être mieux entendu, lui adresse, à très-haute voix, une longue instruction. Sa parole est lente et (rainée à la fin de chaque mot, comme lorsqu'on veut se faire entendre d'une personne qui s'éloigne. S'il faut croire ce qu'on dit de ces discours, que je ne comprenais pas, non plus que ceux à qui ils étaient adressés , Timan indique au défunt les routes qu'il doit tenir pour arriver tout droit au paradis.

Cette pratique superstitieuse, à la vue de laquelle je n'étais pas préparé, me remplit de confusion comme si j'en eusse é!é coupable ; j'en étais rouga de honte pour les prosélytes confiants et abusés de l'islamisme. Le fétichisme n'a rien de plus absurde et de plus humiliant pour la raison que l'usage de telles harangues adressées sérieusement à des morts; mais les Turcs, à leur tour, ne peuvent-ils pas nous reprocher la consécration d'une hostie, qui est encore^ chez nous et sous nos yeux, chaque jour ?

Cependant, que notre esprit est facile à subjuguer, et que la force de l'exemple est entraînante! En celte circonstance et en. plusieurs aiitres sembla-

bleSy où j'ai pu être le seul, au milieu d'une grande multitude, à ne pas participer, par la foi aux actes de piété que je voyais accomplir , je me suis senti des scrupules ; je pense que si ma raison, un instant déconcertée de cet isolement et protestant ccHitre tous, n'eût, pour se raffermir, opposé les unes aux autres les superstitions différentes des peuples et mis en contraste les preuves de leur cQnfiance également aveugle, elle aurait subi honteusement le joug de rimitation, et se serait humiliée à son tour. Quoique les débats de l'intelligence ressemblent bien peu aux luttes du, corps, l'influence du nombre s'y fait sentir aussi, et elle peut balancer le succès des meilleures causes : l'histoire du genre humain en fournit de tristespreuvesdepuisSocratejusqu'à Galilée, reniant ^us deux le sentiment de leur conscience éclairée et^le témoignage de leur raison pui^s^nte.

Chez les Grecs de Gonstantinople , la mort des pei*sonnes de quelque importance est annoncée, dans les quartiers voisins, par un homme qui parcourt les rues. Le défunt, revêtu de ses habits les plus magnifiques, est porté dans un cercueil découvert orné de fleurs, de guirlandes et de rubans. Ce con* traste est révoltant pour moi, et mon imagination, non plus que mon cceur, n'a jamais pu le souffrir; je ne vois pas que la laideur de la mort se déguise sous cette décoration d'un cadavre, et que les'sçnti-» menis du regret s'amoindrissent avec cette pompe qui convient mieux à une fête plus gaie»

Par contre, les catholiques qui conservent à Cons-

tandnople le privilège de leurs chani$^ de leurs cloches et de leurs flambeaux > assombrissent le plus qu'ils peuvent la cérémonie dont ils déploient le spectacle dans les faubourgs de Përa et de Galata, qu'on traverse pour se rendre aux cimetiérod chrétiens.

Les Turcs, ennemis des cloches, ont fait preuve d'une grande tolérance ou d'une grande politesse k l'égard des Européens^ en les autorisant à faire oaril*> lonner les leurs. Les cloches sont devenui^s à Constantinople, au centre de l'empire turc, plus assour*dissantes que dans les domaines du pape* Cependant ces instruments, qui font le martyre de toute oreille ennemie du vacarme, sont un objet d^ciivie pour les Arméniens et les Grecs. Chez eux, elles sont interdites par les sultans, et l'appel à la prière se fait, ou à la porte des. églises, en frappant une longue barre de fer isolée, ou dans les rues,: par une invi*tation psaln^odiée et accompagnée du battemtnt^ d'un maillet contre une latte de bois sec et légers

J'ai voulu voir une sorte de vente qui étafit tout à fait nouvelle pour moi, une .vente de malheureux esclaves. Le lieu consacré à cet odieux commerce est dans le voisinage des grands bazars de Stamboul. Son entrée, qui est assez rigoureusement interdite aux Européens, se cache derrière un amas dé méchantes maisons; on dirait que, par un reste de pudeur, les trafiquants de chair humaine]^bnt voulu dérober aux regards de la multitude ie hazar ouvert à leurs marchés déteslabics. Le locat même est en

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mauvais état, cl son aspect annonce heureusemeuC la décadence des affaires qui s'y traitent. Il se compose d'une cour irrégnliète, aufour de laquelle règne une galerie de bois. Des chambres rapprochées et assez semblables aux niches d'une ménage^ rie ambulante sont affectées à chaque vendeur qui y renferme sa marchandise. En avant des portes sont des estrades où les musulmans s'asseyent et fument, en regardant défiler devant eux toutes les pauvres créatures à vendre, qu'on livre à renchére, et que le crieur public précède de quelques pas. Le chaland arrête celle qui lui plait et l'examine avec détail : il mesure le volume de ses bras et de ses jambes y il regarde l'état de ses dents, et il essaye Télasticité de la peau et la fermeté des chairs par des attouchements souvent indélicaès. mais qui appartiennent à la pratique de cette branche de eom-merce. Un Turc marchandait ainsi, sous mes yeux, une jeune fille de treize à quatorze ans, et la pauvre petite négresse se prêtait, avec une confiance innocente mêlée d'ét€H>nement,aux abominables manœuvres que cet homme se permettait sur elle avec un sang-froid brutal qui annonçait un homme exercé. Le marchand surveille cependant les acheteurs, et il s'oppose à ce qu'ils abusent des> libertés qu i^ accorde. Pour les renseignements secrets, il faut en croire le marchand lui-même, ou une matrone qm se charge ^'achever le signalement de l'esclave.

Le moindre talent, celui de la danse, par exemple, rehausse beaucoup la valeur d'une femme acUelcer

pour le plaisir; aussi les esclaves un peu adroites ne manquent-elles pas d'eu tirer parti ^ ou pour se faire bien traiter de leurs vendeurs, ou pour gagner l'acheteur auquel il leur convient d'appartenir.

L'air de la plupart des malheureux que j'ai vus la rassemblés m*a prouvé qu'ils ne comprenaient ni la dureté ni l'ignominie de leur condition, ou qu'il n'y a pas de position sociale dont on ne puisse enfin s'accommodej* par la puissance de l'habitude. Les premières esclaves que j'ai vues formaient un groupe de négresses assises dans la cour, sur un tapis grossier. L'une d'elles portait un collier de perles bleues communes; les autres avaient les bras et les jambes ornés de bracelets en verroterie aussi grossière , et chacune offrait pour toute enveloppe ime couverte de laine épaisse. Au-dessous de ce vêtement, pas un autre voile, pas même un lambeau de chemise.Ces malheureuses m'adressèrent un sourire ingénu et m'invitèrent à les acheter , mais les mar* ehés d'esclaves avec les Européens, qui sont tolérés en Egypte, sont, au contraire, sévèrement défendus à Constantinople*

Plus loin j'aperçus déjeunes garçons, dont Tun avait des fers aux pieds, pour avoir tenlé plusieurs fois de s'enfuir !

Jusque-là je n'avais vu que des visages africains; mais la curiosité m'ayant porté à me rapprocher de» chambres, pour en examiner la grandeur et la forme, j'y remarquai une séparation transformant le fond de ces prisons en une sorte de cage faite avec des

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barreaux de bois, en arrière desquels se montrèrent des tètes de femmes blanches. Celles-ci ne sont pas exposées, comme les femmes de couleur ; les marchands, qui en sont plus jaloux, ne les laissent pas voir volontiers aux Européens; aussi j eus à peine regardé furtivement au dedans d'une chambre, quoique sans dépasser encore le seuil de la porte ^ que j'entendis le marchand gronder et jurer par le nom d'Allah, en me reprochant une indiscrétion que je ne cherchai pas à désavouer. Au reste , les femmes blanches sont devenues très-rares dans le commeiTC des esclaves, et rares surtout sur les marchés publics. Celles qui viennent encore à Constantinople sont ofiTertes dans les maisons, et sont ordinairement vendues dès qu'elles arrivent, pour peu qu'elles aient de fraîcheur et de beauté.

La variété des costumes, à Constantinople, ressemble à celle qu'on voit à Smyrne; cependant le bonnet rouge de Fez, l'uniforme de l'Europe et le pantalon de la réforme y remplacent plus généralement chez les Turcs leur pompeux vêtement national. La barbe est devenue rare comme la foi. Les miliciens qui ne l'ont jamais portée continuent de la couper avec soin ; les autres, en très-petit nombre, qui ne peuvent se raser sans commettre un sacrilège, Vont raccourcie et réduite à deux ou trois pouces de longueur.

Le respect des Turcs pour cet ornement de leur visage est incroyable. Lorsqu'ils ont dos enfants, ils commencent h le laisser croître, et le jour où cette

décision est prise , ou fait des prières sur la barbe naissante. Ce serait un crime de nommer la barbe en jurant, mais il est permis d'en maudire une partie » comme la petite houppe qui croit sous la lèvre inférieure. Les serments sur la barbe sont au nombre des plus sacrés 9 et Thabitude de remployer à cet. effet est général en Orient , comme aussi de s'en prendre à soi-même une pincée, qu'un homme au plus haut degré de la colère agite en frémissant.

Les bazars, les cafés et les prooienadcs à travers champs ou sous les ombrages des cimetières sont la ressource des désœuvrés.

Les cafés sont nombreux ; on en trouve à chaque pas , à la ville et dans les villages du Bosphore. Les plus l)eaux sont dans Stamboul; mais partout ils sont construits à peu près sur le même modèle. Ilsr se composent au moins d'un appartement régulier et vaste, quelquefois revêtu de marbre, et ceint d*utf divan où les habitués s'accroupissent en fumant. Au centre est un bassin et une fontaine avec jet d'eau ; et, dans un coin de la pièce, une cheminée à rôtir le café et à préparer sa bouillante liqueur é

I^s tavernes de Gaiata, qui sont aussi des cafés, ont un aspect particulier; ce sont des logements plus vastes, mais sombres, avec galeries de bois suspendues, transformés quelquefois en salles de danse, et servant aussi de cellier, de cabaret et de tabagie. Des musiciens , qui sont ordinairement des Grecs, sont assis sur les estrades, et font entendre un bruyant concert de voix, de guitare turque et d'une.

sorte de violon de poche à trois cordes. Des buveurs sont assis prés des tonneaux de vin, et parmi eux on distingue quelquefois des musulmans goûtant en cachette des boissons défendues. Ailleurs ce sont des scènes qui préparent à un autre genre de déb^iuche : des jeunes garçons ^ doués d*un embonpoint arrondi et de formes féminines^ parés de longues boucles de leurs cheveux flottants et ornés de colliers et d'anneaux d'or aux mains et aux oreilles, se livrent à des danses dont Tobscénité blesse les yeux. Ces mignons, dont la réputation de beauté et d'immoralité est très-répandue, peuvent inspirer quelquefois des passions fort puissantes, quoiqu'ils se livrent avec moins de retenue que les courtisanes à la brutalité des goûts désordonnés de ceux qui payent leurs complaisances.

L'art n'a fait aucuns frais pour créer des prome* nades à Constantinople, mais la nature en a fait d'assez grands : il suffit de sortir de la ville et de parcourir les collines q^ui Tentonrent, pour jonir des plus beaux points de vue du monde. Cependant la promenade est, pour les femmes de la Tuixjuîe, une affaire d'habitude, et non point un sujet de distraction. L'ennui d'une vie inoccupée et sans intérêt les conduit de chez elles au milieu dés champs , et les ramène au logis souvent sans qu'elles se soient aperçues d'un changement de lieu; d'ailleurs, lorsqu'elles se meuvent, leur prison semble se déplacer avec elles. Les plus pauvres vont à pied s'asseoir, par petils groupes, au voisinage d'une fontaine, ou sous

un arbre, ou au sommet de quelque colline, et là, parmi les chuchotements et les caquets sans but, placent quelquefois une pensée triste, et jettent aux vents de vagues soupirs et des exclamations empliatiques. Les riches, entourées d*argus, blancs et noirs, ne sortent qu'en voiture. Aujourd'hui, ces voitures se rapprochent des nôtres par la forme, mais elles sont plus basses et plus étroites; et leur caisse, qui est arrondie en dessous, au lieu d'offrir des ban-^ quettes, est couverte d*un tapis, où les dames s'asseyent en s'accrou pissant. Les Turcs du grand ton ont renoncé pour ces équipages nouveaux à Tarabat doré, traîné par des bœufs; ils offrent souvent un travail à jour fort délicat et des ornements peints; ils sont légers , mais avec le défaut de n'être pas solides; enGu il est dommage que l'élégance du cocher et de l'attelage ne réponde pas en général à celle de la voiture. L'arabat antique, de même que les équipages modernes, est à quatre roues, et fabriqué seulement avec du bQis; comme eux aussi, il est transformé en une véritable cage par un treillis de bois à petites mailles, ou, d'autres fois, il est couvert d'une simple lente arrondie en berceau, et d'où pendent des franges plus ou moins riches; mais alors les dames se couvrent de leurs voiles blancs habituels. L'entrée des arabats est, au fond, comme dans un omnibus, et on y monte à l'aide d'une échelle mobile. Des bœufs, dont on presse le pas tardif avec un aiguillon et que l'on caparaçonne avec des ornements de laines de diverses couleurs, sont

chargés de yoiturer, chaque jour, les harems de Constantinople, sur les deux rives du Bosphore, alterDativement.

J'ai souvent rencontré les convois de ces voi(nt*es, et il m'est arrivé une fois d'en traverser un qui stationnait sur une belle pelouse , où je comptai plus.de deux cents arabats. Il est expressément défendu de s'approcher, et à plus forte raison de traverser ainsi les groupes de femmes, de crainte qu'on ne les surprenne le visage découvert. Or, c'était là justement un des motifs de ma curiosité; mats j'ignorais la défense, et je m'arrêtai sans scrupule devant ces belles cloîtrées. J'avais déjà achevé à peu prés mon examen, que je ne m'étais pas encore aperçu que je fusse le seul homme entré au milieu de cet immense rassemblement de femmes. EnGn je fus remarqué par un des eunuques préposés à la garde du tendre troupeau ; il vint à moi, les yeux brillants de colère, et m'intima Tordre de m^éloigner. Je n'essayai pas même de répliquer à ce brutal, dont le ton ressemblait assez aux aboiements d'un chien de garde; mais je me retirai par respect pour l'ordre et l'usage reçu. D'ailleurs, le spectacle que je venais de voir n'offrait rien de séduisant : c'étaient d'abord quelques visages fort jolis, à la vérité, mais avec des yeux inintelligents qui n'animaient pas toujours assez leurs traits; c'était, ensuite, une collation générale, qui paraissait intéresser vivement la gourmandise de la plupart de toutes ces femmes; c'étaient enfin de tristes bouffons aveugles, présî-

dant aux plaisirs de quelques-unes d'entre elles, et obtenant , à force de lourdes bêtises et de gros*siéretés, leurs rires immodérés d'approbation, leurs applaudissements et leur petite monnaie de paras. Je me formai là-dessus une opinion assez juste de l'état de la société féminine de Gonstantinople, et peu favorable, surtout lorsque j'entendis les quolibets dont mon chapeau européen était lobjet de la part de ces dames. Quelques-unes, plus gracieuses et plus timides, se cachaient en souriant; d'autres grondaient et injuriaient par les plus gros mots; enfin quelques bouches des plus jolies, et non moins orduriéres, vomissaient des obscénités qui semblaient former le fond de leur éducation, et ces bouches cependant se couvraient des tissus les plus fins, et ces paroles blessantes poussaient devant, elles des flots de parfums.

Entre tous les genres de bouffonneries connues à Constantinople, celui de Kara-gueuz a une célébrité incomparable. C'est au temps du bayram que ce spectacle est dans toute sa vogue ; mais il serait impossible d'en faire l'analyse : l'immoralité en est trop révoltante. J'ai vu des prouesses de ce Kara-gueuz à une autre époque, et j'en ai trop vu pour désirer de les revoir jamais ; c'était le jour de la fête des écoles. Lies enfants portent ce jour-là des bonnets pointus, faits en papier de couleur, avec des franges dorées ou argentées. Kara-gueuz^ caché sous une peau de mouton, conduisait les troupes bruyantes de tous ces enfants; il se livrait à des contorsions

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extravagantes et il grimaçait avec un visage souiUé par la boue; mais la saleté de ses discours faisait oublier celle de son déguisement et de sa personne. Voilà bien Tordure du tombereau de Thespis; y trouvera-t-on jamais autre chose que de Tordure? C'est à ces spectacles que se plaisent les esprits grossiers et frivoles de la plupart des femmes mu-^ sulmanes de Conslantinople.

La considération dea mœurs de cette ville prouve que l'instruction qui forme le jugement sert aussi h éclairer le cœur. On trouve chez les femmes turques des principes innés de toutes les vertus estimables; mais» abandonnés à eux-mêmes, ils se développent accidentellement, et selon des circonstances que leur volonté ne sait ni faire naître ni écarter. C'est ainsi, pér exemple, qu'une vertu, la charité, perd ses fruits, et devient trop souvent prodigalité et ostentation. On voit des femmes turques, touchées de pitié pour les malheureux 9 faire d'abondantes aumônes à qui les mérite; mais on en voit aussi qui, pour satisfaire leur penchant à la générosité, donnent ^ns choix ou sans discernement des bourses pleines d'or à des personnes dont la figure plait à leurs capriées. Il est arrivé quelquefois que ces riches cadeaux inattendus, échappés d'une jolie favorite^ sont venus à la rencontre d'un Européen qu'elle avait distingué, et que l'eunuque chargé du massage allait saisir au milieu dune fpule. Le plus grand nombre de ces élus de la beauté referme la main sur la bourse avec reeonnaissaoce ; les hommes honorables

refusent, mais, pour ne pas blesser celle qui donne, dans un usage qui les blesse à leur tour, ils doivent refuser avec de certains ménagements.

Le nombre des Européens qui viennent se fixer à Cônstantinople augmente d'année en année. Jusqu'ici, ceux qui ont eu quelque talent à faire valoir, ou quelque profession à exercer et surtout quelque peu de souplesse ou d'intngue, sont parvenus à se créer un certain état de maison. On cite des artisans honnêtes, arrivés pauvres et dénués, qui ont obtenu les fournitures du palais du sultan et des troupes, et qui ont réalisé des fortunes considérables : tels sont, entre autres, des bottiers et des tailleurs. De tous les rôles à jouer, le plus facile, le plus brillant et le plus productif a été longtemps celui de mé* decin , qui n'exigeait aucune avance, pas même celle d'un talent médiocre; il était inntile que la personne appelée à guérir eût appris la médecine; il suffisait qu'elle eût une ou plusieurs recettes à tous maux^ et assez d assurance pour inspirer à d'autres une confiance qu'elle-même n'avait pas. Après l'exercice de l'art d'Esculape, la vente de quelques drogues aussi puantes qu'inefficaces a été un métier des plus lucratifs, et par conséquent des plus recherchés; mais la concurrence dans la pharmacie est deveaue excessive, de même que dans la pratique médicale, et les profits s'en sont allés.

Le courtage des marchandises et le négoce offraient aussi d'assez beaux bénéfices^ quand les finances de l'empire étaient en mettleur état, et que les mu-

Pensées rt notes critiques, ti 1. 12

sulmans étaient encore assez riches pour être plus généreux. Mais les guerres désastreuses de Mahmoud ont amené de l'embarras dans la fortune publique et de la gène dans la fortune privée : les payements se font à terme, et quelquefois ne s'effectuent pas ; et^ malgré ces difficultés nouvelles et ces risques de plus^ le commerçant européen, obligé de réduire ses prix pour inviter Tacheteur à prendre ses marchandises, se contente de moindres gains. Les marchands indigènes sont d'ailleurs devenus plus avisés, et," pour augmenter les effets de la concurrence, ils se pourvoient maintenant aUx sources mêmes de ia fabrication, en France, en Angleterre et ailleurs. On entend bien qu'il s'agit ici des Arméniens et des Grecs , qui se sont faits voyageurs tout à coup, et non pas des musulmans, à qui l'appréhension de trouver du vin sur toutes les tables et de la graisse de porc dans tous les mets inspire une vive répugnance à visiter le pays des djaours.

Lorsqu'un homme est peu délicat sur les moyens de faire fortune, il lui est facile d'arrondir en peu de temps les premières petites sommes d'argent qui' s'est acquises : il suffit qu'il les place à gros intérêts avec garantie» L'argent, qui est indispensable aux échanges, est devenu si rarcj que ceux qui en ont trouvent à le placer^ avec sûreté, à des intérêts usuraires qui feraient frémir ailleurs qu'ici, mais qw ^ Gonstantinople n'étonnent persontie; les ihtérets courants sont de 2 à 2 1;2 pour 1 00 par ttiois, pour les prêts d'argent sur gages. En devenant possesseur

(le Byzance et raaifre unique de 1 empire, Constantin réprima l'intérêt usuraire qui était excessif, et rétablit par une loi le taux ancien, qui était de 12 pour 100.

Jusqu'à une époque très-rapprochée, le commerce extérieur de la Turquie était gêné par de nombreuses entrat^es. L'une des plus considérables était l'arbitraire et la variation des taxes. Toutes les marchandises étaient monopolisées, et le gouvernement vendait à l'enchère le droit exclusif de trafiquer des produits que la Turquie échangeait avec l'Europe. De là résultaient des inconvénients et des abus de plusieurs genres, qui s'opposaient à une plus grande prospérité du commerce, mais qui ont été compris eiidn, et qui sont écartés par l'adoption d'un tarif et par la liberté du trafic. On se rappelle que ces résultats ont été préparés par un publiciste français qui avait voué son cœur et sa plume à la cause de la civilisation, et qui est mort sans avoir eu la satisfaction de recueillir un des plus beaux fruits de ses travaux.

Les bazars de Gonstantinople sont vastes et nombreux. C'est là que la plus grande partie de la population se concentre pendant le jour; les fureurs mêmes de la peste né ralentissent pas l'activité qui règne dans ceux de la ville musulmane. Quelquesuns sont remarquablement beaux par leur grandeur et piair la solidité de leur construction : tel est lé bazar des drogues et parfums, qui porte le nom du Caire (Masr-'bazar); d'autres sont curieux par l'ef-

fet à l'œil de la marchandise étalée : tels sont les bazars aux babouches de couleur, aux étoffes de soie unies ou brochées^ aux vêtements pompeux, aux fourrures de prix^ aux armes de luxe, etc.; d'autres enfin, aussi remarquables par Tirrégularitéy Tétroitesse, l'obscurité et la laideur de leur plan et de leurs boutiques que par les richesses qu'ils recèlent, offrent le spectacle d'une, confusioa de gens qui vendent ou achètent à renchéredes bijoux. On y voit une grande masse d'objets précieux en argent et en or, des diamants, des perles et des pierres fines exposés en étalage ou mis en œuvre par une multitude de bijoutiers et de joailliers, qu'à leurs kalpaks et à leurs vêtements noirs on reconnaît pour des Arméniens et des Juifs. Les fruits, les grains et les légumes secs, la viande de boucherie, la volaille et le poisson ont aussi des emplacements ou bazars qui leur sont propres. Indépendamment de ces facilités pour acheter, les habitants ont encore la ressource des colporteurs qui vont criant par les rues la plupart des marchandises qui sont au bazar : le pain, les objets de mercerie, etc. Enfin les divers quartiers de la ville sont successivement le théâtre d'une foire perpétuelle, dans laquelle des marchands de toile, des quincailliers et mille autres petits industriels sans magasins étalent, à la portée des consommateurs^ la plupart des choses dont les ménages ont besoin de s'approvisionner de temps en temps.

Les arts mécaniques sont restés stationnaires a

Constantinople autant que les sciences ; on y fait aujourdhuiy et par les mêmes procédés^ ee tju'y faisaient, après la conquête, les premiers artisans turcs qui s'y sont établis. Une bonne description des travaux qui s'accomplissent dans les boutiques des bazars est cependant à désirer ; il est possible, malgré notre dédain pour des ouvriers qui nous semblent fort ignorants, qu'il résulte pour nous quelque enseignement utile d'une semblable initiation aux procédés et aux recettes enfouis dans de pauvres boutiques. La commission scientifique qui a accompagné Bonaparte en Egypte n^a pas jugé indigne d'elle de décrire avec soin l'industrie des bazars du Caire, qui, du reste> se rapproche beaucoup de celle de Gonstantinople.

Ce que les arts des villes musulmanes offrent de plus particulier pour ceux à qui suffit un examen superficiel des procédés d'une fabrication, c'est que le pied y est employé autant que la main, comme dans la profession du tourneur, où le pied assujettit les instruments sur la pièce à tourner, tandis qu'une main fait mouvoir cette pièce elle-même à Taide d'un archet y ce qui est précisément l'inverse de ce qui se pratique chez nous : cette différence provient sans doute de la manière et du besoin de s'asseoir chez les Turcs. Le premier besoin d'un Turc est de s'asseoir> et le second est de fumer : de là le grand nombre des ouvriers, toujours assis, qui s'emploient dans la fabrication des pipes, et qui est pro-

pre à faire apprécier combien la passion du tabac à fumer est générale chez les Orientaux.

Les hommes de l'Orient ne sont pas encore par* venus à un tel degré d'activité dans les affaires de commerce qu'ils aient imaginé d'avoir des voyageurs pour répandre leurs noms et pour vanter leur probité et leurs marchandises. D'ailleurs, si quelques-uns tiennent à une réputation de probtlé, personne ne veut exposer son bien, et le négociant qui fait une expédition de marchandises raccompagne asaez souvent Ini-méme. Quant aux noms^ on sait trop bien, en Turquie^ qu'il n'est pas prudent de les faire répéter souvent. Certaine réputation qui assure partout ailleurs le crédit d'un négociant expose ici y sous le régime du bon plaisir, à des avanies de l'autorité et à un traitement plus brutal encore^ par lequel elle s'empare d'une fortune dont on se vanterait avec trop de confiance. On ne connaît pas en pays turc les adresses, les avis imprimés, les lettres circulaires, ni les autres moyens que la concurrence active invente chez nous à l'^ivi; personne même, dans la ville des purs musulmans, ne s'est encore avisé de surmonter la porte de sa boutique d'un modeste écriteau de papier : les seules inscriptions qu'on y remarque sont des louanges à Dieu et des versets du Coran peints et dorés, et encadrés sous des morceaux de vitres. Cependant, chez les moins pieux, le goût des arts commence à pénétrer, et c'est par le culte de la beauté qu'il s'intro-

diiit, ce qui est un double progrés à noier. J*'ai vu^ à mon grand étonnement, au fond de plusieurs magasins; des images de femmes prendre place à côté du nom vénéré d'Allah et recevoir des hommages dont les bons musulmans croient que le Créateur pourrait être jaloux. Mais ce danger est d'autant moins à craindre que le goût des Turcs est loin d'être parfait; ils aiment trop l'embonpoint graisseux sur les hanches et le vermillon sur les joues ; aussi les peintures qu'ils achètent se ressentent-elles de cette préférence. Prés de ces belles à figures enluminées et en costumes de princesses d'opéra^ qui se débitent pour quelques piastres^ on voit des portraits de IVapoléon et des autres illustres de la terre^ Sultan Mahmoud compris, des peintures de vaisseauxy d'armées et de combats, et jusqu'à la prise d'Alger, de Gonstantine, de Navarin même. Il est piquant de voir acheter de pareilles gravures par les battus.

Tandis qu'en Europe les marchands, pressés par la concurrence, craignent de ne pas assez produire leur nom et multiplient leurs efforts pour attirer sur eux l'attention par les annonces dans les journaux, par les affiches aux coins des rues, par des enseignes monstrueuses et par tous les moyens effi* caces qu'ils peuvent inventer; tandis que, d'autre part, certains hommes rougissent sottement d'un métier honnête qui les fait vivre, et s'empressent d'en effacer la trace sur leur personne, aux jours de fête, par le choix d'un habit, d'un chapeau, et d'un

dehors enfin qui établit dans notre société l'uniformité ridicule de la mode et la confusion, les marchands d'Orient, au contraire, n'ont pour signe apparent de leurs propriétés que le signalement même de leurs personnes , et ces signes , ils ne cherchent jamais à les déguiser. Loin de là , par. une mesure approuvable et qui devrait être généralisée bien davantage, tous les employés immédiats du sultan, quelle que soit leur profession, portent en manière de cocarde, sur leur coiffure, une décoration en broderie ou en cuivre doré, dont la forme rappelle un acte ou un instrument de leurs divers métiers : aux chirurgiens, par exemple, c'est une lancette; un balancier, une botte, une scie, un marteau, etc., sont les insignes des artisans, selon leur profession.

Les bateliers composent une des classes les plus nombreuses parmi les habitants de Gonstantinople, et celte classe est peut-être celle aussi où l'on trouve le plus de bonnes gens , et surtout de civilité européenne, ce qui est dû sans doute aux rapports fréquents des Européens avec les bateliers , et aux profits que ces derniers en retirent; car il est bien connu aujourd'hui que l'argent séduit et apprivoise même un Turc farouche. Quant à cette grande multitude de gens qui bordent les rives du canal et du port , pour en concevoir l'utilité, il faut remarquer que la mer divise en plusieurs parts la vaste surface de Gonstantinople, et qu'une moitié de l'immense population qui couvre celte surface éprouve , plu-

sieurs fois chaque jour, le besoin de passer de Stamboul à Scutari^ et des faubourgs chrétiens à Stamboul. Les barques qui servent à ces transports sont d'une légèreté étonnante ; on les nomme calques. Elles ont une forme très-allongée et une coupe assez habilement conçue pour immerger Fort peu : elles semblent posées à la surface de l'eau comme un patin sur la glace^ et elles glissent de même, éprouvant aussi peu que* possible de frottement et de résistance. Aperçues de quelque point élevé , -lorsqu'elles couvrent la mer par centaines j en temps calme ^ on croirait voir une multitude de gyrins et d'autres insectes nageurs^ qui courent dans toutes les directions à la surface de l'eàu tranquille d'un bassin. Tous les bois du calque sont sculptés avec un soin et un travail infinis. Ordinairement, et surtout lorsque la mer est grossi? , on est contraint , par prudence, à s'asseoir dans le fond de la barque, qui est couvert de nattes, de toiles vernissées ou de tapis et de coussins ; en effet , la forme étroite et peu profonde, qui rend les caïques si éminemment propres à une navigation rapide, sacrifie tout à fait à cet avantage celui de la sécurité. Le moindre balancement du corps force la barque à s'incliner, et, s'il n'expose au danger de tomber dans l'eau , il retarde au moins la marche: les bateliers acquièrent vite un tact assez sûr pour s'apercevoir du plus petit dérangement survenu dans les lests. Quelquefois ces caïques, si faciles à renverser, sont pourvus d une voile triangulaire, qu'on peut, ainsi que son mât.

placer et ôter à volonté. Oa les emploie surtout pour traverser le Bosphore ; mais ce n'est jamais sans danger : en effets il n'est pas rare qu'un coup de vent inattendu jette les passagers à la mer^ en pl^ia canal.

Toutes les personnes qui jouissent d'un,e certaine aisance ont leur barque particulière et leurs bateliers à gages pour l'année, comme il est d'usage à Venise, ou comme on a^ en terre Terme, des équipages y des chevaux et des cochers. Chaque soir, les barques sont retirées de l'eau et enfermées dans de vastes remises, à l'abri des voleurs et de l'in* tempérie de l'air ; car un défaut de ces barques, défaut inhérent à leur consttniction et inévitable, puisqu'on est d'accord à leur donner toute la légèreté possible , est d'exposer ceux qui les montent au vent , au froid et à la pluie. La plupart des caïques de maîtres sont à deux paires de rames, et peuvent à grand'peine offrir place à trois ou quatre personnes; mais ici , comme ailleurs, le luxe se montre dans le superflu^ et il se calcule par le nombre des rameurs employés. Les ministres et les plus simples pachas attachent souvent à leurs caïques six ou huit ra* meurs sur^deux rangs.

Les bateliers de.Gonstantinople sont généralement des hommes vigoureux , et qui résistent bien à un travail rude, comme lorsqu'on les emploie à remonter le Bosphore , depuis son embouchure dans la mer de Marmara jusqu'à son origine dans la nier Noire. Ils peuvent parcourir cette longue distance en ra*

maqt sans ciesse et revenir le même jour à Constbnlinpple, quoique cependant ils rament quelquefois contre des courants et des contre- courants de l'étroit cai^al où la mer s'emprisonne. Leur costume d'été a une propreté r/emjarqiiiablç , et quelquefois une certaine ^égance ; leurs manches retroussées et leurs pantalon^ étoffés et courts ont une blancheur que rehausse la couleur bruoe de leurs bras et de leurs jambes nues et brûlées ; ^ne ceinture serre étroitement leurs reins ; un gilet brodé^ qui laisse exposés au baie leur large poitriue (st leur cou^ flotte aux vents avec liberté, et une calotte rouge de laine, venue de Fez ou de Tunis , complète leur équipement.

C'est parmi les musulmans de la classé descaïkdjis ou bateliers que la marine militaire se recrute. Lorsque Mabjmoud céda en&n aux conseils qui lui étaient donnés de faire construire un pont pour faciliter les communications de la ville musulmane avec les faubourgs chrétiens , une grande rumeur s'éleva parmi les. bateliers, qui s'attendaient à voir leur industrie anéantie. Le sultan employa deux nioyens pour calmer cette effervescence du peuple : d'abord il incorpora uq certain nombre de bateliers dans sa marine, et puis, pour laisser aux autres un tra-^ vail suffisant , il fit reculer le pont vers la profondeur du port , c'est-à-dire qu'il ne lui donna que la moitié de l'utilité qu'il aurait pu avoir dans une position plus rapprochée des points où aborde la foule pressée par les affaires; mais ce moyen terme, comme toutes les mesures timides , ne devait con^

tenftr personne. Quoi qu'il en soit, ce pelit événement renferme une leçon qu'il est bon de faire remarquer. N'est-il pas vrai que, en cherchant à s'initier aux travaux que réclame la civilisation de l'Europe, les bateliers, inoccupés tout à coup à cause de la construction d'un pont, eussent pu trouver mille emplois aussi lucratifs que le leur et devenir fort utiles à leurs concitoyens en toute autre manière qu'en s'obstinant à faire le service d'un pont mobile? Nous en convenons, nous tous Européens, qui savons mesurer la distance que les arts et les sciences mettent entre les Turcs et nous, et cependant si un fait analogue se passe dans nos pays, si une machine expéditive introduite dans un atelier supplée avantageusement les ouvriers que l'on y employait et que l'on renvoie, ou si un chemin de fer ruiné une entreprise de diligences, on se récrie et on ne réfléchit pas que nous sommes, nous aussi, dans une voie de progrès dont le dernier est encore bien loin de nous, et que nous avons des ressources analogues à celles que nous pourrions conseiller aux pauvres bateliers de Gonstantinople.

Le mal dont nous soufirons et eux aussi n'est pas du tout dans le tort que fait une invention qui diminue le service des hommes et qui, le plus souvent, nous allège des travaux dont des machines insensibles reçoivent pour nous les souffrances, mais dans le défaut d'une organisation régulière et équitable, employant l'action utile que chaque membre de la société peut et doit produire pour

elle. Le mal est là^ bien réel et bien profond. Déplorons plutôt les tristes effets d'une concurrence qui éteint l'émulation généreuse ^ et qui inspire de méchants procédés ^ parce qu'elle n'a pas de frein. Regrettons que les travaux nécessaires à la vie collective du peuple ne soient pas réglés avec ensemble , et que les besoins de tous ne soient pas enchaînés les uns aux autres par des principes de prévoyance générale et d'humanité. C'est à nous d'abord , hommes de l'Occident, qu'appartient l'examen de ce problème pratique dont les sociétés inquiètes de l'Europe appellent la solution précise. Quant au sultan, si sa sollicitude et ses lumières eussent été au niveau du rôle immense d'un homme qui dispose de la destinée d'un peuple , il eût fait naitre à propos les besoins de la civilisation qu'il voulait introduire 9 et il eût appelé à les satisfaire ces mêmes hommes dont il faisait d'inutiles matelots et des soldats incapables^ qui le ruinaient et qui se laissaient battre.

Le pont dont il vient d'être parlé est un pont de bois flottant, retenu par des câbles et des ancres. On en attribue le projet à un ingénieur français. Il offre deux arcs, qui sont ménagés pour permettre aux barques sans voiles de parcourir toute la longueur du port, mais l'extrados de ces voûtes a des pentes trop roides, qui gênent le passage des voitures. Le pont s'ouvre dans son milieu pour laisser entrer et sortir les vaisseaux du plus haut bord; mais la manœuvre de cette opération est longue et pénible, et

la circulation^ de la population en souffre souvent. A l'heure présente^ des bâtiments à vapeur sous diftérent» pavillons , français , autrichien , russe et turc y mettent Constantinople en rapport médiat et immédiat avec les principaux ports de la mer Noire et de la Méditerranée , que, par opposition , on appelle ici la mer Blanche. Marseille, Salonique etSmyrne, Odessa, Galats et Trébisonde expédient, chaque semaine, des bateaux à vapeur que Constantinople leur renvoie; et chose incroyable, le service si important de la remorque des vaisseaux marchands à l'entrée des Dardanelles, et la correspon* dance des iles de Marmara et des villages du Bosphore 9 où la population est si mouvante , n'ont pas un seul bateau de cette sorte ! Cependant le vent est à peine déchaîné, que la rapidité des courants ou que l'agitation des vagues qui s'élèvent sur le Bosphore ne permettent plus a\ix caïques trop légers d'affronter la mer, et que les communications de l'Europe et de l'Asie sont brusquement interrompues. Cependant aussi des intérêts pressants amènent) chaque jour, à Constantinople un grand nombre de personnes venant d'Arnaout ^ Keuy et des autres villages qui s'étendent jusqu'à Therapia et Buyuk-Déré j de Scutari , de Cadi-Keuy, qui est l'ancienne Chalcéddine , des iles des Princes et de Brousse ou de Moudania, qui est son port. 11 serait donc utile d'établir un service régulier de bateaux à vapeur visitant tous les points de ce circuit. . La compagnie du Danube a essayé une fois

d'exécuter ce projet avec un de ses bâtiments du moindre tonnage ; mais les bateliers , dont l'existence paraissait compromise par une si redoutable concurrence, ayant porté des plaintes au sultan, le bateau à vapeur fut aussitôt rappelé. On voit donc, pour la seconde fois, que si l'empereur Mahmoud était animé de sentiments louables , il s'en faisait honneur à peu de frais, et qu'en administration il n'était guérç habile à concilier un intérêt privé qui se plaint avec un besoin d'intérêt général qui veut étl?e satisfait aussi.

Au reste, on se méprend, à mon avis, sur la nature des vœux de tous ces Turcs qui, excités 4)ar leur prince, secondaient une révolution morale dans leur pays. Ge que Mahmoud attendait de ses réformes, c'était la fidélité d'une armée nouvelle qui assurât son repos, au milieu des plaisirs faciles du despotisme, dont il était bien décidé sans doute à ne rien céder : plaisirs plus tranquilles et despotisme plus sûr, tel était , dans les idées de l'empereur, ce qu'autour de lui on appelait le pix)grès; ce que les officiers qui lé servaient demandaient aux communications de l'Europe, c'étaient de meilleurs vins et eaux-de-vie, des jouissances de table, des enivrements des sens, et l'initiation à des vices nouveaux, plus voluptueux que les leurs; ce que voulait enfin une certaine masse de peuple, qui, sans s*arrêler aux mots, appelait aussi à elle la civilisati(|n, et qui la désirait, sans nous vouloir avec elle, c'étaient àes canons, des armées, la science militaire^ et avec

tout cela^ une guerre de vengeance et de pillage, pour laver de nombreux affronts que les chrétiens lui ont fait souffrir, et pour s'enrichir par la voie glorieuse et rapide dont ses pères ont laissé le souvenir et l'exemple.

Mais peu importe par quels attraits la civilisation s'est rendu les Turcs Favorables; aujourd'hui elle étreint leur empire; ils ne peuvent plus s'en défendre. JMalheureusement plus la résistance de la barbarie contre elle a été longue , plus le flot de la civilisation sera impétueux, et sa brusque invasion ne pourra^ sans une prudence extrême, que bouleverser bien des fortunes, renverser des positions sociales qui étaient heureuses, froisser de grands intérêts, et menacer les plus pauvres existences d'une destruction complète. Quel ne serait pas, en effet, l'état de la population indigène, si, tout à coup, par la protection promise aux personnes et aux établissements des étrangers, on voyait l'industrie s'orga* niser à Gonstanlinople aussi parfaitement qu'en une de nos villes les plus industrieuses? Déjà, pendant mon séjour, on y élevait un grand édiBce destiné à la mouture du grain par la vapeur. Les meuniers,que cette nouveauté épouvantait, mirent des entraves à l'achèvement de ce projet autant qu'ils le purent. Quel ne serait pas le nombre des personnes dépouillées de leur industrie, si, avec nos puissantes machines, nous allions (aire dans Constantinople toute l'œuvre pénible des bras qui s'y exécute chaque jour? Le gouvernement turc pourrait, à la vérité,

venir au seeours des travailleurs sans pain, en ou« vranide nouvelles voies à la production et en créant de9 travaux d'utilité publique; mais aurait-il la sagesse d'y penser à l'avance et à temps?

IjCS générations qui passent travaillent pour assurer aux générations futures le repos de leurs forces matérielles, que les premiers peuples de la terre dépensaient avec excès; mais^ en laissant moins à faire, matériellement, aux hommes à venir, elles facilitent le progrès de leur intelligence et elles augmentent cette part de leurs travaux qui dépend de la pensée. Ainsi, l'espèce humaine s'élaborerait elle-même, peu à peu, et, par des modifications qui affectent surtout le cerveau et ses actes, elle irait au-devant des destinées inconnues qui l'attendent. Je n'ai donc pas l'opinion qu'il faille empêcher les efforts de l'industrie; au contraire.

En Asie, on écrase péniblement avec un bloc de pierre dure, que l'on fait mouvoir en roulant, les .graines du ricin dont on extrait de l'huile à brûler; le moulin à bras, connu aux temps les plus anciens de la Bible^ est encore le seul instrument dont on fasse usage dans une infinité de lieux, pour pr^arer la provision journalière de farine qui se consomme sous la tente du nomade ; le duvet du coton se sépare lentement, à la main, de l'enveloppe qui le renferme^ et il en est ainsi de la plupart des opérations industrielles, agricoles et économiques, pour lesquelles nous avons des machines et des procédés expéditifs. Dans Tétat actuel de l'Asie, si ces machines y étaient

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subitement importées , les Turcs et les Persans se plaindraient de n'avoir rien à faire, et ceux qui se livrent particulièrement aux travaux pénibles pour le compte des autres, moyennant un salaire, reprocheraient aux inventeurs de les avoir réduits à mourir de faim. Mais nous, habitants de TEurope, qui mesurons bien la distance qui sépare la civilisation de ces peuples et la nôtre, nous saurions mieux apprécier les avantages de l'importation de nos découvertes, et, pour utiliser le travail des hommes remplacés par des machines, nous dirions aux ouvriers qui se plaignent, comme on devrait dire chez nous : Que les riches et que les gouvernements surtout viennent d'abord à votre secours, car ils le peuvent, chacun selon les économies que leur procurent les perfectionnements dont vous êtes la victime, et puis, changez de métier; inventez quelque chose qui crée un besoin chez d'autres, et vendez les produits de votre invention; sortez de vos misérables bazars, autrefois si vantés, et parcourez les nôtres un instant» Si vous n'êtes propres à inventer, imitez ou importez nos inventions, depuis les plus simples, celles qui tiennent aux premières nécessités de l'existence, et qui vous sont inconnues, jusqu'aux choses du plus grand luxe et de la civilisation la plus avancée. Faites-vons un besoin de la propreté d'abord, et du bien vivre, à la manière de nos plus humbles compatriotes, seulement ; apprenez à vous bâtir une mai* son s^ine et commode, à la meubler d'une armoire et d'un lit ; connaissez l'usage des mouchoirs, celui

des fourchettes^ et sachez que la politesse n'oblige pas tous les invités d'un festin à s'abreuver d'eau dans une tasse commune, qu'elle soit de terre ou d*argent, etc.*

A moins de supposer que tout progrès est désormais impossible chez nous^ il faut avouer qu'un langage analogue peut être tenu à ceui^ qui reprochent à l'esprit humain le développement irrésistible de notre société. Hommes qui conseillez la modération dans la course qui nous entraîne, si les lois de tQute condition sociale n'étaient réglées par une puissance sur laquelle vous êtes sans action, par une puissance gigantesque, contre laquelle votre taille de cinq pieds et la grandeur de votre intelli*-. gence s'effacent comme devant l'infini, si les rênes de ce que vous appelez le char de la société étaient entre vos mains, vous auriez raison de modérer la vitesse d'un mouvement qui étourdit vos sens ! Mais les destins sont réglés malgré VQUS ^t dans des rapports d'harmonie. Ces rapports, nous ne les connaissons pas^ il est vrai ; croyez cependant qu'ils sont plus exacts que ceuii que vous proposerez* N'avez- vous donc jamais élevé votre intelligence à la contemplation des phénomènes des èi^ux ? La rapi-^ dite incommensurable des mouvements qui s'y accomplissent aurait familiarisé votre esprit avec. ce. que le monde offre de plus imposant dans les relations de ses parties. £n voyant la vitesse qui lance notre ^leil et tout son système vers deis profondeurs

inconnues du ciel, si vous ne craignez pas que son mouvement enfin ne le brise en éclats contre un obstacle inaperçu ou une limite de l'espace, vous pouvez avec la même confiance penser que le monde social n'est pas destiné à périr d'une secousse violente.

Que l'invention des machines fasse tort à beaucoup de personnes, en supprimant certaines industries ou en réduisant te nombre des travailleurs^ cela est incontestable; mais ces dommages, la société tout entière peut et doit les réparer pour être juste. Soutenir qu'une telle invention est une calamité pour la société en général , c'est défendre une opinion dont la fausseté se prouve facilement, et même il suffit d'en vouloir les conséquences rigoureuses pour reconnaître combien elle est absurde. Par exemple, qui oserait proposer de détruire ces mêmes métiers et ces mécaniques qui ont excité tant de plaintes autrefois, sous le prétexte de rétablir aujourd'hui l'espèce et la proportion des travaux à la main qui existaient avant leur invention? Autant vaudrait que l'humanité refusât du ciel le don d'une santé parfaite, afin de ne pas être privée d'herboristes, de droguistes et d'apothicaires.

Le tort de ceux qui ont des préventions pareilles contre l'invention des machines est de craindre que tous les hommes n'aient prochainement qu'à mourir, en se croisant les bras, et de ne pas comprendre que les nouveaux besoins qui demandent de nouveaux

efforts d'activité se multiplient plus vile que ne s'accomplit le travail propre à les satisfaire tous à la fois.

La connaissance de nos droits et de nos devoirs est au rang des connaissances qu'il nous importe te plus d^acquérir ; mais là où les droits sont impres-^ criptibles et les lois inviolables, les codes politiques et les autres recueils de conventions qui doivent régler notre conduite dans la vie ont des volumes qui déjà ne permettent qu'au plus petit nombre de les approfondir; et ailleurs, là où les ordres capricieux d'un seul homme sont la loi suprême, les règlements qu'il enfante composent, en général, une législation confuse et pleine de contradictions dont l'étude est inabordable. On doit regretter que la Charte tout entière, que les titres les plus importants de nos codes, et que les notions les plus générales sur le mécanisme administratif ne soient pas encore l'objet d'un enseignement complémentaire dans toutes les écoles françaises où on apprend les ha.utes sciences. Ici, de pareilles études seraient impossibles autant qu'inutiles. Dans un pays tel que celui deConstantinople, l'audace et la timidité naturelles apprennent instinctivement à chacun ce qu'il peut tt ce qu'il doit, et ces deux principes règlent le& places de tous avec moins de contestations que dies lois écrites. Le Coran est censé conteoir toute jurisprudence et toute législation ; et cependant des interprétations diverses de ce livre en font sortir, sur chaque cas déterminé, les décisions les plus contraires, qui restent égale-

ment inconnues à tout le monde^ si ce n'est aux intéressés et à quelques prêtres docteurs. C^est qu'un auxiliaire important de l'administration, la publia cité, manque d'éclat. Il n'y a pas d'imprimeries dans l'empire turc, et peu de personnes savent lire. Un seul journal est publié à Constantinople, en français et en turc ; et le prix de cette feuille est trop élevé pour qu'elle se répande beaucoup. Un autre défaut à lui reprocher, outre l'irrégularité avec latjuelie elle parait, c'est de ne pas s'occuper assez des choses d'intérêt local, et de ne pas avoir assez en but l'éducation du peuple, seloii la nouvelle organisation à laquelle il est appelé par les changements qu'il souffre.

Les moyens de publicité connus à €onstantinop)e sont lents et insuffisants : ce sont encore ceux de la première enfance d'une société. Les avis qu'il importe à tout le monde de connaître se colportent et passent de bouche en bouche comme les on dit. Les ordres de l'empereur sont transmis aux chefs des divers cultes par des copies de ses firmans, et ces derniers se contentent d'en prescrire la lecture dams les mosquées et églises qui sont de leur ressort^

Avec si peu de ressources pour apprendre les événements les plus graves, et avec ce procédé d'une transmission orale répétée, un fait s'altère bienlot et se brode de plus en plus ; il ne faut donc pas s'étonner si les journaux de Paris, de Londres et d'Ausbourg sont consultés par les habitants de ConsCanlinople eux-mêmes, pour apprendre les

nouvelles locales qui intéressent leur ville. Mais, si la vérité des faits qui se passent autour d'eux ne leur est connue que difficilement, l'imagination fertile des Orientaux se réjouit avec les fictions dont leur conversation s'alimente. Les nouvelles les plus inattendues^ les suppositions les plus extraordinaires, les contes les plus fantastiques sont à peine édités, qu'ils se propagent, en s'enrichissant de couleurs, et qu'ils mettent en émoi toute cette population d'un esprit mobile qui est fixée sur les hauteurs de Fera. A voir, pendant un de ces instants, l'agitation des Grecs et des colons européens qui se sont mêlés à eux^ on dirait un vol d'oiseaux étrangers agitant les ailes et s'apprétant à prendre l'essor au premier signal, pour poursuivre le cours de leurs voyages.

J'ai entendu un de ces récits à émotions ; il donnait une preuve de l'imagination vive et à la fois une pauvre idée de la science du conteur. 11 y avait déjà quelque temps que des dames arméniennes, qui s'étaient embarquées à Cadi-Keuy, où elles avaient passé plusieurs jours, étaient attendues avec inquiétude à Constantinople, au sein de leur famille; on les fit chercher en vain; nulle part on ne put avoir de leurs nouvelles, et on ne les revit jamais. Enfin on dut croire qu'elles avaient péri, et déjà le public commençait à oublier ce triste événement, lorsqu'un homme vint faire des révélations importantes. Il apprit que des bateliers grecs avaient reçu dans leur barque les deux dames que l'on croyait mortes et un parent qui les accompagnait; que, poussés à de

mauvais desseins, en voyant les ornements (résriches dont les passagères avaient paré leur poitrine, ils avaient d'abord assassiné leur cavalier; qu'ils l'avaient jeté à la mer; qu'à la faveur de Tobseurilé ils avaient pu consommer ce crime sans crainte, et qu'immédiatement après ils avaient fait voile vers une ile déserte, où ils avaient établi leurs prisonnières et victimes, vivant depuis lors avec elles dans une grande intimité, qui avait fait naitre une fa>^ raille. On ajoutait, pour augmenter la complication et l'intérêt de ce drame, que, de son côté, le mari, qui se croyait veuf, avait épousé à Gonstantinople une nutre femme, dont il avait eu des enfants. On devait, disait-on, expédier un brick de TËtat, pour s'emparer des brigands, pour délivrer leurs malheureuses captives, et avant tout, sans doute, quoiqu'on n'en dit rien, pour chercher une ile nouvelle dans Tarchipel ou dans la mer de Marmara. Tout cela fit grand bruit un instant, mais bientôt après on cessa d'en rien dire, et la mystification de ceux qui en ont parlé est le seul dénoûment connu de ce copte. Les kiatibs ou écrivains composent, en Turquie, une classe nombreuse de gens uliles. On conçoit que l'art de tracer des caractères d'écriture étant, en Asie, une connaissance assez difficile et peu commune, la pratique de cet art soit devenue une profession très-nécessaire. On pourrait donc croire qu'elle impose aux Turcs une certaine considération pour la personne du kiatib; mais les Turcs payent ce |;enr« de service sans l'estimer assez : la plume est

moins noble, à leurs yeux, que la lance et le sabre, et il est , chez eux , plus lucratif qu'honorable de savoir écrire. C'est, d'ailleurs, une opinion qui vient de loin et que les Turcs ne manquent pas d'étayer de l'exemple de Mahomet , qui imprimait la forme de ses cinq] doigts noircis d'encre sur les papiers qu'on lui présentait à signer.

On trouve des kiatibs dans toutes les administralions ; on en trouve aux abords des mosquées; on en trouve enfin dans les lieux que fréquente la foule. Leurs fonctions^ même chez les moins capableSy supposent, il faut en convenir, plus d'étude et plus de connaissances que n'en exige chez nous celle d'un copiste. Ce n'est pas une petite affaire ici que de rédiger les protocoles d'une lettre : leur longueur et le choix des expressions se doivent régler sur les titres, les qualités et les rapports des personnes qui s'écrivent* Ces protocoles sont, il est vrai, des sortes de cadres tout préparés, qui n'attendent qu'un poseur; mais le difficile est de les retenir, tant les espèces en sont nombreuses, et de' les choisir avec habileté ; car il n'est pas de pays en Europe où les nuances dans les titres soient aussi délicates et où l'exactitude minutieuse dans la forme du salut soit aussi rigoureusement exigée qu'en Turquie. Le tact, en cette matière, est une des principales qualités de l'écrivain turc.

Le kiatib ambulant se distingue à une écritoire de cuivre jaune ou plaqué d'argent qui brille à sa ccintuve de châle. Sa demeure est une échoppe ou

une petite baraque fort légère, adossée 4!ontre le mur de quelque lieu public et fréquenté ; elle est facilement transportable, et elle se déplace avec la littérature de Témyain. Hommes et femmes entou* rent souvent le bureau du kiatib ambulant comme un confessionnal 9 et viennent, chacun à son tour, faire lire un billet ou écrire une lettre. Les écrivains les. moins achalandés couseni des souliers ou se livrent à. quelque autre occupation mécanique en attendant que Ton vienne occuper leur kalem. Les muses turques ne s'offensent pas de cette alliance. Le type des grands kiatibs se voit dans les bureaux des administrations. Là on aperçoit par terre, sur le tapis, en divers coins de la chambre, des liasses et des tas de papiers ressemblant à des dossiers de procureurs, et, au milieu de ce beau désordre, six à huit personnages graves et barbus, reposant en ligne sur un divan, les jambes en croix ou assis sur les talons et sur les genoux; ce sont les kiatibs. A ])ortée de leur main sont des pipes tou-* jours pleines et toujours fumantes; autour d'eux est semé, sur le divan, l'appareil nécessaire à Texercice de leur profession , des kalems , des couteaux, des ciseaux, du papier, etc. Le Ichibouk et le roseau à écrire, pris et laissés tour à tour, se partagent les moments consacrés aux travaux des secrétaires. On ne voit jamais de tables dans les bureaux des administrations; la main et le genou sont les seuls pupitres à écrire qu'on y connaissCé Le papier en feuilles volantes ne se reploie pas en deux comme

nos papiers à lettres, par exemple; il garde la forme d'une feuille unique et, en général, étroite; mais on lui donne parfois une longueur démesurée; il est fort, il est lissé, et on peut le ployer sans qu'il se casse, et même sans qu'il se chiffonne beaucoup. Les préparations qu'il subit avant qu'on l'emploie sont longues et minutieuses. On taille premièrement dans une grande feuille le mcNTceau dont on a besoin, etpuis on en retouche les bords, on lés égalise avec des ciseaux. Far un esprit de religion que les musulmans apportent dans la plupart de leurs actes, et jusque dans les plus indifférents, tous leurs écrits portent en tète un signe isolé, qui se lit hou et qui signifie lui, c'est-à-dire Dieu, désignation indirecte que le& Hébreux, en témoignage d'humilité, employaient aussi pour ne pas écrire lé grand nom du Créateur. Quoi qu'il en soit de cette superstition, qui est fort répandue en Orient, l'usage de ce signe et d'autres usages analogues indiquent suffisamment que, chez ces peuples, l'idée de Dj||fe^st sans cesse présente à l'esprit. '^ -

Tout le monde sait que les Turcs, de même que les Arabes, à qui ils ont emprunté les caractères alphabétiques dont ils se servent aujourd'hui, écrivent ces caractères en conduisant la main de droite à gauche, ce qui est le contraire de la coutume de qudques autres peuples orientaux, tels que les Arméniens et tels que les Grecs, qui nous ont enseigné à tracer nos lignés dans un sens différent, qu'on appelle direct. La règle épislolaire veut qu'on ne

commence à écrire que vers le milieu de la feuille de papier^ à peu près comme chez nous autrefois ; mais le papier n'en est pas moins bien rempli ; car, d'abord, on ne lui donne aucune marge, et, en second lieu, s'il est insuffisant pour recevoir les formules complimenteuses et les avis oubliés qu'on rejette dans une suite de post-scriptum ^ quelquefois plus longs que le corps de la lettre même, ou retourne le papier et on achève de remplir, dans cette position renversée, tout ce que la tête de la lettre laissait en blanc. Ces post-scriptum s'écrivent sous un seing, qui tient lieu de signature, et en leur donnant, en général, une direction très-oblique, ce qui fait dans l'ensemble un dessin fort bizarre. Les lettres se ploient ensuite comme un coupon de mousseline et se mettent dans un fourreau de papier que recouvrent trois cachets de cire d'Espagne. Quelquefois on les enveloppe, au lieu de cela, dans une ga2e dont on lie les bouts avec un cordon, et on |M)se le cachet sur le cordon même. C'est de cette manière aussi que l'on expédie, en présent ou en payement, de petites sommes d'or. L'adressé et quelquefois le texte de lu lettre reçoivent, dans la disposition des lignés^ une forme qui dessine un cône allongé, dont le sommet est le dernier mot de l'écrit. Enfin un acte superstitieux, qui correspond à celui du commencement, complète les soins matérieb de la correspondance; il consiste à inscrire, q[uelque part sur l'adresse^ les chiffres qui, sous l'apparence d'un nombre myslérieux, expriment, en caractères

d*alphabet arithmétique, le nom de Qithmyr, chien fidèle, servant de talisman aux messages.

Les ordres expédiés au nom du sultan sont revêtus de son seing, et ce seing est un monogramme embrouillé, que les écrivains tracent à la main, ce qui est assurément fort long. Les monogrammes sont l'objet d'une grande étude : peu de kiatibs ont l'intelligence de ces signes compliqués, qui enferment en un signe unique les noms et les qualifications des sultans par la ligature plus ou moins ingénieuse des lettres qui s'y trouvent. Les Turcs y admirent, aussi bien que dans tous leurs caractères d'écriture, une certaine beauté de dessins capricieux, que je n'ai pas le don d'y sentir. Mais pût-on raisonnablement comparer la forme de leurs lettres aux formes légères et gracieuses d'une arabesque, le caprice même qui présida à leur formation serait au moins un reproche grave à faire à un tel système de signes alphabétiques.

Après ce qu'on sait de l'ignorance ordinaire des Turcs dans la lecture, dans l'écriture et dans l'art de rimprimerie, on ne peut pas s'étonner de la rareté des livres dans les maisons et de l'absence des bibliothèques publiques en Turquie. Mais si je porte les yeux vers nos collections en ce genre, que n'a urai-je pas à en dire? Chez nous, ce ne sont pas les livres qui manquent, ce ne sont pas les collections de tous genres : c'est une bonne disposition de tous les matériaux que nous avons rassemblés, sans la-

quelle nous allons perdre le fruit de nos efforts pour acquérir.

Puiisque Toccasion m'y conduit^ je veux faire remarquer le besoin d'un principe pour le classement des bibliothèques. Jusqu a ce jour on y entasse les livres capricieusement, et chacun, dans sa collection» selon ses idées particulières : celui-ci par rang de taille, celui-là selon la richesse de la reliure, un autre en consultant l'ordre alphabétique des noms d'auteurs, ou des titres de matières , aucun sans plus de philosophie qu'une ménagère n'en apporte dans la distinction des pommes qu'elle fait entrer dans un fruitier.

Dans les bibliothèques publiques, l'art n'est pas plus avancé, et la confusion est plus grande. Quelle est donc cçtte science profonde qui s'y déguise sous des hiéroglyphes en A-f-B que nous voyons inscrits au dos des livres sur des papiers de toutes couleurs? Je n'ai jamais été admis aux mystères de cette science sacrée, mais tout profane que je suis, je suis entré quelquefois au sanctuaire, et j'ai dérobé un secret qui est ma foi plaisant, et que je vais divulguer à d'autres, ignorants comme j'étais. Eh bien, ces étiquettes qui m'ont offusqué les yeux par leur forme, leur nombre et leur couleur, et par les X et les Y rouges et noirs et menaçants dont on les a couvertes, ne signifient pas autre chose que la grande main peinte avec un doigt déployé, que l'on voit à l'entrée des maisons, et dont le sens reçu est :

Parlez au portier, c'est-à-dire consultez le ca(a-* logue.

£st»il nécessaire que je dise que les livres reçoivent le dépôt de nos connaissances, et que Tordre naturel de leur distribution est celui des choses mêmes que nous savons? £n premier lieu, il s'agit donc d'apprendre à coordonner systématiquement nos connaissances. Le besoin de créer les dictionnaires de la langue universelle m'ayant induit à réfléchir autrefois sur le rapprochement encyclopédique de nos sciences, j'ai fait voir alors comment, les connaissances humaines étant l'expression de la nature, leur enchaînement devait être étroit, et sans aucune trace de ces divisions arbitraires que nous avons admises pour en faciliter l'étude, selon la faiblesse de notre intelligence, qui est impuissante à saisir l'ensemble du grand tout. Je persiste dans l'opinionqui m*a inspiré quelques traits du tableau que j'ai appelé échelle encyclopédique, le premier, je crois, que Ton ait publié sous cette forme, qui est seule naturelle et seule exempte d'arbitraire*

Là est le principe non contestable que j'ai proposé aux dépositaires des trésors de l'esprit, pour assembler les volumes dont les bibliothèques publiques vont se remplissant, c'est-à-dire s' encombrant chaque jour davantage. Il serait bien de pouvoir se rendre compte à volonté des conquêtes que nous faisons tout autour de nous, et d'avoir une boussole pour orienter les routes que suivent les esprits conquérants; ce serait un beau spectacle que celui de

toutes les richesses que les générations savantes se transmettent en les accroissant, si toutes ces richesses étaient étalées aux yeux. Quoi! nous prenons plaisir à voir briller la couleur de Tor et le feu des diamants y et nous les faisons setTir à la parure des femmes, à l'ornement des autels, à la décoration des palais; partout nous en prodiguons l'éclat, et nous cachons les richesses plus grandes de nos bibliothèques ! Il ne suffit pas de l'effet numérique d'un étalage de volumes empilés sur des rayons; à poids égal, le cuivre vaut moins que l'or et l'argent, et le banquier qui soupèse un sac a le soin d'en délier les cordons et de surveiller la fausse monnaie.

Les négociants tur<;s ne connaissent pas l'usage des livres que le commerce emploie dans nos pays, d'une manière à la fois si simple et si utile. Leurs registres sont des cahiers tenus à la manière d'un journal^ et recevant, selon la succession du temps, la note des marchandises achetées ou vendues et celle des sommes encaissées ou payées; chez les moins habiles et les plus petits d'entre eux, ce sont de simples lambeaux de papier qui tiennent lieu de ce journal; enfin la perfection des moyens est en rapport avec l'importance des résultats qu'on attend. Au reste, les grandes affaires sont aux mains des Européens ou de leurs élèves, qui seuls en ont Tin* telligence. Quant à la manière d'écrire des notes sur les registres^ rien de plus curieux que la vue des lignes ondulées que les Turcs y dessinent. Il m'a paru que leur volonté n'entrait pour rien dans là

disposition de ces dessins, mais qu'ils dépendaient seulement de la manière accidentelle dont l'écrivain saisissait son papier, que sa note fût droite, oblique ou renversée, et écrite sur un point ou sur un autre. Les écrivains des comptoirs n'ont ni pupitre, ni aucun autre meuble approprié, pour enfermer et disposer avec ordre leurs registres ou leurs chiffons de papier; mais auprès d'eux est une caisse portative où s'engouffrent les nombreux petits paquets qu'ils font de tout cela, et qu'ils enveloppent chacun séparément d'un morceau de gaze nouée.

Les derviches sont en Asie les équivalents de nos moines. Ce rapport entre des peuples éloignés et une infinité d'autres, qu'on pourrait citer, doivent moins surprendre que ne ferait une parfaite dissemblance, en supposant même que, dans des relations anciennes, hostiles ou pacifiques, des peuples, il n*y ai( jamais eu d'emprunts réciproques de mœurs et d'usages. L'homme, élément des sociétés qui peuplent la terre, étant, à quelques égards importants, le même partout, les faits que chaque société particulière développe doivent offrir plus d'une grande analogie. Partout l'homme est curieux de l'histoire de son origine et de celle de son sort à venir ; il est craintif dans ce qu'il ne comprend pas, et porté à se créer des divinités ; il est souvent superstitieux et faible, et exploité pour ceux qui ne le sont pas : de là les derviches et les moines.

Il y a des derviches errants et mendiants; ce sont ordinairement des malheureux privés de la raison^

Penscea et aotet criliqiiei, t- 1 . H

dont la Providence confie le sort à rtiumanité des premiers venus» ou des vagabonds et des paresseux que le prétexte d'un rôle de sainteté favorise dans leurs abus et leurs vices. Il y en a d'autres qui vivent en corps^ dans des couvents ou tékés^ sVdifiant par la prière et par certaines austérités qui leur attirent la considération: des musulmans. En général, ceux-là travaillent assez pour s'entretenir euxmêmes, et les dons qui leur sont faits et les produits des fondations pieuses qui leur reviennent sont employés à la restauration, des temples et des saints tombeaux de leurs chefs, ou enfin convertis en aumônes qu'ils distribuent. Il est consolant de voir que la charité, sentiment généreux qui tempère les qualités barbares de Thomme grossier, vienne partout au secours de la souffrance et de la pauvreté. Elle est un acte conservateur opposé à Tesprit avide qui engendre les guerres, et qui par elles tend à détruire l'espèce humaine; mais, comme nos vertus et nos vices se tiennent en un équilibre réciproque, et qu*ils s*exaltent ou s'apaisent ensemble par un effet de réaction, et que, d'autre part, la civilisation a bien évidemment pour effet de calmer les passions blâmables, telles que l'amour du pillage, la charité devient aiqsi une vertu plus rare : la main qui n'a plus l'habitude de s'ouvrir pour prendre perd aussi l'habitude de s'ouvrir pour donner. Nous donnons plus aux malheureux que ne font les Arabes, parce que nous possédons plus de choses que ces brigands; mais nous n'avons pas leur charité^ qui est un élan

de leurs cœurs; nous donnons, mais après examen et avec réflexion ; notre charilé vient de la tête. En effet, dans nos sociétés d'Europe, la réflexion calme prend de jour en jour plus d'ascendant^ et elle semble devoir étouffer enfin toute passion, éteindre tout sentiment exalté, et substituer partout son action plus précise à celle de nos instincts obscurs. Un jour, peut-être, l'aumône sera inconnue au monde^ et elle devra l'être, si les plaies qui excitent la compassion disparaissent par une juste répartition du travail. Un jour, chacun bien pénétré de ses devoirs envers la société croira, avec la même confiance, avoir des droits à en recevoir des secours, et, honteux d'accepter une aumône qui engagerait sa reconnaissance envers un homme en particulier, demandera, sans rougir, à la société entière qu'elle subvienne à ses besoins pour l'accomplissement des engagements réciproques pris entre elle et lui. Et déjà, les pensions de retraite, accordées aux militaires et aux officiers civils âgés ou invalides, n'ont-elles pas ce caractère qui appartient à une organisation très-avancée, dont la nôtre est une ébauche? Au reste, la charité telle qu'elle s'exerce dans une société qui n'a qu'un grossier mécanisme est loin de produire tout ce qu'elle promet. On peut en comparer les fruits à ceux des champs qu'auraient successivement cultivés plusieurs laboureurs obstinés à agir sans ensemble, au lieu de réunir leurs efforts sous la direction d'un bon fermier.

On distingue des derviches de bien des espèces :

les uns crient et s'exaltent jusqu'à la fureur; d'autres hurlent jusqu'à extinction de voix; d'autres encore tournent en cercle et sur eux-mêmes, et valsent jusqu'à défaillir. Ces derniers sont les plus célèbres : ils sont doux et charitables; et quel homme pourrait avoir d'autres penchants, quand les yeux sont réjouis de la vue magnifique du Bosphore qui se déploie sous leur coquette habitation? Us doivent leur origine à Djellal-ed-din, homme de bien et poëte sacré, qui a composé à leur usage des odes religieuses ou ghazals, qu'ils chantent ou récitent à la manière des anciens poètes grecs. Ces derviches sont vêtus d'une robe de bure, et coiffés d'un bonnet de feutre gris, ayant la forme haute comme un grand pain de sucre. Leur temple est fréquenté deux fois la semaine par le public, qui assiste à leurs exercices de piété, et qui y achète des amulettes de beaucoup de crédit, dont les religieux ont établi une fabrication active. Les mouvements de leur danse ne manquent ni de grâce ni de légèreté; ils sont réglés, entretenus et excités graduellement par le bruit d'un tambour, qui s'accorde, comme il peut, avec la mélodie insaisissable d'une sorte de flûte faisant entendre quelques sons assez doux et semblables à ceux d'un harmonica . Je ne sais si les derviches tourneurs, parmi lesquels j'en ai remarqué quelquesuns fort jeunes, comprennent le vrai sens des pieuses pirouettes qu'ils font, qu si même ils leur donnent aucun sens; mais, en les voyant tourner, on a peine à se défendre de l'idée que le fondateur a voulu si-

tnuler les mouvements des corps célestes. Les actes les plus bizarres des corporations mystérieuses sont généralement des allusions à quelque fait naturel remarquable ou à quelque vérité philosophique, comme les trépignements de cette troupe d'Indiens quiy pour humilier Tambition d'un conquérant, se mettent à frapper la terre des deux pieds en cadence, devant lui, afin d'exprimer qu'un homme n'y possède réellement que la très-petite part qu'il peut eu occuper.

Beaucoup de derviches se donnent pour possesseurs de secrets merveilleux. Ils produisent à la vérité quelques effets de magie avec assez d'habileté pour soutenir, devant la foule ingénue des bazars et des places publiques, la réputation qu'ils se font d'être en rapport avec les habitants du ciel, ce qui leur. attire du respect; au lieu qu'en Europe les sortilèges, qu'on croyait toujours inspirés par l'enfer, conduisaient autrefois les magiciens aux bûchers. Les derviches pratiquent le magnétisme animal avec succès; ils sont adroits prestidigitateurs, et ils excellent dans les exercices des baladins qui exigent de la souplesse et de l'agilité.

Ils attribuent à un privilège venu du ciel et obtenu par la prière le pouvoir magnétique qu'ils développent, et c'est aussi par la prière qu'ils acquièrent le courage de se livrer à certains actes dangereux dont j'ai été témoin, et que je n'oserais décrire, si je ne les avais vus de mes yeux.

J'étais un jour assis dans un cercle de plusieurs

jeunes Turcs^ et^j avais amené la conversation sur le compte des derviches. Comme ils en racontaient des choses fort étonnantes dont je paraissais douter^ ils me proposèrent de faire venir un derviche qui était dans leur cortège de domestiques; j'acceptai et il fut appelé sur-le*champ« Cet homme ne se fît pas prier pour répéter en ma présence quelques-uns de ses exercices les plus extraordinaires : il y préluda par des jeux de jongleur , et puis il s'arma d'un sabre et il se mit à prier à voix basse pendant quelques minutes; alors je le vis s'animer par degrés, et arriver à un état d'égarement qu'il avait cherché dans l'inspiration sainte. Tout à coup, son visage pâlit; il s'élance par bonds répétés d'un bout de l'appartement à l'autre^ manœuvrant en tous sens le sabre qui siffle sous son bras vigoureux comme la balle d'im fusil. En voyant passer el briller sans cesse cette arme assez près de nos yeux, je crus que nous étions des victimes dévouées de ce sabre^ ou que je l'étais d'une mystification inventée pour me faire peur. La chambre étail étroite, et nous effacions nos poitrines et nous déguisions nos jambes autant que le mur pouvait le permettre; mais enfin cette grande agitation ayant eu pour but de tourner la fureur du derviche contre lui-même, je le vis, au milieu de ses transports^ s'arrêter tout à coup, le tranchant du sabre appuyé sur sa gorge, et promené de la garde jusqu'à la pointe. Ce jeu, qui sentait la barbarie, mais où l'acteur n'avait pas souffert, puisque la peau du cou était à peine sillonnée, fut suivi

d'uD autre^ accompagné des mêmes circonsUnces de prières ; d'exaltations et de bondissements ^ au milieu desquels il se troua résolument la joue avec une broche de fer. L'arme avait pénétré dans la bouche à la profondeur de plus d'un pouce ; en la retirantyil comprima les deux ouvertures de la plaie qu il s'était faite, et une ou deux gouttes de sang tout au plus en indiquèrent la place. Il répéta cet exercice, qui devait lui être familier, car en examinant ses joues on y apercevait de légères dépressions qui semblaient annoncer d'anciennes cicatrices. Ce qui me surprit le plus, ce ne fut pas le spectacle de cette rage inutile et stupide, mais de voir qu'il ne survenait pas, en général, d'hémorragie. Enfin ces folies tragiques furent terminées par une scène plus extraordinaire : le derviche prit une grande fiole à médecine, la rompit en trois ou quatre fragments, et les mangea, à la lettre, comme les feuilles d'une salade de laitue. Chaque fragment était attiré peu à peu, par le mouvement des lèvres, entre les deux mâchoires, et (rituré, réduit en poudre avec les dents et enfin avalé. L'examen de la bouche me prouva que cette poudre de verre n'était pas gardée ou mise à part par quelque artifice, mais effectivement portée dans l'estomac. Les gencives et la langue avaient été faiblement entamées par les bords tranchants et par les pointes du verre.

Conslantinople, la bien gardée y malgi*é cette épiihéte menteuse, a, pour toute sûreté^ quelques postes de mauvaises troupes mal disciplinées et inattentives

aux ordres sévères d'une Faction. Quand le poste est loin du corps de garde, l'officier y oublie quelquefois son soldat, et le planton, de son côté, oublie la consigne et l'officier; il s'assied commodément, le fusil çntre les jambes, et baye aux corneilles, chante ou s'endort. L'exigence souvent excessive des colons de l'Europe rend délicate la conduite des chefs qui commandent dans les faubourgs chrétiens : s'ils tentent de saisir un raya passible d'une correction, on se fait un malin plaisir de le soustraire à l'action de la justice en lui oQrant un asile^ et si la garde turque fait la moindre démonstration pour len arracher, on invoque les traités, on crie, on s'ameute, et la garde menacée, ou battue même, est obligée de fuir en déroute. Heureux le chef qui, à la suite de quelque plainte portée contre lui à ce sujet, n'est pas exposé à un châtiment aussi sévère qu'immérité! Et les Turcs, mystifiés par la diplomatie, et contenus par le sentiment de leur impuissance, dévorent chaque jour la honte qui punit l'orgueil de leurs pères !

D'autre part, si la garde ne prévient pas les graves délits qui affligent quelquefois la cité de Fera, et si elle ne se saisit pas des malfaiteurs impudents, qui, eux aussi, réclament la protection des conventions diplomatiques, les honnêtes gens s'indignent et accusent la pusillanimité des Turcs.

Dans cet embarras, on a admis l'usage de ne confier le commandement des postes de Péra et de Galata qu'à des officiers instruits de nos mœurs, et

même un peu façonnes à l'européenne par de Fréquents rapports avec les Francs. C'est une sage précaution et une intention bienveillante qui fait .nssez d'honneur aux Turcs; on évite ainsi des collisions qui pourraient devenir graves.

Il est vraiment curieux d'observer le froissement et In diminution des aspérités du caractère des diverses sortes de peuples mis en contact à Constantinople, et de voir se former peu à peu, ici par des concessions violentes, là par des abandons volontaires et par la puissance de l'imitation, un peuple intermédiaire, qui garde et qui perd un certain nombre des qualités des peuples qui l'ont formé.

Les ordres de police générale, émanés du palais de l'empereur, ou promulgués en son nom, sont envoyés aux secrétariats des diverses ambassades, qui en font faire des traductions pour être affichées à la porte des consulats. Les soldats turcs, chargés d'en surveiller l'exécution, ne tiennent aucun compte des retards que ce mode de publicité entraine; mais, ponctuels dans leur obéissance, au jour et à l'heure mêmes qu'ils les connaissent, ils se hâtent de s'y conformer, sans égards et sans considération d'aucune sorte : le bâton leur a trop bien appris d'autres fois à se garder de commentaires et à rester fidèles à la lettre d'un ordre. 11 est vrai que, par suite de l'apathie du raractére turc, cet empressement ne se soutient pas, et on a remarqué que la plupart des règlements de police sont déjà vieux et oubliés en quelques jours; mais nulle part on ne met plus de diligence qu'en

aux ordres sévères d'une Faction/ / it durée

est loin du corps de garde, l'of^ j' ois, a-t-on

quefoisson soldat, et le planty / - quand on

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chante ou s'endort. I//' vent des dames,

des colons de l'Eure // ue du beau sexe ne

chefs quicommanr^ ' a Iman retranché derrière

s'ils tentent des'

tion, on se fa' ♦iHe, appelés cai^as, et des vigies l'action de I a ia police, et font aussi la garde de garde lur .^ple, les uns pendant le jour, les autres l'en arrXy^ nuit. Les cavas remplissent les antis'ame y^^des grands; ils sont aux ordres des chanobl^ .^'^g'^ ils sont préposés aux fêles, aux punilions, la **^, feulions même, dont Constantinople est té- '^v,. enfin ils sont mêlés à tous les£;rands rassem- . -jents qui se forment. On les reconnaît de loin . leuv turban, le seul qui brave encore le ressenti- ^gflt de Mahmoud, a leur gilet rouge brodé, dont jgs manches ouvertes pendent jusqu'aux genoux, à ]eiir pantalon étroitement serré autour de la jambe, et à une ceinture épaisse roulée autour des reins, véritable arsenal de pistolets et de sabres. Une longue canne à pomme d'argent complète leur équipementel sert à administrer le minimum de la peine infligée par la justice turque, qui ne connaît que deux degrés de culpabilité et deux degrés de châtiment : les peccadilles s'acquittent avec des coups de bâton sur le dos ou sur la plante des pieds, les fautes

^8 se rachéient par la mort, el les Turcs,

' cet égard, emploient plusieurs moyens

^a noyade, la strangulalion, la dé-

'•^ ^ du témoin, à regret, 4'une

'^^ \ gissait, heureusement, du

^ '^ oes moindres peines. Le cou-

jiV le pavé d'une place publique, les i air et maintenues en cet état par des solides qui les attachaient à une barre horizontale, supportée elle-même par deux hommes, achevait de recevoir, avec des cris lamentables, la dernière dizaine de coups de baguette que deux cavas lui appliquaient, alternaiivementetd'un mouvement mesuré, sur la plante des pieds. Après avoir été châtié de la sorte, le malheureux, redressé par ses bourreaux et repoussé rudement pour céder sa place à un autre y avait grand'peine à se tenir debout. Il n'est pas rareque, après un pareil traitement ou après des coups de bâton sur les reins^ le patient souffre de larges ecchymoses, des déchirements profonds, des désorganisations de tissus et des abcès dans les parties contuses ; aussi, pour prévenir les fâcheux effets de ce châtiment brutal, les barbiers sont-ils souvent appelés sur le lieu du supplice, même avant qu'il commence, pour pratiquer ensuite des scarifications, et des saignées abondantes s'il est néces-* saire.

On assure qu'en général les arrêts de la justice sont rendus avec un esprit d'équité qui fait d'autant

Turquie à les faire observer pendant leur durée ephëmère. Pour la centième et nouvelle fois, a-t-on publié Tavis de se munir d'une lanterne quand on sortira la nuit, le soir même où cette injonction se répète, les corps de garde se remplissent de délinquants parmi lesquels figurent souvent des dames. La grâce inoffensive et suppliante du beau sexe ne saurait séduireun cœur musulmanretranchéderriére un ordre de Viuz-bac/n.

Des sergents de ville, appelés cassas y et des vigies sont préposés à la police, et font aussi la garde de Constantinople, les ims pendant le jour, les autres ])endant la nuit. Les cavas remplissent les antichambres des grands; ils sont aux ordres des chancelleries; ils sont préposés aux fêtes, aux punitions, aux exécutions même, dont Constantinople est témoin; enfin ils sont mêlés à tous les grands rassemblements qui se forment. On les reconnaît de loin à leur turban, le seul qui brave encore le ressentiment de Mahmoud, à leur gilet rouge brodé, dont les manches ouvertes pendent jusqu'aux genoux, à leur pantalon étroitement serré autour de la jambe, et à une ceinture épaisse roulée autour des reins, véritable arsenal de pistolets et de sabres. Une longue canne à pomme d'argent complète leur équipementet sert à administrer le minimum de la peine infligée par la justice turque, qui ne connaît que deux degrés de culpabilité et deux degrés de châtiment : les peccadilles s'acquittent avec des coups de bâton sur le dos ou sur la plante des pieds, les fautes

plus grandes se rachélent par la niori^ et les Turcs, assez avancés à cet égard y emploient plusieurs moyens variés, tels que la noyade^ la strangulation, la décapitation, etc.

Le hasard m'a rendu témoin, à regret, d'une œuvre dé la justice. 11 s'agissait, heureusement, du moindre délit et de ses moindres peines. Le coupable, couché sur le pavé d'une place publique, les jambes en l'air et maintenues en cet état par des liens solides qui les attachaient à une barre horizontale, supportée elle-même par deux hommes, achevait de recevoir, avec des cris lamentables, la dernière dizaine de coups de baguette que deux cavàs lui appliquaient, alternaiivementetd'un mouvement mesuré, sur la plante des pieds. Après avoir été châtié de la sorte , le malheureux, redressé par ses bourreaux et repoussé rudement pour céder sa place à un autre, avait grand'peine à se tenir debout. Il n'est pas rareque, après un pareil traitement ou après des coups de bâton sur les reins, le patient souffre de larges ecchymoses, des déchirements profonds, des désorganisations de tissus et des abcès dans les ])arties contuses ; aussi, pour prévenir les fâcheux effets de ce châtiment brutal, les barbiers sont-ils souvent appelés sur le lieu du supplice, même avant qu'il commence, pour pratiquer ensuite des scarifications, et des saignées abondantes s'il est néces-^ saire.

On assure qu'en général les arrêts de la justice sont rendus avec un esprit d'équité qui fait d'autant

plus d'honneur à ceux qui les prononcent, que leur conduite n'est soumise à aucune censure, et que des considérations de bienveillance ou de haine, et l'avidité de l'argent, les exposent à fausser leurs jugements et à se laisser corrompre. La prompte expédition des affaires qui passent parleurs mains nest pas moins admirable ; ils ne connaissent pas cette justice douteuse, appelée préventive : sitôt pris, sitôt pendu est chez nous un simple dicton ; mais c'est ici l'esprit de la loi et des juges.

Gonstantinople est surveillée toutes les nuits par un certain nombre d'hommes, dont plusieurs doivent parcourir les rues du quartier qu'on leur assigne. Le but de cette surveillance est de préserver de l'incendie, sinon les biens^ au moins les personnes; de donner à temps Talarme, et de prévenir les pompiers et les autorités chargées de diriger les efiforts qu'on oppose au feu. Les incendies s'apercevant du haut des tours qui dominent toute l'étendue de la ville, les vigies qui y sont enfermées battent de la grosse caisse avec fracas, et appellent des secours , qu'ils envoient sur les points menacés par les flammes. A ce bruit, les gardes du feu qui parcourent la ville répètent le signal de l'alarme d'une voix lamentable, et frappent le pavé des rues avec le fer d'un bâton qu'ils ont toujours en main. Ce cri de détresse, au milieu de la nuit, et quelquefois au sein de la plus profonde obscurité, glace d'effroi l'étranger qui n'est pas familiarisé avec la désolation de ces scènes. Je me rappellerai toujours avec émotion le premier

speclacle que j'en ai eu* II me semble souffrir encoi^ l'impression pénible que j'éprouvai en passant, celte nuit-là, du repos du sommeil et de la douceur d'un songe au trouble d'un réveil subit excité par les coups de bâton redoublés dont un vieillard Ct retentir la solitude de ma rue, tandis que, d'une voix altérée et chevrotante, il jetait au vent qui soufflait ces mots lugubres : stamboldah icuigiien i;/zr (Stamboul est en feu).

Une autre fois, vers minuit, le feu s'était encore déclaré chez les Turcs, vers le sommet du faubourg deTop-Khané. Au bruit de cette nouvelle, je m'étais levé brusquement et je m'étais hâté de monter sur la terrasse de la maison, d'où on dominait le théâtre de V incendie. Il pétillait dans le voisinage de la maison quej'occupais, mais heureusement l'air était calme, et je ne craignais pas de le voir se propager beaucoup. Alors, ne pouvant me rendre utile, car les Turcs, soit par jalousie, soit par d'autres motifs, repoussent les chrétiens qui leur offrent des secours, je me mis à observer cette scène affligeante. Le quartier de ma demeure était tout en tumulte; les rues s'encombraient de curieux ou de gens effrayés qui couraient, une lanterne à la main, s'interrogeant les uns les autres, et de malfaiteurs glissant dans l'ombre, et se préparant à faire leurs profits dans le désordre général; je voyais, à travers les vitres des maisons voisines, tout illuminées et transparentes, hommes, femmes et enfants, maîtres et valet3 , surpris dans le danger, s'enfuir

derai-nus^ ou travailler lestement à emballer leurs effets les plus précieux et à dëmeubler leurs demeures aussi coroplélemenl que possible. Tandis que ces choses se passaient ^ sept ou huit maisons brûlaient en un seul Foyer, par une nuit extrêmement obscure; les flammes^ tantôt déroulées et élevées en faisceaux de traits ardents, et tantôt pelotonnées et tourbillonnant avec la fumée, répandaient au loin une lumière rouge sombre, qui changeait d'éclat et qui vacillait sans cesse. Les collines de Péra, ainsi éclairées et saillantes sur le fond noir du ciel, avaient un aspect nouveau et solennel. Un silence profond ensevelissait ce faubourg, qui ne répond jamais aux cris d'une douleur qui ne Tintéresse pas directement; mais on eût dit qu'une voix forte, mettant à profit, pour être plus imposante, la grandeur du moment actuel, dût sortir de Péra tout à coup et prophétiser sur des ruines les destinées encore en suspens de Tempire. Sur le lieu même de la scène, les incendiés, emportant des ballots de linge, des tapis et des meubles, se réfugiaient dans un café voisin : là, sérieux, mais calmes et résignés, on les voyait fumer à la clarté des flammes, où ils regardaient se consumer leur maison déserte, tandis que des pompiers, accourus, rivalisaient d'efforts contre le feu, mais d'efforts plus grands, plus généreux et plus soutenus qu'intelligents et efficaces. Les secours apportés contre l'incendie ne consistent pas seulement en aspersions avec des pompes : ces machines ne sont ni assez nombreuses, ni assez bien

servies, ni assex parsemées pour être souvent utiles; les premiers soins des Turcs, ceux qui conviennent le mieux à leur maladresse et à leur indiscipline, sont de saisir les maisons qui se consument par leurs flancs de bois et par leurs toitures, à l'aide de crochets emmanchés avec de longues perches, de les secouer ainsi à force de bras, de les ébranler, de les déraciner, de les affaisser, enfin, sur elles-mêmes, et de verser ensuite, à profusion, de l'eau sur les monceaux de leurs débris, sous lesquels l'ardeur du bûcher, déjà ralentie, achève de s'éteindre.

Il y a peu de temps qu'un vaste incendie a dévoré par milliers les maisons du faubourg chrétien de Saint-Dimitri, et quelques-unes de Péra, qui en est voisin. Si le vent eût soufflé avec un peu de force, Përa tout entier disparaissait une nouvelle foisî mais Vair était calme, et le prince de Joinville, alors h Gonstantinople, accourut à temps, à la tête de l'équipage de corvette qu'il commandait. Sa conduite et celle de nos soldats firent l'admiration des Turcs; on parlait avec le plus grand éloge de la discipline, de la précision des manœuvres et de l'activité de nos Français. Le prince, qui les dirigeait, apprit aux Turcs , en cette occasion, à pratiquer une règle, vulgaire chez nous, qui enseigne à retrancher un membre pour sauver le corps. Son énergie ne fut pas moindre que son zèle et que sa prudence; il fit abattre d'autorité plusieurs maisons, pour circon^scrire le feu, et il le fit, malgré les réclamations vives de quelques Turcs obstinés, qu'il fallut jeter

hors de chez eux avec violence ^ pour qu^ils ne devinssent pas victimes des mesures de salut public jugées indispensables. Et -comme^ ensuite , il fit offrir une assez forte somme d'argent pour défrayer les propriétaires des maisons démolies par son ordre, le sadrazam eut la délicatesse de la refuser et d'en faire supporter la charge au trésor de son maître. Depuis ce déplorable événement, les habitants de Saint-Dimitri revenaient, chaque jour, déblayer le sol de ses ruines, et gratter et fouiller les cendres misérables que l'incendie leur avait données. Plus tard, sur cet emplacement brûlé, s'élevèrent des tentes : c'était comme une répétition de la scène prédite de la résurrection, qui montrera le genre humain campé sur les ruines dont le globe doit se couviir à l'annonce du jugement dernier.

On assurait que les Turcs profiteraient enfin de ces funestes leçons du feu , qu'il serait ordonné de bâtir un mur en pierres de cinq en cinq maisons^ comme moyen d'isolement en cas d'incendie, et qu'à l'avenir on observerait de certains alignements de rues , ce qui , avec d'autres mesures projetées , offrirait un ensemble de précautions utiles et de garanties suffisantes.

Malgré les sentinelles de jour et de nuit préposées à la sûreté et à la tranquillité de Constant! nople , on voit, de temps en temps, apparaître des troupes nombreuses de mauvais sujets fort audacieux , qui jettent l'épouvante dans Péra. Il est vrai que, lorsqu'ils sont Européens ou réputés protégés par un

consulat de l'Europe , l'impuissance de l'autorité des vay vodes turcs sur leur personne , ou les conflits des diverses justices consulaires , d'où naissent des lenteurs préjudiciables au bon ordre, et TinsuFfisance des moyens de répression que possèdent ces justices , sont des circonstances assez encourageantes pour les malfaiteurs ; il est même étonnant que^ avec tout ce que Gonstantinople renferme d'hommes vicieux, la friponnerie de ces hommes ne s'exerce pas davantage , et avec une plus forte organisation. Pourtant une société secrète s'était^ formée pendant mon séjour ici, dont les bandits ne manquaient ni d'effronterie ni d'habileté. Dans la journée, ils fréquentaient les boutiques sousjprétexte d'acheter, et, si l'occasion se présentait favorable, ils volaient hardiment ; ou bien ils attiraient le marchand dans une arrière-boutique , et, le pistolet ajusté sur sa poitrine avec une apparence de résolution, ils le menaçaient et le contraignaient à une contribution de quelques milliers de piastres. D'autres fois c'était par lettres que ces scélérats avaient l'impudence d'enjoindre à telle personne de déposer, en un lieu désigné et dans un délai prescrit, une somme d'argent considérable , et les plus épouvantables menaces, en cas de refus, ou en cas de recherches sur les auteurs de pareilles lettres, accompagnaient ces invitations, adressées en général aux riches et surtout aux faibles, sur qui l'intimidation pouvait avoir empire. Mais , puisque la police des Turcs est circonspecte et craintive, au point de ne

pas oser intervenir, et que la gêne des capitulations^ qui ne permet pas au sultan d'être tout à fait maître chez lui, est un gage d'impunité déplorable , pourquoi les ambassadeurs ne concertent « ils aucune mesure pour le bien de la colonie mêlée à l'administration de laquelle ils sont préposés?

Il faut en convenir ; tandis que, au voisinage des Turcs, la f^ondité de notre imagination, la finesse de noire esprit, et notre science, et notre industrie^ et l'activité. de notre nature de feu brillent à la fois, et brillent surtout par le contraste de la pauvreté des musulmans , en tout cela, ces derniers, à leur tour, peuvent se glorifier de leurs mœurs publiques^ et nous faire rougir de notre irrévérence pour les lois les plus respectables d'ordre, de décence et de morale «

On ne voit pas les murs de leurs maisons couverts de dessins et de mots orduriers, qui blessent toute pudeur, et qui sont, chez nous, les premiers modèles où un enfant s'instruit à lire et à écrire; les rues , toutes fangeuses qu'elles sont , n'y sont point souillées comme les nôtres, et, loin de s'y arrêter comme nous , à la vue des autres hommes, loin de se rassembler surtout, pour accokn[dir ensemble les actes obligés et dégoûtants des excrétions , ils se cachent autant qu'ils le peuvent; ils d^uisent les sales infirmités dont le soin humilie notre espèce, et les mots grossiers qu'ils profèrent souvent ne sont pas accompagnés , du moins , de oe cynisme de la pensée , qui peut les rendre plus injurieux qu'une

simple expression qui témoigne de la colère. La polygamie, quia des inconvénients, sans doute, les attache cependant à la vie de la famille et aux vertus qui s*y cultivent. Mariés aussitôt que nubiles et privés de la vue des femmes qui ne sont pas tes leurs, Tamour n'a pas pour eux les aiguillons qui irritent nos sens, ni les tourments qui s'éveillent et s'augmentent à chacun de nos pas dans le monde , aux spectacles , aux bals , à la lecture des romans passionnés, à la vue des scènes voluptueuses; enfin ils ne connaissent pas les dangers des imaginations trop vives, qui exposent la société à souffrir des désordres où l'amour conduit* Aussi la prostitution , à Gonstantinople , n'a*t-*elle d'asile que chez les chrétiens ; c'est là que la débauche attire par les mille moyens de la séduction quelques femmes turques infidèles, à leurs grands périls, et qu'un petit nombre de musulmans, de ceux qui nous fréquentent le plus, viennent renier, en rougissant d'un reste de honte, la pureté de leur vie passée. Si parfois une jenne musulmane s'expose à une faiblesse , on ne voit pas que des préjugés de castes s'opposent à la réparation que l'homme qui Ta séduite peut lui ofirir, et, dans aucun cas, celle qui a recherché l'amourn'en abandonne le fruit. Au contraire, ce scandale ne se voit que trop dans nos grandes villes d'Europe : lorsque quelques-unes présentent de généreux asiles qui s'emplissent d'infortunés que leurs mères refusent de reconnaître, les autres retentissent du bruit des crimes qui délivrent ces femmes du témoignage

vivant de leur déshonneur. A Péra , il n'existe pas d'hospice pour les enfants trouvés j mais les femmes de plaisir se débarrassent de leurs nouveau-nés en les exposant à la porte des églises , où la pitié des prêtres les recueille. Toutefois , cette pitié a offert un si grand encouragement à la paresse et à la luxure, qu'une charge considérable et toujours croissante pèse sur les revenus des églises pour l'entretien des enfants abandonnés.

L'empereur Mahmoud a été prévenu maintes fois, par ses ministres, du danger délaisser en contact trop intime des hommesde mœurs et d'éducation aussi différentes que les Turcs et les Européens. A peine les janissaires épouvantables furent- ils détruits, et la rigueur ancienne des Turcs, à l'égard des chrétiens , fut-elle diminuée , que les Européens , non moins entreprenants en amour qu'en toutes autres affaires, voulurent s'infiltrer dans la population musulmane, et tentèrent de s'établir à côté d'elle, peu à peu, sur divers points de Stamboul et du Bosphore. Alors , des désordres inconnus en Turquie commencèrent à se montrer : la sainteté des harems ne fut plus respectée ; on abusa de la confiance des hommes dans la médecine, pour s'introduire dans la demeure de leurs femmes , et on profita de la crédulité stupide ou libertine des femmes , pour troubler la paix profonde des ménages. Les moyens ordinaires des amoureux : les regards et les gestes passionnés , ou qui feignaient de l'être , les poursuites assidues sur les routes des bains , des mosquées et des prome-

nades que frëquentaient les belles, l'affectation à rôder autour de leurs maisons , les demi-mots confidentiels, et, par-dessus tout, l'aide achetée des émissaires choisis parmi les gens de la maison, tous les manèges enfin que l'immoralité peut imaginer et mettre en oeuvre^ étaient réunis et employés. Quand le désordre était déjà porté bien loin , les Turcs rappelaient un décret qui défend aux Européens de s'établir, sans une permission spéciale , dans la ville de Stamboul et sur les rives de TAsie, et alors les querelles et les rixes dont la conduite des chrétiens était la cause s'apaisaient momentanément.

Aujourd'hui que les Turcs s'effacent sensiblement sur la scène des peuples, que leur nombre diminue , que leur autorité décline, que leur influence, même dans leur voisinage, devient douteuse, il est plus difficile que jamais de donner une idée générale exacte de Constantinople, étudiée dans ses habitants : on y voit des Turcs, des Grecs, des Arméniens et quelques Juifs; ce sont trois peuples au moins à décrire séparément, sur qui le génie Européen qui va les subjuguer semble planer déjà-

L'entassement des gens dans de fort petites chambres, toutes percées d'une multitude de fenêtres, est un caractère particulier de Péra, qu'on peut opposer à la séparation des familles turques dans des maisons exactement closes. Lorsque chez ces deraiers tout est secret et mystère, dans les baraques de bois dont le sol de Péra est planté, logis étroits et bran-

lanls, tout transparents et sonores^ il est impossible de dire un mol ou de faire un geste qui ne soit surpris par une oreille ou un œil qui guette entre les plis des rideaux d une fenêtre voisine. L'espionnage continuel qu'entretient une curiosité indiscrète est tel, qu'on n'est pas maître de s isoler un instant. Le moindre bruit extérieur retentit si bien à travers les minces cloisons en planches par lesquelles on est sé|>ai*é de la rue que, pendant les premières nuits de mon séjour à Péra, je croyais entendre parler, ou marcher dans ma chambre et frappa à ma porte, tout passant qui faisait quelque action de ce genre au dehors.

Les Turcs aiment le faste et la représentation. Mais, comme les rôles brillants ne peuvent appartenir qu'au plus petit nombre, tous les autres se réfugient dans la vie égoïste et sensuelle; ils récherchent en général le confortable, et ils l'introduisent dans leurs demeures, autant qu'ils savent le faire ou qu'ils le peuvent. Les Grecs, au contraire, aiment à se répandre; ils sont pompeux dans les vêtements ainsi que dans le langage ; ils aiment à porter sur eux tout le luxe qu'ils ont, et ils sacrifient volontiers l'aisance qu'ils pourraient se donner à la richesse d'un habit galonné.

Lorqu'un Turc en débauche veut jouir de la table, il mangeoutremesureetilboitdansle but de s'enivrer. Le Grec, plus délicat, se propose, en irritant ses sens, de rendre sa gaieté naturelle plus vive et d'exciter son imagination et sa verve loquace : s'il dépasse

les bornes de la sobriété^ c'est de fol entrainemeot^ et non pas de dessein prémédité. Le caractère national de TArménien est tranché moins nettement: il reflète quelquefois par les passions certaines qualités des Turcs.

On retrouve chez les Grecs un usage touchant; c'est celui du lien de la fraternité^ qui s'établit par un serment prononcé à réglise^ sous un voile. Cette cérémonie^ qui est fort ancienne, mais qui devient fous les jours plus rare, a pour but de consacrer l'attachement que deux hommes se sont voué : Tintervention de la religion semble rendre cet amour égal à celui que la nature développe dans le cœur de deux êtres qui ont reçu le même sang (1). D'ailleurs, les Grecs, par un reste d'habitude qui vient du peuple, autrefois le plus policé, ne font pas grande façon à se traiter de frère (ûteTgA^g) en s'appelant ou en causant ensemble; mais ce mot si amical déguise souvent des sentiments qui ne le sont pas, et quand on a été dupe une fois de ces douceurs de

(i ) A ia rigueur, v>e n'est pas la qualité semblable du saog qui développe Tâmour fraternel, mais bien plutôt Thabitude de vivre ensemble et d'échanger une infinité de services , fussent-ils des moins importants, comme d'être préservé de Tennui par la société assidue d'un semblable. Le sang est, en réalité, bien variable dans ses qualités in» times, comparées même entre frères; et, probablement, il ne peut pas plus influer sur les dispositions à s'entr'aimer que ne ferait une certaine ressemblance du visage ; mais on peut excuser des barbares, tels que les Scythes, de s'y être mépris, et d'avoir pratiqué l'usage de sceller les traités et les alliances, en suçant réciproquement leurs veines.

raots, on se garde d'y croire à l'avenir. Les Turcs aussi descendent à la flatterie^ et ils se servent, même entre barbons, d'expressions fort tendres, telles que kouzounif djanum (mon agneau, mon cœur) ; mais ordinairement ces mots, qui doivent paraître un peu trop enfantins, ne cachent aucun piège dangereux. Les Orientaux ont une vraie religion pour les vieux souvenirs, et leur respect pour les usages qui s'y rattachent est souvent poussé jusqu'au fanatisme. On doit croire que cela est ainsi de ces peuples à cause que la tradition orale, faiblement aidée par les manuscrits, est, chez eux, le moyen le plus puissant qu'ils connaissent pour établir des liens de correspondance entre tous les âges de Thumanité. Un de ces usages anciens et des plus bizarres s'obserye encore aujourd'hui chez les Grecs de Constantinople : le dernier jour du mois de mars , mon oreille fut frappée subitement d'un bruit de vaisselle, pleuvant de toutes les fenêtres de mon quartier et fracassée en mille éclats sur le pavé. Je m'informai aussitôt de l'origine et de la signification de cet acte fort singulier que je ne connaissais pas, et on m*apprit que la destruction dé toute cette poterie hors de service, que les ménagères accumulent chez elles pendant toute l'année, signifie une solution de saison, la séparation remarquable de l'hiver et du printemps, époque astronomique qui a été célébrée dans (ous les temps et par tous les peuples, en leur suggérant des usages particuliers ou des fictions poétiques, ou des cérémonies faisant partie de leur

cuUe. Gomme la plupart de ceux qui s'amusent à cv. jeu de vaisselle cassée ignorent sans doute que leur action païenne a un autre sens que celui qu'ils y mettent, en faisant du bruit^ je ne leur fis point le reproche d'une mauvaise supputation du temps; d'ailleurs les autres Grecs, avec qui ils se renvoient Tépithète de schismatiques, apportent, selon leur calendrier, encore plus de retard qu'eux-mêmes à précipiter aussi leurs bouteilles et leurs pots brisés par les fenêtres.

De même qu'on doit se former immédiatement une idée assez exacte de Tenfance de l'administration dans les pays turcs, en observant que les rues de leur ville principale sont privées de dénominations, et que les maisons qui forment les sentiers de cet immense labyrinthe n'y ont reçu ni numéros, ni autres signes équivalents qui puissent les distinguer entre elles, on doit aussi inférer de l'absence des noms de famille un jugement défavorable sur l'état politique des mêmes pays. Les noms des Turcs ne se transmettent pas, de père en fils, comme les nôtres; et, si cela était, ces noms, en trop petit nombre, ne suiBraient pas à distinguer le groupe particulier de la famille : la Turquie est pleine de Mehemeds , d'Osmans et de Mustaphas , tous étrangers les uns aux autres par leur origine. Les patriarches anciens, depuis Abraham jusqu'à Jésus, que les Turcs appellent tous indistinctement prophètes, ont le privilège de fournir aux musulmans le plus grand nombre de leurs noms : tels sont

ceux dlbrahim, de Joussouf, de Mousa^ que nous avons étraDgement altérés eu Abraham, Joseph el iMoïse. Souvent un sobriquet^ comnoie kutchui, kara , topai (petit, noir, boiteux), aide à distinguer les diverses personnes qui s'appellent du même nom; quelquefois une épithète glorieuse sert elle-même de nom propre, comme au sultan Bajazet P' celle d'Ildérim (la foudre).

Les Grecs font usage à la fois des noms patronymiques et des noms de famille qui conviennent si bien aux mœurs aristocratiques, dont leur vie de peuple, même en ses plus beaux jours, a été gâtée. Le trône des Constantins a encore des héritiers directs, et le phanar est encombré de familles priuciéres. J'ai souvent coudoyé toutes ces grandeurs déchues sans jamais m'en douter, car la pompe d'un nom qui soime plus ou moins haut est tout ce qui reste à la plupart.

Les noms propres et leur classement, considérés comme sujet en rapport, d'un côté, avec l'administra lion des sociétés, et, de l'autre, avec la science des langues, se prêtent à une foule de considérations qui sont aussi importantes que neuves ; je ne saurais m'y appesantir ici, mais je ne dois pas négliger cependant d en dire quelque chose.

Notre espèce se distingue entre toutes celles des animaux par ses facultés affectives plutôt encore que par la supériorité de son intelligence. L'amour des jeunes animaux pour leurs familles est com« mandé par le besoin qu'ils ont de leurs soins, et il ne

diire^ non plus que Tamour désintéressé de celles-ci, au delà du temps nécessaire à leur croissance. Parmi nous, l'amour de père et de mère ne prescrit jamais, et Tamour de fils est un devoir de reconnaissance, dont le sentiment survit à la séparation par la mort. Nous avons aussi, de plus que les animaux, le privilège d'étendre le cercle de nos affections, et heureux celui qui est doué le plus de cette Faculté! car aimer et être aimé d'une famille est la joie la plus douce et la plus durable que nous puissions ressentir.

De la multiplicité des relations de la famille résultent le besoin et la difficulté de dénommer les membres qui la composent, de manière à exprimer clairement en quels rapports de parenté ils sont unis. Celte difficulté, aucune langue ne l'a vaincue, mais chacune a adopté un petit nombre de mots (mal choisis d'ailleurs), pour exprimer au moins les relations les plus voisines, car tous les peuples, avant que les travers d'une mauvaise éducation les pervertissent, sentent bien que le simple nom personnel ne convient pas à la bouche d'un père parlant à son (ils, et ne suffit pas à l'expression affectueuse d'un fils qui s'adresse à ses parents. Il n'y a que le délire de l'orgueil qui étouffe de bonne heure l'expression naïve dont l'enfant est habiiué à se servir pour appeler son père, et qui lui commande de dire, avec un profond respect : Monsieur le duc; sur quoi le père répond gravement au marmot bégayant encore : Parlez, monsieur le ma^rquis.

Je prouverai plus tard, et je prouverai de manière à convaincre les personnes de bonne foi^ que toutes les nomenclatures dont nous faisons usage sont monstrueuses. Je montrerai, en faisant la critique de nos langues si diverses, si irrégulières^ ordonnées avec si peu de prévoyance pour leur avenir, et si misérables au présent, que les nomenclatures génériques, qui comprennent les êtres collectifs, et que la nomenclature des personnes, qui se rapporte au groupe particulier de la famille, sont également pauvres et vicieuses.

On a comparé, avec justesse, l'ensemble de la famille engendrée d'un homme, à YèSçi que produit, pour les yeux , une tête d'arbre dont les rameaux proviennent immédiatement les uns des autres et sortent originairement du même tronc. Le sang du premier homme d'une race semble se transmettre à ses descendants, comme le suc nourricier de Tarbre passe de la tige commune à l'extrémité de ses dernières branches. Cette comparaison représente aussi les rapports de familles, que conservent des peuples issus les uns des autres, et la génération successive et la multiplication des idées et une infinité de.faits, aussi différents dans leur nature, mais analogues daos leur manière d'être en rapport et de s'embrancher.

Il est évident que, si j'imite, dans une sorte de dessin, formé avec des combinaisons de chifires ou des permutations de lettres faciles à produire, les embranchements successifs de l'arbre généalogique, et quej'emploieensuite des mots ou des nombres choisis

convenablement parmi Coules ces combinaisons, en les rapprochant deux à deux^ en un seul terme, j'aurai ainsi l'expression, figurative et très-clairç, du rapport de filiation ou de parenté quelconque que j'aurai voulu préciser (1).

J'ai fait observer ailleurs que l'on aurait pu tirer de ces expressions trés^'simples des formules commodes, dont la noblesse antique aurait enrichi Técu de ses armes, en les inscrivant à côté du nom de ses plus illustres ancêtres.

Ceux qui comptent pour le premier de leurs mérites personnels la possession héréditaire des titres honorables de leurs aïeux semblent méconnaître la justesse de cette opinion reçue, que la gloire d'un grand nom accable un homme médiocre et abaisse au-dessous du vulgaire celui qui ne remplit pas les obligations difficiles qu'elle impose. Au lieu de cet empressement à dérouler des parchemins poudreux, qui trop souvent ne font qu'humilier la médiocrité qui les montre^ que j'aime mieux la réponse brève et fîère du roi de Perse, Nadir Kouli, aux députés de l'empereur de l'Inde, qui lui faisait demander sa généalogie! Vous apprendrez à votre maître, dit-il, que Nadir Konli est fils et petit-fils de son épée. Ce sujet me fait naître une dernière réflexion critique : les poètes, en prêtant aux choses inanimées de la nature toutes les passions du ccBur humain^ ont dit quelquefois d'un torrent qui précipite ses

(1) Voyez la note première à la fin du tome second.

eaux avec fracas et impétuosité, que sa course bondissante est le témoignage de Fardeur et de la fierté qu'il met k contribuer bientôt à Teffet majestueux d'un beau fleuve auquel il s'ajoute* Voilà la gloire dont on peut justement s'enorgueillir, c'est celle qu'on acquiert en personne; c'est la gloire d'un magistrat, d'un artiste, d'un homme industrieux, qui consacrent leurs veilles au bien général de la société; c'est aussi la gloire plus brillante du moindre soldat. Mais pour cette illustration, qui se cède de la main à la main , par une condition particulière entre un petit nombre de gens intéressés, et dont le gage est un morceau de parchemin ou de papier signé, contre^signé, enregistré, et plus ou moins curieux de dessins et d'enluminures, au lieu de l'arbre généalogique auquel on l'attache, ne serait* il pas plus exact de se représenter une gerbe de feu d'artifice, dont les étincelles meurent séparément dans l'ombre, en s'éloignant de leur source, qui ne peut les empêcher dç se refroidir et de s'éteindre?

Les noms personnels, tels qu'ils sont aujourd'hui institués en Europe, appellent une réforme. Des considérations d'ordre social , non moins que de justice, demandent la substitution de noms nouveaux, méthodiquement formés, à ceux dont l'usage sVst introduit. insensiblement depuis quelques siècles, et d après des formes trop peu régulières.

L'origine des dénominations adoptées est souvent facile à reconnaître ; la plupart dérivent du sobriquet d'un aïeul transmis à ses enfants, et, en général,

ce sobriquet est tiré des qualités corporelles ou morales du chef de la famille ou de sa profession. Quel assemblage que celui de pareils noms^ associés avec les prénoms d'un patron, que Von choisit selon les idées régnantes, dans un paradis^ dans une république, dans uneracederoisl mais ce n'est rien que cette . incohérence : l'absence de principes dans la formation des lioms personnels devait multiplier à l'excès certaines appellations, comme^ en France, celles de Fabre, Boulanger, Boucher, Leblanc, Lenoir, et autres que je pourrais citer. Enfin un défaut plus grave encore est l'invariabilité de ces noms, qui sont imposés d'une manière définitive à tous les membres d'un même groupe social composant la famille.

Aujourd'hui qu'un esprit philosophique revise et corrige les choses que nous avons faites par des essais successifs et d'instinct , mais qui ont laissé des traces d'hésitation et des irrégularités que nous devons nous efforcer de faire disparaître , après en avoir senti les inconvénients , n'avons-nous pas à souhaiter une réforme des noms personnels qui ont de pareils défauts ? J'ai montré comment il serait facile d'en former d'autres qui , à l'imitation de ce que les Chinois semblent avoir fait avant nous en ce genre, seraient des noms officiels, établissant les véritables rapports de la famille que l'autorité doit connaître et enregistrer pour le service des diverses administrations publiques. Je crois y avoir concilié l'avantage de conserver l'unité de la famille et celui d'une parfaite, régularité dans la formation du nom

variable des personnes. En mobilisant chaque nom, la règle que je donne pour en créer de nouveauxy ou pour remonter aux anciens, est une sorte de clef qui appartient en propre à chaque fanaille , et qui présente chaque descendant mâle, à son tour et en son temps, comme rejeton d'une famille nouvelle ; mais je ne veux pas, par anticipation, traiter cette matière, qui trouvera mieux sa place ailleurs.

Les considérations qui précèdent me conduisent naturellement à produire quelques réflexions analogues sur l'histoire.

Il n'y a pas de science qui tende plus rapidement à devenir infinie, et hors de proportion avec nos moyens de l'acquérir toute , que la science de l'histoire. Chaque jour, chaque heure, chaque minute amène la consommation d'un fait qu'elle enregistre, et ce fait demande à la mémoire un nouvel tffbrt. Pour que cette science eût une limite plus courte que celle où doit s'arrêter la vie du genre humain , il faudrait que le temps et le mouvement qui la règlent fussent limités aussi ; or l'activité et la durée éternelles sont des attributs de la matière f le repos absolu ne serait pas seulement la destruction de la forme corporelle de notre espèce : ce serait l'anéantissement même de toute substance.

J'ose à peine regarder vers ces profondeurs où l'imagination s'abime , et d'où elle ne rapporte que de l'effroi à notre esprit; mais, sans l'obliger à y plonger davantage, admettons les faits irrécusables: rhistoire grandit , et les facultés de notre intelli-

gence ont des lois de développement moins rapidcf;; sans doute même ce développement a des bornes. Cependant ta nature nous a fait un besoin pressant de la curiosité et elle nous pousse irrésistiblement au-devant des obstacles qu'elle multiplie sur notre route* Jusqu'à ce jour> nous avons heureusement pu vaincre toutes lés difficultés et multiplier et agrandir nos sciences , en simplifiant leurs principes et en améliorant nos méthodes. Tirons parti de cette observation, et poursuivons nos succès , en mettant sciemment en pratique les mêmes moyens que nous avons plus souvent employés comme d'instinct et de vive nécessité Je reviens actuellement à l'objet essentiel qui a fait naître ces remarques.

Qu'il me soit permis de me servir d'une comparaison qui peint fidèlement Vidée de la réforme que j'ai sentie. L'aéronaute^ avant de s'abandonner à l'efTort qui soulève sa nacelle^ embarque avec lui quelque-vile matière^ telle que du sable; il en prend autant qu'il suppose que la puissance qui va le promener dans les. routes aventureuses de l'air pourra suffire à l'effort qu'il lui demande. Cependant , en un certain point de sa course hardie, la nacelle flottante nage dans une couche horizontale et refuse démonter : la puissance victorieuse qui l'avait arrachée à la force attractive de la terre est égalée et vaincue par elle, à son tour. Mais alors le voyageur, qui a l'audace et l'intelligence de ces périlleuses entreprises, commence à alléger sa nacelle d'osier; il jette au vent le sable inutile qui pèse à ses côtés, et

Peciies et notra critique*, t. 1. 16

plus il en jette, mieux il triomphe de la résistance qui l'avait arrêté.

Les noms, grands et petits, bons et méchants, que l'histoire recueille depuis longtemps avec une exactitude aussi scrupuleuse que possible , sont, il faut le dire , des grains de sable qu'on doit jeter aux vents, à poignées. Cette proscription paraîtra dure aux personnes qui n'ont pas encore porté leurs réflexions sur ces matières , mais j'espère les convaincre et les ranger à mon avis , par les raisonnements qui vont suivre ; et , pour choisir le cas le moins favorable à mon opinion, en apparence, je ne veux considérer que le côté moral des instructions de l'histoire.

Il est vrai que l'habitude d'arrêter son esprit sur <les actions généreuses, belles, louables^ soit en cherchant des exemples qui parlent a.ux yeux, soit en lisant les récits qu'en ofire l'histoire, porte insensiblement l'âme à aimer ce qui est bien et à l'imiter ; mais on avouera que ces fruits tie supposent aucunement l'existence d'un nom plutôt que d'un autre, ni même l'existence d'un nom propre quelconque.

A qui proRtera donc cette vaine gloire d'i^n nom inscrit sur les tablettes historiques? En supposant que les injures du temps n'en effacent pas quelques traits qui les rendent Méconnaissables , cela peutil être à la poussière insensible et dispersée des morts? non : à ceux qui vivent encore, en admettant qu'on leur rende justice assez prompte pour qu'ils aient le temps de jouir de la Renommée qu'ils

méritent; à la sœiétë tout entière da» homm^ quî cherche à exciter à la vertu par la promesse de cette publique rëcoflopeuBe? -^ Examioons.

Si ia oélébrîtë d'un nom est le prix det rertus de celui qui l'a poité, pourquoi recueiUona-iioiu aueai le narn des plus grands eriaiiads? La diflEërenoc entte quelques louanges dont on accompag^ ie premier, et les ëpithètes flétrissantes qu'on ajoute atu second, niécablit pas une différence assez çraode. La célë'»farité a ^ elle^méane un puissant attrait^ et les néchants y asj^r eot par les moyens ke plus odieux et par les voies les plus lâches, avec aula«t d'aideur dans leur dépravation que les homines irertuwx «sent d'efforts et de coasitanoe pour y parvenir bo^ Uemeiit. Le scélérat qui a incendié la biMâathéque d'Alexandrie n'avait d'autre but, dît-on, x\ne de ae ineodre célèbre. Faut-il qu'on tvt>ie sur pne page de This^oire de France le nom généreux d^Eiœtaohe de 5aint*-Herre, et^ an revers, le nom, ^ue je refuse d'éerwe, de l'assassin de Henri IV ! Hos Imikates réi^iedutiotts <nt eu d'âoquents défenseurs et é^ martyrs ^gierieux, mais lies «rimes qui les souillent dévoilent aus^ des cours làcbes et sc^érats^ Cepen*- 4laiit i^'hiatçtce a reçu le péle-çaélede tous les nams de oe$ «gmandes époques, comme «m ^out toujours aa^fient admet, aans départ, l'w^t les '^joux que les ioimottdices rouleot «t entrament aviec elles.

£n iisamt ies écrifrâia anciens, ^n apprend ^oeiquefœs des ^oms ^''auteups dbeeurs qtfiont^blié <les traités 4ônt le titre méfi»e ne nous est pas

parvenu; et dés lors, que nous importe leur nom?

Les noms propres, malgré tous les soins employés pour les préserver de l'action du temps, s'altèrent enfin jusqu'à devenir méconnaissables; souvent aussi les peuples, en les empruntant les uns des autres, les traduisent ou les changent selon les convenances de leur langue.

Lorsqu'il en est ainsi, ne vaut-^il pas mteux, au lieu de ces noms altérés, dont la conservation ultérieure est bien évidemment sans profit pour celui qu'on prétend désigner, faire usage de noms^ nouveaux systématiques? Dans les petites villes, chaque maison prend le nom de son possesseur ; dans les grandes villes^ on numérote les maisons : chacun en reconnaît-il moins sa propriété et en jouit-il moins pour cela?

On sait que dans toutes les langues la prononciation et lorthographe des mots usuels s'altèrent peu à peu ; il ne faut donc pas s'étonner qu'il en soit ainsi des noms propres, difficiles à retenir. Je citerai un fait qui me parait, entre autres, justifier pleinement mes vues, relatives à la réforme des noms propres en histoire. Je veux parler du peu d'accord quepré- ^enteùt les séries des rois de la Perse, rapportées te unes par les écrivains nationaux et les autres parles historiens grecs. En èfTet, Tidentité des noms est tout à fait impossible à constater directement, par quelque analogie de prononciation ou de transcription ; et^ pour établir leur concordance, on est oblige de renverser le rôle naturel des choses, en s'ap-

puyant sur des ressemblances dans la maniér&donl les règnes sofii racontés. L'emploi d*un nom systématique, lié à la chronologie^ nous éviteraitaujour-? d'hui bien des inœrtitudes en histoire ancienne.

Voici maintenant ma dernière objection, propre à faire valoir l'idée des nouveaux noms historiques. La nature nous donne en' commun la jouissance de la surface de la terre, et cette communauté de possession devient chaque jour plus réelle par Textension de l'esprit libéral, par le progrés des eniceprises du commerce, et par le mélange toujours plus considérable de toutes les nations entre elles; ainsi donc le besoin d'une langue universelle se fait seatir de plus, en plus, et ce bçsoin a passé dans Vhlstoire , qui est 9ussi la propriété commune des hommes, et qui ne peu! être racontée qu'avec des mots qui leur conviennent également bien. Or on ne peut donner la préférence à la langue d'un pays, sans que d'autres royaumes civilisés s'en émeuvent tout froissés d'amour-propre; on ne peut pas espérer non plus de concilier les mots, d'un génie différent, qu'un jour 1 histoire devrait em-r prunter à plusieurs centaines de langues ou de dialectes différents : donc il n'y a plus qu'un dernier parti à prendre, et c'est d'écarter à la fois tous ces noms également arbitraires, pour leur en substituer de nouveaux, appropriés aux besoins de l'histoire elle-même. L'idée de Dieu s'exprime en français par ce mot et par une demi-douzaine d'attributs, dont nous avons fait des soi tes de synonymes ; les mi^-r

ëulfiians en articulent 99, en priant avec le ohafie*' lety et on en reeUeîHerait des milliers efi parcourant tout le gldw; or^ à la rigueur^ on seul suffirait^ mai» il le faudrait oniTersel et iuTariable.

J'ai lu que les Chinois, qui ont si heureusement c^satrë l'ainoor naturel de la famille, et qui Vont exatté à la hauteur du Sentiment rellgieui^, ont dans leurs maisons une tsblette où les noms d^ leurs aïeux se lisent dans un certain ordre. Us témoignent leur respect pMr ces ntoil par divm*ssigiies« Quand le chef d'une famille tient à mourir, son nom est ajouté sur la tablette, k la plao^ du nom le plus anciennement inscrit. Cette pratique est conforme à la nature, et nous devrions l'adopter pour les célébrités li^e tout geâre, en ne donnant de place aux noms, prt^pres que dans les feuilles quotidiennes, ou dans celles qui ne Vivent guère qu^une vie d'homme.

Si, malgré toutes les considérations qui prouvent ie défaut des noms propres que recueille l'histmre, ses pages recof»ées continuaient à se charger de pareils noms, je voudrais, au moins, qu'au lieu de jeter au hasard ses crochets dans la boue, comme feît le dhifibnnier, et au lieu de remuer l'ordure, l'histoire s'épurât des noms infâmes qu'elle a souf*;* fer(s. trop longtemps, et que^ pour les autres noms, elle Se servit d^une sorte de crible^ dont elle rétrécit de plus en plus la maille*

Les prêtres de toutes les religions ont toujours eu ie monopole des superstitions qui s'y rattachent, mais chez les Tuih:s, un peu inoins qu'ailleurs peut-être.

Cela iieut à ce que l'exercice du saint ministère sert moins que la pureté de leur vie à les faire distinguer ici par le peuple^ et que prier .Dieu, qui est une obligation pour tout le monde, n'est pas 9d>80lument un métier chez les Turcs, quoique les fonctions de certains prêtres les absorbent tellement qu'ils ne puissent faire que cela. Les prêtres de Tislamisme, semblables en tout aux autres hommes, et se distinguant d'eux seulement par quelques belles quaKtés et par une certaine science qui compose la théologie musulmane, sont souvent remplacés dans leurs offices par le premier venu, ce que permet, au reste, la simplicité du culte des Turcs, qui vient du cœur, et qui craint toute idolâtrie au point de repousser Tornement intérieur des iemples, et même de condamner Fart qui tracerait une peinture ou une simple esquisse de Thomme* La circoncision, ordonnée par Tusage, peut, par exemple, être pratiquée par qui que ce soit : l'enfant qui doit la soujfTrir est porté à la mosquée avec un certain éclat joyeux, qui dépend de la fortune 'des personnes intéressées, et suivi d'un cortège de jeunes garçons, avec des bruits de tambours, des chants et de la musique; mais cette cérémonie, à laquelle l'iman préside en général , peut aussi, comme je l'ai vu, se transformer prosaïquement en une opération de chirurgie fort commune et lestement faite, mais non pas sans inconvénients. Quant à la superstition, si les imans ont des rivaux dans les derviches et dans une foule d'autres gens, qui passeat pour posséder des secrets de magie,

grâce à la crédulité et à Vignorance générale, la part qui iéûr reste est encore assez large. 11 n'est pas rare de les rencontrer duns un angle des places les plus fréquentées^ ou sur le bord de ce» torrents de personnes qui s'écoulent des bazars^ donnant en plein air une séanoe de mesmérisme ou d'exorcisme aux passants qui les en prient. Ces petits groupes isolés, sur qui le public, occupé de ses propres affaires, jette à peine les yeux, n'est pas moins occupé de luimême et de lui seul. Le patient, crédule et recueilli, écoute les prières dites à son intention par l'iman qui tieiit sa main étendue sur la région qu'on lui désigne, et qui touche le mal autant que la délicatesse de la partie peut le permettre. La conjuration terminée, le malade paye les soins qu'il vient de recevoir de quelques monnaies légères appelées paras.

Les malheureux qui souffrent et qui demandent du soulagement, et ceux qui tiennent, sans savoir pourquoi, à uge vie menacée de finir, acceptent également les secours qui leur sont offerts, de quelque part que la vie et la santé leur soient promises.. On a opéré en sens contraire , dans ces circonstances favorables, bien des conversions, de sincérité plus ou moins douteuse^ qu'on doit regarder, dans tous les cas, comme un de ces tributs nombreux que nous payons à la faiblesse de notre raison. Les musulmans et les chrétiens de Constantinople, rivaux de superstition, font, dit-on, de secrets échanges d'amulettes et de magiciens.

Les Français de la colonie européenne de Cens-

tantinople composent évidemiûent une minorité; on y compte des employés de l'empereur^ des artisans (ce sont les moins nombreux) et des négociants. Le commerce de Marseille possède un hôpital à Galaia; il y entretient un médecin et des infirmiers chargés de donner des soins aux marins et aux nationaux indigents et fenalades. Quant aux indigents valides, ils obtiennent sans peine d'être admis, aux frais de rÉtaty sur le pont d'un bâtiment qui les ramène en France. On embarque de force les hommes d'une inconduite avérée , et ceux dont le caractère peut donner des embarras à l'administration : on se rappelle la façon assez leste dont furent traités les saintsimoniens, lorsque, réduits à fuir chez nous le ridicule qui les poursuivait, ils arrivèrent à Constantinople avec un zèle de prosélytisme . toujours malheureux. Or, tandis que l'ambassadeur^ dans son omnipotence, épnre la colonie française à son gré, d'autre part nos ministres des affaires étrangères se réservent le droit de délivrer les passe-ports pour l'Orient, et ils ne les accordent qu'à ceux qui justi- Cent assez de fortune pour offrir certaines garanties. Il est à démontrer que cette réserve n'est pas une atteinte au principe de la liberté individuelle, qui permet à tout Français inoffensif d'aller où bon lui semble, et de porter avec lui ses moyens d'existence, quels qu'ils soient.

Notre commercé occupe à Gonstantinople une place des plus honorables; mais, à de très-rares exceptions prés, nos marchands, tout enliers ù leur

négoce y n'ouvrent Toreille ()u'à des discours d affaires qui leur promettent un gain. Dans ce pays où les contrastes abondent , je ne m'étonnai cependaut pas trop de Tinsociabilité de gens provenus du peuple le plus sociable du monde; mais ce qui était plus étourdissant^ c'était de remarquer chez quelques-uns un certs^in air burlesque de grandeur et d'importance, et de voir surgir, d'un magasin çncambré de savons, de clous et de caviar, une aristocratie parfumée à l'odeur de caque, qui affecte de jouer les rôles nobles.

A côté de ces ridicules amusants, il est des torts à signaler, mais le sujet est moins bouffon. On sait que la France entretient à Gonstantinople un consul, chargé de veiller sur les intérêts de notre commerce, et un ambassadeur à qui elle confie la protection de nos nationaux en Orient, autant que le soin de nos relations politiques avec la Turquie. Or, pour juger de l'effet de cette représentation nationale^ il suffit de savoir que l'ambassadeur français réside à deux lieues de Gonstantinople toute l'année. N'est-c^que pour déployer un drapeau sur les bords du Bosphore, que UQUS envoyons des agents diplomatiques chez les Turcs? Cette vanitéserait payée un peu trop cher. Ëh pourtant! quels résultats s^vantageux avoqs-nous obtenus, pour notre politique, de l'entretien d'une ambassade auprès du sultan? AVons«>nou$ propagé notre commerce vers l'intérieur du pays; nous sommes-nous préparé un avenir, en établissant notre influence sur l'Orient par le plus simple et le

plus puisaani dfs moyenSi par là dispersion de nos idées? Quel changement s'est opéré dans les mœurs des Orrenlau%, qu'on puisse dire utile et sérieux, et qui n ait dépendu d^un concours fortuit d'éyénements favorables phis que de notre prévoyanee et de nos efforts?

En acceptant les devoirs politiques du diplomate, un anlbassadeur contracte des obligations sacrées comme protecteur de ses concitoyens. A ce dernier égard, je me rappelle avec chagrin le peu d'intérêt que j'ai inspiré au mandataire dé la France, quand j'ai eu besoin de sa protection ; j'en ai éprouvé un déni de justice, qui a influé sur ma vie pr les con^ séquences les plus graves, et j'en garde un souvenir pénible.

A l'époque de mon premier voyage en Asie, les Tur^s faisant la guerre sur les bords de TEuphrate et du Tigre , je profilai de cette circonstance pour me faire attacher comme înédecin en chef à une brigade de cavalerie de la garde impériale. Je me flattais de parcourir alors en toute sûreté des pays qui n'étaient pas explorables autrement, sans les^ plus grands périls ; mais je m'aperçus bientôt que cet expédient ne répondait pas à mon désir de voya*. ger. La troupe d'élite du sultan, ménagée par le grand vizir, s'arrêtait à chaque pas ou rétrogradait, et, cherchant <ies pâturages pour les chevaux plutôt que des ennemis à combattre, • suivait de loin les mouvements des Spahis et des Bachibo^ouks engages avec les Kurdes.

J'avais rencoulré 1 armée à Sivas, et j'avais eu le bonheur de m'y rendre utile presque aussilôl par des conseils qui avaient reçu la plus éclatante approbation. L'opinion des ofTiciers supérieurs à mon égard était devenue peu à peu de Testime^ puis de rattachement^ puis une sorte d'amitié; mais enGn ces sentiments se convertirent en une tyrannie insupportable.

J'avais organisé un hôpital, et j'y avais établi une surveillance assidue des malades, et un ordre et une discipline dont il n'y avait pas l'égal^ même dansiez rangs de l'armée. Grâce à cette organisation et à beaucoup de soins, j'étais parvenu à produire quelque peu de bien, et on croyait ne pas pouvoir m'en féliciter assez.

Cependant, pour prix de ces services, on refusa ma démission, et on m'empêcha de paf tir, quoique je ne fusse lié par des engagements d'aucune sorte, ni par écrit, ni sur parole.

Aussitôt j'adressai une plainte de cette violence à l'ambassadeur. Hélas! ma lettre, toute pressante qu'elle était, n'eut aucun résultat. Enfin, au bout de quatre mois de véritable captivité, résolu de ravoir ma liberté à tout prix, je l'arrachai par une déclaration énergique que j'allai porter au pacha. Mais l'effort hardi de cette explication dangereuse fit déclarer subitement un mal cruel qui me conduisit aux portes du tombeau. Toutefois je guéris.

Le hiiiliéme jour d'iiDc convalescence succédant

à un éiat de fièvre typhoïde qui m'avait fait aliter pendant vingt-cinq jours, faible et souffrant encore, je partis, malgré les amas de neige qui couvraient toute la campagne depuis six semaines, et malgré la rigueur excessive du froid. (Le thermomètre descendait journellement à 10° centigrades au«dessouB de zéro.)

Voilà une part des obligations que j ai contractées envers monsieur l'ambassadeur. Au fond du cœur, je lui ai pardonné depuis longtemps une indifférence qui m'a été funeste par les suites qu'elle devait avoir, mais je n'ai pas pu l'oublier.

L'obstacle, d'ailleurs déplorable, que les différences de nos langues mal faites apportent à la communication de nos idées par la parole et par le discours écrit rend assez doux et facile le rôle d'ambassadeur à Constantinople. On s'emménage dans un palais, on régarde couler Teau du Bosphore, on lorgne les bateaux qui passent, la côte d'Asie ou les nuages, et, quant au reste, on se confie à des drogmans, qui traduisent quelques notes diplomatiques , remises par eux-mêmes , expliquées, développées, débrouillées et embrouillées par eux encore, selon qu'ils l'entendent; en sorte qu'un traducteur, dont la plus grande science est souvent ds^ns la mémoire ou dans les dictionnaires qu'il fouillelte, se voit transformé tout à coup en quelque chose sans nom, mais en une chose assez importante pour qu'il décide arbitrairement et souverainement de beaucoup dMntéréts privés, et pour

qu'il participe, par sa volonté, à U tournure des affiiires publiques. Lorsque je me rappelle avec quds efforts et au prix de quelles études profondes et suivies on avance dans la plupart des carrières, je m'étonne toujours de la facilité avec laquelle les hcmimes d'État s'improvisent.

Je reporte maintenant les yeux sur les Turcs, que je suis venu diercber et voir préférablement aux étrangers arrêtés chez eux. J'ai déjà considère les masses du peuple, qui composent bien la partie la plus intéressante de mes sujets d'cd^servation; mais il reste à satisfaire la curiosité des ledeUrs, en coDsidérani à leur tour les sommités sociales*

Mahmoud U , l'empereur ottoman qui vient de mourir^ devait le jour à une Française. Si.naîs«sanee^ scm élévation à l'empire, son aiSamissemeat sur le tnone «t sa mort enfin, ont été marqués par des ëvéuemeuts fanfistes. La vie de ce prince ^ qai pouvait influer si puissamonent sur les destioëes de la Turquie, >c(»amieiice fiar djas détails romcnes* ques , qui jettent <fe jsuîte de l'iulérét sur sa personne, et pmètiUs se dérouk jusqu'à la fin avec des lîjûsodes saaigkntft^ ^piî en font une tragédie birtorique des ^m louchantes. Elle tcontie^ les actes d'un drame joué par tout un peuple, et on y voit des iassaasinats atteindre les vietimes par «iUiers.

Qu'un autre , mieux informé que moi .«t plus eurîeux^de ces tristes détails, ajointe à l'bistaire >de la barbarie cette page nouvelle d'un régne iKHit troublé de^sédâftions, de veug^eances et de 'crkoes; je

nreii tiendrai à produire quelques renseignements sur l'origine de Mahmoud.

Sa mére^ fille d'un négociant de Lyon, avait été faite prisonnière à l'âge de 1 2 ou 1 3 ans i par des pirates tunisiens : être prisonnière des musulmans , en ces temps-là > c'était être leur esclare. La pau^ vre enfant 9 conduite à Tunis pour être vendue ^ échut au gouverneur dû la régence. Le bey de Tu*nis , de même que tous les chefs tributaires et les grands pachas de Tempire turc ^ est dans Tusage d'envoyer à son suzerain un certain présent , et ordinairement une trés-jolie fiUe^ le vendredi du Ramazan. Au prochain jour de cette fête j il envoya au sultan de Gonstantinople sa belle captive française ; l'empereur l'agréa , et btentèt il eut d'elle un fils , ce Mahmoud il, qui devait régner a son tour^ après de grandes convulsions politiques en Turquie et dans le monde entier.

Je tte&s ces détails d'une personne qui me parait digne de beaucoup de foi^- et qui les a entendu raconter par un prêtre respectable ; arménien catholique ^ à qui la sultane mère elle-même les avait communiqués; et il ajoutait que Timpérairice le faisait appeler quelquefc^s^ qu'il en recevait des présents dont il faisait^ par son ordre ^ des dislributions aux pauvres; qu'en secret (1) elle se confessait,

(i)Ce qiie nous savons de la sarveiHance rigoureuse «t assidue exercée dans l'iatérieur des harems impériaux ftfid oe détail bien extraordinaire^ sinon incroyable. Cependant te 4«ctèur se rappellera que, plus d^une fois, les sultans et les califes «ot M% patiager lie^r

communiait ^ et observait enfin toutes les pratiques de la religion chrétienne. Il l'avait vue porter au cou , jusqu'à la mort^ le signe de sa foi; c'était une petite croix d'or, qui était en même temps un souvenir de sa patrie et de sa famille , et le seul qui lui fut resté. Le digne prêtre qui l'exhortait , coinme ministre de la religion , mais qui n'était jamais appelé au palais que pour l'assister comme médecin ; recueillit ses dernières volontés confidentielles. Elle lui prescrivit de faire rechercher les membres de sa famille qui auraient survécu , et de leur distribuer sa fortune, représentée par des bijoux qui lui appartenaient en propre; à défaut d'un reste de parents, elle lui avait enjoint de répartir la valeur de ces objets entre les églises catholiques. Elle termina ses recommandations en disant qu'elle voulait être enterrée en quelque lieu à l'écart et paisible , et défendit qu'aucun monument magnifique surmontai son tombeau. Jusqu'à ce jour, en effet, sa sépulture, obscurément creusée dans le voisinage d'une ruine du vieux Stamboul et presque ignorée , ne recevait aucun hommage ; mais le mausolée qu'on élève à son fils va l'abriter aussi. L'éclat du trône augmente celui des vertus domestiques , ou plutôt ces vertus sur le trône étonnent davantage , parce qu'elles r

couche à des femmes chrétiennes, sans les contraindre à rabjuralioD ; tel est Orchan, dont Tbéodora , fille de Cantacuzèoe , devint solennellement répouse, sou» la condition qu'elle conserverait la libre pratique du culte chrétien, ce qui fut accordé et observé avec bonne foi par l'émir musulman.

sont plus rares ; Mahmoud avail la rëputalion d'aimer tendrement sa mère , et il a voulu êlre enlierré auprès, d'elle.

La mort.de ce sultan a été l'occasion d'une injustice qui donne la mesure de l'ingratitude dont les Turcs fréquentant la cour peuvent se rendre coupables par calcul de flatterie et par affectation de tèle. Mahmoud avait attaché à sa personne et à sa maison plusieurs médecins ; mais il ne se souciait pas de les consulter pour son compte. Cependant la maladie dont il finit par mourir, ayant acquis un certain degré de gravité, il consentit à les réunir en un conseil^ et il leur adjoignit même quelques-uns de leurs confrères de Constantinople , choisis parmi les plus expérimentés. Les opinions, en fait de diagnostic et de traitement , n'en furent que plus nombreuses ; mais les soins n'en furent pas plus efficaces : le sultan mourut. Aussitôt, sans avoir égard à la difficulté de leur tâche, ni à l'habileté possible de leurs efforts, les médecins furent unanimement inculpés d'igno* rance par les courtisans ; tous perdirent leur emploi au palais } ils en furent repoussés à l'instant avec affront^ et plusieurs furent même privé$ de la médaille enrichie de brillants qu'en des temps de faveur ils avaient reçue de la munificence impériale. Dans le nombre des personnes exposées à ces humi liations injustes se trouvaient des médecins autrichiens, qu'on avait appelés de Vienne, peu auparavant , avec un certain éclat qui ne présageait guère un pareil outrage.

Pansées et notes critique», t. 1. 17

L'empereur Mahmoud , sur qui le public européen a ëlé si mal informé^ ne lardera pas à être jugé irrévocablement d'après les actes mieux ctm^ nus de son règne. On doit lui reprocher de n'avoir pas eu dans ses pensées de réforme , sans doute parce qu'il les rapportait toutes à lui-même , ni les vues suffisamment élevées qui caractérisent une phase révolutionnaire dans l'histoire d'un peuple ^ ni l'esprit de suite, qui assure le succès d'une ré* volution morale, et qui empêche qu'elle ne dégAière en un bouleversement anarchique. On doit lui r^ procher surtout de s'être trop confié, pour le soin des dikires les plus importantes, à des favoris qu'il ne savait pas même choisir, et qui étaient moins capables dans leurs charges qu'adroits à flatter les passions de leur maître. Si Mahmoud déploya un jour une assez grande énergie , il n'a donné des preuves de cette qualité qu'en ce jour-là ; oa a même douté si ses résolutions ne furent pas d'abord chancelantes, et on se demande enfin si sa con^^ duite, pendant le massacre des janissaires, n'était pas impérieusement commandée par Içs circon"stances , qui étaient menaçantes pour sa tête. En d'autres temps, et depuis cette mémorable journée surlwt , le sultan, livré aux plaisirs ou aux dégoûts de la satiété qu'il trouvait sur le trône, n'a jamais tenu Tépée du commandement militaire ni saisi d'une n^ain ferme les rênes de l'administration. On on ppr^çra plus tard ce jugement , qu'il fut un fistgiaire sans génie et un maladroit imitateur des

Étals de TEurope ; il a aspiré en vain au titre de rérormateurj parce qu'il ne voulait ni ne savait remplir un aussi grand rôle au monde.

Maïs ee prince vivait encore Icnraque, pour la première fois 9 j'ai vu Constanlinople ; et » conme je iranaeris ici les notes de mon journal , je ferai souvent des retours à son r^ne^ en parlant de TadminiatratioR de cette ville et de Tëiat de la Turquie.

Pepuis loo|;tc9nps Mahmoud avait renoncé à habiter le sérail occupé par ses ancêtres ; mais la crainte que lui inspiraient les Factieux janissaires, dont il s'éloignait le plus possible ^ le retenait encore dans ks jardins de sea nouveaux palais. Il sortait à regret pour se rendre à la mosquée , et pourtant Tosage consacré par ses prédécesseurs lui faïaaii un devoir impérieux d'assister à la prière sole«ineUe du vendredi. S*il cherchait une fois à se «^uatraire à cette obligation^ le chef de la milice des janiasairea venait^ ditf^-on^ frapper audadeoseraent à la porte du aérail , et s'enquérir des causes de cette HiégUgence, dont il se faisait juge. Dejniiaque le sultan avait triomphé decette opposition dangereuse ^ il se montrait volontiers au public i il sortait même souvent; mais, dans la crainte des cofiitplols que le ressentiment «b sea ennemis échappés au massacre essayait de loin en lom, il ne faisait connaître d'avance ni la mosquée où il se rendait pour prier, ni le lieu qui devait être le but de sa promenade. Sans doute le sultan avait ressaisi ^ par la sanglante exécution lîssaires, et sa liberté et sa sûreté personnelles :

mais la Turquie y avait prrdu son sang le plus généreux, et elle Tavait perdu , presque jusqu'à la dernière goutte.

Au lieu de reconstituer l'empire par une meilleure administration de la justice et des finances , et par une plus forte organisation de l'armée , le sultan semblait avoir pris à tâche d'éloigner de lui tout son peuple : les efforts inhabiles qu'il faisait, non pas d'après quelque plan discuté d'avance avec luimême , mais selon les caprices inattendus de sa volonté, pour introduire dans la Turquie les idées, quelquefois futiles, d'une civilisation étrangère à l'Orient, ces efforts lui avaient fait perdre le dévouement aveugle d'une partie de ses sujets.

On doit remarquer que la soumission des Turcs à leurs sultans a toujours été fortifiée par l'opinion que ces chefs des croyants ont une autorité surhumaine , comme procédant du prophète par des • successions légitimes à l'empire, de Mahomet aux califes, et.de ceux-ci à la race d'Othman. Or les tentatives inconsidérées de Mahmoud, pour importer les frivolités de l'Europe dans ses États, lai avaient fait perdre la considération dont ses prédécesseurs avaient joui ; on le surnommait dfoour^ et quelques-tuns attachaient à cette épithète le soupçon que le sultan trahissait son peuple » le prophète et Dieu même.

L'habitude des despotes est de régner par la crainte; et, comme la crainte superstitieuse des peuples augmente avec le mystère des choses qui leur

font peur/ les sùhan$ redoutes avaient la coutunM de ne se montrer à leurs sujets que dans les occasions importantes, entourés de beaucoup de pompe et employant tous les moyens d'imposer à la multitude» Mahmoud a dédaigné trop de se conformer à ces exemples ; il s'est prodigué tout à coup en pu« blic, et inutiiement, pour satisfaire son goût des plaisirs; il s'est montré dans une simplicité contraire à Uopinion que la vanité orientale avait de la splen-

. deur de ses souverains ; on s*est trop habitué à le voir de prés^ et le peuple, qui se familiarise tite, a passé en même temps des sentiments de la peur et de TadoraCion à ceux de Tindiflërence et du mécontentement.

A l'heure où le sultan sort du palais pour se rendre à la prière publique du vendredi ,. le. canon le salue et la foule se presse sur son passage. La curiosité m'a fait suivre cette foule plus d'une fois , et je me suis aperçu que la plupart des spectateurs n'avaient pas d'autres motifs. Ce n'est pas l'amour qui groupe ce peuple autour de son souverain j afin de lui rendre hommage ; c'est simplement le plaisir d'un spectacle, qui consiste à voir briller quelques broderies. L'aviditéd'argent, quiestpartoutla méme^ etqui veut être flattée, comme toutes les passions, semble s'assouvir un moment à la vue seule des richesses

' auxquelles elle ne peut atteindre , et il est bien peu de gens, parmi les plus empressésà courir après l'étalage de la fortune , qui n'aient joui un instant en )eur cœur, en laissant échapper cette exclamation ordi-

naîre : Si j'étais riohe de tous ees trésors ! Au reste , les curieux ^ont géoéralenient des femmes Toilées et diversementgroupéesy debout ouassises^ qui forment, sur les deux côtés de la route , de longues bordures blauches» ondulant comme le terrain qui domine le Bosphore; on y remarque aussi beaucoup de rayas. A quoi tient-il que les musulmans soient les moins nombreux ? Quand le sultan passe devant les groupes y Tatiitude de chacun est humble et-inolinôe , et on n'entend jamais proférer un vivrai. Il y a moins d'expression d'amour, mais plus de respect dans cette conduite « et je conçois que les sultans défendent les braTos et les hourras qui pourraient devenir une manière d'exercer sur les actes de leur coromandementune censure publique qu'ils n'ont jamais soufferte.

Les chemins de Constantinople , ordinairemoit si encombrés de poussière ou de boue , sont nettoyés avec soin sur la route que parcourt le sultan. Il y a pour cela des hommes désignés et payés; mais il n'est pas rare que le premier venu s'y emploie : j'ai vil de mes yeux un capitaine portant la décoi*ation de son grade, et ayant un sabre attaché à sa cein- .lure, donner lui-même des coups de balai sur une chaussée (|ui était bordée par sa troupe sous les armes. Ce zèle , en cette ciixx>n8tance , était inc^ portun et sans dignité; en vàriié ^ un officier a toujours mieux à fairei mais il est à propos de remarquer qu'ici on pratique des principes que nous nous contentons de répéter sans y croire : je ne sache pas

qu'on ait proclaaaië «n Turquie^ commtcbez nous* qu'il n'y a pas de sot métier; cependant les Turcs se conduisent comme si c'était là une de ces vérité de conscience qu'oïl étite toujoui^ de citer, pour ne pas parler inutilement*

Une haie de soldats , qui s'étend des portes du palais jusqu'à celle de la mosquée , protège le sultan dans sa marche et écarte la foule. Le sérasquier^ en ces jours-là > remplit le rôle d'un grand maître des cérémonies ; c'est une des mille fonctions qu'il s'est attribuées pour augmenter son importance. Entouré des officiers et des domestiques de sa maison , il parcourt toute la ligne au galop et devance le cortège de l'empereur, qui arrive lentement au pas. Cç cortège est formé par les principaux fonctionnaires de l'empire , tous costumés aujourd'hui comme le sont nos propres généraux. Ils sont à cheval et ils marchent sur deux rangs écartés , entre lesquels s'avance le Gralid Seigneur ^ qui se fait précéder de valets de pied portant deS cassolettes où fument des parfums ; à sa suite , et autour de la croupe de son cheval, se presse, sans ordre, une troupe de trente à quarante jeunes garçons ; enfin > derrière cette cour mesquine^ cinq ou six chevaux richement caparaçomié^ et conduits en laisse accompagnent l'empereur jusqu'aux marches du temple*

Sa Haiitesse, dans les jours de solennité, ne prend pas la peine de mionter à cheval ni d'en descendre ; dés mains et des faras nombreux, saisissant ses membres avec soin et enlaçmit $(m corps avec préeau-

tion, la possnt mollement en selle^ et l'enlèvent de même.

Mahmoud est ée petite taille et corpulent; son visage agréable est orné d'un« barbe courte, noircie artificiellement plus que nature. Son teint^ brun coloré^ trahit en lui le tempérament amoureux et l'enjouement de son caractère. En public, il cause souvent, avec gaieté et rit tout haut. Son costume est d*une simplicité qui se rapporte parfaitement à la moies(ie du train de sa cour : il consiste en un fez brodé et en un grand manteau rond, de couleur sombre, chargé d'ornements sur le collet. L'or et les pierreries étincellent sans beaucoup d effet sur oes vêtements sans grâce : décidément on ne saurait . reconnaître chez les modernes empereurs de Stam- Ipoul les successeurs des maîtres somptueux de l'Orient.

Un pétitionnaire, qui n'avait pu obtenir des ministres ce qu'il en attendait, imagina enfin de s'adres'ser au sultan lui-même; et, comme le sultau n'accorde aucune audience et qu'il ^e souffre pas qu'on lui parle ou qu'on l'approche sans permission, le solliciteur rédigea un placet^ et puis se mit à guetter une occasion de le présenter. La première fois qu'il aperçut l'empereur se rendant à la mosquée, il agita de loin son papier, que ce prince demanda, comme il l'avait espéré, et au sujet duquel il eut aussitôt une réponse satisfaisante. L'événement ayant réussi de la sorte, l'idée heureuse du pétitionnaire eut à rinstaot une faveur considérable,

eî, depuis Içrs, toutes les fois que Mahmoud allait prier ^i public^ on voyait une infinité de nains en Yaitp et un pareil nombre de pétitions balancées avec empressement pour attirer les yeux du prince. Mais l'abys du moyen "le rendit bientôt inutile, le sultan ne pouvant suifire à tant de lectures ni répondre à tant de demandes, ni satisfaire tautdambitions variées. N'est- il pas extraordinaire que Sa Hautesse, qui n'acceptait pas le souci des affaires les plus importantes, ne dédaignât pas d'abord de pi*endre par elle-même connaissance de ces lettres à son adresse, commençant toutes par des ënumérations de qualités louangeuses et emphatiques, et finissant quelquefois par une chute bouftoum sur une aflbire correctionnelle pour le moindre délit, ou sur une réclamation de quelques piasljnes? 11 n*est pas besoin de monter si haut, sur un trône, pour rendre des arrêts de cadi, et pour faire des générosités de petit bourgeois*.

Ce même empereur excelle en plusieurs jeux guerriers, tels que l'exercice du pistolet, achevai, *et courant bride abattue. Il lance des flèches avec l'habileté d'un Parthe, et les collines qui sont au delà de Péra offrent une multitude de petites colonnes eu marbre blanc, dont les inscriptions attestent qu'il atteint avec justesse des buts éloignés. On dit qu'il ne réussit pas moins bien dans l'exercice du sabre, et qu'il le manie adroitement. Ces mérites, qui conviennent au chef d'une nation encore belliqueuse, sont associés à d'autres, d'une nâlurc toute paci-

fique ; Mahmoud passe pour un des plus habiles kiaUbsde l'empire , et la musique emploie , dit^on, quelques instants de ses loisirs perpétuels; mais ses sujets lui reprochent, entre plusieurs défauts qui leur sont onéreux, la manie de bâtir continuellement des palais, et, pour cela, ils le surnomment le SulianrMaçon.

Ce prince, avant la grande extermination qui lui a rendu les privilèges absolus de son trône, avait la douleur de sentir des freins à ses volontés dans son palais même, ^t jusque parmi ses femmes. L'usage, fortifié par les siècles, et plus despote encore que les sultans, lui interdisait la vue de ses maîtresses à certains temps déterminés, et ses sept épouses avaient droit à exiger tour à tour les tendresses de l'empereur^ Mahmoud a violé toutes eès lois du harem; il entre à Umte heure chez ses femmes et chez ses odaliques, et, dans la distribution de ses faveurs, il ne consulte que ses caprices et son inconstance»

Quoique rapportant avec une fidélité scrupuleuse les renseignements que je. recueille, je ne crois pas devoir accorder une entière confiance aux révélations de choses si secrètes que les choses d'un harem. Je ne sais trop ce qu'il faut penser du noml^^ de trois cents concubines attribuées à Mahmoud, et du peu de cas qu'il fait de celte troupe de beautés. On dit que, dans l'embarras et dans le mépris de eea richesses^ il en fait des cadieaux, et que les odaliques qui n'allument plus ses feux passent de leurs cou-

ches délaissées à celles des officiers du palais» qui se font honneur de les traiter mieux.

Le mouchoir que nos sultans de théâife jettent avec un superbe dédain à quelque figurante ne se voient, je crois, que dans Topera de la caravane du Caire. Je ne sais si les prédécesseurs de Mahmoud ont jamais eu un mouchoir pour un objet quelconque; quant à choisir par ce procédé une favorite^ chaque nuit, le sultan de Stamboul n'y mettrait pas tant de façons s*il y songeait; mais on Taccuse de préférer à ses maîtresses amollies quelques courtisanes égrillardes des lies des Princes, ou les mignons éhontés dont il s^entoure.

Pour arriver à l'accomplissement des grands desseins dont quelques personnes lui font honneur, Mahmoud aurait eu besoin de se conduire avec une certaine adresse qui ménageât sa popularité ; mais, loin de là, il semblait prendre plaisir à la sacriGer, en heurtant les préjugés de son peuple, sans néoes^ site et sans prudence. On sait que le Ck)ran condamne toute peinture des formes humaines, et Mahmoud faisait faire son portrait, et il le faisait exposer aux regards irrités de ses Turcs. On sait quelle répugnance lès musulmans dévots ont à goûter les liqueurs spiritueuses défendues par leur prophète, et Mahmoud, bravant ce préjugé religieux, sablait le vin de Champagne mieux qu'un chrétien, et avait la réputation d'outre^p^sser les limites de la sobriété. Ces fautes, et plusieurs autres de ce genre, soule-^

vaient contre lui les haines des bigots^ et ces haines augmentaient les fermentations sourdes que la vengeance des janissaires échappés au massacre de leurs amis, ou que la turbulence de quelques ambitieux, ou que la politique étrangère excitait dans le peuple. Mahmoud a été assez heureux pour échapper toujours au danger des conspirations et aux autres pièges qui ont menacé sa vie ; car c'est le sort commun des rois^ et une compensation fâcheuse aux richesses qui leur viennent sans prendre la peine de les acquérir, qu'ils aient sans cesse à défendre leurs jours. Dernièrement encore, un complot avait été tramé avec beaucoup de mystère, et le moment convenu pour Texécution était proche. Mahmoad allait sortir de la mosquée, et le coup qui devait le frapper l'attendait à la porte; mais à peine la prière finissait, qu'une femme, maîtresse du fatal secret et décidée à se venger d'un amant qui lui avait tout confié la veille, jette un cri d'alarme dans le temple et conjure le sultan de n'en pas sortir. A cet avis, le sultan s'évade par une porte latérale de la mos* quéé, et regagne le palais avec des rameurs : la femme qui le sauve y est conduite aussi; on Tinterroge; elle nomme les conspirateurs qu'elle connaît, ou en découvre d'autres; on les étrangle tous à mesure , et l'orage est calmé encore cette fois. Cependant on lit dans l'œil inquiet et mobile du sultan que la crainte des périls qui l'entourent en public lui est présente, jusque dans la gaieté, qu'il montre, et qu'il se défie toujours du poignard des traîtres. Le poison,

ceiee arme invisible dont les Faibles opprimés font usage quelquefois pour se défendre, mais que les courtisans rivaux emploient plus souvent entre eux avec une grande perfidie, est un des dangers contre lesquels les sultans se tiennent le plus souvent en garde. Ils ne mangent rien qui ne soit goûté devant eux par la personne chargée de la surveillance de la table. J'ai lu dans une relation de voyage que le Grand Seigneur fait apporter leau qu^il boit de Chio et de Rhodes même. Malgré Texcellence de Feau deces îles, je doute qo'on ne trouve pas plus près, en terre ferme, compte à Scutari, une eau aussi bonne ; et je n'ai japiais entendu confirmer à Gonstantinople l'assertion de ce voyageur.

C'était une bravade inutile de Tempereur de faire afficher son portrait dans les casernes ; il pouvait s'en rapporter à la seule action du temps, c'est-àdire à la force de l'exemple, qui saura bien vaincre de petites répugnances lorsque le peuple turc sera plus mêlé aux peuples de TOccident. Ne voit-on pas déjà les musulmans s'arrêter avec complaisance devant les images à vendre, dont les matelots tapissent les murs de Galata?

Mais, s'il est vrai que l'action humaine soit aussi libre qu'on le croit, et qu'il dépende de la volonté d'un souverain dé précipiter les résultats prévus de la marche des choses, que de soins plus importants réclame Tempire^ dans les circonstances où Mahmoud le gouverne ! Deux firmans , d'une date récente, donnent la mesure de ce qu'il peut tenter.

Dans Tuiii il expose que h pipe» que lesOrientauxoDt pour usage de se faire passer de bouche en bouchf , est une cause de transmission de la peste , et il ordonne^ en conséquence, que les gens qui se visitent se servent chacun de leur propre pipe'; par l'antre, il eiijoint aux olBcîers de l'armée dé se pourvoir de chaînes pour l'usage de leurs maison^ et il proscrit les divans , qui déminent ses généraux. Ces deux décrets sont bons en çuxHOfiéfnes ; ils abrégeraient le cérémonial des visites, et Ils procurentient aux Turcs une grande économie de temps, s^Hs t^ naient à réeouomiser ; mais^ qu'en f^nieut^ls ? t>ar quels travaux sérieux remplir des imifiits d'ennni qu'ils sont plus pressés de (Mpenser qitti jalcMn de retenir? Quoi qu'il en soit de la v«Ie«9 de des dicretS; lancés isolément, au lieu d'être appuyéa sur un msemble complet de règlements nouveavix et capableè d'opérer une réforme profonde , ils méritent bien l'attention, en ce qu'îU font comprendre la pui»sanoe qui est aux mains de Thomnie qui donne et fait exécuter de pareils ordres; mais aussM'incapacité réelle de cet homme , (dans la position qn'il tient de sa naissance , en ressort davanli^*

Tout puissant qu'il est , il ne ferait pas mal de se montrer aussi habilq, en tâchant de vaincre la seule opposition sérieuse qu4l ait à redouter, ci àe s'en faire une force à sofi profit ? j# venx parler de l'înfluenoe des prêtres, qu'il n'a pas mis suffisamment dans, ses confidences ou dans ses intérAta. Avec leur concours, il lui serait facile d'interpréter;

d'une manière favorable à ses vues de réforme, le teinte ambigu du Goran^ el^ par leur oi^ane, dans la tribune des temples^ de rassurer la oonscience troublée de tous les sots qui ont des scrupules reli* gieqx à opposer aux progrès de la civilisation. Quel eèt le livre de lois , écrit cependant avec une intention évidente de précision, qui ne donne lieu à des commentaires contradictoires, et quel livre y plus que le Coran , renferme un texte extepsible , qui aouffire tous les commentaires?

Peu de personne» approchent habituellement l'empereur. 11 vit, autant qu'on en pept juger, d'iUMi foçon assex triste, environné d eunuques noira elbl^nea^ de femmes et déjeunes garçons. On peut le Toir quelquefois, épiant, derrière le^ per« siennes d'un kiosque, ou le yisi^e ou la démarche d'une Européenne et prenant intérêt aux joies naivc^ des aifants ou aux fidoindres fét^s populaires* Il aime les spectacles de danse et de voltige ; il veut qu'on Tamuse ; il recherche les bouffons.

On est surpris que, chez up peuple qui a la ré<putation méritée d*ètre grave , il se trouve cepen* dant ^^ bouffions et q}\t tout le monde les écoute avec plaisir, t^e sultan a le sien en titre. Il n'en est pas de lui comme des fous de nos anciens rois, auft pi^ de qui ces gens-Jà avaient un certain crédit et quelquefois des libertés qui ne seraient pas tolérées à la cour du sultan. Ici ee sont des (lommes toqt à fait sacrifiés, des lunnines éb bas sentiments, tour jours prêts à soYif&*ir tous les genres d'humiliation

qu'on leur propose , et vivant avec gaielé d'un métier qui leur rapporte autant d'argent que de mépris. Je ne connais l'astronome de la cour, non plus que le bouffon , que pour en avoir entendu parler. Verse dans la science obscure de l'astrologie, et exercé aux pratiques de l'art divinatoire , il jouit du crédit que donne cbez les ignorants un pareil ministère. La fonction d'astrologue est ici une de celles qui peuvent le plus occupei^ un homme. Dans la croyance des Orientaux & le succès de toutes les entreprises dépendant de l'influence des astres , il est indispensable, avant d'entamer une affaire importante y de faire étudiei* la position des planètes^ et de consulter les grimoires astrologiques. D*ailleurs, à l'égard de certains actes que nous jugerions indiffiirents, mais qui passent ici pour avoir les plus grandes conséquences pour les personnes, comme dans un départ , une première visite et beaucoup d'autres cboses semblables, il ne suffit plus de di»tingner, en général, les jours beureux de ceux qui Be le s<mt pas , ce qui serait une science facile a l'aide des calendriers calculés à cet effet, dont ions les Turcs sont pourvus , et qui portent ces dérigoa* tions pour toute l'année ; mais il s'agit d'apprécier des nuances qui sont l'objet d'une astrologie p<V' fectionnée; de connaître, par exemple^ dans ladu' rée d'un jour heureux , les heures et les instants qui le sont plus ou moins que d'autres, et cest pour cela que le Grand Seigneur paye un ^stro^ nome. Ainsi il ne lui arriverait pas de sembar-

quer pour une simple promenade sur le Bosphore^ que Tastrologue, dont là lunette poursuit un aslre, n*ait donné le signal d une conjonction Favorable.

Les Turcs ne font pas usage du temps moyen ; ils retardent ou accélèrent leurs montres et toutes les actions de leurs journées, comme le soleil vrai semble retarder ou avancer sa marche^ etils comptent les heures, de douze en douze, deux fois dans Tintervalle d'un coucher à l'autre de cet astre. A part cet usage^ le soleil n'intervient pas dans les affaires des musulmans, qui ont plutôt appris à le redoute^ qu'à s'en servir. La lune, au contraire, est très-bien dans l'estime des Turcs , qui en disent poétiqucrment toutes les belles choses que nous adressons au soleil. Non-seulement elle règle leur semaine comme LÔtre . mais elle mesure tous leurs mois et leurs issi la vie des hommes y parait-elle plus longue^^^^n sur vingt-quatre environ , et les dates des^^^B^ents en sont-elles toutes altérées

lème proportion.

!use que ces divergences dans

les temps. A cette occasion,

critique des noms propres

;, exposée précédemment, je

felques remarques analogues

dal

chose

pour nous,

C'est une la manière de suppu et pour faire suite à d'hommes et de pe veux consigner ic sur la chronologi

La chronologi pari

ut bien d'ailleurs une mention lie qui ordonqe les choses de r^en complète les leçons. On peut comparer son œuvre à celle de l'antiquaire, qui

Prnaccf 8t notes critiques, t. 1 .

rassemble avec soin et réunit avec art les fragments d'une belle statue, et qui rend à un monceau de pièces de marbre la ressemblance des formes humaines que le ciseau avait sculptées. Sans entrer dans des détails qui seraient déplacés ici , si le lecteur considère que, dans Topinion que je professe de la nécessité d'une réforme des noms propres et des nomenclatures qui s'y rapportent^ je propose, pour former des noms nouveaux en histoire, de faire usage de nombres exprimant des dates, combinés avec l'indication géographique des lieux, lorsqu'il s'agit de peuples^ il se persuadera que je rends plus intime l'union nécessaire de l'histoire et de la chronologie.

Mais une grave difficulté se présente : elle se rapporte au choix d'une ère chronologique et d'une période de temps. Dans l'état d'isolement et de séparation sauvage, qui est l'état primitif des hommes, aux époques les plus anciennes de l'histoire^ les peuples ne pouvaient guère st rencontrer que dans la forme des institutions élémentaires des sociétés, qui tiennent de près à notre organisation et à nos besoins tout semblables. Dans l'état de séparation hostile qui > depuis ces temps reculé» de la première barbarie jusqu'à nos jours, retient aussi chaque peuple dans des limites dont il est jaloux^ chaque peuple, ou plutôt chaque chef de peuple^ a affecté de n'avoir rien ;de commun avec ses voisins. De là la diversité des ères que nous connaissons. Chacun, de son côté, rapportait les faits de sa propre histoire

à révénement k plus considérable le concernant . les Juifs ont compté du temps de leur captivité, et antérieurement îb comptaient du jour de leur sortie d'Egypte ; les chrétiens ont pris pour ère la naissance de rhomme dont ils portent le nom ; les musulmans ont choisi de même le jour delà Fuite de Médine, cousidéré comme origine de la mission de leur prophète; révénemfent le plus remarquable de l'ancienne Grèce, qui n'est pas moins futile à nos yeux, l'établissement des jeux Olympiques , servait à la supputation des dates. Que l'on essaye de comparer les motifs qui ont fait choisir chacune de ces origines pour en faire adopter une communément, et on conviendra, en agissant de bonne foi, qulin tel projet est impossible; et pourquoi? je vais le dire.

L'enfant qui vient de naître ne détourne les yeux du sein de sa nourrice que peu à peu, car là est la source de sa vie, et tout ce qui est éloigné lui importe moins que les gouttes de lait que ses lèvres ont besoin d'en exprimer sans cesse. Lorsque ses forces se sont accrues et qu'il peut cesser de vivre attaché sur la mamelle qu'il vient de tarir^ il commence à regarder au loin^ tout autour de lui, et il comprend alors que son existence s'est agrandie dans l'espace. Ainsi des peuples : ils n'ont vu qu'eux, et d'abord ils ne pouvaient voir qu'eux-mêmes ; leur manière de procéder, en créant des origines chronologiques, était naturelle, mais là nôtre ne le sera pas moins, selon notre existence sociale grandie, en

déti'uisanl: l'ordre des travaux partiels^ pour les réunir sur une base philosophique.

Deux époques ont été choisies, dont l'importance intéresse tout le genre humain : le jour de la création de l'homme et celui de la dépopulation de la terre par un déluge. Mais ces faits remarqualiles ne sont pas admis dans le même sens rigoureux d'expression par tous les bons esprits, et l'éloignement que leur assignent ceux qui les reçoivent sur la foi des livres juifs est d'une incertitude telle qu'on a dû renoncer à s'en servir.

On ne peut pas se flatter de voir le christianisme faire désormais des progrès importants, et propager avec lui ses institutions de tout genre. Son but, la conquête du monde qu'il s'est proposée, il aurait dû l'atteindre avant la naissance de la philosophie moderne, à qui ce rôle brillant semble enfin réservé sans partage. On ne peut donc pas présumer que toute la terre adopte jamais l'ère chrétienne, avec la difficulté de savoir si le calendrier réformé de l'Europe mérite la préférence sur le calendrier en retard des chrétiens de l'Asie.-

Je suis, je l'avoue, le moins digne de ces abominables philosophes, aujourd'hui humiliés sous le nom d'esprits forCs, qu'un prédicateur en chaire, assuré de n'être pas contredit, prend plaisir à injurier de son mieux, et foudroie, chaque jour, dans une chaleureuse péroraison. Dans l'indignité de mon esprit^ j'ose soutenir que l'époque incertaine de la naissance de l'homme Jésus est malheureusement

choisie. Tout autre événement , bien moins important que celui-là , mais indépendant d'un système religieux , aurait eu de justes prétentions à l'universalité, à cause de la précision de notre histoire d'Occident; mais encore c'est un défaut très-grave d'avoir choisi une origine des temps qui scinde l'histoire authentique en deux parts.

Cette considération doit régler le choix d'une nouvelle ère, et cette origine, puisque notre globe nous la refuse, il faut la chercher aux cieux, comme on l'a proposé. Le petit monde, que notre soleil cubaine par des liens invisibles, et qu'il semble n'attirer que par les bienfaits de sa lumière, nous offre, dans chacun de ses mouvements in variables , un temps d'horloge parfaite; el, comme nous y avons compté de pareils temps, pour les heures, les jours et les années, nous en trouvons pour les siècles que les générations énumèrenr, et nous en trouverions encore pour des périodes voisines de l'éternité, que l'homme ne saurait compter.

Mais il appartient aux savants de nous imposer leur opinion, fondée sur les meilleurs motifs; il leur appartient de dire à quel état de Téquilibre changeant du système solaire il convient de rapporter l'origine de la chronologie, et par quelles combinaisons il faut désormais compter les périodes

du temps.

Aux yeux des Turcs , la qualité d'Européen a été longtemps une garantie suffisante des connaissances de celui qui se disait médecin. Il a fallu bien des

homicides pharmacenliques pour les désabuser, ou du moins pour diminuer la confiance avec laquelle i}s exposaient ainsi leur vie. Le succès d'argent qu'obtenaient tous ce^ médecins improvisés , vendapt leur science en détail et la vendant fort cher, encourageait chaque jour davantage les entreprises des guérisseurs , et le nombre des charlatans qui se disaient accourus au secours de Thumanité grandissait à faire peur. Enfin le secret de Tignorance de la plupart de ces gens-là fut trahi , et un ekkimbachi fut nommé pour arrêter le scandale d'un pareil état de choses , et pour remédier au désordre que les médecins mettaient dans la fortune autant que dans la santé des peuples de Sa Hautesse. L'homme appelé à cette fonction était un Turc, médecin de la cour, qui passait pour instruit dans la médecine des Arabes^ et versé dans la littérature de plusieurs peuples de l'Europe. Il mourut bientôt, et, depuis, son frère l'a remplacé. La première objection à un pareil choix devait être que le nouvel élu est parfaitement ignoranf; , en médecine du moins ; mais ce n'est pas là un obstacle qui arrête en Turquie : on a fait de ce personnage un chef des médecins au lieu d'un médecin en chef; il n'y a eu qu'un titre à retourner.

Le devoir de V ekkim-bachi est d'aller chaque jour au palais , d'y tâter le pouls des habitants ^ de donner à chacun le précis de sa santé , d'écouter complaisamment les caprices des femmes du harem , et de faire servir les moyens de son art à conserver la

beauté de ces dames. Très-humble serviteur au sérail du sultan , l'ekkim-^hachi revient chez lui avec le ton d'un maître puissant et riche ; il traîne à sa suite de nombreux valets inutiles, et lorsqu'en rentrant il foule les tapis moelleux de ses appartements, il parcourt une haie de flatteurs qui s'inclinent devant lui et qui plient tous à la fois comme des roseaux, à chaque ordre qu'il leur donne et à chaque parole dont il les honore. Son pi*emier soin est de faire préparer par un pharmacien privilégié les sorbets destinés à l'empereur, et d'approvisionner le harem d'élixirs , de pilules et de cosmétiques. Ensuite il songe à se payer de ses complaisances de la matinée , tandis que, de son côté , le pharmacien rachète l'humiliation de sa science, descendue aux indignes soins de plâtrer des visages ; à cet effet, Tapothipaire grossit un mémoire que V ekkim-bachi signe sans difficulté et sans regarder, et que le trésor paye à présentation. Ces indulgences du médecin ne s'obtiennent pas sans un tribut de louanges et de petits présents : rien pour rien ; c'est ici comme ailleurs. Mais enfin cet échange de civilités ne fait qu'un léger tort à la fortune du sultan, et nullement à la morale publique, parce que, les fonctionnaires se conduisant tous de même, le scandale ne scandalise aucun d'eux.

Le médecin en chef réunit autour de lui un certain nombre de jeunes gens, en qualité d'étudiants en pharmacie et en médecine. Je n'oserais dire ce qu'ils apprennent; mais, en voyant ce groupe de

figures imberbes et efféminées^ on ne peut se défendre d'un soupçon accrédité dans le public et trop souvent justifié par un dérèglement particulier des mœurs turques.

Il m*a été raconté un fait of&ant un nouvel exemple de ces coups subits du hasard, qui décident si souvent de la fortune des Orientaux, et qui prouvent combien leur confiance dans les médecins est fragile. L'empereur venait de perdre un de ses fils, lorsqu'un autre tomba dangereusement malade. Au lieu de rappeler le divan des médecins et de suivre ses avis, il envoya quérir une pauvre Arménienne, qui avait une sorte de réputation médicale, et qui à toutes les maladies opposait un remède unique, dont elle faisait un secret. Pour Tavancement de sa fortune et pour l'humiliation du corps des médecins, il arriva qu'avec ses soins et malgré les remèdes de l'Arménienne le prince guérit comme elle l'avait promis hardiment, tandis que, par un calcul de prudence, employé aussi en Europe, les médecins ordinaires avaient trop exagéré peut-être le danger couru par le jeune malade. Quoi qu'il eu soit, cette cure valut à l'empirique de l'argent, des privilèges et un singulier honneur : le sultan exigea de ses médecins qu'ils reconnussent sa supériorité sur eux et qu'ils lui rendissent hommage en lui baisant les mains. Cet événement avait fait jaser avec malignité pendant plusieurs jours, et depuis lors aussi la maison de l'Arménienne s'encombrait de femmes qui allaient la consulter : maiS; devenue

suffisamment riche, elle ne daignait plus répondre elle-même aux demandes qui lui étaient faites; elle avait formé des adeptes qui la remplaçaient.

Kosref-Pacha, dont le nom est lié depuis longtemps aux événements de Tempire, et qui est comme le sultan actif et visible de Stamboul, est un de ces hommes d'Orient qui étonnent toujours par la rapidité et la grandeur de leur fortune j quoique, dans l'état des institutions de ce pays et au milieu des secousses qui l'agitent sans cesse, mille portes pour parvenir soient toujours ouvertes à Thomme d'intrigue, unissant une certaine habileté à beaucoup d'audace, s'il est nécessaire, ou jouant un rôle hypocrite de désintéressement , s'il convient mieux, et sachant prodiguer les flatteries à propos. Cet homme est un petit vieillard à barbe blanche et courte, ancien esclave de Géorgie, vendu autrefois sur les marchés de Gonstantinople, et méprisé alors comme marchandise, à cause d'une difformité. Il devint puissant et riche , A son tour, il eut beaucoup d'esclaves attachés à sa personne, et il en a affranchi , dont il a fait des gendres de Tempereur même ! Sa vivacité naturelle, la finesse de son jugement, et peut-être en6n quelques étincelles d'un vrai génie échappant aux fers de l'esclavage, furent remarquées de ses premiers maîtres, et son élévation graduelle aux charges les plus importantes de l'État suivit de prés l'émancipation qu'il en reçut.

Son activité résiste à la fatigue qui lui vient de toutes les affaires de l'empire, dont il a su prendre

la direction suprêmei et son courage ne s*effraye ni de l'énorniité d'une pareille tache, ni de la responsabilité considérable qu'elle fait peser sur lui. Flatteur adroit, il a paru embrasser avec chaleur le parti des réformateurs^ et son empressement auprès de Mahmoud se fait valoir chaque jour avec souplesse, sous des formes nouvelles. Il caresse la nonchalance du sultan; il l'entoure de plaisirs pour le distraire, et sa longue assiduité semble engn l'avoir rendu aussi indispensable à son maître qu'à la direction de l'empire, dont lui seul peut-être connaît aujourd'hui 1^ faiblesse et les ressources. Ses affidés occupent les postes les plus élevés dans l'administration, et , par leur concours , il sait disposer Tesprit du sultan d'une manière conforme à ses vues. Il prend connaissance des papiers qui doivent passer sous les yeux de l'empereur; il retient celles de ces pièces qu'il juge convenable de ne pas émettre sans révision, et il s'assure de Tidentité des autres par des copies qu'il garde. Son extrême prudence n'est égalée que par l'ardeur de son esprit^ qui, non satisfait de maîtriser les affaires les plus importantes de l'Etat^ veut encore s'immiscer dans les plus petits acles de la police de Stamboul.

Kosref aime les inventions de notre Europe, et il les recherche ; mais on lui reproche une parcimonie qui empêche souvent le bien qu'il veut produire; d'ailleurs il est, comme la plupart des Turcs, resté enfant par l'esprit , et ne distinguant pas sûrement je caractère d'utilité des choses d'avec le charme de

leur nouveauté^ ou subordonnant celui-là à celui-ci. La raison est comme un fruit précieux qui exige les secours de la culture pour être produit , et qui n'arrive presque jamais à maturité si les premiers soins ont été insuffisants ou tardife. On a vu le vieux Kosref se faire enseigner quelques principes de stratégie, et, après avoir joué un certain temps avec des soldats de bois, qui manœuvraient entre ses mains sur la surface d'un échiquier, avoir la prétention de préparer des plans de bataille, celle de défendre et d'attaquer des places, et vouloir régler enfin du bout du doigt le destin des armées en campagne, à cent lieues de Stamboul, d'où il n'était pas sorti.

Dans des circonstances délicates , comme lorsque les Turcs ont été vaincus à Navarin, sa prudence a évité au sultan une grande faute, en l'obligeant à respecter la propriété et la vie des Européens fixés à Constanlinople.

Cependant Kosref a commis^ dit-on, des cruautés nombreuses qui le rendent odieux ^ beaucoup de gens. Je remarque que, dans les États despotiques, la fortune et le pouvoir étant distribués avec caprice, c'est à l'intrjgue, suivie d'un cortège obligé de passions criminelles, que les faveurs reviennent ordinairement. Si, par hasard, le mérite seul élève un homme, cen'estque l'intrigue et le crime qui peuvent maintenir, sinon la jalousie le renverse bientôt à l'aide des mémeis armes : voilà pourquoi, avec cette forme de gouvernement qui pervertit la morale publique, en mettant en concours perpétuel l'ambitioq

et toutes les mauvaises passions, il est infiniment rare de ne pas trouver aux premiers emplois des hommes éminents par quelques qualités de l'intelligence , et non moins remarquables à la fois par les vices de leur cœur. Le vieux Kosref est un de ces hommes : il a éprouvé, comme il leur arrive communément, les bonnes et les mauvaises chances de la fortune; vainqueur de ceux qui le gênaient autrefois pour arriver au pouvoir, il a servi à son tour de marchepied à de jeunes rivaux, et il est aujourd'hui condamné au plus grand supplice des ambitieux, à rinaction.

J'étais parti de Constantinople, au bout de quelque temps de séjour, avec rinteQtion d'entreprendre, à travers l'Asie Mineure, un voyage de longue durée. L'état de la Turquie, que j'avais pris la peine d'étudier pendant plus d'un au, que j'employai à voir ses vastes possessions, m'avait inspiré d'utiles pensées. J'étais revenu à Constantinople, croyant avoir atteint le but que je m'étais proposé, connaissant la situation et les premiers besoins d'une rare et pauvre population, que dédaignait jusque-là la curiosité des voyageurs, et impatient de communiquer mes réflexions. Avant que l'Orient devint l'objet de Tattention générale, j'avais compris, avec le petit nombre de ceux qui tournaient leurs regards vers lui, que cet empire serait prochainement le sujet des difficultés les plus sérieuses de la politique d'actualité, et que la civilisation des vastes contrées de l'Asie Mineure, qui, jusqu'à ce jour, se présente comme un obstacle in-

franchissable en avant des autres pays d'Orient, avec lesquels elle nous empêche de communiquer, serait le progrés le plus important que pût faire la civilisation universelle et un grand pas vers cette autre politique, fondée sur les intérêts vrais et du* l'ablesdes peuples, politique qui peut seule prétendre raisonnablement à la stabilité.

Je cherchai d'abord, pour recommander mieux mes projets, à me faire recommander moi-même auprès d'Halil-Pacha. Mais, comme j'avais attendu déjà longtemps l'effet d'une vaine promesse de présentation, impatient du résultat que j'espérais, le cœur et l'esprit agités de mon idée, je pris la réso* lution d'aller seul et droit au sérasquier. Ce parti, qui m'aurait conduit, en France, à me faire arrêter par un concierge, n'était pas contraire aux usages de la Turquie. Halil-Pacha, que je fis informer, par un officier de service, que je désirais avoir l'honneur de lui parler, m'admit sans autre façon à une audience ; j'entrai. Il fut d'une affabilité très-grande. Je lui exposai en quelques mots l'objet de ma visite. J'étais assis sur une chaise, vis-à-vis de lui, qui était dans un fauteuil et accoudé sur une petite table en acajou ; l'appartement était tout entier décoré et meublé à l'européenne, avec une passable élégance. Tandis que je discourais de mon mieux et avec chaleur, deux valets me présentèrent un riche plateau, au-dessus duquel s'étendait une pièce de velours vert, brodée d'or, recouvrant des tasses de porcelaine qui avaient pour soucoupes des enve-

loppes d'argent ciselées. Au fond de Tune de ces tasses, on me versa une goutte de café noir et épais, formant une tache adhérente à la porcelaine, et qui descendit à mes lèvres en s' étalant assez pour les noircir, et pas assez pour goûter le café. Tel est Fusage : je n'en remerciai pas moins avec respect mon hôte illustre, avant et après avoir essayé de boire la liqueur de Moka.

Le sérasquief , qui, par un vice d'administration et quelquefois en absence de toute administration, est souvent chargé du plus petit détail des affaires de rÉtat, ne pouvant suffire à toutes, en examine quelques-unes, les juge à la hâte, et renvoie les autres aux soins et à l'intelligence de ses domestiques affidés (1). Afin de réussir, les solliciteurs les plus expé* rimentés etles plusadroits ne se montrent d'ordinaire qu'avec un petit présent à la main. Ces présents, qui ont partout la même vertu, et qui font expédier les actes de la justice et ceux de la faveur avec une égale promptitude, doivent être choisis de manière à exciter l'attention par leur richesse, leur nouveauté, ou leur singularité. J'ai vu un raya, qui attendait le moment d'être introduit dans le cabinet du ininistre, et qui tenait étroitement embrassé un gros paon, destiné à Son Excellence.

Halil-Pacha jugea moins importantes que moi les choses dont j'étais venu l'entretenir. Il parut désirer

(1) Le lecteur se rappellera que la qualité et remploi de domestique étaient des plus considérables dans le palais des empereurs romains.

néanmoins d'en être mieux instruit^ et il me dit d'expliquer mes idées à un certain Reschîd, son interprèle, avec qui désormais je devais avoir affaire.

Ce Reschid était uu dévot musulman. Je ne tardai pas à lui apporter uiie note, relative à l'éducation publique et à l'instruction des divers degrés, que je regardais comme choses de la plus sérieuse attention, et méritant les soins les plus prompts. J'arrivai à l'heure de sa prière, et je le trouvai en grand travail de prosternations répétées. Quand il eut salué ses deux anges et fini ses versets, il prit ma note et la lut; et puis, soit qu'il ne l'eût pas comprise, soit qu'il ne voulût pas s'en occuper, il l'èhferma dans un livre, et je n'en ai plus entendu parler depuis. Mais il se mit alors à m'expliquer ses plans à lui, cat» il en avait de très-beaux qu'il avait improvisés la veille, lorsque le caprice de son maître l'improvisait lui-même, par une double faveur, chef de l'enseignement médical et pacha. Il s'était ihême fort entêté de ces plans subits; il y tenait beaucoup* et il me le prouva. Or, cette conception, qui devait éveiller tant d'intelligences et qui allait faire éclore tant de merveilles qu'il ne pouvait s'admirer assez de l'avoir rencontrée, qu'était-elle? Il en était jaloux, et c'était une grande faveur de m'en faire part : il me l'apprit, cependant, dans un mystérieux cabinet de l'hôtel mystérieux des ministres turcs, qui soQt bien les plus inystérieux des hommes ; mais il me le confia entre quatre oreilles; il me le dit tout bas, tout bas : il avait imaginé de consigner les

professeurs dans renceinte des écoles; il allait les contraindre à y prendre leurs repas ^ à y coucher, à n'en sortir jamais; à rester côte à côle avec leurs éléveS; nuit et jour, à les réchauffer sans cesse de leur science, à les couver en quelque sorte!

Reschid suait de l'effort d'imagination dont le travail se poursuivait encore en lui, tout développant celte sublime idée ^ et moi je suais aussi... de Tentendre. Il finit par m'offrir de prendre part à sa couvée; je le remerciai beaucoup en m'excusant de mon mieux de ne pas accepter un tel rôle ; puis, je lui fis comprendre la très-grande différence de nos plans, et lui dis qu'il ne dépendait pas de moi de ne pas concourir à raccomplissement du sien , mais que la nature et l'éducation me faisaient attacher à la. liberté de mes actions un prix que les trésors du sultan ne sauraient payer. IjCS Turcs ne sont pas habitués à entendre de ces discours-là , et je m'aperçus que ma franchise surprenait le pacha.

J'espérais de revoir le sérasquier, pour lui faire sentir le ridicule et l'insuffisance des projets de son interprète ; mais des combinaisons inattendues me forcèrent' à suspendre toutes démarches. Quant à Reschid , il fit comme il avait dit ; seulement les pi*ofe$seurs à qui il s'adressa , refusant de se soumettre à son ordre et donnant leur démission, il s'en procura d'autres, prêts à tout faire ^ et qu'il façonna de suite comme il voulut.

On a comparé la cour d'un souverain ^ la mer, et la versatilité des faveurs qui s'y distribuent à celle

des ventsquiy tour à touret brusquement, favorisent et contrarient la marche «les navigateurs. Nulle part cette comparaison n'est aussi vraie qu'au sérail. Mi les services nombreux , ni les actes de dévouement répétés, ni la fidélité incorruptible n'y mettent a l'abri des revers de la fortune ceux qu'elle a protégés le plus; Halil-Pachn venait de l'éprouver. Gendre du sultan, comblé de ses grâces, disait-on, et jouissant de sa confiance, il venait d'en sentir la colère ; sa destitution avait été résolue dans la matinée, et, au dernier mot de Torâre fatal , rhôtel de Son ExceUenca déchue s'évacuait déjà en toute hâte.

Ce jour-là même, je me rendais à Taudieflce d'Halil, ne soupçonnant pas la subite révolution survenue dans ses affaires; je fus donc bien surpris de rencontrer son déménagement. Les abords d'Eski-Sérai étaient encombrés de portefaix travaillant à installer une nouvelle grandeur,. tand«; que d'autres transportaient ai» dehors le mobilier et le bagage d'Halil et celui d&9et nombreux clients; car la fortune , 'l>ottne ou mauvaise > est commune à tout patron et à ses protégés.

Le puUic, qui est ici plus mal informé que partout ailleurs, se livrait, à ce sujet, à des suppositions également vraisemblables, mais peut-être également fousses : on disait que la noble épouse d'Halil^ •étant tourmentée de jalousie, avait obtenu du sultan . iiae écla|ante satisfaction des infidélités dont elle avait accusé son-^mari ; on assurait, d'autre part ,

l^enâée» et «ulfv a «jritiques, t. 1.

ly

que la politique avait causé seule tout le trouble dont le divan était agité ; qu'on avait inspiré des défiances à l'empereur sur la conduite de son gen* dre, etc. y etc. Quoi qu'il en soit, Halil dut craindre que le sort ne l'éprouvât en quelques mauvais jours, plus qu il ne l'avait favorisé pendant toute la vie, et qu'il ne payât de sa tête la grandeur et la rapidité de sa fortune.

Les événements qui s'accomplissent au dedans de la Turquie n'admettent pas ttujoui^ les lois de notre logique; ils ont leur explication, propre, fondée sur les particularités des peuples qui l'habitent. Nous sommes disposés à supposer des motifs graves à des actes qui le sont eux-mêmes, et cependant , ce que les Turcs appellent le keif est quelque chose de si capricieux, qu'il ne faut qu'un keif manqué pour expliquer la destitution d'un ministre, ou pour faire trancher une tète ; le bruit courait qu'Halil-Pacha M était là du danger qui suit une disgrâce.

A la même épeque, la place de vizir fut.supprimée, et Ko%ref, remit à flot, après une longue disgrâce, reprit le premier rang de l'empire, sous un titre pompeux et nouveau.

Said-Pacha , second gendre du sultan, lemplaçait Halil dans les fonctions mal définies de sérasquier. Je fus donc contraint à recommencer avec lui les démarches que j'avais faites auprès de son prédécesseur. Seul, comme la première fois, Je me rendis au palais d'Eski-Séraï , aussitôt que la nouvelle idole eut reçu les sélam aléik obKgés des courti-

sans. Je trouvai dans Saîd-Pacha la même affabilité, mais avec un peu trop de ce patelinage qui rappelle les habitudes de la c6up, et le même bon ton turc, avec un peu trop d'affectation à radoucir la voix et à la traîner, à la manière des effendis. Ce fut avec la même parcimonie de café qu'on me traita aussi cette fois, et de la tache noire odorante, que je vis de nouveau briller sur un fond de porcelaine blanche , je ne pus recueillir encore que l'arôme délicat qui me faisait désirer la liqueur.

Tout flatté que j'étais de l'honneur qui m'était accordé, et que, certes, je ne devais à aucune recommandation, je ne pouvais que blâmer l'abus du temps que tout ce cérémonial entraîne. J'étais particulièrenvent frappé de cet abas, quand je compa-^ rais la lenteur de l'expédition des affaires que je voyais traiter ici à l'activité bien ordonnée qui règne en général dans les bureaux de nos administrations. Je rapprochais aussi dans mon esprit b faeilité , et je dirai même l'espèce de familiarité avec laquelle j'avais abordé les ministres de la Turquie d'une part, et de l'autre les obstacles pour arriver, en France, jusqu'au cabinet d'un simplechef de bureau. Ces différences, qui sont remarquables, tiennent à deux causes : l'une, c'est que les affaires publiques sont réellement moins nombreuses en Turquie ; que leur complication y est moins grande , et que le système administratif y est fort élémentaire j l'autre , c'est que les principaux personnages de l'empire possèdent, de droit ou de fait.

des pouvoirs arbitraires, donl ils se servent ponr juger d'un mot une infinité de questions qu^ils ne croient pas dignes d'occuper la plume des copistes f et qu!ils déblayent de la sorte le champ consacré aux affaires les plus graves.

Saîd m'adressa, comme avait fait son beau-frére^ à un officier supérieur qui était sous ses ordres el que j'allai voir.

J'espérais plus de succès cette fois, parce qu'il était probable que je ne trouverais pas deux pachas entichés de l'idée de Reschid. Malheureusement celui-ci se trouva encore mêlé à mon affaire, et plus obstiné qu'auparavant. J'eus avec lui quelques explications assez courtes, dans lesquelles je lui témoignai clairement que je faisais peu de cas de ses^ opinions; mais j'avais compris déjà que mes démarches seraient entravées. Aussi, après quelques nouveaux efforts^ ayant regret à la peine et à la dépense que m'occasionnait un séjour devenu inutile, puisqu'il fallait désespérer d'obtenir une solution toujours promise et toujours différée, irrité contre les Turcs apathiques, irrité contre moi-même de m'èlre laissé séduire trop longtemps par des. idées louables sans doute, mais stériles en résultats, je décidai de m'éloigner de Gonstantinople au plus tôt.

Il y a au fond du caractère des Turcs une indécision habituelle pour les moindres choses, et, chez les peuples qui vivent sous leurs lois, une constante disposition à la réserve ou à la dissimulation, qui se traduisent chez les uns et les autres

par UD même mot, bakalown. C'est Texpression d'un trait de caractère national et le plus distinctif peut*étre qu'on puisse citer d'eux. Si la diplomatie était une science moins vaine, les Turcs , qui n'ont pas de plus grand savoir que celui du silence et de l'impassibilité, ne se fussent pas fait une si belle réputation comme diplomates. Quand un Turc a prononcé ce mot bakaloum, qui signifie, au propre, regardons, eC qui indiquç l'intention de ne pas se prononcer, il se tait. Nous avons bien en France un précepte que tout le monde connaît et répète : c'est que trop parler nuit; mais sur ce texte même un Européen brode un discours et dit tout ce quMl sait.

Mon parti était pris; cependant je me détachais avec regret de la pensée d'utiliser ici en quelque manière ce que je sentais en moi de bonne intention. L'occasion me semblait si belle! J'étais convaincu qu'avec des hommes de choix à la tête des affaires publiques, avec quelques réformes véritables, et. avec un commencement d'administration régulière, on pouvait fonder enfin la civilisation au milieu de ces Turcs, condamnés peut-être aujourd'hui à périr comme peuple. Je connaissais en eux des principes de viequ'on pouvait réchauffer. Après une longue enfance, la Turquie arrivait à Tâge adulte des nations par une crise dont elle pouvait triompher aisément, mais il fallait lui apporter de prompts secours; et on attendait que le froid de la mort s'en emparât.

L'empire était à l'un de ces éîàu où/ le génie d'un chef senible quelquefois opérer des effets dont la grandeur est sans proportion .avec la taille et la force d'un seul homniei et dont il faut savoir se rendre compte pour eo séparer tout le merveilleux que la foule admire. .

Selon moi, ce qui est vrai, seulement, le voici : il Y a quelque ressemblance entre l'évolution des peuples ou l'histoire des générations humaines et le sort de ces blocs de lave qui retombent dans le cratère d'où ils sont sortis ; qui, brisés, fondus et réassociés, et puis rejetés de nouveau, et obéissant aux lois de la pesanteur qui les obligent à redescendre, éprouvent cependant en route les effets inégaux de divers obstacles qui relardenl leur mouvement. Dans la variété de ces obstacles, il en est qui sont de nature à ralentir tout à coup leur vitesse et à les arrêter un moment dans une situation d'équilibre instable que le plus léger effort, comme une impulsion avec la main^ ou une explosion de la voix suffirait à rompre (1). Or cet instant très-court d'équilibre est justement Celui qu'un homme ex périmentéi et qui a conscience vde ce qu'il peut, saisit rapidement et avec adresse, pour imprimer à un peuple la direction qui lui plaît, en tant qu'elle est compatible avec l'ordre accoutumé de la nature, qu'on ne doit jamais mécoonaitre. Dans cette situation,

(1) Ceux qui out voyagé dans les Âlpès , à la hauteur des glace» éternelles, ont vu de pareils phénomènes ou en oat entendu parler.

quelques-uns font effort pour Faire rétrograder le corps grave qui continue de peser, pendant le repos, (bns le sens de sa première direction, mais les forces de ces pygmées se brisent et s'amortissent sur ou masse; d'autres sont des conservateurs, à peu prés aussi aveugles, prônant le statu quo et l'équilibre, et visant à placer une cale; mais l'avenir et le gouffre du volcan appellent dans leurs profondeurs, également inconnues, et les peuples et les blocs de lave; déjà ils s'ébranlent, ils Se remettent en mouvement et ils écrasent eu passant les doigts des imprudents équilibrisCes.

. La situation présente de l'Orient a inspiré jusqu'ici bien des opinions et bien des conseils, dont le temps seul peut être le juge suprême. Entraîné par dés convictions sincères, mais retenu par la gravité et la difficulté des questions politiques qu'il s'agit de résoudre, c'est avec un mélange d'assurance et de réserve que j'aborde à mon tour un sujet si délicat. J'admets d'abord que les peuples sont appelés à s'unir étroitement, .et la garantie de cette opinion est l'avantage qu'ils trouveraient à être tous associés. J'admets aussi, comme une conséquence de ce fait, la tendance qu'ils ont à s'assimiler les uns aux autres ; à se ressembler par les mœurs et par les institutions; à s'égaler par l'industrie et les sciences, et à atteindre enfin un même niveau de civilisation : l'homogénéité est écrite dans la loi du développement des peuples, et elle résulte de leur mélange, qui

déjà commence à s'effectuer entre des hommes de nations les plus diverses.

Je remarque ensuite que des principes qui depuh tant de siècles sont en présence sans se nuîrei paroe que les nations qu'ils servaient à gouverner étaient séparées les unes des autres par des espaces vides de populations ou peuplés de barbares^ sont aujourd'hui rapprochés et entrés dans une lutte sérieuse, dont le résultat peut se faire attendre, mais ne semble pas douteux. Il n'est pas probable que des hommes qui auront appris à faire un bon usage de leur liberté, et habitués à prendre, comme citoyens, une part de droits proportionnelle à la charge de leurs devoirs, consentent jamais à abdiquer leur partition aux affaires de l'Etat; il est certain, au contraire , que les esclaves de l'absolutisme ne peuvent entendre parler des résultats heureux des démocraties régulières^ sans désirer aussitôt la jouissance de pareils avantages ; ainsi le triomphe est promis définitivement au travail et au talent sur les privilèges de la naissance, et au bon droit et à la raison du plus grand nombre sur la volonté arbitraire et capricieuse d'un seul. Il est fâcheux, toutefois^ que l'influence qui mûrit les peuples et qui les porte à améliorer les formes de leurs gouvernements n'agisse pas sur eux avec la même justice que le soleil sur les épis des champs, mais que, dans la moisson des intelligences, quelques-unes soient plus hâtives et d'autres plus retardées, et qu'enfin les ira-

vaux entrepris dans l'intérêt de la récolte ne conviennent qu'à un certain nombre d'épis préparés et comiiromettent les autres. Or^ quand un accident pardi arrive dans les campagnes, ce n'est pas la faute du soleil; c'est la faute du semeur.

Travailler activement à rendre homogène la population dissemblable de la Turquie , favoriser en même temps son assimilation à celle des pays pbis civilisés , et pour cela propager d'abord parmi elle les idées libérales d'ordre, de justice et de travail par une bonne organisation de l'éducatioii populaire , telle aurait dû être la première ambition dû sultan des Turcs et de ses ministres. Alors la civilisation de l'Orient aurait eu d'immenses résultats et aurait produit des avantages incontestables; mais le fruit d'une autre conduite , qui a été moins prévoyante et peu habile y sera de jeter prochainement l'empire dans la confusion, et de faire dépendre les progrès de ce peuple des brusques ressauts des révolutions sanglantes..

Et maintenant que des fautes énormes dans l'adr ministration politique ont été commises , et que les Turcs, aveuglés par le fatalisme^ accusent danà leur découragement les prétendus arrêts du destin qu'euxmêmes ont préparés , que faudrait-il faire et que doit-il arriver?

Peut-être que pendant la continuation d'un état de paix équivoque Cil ne saurait y en avoir d'autre aujourd'hui, dans lé conflit désintérêts européens), peut-être qu'alors , et à force d'habileté , d'intelli-

gence et d^ënf^rgîe , le gouvernement turc pourrait rétablir les affiiires de l'État ; mair l'habileté adroi* nistirafive et la diligence ne sont pas les qualités émi* nentes des Turcs : et combien de temps encore se maintiendra la paix douteuse ?

On aurait tort de penser que les Ottomans soient encore aujourd'hui des despotes à l'égard des chrétiens d'Orient y et qu'ils vivent dans la société des hommes en peuple parasite. S'il est vrai qu'étant maîtres du pays par le droit du plus fort ou seulement du plus belliqueux ^ ils affectent quelquefois le ton et les habitudes de seigneurs , en général plus présomptueux qu'inhumains , il est vrai aussi qu'ils concourent à la production. Je n'emploie pas ce mot dans le sens général des économistes , et selon lequel être soldat serait aussi produire , car/ à cet égardy il n'y aurait pas de doute à émettire, les Turcs musulmans s'étant réservé, par politique , le privilège de recruter presque seuls toutes les troupes armées de l'empire; mais je dis, et je Fai vu de mes yeux , que les bazars des villes et des villages sont peuplés de musulmans qui exercent dés industries variées ; que les uns fabriquent et que les autres vendent; que daqs Gonstantinople même, où il y & plus de Turcs exercaut les charges de l'administration et plus de gens opulents et oisifs qu'en aucun autre lieu d'Asie , il y a xîependant un grand nombre de Turcs qui manient les rames des bateliers ou qui exercent d'autres fonctions pénibles ; je dis enfin (p^ les oimpagnes de l'Asie occidentale sont couvertes

de leur$ travailleui^ mêlés a ceux que fournit le reste de la population.

Chez ces hommes , il y a des caractères d'une noblesse admirable et des sentiments élevés qqdiquefois jusqu^an sublime : grandeur d'âme ^ générosité du cœur, probité dans les afffjiires , franchise habituelle dans les paroles» sobriét&dans le manger et le boire, modération et brièveté dans les discours, esprit religieux, patience, résignation , enfin presque toutes les qualités émmentesdu philosophe antique se trouvent eh eux , et elles y sont entrées, chez les uns spontanément, par l'instinct heureux du bien et du juste, chez les autres par une louable imitation, q<ui prouve une bonne nature d'homme, chez tous ensemble, sansqu'ils se soient étudiés à les acquérir non plus qu'à orner leur intelligence, qui est rçstée grossière comme la bure dont ils se couvrent le corps. C'est pourtant leTurcpur^de l'Asie plutôt que de l'Europe, cet homme en qui tant d'éléments sociaux parfaits se trouvent réunis , que Ton veut retrancher de la société, faire disparaître de la snj^^face de la terre , lui qui pourrait seul retremper le peuple d'Orient amolli, avili et gâté par Vancien servage qu'il a souffert ! Ces précieux éléments, loin de les extirper du monde, il faudrait les multiplier, s'il était pos^le^^ et, profitant de leurs propriétés énergiques, les mêler plus intimement avec ceux des autres peuples, afin qu'ils se perfectionnent les uns par les autres. Le^ détruire! quel dommage! Les qualités du vrai TurCj^ adouci dans son fanatisme, sont trop rares pour faira

de si grandes pertes sans y mieux réfléchir. L'esprit et rindusti'ie sont de nobles et belles choses, mais la moralité vaut bien autant et elle est moins commune.

Il fallait conserver en Asie un état indépendant, mais il fallait que cette convention des États euro-

péens fût prise un peu plus au sérieux. Il était facile de prévoir à quels dangers le partage de l'Orient exposait la tranquillité du monde, et c'était un devoir impérieux pour nos minisires surtout d'empêcher la chance d'un pareil événement. En efiet, il est impossible que le partage n^établisse pas pour TAngleterre des intérêts immenses en Syrie et sur la Méditerranée , et il est impossible que, pour la défense de ces intérêts nouveaux, les Anglais n'aspirent pas à l'instant à la domination absolue sur une mer où nous avons nous-mêmes aujourd'hui plus de droits qu'eux à régner et plus de moyens de le faire (1). Cependant une solution pacifique ne pouvant s'ob« tenir sans les plus grands sacrifices de la part de quelques intéressés au partage , nous avançons peu à peu vers un dénoûment par les armes que la diplomatie> toute-puissante qu'on la suppose, ne saurai^ empêcher ni même différer beaucoup.

En quelques mois, la position de la Turquie est devenue singulièrement plus difficile que par le passé : le^trésor £St appauvri ; les troupes du sultan,

(i) Je préviens le lecteur que la rédaction de tout ceci date déjà d'une année. Après cet avertissement, je crois inutile de rien changer dans le texte;

battues pour la seconde fois çt dispersées par Ibrahim , ont perdu toute confiance dans leurs forces et manquent de discipline; enfin et surtout, ces derniers résultats d'une guerre antinationale , et laffaiblissenient sensible qu'ils ont laissé dans les ressorts usés du gouvernement , ont inspiré aux Grecs des espérances que des étrangers intéressés fortifient, et qui doivent rendre plus difficiles qu'auparavant des essais de rapprochement entre les principales races d'hommes composant la population mêlée de la Turquie. Il est croyable que, dans leurs espérances exaltées, les Grecs, rejetant la faveur tardive de l'égalité promise par un hatti-chérif et brûlant de se venger des humiliations profondes qu'ils ont longtemps souffertes , révent la domination à leur tour, et se promettent , sinon de changer . tout à fait de rôle avec les Turcs , du moins de les expulser vers les profondeurs de l'Orient , et de relever à la fois l'autel dans Sainte-Sophie et le trône des Gonstantins dans le Phanar.

Les rayas,' déclarés, par la prudence jalouse des Turcs , indignes de servir dans les armées , n'ont , il est vrai , ni fusils ni munitions de guerre ; mais^ quand il en sera temps, des armes et des secours de tout genre ne sauraient leur manquer. Cependant les Grecs seraient peut-être surpris de voir leur révolution tournant au profit d'autres qu'eux-mêmes^ quoique l'analogie de leurs croyances religieuses à celles des Russes puisse bien encore présenter à ces fanatiques la substitution d'un maître chrétien: à un

tnàilre musulman comme un assez beau prix de leur victoire. Il est certain que la population chrétienne, celle des Grecs surtout , est travaillée sourdemem depuis longtemps 9 et avec quelque succès, pour Tinstallation des Russes sur les rives du Bosphore ; il est certain, par conséquent, que les hommes d'État de l'Europe qui s'obstinent à vouloir la paix et Tintégrité de la Turquie demandent une impossibilité.

Il est dans les intérêts du c/ar, dont les projets sont bien oonnus, qu'on s'en tienne en Europe à un certain enthousiasme pour li paix , pendant lequel il fait^ de son côté, une guerre occulte qui lui profite et qui laisse préparer avec une admirable constance le succès d'une guerre ouverte , s'il était forcé de l'accepter avant l'époque où il pourrait, à son tour, la proposer et la faire craindre à ses adversaires. Il doit être amusant, pour lui, de nous entendre parler de nos expeciations, lorsque nous sommes déjà en plein spectacle d'événements ; et, spectateurs plus curieux que clairvoyants , nous ne nous en apercevons pas!

Il est un fait vérifiablepar l'histoire, qui, sans avoir des conséquences forcées , est en faveur de l'opinion que les Russes doivent occuper Constantinople tôt ou tard. L'eau des fleuves, qui descend toujours et qui entraine dans sa course des pierres ou du sable engravant ses deux bords, ou des engrais qui fertilisent les plaines basses, sert aussi à diriger la pente des peuples les uns vers les autres, et tantôt elle conduit des barbares qui ravagent.

lanlôi elle amène des hommes civilisés qui améiiorent l'élat des peuples qu'ils visiteat. Or la mer Ivoire esl ForigiDe d'un fleuve dont les eaux oouleni vers la Méditerraoëe et passent devant Constantinople.

Au reste > que l'on oonsultç Tinstinct populaire , celui des Russes ou celui des Orientaux de toutes religions, et on trouvera presq ue unanime cette croyance, flattant les uns, épouvantant les autres, d'un changement prochain de domination. Le czar Alexandre appelait Constantinople la porte de sa demeure , et il en demandait les clefs : c'était une manière de faire pressentir la nécessité de la conquête , et une manière ingénieuse de la justifier, en mettant par celte forme d'expression tes apparences de la raison toutes de son côté.

Je n'appelle point la guerre ; je la détesté comme un fléau, et j'attends de la raison de notre siècle que nous cessions bientôt de voir des duels d'hommes et des duels de nations. Mais, quand on proelame hautement un fait , il faut en vouloir courageusement les conséquences, et, quand on se propose un but , on doit mettre en pratique les moyens de l'atteindre.

S*agîs8ail-il d'appeler les Turcs à la civilisation , il fallait leur fournir des secours efficaces, et ne pas les abandonner, après des vobux stériles, à leur propre inexpérience , qui devait leur être fatale. On le sait bien aujourd'hui : tout est lié dans le système social comme dans lesystème physique du monde, et nous ne pouvons nous passer d'une réciproque influence, qui nous oblige à intervenir un peu dans les affaires

publiques de nos voisins; car^ quelle que soit la pré-* tention égoïste d\in roi, nul n'a le droit, homme ou peuple, de tracer un cercle autour de lui-même, et de s'isoler en disant : Ceci est à moi, et j'en défendrai rentrée à d'autres. Cette maxime de Tabsolatisme y qui le protège un instant, le rend aussi plus odieux , et doit enfin précipiter sa- ruine.

S agissait-il de l'intégrité de la Turquie, après avoir répété bien haut qu'on s'opposera au partage de cet empire , parce que sans doute on croit possible de s'y opposer, convient-il de souffrir qu'en effet y sans partage, il passe sous la puissance des Russes? Et, quoique la guerre n'ait pas été déclarée à coups de canon, les hostilités de la Russie ne sontelles pas évidentes ? Réglons au moins nos procédés sur les siens, et, puisqu'elle a entrepris de se faire des partisans , hàtons-nous de nous en faire aussi ; acceptons avec joie les moyens de combat qu'elle nous propose; suivons-la sur le terrain de cette lutte non meurtrière ; qu*elle s'épuise d'or corrupteur et de promesses mensongères : nous ferons luire la vérité des opinions de notre siècle , et nous la défierons ensuite de régner par le knout sur une population affranchie des préjugés du despotisme.

Dès qu'il est admis, au contraire, que l'empire ottoman ne peut pas conserver son indépendance et se préserver de l'envahissement, le partage de ses possessions est la conséquence forcée de la situation des choses. Dans les projets qu'on substitue à celui de restaurer la puissance des Turcs, comme, par

exemple, dans Li crêaiion d'un état nouveau, républicain ou autre, â peut y avoir une idée séduisante pour des imaginations vives, mars il n*y a que cela, el l'impossibilité d'organiser ou de maintenir un tel état est patente.

Si l'univers social avait une constitution bien faite, les intérêts individuels des peuples seraient indépendants de la manière de les grouper sous dès lois générales, de même qu'en France, par exemple, les intérêts individuels des personnes sont à peu prés indépendants de certaines variations qu'on pourrait apporter aux limites de la commune, de Tarrondissement et de la préfecture, et à l'étendue géographique.de l'autorité des préfets et des maires j là comme ici, les lois seraient également justes, et partout elles seraient choisies pour l'avantage de l'homme, du peuple et de la communauté des peuples. Mais il s'en faut bien que cette association universelle et pacifique du monde soit réalisée; les groupes, grands et petits, que nous y formons en ce moment ont des intérêts mal administrés par lesquels ils se tiennent dans une opposition fâcheuse. Au lieu de se rapprocher, pour s'aider, ils cherchent à se nuire; ils fondent leur prospérité sur la ruine de leurs voisins; ils s'observent avec crainte ou avec envie, et ils ne communiquent qu'avec méfiance, et en cherchant à se tromper mutuellement.

Ainsi le vice des institutions actuelles des peuples et l'hostilité entre eux, qui résulte surtout de la différence des principes de leurs gouvernements,

Penscei et notes critiques, t. 1. 30

les obligenli sous peine de morl, à intervenir dans toutes les questions qui peuvent changer leur valeur comme puissance ; de là ta nécessité de considérer, dans les discussions qui intéressent la politique étrangère, non-seulement la part proportionnelle de territoire des Ëtats engagés dans ces discussions, mais aussi l'importance relative qu'ik occupent dans le monde.

Dans la réalilé des choses, la France ne peut d<Hte pas permettre que la Russie s'empare de Constan-tinople, et l'Angleterre de la Syrie et de l'Egypte, sans un dédommagement pour elle. Les difficaUës qu'on a éludées jusqu'ici doivent devenir enfin inévitables; mais chaque instant différé vaut une chance de plus à la Russie, qui gagnera toujours davantage à retarder une solution. L'Angleterre s'en aperçoit et cherche à brusquer ; elle prend des me* sures pour la garantie de sa fortune, et s'apprête à se saisir de la part qu'elle s'est attribuée.

Dans l'hypothèse d'un démembrement de la Turquie par les Ëtats prépondérants de l'Europe, quelle concession faite à notre pays pourrait équivaloir à la proie de Constantinople ? L'Angleterre mèoie, satisfaite, pour le moment, d'obtenir une route nouvelle conduisant dans l'Inde, ne tarderait pas à voir avec envie et avec de justes craintes l'accroissement formidable de la puissance des Russes sur terre et sur mer, résultat certain de la seule acquisition d*une ville aussi importante.

Nous abandonnerait-on une partie de l'Asie Mi-

neiire? Mais que ferions-nous de la possession en Orient d'un vaste pays sans population suffisante, si loin de nous, et si prés de nos ennemis?

J ajoute que les Russes ont, à Tégard de tous les cultes, une tolértfice non qioins parfaite que la n6* tre, et qu'ayant un gouverneibcnt det forme primitire, monarchique et al>solu» comme sont tes gou-vemements de l'Asie, ils sont, par ces défauts mêmes, plus près que nous de s'entendre avec le& Turcs, CST il ne faut p»s oublier que les peuples s'élèvent comnde led hommes; qu'ils ont une enfance et un âge mûrf et que les rapports de l'âge règlent ceux de notine intelligence et établissent nos premières relations dans le monde;

Une vaste possession dans l'Asie Milieu i*e serait probablement plus onéreuse qu'importante pour la France. Les Russes , par Constant! nople et par les ports de la mer Noire, et les Anglais, par le golfe Ferstque et l'Enphrate, approvisionneraient l'intérieur des provinces turques à moindres frais que les caravanes- partiel de Smyrne ou d'un antre port de la Méditerranée. Là où ii y â peu d'intérêts à défendre^ il est inutile d'employer de grandes dé* penses à le faire. Il serait mieux pour nous de laisser à d'autres l'embarras et tes frais de l'administration d'un grand pays , et de n'occuper, pour notre part, que quelques points du littoral habilement choisis et des iles, pour la station de nos vaisseaux.

D'ailleurs la population des côtes maritimes est

plus abondante que celle de l'intérieur des terres, et son industrie est plus développée. Ce qui importe à la France^ qui ne pourra, sur le terrain de FAsie, lutter avanlageusement par le commerce avec ses deux grandes rivales, c-est d'obtenir sur la Méditerranée quelques positions fortifiables, suffisant à ses affaires restreintes, lui assurant Tempire qui lui revient sur cette mer intérieure, et devenant des foyers nouveaux de la vie qui lui est propre, d où elle puisse rayonner librement autour d'elle. Ce qui fait la force principale de notre pays, c'est la puissance irrésistible de ses idées progressives; ce qui doit faire sa gloire, en préparant l'union définitive du monde politique, c'est le triomphe de ses principes, qui sont destinés à révolutionner paisiblement toute la terre.

Oui, la paix aux peuples; mais la guerre aux mauvais principes qui les Courmentent, et qui les poussent brutalement les uns contre les autres! Si l'ignorance cause la plupart des maux de l'humanité, ne faut-il pas éclairer les peuples et leur apprendre ce qu'ils doivent réellement et ce qu'ils peuvent avec justice? Plus heureux que nos rivaux en civilisation, si cette mission sainte est, en apparence, plus d'accord avec nos intérêts qu'avec les leurs, nous devons travailler activement à l'accomplir.

Reste à savoir, sur la question du partage de 1*0rient, si, au lieu d'acquérir des provinces asiatiques, il ne convient pas mieux à la France de s'assurer

par des traités une frontière sur les bords du Khin et de donner à sa colonie d'Alger tout le développement qu'elle peut prendre. Mai&^ dans la supposition d'une difficulté^ diplomatique ou autre, qui ne permettrait pas de conclure la paix en ces termes, (devrait-on s'étonner de nous voir porter des établissements militaires jusque sur les côtes orientales de la Méditerranée.

Tantôt ou a dit que les fleuves unissent les peu* pies, et tantôt, au contraire, on a dit qu'ils les séparent; mais la vérité est qu'ils ont cette double propriété; J'ajoute que les mers intérieures en jouissent comme eux^ et même à. un degré plus éminent.

Les conteatations élevées à ce sujet me semblent devoir finir, si on considère que la différence des rôles de l'eau, regardée par les uns comme une barrière, et par les autres comme un moyen de transport et une voie de la civilisation, tient à l'état des peuples qui, pendant la paix, se rapprochent avec confiance, et qui, à Tétat de guerre, se retranchent derrière des obstacles difficiles à franchir.

Or l'accroissement de nos côtes maritimes et l'accroissement de nos forces navales , qui ont établi notre prépondérance sur la Méditerranée , nous permettent et nous obligent même, dans un intérêt de conservation, à augmenter de plus en plus cet empire, en sorte que la mer nous offre, en temps de paix, les routes de ses plaines pour le commerce, et la retraite de son horizon et la protection des navires

au besoin , si les malheurs de la guerre le réda* inaieni.

Quel sera le sort de Méhémet-Ali? Une intention incontestable de civiliser son peuple, de grands efforts, plus persévérants qu'heureux peut>*étre, mais aussi quelques miracles de création et d'orga* nisation quoiqu'au prix de beaucoup de sacrifices et de beaucoup de souffrances supportés par ses sujets, tout cela, soutenu jusqu'à ce jour avec le même zélé, au milieu des difficultés les plus grandes, doit, aux yeux des hommes impartiaux, faire absoudre le prince égyptien du crime de sa révolte mieux encore que ses victoires répétées. D'ailleurs, par des foules qui ont fait ressortir les qualités de Méhémet-Ali, son ancien maître n'a-t-il pas sanctionné pour nous le pouvoir royal usurpé sur lui? 11 y aurait de Tinjustice à dépouiller Méhémet-Alî de l'empire dont il vient de jeter les fondements, eC qu'en des jours plus tranquilles, avec une possession garantie, il pourrait s'appliquer à rendre plus heureux. Quel homme est plus capable que lui de discipliner les Arabes, et d'enlacer dans les liens d'un peuple unique toutes ces familles, la plupart nomades, répandues autour de la mer Rouge, et qui vagabonflent des limites de la presqu'île d'Arabie jusqu'aux bornes déseites séparant l'Egypte des plaines de $able du Sahara?

Mais il est une auti*e injustice plus criante, contre laquelle aucune voix ne s'élève, quoique soufferte

depuis longtemps, non par Mëhémet, qui n'est touché peut-être que d'une humiliation dont sa fierté s'indigne, et que sa prudence lui fait supporter, mais qui pèse sur son peuple, déjà si misérable ! Cette injustice est dans l'impôt annuel qui se prélève sur l'Egypte pour le payement d'un tribut au sultan. Il est vrai que Méhémet-Ali ne le payait qu'à la dernière extrémité , mais pourtant il le payait. Or il faudrait nier toute vérité, et confondre toutes notions du juste et de l'injuste, pour ne pas être ému de cette monstruosité, dans notre' siècle. Quoi ! les fatigues et les sueurs des Égyptiens profitent an sultan de Stamboul ! les produits de leurs terres, péniblement exploitées sous l'ardeur de leur soleil, sont livrés sans compensation ! Nous nous scandalisons de voir des hommes s'instituer les maîtres de leurs semblables, et exiger sans salaire le prix de leur travail, et nous ne sommes pas scandalisés de ce trafic des labeurs des peuples, qui organise l'esclavage sur l'échelle de la population des royaumes. On a vu ces abominables usages autrefois ; mais, selon la justice de notre siècle mieux éclairé, il doit y avoir entre les peuples, comme entre les personnes, une exacte compensation de sacrifices et un échange équitable de services. Quels sacrifices les Turcs s'imposent-îls pour les Égyptiens qu'ils dépouillent? quels services ont-ils rendus à l'Egypte, autres que le mauvais service de lui fournir des pachas spoliateurs et de» modèles de cruauté? Un débile empe- «•eur, qui végète à Stamboul, peut-il proléger sa

province d'Égyple contre les agresseurs, incapable lui-même de se défendre dans Tenceinte de sa capitale? Les puissances coalisées de l'Occident auront sans doute l'équité de ne vouloir pas consacrer contre rÉgypte la dure servitude acceptée pour elle par son chef^ lorsqu'il acceptait la qualité de vassal pour lui-même.

L'empire turc, je le dis avec la conviction que me donne aujourd'hui la connaissance de ses faibles ressources, Tempire turc se fortiGèrait en s'amoin-< drissant, semblable à un arbre dans lequel la scve languissante arrive avec difficulté à l'extrémité des branches, et qu'un émondage fait à temps rappelle à la vie. Ce grand corps, malade et épuisé, n'a plus la force de se mouvoir, mais le retranchement d'un membre qu'il ne peut plus réchauffer et dont la gangrène inévitable doit s'étendre jusqu'à son cœur raméaerait dans toutes ses parlies l'abondance des sucs nourriciers dont elles ont besoin , et la plénitude de la vie.

Dans de moindres limites, la Turquie formerait encore un des plus grands États du globe; elle aurait des ports magnifiques, une grande longueur de côtes maritimes, et des iles nombreuses, fournissant des matelots; il lui resterait des terres considérables et fertiles, favorisées par un beau climat; sa position géographique , entre les continents d'Europe et d'Asie, la plus heureuse qui soit sur la terre, rendrait son commerce le plus important du monde... Avec des avantages moins évidentset moins nombreux, on

a vu de petits peuples se placer au premier rang des nations.

Tous ceux qui s'intéressent plus à la cause gêné* raie de l'humanité qu'aux avantages particuliers des États et aux calculs de l'ambition des rois doiventdéplorer que la question politique d'Orient n'ait pas reçu une semblable solution. Mais on ne peut plus douter de l'insuffisance du talent des hommes qui gouvernent la Turquie, non plus que du mauvais vouloir des faux amis de cet empire. La Turquie sera subjuguée : il convient que nous soyons préparés à cet événement, et que, pour assurer le succès de nos justes prétentions, nous marquions déjà sur la carte les lieux que nous revendiquons pour nos droits au partage.

Lorsque, dernièrement, les grandes puissances de l'Europe signaient ensemble une note où elles déclarent que rintégrité de l'empire du sultan est nécessaire à la paix générale, qu'elles s'engagent à maintenir, les Russes manquaient de franchise et le gouvernement anglais méditait une perfidie. La France, mal informée sur l'état réel de la Turquie, signait avec sa confiance accoutumée, facile à endormir, et se montrait parfaitement dupe de cette déclaration solennelle, qui est une pure niaiserie diplomatique.

Jugeant au point de vue français les difficuUés surgies en Orient, nos ministi:es ont raison de croire que la conservation de la Turquie est utile; mais ils doivent se demander aussitôt si elle est possible,

el^ s'ils Teulefat bien s'en instruire, ils sauront que, au train dont vont les choses, cela est au moins très* douteux. Un seul de nos hommes d'État a émis ce doute, et a prononcé le mot de partage ; mais on s'est k peine arrêté aux objections qu^il offrait cependant avec la double autorité d'un voyageur qui a acquis des connaissances spéciales sur la matière et d un grand orateur qui possède l'art d'ébranler l'opinion souveraine des chambres.

A défaut de semblables connaissances, il est pour tout le monde une manière de juger sainement la valeur de l'acte collectif des grandes puissances : c'est de considérer la facile adhésion des Russes. L'intérêt qu'ils ont à s'emparer de Gonstantinople est trop manifeste pour qu'ils s'en défendent l'accès par un acte sérieux et compromettant. Or, si nous avons été toujours mal instruits de ce qui se passait en Orient, les Russes sont, au contraire, informés et secondés à merveille; ils savent que l'empire s'affaiblit et périclite, et qu'ils peuvent attendre avec avantage le moment prochain où la proie viendra s'offrir d'elle-même. Que si, contre toute attente, nous faisions des efforts réels pour rendre la vie à l'empire ottoman, on les verrait déposer ce masque d'hypocrisie, fomenter des troubles par les Grecs, rapprocher leurs flottes, et presser leurs armées autour de Gonstantinople.

Je ne puis finir ces réflexions sur l'état de crise de la Turquie , sans parler des efforts , malheureusement inutiles , que j'ai faits, depuis mon retour en

France , auprès de nos ministres actuels ( mois de février 1841 ), pour faire envisager la question d'Orient sous un point de vue que j*ai la prétention de croire aussi positif que celui où notre gouvernement s'est tenu pendant le débat européen, et convenant mieux aux intérêts matériels de notre patrie, à la dignité de notre caractère natioival et à nos sympa thies de peuple. J'extrairai ce qui suit de plusieurs lettres que j'ai fait passer sous les yeux du minisire des relations extérieures. J'y résumais d'abord des faits qui établissent la véritable situation de la Turquie y que je dois connaître assez bien parce que , sans mission aucune, ni divulguée ni secrète, mais à mes frais , et dans un but que j'ai déjà expliqué, j'avais mis un grand zèle à étudier l'Orient, qui était et qui est encore gros d'événements auxquels la civilisation du monde entier se rattache ; j'y exposais ensuite ce que je comprends du rôle des cabinets européens eC de notre position relative au milieu d'eux à Gonstantinople , et, en prenant tous ces soins, sans en être prié , il me semblait rempli* un double devoir dlionnéte homme et de bon citoyen •

Je m'obstine à croire qu'il y a quelque sens et quelque vérité pratique dans les réflexions suivantes, que je n'ai pas eu le bonheur de faire approuver par nos ministres, et que je poHe au tribunal de la raison publique, qui est plus étendue et plus sûre , parce qu'elle est dégagée des influences qui affecient la position des hommes d'État.

« La réforme ottomane^ dont on fait grand bruit i< depuis plus de quinze ans^ est une entreprise mal K conduite. Les idées nouvelles , qu'on répand en (c Turquie, ne trouvent pas le terrain préparé pour (( les recevoir, et, comme elles ne peuvent jeter au- (( cune racine, elles ne sauraient porter aucun fruit. (c L'inintelligence dans l'exécution a compromis les « projets anciens et a rendu une nouvelle œuvre u plus difficile, en excitant des préventions natioce nales contre les importations de TEurope*

« Au lieu de se diriger à travers les obstacles « d'une situation présente» avec des plans qui (( eussent annoncé une prévoyance générale et « prudente , au lieu de préparer, avec l'aide du « temps, une organisation forte dans l'avenir, sans « négliger pour cela les soins du moment actuel , (( on a voulu tout improviser et on n'a rien fait qui « soit réellement utile. On a voulu jouir, à peu de (C frais et trop tôt, des bénéfices d'une civilisation (( qui a tant coûté aux États de l'Europe, et on a « obtenu à peine un vain spectacle qui ne peut faire « illusion qu'à ceux qui le voient de loin.

« L'armée régulière, dont la composition a ab- « sorbe presque toute l'attention du dernier sultan (t et a exigé les plus grands sacrifices de ses trésors, (( l'armée même, manque toujours des qualités les « plus importantes : la discipline et Tunilé.

« Au lieu de s'attacher à détruire, autant que « possible, la distinction commune des Orientaux « en musulmans et rayas, qui consacre une injure

(( faite à cea derniers^ qui excite en eux le désir de (< se venger et qui entretient Tesprit des uns et des « autres dans des habitudes d'animosité et de mau- « vais sentiments réciproques , on avait maintenu « la capitation, les avanies, les corvées et toutes les (c anciennes barrières qui empêchaient la popula- (( lion de devenir homogène. Cependant , lorsque, (( peu avant de mourir, Mahmoud comprit qu'il « importait de s'attacher les chrétiens, dont le nomce bre est en majorité redoutable , il prit la mesure (( inhabile et dangereuse de les enrôler brusquement « dans l'armée. Le résultat fut de s'aliéner davan- (c tage les Arméniens, à qui il voulait bien accorder « rhonneur, peu estimé par eux-mêines , d'en (( faire des soldats. Il fallait qu'il ne sût pas «np- « précier le caractère distinctif des diverses (f races d'hommes de son empire et qu'il mécon- « nùt bien] les effets du servage et des habitudes w d'une soumission passive pour essayer d'un tel « projet.

« Depuis l'avènement au trône du jeune Abdoul- « Medjid, on a proclamé très-haut, chez nous « du moins, une certaine égalité, devant la justice, w de tous les sujets de l'empereur , quelle que w soit leur religion. A Constantinople et à Smyrne, w cette déclaration peut être comprise; mais ailfc leurs elle]a produit et elle produira certainement w peu d'effet, si même elle est rendue publique, à w moins d'être soutenue par quelques bonnes insti- « unions, qui auraient dû précéder ou accompa-

ft gner sans relard les firmans impériaux en faveur H des chrétiens.

u Les sysiéiues dVducalion par lesquels on forme « les jeunes gens pour les société» progressives de M TEuxope se perfectionnent chaque jour; peut-on « douter que les systèmes d'éducation qui scxnt à Tu- (( sage des peuples retardés en civilisation ne soient « aussi perfectibles? Pourquoi doue la Turquie a- H t-elle procédé jusqu'ici par les moyens imparfaits a et avec Vinstinct obscur des sociétés du moyen (f âge y lorsqu'elles sortaient péniblement de la « barbarie?

a Faudrait-*il regarder comme des mensonges u ridicules et méprisables tous les éloges accordés (c ches nous à t'influence eivifisatrice des beaux-arts « et des sciences? £$t«*ce encore un mensonge cônc< venu que l'opinion qui nous fait regarder i'agri- K culture et les autres arts utiles comme les vérita- (c blés sources de la richesse publique et du bience étre^ et comme des moyens d'introduire l'ordre « dans la société par le travail imposé à tous ses « n)embres? £t| si ces textes inépuisables de dis- « cours répétés sur tous les tous et dans toutes les H langues sont des vérités qu'on ne peut conles'^ (( ter^ doivent-elles demeurer stériles pour ceux K qui en ont le plus grand besoin? Au milieu du « xix^ siècle^ il serait bien temps^ sans doute, de (C pourvoir à la régénération des peuples de l'Orient « par des procédés scientifiques qui soient exacts et (( qoLï donnent un résultat prévu. Mais il n'est que

i< trop ordinaire de voir des novateurs qui, par des c< distinctions subtiles entre la théorie et la pratique, f< et par des inconséquences excusées avec de parc reils prétextés , semblent déserter tout à coup H leurs convictions, lorsqu'il s'agit d'appliquer Ci aux besoins de la vie les principes inutiles dont « ils ont fait grand fracas et qui leur paraissaient, « le n^oment d'avaat> les plus vrais et les plus u absolus.

a Ëvidemro^it l'organisation nouvelle de Vëduu cation populaire était, dans la réforme de la Tur* c< quie, le principal objet à se proposer. Il est vrai fc que le bénéfice de Véducation du peuple se serait u fait attendre quelques années; mais toute action, a soit morale» sott politique, qui doit être puissante ce et durable, exige les mêmes sacrifices de lemps« M Or Tédiication est un moyen de moraliser les u peuples^ et un moyeu infaillible de les plier {< aux exigences d'une civilisation nouvelle; on ne « doit même raisonnablement s'adresser qu'à une ce jeune population pour obtenir des réformes (( sérieuses.

« Il s'établit, par les idées, des attractions entre « les peuples que nulle force physique ne peut surce monter : lorsque les motifs qui les rapprochent « comprennent des besoins aussi réels , la moindre îi armée sufTit à défendre leurs intérêts communs; (( mais bea^ucoup de soldats et beaucoup de trésors ne « sauraient protéger longtemps des alliances contre (c nature. (L'à-propos de cette réflexion était la

w conjuration toute nouvelle de l'Europe contre la « France). Notre pays est un centre d'attraction^ « et, sans beaucoup d'efforts, nous pouvons favo- (( riser la spontanéité du mouvement des peuples r( au-devant de nous.

(c La France ne doit pas être simple speciatrice (( de la révolution qui tend à s'effectuer en Turquie. u II n'est pas indifférent à un grand peuple , qui « aspire à régner par les plus nobles facultés de i< rhomme, que 1 influence de ses idées, de ses « sciences, de ses arts, de sa civilisation enfin , se u laisse sentir de bonne heure dans l'éducation de « ses voisins; il n'est pas indifférent à la France « que, pour sa gloire, les peuples se groupent au- (c tour d'elle par l'intelligence et se rapprochent , « sous son inspiration, de l'état d'association unice verselle que les personnes de sens et de cœur i< pressentent bien et s'efforcent de réaliser.

i< C'est sans doute un fait très-épineux que Téta- « blissement de cette sorte d'influence de notre « pays sur les populations de Tempirè turc; et cr c'est pour cela aussi que, dans la situation délier cate du moment, j'ai voulu appeler sur lui Tat- « tention toute particulière de nos. ministres. On (( devrait même employer ce fait comme une sorte « de pierre de touche avec laquelle on éprouverait, (( en quelques jours, la valeur du projet de conser- « ver l'empire musulman pour garantie de Féqui- « libre et de la paix de l'Europe.

« Si le conseil* de la France, cherchant à faire

t< prévaloir au divaii la pensée salutaire d'une large « organisation de l'éducation du peuple turc, de- « vait exciter un grand émoi au dehors et rencôn- « trer de trop vives oppositions, oh, certes ! il ne c< serait plus permis d en douter encore ; la Turquie « serait aujourd'hui dépendante, et Téquilibre « européen serait rompu de fait.

« Par exemple, la Russie, qui surveille Constan- « tinople de très-prés, ne permettra pas qu'on entre- « prenne ï'ien qui puisse reconstituer vigoureuse- « ment l'empire^ et qui lui enlève à elle-même les « espérances que lui donne la faiblesse croissante « de la Turquie. Le jour où une proposition qui « tendra clairement à ce but viendra à être faite, u son opposition sera vive et manifeste.

«c En concluant, j'affirme que l'empire turc n'a « pas en lui-même la force de se conserver; par <c conséquent, c'est une contradiction, à mes yeux, de w reconnaître en principe la nécessité de cet empire, i< et de lui refuser en fait les secours intelligents c< dont il a besoin. >»

Dans une autre lettre qui suivit de prés celle-là, craignant de ne pas m'être expliqué avec une clarté suffisante, je repris le sujet de quelques-unes des réflexions qui précèdent, et de nouveau je développai mon idée générale, autant qu'il est possible de le faire dans l'étroite limite de quatre pages bien ménagées; j'en extrais ce qui suit :

r< J'admets que l'influence morale de notre pays « est, sans contestation, trouvée bonne à établir,

PenMM et notes critiquât t. 1. ^^

u et je dis qu'en toute situation des affaires pu- « bliques de l'Europe il est urgent d'eu préparer a les voies. L'état présent de la Turquie présente à u cet effet des conditions très^favorables, qu'on ne u retrouvera certainement pas plus tard, et qu'il fc faut s^empresser de saisir. Le temps change vite u la valeur relative des royaumes, par les variations (c inévitables qu'il apporte dans leur richesse comfc merciale et dans leur puissance intellectuelle; u bi^itôt il pourrait diminuer la prépondérance u que nous avons parmi les peuples, et un retard cr à profiter de nos avantages nous expose à perdre ^ ^ur toujours l'occasion du succès qui s'offre à H nous aujourd'hui.

i< Par exemple y n'est-ce pas au moment où le <f peuple turc fait des efforts plus ou moins heuff reux pour atteindre le niveau de la civilisation (c européenne, et lorsqu'il entend parler, pour la u première fois, d'une infinité de choses et de faits fi à l'expression desquels sa langue ne suffit pas, ce que nous devrions nous empresser d'offirir les a mots de la nôtre, car il est nécessaire qu'il fasse ce des emprunts quelque part, et il en fera préféracf blement, si nous n'y prenons garde, à de plus prés ce voisins que nous ? »

Le moyen qui nous aurait permis d'arriver à ce résultat était d'intervenir dans l'organisation des écoles et dansVexécution d'un grand travail ayant pour objet la traduction des meilleurs livres de l'Europe.

ce Combien encore ne serait-il pas utile et oppor-

« tuQ de proposer l'adoption 'de nos poids et mesures « dans un pays où toutes ces ciioses diffèrent de « ville à ville» sans contrôle, et peut-être tuéme « sans qu'il existe des étalons profires à les tërifier . cr II a été possible^ chez nous et de nos jours , d'ef- « fectuier cette difficile réfornie, et, pat conséquent, <c il serait faciiè de 1 accomplir en pays gouverné (c despotiquement , d'autant plus que les Turcs t€ ^ont depuis longtemps familiarisés avec les applia cationd de la numération décimale. JE^t pms, les a empereurs de Gonstantinople n'ont-ils pa8 eu le « pouvoir d'altérer peu à peu la valeur des tnonfc naies, jusqu'à réduire la pièce d'argent, appelée « groucii^ à un morceau de cuivre blanchi, qui ne <c vaut aujourd'hui que vingt-cinq centimes de fc notre monnaie ?

<c Enfin, et au ^mier rang des considérations u de cet oidre, il importerait d'amener les Tqrcs i< à comprendre la nécessité d'une réforme dans cr leur iméthode de peindre les mots, en sorte qu'ils fi empleieiiit à l'avenir, soit les leCtres de notre écrii< tare, soit les lettres arméniennes, soit même les a caractères de leur propre alphabet, complété en f< signes-Yoyelles , qu'ils exprimeraient à la ma- (c niére des Occidentaux. Alors ils apprendraient « .plus communément l'art difficile de la lecture, et « puis, profitant nous*-m<éme8 des avantages de ce <v progrès, nous pourrions étudier, sans tant de « peine, les mots des dictionnaires de l'Asie, et « communiquer, enfin, avec les hommes de TO- *

u rienty par la langue écrite^ avec aulani de facilité « que nous en avons à correspondre avec les peu*- « pies de l'Europe, qui tous ont un système d'é- (c criture conforme au nôtre.

« Ces. projets sont des plus propres à changer « rapidement l'aspect intellectuel des populations (( du globe; et j'ajoute qu'ils ont pour prochain ré« « sultat d'améliorer les relations des peuples , en M avançant Tépoque où se réalisera l'unité sociale « dans laquelle la valeur morale des hommes et i< des peuples sera aussi grande qu'elle puisse le « devenir.

(c Réformer l'écriture d'un peuple et modifier (( sa langue, en influant si|r les acquisitions qui c< l'enrichissent, n'est pas une idée révolutionnaire a dans l'acception terrible de ce mot; ce n'est pas (( non plus une innocente rêverie^ selon l'expression (c sarcastique que les hommes dédaigneux des plus « nobles projets emploient pour étouffer toute i< pensée un peu grande et pour retenir tout élan K du cœur, parce qu'elle jette du ridicule sur ceux « qui sentent avec vivacité ce qu'eux-^mèmes ne (f sauraient sentir d'aucune manière.

« Est-il croyable, en effet, que lorsque les plus (( grands intervalles du globe, ou lorsque les mers, (c les montagnes élevées et les autres barrières na- « turelles interposées entre les peuples ne sont plus K que de faibles obstacles au rapprochement des u hommes,, les difficultés de leurs relations qui pro- *( viennent des différences de leurs langues soient in-

(f surmontables ? Mais, au contraire^ nous savons « que plusieurs langues de l'Europe onf une ten- (1 dance prononcée à se confondre^ au moins dans « les mots que les choses nouvelles leur font acquét< rir. Or^ ce que Ton a fait instinctivement et sans t< réflexion en Europe^ ne peut-on pas le faire « ailleurs avec intention, et, par conséquent, avec c< une bonne méthode et avec de meilleurs résultats ?

cr L'œuvre de civilisation commencée chez les « Turcs a été étroitement conçue et dirigée sans « habileté. Livrée à l'entreprise et à l'enchère, « comme aurait pu l'être la construction des carc scrnes que le sultan faisa i t bâtir , les réformateurs (c appelés à l'édification de ses parties les moins im- (r portantes y ont apporté un certain contingent « d'idées successives, matériaux hétérogènes dont H aucun architecte n'a su ordonner l'assemblage. « On a tout accepté sans choisir et sans rien appro- « prier aux lieux, aux hommes, aux mœurs ni aux u besoins.

« Dans son ensemble confus, le monument de « la civilisation moderne des Orientaux a l'aspect « des monuments matériels que les mêmes Turcs « élèvent avec les ruines des temples romains. On H voit dans leurs murs, que soutient une base fra- (c gile, des fûts de colonne posés de champ, des cbati piteaux enterrés et des piédestaux confondus avec i< des portions de frise. C'est un fait bien connu et u bien ridicule , mais il fournit un enseignement

« La réforme ottomane, dont on fait grand bruit « depuis plus de quinze ans^ est une entreprise mal v conduite. Les idées nouvelles , qu'on répand en (c Turquie, ne trouvent pas le terrain préparé pour i< les recevoir, et, comme elles ne peuvent jeter au- « cune racine, elles ne sauraient porter aucun fruit. (c L'inintelligence dans l'exécution a compromis les « projets anciens et a rendu une nouvelle œuvre u plus difficile, en excitant des préventions natiocf nales contre les importations de l'Europe.

u Au lieu de se diriger à travers les obstacles i< d'une situation présente, avec des plans qui (c eussent annoncé une prévoyance générale et « prudente , au lieu de préparer, avec l'aide du « temps, une organisation forte dans l'avenir, sans « négliger pour cela les soins du moment actuel y « on a voulu tout improviser et on n'a rien fait qui (( soit réellement utile. On a voulu jouir, à peu de (( frais et trop tôt, des bénéfices d'une civilisation (c qui a tant coûté anx États de l'Europe, et on a « obtenu à peine un vain spectacle qui ne peut faire n illusion qu'à ceux qui le voient de loin.

f< L'armée régulière, dont la composition a ab- « sorbe presque toute l'attention du dernier sultan (f et a exigé les plus grands sacrifices de ses trésors, (c l'armée même, manque toujours des qualités les i( plus importantes : la discipline et Tunité.

(( Au lieu de s'attacher à détruire , autant que « i^ossible, la distinction commune des Orientaux « en musulmans et rayas, qui consacre une injure

« faile à cea derniers, qui excite en eux le désir de « se venger et qui entretient Tesprit des uns et des (( autres dans des habitudes d'animosité et de mau- « vais sentiments réciproques , on avait maintenu « la capitation, les avanies, les corvées et toutes les « anciennes barrières qui empêchaient la popula- « lion de devenir homogène. Cependant , lorsque, w peu avant de mourir, Mahmoud comprit qu'il M importait de s'attacher les chrétiens, dont le nomce bre est en majorité redoutable, il prit la mesure « inhabile et dangereuse de les enrôler brusquement « dans l'armée. Le résultat fut de s'aliéner davan- « tage les Arméniens, à qui il voulait bien accorder « rbonneur, peu estimé par eux-mêmes, d'en (c faire des soldats. Il fallait qu'il ne sût pas «npw précier le caractère distinct! f des diverses « races d'hommes de son empire et qu'il méconi< nût bien] les effets du servage et des habitudes « d'une soumission passive pour essayer d'un tel « projet.

i( Depuis l'avènement au trône du jeune Abdoul* « Medjid, on a proclamé très-haut, chez nous « du moins, une certaine égalité, devant la justice, « de tous les sujets de l'empereur , quelle que i( soit leur religion. A Constantinople et à Smyrne, « cette déclaration peut être comprise; mais ailfc leurs elle]a produit et elle produira certainement w peu d'effet, si même elle est rendue publique , à (( moins d'être soutenue par quelques bonnes insti- « unions, qui auraient dû précéder ou accompa-

« gnersans relard les firmans impériaux en faveur M des chrétiens.

fc Les systèmes dVducalion par lesquels on forme « les jeunes gens pour les sociétés progressives de H TEurope se perfectionnent chaque jour ; peul-on (( douter que les systèmes d'éducation qui sont à l'u- « sage des peuples retardés en civilisation ne soient (c aussi perfectibles? Pourquoi donc la Turquie a- H t-^elle procédé jusqu'ici par les moyens imparfaits H et avec Vinsduct obscur des sociétés du moyen (f âge, lorsqu'elles sortaient péniblement de la » barbarie?

(i Faudrait-«il regarder comme des mensonges « ridicules et méprisables tous les éloges accordés (c ches nous à riofluence eivifisatrice des beaux-arts n et des sciences? Est«*ce encore un mensonge cônce venu que l'opinion qui nous fait regarder i'agri* K culture et les autres arts utiles comme ks vérita* « blés sources de la richesse publique et du bien* ce être, et comme des moyens d'introduire Tordre « dans la société par le travail imposé à tous ses « n)embres? Et, si ces textes inépuisables de dis- « cours répétés sur tous les tofis et dans toutes les 14 langues sont des vérités qu'on ne peut conles'^ « ter^ doivent-elles demeurer stériles pour ceux K qui en ont le plus grand besoin ? Au milieu du (I xix^ siècle, il serait bien temps^ sans doute, de ce pourvoir à la régénération des peuples de l'Orient « par des procédés scientifiques qui soient exacts et (( cpii donnant un résultat pcévu. Mais il n'est que

« trop ordinaire de voir des novateurs qui, par des « distinctions subtiles entre la théorie et la pratique, (( et par des inconséquences excusées avec de pa- « reils prétextés , semblent déserter tout à coup « leurs convictions, lorsqu'il s'agit d'appliquer a aux besoins de la vie les principes inutiles dont (( ils ont fait grand &acas et qui leur paraissaient, « le moment d'avaat> les plus vrais et les plus « absolus.

a Êvidemm^it l'organisation nouvelle de Téduc< cation populaire était, dans la réforme de la Tur* (c quie, le principal objet à se proposer. Il est vrai u que le bénéfice de l'éducation du peuple se serait K fait attendre quelques années; mais toute action, (( soit morale, soit politique, qui doit être puissante « et durable, exige les mêmes sacrifices de lemps« (c Or l'éducation est un moyen de moraliser les (( peuples^ et un moyen infaillible de les plier « aux exigences d'une civilisation nouvelle; ou ne u doit même raisonnablement s'adiresser qu'à une fc jeuue population pour obtenir des réformes (( sérieuses.

« Il s'établit, par les idées, des attractions entre (c les peuples que nulle force physique ne peut surce monter : lorsque les motifs qui les rapprochent (( comprennent des besoins aussi réels , la moindi'e u armée suffit à défendre leurs intérêts communs; (( mais bea^ucoup de soldats et beaucoup de trésors ne « sauraient protéger longtemps des alliances contre (( nature. (L'à-propos de cette réflexion était la

« conjuration toute nouvelle de l'Europe contre la « France). Notre pays est un centre d'attraction, (c et, sans beaucoup d'efforts, nous pouvons favori riser la spontanéité du mouvement des peuples r( au-devant de nous.

(( La France ne doit pas être simple spectatrice (( de la révolution qui tend à s'effectuer en Turquie. i( Il n'est pas indifférent à un grand peuple , qui c< aspire à régner par les plus nobles facultés de « rhomme, que Tinfluence de ses idées, de ses « sciences, de ses arts, de sa civilisation enGn , se « laisse sentir de bonne heure dans l'éducation de « ses voisins; il n'est pas indifférent à la France « que, pour sa gloire, les peuples se groupent au- « tour d'elle par l'intelligence et se rapprochent , (c sous son inspiration, de l'état d'association unice. verselle que les personnes de sens et de cœur « pressentent bien et s'efforcent de réaliser.

« C'est sans doute un fait très-épineux que l'éta- (( blissement de cette sorte d'influence de notre « pays sur les populations de Tempirè turc; et cr c'est pour cela aussi que, dans la situation délice cate du moment, j'ai voulu appeler sur lui rater tention toute particulière de nos ministres. On « devrait même employer ce fait comme une sorte « de pierre de touche avec laquelle on éprouverait, « en quelques jours, la valeur du projet de conser- (( ver l'empire musulman pour garantie de l'équi- « libre et de la paix de l'Europe.

« Si le conseil* de la France, cherchant à faire

« prévaloir au divan la pensée salutaire d'une large « organisation de l'éducation du peuple turc, de- « vait exciter un grand émoi au dehors et rencôn- « trer de trop vives oppositions, oh, certes ! il ne « serait plus permis d'en douter encore; la Turquie « serait aujourd'hui dépendante, et l'équilibre « européen serait rompu de fait.

« Par exemple, la Russie, qui surveille Constan- « tinople de très-prés, ne permettra pas qu'on entre- (( prenne rien qui puisse reconstituer vigoureuse- « ment Tempire, et qui lui enlève à elle-même les « espérances que lui donne la faiblesse croissante « de la Turquie. Le jour oii une proposition qui « tendra clairement à ce but viendra à être faite, (c son opposition sera vive et manifeste.

«c En concluant, j'affirme que l'empire turc n'a « pas en lui-même la force de se conserver; par <c conséquent, c'est une contradiction, à mes yeux, de « . reconnaître en principe la nécessité de cet empire, « et de lui refuser en fait les secours intelligents « dont il a besoin. »

Dans une autre lettre qui suivit de prés celle-là, craignant de ne pas m'étre expliqué avec une clarté suffisante, je repris le sujet de quelques-unes des réflexions qui précèdent, et de nouveau je développai mon idée générale, autant qu'il est possible de le faire dans l'étroite limite de quatre pages bien ménagées; j'en extrais ce qui suit :

« J'admets que l'influence morale de notre pays « est, sans contestation, trouvée bonne à établir,

Pen9aei et notes criticpaei, t. 1. 31

(f ci je dis qu'en toute situation des affaires pu- « bliques de TEurope il est urgent d*eii préparer a les voies. L'état présent de la Turquie présente à ti cet effet des conditions très-favorables, qu*on ne u retrouvera certainement pas plus tard, et quil (f faut s*empresser de saisir. Le temps cliange vite « la valeur relative des royaumes^ par les variations (Y inévitables qu'il apporte dans leur richesse coince merciale et dans leur puissance intellectoelle; « biaitôt il pourrait diminuer la prépondérance u que nous avons parmi les peuples, et un retard a à profiter de nos avantages nous expose à perdre « *pour toujours l'occasion du succès qui s offre à H nous aujourd'hui.

« Par exemple ^ n'est-ce pas au moment où le i( peuple turc fait des efforts plus ou moins heu- M reux pour atteindre le niveau de la civilisation (f européenne, et lorsqu'il entend parler, pour la cf première fois, d'une infinité de choses et de faits N à l'expression desquels sa langue ne su£Git pas^ « que nous devrions nous empresser d'offrir les i< mots de la nôtre, car il est nécessaire qu'il fasse ce des emprunts quelque pari, et il en fera préféra- « blement, si nous n'y prenons garde, à de plus près « voisins que nous ? »

Le moyen qui nous aurait permis d'arriver à ce résultat était d'intervenir dans l'organisation des écoles et dans rexécution d'un grand travail ayant pour objet la traduction des meilleurs livres de l'Europe.

Cf Combien encore ne serait-il pas utile et oppoi^

« tuQ de proposer Tadoption^le nos poids et mesures ce dans un pays où toutes ces choses diffèrent de f< ville à ville» sans contrôle, et peut-être nréme « sans qu'il existe des étalons profires à les vérifier. (( Il a été possible, chez nous et de nos jours, d*ef- <( fecUiier cette difficile réforme, et> psvr conséquent, « il serait facile de raccomplir en pays gouverné (c despotîquement, d autant plus que les Turcs t( sont depuis longtemps familiarisés avec les appliu cations de la numération décimale, l&i puis, les <Y empereurs de Constant! nople n'ont-ils pas eu le c< pouvoir d'altérer peu à peu la valeur des mon* ff naîes, jusqu'à réduire la pièce d'argent, appelée « grouch^ à un morceau de cuivre blanchi, qui ne « vaut aujourd'hui que vingt-cinq centimes de H notre monnaie ?

(c Enfin, et au premier rang des considérations <( de cet ordre, il importerait d'amener les Turcs tf à comprendre la néoessité d'une réforme dans <Y leur ffiiéihode de peindre les mots, en sorte qu'ils (^ emploient à l'avenir, soit les lettres de notre écri- « ture, soit les lettres arméniennes, soit même les « caractères de leur propre alphabet, complété en « signes-voyelles , qu'ils exprimeraient à la ma- <c niére des Occidentaiix. Alors ils apprendraient « plus communément l'art difficile de la lecture, et ^ puis, profitant nous-mêmes des avantages de ce ^ progrès, nous pourrions étudier, sans tant de (( peine, les mots des dictionnaires de l'Asie, et « communiquer, enfin, avec les hommes de TO-

a rient, par la langue écrite, avec autant de facilité u que nous en avons à correspondre avec les peuu pies de l'Europe, qui tous ont un système d'é« « criture conforme au notre.

(( Ces. projets sont des plus propres à changer H rapidement l'aspect intellectuel des populations i( du globe; et j'ajoute qu'ils ont pour prochain réti sultat d'améliorer les relations des peuples^ en u avançant Tépoque où se réalisera l'unité sociale i< dans laquelle la valeur morale des hommes et « deis peuples sera aussi grande qu*elle puisse le « devenir.

« Réformer l'écriture d'un peuple et modifier « sa langue, en in Quant si|r les acquisitions qui (c l'enrichissent^ n'est pas une idée révolutionnaire a dans l'acception terrible de ce mot; ce n'est pas « non plus une innocente rêverie^ selon l'expression a sarcastique que les hommes dédaigneux des plus (c nobles projets emploient pour étouffer toute « pensée un peu grande et pour retenir tout élan K du cœur, parce qu*elle jette du ridicule sur ceux « qui sentent avec vivacité ce qu'eux-mêmes ne (r sauraient sentir d'aucune manière.

(c Est-il croyable, en effet, que lorsque les plus (( grands intervalles du globe, ou lorsque les mers, « les montagnes élevées et les autres barrières nai< turelles interposées entre les peuples ne sont plus u que de faibles obstacles au rapprochement des « hommes,, les difficultés de leurs relations qui pro- K viennent des différences de leurs langues soient in-

(f suriBontables? Mais, au contraire, nous savons « que plusieurs langues de l'Europe ont une ten- (f dance prononcée à se confondre, au moins dans « les mots que les choses nouvelles leur font acqué- « rir. Or^ ce que l'on a fait instinctivement et sans '< réflexion en Europe, ne peut-on pas le faire « ailleurs avec intention, et, par conséquent, avec (( une bonne méthode et avec de meilleurs résultats ?

cr L'œuvre de civilisation commencée chez les « Turcs a été étroitement conçue et dirigée sans « habileté. Livrée à l'entreprise et à l'enchère, « comme aurait pu l'être la construction des ca- (( sernes que le sultan faisait bâtir, les réformateurs « appelés à l'édification de ses parties les moins im- « portantes y ont apporté un certain contingent a d'idées successives, matériaux hétérogènes dont H aucun architecte n'a su ordonner Tassemblage. « On a totit accepté sans choisir et sans rien appro- « prier aux lieux, aux hommes, aux mœurs ni aux u besoins.

« Dans son ensemble confus, le monument de « la civilisation moderne des Orientaux a l'aspect a des monuments matériels que les mêmes Turcs u élèvent avec les ruines des temples romains. On H voit dans leurs murs , que soutient une base fra- « gile, des fûts de colonne posés de champ, des charc piteaux enterrés et des piédestaux confondus avec <c des portions de frise. C'est un fait bien connu et u bien ridicule , mais il fournit un enseignement

(c La réforme ottomane^ dont on fait grand bruit « depuis plus de quinze ans, est une entreprise mal K conduite. Les idées nouvelles , qu'on répand en (( Turquie, ne trouvent pas le terrain préparé pour « les recevoir, et, comme elles ne peuvent jeter auit çune racine, elles ne sauraient porter aucun fruit. (c L'inintelligence dans l'exécution a compromis les « projets anciens et a rendu une nouvelle œuvre « plus difficile, en excitant des préventions natio- « nales contre les importations de l'Europe*

« Au lieu de se diriger à travers les obstacles « d'une situation présente, avec des plans qui (( eussent annoncé une prévoyance générale et « prudente, au lieu de préparer, avec l'aide du « temps,- une organisation forte dans l'avenir, sans « négliger pour cela les soins du moment actuel , « on a voulu tout improviser et on n'a rien fait qui « soit réellement utile. On a voulu jouir, à peu de (( frais et trop tôt, des bénéfices d'une civilisation (( qui a tant coûté aux États de l'Europe, et on a « obtenu à peine un vaiu spectacle qui ne peut faire <( illusion qu à ceux qui le voient de loin.

« L'armée régulière, dont la composition a ab- « sorbe presque toute l'atlention du dernier sultan tt et a exigé les plus grands sacrifices de ses trésors» « l'armée méme^ manque toujours des qualités les « plus importantes : la discipline et Tunité.

« Au lieu de s'attacher à détruire , autant que « |x)ssible, la distinction commune des Orientaux « eu musulmans et rayas, qui consacre une injure

(c faite à ces^ derniers, qui excite en eux le désir de « se venger et qui entretient Fesprit des uns et des (( autres dans des habitudes d'animosité et de mauu vais sentiments réciproques , on avait maintenu « la capitation, les avanies, les corvées et toutes les « anciennes barrières qui empêchaient la popula- (( tion de devenir homogène. Cependant ^ lorsque, « peu avant de mourir, Mahmoud comprit qu'il « importait de s'attacher les chrétiens^ dont le nom- (( bre est en majorité redoutable , il prit la mesure i< inhabile et dangereuse de les enrôler brusquement « dans Tarmée. Le résultat fut de s'aliéner davance tage les Arméniens, à qui il voulait bien accorder « l'honneur, peu estimé par eux-mêmes , d'en « faire des soldats. Il fallait qu'il ne sût pas ap- « précier le caractère distinctif des diverses « races d'hommes de son empire et qu'il mécon- « nût bien] les effets du servage et des habitudes « d'une soumission passive pour essayer d'un tel

w projet.

« Depuis l'avènement au trône du jeune Abdoul-

(c Medjid, on a proclamé très-haut, chez nous

« du moins, une certaine égalité, devant la justice,

w de tous les sujets de l'empereur, quelle que

i( soit leur religion. A Constantinople et à Smyrne,

« cette déclaration peut être comprise; mais ail-

(€ leurs elle"a produit et elle produira certainement

i< peu d'efi'et, si même elle est rendue publique, à

« moins d'être soutenue par quelques bonnes insti-

c< unions, qui auraient dû précéder ou accompa-

ce gner sans i-eiard les firmans impérbux en faveur H des chrétiens*

(c Les systècnes dVducalion par lesquels on forme K les jeunes gens pour les sociétés progressives de Ci l'Europe se perfectionnent chaque jour; peut-on « douter qtie les systèmes d'éducation qui sont à Tu- « sage des peuples retardés en âvilisation ne soient (c aussi perfectibles? Pourquoi donc la Turquie a- « t-^elle procédé jusqu'ici par les moyens impar&its a et avec V instinct ohscur dés sociétés du moyen n âge, lorsqu'elles sorta^nt péniblement de la « barbarie?

f( Faudrait-il regarder comme des mensonges fc ridicules et méprisables tous les élo^s accordés u chez nous à rinfluence eivifisatrice des beaux*arts « et des sciences? £$t*ce encore un mensonge con- « venu que l'opinion qui nous fait regarder l'agri^ ce cullure et les autres arts utiles comme les vérita* ce blés sources de la richesse publique et du bience être, et comme des moyens d'introduire Tordre ce dans la société par le travail imposé à tous ses ce membres? £t| si ces textes inépuisables de disce cours répétés sur tous les tons et dans toutes les <e langues sont des vérités qu'on ne peut contes*» ce ter^ doivent-elles demeurer stériles pour ceux ce qui en ont le plus grand besoin 7 Au milieu du Cl \i%^ siècle, il serait bien temps^ sans doute, de ce pourvoir à la régénération des peuples de l'Orient ce par des procédés scientifiques qui soient exacts et ce cfn donnent un résultat pirévu. Mais il n'est que

« trop ordioaire de voir des novateurs qui, par des « disUnctions subtiles entre la théorie et la pratique, H et par des incouséquenees excusées avec de parc reils prétextés , semblent déserter tout à coup u leurs convictions, lorsqu'il s'agit d'appliquer « aux besoins de la vie les principes inutiles dont H ils ont fait grand (Vacas et qui leur paraissaient, « le moment d'avaat, les plus vrais et les plus « absolus.

a Évidemment l'organisation nouvelle de Tédu* « cation populaire était, dans la réforme de la Tur^ « quie, le principal objet à se proposer. Il est vrai « que le bénéfice de l'éducation du peuple se serait « fait attendre quelques années; mais toute action, « soit morale, sott politique, qui doit être puissante (( et durable, exige les mêmes ^crifices de temps* (c Or l'éducation est un moyen de moraliser les « peuples , et un moyen infaillible de les plier {< aux exigences d'une civilisation nouvelle; on ne u doit même raisonnablement s'adresser qu'à une ce jeune population pour obtenir des réformes « sérieuses.

« Il s'établit, par les idées, des attractions entre « les peuples que nulle force physiqufe ne peiit surce monter : lorsque les motifs qui les rapprochent c( comprennent des besoins aussi réels , la moindre ce armée suffit à défendre leurs intérêts communs; (( mais beaucoup de soldats et beaucoup de trésora ne (( sauraient protéger longtemps des alliances contre <( nature. (L'à-propos de cette réflexion était la

« serviraient ii les grouper et. qui rendraient son « action sur TÂsie plus facile et plus sûre. Brousse, (( Koniahy Sivas, Malatiah et Dîarbékir seraient c( peut-élre des points convenablement choisis à cet « effet.

c( Dans ces lieux-là on s'attacherait à multiplier

« les arts utiles , et on répandrait , de proche eu

» proche , dans les campagnes , l'industrie qui ré-

« pond aux premiers besoins des hommes. On

« créerait des fermes, où toute science serait de pure

« pratique : les bonnes méthodes de culture y.Tem-

« ploi et la consti*uction des machines les plus sim-

« pies et les plus économiques , et les arts qui se

« rapportent aux travaux des fermiers^ y seraient

w l'objet d'un enseignement suivi. On encoura-

« gérait les habitants à boiser leurs campagnes et

i( à planter les hauteurs dégarnies où on voyait

(( autrefois des forêts ; on les instruirait surtout à

u associer leurs forces et leur intelligence pour ob-

« tenir ensemble des résultats en industrie qui dé-

ii passent la puissance isolée d'un homme.

(c Dans d'autres établissements, Tart d'extraire (( des matériaux pour bâtir, ou de les préparer avec « de l'argile, et la science pratique qui apprend à « construire une maison saine et à la bien distrif( huer pour la rendre commode, l'art de s'abriter (f du froid, celui de se procurer avec le pain un {< aliment agréable, la fabrication du verre et de la (( poterie, et beaucoup d'autres, et la science enfin « de s'enrichir en créant un superflu de produits

u qu'on puisse échanger contre les choses dont on c( a besoin, tout cela serait Tobjet de leçons profit (c tables et doublement fëcondeSi si on y ajoutait des « notions de justice et d'ordre^ et les premières « connaissances positives sur le monde pl>ysiquey ce qui sont chez nous enseignées dans les écoles pri- « maires,

« Tout cela vaudrait bien sans doute la parodie « de notre civilisaiion qui se joue à Gpnslanti- « nople.

a Je désire ardemment que monsieur le miilistre a des affaires étrangères de France fasse compren- « dre aux hommes d'État qui composent le divan « que telle doit être la manière d'entreprendre une w réforme sérieuse, si on veut une pareille réforme; « j'ambitionne ensuite queSon Excellence me prête (c un appui moral qui me recommande à Gonstan- (c tinople, et à Taide duquel j'offre de prendre part a à l'œuvre que je viens d'indiquer trop brièveu ment. »

Je dus croire, cette fois, que je m'étais expliqué de façon à être compris, et ma demande dernière surtout était précise; mais probablement il arriva que cette demande parut exorbitante, et c'était trop de la faveur bien minime que je sollicitais, pour me jeter ensuite à mes périls et risques à travers le courant déréglé d'une révolution qui commence. 11 eût été facile à monsieur le ministre d'obtenir des renseignements sur mon coo^ple, et de savoir que ma con4uite, qui a été honorable partout et toujours,^

méritait la confiance non compromettante que je cherchais à obtenir.

Au bout de quelques jours je mis fin à cette correspondance inutile par quelques mots qui n'eurent pas un meilleur succès :

i< J'ai eu trop de présomption peut-être et je me (( suis abusé, quand j'ai cru que des convictions « formées par l'expérience de mes voyages en Asie t( et fortifiées par des raisons puissantes m'autocc risaient à produire un nom obscur comme le a mien, et à laisser échapper quelques mots nou- « veaux sur un grave sujet vivement débattu entre « les hommes les plus éminents de la diplomatie^ de (c la tribune politique et de la presse.

« L'état de l'Europe redevient calme, et consé- (( quemment, quelles que soient les alliances nou- « velles de ses peuples, les affaires relatives à la « Turquie reprennent, par la dernière convention « entre le sultan de Constantiaople et le roi d'É- (( gypte, le même aspect qu'elles avaient avant la (( commotion générale qui vient de se faire sentir.

« En d'autres termes, la difficulté qui menaçait w la tranquillité de l'Europe est reculée et non ré- « solue; l'obstacle est déplacé et non surmonté; la « question d'Orient existe toujours et n'est qu'as- <r soupie. »

Aujourd'hui même, je ne pense pas autrement; mais je voyais dans cette apparence de calme politique une circonstance favorable dont j'aurais voulu que l'on profitât pour éteindre cette question ardue

par tes seuls moyens efficaces que je connusse et que je faisais valoir de mon mieux.

Avant de présenter les considérations ci^dessus au ministre des relations extérieures, je m'étais adressé, pendant le mois de mars 1840, au ministre de rinstruction publique, nouveau venu à la faveur éphémère de diriger les affaires de TÉtat.

C'est peut-être une pensée assez superficielle qui a fait un ministre d'État du chef de l'instruction publique ; mais ce pouvait étre^ au contraire, une pensée profonde et très -politique. Je le croyais d'à-* bord, et c'est pourquoi j'avais présenté mes premières notes à ce ministre. Mais, par unnon-^sens ridicule, ou même par une contradiction entre les titres de ses pouvoirs et le fait de ses fonctions, le ministre chargé de la surveillance des études est sans influence politique, ou du moins il n'a que la moindre part de l'influence immense qu'il devrait posséder.

Dans. le mémoire que je lui ai fait parvenir, je m'expliquais, avec la liberté polie qui m'est ordinaire, sur plusieurs choses afférentes à l'instruction publique et rattachées plus ou moins à l'objet principal qui m'y occupait. Je vais soumettre au jugement de mes lecteurs l'extrait qu'en voici, et dans lequel la question de la réforme asiatique se présente sous un aspect un peu changé, quoique, au fond, sa solution reste la même. Cette citation fera comprendre si j'avais des vues bien arrêtées et précises sur le sujet de la réforme, et si le projet d'or-

(( rient, par la langue écrite, avec autant de facilité (c que nous en avons à correspondre avec les peuu pies de l'Europe, qui tous ont un système d'é^ « criture conforme au notre.

« Ces. projets sont des plus propres à changer (c rapidement l'aspect intellectuel des populations i< du globe; et j'ajoute qu'ils ont pour prochain réc< sultat d'améliorer les relations des peuples, ea if avançant Tépoque où se réalisera l'unité sociale « dans laquelle la valeur morale des hommes et (C des peuples sera aussi grande qu'elle puisse le w devenir.

« Réformer l'écriture d'un peuple et modifier « sa langue, en inQuant siir les acquisitions qui (C l'enrichissent^ n'est pas une idée révolutionnaire « dans l'acception terrible de ce mot; ce n'est pas (C non plus une innocente rêverie^ selon Texpression « sarcastique que les hommes dédaigneux des plus « nobles projets emploient pour étouffer toute « pensée un peu grande et pour retenir tout élan K du cœur, parce qu*elle jette du ridicule sur ceux « qui sentent avec vivacité ce qu'eux-mêmes ne (r sauraient sentir d'aucune manière.

« Est-il croyable, en effet, que lorsque les plus (( grands intervalles du globe, ou lorsque les mers, « les montagnes élevées et les autres barrières na- « tu relies interposées entre les peuples ne sont plus u que de faibles obstacles au rapprochement des « hommes, les difficultés de leurs relations qui prof( viennent des différences de leurs langues soient in-

des rivalités de sectes religîenses reconnaissant une même origine?

C'est là que je vois pour la France une grande part à prendre dans le développement des destinées de TOrienl, une part intellectuelle et bien glorieuse, dont les résultats Se convertiraient finalement en profits matériels. Il est incontestable que^ si ta France pèse dans la balance politique du monde, c'est moins par l'étendue de ses limites, qui sont fort étroites, ou par ses trente millions dliabitants, qui ne sont qu'un groupe indiscernable sur la surface du globe, que par l'activité de son intelligence, par Temploi qu'elle en fait pour t;réer abondamment toutes les merveilles de la civilisation actuelle, et par l'influence bienfaisante qu'elle peut répandre autour d'elle et bien loin d'elle.

J'avais une conviction profonde, lorsque j'écrivais au ministre de Tinstniction publique que, « si mal- K heureusement la guerre et ses violences devaient w quelquefois encore précéder les amiéliorations socr ciales et les prép'àrer dans une association monsw traeuse avec elles, l'éducation seule était propre « à faire apprécier, aimer >,t désirer un bienfait (f introduit par des moyens aussi odieux.

« Ce n'est plus dans les limites de la France que « le ministre qui dispose de notre avenir en dispo- « sant des forces de l'esprit par l'instruction pu- « blique doit concentrer son action. Il est évident « que, s'il provoquait dans des pays nouveaux des « besoins de l'intelligence conformes aux nôtres, il

« ëtabtirait entre eux et nous des relations utiles, « qui seconderaient Timpulsion politique, obscure et (f variable, duc à des intérêts tout matériels, et qui u certainement prévaudraient sur les actions exté- (( rieures qui nous seraient contraires.

« L'Orient offrait l'occasion d'appliquer les prina cipes d'une pareille conduite. L'Orient, que nous (c avons abandonné à lui-même avec une négli* {< gence et une impérilie également coupables, se- « rait aujourd'hui dans les conditions les plus fa- « vorables à nos intérêts, si nous eussions accepté « le protectorat qui nous était offert^ si nous eus- « sions secondé la réforme , enfin si nous eussions « compris notre mission sociale. Mais nos préoccuu pations au dedans de l'État ne nous ont pas laissé (( préparer Tobjet important de notre influence sur (' l'étranger, si même nous en avons jamais aperçu « nettement les moyens et le but, quoiqu'il importe tât à notre prospérité et à notre gloire de nous y « diriger avec intention, persévérance et énergie.

« Lorsque, considérant le retard de la civilisai< tion dans son empire, le sultan Mahmoud encouce rageait la réforme, déjà commencée, il n'était « touché que du fait de l'infériorité constante de « ses troupes en toutes rencontres avec des troupes « européennes. Ce prince, dont Tesprit était dé- « gagé de préjugés religieux^ mais léger et man- « quant d'instruction profonde, crut trouver un K prompt remède au mal qui minait ses États, en i( n'attachant d'importance qu'à des actes futiles,

« en proscrivant des costumes en usage , et en orff donnant un équipement uniforme dans ses trou- « pes et quelques simulacres d'instruction mili- M taire.

« Par malheur^ il ne se trouvait près de lui per- » sonne qui lui inspirât de travailler plus eiTicace- « ment à la régénération de son peuple ; personne « qui lui dit que le mal à combattre était profond, a qujil fallait le poursuivre au milieu des masses» u et que Téducation» seule capable de vaincre le fa- « natisme religieux qui faisait obstacle à ses préten- « dues réformes, devait être l'objet de ses premiers « et de ses plus grands efforts.

u II n'est pas douteux qu'avec du savoir, du tact « et une autorité de sullau, l'instruction propagée « en Turquie pendant les trente années dernières « eût amené des résultats immenses. Le succès eût «. été complet et d'autant mieux assuré, que ce i< moyen sans éclat, ne pouvant inspirer de défiance « aux musulmans, n'eût trouvé d'opposition nulle (f part. La France devait conseiller cette conduite, « tandis que, par son crédit, comme puissance inc< telligente, elle pouvait se ménager Tàvantage d'en « diriger le plan.

(( A cette occasion, que de choses neuves et uti«^ « les à proposer ! Je .n'en veux signaler qu'une, en- « tre autres, qui est des plus petites, si on la coure sidère en elle-même, mais qui peut devenir bien (( grande par ses conséquences. Cette chose est une i< réfoi'mé dans le système d'écriture des Orientaux ;

Pemies et ngtes critiques, t. 1. 39

« filtrer Teaii de la pluie et la neige fondante ; les

« murs sont bâtis en briques séehées au soleil ou en

(< pisé ; ils sont percés d'une porte et de quelques

« petits trous en forme de fenêtres; ces fenêtres res-

a fent ouvertes pendant l'été, et en hiver un papier

u gras, collé par ses bords, intercepte la lumière

a jet l'air pur. — En beaucoup d'endroits de cette

« grande contrée , le grain du froment est broyé

(f en poudre grossière avec deux petites meules ma-

« nœuvrées par des femmes ; dans les lieux mêmes

«I où les moulins à vent ont été inventés, on ne con-

(( nait plus ces moulins , et la puissance plus docile

w de l'eau y est souvent négligée. — L'art de pé-

u trir la pâte et de cuire le pain y est à peu près

if inconnu , et les plus grands centres de population

K exceptés , on ne voit de fours en aucune ville de

« l'Anatolie. — Dans les lieux déboisés (et la plus

Il grande partie de la surface de l'Asie occidentale

(( est dans ce cas), on se chauffe avec la fiente des

« animaux, ou quelquefois avec du charbon venu de

« loin. — La graine de ricin, écrasée sous une pierre,

« donne une huile épaisse qui sert à un mauvais

•( éclairage. -^ Les habitants de la Turquie asia-

u tique , sans nulle exception , s'asseyent et dor-

u ment sur d^s lapis , des divans ou des nattes, et

« tous les détails de leur vie matérielle et misérable

« sont en harmonie avec les traits que je viens de

a rappeler.

« Voilà les hommes avec qui la civilisation est « maintenant aux prises par des mesures (^'organi-

« sation que je critique , avec rintervalle de 100 ,

« de 150 et de 200 lieuçs et plus d'éloignement

« entre Constantinople, cette faible source de cha-

(c leur pour l'empire et les lieux dont je parle; et

i< cependant , daus ces mêmes pays qui sont si pau-

i( vres , des marchands apportent déjà des colliers ,

« des bracelets et autres bijoux de cuivre , par les-

« quels ils excitent le désir d*un luxe inutile^ tandis

« que rien n'y éveille encore l'ambition d'un peu

« plus de bien-être , et que personne n'y enseigne

(c à augmenter l'aisance des familles !

« Pour remédier à un pareil état , il y avait beau- « coup de choses à faire ; mais on ne devait les ence Ireprendre que dans une certaine succession, fon- « dée sur des rapports naturels. Un des premiers (# devoirs était d'augmenter la production qui est « tellement insufGsante, que l'empire s'appauvrit « de plus en plus par son commerce avec l'Europe, w puisqu'il est obligé , dit-on , de solder la diflTé- « rence de ses échanges avec des sommes d'argent (( considérables; un autre soin devait être aussi K d'améliorer les voies de communication qui exis- « tent , ou d'en créer de nouvelles et de hâter les « échanges en abrégeant la durée des transports.

« Mais les extrémités d'un grand corps se refroiu dissent vite, quand le cœur n'a pas une activité u suffisante. Gonstantinople est trop loin des limites « du vaste empire de l'Asie Mineure ; il faudrait la « rattacher médiatement aux populations des proie vinces par de nouveaux centres secondaires qui

u conjuration toute nouvelle de TEurope conire la « France). Notre pays est un centre d'attraction, u et, sans beaucoup d'efforts^ nous pouvons favo- « riser la spontanéité du mouvement des peuples « aunlevant de nous.

« La France ne doit pas être simple spectatrice ti de la révolution qui tend à s'effectuer en Turquie. (( Il n'est pas indifférent à un grand peuple , qui c< aspire à régner par les plus nobles facultés de (( rhomme^ que Tinfluence de ses idées, de ses ce sciences, de ses arts, de sa civilisation enfin , se « laisse sentir de bonne heure dans l'éducation de « ses voisins; il n'est pas indifférent à la France « que, pour sa gloire, les peuples se groupent auw tour d'elle par l'intelligence et se rapprochent , (( sous son inspiration, de l'état d'association unice. verselle que les personnes de sens et de cœur ce pressentent bien et s'efforcent de réaliser.

(c C'est sans doute un fait très-épineux que Tétace blissement de cette sorte d'influence de notre ee pays sur les populations de Tempirë turc; et ce c'est pour cela aussi que, dans la situation délice cate du moment, j'ai voulu appeler sur lui l'atce tention toute particulière de nos ministres. On ee devrait même employer ce fait comme une sorte ce de pierre de touche avec laquelle on éprouverait, ce en quelques jours, la valeur du projet de conserce ver l'empire musulman pour garantie de l'équice libre et de la paix de l'Europe.

(c Si le conseil* de la France, cherchant à faire

« prévaloir au divan la pensée salutaire d'une large c< organisation de l'éducation du peuple turc^ dew vait exciter un grand émoi au dehors et rencon- « trer de trop vives oppositions^ oh, certes ! il ne (( serait plus permis d en douter encore; la Turquie « serait aujourd'hui dépendante, et l'équilibre « européen serait rompu de fait.

« Par exemple, la Russie, qui surveille Gonstan- « tinople de très-près, ne permettra pas qu'on entrent prenne rien qui puisse reconstituer vigoureuse- « ment l'empire^ et qui lui enlève à elle-même les « espérances que lui donne la faiblesse croissante <( de la Turquie. Le jour où une proposition qui « tendra clairement à ce but viendra à être faite, « son opposition sera vive et manifeste.

« En concluant, j'affirme que l'empire turc n'a « pas en lui-même la force de se conserver; par <( conséquent, c'est une contradiction, à mes yeux, de w reconnaître en principe la nécessité de cet empire, « et de lui refuser en fait les secours intelligents « dont il a besoin. »

Dans une autre lettre qui suivit de près celle-là, craignant de ne pas m'êlre expliqué avec une clarté suffisante, je repris le sujet de quelques-unes des réflexions qui précèdent, et de nouveau je développai mon idée générale, autant qu'il est possible de le faire dans l'étroite limite de quatre pages bien ménagées ; j'en extrais ce qui suit :

f< J'admets que l'influence morale de notre pays « est, sans conteslatîon, trouvée bonne à établir,

PeiiMM et noies critiques, t. 1. ^^

f< ci je dis qu'en toute situation des affaires pure bliques de l'Europe il est urgent d*eii préparer u les voies. L'état présent de la Turquie présente à a cet effet des conditions très-favorables, qu'on ne ti retrouvera certainement pas plus tard, et qu'il rc faut s*enipresser de saisir. Le temps change vite « la valeur relative des royaumes^ par les variations <r inévitables qu'il apporte dans leur richesse com- « merciale et dans leur puissance intellectuelle; u bientôt il pourrait diminuer la prépondéranœ u que nous avons parmi les peuples, et un retard a à profiter de nos avantages nous expose à perdre « -pour toujours l'occasion du succès qui s'offre à H nous aujourd'hui.

i( Far exemple , n'est-ce pas au moment où le i< peuple turc fait des efforts plus ou moins heu- « reux pour atteindre le niveau de la civilisation a européenne, et lorsqu'il entend parler, pour la u première fois, d'une infinité de choses et de faits c< à l'expression desquels sa langue ne suffit pas^ K que nous devrions nous empresser d'offirir les u mots de la nôtre^ car il est nécessaire qu'il fasse €< des emprunts quelque part^ et il en fera préférac< blement, si nous n'y prenons garde, à de plus prés c< voisins que nous ? »

Le moyen qui nous aurait permis d'arriver à ce résultat était d'intervenir dans l'organisation des écoles et dansrexécution d'un grand travail ayant pour objet la traduction des meilleurs livres de l'Europe.

c( Combien encore ne serait-il pas utile et oppor-

« tua de proposer l'adoption <le nos poids et mesures « dans un pays où toutes ces choses diffèrent, de i< ville à ville, sans contrôle, et peut-être même cf sans qu'il existe des étalons profires à les térifier. (( Il a été possible, chez nous et de nos jours , d*ef- <( fectuer cette difficile réforme, et, pa>r conséquent, <c il serait facile de 1 accomplir en pays go^trerné a despotîquement , d'autant plus que les Turcs u soQt depuis longtemps familiarisés avec les appli- « cations de la numération décimale, ft puis, les «r empereurs de Gonstantinopie n'ont-ils pas eu le « pouvoir d'altérer peu à peu la valeur des monfr nàîes, jusqu'à réduire la pièce d'argent, appelée « grouch^ à un morceau de cuivre blanchi, qui ne <c vaut aujourd'hui que vingt-ciuq centimes de H notre monnaie?

(c Enfin, et au premier rang des considérations

i( de cet ordre, il importerait d'amener les Ti;ircs

i< à comprendre la nécessité d'une réforme dans

(Y leur «léthode de peindre les mots, en sorte qu'ils

ti emploieiit à l'avenir, soit les lettres de notre écri-

« ture, soit les lettres arméniennes, soit même les

Cl caractères de leur propre alphabet, complété en

« signes-vx^yclles , qu'ils exprimeraient à la ma-

« ntére des Occidentaux. Alors ils appr^idraient

« plus communément l'art difficile de la lecture, et

« puis, profitant nous-mêmes des avantages de ce

« progrès, nous pourrions étudier, sans tant de

a peine, les mots des dictionnaires de i'A^, et

« communiquer, enfin, avec les hommes de l'O-

(c rient) par la langue écrite^ avec autant de facilité

i< que nous en aVons à correspondre avec les peu-

u pies de l'Europe, qui tous ont un système d'é-

c< criture conforme au nôtre.

(( Ces. projets sont des plus propres à changer

u rapidement Taspect intellectuel des populations

« du globe; et j'ajoute qu'ils ont pour prochain ré-

a sultat d'améliorer les relations des peuples, en

K avançant Tépoque où se réalisera l'unité sociale

u dans laquelle la valeur morale des hommes et

u des peuples sera aussi grande qu'elle puisse le

« devenir.

« Réformer l'écriture d'un peuple et modifier

(c sa langue, en influant si^r les acquisitions qui

i( l'enrichissent^ n'est pas une idée révolutionnaire

c( dans l'acception terrible de ce mot; ce n'est pas

« non plus une innocente rêverie^ selon l'expression

« sarcastique que les hommes dédaigneux des plus

(( nobles projets emploient pour étouffer toute

« pensée un peu grande et pour retenir tout élan

H du cœur, parce qu'elle jette du ridicule sur ceux

« qui sentent avec vivacité ce qu'eux-mêmes ne

it sauraient sentir d'aucune manière.

« Est-il croyable, en effet, que lorsque les plus

« grands intervalles du globe, ou lorsque les mers,

« les montagnes élevées et les autres barrières na-

« turelles interposées entre les peuples ne sont plus

c< que de faibles obstacles au rapprochement des

« hommes,, les difficultés de leurs relations qui pro-

t( viennent des différences de leurs langues soient in-

« surmontables? Mais^ au contraire^ nous savons « que plusieurs langues de l'Europe ont une ten- « dance prononcée à se confondre^ au moins dans (( les mots que les choses nouvelles leur font acqué- « rir. Or^ ce que Ton a fait instinctivement et sans w réflexion en Europe^ ne peut-on pas le faire « ailleurs avec intention, et, par conséquent^ avec (( une bonne méthode et avec de meilleurs résultats ?

« L'œuvre de civilisation commencée chez lés « Turcs a été étroitement conçue et dirigée sans « habileté. Livrée à l'entreprise et à l'enchère, f< comme aurait pu l'être la construction des cai( scrnes que le sultan faisait bâtir, les réformateurs » appelés à l'édification de ses parties les moins im- » portantes y ont apporté un certain contingent « d'idées successives, matériaux hétérogènes dont « aucun architecte n'a su ordonner l'assemblage. f< On a tout accepté sans choisir et sans rien appro- « prier aux lieux, aux hommes, aux mœurs ni aux i< besoins.

'< Dans son ensemble confus, le monument de « la civilisation moderne des Orientaux a l'aspect « des monuments matériels que les mêmes Turcs w élèvent avec les ruines des temples romains. On « voit dans leurs murs, que soutient une base fra- « gile, des fûts de colonne posés de champ, des cha- « piteaux enterrés et des piédestaux confondus avec « des portions de frise. C'est un fait bien connu et « bien ridicule , mais il fournit un enseignement

« faits pour les gens du monde ^ qui aUachent plus « de prix au talent oratoire du professeur et à l'art (( de ses leçons qu'à sa science et qu'au fond du sujet, c< il n'est pas de leçon écrite qu'un homme voué à u l'étude ne consulte avec plus de profit qu'il n'en c( saurait retirer de l'assiduité à suivre des cours. Il a n'est pas de sujet traité dans une leçon orale, qui « ne puisse l'être aussi bien^ en devenant la sub« (( s tance d*un discours écrit. Le savant dont la voix (c instruit quelques centaines d'auditeurs peut avec « moins de fatigue instruire, à l'aide de sa plume^ « des milliers de lecteurs à toutes distances.

« Il est fâcheux, lorsque le mérite littéraire d'uoe « leçon importante n'en est pas le mérite esssen- (c tiel, que tout le profit de cette œuvre s'arrête aux « limites d'un amphithéâtre et se perde avec la voix « de Torateur, ou se retrouve a peine dans la mé- « moire, qui n'a pas eu le temps de s'empreindre « d'idées profondes et nettes.

« Le professeur s'adresse à un public mêlé, et la « vivacité de l'intelligence n'est pas la même chez « tous les membres de son auditoire ; celui-ci le (c devance, et, faute de l'écouter patiemment, in- « terprète ses idées et les fausse ; celui-là, plus lent (( dans le travail de son cerveau , retarde sur le a mouvement de la pensée du professeur, ne peut « le suivre' à point et cesse bientôt de le cornw prendre.

« Un livre bien fait (et nulle distraction de Tau- « teur, nulle précipitation commandée dans son

u travail ne s'oppose à ce qu'il soit tel) est un guide « complaisant qui se prête aux allures de l'esprit (€ de chaque lecteur, et qui redit, quand on veut et i< aussi souvent qu'on veut, les idëes incoanprises. « On pèse, on examine successivement et à loisir; u on se pénétre du sujet, et on parvient à en M extraire des vérités qu*on s'approprie, vérités « bien constatées et non douteuses , sur lesquelles M on ne revient plus.

w Coin de moi l'intention de déposséder perce sonne, et de priver de leur avenir des professeurs «' estimables, parvenus^ avec de pénibles efforts et (f par des travaux dignes de récompenses, à obtenir « dans la société une position (]ui les dédommage ! î€ Mais sansnuire^ et, au contraire, pour opérer un rr éhangement qui profite à tout le monde, ne seraitce il pas à propos de^ clore un certain nombre de « carrières dans le professorat, en arrière des titu- « laires actuels ?

¥ Les économies qui résulteraient de cette sup- « pression de traitement seraient employées à mul** u tiplier et à augmenter les collections et les bibliou thèques publiques > dqnt le besoin va toujours « croissant, tandis que l'inutilité des leçons que je c< signale se constate de plus en plus, par une conséi< quence naturelle de l'opinion unanime et cepen < « dant non concertée des auditeurs.

« En effet, où se réunissent, par exemple, les étu- « diants en médecine? Ce n'est pas aux cours dont (( la matière est toute dans les livres, mais aux

« cours qui s'accompagnent de démonslralious et (c aux examens publics , où, à part rinlérèi d'un a spectacle^ il s'établit des discussions improvisées « qui instruisent plus qu une leçon qu'il n'est pas « permis de contredire. Aussi voit^on la foule i< avide d'instruction réelle se. porter avec empres* « sèment aux séances des académies où la discus- « sion est ^reçue.

c( Si on objectait que^ même lorsque le talent d'un « orateur et le mérite de sa diction ne sont pas au (( premier rang des considérations pour ceux qui (c l'écoutent^ la fondai ion d'une chaire publique u est toutefois un encouragement pour un génie i( original , on pourrait répondre qu'il serait mieux « et pour celui-ci , et pour le public pressé d'en « jouir^ de destiner une part des économies précé- « dentés aux frais de l'impression desesmanus- (( crits et à des primes convenables d'encoura- « gement.

i< Mais si les bibliothèques ont acquis de nos « jours une grande importance dans le mouvement « rapide et entraînant des esprits, et; si cette ira- « portance doit augmenter sans cesse, comme il est (c incontestable, l'état des bibliothèques publiques « ne mérite-t-il pas uue attention sérieuse? L'am- (( pliation sans limites de ces grands dépôts de nos « connaissances ne ressemble-t-elle pas un peu à a l'accroissement d'une pile exposée à s'écraser sous « son propre poids ou à Tédification d'une autre « Babel?

« Je m'abstiens de dire mon avis sur les travaux (c d'ëtai ou de reconstruction de ces grands édi- « fices littéraires d'après de meilleurs plans^ et je « m'arrête à une simple réflexion. ,

M On abrégerait beaucoup le travail des bibliocr thécaires et on parviendrait à se rendre un « compte plus exact des trésors qui leur sont conn 'fiés ou à disposer de ces richesses plus facilement, c( siy au lieu de la distinction ancienne et conservée (( des bibliothèques de Paris, on fondait leur dis* (( tinction nouvelle sur la spécialité des matières « traitées dans les livres qu'on y distribuerait. « Cette innovation conduirait d'ailleurs, par degrés i< insensibles, à accomplir un travail de remanie* x< ment qui sera peut*ètre bientôt reconnu néces* i< saire^ si on en juge par les catalogues menteurs M et par l'état des collections de nos livres.

« N'est-il pas étrange que lès bibliothèques desti^ (( nées au public soient encore séparées et bien dis«- (c tinctes, comme s'il s'agissait pour elles de défen- « dre des intérêts particuliers différents, et qu un « livre ne puisse passer de l'une de ces bibliothèques « à une autre que par des échanges et avec l'égard • cf d'une parfaite compensation de nombre ou de « prix marchand, comme si les intérêts d'une sorte (c d'amour-propre des conservateurs étaient subs- « titués aux intérêts plus, réels du public, qui prou (itérait bien d'une distinction par spécialité, mais (C qui est obligé de souffrir un mauvais ordre ayant (C l'avantage , on ne sait pour qui, de laisser les

« rayons remplis d'un nombre un peu plus grand u de volumes, la plupart inutiles. Paris el les dé- Ci parlements subissent à la fois tes eflPets de cet état « de choses I^Iâmable. »,

Je reviens au sujet de l'éducation en France; il faut, avant de finir, que je note les conséquences très-graves de la direction qu'elle y reçoit.

« Le développement toujours plus considérable « de l'instruction met à découvert un danger crois* u saut comme lui. Cela ne signifie pas qu'il faille a résister (supposé qu'on le puisse) au mauTement (( général imprimé à l'intelligence; mais c'est un « fait incontestable que l'instruction qui guérit le « fanatisme et les basses passions nées de Tigno- « rance engendre, à son tour, des maux d'une autre f( sorte dont la société est souffrante aujourd'hui.

« Il faut espérer que le progrès dans les mcsurs, u qui jusqu'à présent est en retard sur le progrès « de l'esprit, corrigera le, mal provenu de ce désaci< cord. Lorsque les préjugés, qui sont disparus de « rintelligence, mais dont les traces s'aperçoivent i< dans la gestion des affaires de la vie, seront pareil* « iement étouffés dans le cœur des hommes, et que (( leur conduite, d'accord avec leurs principes, sera « vraiment libérale comme leurs idées, alors, sans « doute, le danger de la concurrence /les amhitioiis (( ne sera plus à craindre.

(f £n attendant, le mal existe et il est considé* « rable. Chaque année, les carrières, en trop petit « nombre et d^à encombrées, qui sont propres à

« occuper ceux qu*on nomme, par exclusion, des

« gens à intelligence y sont recherchées par une

c< multitude échappée des écoles, jeune^ ardente et

a pleine d'espérance. Oui, pleine d'espérance; mais

c( bientôt, ou bien tard (co qui est pis), surviens

u nent des déceptions cruelles, et la plupart ne

u recueillent enfin que des regrets inutiles qui em*

u poisonnent la vie.

« Les illusions sont le principe de ce mal ^ mais

« elles ne sont cependant qu'un danger qui menace;

« les déceptions sont le mal même contre lequel toute

« cette longue et vive ardeur de la jeunesse vient

« éclK)uer. Pourquoi ne pas éclairer son inexpérience

a et ne pas prévenir les rudes épreuves qui Tatten-

t< dent, lorsque le caractère du jeune homme se

a forme encore sous la tutelle des maitres ? Ces ins-

a tractions n'importent-^elles pas à son bonheur

t< autant que la connaissance des auteurs grecs et

« latins qu'elles n'empêcheraient pas d'étudier?

(c Je remarque que l'on confond , bien nialheu-

ce reusement, le système louable de l'émulation

(( avec celui de la concurrence qui en est l'excès.

« Cette vérité n'est pas neuve; mais de quelle ma-

ce niére et quand donc entrefa-t-elle dans la pratique

(t dé la société moderne ? Il semble qu'on ne sache

a pas encore que la concurrence dans le commerce

(c crée les monopoles et les autres actes odieux qui

« nuisent a u^ commerce même, et que, dans les pro<*

c( fessions appelées libérales , elle est l'occasion du

a triomphe péniblen>ent obtenu d-un candidat et la

u condamnation d'un autre à fa mort. Qu'on r^flé- « chisse enfin qno, peti ou beaucoup , le commerce çant gagne et peut vivre; mais que, dans certaines « professions qui se fondent sur le travail de resprir, « il n'y a quelquefois que ralfernalive d'iin succès u éclaiant ou d'un revers qui-conduit au désespoir i< de la faim.

i< Certes, ce n'est pas à ceux qui sont en pleine i< carrière, et qui ont fait de grands et de. nombreux te sacrifices pour atteindre un but qu'ils poursuivent « encore, qu'il faut crier: Arrêtez! Lorsque, à une « époque récente , une foule joyeuse se portait au « champ de Mars pour assister à une fête ^ et que « Feneombrement de ce lieu et les mouvements dé- « sordonnés de cette foule présageaient les malheurs « qui sontsurvenus, il n'était plus temps de rappeler u au dehors ceux qui étaient déjà entrés , mais on « put au moins dire aux autres le péril où ils al- « laient se jeter inconsidérément , et leur indiquer i< des voies plus sûres ; et ainsi pour le danger de (c l'encombrement que les hommes d'étude ont « amené dans toutes les carrières qui leur étaient « ouvertes. Il ne faut pas s'en tenir à des déclamai< tions vaines et à des agitations en place qui ne « remédient à rien; il faut attaquer le mal dans sod « origine et l'arrêter dans ses causes*,»

Si nos ministres abordaient de pareils problèmes, ou si, plutôt, dans l'impossibilité de s'en saisir, ils ks faisaient étudier avec soin , ils nous donneraient ainsi la preuve la moins équivoqve d'une grande

sollicitude pour les intérêts qui leur sont confiés. A leur appel , une multitude d'hommes intelligents apporteraient les fruits de leurs pensées et prépareraient des sol u t ions •

Voici enfin mes dernières remarques ; elles sont encore sur le sujet de l'instruction publique.

« Tandis que nos organes continuent à croître et «c à se fortifier, longtemps après la naissance, la vie « que nous saisissons par leur secours s'affermit et « s'étend ; d'abord individuelle et purement anitf maie , elle acquiert un jour de l'empire au dehors u de nous , et elle devient sociale et intellectuelle, cr Mais en même temps nous commençons à sentir H que l'existence est exposée à une lutte perpétuelle (c et qu'elle est le prix du succès que nous obtenons c< dans les épreuves incessamment renouvelées qui w menacent ou notre vie corporelle ou notre posi- « tion dans la société. Le but de l'éducation , qui « est essentiellement d'apprendre à lutter pour se a défendre , et à lutter avec avantage pour retenir c( le don de l'existence, n'est pas atteint dans les c< écoles. On n'y enseigne pas encore tout ce qu'il tt importe réellement à chaque homme de savoir.

a Autrefois de puériles subtilités occupaient les u écoliers et les maîtres , et les facultés égarées des « uns et des autres ne s'appliquaient qu'à perfeca lionner les règles de la dispute; mais depuis longer temps des études sérieuses ont fait disparaître les (c illusions d'une science aussi vaine, et ces études , (( peu à peu renforcées , sç sont étendues à un plus

PtiMéM et notei critiques, t- 1 . 23

(( raient plus d'exception , comme aujourd'hui , (( avec rembarras inévitable des drogmans et des « écrivains publics. »

Ici, comme précédemment, ce que j'invite à faire n*est que la conséquence lôgrquéet obligée d'un raisonnement rigoureux que voici ; Pour réformer les sociétés de l'Orient, sans les boulverser, en les rendant semblables aux nôtres, non pas autant que le conseillent des novateurs étourdis^ qui ne tiennent compte d'aucune difficulté invincible, mais autant que le permet la différence des causes naturelles qui influent sur l'état de peuples éloignés, il faut d'ahord changer les goûts, l^s habitudes, les pratiques de la vie/ les mœurs enfin, autant qu'il est |)ossible; il faut même impérieusement régler le progrès de la réforme générale sur le progrès de ces changements : or on n'obtient de modifier un peuple dans ses mœurs qu'à Taide de l'éducation populaire bien dirigée. Que deviendrait tout à coup la société des Turcs, si, contre les usages des Orientaux, les hommes acquéraient aujourd'hui le droit de péiié* trer dans la demeure inviolable de leurs femmes? Quelle considération retiendrait ces hommes et ces fc^mmes, avec de pareilles facilités pour faire le mal?

Après ces remarques sur l'Orient, j'appelle l'attention du ministre sur notre propre pays.

« A l'égard de l'instruction en France, des con- (( dilions nouvelles, introduites peu à peu et sans t< que jusqu'ici on en ait tenu compte, paraissent (( rendre nécessaire une modification dans l'état du

fc haut enseignement^ où la puissance de Thabitude « et le respect pour l'antique conservent une vieille w forme, venue, de bien loin en arriére de notre f< siècle.

« Il est, en effet, à considérer que les chaires pu* cr bliques ont été créées^ d'abord pour suppléer à la a rareté des livres^ et à la privation que devaient M en souffrir surtout de pauvres étudiants, ayant' à ce peine de quoi subsister et pas d'argent pour payer « lepiMXConsidérabled'unebibliothèque. D'ailleurs, w dans l'origine de renseignement en Eranôe, au- (i cune docfrine n'avait é(é assez discutée pour être « fixe, et deà. opinions incertaines et changeantes (€ ne méritaient pas d'être beaucoup répandues par (r les copistes ou par l'imprimerie, qui naissait alora^

(f Mais ces temps sont loin de nous. Aujourd'hui, « les livres sont nombreux et à bas prix ; les prince cipes de beaucoup de sciences sont éclaircis et « nettement formulés; et, tandis que ce progrès « s'est effectué, le domaine des connaissances s'est u étendu, au point que renseignement oral ne « suffit pas à leur exposition et ne peut plus rivaf< h§er avec l'enseignement immense et permanent u des bibliothèques.

w Si on excepte les cours publics fondés pour des (( démonstrations qui exigent des collections vastes « et coûteuses, comme lorsqu'il s'agit de chimie ou {( de physique expérimentale^ d'histoire naturelle <( et d'études anatomiques; si on excepte encore les M cours peu sérieux, la matière en fût-elle sérieuse^

« faits pour les gens du monde ^ qui attachent plus

« de prix au talent oratoire du professeur et à Tart

« de ses leçons qu'à sa science et qu'au fond du sHJet,

ce il n'est pas de leçon écrite qu'un homme voué à

f< l'étude ne consulte avec plus de profit qu'il n'en

i€ saurait retirer de l'assiduité à snivre des cours. 11

« n'est pas de sujet traité dans une leçon orale, qui

« ne puisse l'être aussi bien, en devenant lasub-

« stance d'un discours écrit. Le savant dont la voix

(( instruit quelques centaines d'auditeurs peut avec

« moins de fatigue instruire, à l'aide de sa plume,

a des milliers de lecteurs à toutes distances.

« Il est fâcheux, lorsque le mérite littéraire d'une « leçon importante n'en est pas le mérite esssen- (c tiel, que tout le profil de cette œuvre s'arréCeaux i< limites d'un amphithéâtre et se perde avec la voix « de 1 orateur, ou se retrouve h peine dans la mère moire, qui n'a pas eu le temps de s'empreindre « d'idées profondes et nettes.

« Le professeur s'adresse à un public mêlé, et la

« vivacité de l'intelligence n'est pas la même chez

« tous les membres de son auditoire : celui-ci le

« devance, et, faute de l'écouter patiemment, in-

(( terprète ses idées et les fausse ; celui-là, plus lent

« dans le travail de son cerveau , retarde sur le

« mouvement de la pensée du professeur, ne peut

« le suivre' à point et cesse bientôt de le coni-

« prendre*

(( Un livre bien fait (et nulle distraction de Tau-

« teur, nulle précipitation commandée dans son

« travail ne s'oppose à «e qu'il soit tel) est un guide n complaisant qui se prête aux allures de l'esprit (c de chaque lecteur, et qui redit, quand on veut et « aussi souvent qu'on veut, les idëes incomprises. « On pèse, on examine successivement et à loisir; (f on se pénètre du sujet, et on parvient à en (( extraire des vérités qu'on s'approprie, vérités « bien constatées et non douteuses , sur lesquelles « on ne revient plus.

K Coin de moi l'intention de déposséder périt sonne, et de priver de leur avenir des professeurs «• eslimables, parvenus, avec de pénibles efforts et « par des travaux dignes de récompenses, à obtenir a dans la société une position qui les dédommage ! « Mais sansnuire^ et, au contraire, pour opérer un f( éhangement qui profite à tout le monde, ne serait- K il pas à propos de^ clore un certain nombre de « carrières dans le professorat, en arrière des titu- « laires actuels ?

«r Les économies qui résulteraient de cette supc< pression de traitement seraient employées à mul«* (f tiplier et à augmenter les collections et les biblio- (< thèques publiques > dqnt le besoin va toujours « croissant, tandis que l'inutilité des leçons que je « signale se constate de plus en plus, par une consé* « quence naturelle de l'opinion unanime et cepen - « dant non concertée des auditeurs.

« En effet, où se réunissent, par exemple, les étu- » diants en médecine? Ce n'est pas aux cours dont « la matière est toute dans les livres, mais aux

« faits pour les gens du monde , qui attachent plus « de prix au talent oratoire du professeur et à l'art « de ses leçons qu'à sa science et qu'au fond du sujets ti il n'est pas de leçon écrite qu'un homme voué à « l'étude ne consulte avec plus de profit qu'il n'en « saurait retirer de l'assiduité à suivre des cours. Il « n'est pas de sujet traité dans une leçon orale, qui (c ne puisse l'être aussi bien, en devenant la sub- (( stance d'un discours écrit. Le savant dont la voix (( instruit quelques centaines d'auditeurs peut avec « moins de fatigue instruire, à l'aide de sa plume^ f( des milliers de lecteurs à toutes distances.

« Il est fâcheux, lorsque le mérite littéraire d'une (( leçon importante n'en est pas le mérite esssen- (c tiel, que tout le profit de cette œuvre s'arrête aux « limites d'un amphithéâtre et se perde avec la voix « de Torateur, ou se retrouve h peine dans la mé- « moire^ qui n'a pas eu le temps de s'empreindre « d'idées profondes et nettes.

« Le professeur s'adresse à un public mêlé, et la a vivacité de l'intelligence n'est pas la même chez « tous les membres de son auditoire ; celui-H^i le « devance, et, faute de l'écouter patiemment, in« (( terprète ses idées et les fausse ; celui-là, plus lent « dans le travail de son cerveau , retarde sur le a mouvement de la pensée du professeur, ne peut « le suivre* à point et cesse bientôt de le coniw prendre.

(( Un livre bien fait (et nulle distraction de l'au- « teur, nulle précipitation commandée dans son

a travail ne s'oppose à «e qu'il soit tel) est un guide u complaisant qui se prête aux allures de l'esprit « de chaque lecteur, et qui redit, quand on veut et u aussi scmvent qu'on veut, les idées incosnprises. « On pèse , on examine successivement et à loisir; u on se pénètre du sujet, et on parvient à en H extraire des vérités qu'on s'approprie, vérités « bien constatées et non douteuses , sur lesquelles a on ne revient plus.

n Coin de moi l'intention de déposséder perw somie, et de priver de leur avenir des professeurs «' estimables, parvenus, avec de pénibles efforts et « par des travaux dignes de récompenses, à obtenir K dans la société une position qui les dédommage ! c€ Mais sansnuire^ et, au contraire, pour opérer un « èhangement qui profite à tout le monde, ne seraitce il pas à propos de^ clore un certain nombre de « carrières dans le professorat, en arrière des titu- « laires actuels?

tf Les économies qui résulteraient de cette supi< pression de traitement seraient employées à mul^ ce tiplier et à augmenter les collections et les bibliou thèques publiques > dqnt le besoin va toujours ce croissant, tandis que l'inutilité des leçons que je u signale se constate de plus en plus, par une consé* ce quence naturelle de l'opinion unanime et cepen < « dant non concertée des auditeurs.

« En effet, où se réunissent, par exemple, les étu- « diants en médecine? Ce n'est pas aux cours dont « la matière est toute dans les livres, mais aux

« cours qui s'accompagnent de déinonslralions et (( aux examens publics » où, à part rinlérèt d'un tt spectacle, il s'établit des discussions improvisées « qui instruisent plus qu une leçon qu'il n'est pas « permis de contredire. Aussi voit*on la foule « avide d'instruction réelle se. porter avec empresi< sèment aux séances des académies où la discusi< sion est ^reçue.

« Si on objectait que, même lorsque le talent d*un « orateur et le mérite de sa diction ne sont pas au « premier rang des considérations pour ceux qui « Técoutent, la fondation d'une chaire publique » est toutefois un encouragement pour un génie a original, on pourrait répondre qu'il serait. mieux « et pour celui-ci , et pour le public pressé d'en <c jouir, de destiner une part des économies précé- « dentés aux frais de l'impression de ses manus- (c crits et à des primes convenables d'encoura- (c gement.

i< Mais si les bibliothèques ont acquis dé nos « jours une grande importance dans le mouvement u rapide et entraînant des esprits, et, si cette im- « portance doit augmenter sans cesse, comme il est « incontestable, l'état des bibliothèques publiques « ne mérite-t-il pas une attention sérieuse? L'amer pliation sans limites de ces grands dépôts de nos (( connaissances ne ressemble-t-elle pas un peu à (( l'accroissement d'une pile exposée à s'écraser sous (( son propre poids ou à Tédification d'une autre « Babel?

u Je in*absliens de dire mon avis sur les travaux rr d'ëtai ou de reconstruction de ces grands ëdi- « fices littéraires d'après de meilleurs plans^ et je « m'arrête à une simple réflexion. ,

u On abrégerait beaucoup le travail des bibliocr thécaires et on parviendrait à se rendre un i< compte plus exact des trésors qui leur sont conn .fiés ou à disposer de ces richesses plus facilement, « si y au lieu de la distinction ancienne et conservée (c des bibliothèques de Paris, on fondait leur disli tinction nouvelle sur la spécialité des matières (( traitées dans les livres qu'on y distribuerait. i< Cette innovation conduirait d'ailleurs, par degrés (Y insensibles, à accomplir un travail de remaniex< ment qui sera peut-être bientôt reconnu néces- « saire, si on en juge par les catalogues menteurs « et par l'état des collections de nos livres.

« N'est-il pas étrange que lès bibliothèques destirr nées au public soient encore séparées et bien dis- (c tinctes, comme s'il s'agissait pour elles de défenu dre des intérêts particuliers difFérents, et qu'un « livre ne puisse passer de l'une de ces bibliothèques » à une autre que par des échanges et avec l'égard rr d'une parfaite compensation de nombre ou de r< prix marchatid, comme si les intérêts d'une sorte rr d'amour-propre des conservateurs étaient subs- « titués aux intérêts plus réels du public, qui prorr fiterait bien d'une distinction par spécialité, mais ir qui est obligé de souffrir un mauvais ordre ayant cr l'avantage , on ne sait pour qui, de laisser les

(( rayons remplis d'un nombre un peu plus grand u de volumes, la plupart inutiles. Paris et les déi< parlements subissent à la fois tes efFets de cet état « de choses l^Iâmable. »,

Je reviens au sujet de l'éducation en France; il faut, avant de finir, que je note les conséquences très-graves de la direction qu'elle y reçoit.

« Le développement toujours plus considérable li de l'instruction met à découvert un danger crois* u saut comme lui. Gela ne signifie pas qu'il faille i< résister (supposé qu'on le puisse) au mouTement « général imprimé à l'intelligence; mais c'est un « fait incontestable que l'instruction qui guérit le « fanatisme et les basses passions nées de Tigno- « raace engendre, à son tour^ des maux d'une aulre ce sorte dont la société est souffrante aujourd'hui*

« Il faut espérer que le progrès dans les mœurs, a qui jusqu'à présent est en retard sur le progrés ce de l'esprit, corrigera Icf mal provenu de ce désaci< cord. Lorsque les préjugés, qui sont disparus de (c l'intelligence, mais dont les traces s'aperçoivent « dans la gestion des affaires de la vie, seront pareil- « lement étouffés dans le coeur des hommes, et que « leur conduite, d'accord avec leurs principes, sera c< vraiment libérale comme leurs idées, alors, sans « doute, le danger de la concurrence des ambitions <( ne sera plus à craindre.

c( En attendant, le mal existe et il est considé- « rable. Chaque année, les carrières, en trop petit (( nombre et déjà encombrées, qui sont propres à

« occuper ceux qu on nomme, par exclusion^ des

« gens à intelligence, sont recherchées par une

« multitude échappée des écoles/ jeune, ardente et

a pleine d'espérance* Oui, pleine d'espérance; mais

u bientôt, ou bien tard (ce qui est pis), survien*»

« lient des déceptions cruelles, et la plupart ne

a recueillent enfin que des regrets inutiles qui em-

u poisonnent la vie.

« Les illusions sont le principe de ce mal , mais

« elles ne sont cependant qu'un danger qui menace;

« les déceptions sont le mal même contre lequel toute

« cette longue et vive ardeur de la jeunesse vient

« écliouer . Pourquoi ne pas éclai rer son inexpérience

c< et ne pas prévenir les rudes épreuves qui Tatten*-

c< dent, lorsque le caractère du jeune homme se

u forme encore sous la tutelle des maîtres? Ces ins-

« tructions n'importent-^elles pas à son bonheur

t< autant que la connaissance des auteurs grecs et

« latins qu'elles n'empêcheraient pas d'étudier?

i< Je remarque que Ton confond , bien malheu-

ce reusement, le système louable de l'émulation

(( avec cdui de la concurrence qui en est l'excès.

« Cette vérité n'est pas neuve; mais de quelle ma-

(t niére et quand donc entrera-t-elle dans la pratique

ce dé la société moderne ? Il semble qu'on ne sache

« pas encore que la concurrence dans le commerce

« crée les monopoles et les autres actes odieux qui

« nuisent au commerce même, et que, dans les pro*

« fessions appelées libérales , elle est l'oecasion dû

i< triomphe péniblement obtenu d-un candidat et la

u condamnation d*un autre à fa mort. Qu'on r<(flé- « chisse enfin qnv, peti ou beaucoup ^ le commer- « çant gagne et peut vivre; mais que, dans certaines (( professions qui se fondent sur le travail de Tesprir, « il n'y a quelquefois que Taiternative d'iln succès u éclatant ou d'un revers qui-conduit au désespoir « de la faim.

« Certes , ce n'est pas à ceux qui sont en pleine « carrière^ et qui ont fait de grands et de. nombreux (c sacrifices pour atteindre un but qu'ils poursuivent u encore, qu'il faut crier: Arrêtez! Lorsque, à une u époque récente , une foule joyeuse se portait au « champ de Mars pour assister à une fête ^ et que « Feneombrement de ce lieu et les mouvements dé- « sordonnés de cette foule présageaient les malheurs « qui sontsurvenus, il n'était plus temps de rappeler « au dehors ceux qui étaient déjà entrés , mais on « put au moins dire aux autres le péril où ils al- « laient se jeter inconsidérément , et leur indiquer « des voies plus sûres ; et ainsi pour le danger de (c l'encombrement que les hommes d'étude ont (( amené dans toutes les carrières qui leur étaient « ouvertes. Il ne faut pas s'en tenir à des déclama- <c tions vaines et à des agitations en place qui ne (( remédient à rien ; il faut attaquer le mal dans son « origine et l'arrêter dans ses causes.,»

Si nos ministres abordaient de pareils problèmes, ou si, plutôt, dans l'impossibilité de s'en saisir, ils ks faisaient étudier avec soin , ils nous donneraient ainsi la preuve la moins équivoqve d'une grande

sollicitude pour les intérêts qui leur sont confiés. A leur appel , une multitude d'hommes intelligents apporteraient les fruits de leurs pensées et prépareraient des solutions.

Voici enfin mes dernières remarques ; elles sont encore sur le sujet de l'instruction publique.

« Tandis que nos organes continuent à croître et «c a se fortifier^ longtemps après la naissance, la vie u que nous saisissons par leur secours s'affermit et « s'étend; d'abord individuelle et purement anift maie , elle acquiert un jour de l'empire au dehors « de nous , et elle devient sociale et intellectuelle, (c Mais en même temps nous commençons à sentir ce que Texistence est exposée à une lutte perpétuelle « et qu'elle est le prix du succès que no!is obtenons « dans les épreuves incessamment renouvelées qui « menacent ou notre vie corporelle ou notre posi- « tion dans la société. Le but de l'éducation , qui « est essentiellement d'apprendre à lutter pour se « défendre , et à lutter avec avantage pour retenir « le don de l'existence, n'est pas atteint dans les « écoles. On n'y enseigne pas encore tout ce qu'il « importe réellement à chaque homme de savoir.

(c Autrefois de puériles subtilités occupaient les u écoliers et les maîtres , et les facultés égarées des cr uns et des autres ne s'appliquaient qu'à perfec- (i tibnner les règles de la dispute; mais depuis long- (c temps des études sérieuses ont fait disparaître les (c illusions d'une science aussi vaine , et ces études , (( peu à peu renforcées , sç sont étendues à un plus

PtttêMS et notes critiquet, t- 1. 23

« grand nombre de choses utiles. Déjà même Texi-

« gence de quelques parents , jaloux des succès de

« leurs fils, peut paraître excessive. Heureusement

« cette ambition de leur amour-propre est sans dan-

« ger, grâce à ramélioration des méthodes d'ensei-

c( gncr et au perfectionnement des ouvrages élé-

c( mentaires. Nul doute qu'en écartant ou en

« aplanissant davantage des difficultés qui nous ont

f< arrêtés , et en abrégeant des études où nous avons

« (rq) langui , on n'aille encore plus loin dans cette

(c voie de progrès. Aujourd'hui même, le moment

« n'est-il pas venu de perfectionner l'œuvre de

c( l'instruction publique , en élargissant le cercle

« des études élémentaires , et en y comprenant des

f< notions générales de droit , de physiologie et

(( d'hygiène , connaissances également nécessaires

« à tous les hommes et concourant au but définitif

i< de l'éducation, mais sur le^uelles cependant les

« devoirs d'une profession et les soucis d'une vie

i< agitée par les afiaires ne laissent qu'au plus petit

c< nombre le loisir de fixer l'esprit quand on a

(c échappé à la prison des collèges? Ces connais-

« sauces parferaient l'enseignement ordinaire auquel

(f nous sommes indistinctement soumis avant que

« l'âge et les dispositions individuelles qu'il déve-

« loppe nous forcent à nous distribuer dans diverses

f( carrières, et à faire choix d'une spécialité en

(c adoptant une profession. »

Nous sommes aujourd'hui suffisamment avancés dans la découverte des secrets de la nature, pour

sentir le besoin d'Un but où doivent tendre sans cesse et avec accord lés perfectionnements de l'éducation; et il est temps enfin de reconnaître que les sciences, qui sont Texpression de l'idée que nous avons du monde, doivent être exposées selon la maniék*c même d'étudier le inonde .

Si le voyageur qui cherche l'instruction voulait, de proche en proche, observer avec le même détail, et les poinls de sa route et ceux qui s'en écartent vers riiorizon , il est évident qu'il lui serait impossible d'atteindre le but de sa course ; mais il décrit amplement ce qu'il voit de près, et il se borne » faire connaître d'ensemble ce qu'il n'a pu saisir que de cette manière. A un autre point de vue, un autre voyageur aperçoit des particularités que le premier a ignorées , et il les décrit pour ceux qui suivront un jour la même route que lui.

Voilà comment les pensées de tous nos livres devraient s'ordonner entre elles , car nous sommes des voyageurs, et le temps qui nous entraîne si vite du point du départ au terme du voyage ne nous permet pas de tout embrasser. Aux points de vue différents où nous sommes placés dans le monde, il est des choses que nous pouvons examiner de près, comme une miniature ; il en est d'autres que nous ne pouvons regarder que de loin, comme la peinture d'une toile de théâtre.

Nos efforts doivent tendre à compléter ces deux collections inégales de la représentation du monde.

a faits pour les gens du monde , qui ailacheni plus « de prix au talent oratoire du professeur et à Tart H de ses leçons qu'à sa science et qu'au fond du sujet, (c il n'est pas de leçon écrite qu'un homme voué à << l'étude ne consulte avec plus de profit qu'il n'en (c saurait retirer de l'assiduité à suivre des cours. Il « n'est pas de sujet traité dans une leçon erale^ qui (c ne puisse l'être aussi bien, en devenant la subu stance d'un discours écrit. Le savant dont la voix (( instruit quelques centaines d'auditeurs peut avec « moins de fatigue instruire, à l'aide de sa plume, '( des milliers de lecteurs à toutes distances.

« Il est fâcheux, lorsque le mérite littéraire d'une « leçon importante n'en est pas le mérite esssen- (C tiely que tout le profit de cette œuvre s'arrête aux « limites d'un amphithéâtre et se perde avec la voix « de lorateur, ou se retrouve h peine dans la mé- (r moire, qui n'a pas eu le temps de s'empreindre « d'idées profondes et nettes.

« Le professeur s'adresse à un public mêlé, et la M vivacité de l'intelligence n'est pas la même chez « tous les membres de son auditoire : celui->ci le « devance, et, faute de l'écouter patiemment, în- « terprète ses idées et les fausse ; celui-là, plus lent « dans le travail de son cerveau , retarde sur le « mouvement de la pensée du professeur, ne peut « le suivre' à point et cesse bientôt de le com* w prendre.

« Un livre bien fait (et nulle distraction de l'au- « teur, nulle précipitation commandée dans son

a travail ne s'oppose à ce qu'il soit tel) est un guide « complaisant qui se prête aux allures de l'esprit rc de chaque lecteur, et qui redit, quand on veut et « aussi souvent qu'on veut, les idées incotmprises. « On pèse, on examine successivement et à loisir; tf on se pénètre du sujet, et on parvient à en a extraire des vérités qu'on s'approprie, vérités « bien constatées et non douteuses , sur lesquelles « on ne revient plus.

N Eoin de moi l'intention de déposséder perw sonne, et de priver de leur avenir des professeurs « estimables, parvenus, avec de pénibles efforts et «f par des travaux dignes de récompenses, à obtenir « dans la société une position qui les dédommage ! (f Mais sans nuire, et, au contraire, pour opérer un ff changement qui profite à tout le monde, ne serait- K il pas à propos de^ clore un certain nombre de M carrières dans le professorat, en arrière des tituw laires actuels?

If Les économies qui résulteraient de cette supu pression de traitement seraient employées à mul-* « tiplier et à augmenter les collections et les biblio- <( thèques publiques > dctnt le besoin va toujours « croissant^ tandis que l'inutilité des leçons que je « signale se constate de plus en plus, par une consé- « quence naturelle de l'opinion unanime et cepen - « dant non concertée des auditeurs.

<f En effet, où se réunissent, par exemple, les étu- « diants en médecine? Ce n'est pas aux cours dont « la matière est toute dans les livres, mais aux

« cours qui s'accompagnent de démonslralions et « aux examens publics , où, à part Tiniérèt d'un c( spectacle, il s'établit des discussions improvisées (c qui instruisent plus qu'une leçon qu'il n*est pas « permis de contredire. Aussi voii^on la foule i< avide d'instruction réelle se.poptei* avec empresu sèment aux séances des académies où la disons- « sion est ^reçue.

u Si on objectait que, même lorsque le talent d*un « orateur et le mérite de sa diction ne sont ^ms au c( premier rang des considérations pour ceux qui « Técoutent, la fondation d'une chaire publique « est toutefois un encouragement pour un génie a original, on pourrait répondre qu'il serait mieux « et pour celui-c! , et pour le public pi*essé d'en i< jouir, de destiner une part des économies précé- « dentés aux frais de l'impression de ses manus- (( crits et à des primes convenables d'encoura- « gement.

i< Mais si les bibliothèques ont acquis dé nos « jours une grande importance dans le mouvement « rapide et entraînant des esprits, et, si cette im- « portance doit augmenter sans cesse, comme il est « incontestable, l'état des bibliothèques publiques « ne mérite*t-il pas une attention sérieuse? L'am- (( pliation sans limites de ces grands dépôts de nos « connaissances ne ressemble-t-elle pas un peu à « l'accroissement d'une pile exposée à s'écraser sous (( sou propre poids ou à Tédification d'une autre « Babel?

« Je m*abstiens de dire mon avis sur les travaux rr d'ëtai ou de reconstruction de ces grands édi* « fices littéraires d'après de meilleurs plans^ et je u m'arrête à une simple réflexion. ,

u On abrégerait beaucoup le travail des bibliorc ihécaires et on parviendrait à se rendre un « compte plus exact des trésors qui leur sont con-^ rc -fiés ou à disposer de ces richesses plus facilement, « si y au lieu de la distinction ancienne et conservée « des bibliothèques de Paris, on Fondait leur dis- (< tinction nouvelle sur la spécialité des matières « traitées dans les livres qu'on y distribuerait, ce Cette innovation conduirait d'ailleurs, par degrés c( insensibles , à accomplir un travail de remanietf ment qui sera peut-être bientôt reconnu nécesu saire, si on en juge par les catalogues menteurs « et par l'état des collections de nos livres.

(f N'est-il pas étrange que lès bibliothèques desti^ a nées au public soient encore séparées et bien dis- « tinctes, comme s'il s'agissait pour elles de défen- « dre des intérêts particuliers différents, et qu'un u livre ne puisse passer de l'une de ces bibliothèques « à une autre que par des échanges et avec l'égard • <( d'une parfaite compensation de nombre ou de ce prix marchand, comme si les intérêts d'une sorte (c d'amour-propre des conservateurs étaient subs- (c titués aux intérêts plus réels du public, qui pro- <i fiterait bien d'une distinction par spécialité, mais (c qui est obligé de souffrir un mauvais ordre ayant ce l'avantage , on ne sait pour qui, de hisser les

(( rayons remplis d'un nombre un peu plus grand u de volumes^ la plupart inutiles. Paris el les dé- « parlements subissent à iai fois les effets de cet ëtat « de choses bjâmable. » ,

Je reviens au sujet de l'éducation en France; il faut, avant de finir, que je note les conséquences très-graves de la direction qu'elle y reçoit.

« Le développement toujours plus cctnsidérable u de l'instruction met à découvert un danger croisu saut comme lui. Cela ne signifie pas qu'il faille t< résister (supposé qu'on le puisse) au mouvement « général imprimé à l'intelligence ; mais c'est un « fait incontestable que l'instruction qui guérit le « fanatisme et les basses passions nées de Tigno- « rance engendre^ à son tour, des maux d'une autre (( sorte dont la société est souffrante aujourd'hui.

u II faut espérer que le progrés dans les moeurs, u qui jusqu'à présent est en retard sur le progrés (c de l'esprit, corrigera le, mal provenu de ce désac- « cord. Lorsque les préjugés, qui sont disparus de K l'intelligence, mais dont les traces s'aperçoivent (c dans la gestion des affaires de la vie, seront pareil* « lement étouffés dans le coBur des hommes, et que « leur conduite, d'accord avec leurs principes, sera « vraiment libérale comme leurs idées, alors, sans « doute, le danger de la concurrence 4es ambitions « ne sera plus à craindre.

(f En attendant, le mal existe et il est considé* (( rable. Chaque année, les carrières, en trop petit (( nombre et d^à encombrées^ qui sont propres à

« occuper ceux qu'on nomme, par exclusion, des

(f gens à intelligence, sont recherchées par une

H multitude échappée des écoles/ jeune, ardente et

c< pleine d'espérance. Oui, pleine d'espérance; mais

a bientôt, ou hien tard (co qui est pis), survien-»

a nent des déceptions cruelles, et la plupart ne

(f recueillent enfin que des regrets inutiles qui em-

u poisonnent la vie.

(( Les illusions sont le principe de ce mal , mais

u elles ne sont cependant qu'un danger qui menace;

« les déceptions sont le mal même contre lequel toute

c( cette longue et vive ardeur de la jeunesse vient

H échouer. Pourquoi ne pas éclairer son inexpérience

« et ne pas prévenir les rudes épreuves qui l'atten^

i< dent, lorsque le caractère du jeune homme se

u forme encore sous la tutelle des maitres ? Ces ins-

« tructions n'importent-^elles pas à son bonheur

ti autant que la connaissance des auteurs grecs et

« latins qu'elles n'empêcheraient pas d'étudier?

(c Je remarque que l'on confond , bien malheu-

u reusement, le système louable de l'émulation

(( avec celui de la concurrence qui en est l'excès.

« Cette vérité n'est pas neuve; mais de quelle ma-

« niére et quand donc entrera-t-elle dans la pratique

« de la société moderne ? Il semble qu'on ne sache

« pas encore que la concurrence dans le commerce

i< crée les monopoles et les autres actes odieux qui

« nuisent au^ commerce même, et que, dans les pro-

(( fessions appelées libérales , elle est l'occasion dû

i< triomphe péniblement obtenu d'un candidat et la

tr condamnation d'un autre à fa mort. Qu'on réfléc( chisse enfin que, peti ou beaucoup , le commerce çant gagne et peut vivre; mais que^ dans certaines « professions qui se fondent sur le travail de Tesprir, « il n'y a quelquefois que Talternative d'ifn succès H éclatant ou d'un revers qui-conduit au désespoir c< de la faim.

« Certes , ce n'est pas à ceux qui sont en pleine (c carrière, et qui ont fait de grands et de.nombreux cf sacrifices pour atteindre un but qu'ils poursuivent *i encore, qu'il faut crier: Arrêtez! Lorsque, à une <c époque récente , une foule joyeuse se portait au « champ de Mars pour assister à une fête j et que « i encombrement de ce lieu et les mouvements déce sordonnés de cette foule présageaient les malheurs « qui sont survenus, il n'était plus temps de rappeler « au dehors ceux qui étaient déjà entrés , mais on u put au moins dire aux autres le péril où ils al- (( laient se jeter inconsidérément , et leur indiquer « des voies plus sûres ; et ainsi pour le danger de « l'encombrement que les hommes d'étude ont « amené dans toutes les carrières qui leur étaient « ouvertes. U ne faut pas s'en tenir à des déclama- « tions vaines et à des agitations en place qui ne « remédient à rien ; il faut attaquer le mal dans son (< origine et l'arrêter dans ses causes.,»

Si nos ministres abordaient de pareils problèmes, ou si, plutôt, dans l'impossibilité de s'en saisir, ils ks faisaient étudier avec soin , ils nous donneraient ainsi la preuve la moins équivoque d'une grande

sollicitude pour les intérêts qui leur sont confiés. A leur appel , une multitude d'hommes intelligents apporteraient les fruits de leurs pensées et prépareraient des solutions.

Voici enfin mes dernières remarques ; elles sont encore sur le sujet de l'instruction publique.

(( Tandis que nos organes continuent à croître et ic à se fortifier, longtemps après la naissance, la vie (c que nous saisissons par leur secours s'affermit et « s'étend; d'abord individuelle et purement anitf maie , elle acquiert un jour de l'empire au dehors c< de nous , et elle devient sociale et intellectuelle, (c Mais en même temps nous commençons à sentir « que l'existence est exposée à une lutte perpétuelle u et qu'elle est le prix du succès que nous obtenons « dans les épreuves incessamment renouvelées qui M menacent ou notre vie corporelle ou notre posi* « tion dans la société. Le but de l'éducation , qui « est essentiellement d'apprendre à lutter pour se « défendre , et à lutter avec avantage pour retenir (c le don de l'existence, n'est pas atteint dans les « écoles. On n'y enseigne pas encore tout ce qu'il (« importe réellement à chaque homme de savoir.

(C Autrefois de puériles subtilités occupaient les a écoliers et les maîtres , et les facultés égarées des « uns et des autres ne s'appliquaient qu'à perfec- « tionner les régies de la dispute; mais depuis longce temps des études sérieuses ont fait disparaître les i< illusions d'une science aussi vaine, et ces études, (C peu à peu renforcées , sç sont étendues à un plus

PffMétfl l't notci crillqars, t. 1. 23

(( grand nombre de choses utiles. Déjà même Texi-

« genee de quelques parents, jaloux des succès de

i( leurs Gis y peut paraître excessive. Heureusement

(( cette ambition de leur amour-propre est sans dan-

« ger, grâce à Vamélioration des méthodes d'ensei-

cf gner et au perfectionnement des ouvrages élé-

« mentaires. Nul doute qu'en écartant ou en

« aplanissant davantage des dilfficultés qui nous ont

i( arrêtés ^ et en abrégeant des éludes où nous avons

(( irop langui , on n'aille encore plus loin dans cette

ti voie de progrès. Aujourd'hui même, le moment

u n'est-il pas venu de perfectionner l'œuvre de

« l'instruction publique, en élargissant le cercle

« des études élémentaires , et en y comprenant des

(( notions générales de droit , de physiologie et

« d'hygiène , connaissances également nécessaires

« à tous les hommes et concourant au but définitif

« de l'éducation, mais sur lesquelles cependant les

« devoirs d'une profession et les soucis d'une vie

f< agitée par les affaires ne laissent qu'au plus petit

H nombre le loisir de fixer Tesprit quand on a

(( échappé à la prison des collèges? Ces connais-

c< sauces parferaient renseignement ordinaire auquel

« nous sommes indistinctement soumis avant que

(( l'âge et les dispositions individuelles qu'il déve-

(c loppe nous forcent à nous distribuer dans diverses

« carrières, et à faire choix d'une spécialité en

K adoptant une profession. »

JNous sommes aujourd'hui suffisamment avancés dans la découverte des secrets de la nature, pour

sentir le besoin d'Un but où doivent tfmdre sans cesse et avec accord lés perfectionnements de l'éducation ; et il est temps enfin de reconnaître que les sciences, qui sont Texpression de Tidée que nous avons du monde, doivent être exposées selon la manière même d'étudier le inonde .

Si le voyageur qui cherche l'instruction voulait, de proche en proche, observer avec le même détail, et les poinls de sa route et ceux qui s'en écartent vers l'horizon , il est évident qu'il lui serait impossible d'atteindre le but de sa course; mais il décrit amplement ce qu'il voit de près, et il se borne » faire connaître d'ensemble ce qu'il n'a pu saisir que de cette manière. A un autre point de vue, un autre voyageur aperçoit des particularités que le premier a ignorées , et il les décrit pour ceux qui suivront un jour la même route que lui.

Voilà comment les pensées de tous nos livres devraient s'ordonner entre elles , car nous sommes des voyageurs, et le temps qui nous entraîne si vite du point du départ au terme du voyage ne nous permet pas de tout embrasser. Aux points de vue différents où nous sommes placée dans le monde, il est des choses que nous pouvons examiner de prés, comme une miniature ; il en est d'autres que nous ne pouvons regarder que de loin, comme la peinture d'une toile de théâtre.

Nos efforts doivent tendre à compléter ces deux collections inégales de la représentation du monde.

dont la plus petite est destinée à passer tout entière , et plus ou moins vite , sous les yeux de fous : c'est la peinture à grands traits de ce que nous connaissons. La seconde collection immense, inacbevable , offre ensuite, au choix de chacun, des détails à étudier et des places vides sur k toile qui attendent le pinceau.

Abdoul-Medjid, fils de Mahmoud, est aujourd'hui le jeune sultan des Turcs. Sa santé est malheureusement délicate, et sa figure porte l'empreinte fâcheuse de quelque souffrance profonde et déjà ancienne. Dans les graves circonstances où se trouve son pays , l'élévation de ce prince, sans expérience des orages politiques, et tout nouveau sur la scène où il se montre, est une de ces calamités que le deslin accumule et répète sur un peuple, quand l'heure irrévocable de sa destruction approche.

J'ai été témoin d'un fait qui m'a frappé, et que je trouve bon d'offrir à la méditation de ceux qui aiment à chercher les explications naturelles des phénomènes de la physique sociale : le sultan Mahmoud venait de mourir; l'armée turque, vaincue par Ibrahim, était dispersée; le grand amiral avait trahi son pays et livré sa flotte au vice-roi. Le petit groupe des Européens fixés à Constantinople était dans une agitation extrême; les inquiétudes et les espérances fermentaient ensemble chez les rayas, et, dans ce moment solennel, les plus intéressés, les Turcs, s'enlreleuaient à peine des événements ac-

complis, beaucoup même les ignoraient encore, ou n'en comprenaient pas la portée, et aucun ne s'en préoccupait vivement.

Âbdoul-Medjid publia, bientôt après son exaltation à l'empire, des firmans qui révélaient plus de roideur dans ses principes religieux que d'adresse à se conduire. On le dit subjugué par le prêtre qui l'a élevé^ et qui lui a rendu 1 aroe plus dévote que le caractère conciliant. Ses premiers coups d'Êlat ont été des pas rétrogrades, ttls qu'une ordonnance contre l'usage du vin, et un firman antiréformiste, fulminé contre la coiffure européenne, que les dames grecques ont adoptée. Abdoul-Medjid aurait eu raison, si sa volonté avait eu pour motif un peu de bon goût, car les clames de TOrient portent mieux le fez et le turban d'une gaze enlacée avec leurs cheveux, qu'elles ne font valoir Iqs chapeaux de Paris, sous lesquels leurs beaux yeux si vifs semblent s'éteindre. Mais ce n'est rien de tout cela qui a frappé le jeune sultan ou ses ministres; c'est une raison financière et ignoble, c'est tout simplement le besoin de marquer d'un signe apparent toutes les têtes d'un troupeau dont il est propriétaire. Cependant voici des conséquences bien graves et bien imprévues de ce fatal décret. On assure que la tyrannie d' Abdoul-Medjid a décidé ses jolies sujettes à refuser pour maris les adorateurs non protégés par un consulat, qui ne pourraient ap|K)rter à leurs femmes la liberté de la coiffure.

Il y a partout des usages singuliers, déraison-

nables, et vraiment diiFiciles à expliquer^ chez nousmêmes, si nous y prenons garde, autant qu^ailleurs. Par exemple, la politesse européenne exige que Ton se découvre |i0ur se saluer, en quelque lieu qu'on se rencontre, et quelle que soit la température, froide ou chaude. Les Turcs sont moins exigeants^ mais ^Is donnent à leur sultan ces marques particulières de respect de descendre de cheval à sa rencontre, ce qu'ils font aussi pour de moins grands personnages que lui, et de ferdie^ lei^rs parapluies, soit en

ik

sa présence et de bien loin, soit en passant à distance devant les fenêtres de ses palais. Abdoul-Medjid a remis en plus grande vigueur ce dernier usage, et a décrété la peine des coups de bâton contre les pairons de barques qui n'obtiendraient pas de leurs passagers une parfaite soumission à cette grave ordonnance. Heureux si, avec de telles mesures, beaux fruiis de leurs veilles, le jeune prince et ses conseillers parvenaient à rétablir le crédit des sultans et l'équilibre du Crône!

C'est à riieure de la prière du vendredi que j'ai été attendre au passage le nouvel empereur. Sa figure n'est pas laide, mais il est pâle et chétif. Son costume , son cortège et tout ce qui tient aux usages est conforme à ce qu'on voyait pendant le çègne de son |rère. Il affecte seulement d'être plus sérieux; il se donne la roideur et l'exagération de la dignité le plus qu'il peut. Mais une qualité qu'on ne saurait trop louer, et qu'on dit bien développée en lui, c'est sa pieté filiale, qui a le caractère

cfun sentiment religieux, profond et respectable.

Comme j'avais eu la curiosité de m'approcher beaucoup de la mosquée^ pour mieux observer le jeune sultan, je m'étais vu envelopper bientôt par une foule au milieu de laquelle j'eus beaucoup à souffrir de Texcès de la chaleur et de la presse. Mais il n'était plus temps de se soustraire aux désagréments attirés par cette imprudence. La demi-heure que j'ai passée dans cette mêlée de bas peuple m'a donné occasion de bien connaître toute la haine que la canaille de Stamboul porte aux Européens. Mon chapeau me valait des épithétes outrageantes, auxquelles il n'eût été ni prudent ni digne de répondre, si ce n'est, comme je le fis, par un regard, impassible et méprisant, adressé aux misérables qui profitaient, pour m'injurier, de la confusion générah; et de mon isolement. Quand le sultan fut sorti Au temple, la foule, en se mouvant, se livra à des oscil lations tumultueuses, dont les parterres de nos théâtres n'offrent qu'une petite image : ici le concours des curieux était immense; j'eus alors un spectacle que je m'étonnai beaucoup de voir chez un peuple si grave en ses manières : je vis des saïds et des pèlerins au turban vert, qui leur est réservé, se précipiter à l'envi dans la mêlée, la tête basse, exaltés comme des furieux, et donnant et recevant des coups de poing sans motif raisonnable, fendre cette foule en désordre , et puis s'y replonger aussitôt comme dans un élément fait pour plaire.

Dans le temps que l'empire changeait de maître,

Constanlinople voyait écloie plusieurs nouveautés, comme son conseil d'nUiitc publique, dont le nom |)ompeux sonnait dans nos journaux de manière à surprendre loiiie l'Europe. S'il manque encore quelque chose à la Turquie, ce n'est vraimenl ni grands conseils, ni petits conseillers, ni emphase de dénominations.

L'inutilité des conseils utiles me rappelle les débats ouverts sur la question de Taire périr les chiens de Stamboul. Les musulmans, indignés de cette proposilion, si contraire à leurs principes de bienfaisance, quoiqu'ils aient horreur des chiens et qu'ils les regardent comme très-immondes, répondirent à l'auteur du projet en lui envoyant une épithète grossière. Un moyen , plus doux en apparence, de se débarrasser de l'excédant de ces animaux fut alors mis en discussion : il s'agissait de les déporter en masse, et de les abandonner sur un ilôt désert; mais ce nouveau projet ne fut pas mieux accueilli. Il est vraisemblable qu'il en sera souvent ainsi des délibérations entre personnes si peu faites poi:r se comprendre et si peu disposées à le vouloir.

Au reste, la race des chiens est prodigieusement diminuée à Constautiiiople; la raison en est que, d'une part, la somptuosité diminuée des Turcs ne pourvoit plus aussi bien à leur multiplication, et que, de l'autre, les chrétiens ont pris l'habitude de se défaire des chiens de leur voisinage par le poison, sorte de crime que l'on déguise, pour ne pas irriter les Turcs, en accusant dos épizoolies meurtrières.

Les Turcs ont pour les animaux des ménagemenU louables que nous ne connaissons pas; ils en ont même de tout particuliers pour certaines espèces^ telles que lesgoëlands, qui s'abattent par milliers sur Teau du port, et qui nagent avec sécurité parmi le$ calques; telles encore que les colombes, que leur piété nourrit en grand uombre dans les temples. Ils ne voient pas sans colère un chasseur tuant un pigeon dans les champs; et, s'il commettait ce crime sur les oiseaux sacrés qui souillent de leurs ordures le parvis et les ornrnicnls extérieurs des mosquées, sa vie serait peut-être compromise. Nourris et protégés par les Turcs, les chiens étaient devenus si nombreux dans Stamboul et ses Faubourgs^ qu'il était dangereux de sortir le soir, sans être prudem-*» ment armé ou d'une épée ou d'un bâton. On raconte qu'un capitaine de la marine marchande^ revenant à son bord un peu tard, à la suite d'un grand repas, fut attaqué avec fureur par les chiens affamés deTop-Khané, et maltraité tellement qu'il mourut des suites des morsures qu'il avait souffertes. Alors les chiens formaient comme une seconde population de Stamboul, remplissant les rues désertes, et vivant sur le fumier, à la porte des meilleurs hôtels, avec une sorte d'organisation qui ressemblait à une confédération bizarre de républicpies et de monarchies. Ils étaient distribués par sections dans la ville; ils avaient des lois et une police. Us partageaient réellement avec l'homme la possession de Constantinople : de jour, retirés et soumis; de nqit.

erranU et disputant le terrain à leurs bienfaiteurs. J'étais logé près d'un boucher turc, dont la boutique éfait devenue naturellement le centre d*une section de chiens. Au premier bruit qu'il faisait entendre chez lui^ ces animaux accouraient^ et avant qu'il eût ouvert sa porte, on les voyait assemblés en un grand demi-cercle, attendant déjà les débris accoutumés dont ils subsistaient chaque jour. C'est alors que les mauvaises passions qui partent de l'estomac commençaient à exciter de grands troubles et qu'on voyait, là aussi, des injustices et des violences se consommer, ni plus ni moins que dans notre propre espèce. Les plus hardis de ces chiens, alléchés par l'odeur, essayaient quelquefois d'entrer pour voler un meilleur morceau que celui de la pitance promise. S'ils étaient surpris, un châtiment prompt et sévère les atteignait, mais ne les corrigeait pas. La vue de ces pauvres bêtes prouve assez qu'elles exposent souvent l'intégrité de leur dos pour faire un bon repas. Un étranger plein d'appétit se hasardait-il à sortir des limites de sa propre section, pour prendre part aux distributions faites à ses voisins, il était signalé aussitôt, et alors, s'ilétait faible ou d'un caractère timide, il s'enfuyait au premier murmure. S'il était fort, au contraire, et bien armé, il continuait à s'avancer fièrement: mais cette audace excitait aussitôt une vive alarme; un cri de défense mutuelle et de guerre nationale faisait rassembler toutes les forces de la section^ et Vennemi, menacé de toutes parts, et attaqué avec trop

d*avanlage s'il résistait, était i^nfin obligé de fuir devant ce soulèvement général. Rien n'est plus prompt qu'une rumeur de chiens ^ et rien n'est plus difficile à calmer : Fera retentit pendant une heure du bruit tumultueux qui suit leurs combats, et, lorsque cela arrive pendant la nuit^ le sommeil de ses habitants en est troublé, un quart de lieue à la ronde.

Les chiens de Constantinople sont à peu prés tous d*une même espèce, et celte espèce est fort laide : elle a des caractères extérieurs qui la rapprochent des loups. Us ont de petites proportions^ et ils sont gé-néralement atteints de gale et d'autres maladies dégoûtantes. Il est très-digne de remarque que la rage ne les saisisse jamais (1). Sans doute Tétat de liberté dans lequel ils vivent les préserve de ce mal, que leur grand nombre dans Stamboul rendrait plus redoutable que la peste même, qui est pourtant si redoutable. Ce qui ne mérite pas moins d'être remarqué, à d'autres égards, c'est qu'on ne voit pas un seul individu, libre ou non, de Tespéce du chien turc, en Turquie.

Les peuples qui ont le malheur de dépendre d'un homme mettent avec raison un grand empressement à s^occuper et de leurs rois et de ceux qui peuvent lo devenir; ils s'attachent à prévoir, par l'éducation

(l) La rage est attribuée depuis longtemps, et généralement^ à la. privation de Tenu . On croit aussi que la privation de raccouplement peut développer celle affreuse maladie chez les animaux non muliiés.

(( grand nombre de choses utiles. Déjà même Texi-

« gence de quelques parents, jaloux des succès de

i( leurs Gis y peut paraître excessive* Heureusement

(( cette ambition de leur amour-propre est sans dan-

(< ger, grâce à l'amélioration des méthodes d'ensei-

cr gner et au perfectionnement des ouvrages élé-

« mentaires. Nul doute qu'en écartant ou en

(c aplanissant davantage des difficultés qui nous ont

« arrêtés , et en abrégeant des études où nous avons

(( trop langui y on n'aille encore plus loin dans cette

(c voie de progrés. Aujourd'hui même , le moment

(( n'est-il pas venu de perfectionner l'œuvre de

(( l'instruction publique , en élargissant le cercle

u des études élémentaires ^ et en y comprenant des

H notions générales de droit , de physiologie et

« d'hygiène , connaissances également nécessaires

« à tous les hommes et concourant au but définitif

« de l'éducation, mais sur lesquelles cependant les

« devoirs d'une profession et les soucis d'une vie

K agitée par les affaires ne laissent qu'au plus petit

« nombre le loisir de fixer l'esprit quand on a

ce échappé à la prison des collèges? Ces connais-

« sauces parferaient renseignement ordinaire auquel

a nous sommes indistinctement soumis avant que

(( l'âge et les dispositions individuelles qu'il déve-

(c loppe nous forcent à nous distribuer dans diverses

(( carrières, et à faire choix d'une spécialité en

K adoptant une profession. »

Nous sommes aujourd'hui suffisamment avancés dans la découverte des secrets de la nature, pour

sentir le besoin d'un but où doivent tendre sans cesse et avec accord lés perfectionnements de l'éducation; et il est (emps enfin de reconnaître que les sciences, qui sont lexpression de l'idée que nous avons du monde, doivent être exposées selon la maniék*e même d'étudier le inonde >

Si le voyageur qui cherche Tinstruction voulait, de proche en proche, observer avec le même détail, et les points de sa route et ceux qui s'en écartent vers l'horizon , il est évident qu'il lui serait impossible d'atteindre le but de sa course ; mais il décrit amplement ce qu'il voit de prés, et il se borne à faire connaître d'ensemble ce qu'il n'a pu saisir que de cette manière. A un autre point de vue, un autre voyageur aperçoit des particularités que le premier a ignorées , et il les décrit pour ceux qui suivront un jour la même route que lui.

Voilà comment les pensées de tous nos livres devraient s'ordonner entre elles , car nous sommes des voyageurs, et le temps qui nous entraine si vite du point du départ au terme du voyage ne nous permet pas de tout embrasser. Aux points de vue différents où nous sommes placée dans le monde^ il est des choses que nous pouvons examiner de prés, comme une miniature ; il en est d'autres que nous ne pouvons regarder que de loin, comme la peinture d'une toile de théâtre.

Nos efforts doivent tendre à compléter ces deiix collections inégales de la représentation du monde.

colonie d'habitanls de Mégare et d'Ârgos, sous la conduite de Byzas leur compatriote. Prise et reprise par les Perdes et les Grecs, disputée entre Athènes et Sparte, cette ville tomba plus tard au pouvoir des empereurs de Rome. Elle soutint contre Septime- Sévère uu siège de trois ans, après lesquels elle Tut réduite et presque anéantie. Plus tard elle se releva de rabaissement où les vainqueurs l'avaient fait descendre; elle prit le nom et le rang de colonie romaine, et c'est à cet état que C2onstantin la choisit pour en faire la nouvelle, capitale de son empire. Depuis lors, agitée par des factions cruelles, Gonstantinople subit enfin la domination des Turcs après 53 jours de siège et d'assauts. Cet événement est à la date du 29 mai 1 453.^

Les monuments les plus anciens de Constantinople ne rappellent rien de Byzatice; rien même qui appartienne à la ville improvisée par l'empereur dont elle a pris le nom. Les ruines qu'on y voit sont d'une époque beaucoup plus moderne, et cependant leur aspect est généralement très-misérable. Gomme beaucoup de voyageurs les ont déjà décrites avec tout le détail qu'on peut désirer, je me contenterai d'en faire l'énumératidn rapide :

Les murs de Stamboul, laissés dans l'état où les a réduits la conquête de cette ville par les musulmans, ofiretit encore la brèche par où Mahomet II pénétra enûtï, après plusieurs assauts des plus rudes. L'histoire raconte les prodiges do valeur de Constantin sur cette place, la résistance tardive et

inutile des Grecs électrisés un moment par le der* nier exemple qui dût leur être offert en sa personne d'un grand courage, digne des plus beaux temps de leur empire, et l'opiniâtreté et le courage confiant de leurs fougueux ennemis (1 ). Ces murs forment une double enceinte flanquée de tours carrées, incapable assurément de résister à une artillerie comme celle dont on fait usage de nos jours, mais pouvant passer autrefois pour une assez bonne défense. Ils ont un très-long développement, çt l'intervalle des deux lignes est séparé par un fossé large et profond, dans lequel la terre végétale accumulée aujourd'hui permet quelque culture qui n'est pas négligée. Les fortifications, moins bien conservées du côté de la mer de Marmara, manquent presque entièrement vers le port. Un pan de muraille qui s'y voit avec un reste de crénelure, et qui est prés de l'échelle de la poissonnerie, est désigné comme appartenant à la demeure de Bélisaire. Le château ancien^ dit des sept TourSy à l'extrémité la plus occidentale de Constantinople et sur la mer, conserve la destina*^ tion que les Turcs lui ont donnée ; il sert de prison d'État. Les murailles qui l'entourent ont été recrépies, mais il n'en est pas moins inutile à la sûreté de Constantinople ; d'ailleurs il est dépourvu de canons. La plus élevée de ses tours est présentement

(1) Selon la moindre évaluation de l'armée des assaillants, leur nombre aurait été de 250,000 (ce que j'ai peine à croire); la défense? ne comptait que 5,000 Grecs et 2,600 soldats auxiliaires.

une slation pour les vigies du feu. Dé là on domine toute cette partie de la ville qui sMncline vers la mer^ et qui est aujourd'hui bien pauvre, bien solitaire, bien silencieuse et bien triste. Ce n'est pas un beau spectacle, bieu s en faut, que celui de l'agonie, mais c'est un spectacle touchant; aussi n'est-ce pas sans émotion que, du château des sept Tours, j'ai suivi le retrait de la vie qui circulait autrefois dans la grande Gonstantinople. Les murs de l'enceinte sont tapissés de lierre, et ombragés çà et là par des figuiers et des plantes que la nature, habile à grouper des formes et des feuillages variés, et à faire valoir les couleurs dont ses produits se parent, a rapprochés au contraste d'une campagne uniforme, attristée par des cyprès et des tombeaux. De distance en distance s'ouvrent des portes de villes devant lesquelles stationnent des chevaux sellés et bridés qu'on offre aux promeneurs.

Le fondateur de la nouvelle Byzance, d'abord païen superstitieux et puis chrétien visionnaire, traça de sa main, dans la direction que lui indiqua un ange, le plan des premières murailles de sa ville, qui ne comprenait alors que cinq collines. Cent ans plus tard, Taccroissement de la population obligea Théodose le jeune à élargir Tenceinte, et il y renferma deux collines de plus. Un tremblement de terre ayant renversé tout cet ouvrage vers le milieu du cinquième siècle, il fallut recommencer; mais l'opération fut rapide, et on dit qu'elle ne dura que trois mois. Ce n'est que plu$ tard que le fau^

bourg de Bld(}uernes a été ajouté à Constantinople.

Dans un de ces quartiers que les incendies ont couverts de ruines modernes se voient les restes d'un aqueduc bâti par Adrien, et refait par Valens, dont il garda le nom. Détruit encore deux fois depuis cette époque > il a été deux fois rétabli. Dans son état présent il ne conserve qu une seule rangée d'arches ; le rang au-dessus a été abattu pour dér masquer un temple turc. Il ne serait pas étonnant qu'avant peu les Grecs le réparassent à leur tour, pour un effet tout contraire; et alors, l'histoire de ses vicissitudes serait vraiment complète. Quoiqu'il en soit de son histoire, au passé et à l'avenir, la vue en est agréable. Sa position élevée le laisse apercevoir des, divers points du panorama de Constantinople, mariant l'effet de ses longues lignes horizontales et de la courbure de ses arcs à celui des larges voûtes et des flèches des temples qui saillent à son entour.

La colonne brûlée qu'on observe dans le voisinage des bazars est une colonne épaisse, noircie par le feu des incendies dans lesquels elle a plongé souvent. Elle est encore cerclée de bronze, mais elle a souffert des dégradations qui avaient pour but de lui arracher le plomb, les dorures et les ornements de quelque prix dont elle était enrichie. On la nommait autrefois colonne purpurine. Son chapiteau était surmonté d'une statue colossale d'Apollon,, ouvrage attribué à Phidias. Ce précieux travail d'un sculpteur célèbre périt avec beaucoup d'autres richesses

Peniées et notei critiquM, t. 1. M

semblables; au milieu des désastres de la guerre^ et pendant la domination des Latins sur Constantinopie. — La colonne historique, souvenir des succès guerriers du règne d'Ârcadius, a été nivelée au sol par le temps, aidé des barbares, et n'est plus qu'une pauvre ruine, que quelques voyageurs instruits vont à peine visiter de loin en loin Elle a servi autrefois au supplice d'un scélérat couronné, l'usurpateur Mourzoufle, rendu aveugle par tin digne rival de ses crimes, et condamné par les Latins à être précipité du haut de cette colonne sur le pavé de sa base.

Dans les jardins du sérail, une autre colonre d'ordre corinthien, et bien conservée, est un m^. nument de victoire élevé parles empereurs romains. Son origine est indiquée par un reste d'inscription qui rappelle la défaite des Goths. On l'attribue à Gallien.

La place de Thippodrome a servi tour à tour de scène pour les jeux, dans de beaux jours de fêtes, et de théâtre à des expéditions sanglantes, depuis les émeutes des verts et des bleus, dans l'une desquelles périrent 30,000 hommes (sauf Texagëration), jusqu'au massacre des janissaires, qui date de nos jours.

Depuis 1 808^ les constructions du cirque ont disparu dans un incendie qu'alluma cette redoutable milice, révoltée contre le vizir Moustapha Baraictar.

Les statues et autres ornements qu'on y avait réunis autrefois sont mutilés ou perdus depuis longtemps. Constantin avait appelé de toutes les parties de l'empire les artistes les plus capables de l'aider

à embellir sa ville naissante^ pour en faire la noble capitale du monde. Il avait ordonné d'ouvrir des écoles d'architecture, dans lesquelles on formât en toute hâte les ingénieurs dont il avait besoin (erreur digne d'un Romain^ dans ce temps de décadence des arts et du goût). Les villes les plus riches en ouvrages antiques furentaussi mises à contribution et dépouillées par lui pour l'ornement de la nouvelle Byzance. — Les découvertes intéressantes qui ont été faites inopinément dans les fouilles du sol de Rome ne donnent-elles pas l'espoir de retrouver un jour quelques débris semblables de la Vieille Constantinople, sous la première écorce de son terrain, là où furent des palais, le forum, et surtout le grand cirque, le plus précieux de ces dépôts des chefs-d'œuvre de l'antiquité (1)?

On ne voit aujourd'hui sur la belle place rectangulaire de l'hippodrome que trois monuments; encore en est- il deux qui sont dégradés et méconnaissables. Le plus éloigné est un obélisque bâti en pierres de taille, et jadis revêtu de lames de métal dont l'avidité des conquérants s'est empressée à le dépouiller. Ce monument semble ne rester debout que pour accuser de sa nudité hideuse ses spoliateurs impunis. L'autre est une colonne de bronze, formée

(1) Le quadrige de bronze que nous avons vu, au temps de Fempire français, décorant, à Paris, Tare de triomphe du Carrousd,et qui maintenant est replacé sur le portail de l'église Saint-Marc, est un monument du cirque de Constantinople, et !e prix de la conquête des Français, aidés par les républicains de Venise.

par reiitrelacement en spirale de trois serpents dont les têtes disparues supportaient un siège. On croit que cette œuvre d'art, qui devait être si durable, et qui est maintenant si mutilée , est l'ancien support du trépied de Delphes, consacré par les Grecs, dans le temple de cette ville, après la victoire de Platée. On dit que le fougueux Mahomet II, y essayant la force de son bras et l'acier fin de sa hache de bataille, imprima dans le bronze une trace que j'ai été regarder, pour la curiosité de voir une marque de la brutalité d'un siècle où de pareils actes n'étaient que les moins condamnables. En avant de ces deux monuments antiques en est un troisième, que sa dureté protège contre le temps et contre les hommes : c'est un obélisque arraché à la terre de l'Egypte, et érigé sur une base épaisse de marbre, dont les. basreliefs, usés et sans goût, font disparate avec la vive arête des hiéroglyphes incisés dans le granit rose du fût.

Non loin de là sont de magnifiques citernes. Celle qu'on nomme des mille colonnes {bin bir direÀ), et qui a été aussi une église^ est une grande excavation régulière, dont la voûte, bâtie en briques, est soutenue par six cent soixante-douze colonnes superposées à triple étage. Les parois de cette grande cavité sont revêtues de murailles qui, par leurs matériaux divers et par l'ait différent de les employer, indiquent des reconstructions et des réparations fréquentes. Une large ouverture, pratiquée dans la voûte et affleurant le niveau des rues, a permis àTeau

pluviale de s'iotroduire avec les débris terreux qu'elle entraîne^ et cette lente action a accumulé le dépôt qui comble aujourd'hui la citerne dans les deux tiers de sa profondeur. Au dehors^ la surface du terrain, changée par les mouvements imperceptibles mais constants qu'éprouve le niveau du sol dans le voisinage des lieux habités^ offre un mamelon arrondi, au pied duquel est une porte par où on descend jusqu'au fond de la citerne. Ce lieu est transformé présentementen un atelier d'industrie, humide et sombre, où la soie est dévidée sur des asples et tordue pour être livrée de suite aux ouvriers des bazars. Je fus à peine entrée que plusieurs jeunes Grecs entreprirent de me donner sur l'histoire de ce monument des explications qui n'étaient rien moins que vraisemblables. Mais je savais déjà que les Orientaux ne croiraient pas la moitié de ce qu'eux-mêmes racontent, s'ils racontaient des choses, croyables. Us prirent ensuite une contenance mystérieuse, et m'attirèrent vers un lieu du souterrain où ils me firent remarquer au haut d'une colonne la gravure d'une petite croix grecque, échappée aux recherches des destructeurs de croix et de chrétiens.

Les faubourgs de Constantinople, qui sont d'une époque beaucoup moins ancienne que la ville, n'offrent aucune trace de construction grecque ou romaine^ mais leur emplacement rappelle de nombreux souvenirs.

Fera et Galata composaient, sous la domination

roinaioe^ le quartier appelé des Figui^s, que Tem* pereur Justinien embellit beaucoup. Il est digne de remarque que^ loin de concourir k fortifier Gonstantinople, les avant -postes situés de ce côté du port ont le plus souvent contribué à l'aiFaiblir et à Teavahi^. Gela tient à une mauvaise pratique, inspirée par une fausse prudence, et qui a été commune à tous les conquérants de Gonstantinople ; cela tient à l'habitude d'isoler dans ces faubourgs les étrangers, de toutes nations^ qui se fixaient près du Bosphore. Le résultat d'une telle conduite devait être et a toujours été d'établir un camp ennemi sous les murs de la ville. Le besoin de la commune défense unissait tous ces étrangers : d'abord ils se retranchaient pour se défendre, et cette précaution n'inspirait aucune défiance; et puis, à la première occasion favorable, ils sortaient de ce rôle et prenaient l'ofiensive. G'est ainsi qu'après avoir fait surprendre Gonstantinople, où un petit nombre de Latins, qui y restaient encore, épuisaient leur ardeur belliqueuse en de m.isérabtes querelles , Michel Paléologue eut le tort d'accorder aux Génois, que la rivalité et la haine contre Venise avaient attachés à sa cause, la permission d'occuper le faubourg de Galata, sous la seule condition de se soumettre aux devoirs des vassaux, les autorisant à se donner des magistrats et à conserver l'usage de leurs lois nationales. Les Génois occupant ainsi une position habilement appréciée et d'autant phis avantageuse que, les Grecs n'ayant point alors de marine, eux-mêmes commandaient le Bosphore de Thrace,

leur colonie put priver toute nation rivale de la na* vigation du Pont*Euxia, créer des factoreries^ élever des forteresses, bâtir des villes, et, maîtresse des routes maritimes du commerce , maîtriser aussi Constantinople par les approvisiounements que cette ville attendait d'elle. Sans murailles pour se défendre et sans moyens d'attaque, l'attitude des Européens de Péra n'est pas moins hostile aux Turcs*

Autrefois, des palais, des temples et des autels païens s'élevaient sur les deux rives du Bosphore; mais il ne reste rien de cette magnifique décoration que Tart ancien avait ajoutée aux beautés de la nature. Sur le continent d'Asie, Chalcédoine, <;omplétement effacée , n'a laissé au monde qu'un nom historique, et une anecdote sur sa fondation, qui fut antérieure à celle de Byzance.

Les écoles sont au premier rang des choses à visiter dans Tétat moderne de Constantinople. Les études n'y sont pas fortes; il n*y a pas lieu à être surpris de cela. Je ne parlerai ni des écoles de théologie dépendantes des mosquées, que je ne connais pas assez pour les juger, ni de la grande école polytechnique, dont il n'y a rien à dire, si ce n'est qu'elle méritera mieux son nom quand on y enseignera quelque chose. Je ne mentionne non plus l'instruction primaire que pour redire que cet important objet, si digne d'attention, en Turquie surtout, est abandonné à la routine et à l'insouciance de quelques prêtres médiocrement instruits euxmêmes. On les voit, agenouillés et graves, gouverner

avec peine une troupe de petits garçons qui lisent ou récitent tous ensemble, et sur tous les tons, les prières qui sont l'unique objet de toute leur étude. L'immense majorité des Turcs ne dépasse pas ce degré d'instruction^ et même beaucoup d'entre eux ne l'atteignent pas.

L'école de médecine est ancienne. Il m'a paru que la capacité médicale de quelques-uns des professeurs qui la dirigent aurait besoin de révision, et que renseignement demanderait une réforme à peu prés complète. Le galénisme pur y fleurit obscure* ment depuis des siècles.

Un médecin français, dont le nom est encore dans la mémoire et dans le cœur reconnaissant de ses élèves^ avait posé à Gonstantinople la base d'un bon enseignement chirurgical. Son talent et son zèle avaient développé le goût des études sérieuses autour de lui, et imprimé quelque mouvement d'émulation ; mais, tandis que son caractère lui attirait la confiance et le i^espect des élèves, la jalousie, éveillée par ses succès, travaillait à lui susciter des embarras et des dégoûts. La mort le surprit, heureusement pour ses ennemis, assez tôt pour prévenir l'éclat d'une ingratitude dont il était menacé. Alors un ministre brouillon s'empressa de gâter l'ouvre du jeune chirurgien, et de remettre le chaos et l'impuissance dans l'enseignement. Le savoir des nouveaux professeurs appelés à le remplacer devait échouer devant des obstacles qu'on ne leur permettait pas d'abattre. Leurs leçons, qui ne duraient

qui'une heure chaque jour^ étaient interrompues pendant le règne de la peste, et l'étude du français et celle de l'art chirurgical se poursuivaient simultanément avec une égale lenteur. L'examen du* cadavre étant rigoureusement interdit et la peinture (les formes corporelles étant un péché, l'instruction anatomique était incomplète^ et nul exercice de la main ne préparait les étudiants à la pratique des opérations.

Depuis que j'ai consigné ces critiques dans mon journal, où je les retrouve aujourd'hui, il s'est opéré d'heureux changements et quelques progrès dans la direction des hautes études. J'éprouve du plaisir à enregistrer ce fait et je m'en fais un devoir pour rester impartial.

Le palais de Galata, situé dans une superbe position qui commande le faubourg de ce nom, a subi depuis peu une restauration complète, qui le transforme en une vaste école ouverte à l'enseignement médical. Cet établissement, qui compte environ deux cent cinquante élèves soumis à une discipline assez louable, n'a pas encore tous les professeurs qu'il lui faut, mais ceux qui s'y trouvent se recommandent par quelque mérite. Jusqu'ici les études ne sont que préparatoires ; celle de la langue française y tient avec raison le premier rang en importance. Des salles très- vastes attendent des collections promises ; une serre est préparée; un magnifique amphithéâtre pour la dissection est ouvert; enfin tous les moyens de succès seront prochainement

réunis : la bonne volonté des administrateurs Cerait-elle défaut encore une fois!

En attendant Toccasion de s'exercer sur les débris du corps vivant aux recherches anatoiniques et au manuel des opérations chirurgicales^ quelques jeunes gens étudiaient le mécanisme de la vie sur un corps en pâte de carton^ et paraissaient avoir pour la science de Thomme l'amour le plus assidu qu'une science puisse inspirer. Les machah-allahj expression familière de leur surprise , n'étaient point épargnés.

Mais ce qui doit étonner particulièrement dans la structure des êtres organisés , dans la nôtre par exemple^ qui est réputée admirable et parfaite entre toutes y c'est^ pour un observateur instruit , non prévenu y et froidement attentif , c'est moins la perfection de nos appareils organiques que le merveilleux effet qui en résulte et même Tespèce de disproportion qu'on observe entre les résultats assurés de l'action de nos organes et la structure comme ébauchée et incomplète de ces instruments de tous les phénomènes de la vie.

Si nous étudions la construction de l'œil sans apporter dans cet examen un esprit louangeur et sottement admiratif y de parti pris, comme quelques-uns font toujours plus ou moins ^ lorsqu'il s'agit des œuvres de la nature^ nous serons étonnés de voir qu'avec si peu de moyens , et des moyens en apparence si mal perfectionnés que les élërnents de l'œil , la vision soit cependant en nous

une chose si admirable, qu'elle ne souffre pas des aberrations de sphéricité et de réfrangibilité ; qu'elle s'accommode aux variations de la distance ; qu'elle se prête aux changements d'intensité de la lumière , etc.

Si nous ouvrons le cœur d'un homme pour y observer les conditions organiques de la circulation, il est impossible de se défendre de l'idée que la nature a simplement ébauché le mécanisme de ce muscle, et qu'elle a été comme impuissante à le perfectionner. Et cependant, malgré l'étroitesse de ses soupapes mal closes , malgré la distribution irréguliére de ses colonnes charnues, malgré le mauvais effet des franges grêles qui pendent de ses valvules inachevées , le cœur, centre indispensable à la vie de l'homme, accomplit ses fonctions avec un suffisant avantage pour l'entretien de l'existence ;disons même que l'effet qu'il produit serait inespérable comme machine hydraulique sortant de nos mains.

JLes résultats de nos investigations dans la structure humaine sont, en tous points, semblables aux précédents. Par exemple, nous proposons-nous de rendre compte des mouvements volontaires qui fondent la mécanique animale, nous voyons les muscles se fixer d'une façon si désavantageuse sur les leviers que représentent les os , que le moindre de nos mouvements exige qu'une force considérable anime les muscles qui en sont les agents. C'est mal à propos que des physiologistes qui se sont crus obligés, par principe religieux, de tout approuver d'avance.

ont pris la peine de justifier d'une manière absolue ce qui n*est pas justifiable, du moins dans les termes qu'ils emploient.

Avec de la sincérité dans nos opinions^ nos erreurs mêmes ne doivent jamais passer pour des hardiesses condamnables devant les hommes ; quant à la nature, si elle s'ouvre à nous , c'est qu'elle nous jiermet de la juger selon qu'il nous est possible, et sans doute elle est indifférente à nos objections autant qu'à nos approbations.

Pour. moi, je ne vois point ce qui empêche de convenir, à la preuve par les faits, que la nature emploie jusqu'à présent des appareils organiques en général médiocres, et que, pour s'en servir avantageusement comme elle fait , il faut qu'elle dépense de grandes forces.

Cette réserve : jusqu'à présent j me semble commandée, parce que je pense que la nature^ qui transforme sans cesse ses produits, tend à modifier d'ime manière favorable Tétat de la structure organique. Je me fonde, à cet égard, ^ur l'opinion admise que les dernières créations animales sont

les plus parfaites, et que cette perfection en elles résulte ou de l'adjonction de nouveaux appareils organiques appartenant à la vie de relation, ou de lextension des organes de cette vie qui existaient déjà dans une création plus ancienne. En effet, ce qui distingue les appareils nouveaux, c'est une plus exacte symétrie dans leurs formes, et, comme il est d'observation au$si qu'ils se subordonnent de plus

en plus les organes de la vie nutrilive^ ils doivent les approprier de plus en plus à leurs propres fonctions et les, faire participer à la régularité et à la perfection des formes arrêtées et finies dont euxmêmes se rapprochent.

Faudra-t-il dire que tout e^t bien comme il est^ ou^ au contraire, que tout est mal ? Cette question, souvent reproduite, s'agite encore tous les jours. Sans être une question de pratique , elle est intéressante, et n'est pas tout à fait oiseuse, comme le veulent ceux qui trouvent plus commode d'en prendre cette opinion que de chercher ce qu'elle a de vrai ou de faux. Or je crois en donner une solution sans réplique et concilier les avis les plus extrêmes, en disant que tout est ce qu'il peut être actuellement , mais que tout change sans cesse et de nécessité absolue.

En vertu de Tharmonie générale, l'organisation actuelle . des êtres est la plus parfaite et la seule réalisable présentement; et, en vertu de l'harmonie particulière de notre propre corps , la structure de l'un de nos organes, celle du cœur , par exemple, a aussi tout ce qu'elle devait offrir de perfectioA. Vicieuse et imparfaite pour une combinaison organique plus durable, qui peut se réaliser plus tard , la structure actuelle du cœur suffit au besoin xl'un corps qui vit aussi peu que le nôtre , et qui porte en chacune de ses parties non-seulement l'empreinte qui le montre périssable, mais aussi

le défaut et en quelque sorte la brèche par où il peut être attaqué et qui l'expose à périr.

Constantinople renferme plusieurs établissements de bienfaisance ;mais il est déplorable que la charité, qui est une vertu commune en Turquie, soit presque sans profit lorsqu'elle n*est pas directe et de la main à la main, tant les administrations de ce pays sont mauvaises. On voit bien des prisons ouvertes par la pitié à des hommes que la maladie prive de leur raison; mais, dans ces demeures odieuses, les pauvres malades sont condamnés à servir de spectacle à des curieux qui les importunent. Les imarets, bâtis prés des temples et protégés par la religion, reçoivent les pauvres et on y voit faire chaque semaine des distributions d'aliments ; mais ces efforts de la charité ne sont pas soutenus par l'intelligence qui dirige les nôtres et qui les recueille sans perte. On ne voit ici ni consultations gratuites pour les indigents , ni association de secours mutuels entre les travailleurs valides, ni hospice pour les infirmes, ni bureau de vaccine pour les enfants, ni aucune de ces institutions, enfin, qui révèlent chez nous la moralité et la science de notre siècle.

Les hôpitaux sont en grand nombre, mais la plupart sont mal tenus, et le service médical s'y fait avec des fraudes et des désordres qui sont au préjudice des malades, de la considération du corps des médecins et du trésor qui paye tous les frais. Le plus souvent, on ne consulte pas le mérite des hommes qui sont

appelés aux emplois; l'intrigue arrache les faveurs, les met aux enchères et en reçoit le prix. D'autres fois les places les plus lucratives sont la récompense de services secrets et honteux^ et on cite, parmi les médecins, comme parmi les fonctionnaires publics, des hommes qui, en se montrant dans l'éclat d'une charge importante, ne font que produire leur turpitude au grand jour.

En découvrant Constantinople, tout voyageur qui n'est pas dépourvu de curiosité et qui a entendu parler de^ Sainte-Sophie, la célèbre cathédrale de cette ville^ cherche avec intérêt à la démêler parmi les mosquées qui l'entourent. Tous voudraient la voir sur la réputation qu'on lui a faite et, surtout, parce que les Turcs voudraient ne la laisser voir à personne. On sait que des prophéties, dont les Turcs crédules ne devraient pas se flatter de détourner l'effet, leur ont annoncé le rétablissement de la croix dans cette église, où la foi musulmane est prêchée depuis quatre cents ans, et ces sinistres avis les rendentplusjalouxdesa possession que d'aucune autre. Jusqu'à présent on n'a pu y pénétrer qu'avec un permis émané du Grand Seigneur. Cette exception, qui semble confier la garde de Sainte- Sophie au fanatisme, fait rassembler autour de ses portes une troupe choisie des plus zélés dévots, et un chrétien ne saurait faire mine d'y entrer sans exciter les aboiements de ces furieux et sans entendre leurs injures, qui retentissent comme un violent orage.

Cependant telle est la puissance de la curiosité et telle est surtout la passion pour k chose défendue, que beaucoup de voyageurs s'exposent à forcer l'entrée de ce temple à la faveur d'un déguisement. J'ai pu heureusement profiter d'un permis accordé à des voyageurs de distinction , pour pénétrer sans de tels moyens dans l'enceinte mystérieuse de Sainte-Sophie. Gomme je m'y attendais , il n'y a rien là qui mérite qu'on brave le danger d'enfreindre les ordres qui en repoussent tous ceux que les Turcs nomment infidèles. La coupole est cependant très-remarquable; elle est même beaucoup plus imposante qu'on ne croirait , à en juger seulement par le pâté de constructions irrégulières que présente au dehors le temple chrétien devenu musulman. Il faut avouer que les Turcs en ont dérangé l'ordonnance extérieure en ajoutant , entre autres choses, un minaret nécessaire à leur culte. Cependant les détails de son architecture sont de mauvais goût, et les proportions de ses parties ne sont pas réglées pour le meilleur effet de l'ensemble. Des tremblements de terre ont fait perdre à plusieurs petits piliers leur premier aplomb. Les Turcs ont détruit les croix sculptées dans les ornements qui étaient aux appuis des tribunes , et ils ont gâté les représentations d'anges et d'apôtres attachés autrefois à la voûte. On sait que le Coran, très-sévère sur cet objet, interdit toute imitation des formes humaines , et condamne surtout les images dans les temples, comme une idolâtrie détestable. Au reste , on met peu de soins à

entretenir cette mosquée : la neige et la pi nie y pénétrent par les fentes des portes, grossièrement faites, qui sonidans les galeries, et lesc^ est souillé par la fiente des oiseaux (1). Sainte-Sophie^ relevée pour la -troisième fois dans le cour» du mxième siècle, était le premier' essai de construction > des temples à coupoles. £Ue venait d'être brûlée, lors^ que Justinien entreprit de la rebâtir sur un^lan magnifique et avec ties matériaux plus' préctdux et plus durables. iL'arcbtiecte Anthemius fournît les dessins, et l'empiereury en personnel > surveilla et activa- les travaux immenses qu:entraitia sa construction. En moins de six ans elle fut bâtie , mais des richesses considérables y avaient été consacrées^. ' A quelque temps de là, une partie de la voûte principale, écroulée pendant un tremblement 4)e: terre, dut être refaite, et Justinien mit le même zèle à cette l'ëparation importante.

> Ce qui a particulièremient attiré mon attention , ce n'est pas la bizarre décoration. ajoutée à ce: temple parles Turcs qui ont couvert tous ses murs de versets copiés du Coran , en caractère d'écriture gigantesque, ou l'histoire de ses quinze siècles d'âge, ^ histoire qui comprend celle des folies Jes moins amusantes, mais non les moins fâcheuses de notre espèce; c'est un phénomène d'optique assez curieux ^

(1 ) La maaière dont oo raconte riovenlion d^ l'anathème d'Alha- Dase contre le superstitieux Andronic fournit la preuve que, sous le règne des empereurs grecs^ les pigeons y avaient déjà un accès aussi libre que présentement .

Pentéet et notcf cridqoes, t. 1. 3S

qui moulre une îrrëgularité apparente e( un défanf de symétrie choquant dans le plan parfait de symétrie sur lequel s'élève cetle mosquée. Cette illusion , qui est surtout très-prononcée quand on se place dans la tribune du centre , au milieu de cette tribune, et qu'on regarde en bas, vers le fond du temple, est occasionnée par le parallélisme des nattes et des tapis qui couvrent le sol et qui forment des bandes orientées vers la Mecque, au lieu de Tètre sur les murs principaux de Sainte-Sophie. Il est si vrai que le contraste des deux sortes de symétrie rapprochées ici est la cause de cette erreur des sens, que je la corrigeais à volonté en interposant un papier ou la main , de manière à ne plus apercevoir les nattes. A Tinstant, les autres objets, toujours en vue, semblaient se déplacer, et les mêmes lieux, où je ne distinguais d'abord aucune ordonnance , s'offraient sous leur véritable pers|)ective, qui est un éloignement de murs et de colonnes parallèles dressés sur un plan rectangulaire.

La mosquée du sultan Ahmet s'élève sur le bord de la place de l'hippodrome, dont les Turcs traduisent le nom par at-meidan. Sa masse imposante offre un vaste temple à voûtes rondes^ flanqué de six colonnes légères et gracieuses , s'alignant sur deux rangs avec une régularité qui est, en général, excliïe de l'architecture des Turcs. Aucune autre mosquée ne présente un aussi grand nombre de minarets ; cependant presque tous ces monuments se ressemblent à quelques égards, comme par la

construction d'une ou plusieurs de ces jolies colonnes creusées en spirale, du haut desquelles les croyants sont convoqués à la prière; par les fontaines qui versent une eau abondante destinée aux ablutions; par les turbés ou tombes impériales qui les accompagnent^ et par les établissements de bienfaisance que les fondateurs pieux des mosquées entretiennent. Les turbés s'ouvrent à la dévotion de tout le monde. On y voit des cercueils couverts de châles magnifiques , des cierges et des lampes allumées , des exemplaires précieux du Coran , et presque toujours quelque piètre ou derviche de gardé , en oraison v€rs la Mecque.

Osmanyé est un petit temple musulman^ d'un joli modèle, construit avec des parties de marbre d'une grande blancheur. Suleymanié, remarquable par sa vaste étendue, par la pureté de style de son architecture arabe et par la richesse de ses matériaux, sera bientôt moins célèbre par son école fa meuse de théologie et par l'imbécillité des mangeurs d'opium qu'on y rencontrait autrefois, que par la prodigieuse multitude de pigeons qu'on y voit encore. Mahmoudyé, accompagnée de deux minarets aigus et couverts d'ornements délicats, offre, dans ses étroites proportions, et par sa position, et par la fraîcheur de ses décors , une des plus charmantes mosquées de Constantinople. Mais il est superflu de poursuivre cette énumération, encore longue, des lieux consacrés à la piété; il suffit que j'aie indiqué les principaux.

Les bains trop vantés d^ Constanûiiople ^e valeot pas ceux que j'ai visités, if n peu plus tard, au centre de l'Asie Mineure. On préfère généraleme;nt l'eau de source de Scutari à l'eau des réservoirs de Belgrade, qu*on boit spr la cô(e d'Europei, ql cet^e préférence a donné aux bains du faubourg asiatique plus de vogue çt plus de réputation qu'aux autres. Ils m'ont paru préférables aussi sous* le rapport de la tenue.

Deux fontaipes publiques seulement sont remarquables par l'élégance de leur construct^pp ; encore celle de Top- Khané a-t-elle éjé gâtée par des réparations de mauvais goût qui l'ont bigarrée, et qui même ne lui donnent plus, le mérite (d'ongii^^' lité qu'on lui trouvait autrefçis, parce qu'elle a perdu la fraîcheur de ses couleurs ma,L a$3oriies. L'autre fontaine, près des murs du sérail, conserve pur le goût oriental dans ses proportions charm9(nte$ et dans la forme de son toit en p^aspl. Ainsi que l'autre et ainsi que toutes les autres , elle est alimentée par des aqueducs^ qui, amènent Tçau de plusieurs lieues a,u Iqin. Mais bientôt la vue se detache de ce gracieux monument, et s'arrête sur une porte élevée çt étroite, d'un .aspect assez spmbre, qui laisse pressentir.le xéoit d^s p^us funestes ^vénen^ents. C'est,, en effet,, un pesage maudit : son nom arabe est Bab-ou-Majqu^j c'est la porie top^' riale, ou Sublime-Porte, qui a donné spn -^^ * l'empire même, porte terrible derrière laquelle ies généraux et les vizirs appelés au «éraîl , jUeouvajent

autrefois, sfelort l'état changeant et imprévu de leur crédit, ou de nouvelles faveurs, ou la mort. De chaque côté de cet antre est une grande niche où le bourreau exposait les têtes de ses victimes. Le peuple accourait à ce spoôtacle, se réjouissant d'iine exécution inutile, qui n'adoucissait pas ses maux et qui n'atteignait mémepa^toujoursles vraiscoupables. L'intrigue, qui abattait un courtisan et qui le livrait à l'indignation publique, servait à l'exaltation d^m pacha non moins avide, faisant sentir aussitôt le poids de «on autorité par des exactions plus criantes et moins écoutées jusqu'à l'heure d'une disgrâce iné- ▼itable. Ces réyolulions du sérail continuaient à passer dans le peuple pour favorables et expia trices, et les dangers continuels du métier de courtisan ne ralentissaient pas^ chez les ambitieux, l'ardeur qu'ils mettaient à parvenir en s' élevant sur la ruine des uns par lesautres! La petite place qui èèt entre la popte Impériale et la fontaine a offert des spectàdes plus détestables que celui d'une tête de vizir, trop souvent chargé de crimes. On y a montré des piles de têtes et des amas d'oreilles coupées sur des champs de' bataille, et apportées' dans des sacs comme une offrande abominable. Cet usage odieux contribuait certainement à entretenir un fanatisme farouche diez les Turcs.

Gonstantinople a un très- vaste arsenal, admirarabkment situé vers le forid du p6rt ; une fonderie de canons et une manufacture' d armes. Ces deux derniers* établissements sont' de construction euro-

pt^enne et récente. Ils sont grands autant qu'il convient au besoin de Tempire, et leur administration se modèle à peu prés sur les établissements du même genre qu'on voit en Europe.

Quoique les machines et les procédés en usage dans les ateliers ouverts par Tempereur soient généralement les mêmes que ceux de nos pays, et qu'il y ait chez les Turcs un assez grand zèle à nous imiter dans les choses où ils nous connaissent bien supérieurs à eux, Fart de battre monnaie est cependant encore aujourd'hui, à Gonstantinople, dans une grande infériorité relative. C'est dans l'ancien sérail, et dans le voisinage du trésor , qu'est établi Thôtel des monnaies; ou, pour mieux dire, on a consacré à ce service plusieurs grands appartements détachés des immenses constructions de l'ancien palais des sultans.

Les Turcs ont des monnaies d'or, d'argent et de cuivre. Les premières reçoivent l'empreinte d'une inscription et du toura^ ou chiffre du sultan; mais elles sont frappées avec peu de soin, et sur les deux faces seulement ; la tranche ne l'est jamais , aussi offre-t-elle une circonférence toujours plus ou moins irrégulière. Le titre de la monnaie a varié beaucoup, et rien ne le garantit contre la cupidité des empereurs, qui ont profité quelquefois de ce moyen de voler leurs peuples et de se ruiner avec eux. Les variations du titre de l'or et de l'aient monnayés ont le très-grave inconvénient de compliquer les affaires du commerce, et de les restrein-

(Ire, en les rendant plus périlleuses. La très*grande différence de valeur établie violemment entre l'or et Targent en lingots d'une part^ et les monnaies turques^ chargées du cuivre^ d'autre part^ est un appât pour les faux-monnayeurs ^ et même pour ceux qui, en imitant les monnaies, se feraient scrupule d'être exacts à conserver le titre légal, car il y a d'assez beaux bénéfices à réaliser encore de cette manière. Aussi a-t-on vu, à différentes reprises, la contrebande apporter sur les marchés principaux des tonnes pleines de monnaies Fabriquées au dehors de l'empire/ et causer de la sorte des perturbations dangereuses dans les transactions commerciales ordinaires.

Les balanciers ont une forôie ancienne, et sont mis en mouvement par des bras d'ouvriers. Je n'ai jamais vu d'acte dans lequel l'homme fit plus complètement la simple fonction de machine qu'en celui-ci. Le mouvement de côté que les ouvriers exécutent dans cet effort, par une impulsion de la léte et des épaules, qui se répète avec là régularité et presque avec la fréquence des oscillations d'une pendule à seconde, parait imprimer une secousse fâcheuse à leur cerveau, et jeter ces hommes dans un état de somnolence apoplectique et d'hébétement qu'on lit sur leur visage. La répétition monotone d*un acte aussi peu intellectuel est d'ailleurs bien propre à compléter un pareil résultat.

Sous le rapport de l'aspect, il y a une différence (rès-surprenante entre cet atelier et un autre, près

de ih, 'Celui des' forges, qpoi est animé et bruyant. On yBiartelle la matière à faire la^ petite monnaie appelée' para. Tandis que les uns excitent le feu par le>Tent<tes soufflets et retournent ..les lames de métal qui rougissent dans la fonrnaîse , jdîautres les retirent ei les- lialtent. Des. hommes -vigoureux, ayant les bras et la poilrine nus, manient airee aecord les lourds marteaux dont» ils sont armés, et frappent sur renclume à grands eoupa cad^seés, s- excitant les uns les autres par des vociférations vraiment extraordinaires. «Ges bruits, le £au des fourneaux, l'aolion des hommes dent la sueur inonde tout le corps, etdoot les yeux brillent au milieu <lu masque noir que la fumée applique sur leur visage, tout cela forme un^ spectacle qui n*est?pas sans intérêt. Il convient <le n'oublier sur la liste des construc^ lions qui embellissent la moderne Constantino|de, ni les hôtels des ambassadeurs, ni les maisons consulaires, ni, surtout, te nouveau* palais monumental que la France fait sortir, à grands frais, des ruines de Vancien. Les matériaux en seront^ durables cette foi»; Malte ouvre ses flancs pour Teofanlser. Sa piètre, tendre et d'un^ain uni, fonnera les murs, et contribuera à façonner les ornements extérieurs; au dedans, la Proconèse, qui: servit à embellir By* zance la païenne et Gonstantiuople convertie à un dieu unique, fournira à la sculpture ses marbres les plu3 beaux. Les Russes relèvent , aussi leur palais national ; ce sera un édifice prodigieux pour les di* mensions. Il occupera une position aussi délicieuse

que possiblei Maïs, pour, bâtir solidement^ \eê Russes n'ont pas ailendu qu^on leur en donnât Texemple; îi«st vraii qu'à:ji¥>ihsi d'être fort attentif on ne voit mlainaiii de b'architecte^ ni le travail du maçon dans toute»; leur»* œuvves^ «t qut y pour détourner Itattention publique des plans qu'ils exécutent., ils les masf^uerït 'adr^^mei^t npar des constructions nia Cépielle» moins durablesrqiie les forteresses myslà'ieuses quilatélèveatl en arrière. : . ' . I Le sultan a des^pakis et des kiosqnes 'aux plus jolis lieuxiet aux pi us-joUëi points^ i de vue de Gonstantinople. Il en e^t un qui n'est pas encore achevé, mais qui sera des plus vastes, et qui, f par Tappàr^nce qu'il a déjà, peu tf être regardé comme le plus magnifique des palais impériaux. Malheureusement la construction en est trop? légère, comme tout ce q(«eles Turcs ordonnent len ce genrey et le mélange dtibois et du plâtre awecdem^lleurs matériaux sortis des carrières dit s Bosphore ne lui permettra pas de dorer beaucoup plus que- le temps employé à l'ériger. Sa «position est heureurement choisie pour embellir > ce <poiivt du détroit, :déj à décoré si richenwnt.par la nature; Il offra, dan^sa^ façade (oui^née à la^'mer, une «aHiance très-^agréable de Tarohitec-

ture grecque et italienne^ qui a des proportions et des règles convenues, avec Vafchiteoture capricieuse de^'Orient, qui aimé à rompre la symétrie des dessins, qui emprunte à la peinture le pouvoir des couleurs, qui' cherche à plaire par ses hardiesses et par ses* grâces, ou à surprendre par des eflFets inat-

tendus ayant toujours quelque puissance sur Timagination.

Depuis que Mahmoud a abandonné le palais des anciens sultans^ cette résidence et les jardins assez tristes qui l'entourent n'ont de charmes que par les souvenirs; et encore^ j'ai rencontré quelquefois à l'ombre des arbres magnifiques de ce sérail, sur les mêmes terrasses où les odaliques venaient jouer, folâtrer et parler d'amour, des pelotons de soldats sérieux, écoutant la théorie nouvelle de leur art, et s'exerçant à tourner la tète avec ensemble. A cette vue, si propre à distraire des pensées gracieuses, quelle illusion serait possible?

Dea deux palais de Bechik-Taçh et Beyler-Bcy, bâtis par le sultan Mahmoud, le premier, sur la côte d'Europe, était sa résidence d'hiver, et l'autre, en Asie et en regard, son séjour d'été. Ces deux constructions, qui occupent chacune iin très-vaste terrain sur le bord de l'eau, ne sont pas d'un mauvais effet, comme masse, dans l'ensemble du paysage qu'offre l'entrée du Bosphore. Les couleurs brillantes qui les couvrent jettent des reflets sur les objets voisins, ou font naître quelqqes contrastes agréables,^ et donnent plus de coloris au tableau. Le blanc, le jaune, le rouge vif ou brun et le vert qu'on voit partout autour de soi^ dans le vêtement des hommes, à la surface extérieure des maisons de bois, que des peintures préservent, et jusque sur les murailles qui forment l'enceinte des jardins des riches, s'harmoijiisent mieux de loin lorsque l'air les a nuancés de

sa propre teinte. De près ^ les deux résidences du sultan n'oiTrent que dès disparates désagréables dans les diverses parties de leurs plans, et des discordances choquantes dans les couleurs dont on les a peintes. Cependant les richesses et le goût de uQS demeures ont pénétré dans ces palais ; Tanieublement s'y compose des meubles les plus beaux que l'Europe sache fabriquer; on y voit des services en porcelaine et or dans te goût le plus moderne, ei, grâce à son argenterie d'un travail délicat, l'empereur a appris à se servir d'une fourchette.

Deux fois Tan les belles du harem suivent l'émigration du suUan, et se transportent d'une rive du Bosphore à l'autre. Des deux côtés de la mer de jolies demeures leur sont réservées, auxquelles il ne manque que d'être moin^ étroites et de laisser entendre à l'oreille du maître des vœux qui expirent devant des murs insensibles. Cette translation des trois cents, colombes se fait avec toute la prudence que la jalousie la plus exigeante peut demander, sous la surveillance de gros et vilains eunuques noirs qui les accompagnent toujours. Du côté de Veau, des pieux, enfoncé^ profondément à quelque distance en avant de la façade du palais, tracent une ligne d'enceinte qui les met hors de vue et qu'il est trés-expressément défendu aux navires et aux barques de franchir. Du côté de la terre ferme , des murailles sansi ouvertures entourent les dépendances du palais , et les gardes, les gens de|[service et les. inévitables çunuques veillent à toutes les portes.

J'ai pénétré tme fois jusqu'au cœtir du palais de Bechîk-Tach, pour aller voir un oflTicier du sultan qui m'avait invité à lui faire une visite. Son Excel* lencé noire dormait profohdément ^ quoi<^u'il fut plus de midi. Honteuse d'être surprise au lit, elle me donna pour ercuse la fatigue 'de son service d'eunuque du harem impérial pendant la nuit précédente'. En vérité, il n'était pas besoin d'une telle excuse, car rie b n'est plus dépourvti d'intérêt que la vie des eunuques; Hen n'est plus plein d'inutile^ loisirs; j'ajoute qu^'à mbii avis encdrè te vil métier pour lequel on les façonne de bonne heure doit les faire trouver aiissi dignes de pitié que la mutilation qui les dégrade. ' ' '

Pour arriver jusqu'au logement dé cet'hotnme, j'avais traversé des haies de curieux qui m'intterrogeaient à tout 'hasard, et ctimitae pour paHer seiilèment. Un grand corps de logis s'offre à la vue dès qu'on entre et masque tout le palais ; il est occupé par des employés subalteities ; l'aspect en est fbrt laid. Au bout de plusieurs couloirs ob1it|ues et au find d'une petite cour, est l'escalier qui conduit chez l'officier noir que j'allais visiter. Ces lieux-là et le propre réduit fort sombre et mal tenii dé l'eunuque J3ortèrent une impression de tristesse à ïàbn esprit. Je ftis frappé de l'attitude réservée, et plus sournoise que respectueuse', de lôus les gens que j'y rencontrai ; et cette atmosphère d'esclaves me pesa tout à coup sur ^ la poitrine commfe du plomb; j'éprouvai une sensation indéfinissable^ mais de malaise,'qui me

fit désirer de m 'éloigner bientôt d'un sqjopr de délices s'annonçant pjar de tels dehors. Deux fois je passai devant ]a|porte qui niène à l'apparteqf^ent des femmes, et deux fois on me Gt la rçcoiqpiaadatioD de ne pas tourner la tête de ce côté j maiç je ne pus résister au désir de vpir, que cette recommai;idation ne faiaait qu'augmenter, et je donnai i^n coup d'œil rapide et ipaperçu, plein de tentatiop; mpndaine. Tout ce que je sus dp plus sur ce n^ystérieq^ séjour, c'est^que la porte .n'en est rien moins que gracieuse, avec ,ses verrous et ses gardiens., Au dedans du harem, un grand bruit de voix d'homm,es propagé de loin en loin, comme par un écho, se faisait entendre, et, à tous ces signes, on se serait cru plus près d'une ge9le que d'un boudoir de femmes.

Dans Iç voisinage de Constantinpple, i] est plusieurs lieux de promenade très- fréquentés , où la population se réunit par groupes de familles et d'à* mis. Le dimanche, ce sont les chrétiens des divers rites, qui ferment assez scrupuleusement leurs boutiques ce jour-là, et qui suspendent les opérations de leur commerce ; le samedi,, les Juifs en font autant; et, le vendredi, c'est Iç tour des Turcs, qui n'ont pourtant pas autant de scrypules . ,que les autres à trafiquer après l'heure de la prière publique.

De ces excursions par eau ou à piefl, à cheval, en voiture ordinaire et en arabat, auxquelles les habîtants de Constantinople se plaisent, les plus agréables sont celles que l'on fait dans les villages

semés sur les deux rives du Bosphore et dans les prairies sv belles qu'on trouve au fond de quelques replis du sol. Telle est la prairie des eaux douces, qu'arrose un cours d'eaux assez abondant pour porter les caïques depuis son embouchure au fond du port de Gonstantinople jusqu'au près du kiosque impérial qui embellit ce lieu. L'herbe fleurie du vallon de Buïuk-déré, qui est vers le fond du Bosphore, n'attire guère que la société riche et choisie de la ville, ou les habitants du village voisin. Il y a là un platane creux d'une taille majestueuse, auquel la tradition donne une antiquité que les monuments de marbre et de bronze n'égalent pas toujours. Mais en une matière si peu importante, on tient à se donner une foi qui peut valoir des plaisirs d'imagination, et j'aimais à croire que Godefroy de Bouillon, faisant faire une halte en cet endroit aux preux de France qui le suivaient en terre sainte, avait campé à l'abri de l'arbre vénérable qui m'ombrageait moi-même un moment.

S'il y a plus de verdure et de fraîcheur dans les parties les plus profondes du plan de Gonstantinople, il y a des vues d'ensemble plus grandes et des aspects plus variés du haut des montagnes voisines. Sur la côte d'Asie, il est trois points culminants qui, sous tous les rapports, méritent d'être distingués, et d'où il faut qu'un voyageur qui sent les beautés de la nature aille admirer le panorama qui s'y découvre. Ges points, situés à divers écartements de la mer et à des distances inégales de

Constantînople, dominent tous les autres : c'est Bougourlou qui s'éloigne de Scutari vers Tintérieur des lerres^ la distance d'une lieue, c'est une montagne qui domine Kouléli et dont le sommet couronné d'un kiosque s^avance sur le détroit qu'il commande et qu'il oblige à se replier; a'est epfin, prés de la mer Noire, et vis*à-vis de Buïuk-déré, le Joucha daghe, autrefois appelé dos d^ffercule, et aujourd'hui mont du Géant. Ce lieu de miracles, élevé d'environ 200 mètres au-dessus de la mer et but de pèlerinage et de dévotions pour les Turcs, est un des premiers que j'ai visités dans mes excursions sur le continent d'Asie.

Selon la tradition populaire, un géant de la plus riche taille est enterré au sommet de la montagne de ce nom. Selon le peuple aussi, un géant ne peut être que prophète, et, à mesurer celui-ci, on jugerait qu'il fut des plus grands : de là l'empressement de tous ceux qui souffrent de quelqu'une des douleurs innombi^bles de la vie, à venir prier près de sa tète, pour obtenir par son intercession la délivrance de leurs inaux ; de là la vénération accordée à sa tombe, qui est toujours gardée par des derviches. La douleur empêche de raisonner ; les malheureux n'ont pas le temps de discuter les motifs de la foi qu*on leur propose; mais ils se réservent de la juger par les effets, et ils demandent d'abord qu'on les soulage.

En arrivant , je fus accueilli par un gro3 chien intraitable , qui ne me permit p4s d'approcher ;

mais enfiD ses aboiements, redoublés par les menaces que je dus employer pour mwen déTendre , attirèrent au dehors de sa ceUuletin derviche fort poli. Il calma, 'non sans péiney le tenrtble animal qui partageait sa solitude, et je liiî adressai y par un mouvement de la main, un remereiment muet, faute de savoir rien dire de plus. Cependant^ par quelques mots turcs que j'avais appris à la hâte, avant de SQrtir de chez moi , aidés de geste»^ qai servaient à 4a rectification d'un discours que je tenais, sans être- parfaitement! sûr de le bien répéter , je me fis ouvrir la porte d'un jardip. J'y cherchais des yeux, tout à lentour, le tombeau, c^jet de ma curioshé, el ne découvrais rien. Le derviche, qui s'apnçut de mon désappointement , prévint l'embarras de m'en expliquer avec lui^ et me montra alors, avec une confiance admirable, une plate-bande étroite -qui étailr a ses pied» au milieu du jardin/ et dont la longueur n'était pas moindre de dix métrés. J'entrepris aussitôt une promenade autour du géant, et, au lieu de rire et de me moquer, cela faisatit je me mis à réfléchir ; je crois qu'il est toujours prudent de doiUer de la force de notre propre raison et charitable d'excuser la trop gratide crédulité des autres.

C'est quandj'airetrouvéen Asîeles erreurs toutes contraires de tant de peuples et;les débris de tant de systèmes philosophiques de tous les âges ou de tant de religions entre-détruites , <|ue l'opposition universelle qui a régné toujours dans les croyances des

hommes 9 a frappé mon esprit d'ua doute inviocible ; c'est depuis lors que l'expérience plus grande que j'acquiers chaque jour me Ifait attacher moins d'importance aux opinions que je conserve. Ma règle est de me conduire, en toutes clioses, comine si j'avais trouvé le vrai absolu , mais de n'en rien croife qu'autant qu'il est indispensable pour donner l'essor à l'activité dont la nature nous a fait un besoin permanent, aGn que nous concourions à Tac^ complîssement de ses plans secrets.

Quoiqu'il m'arrive d'affirmer, l'affirmation n'e^t pour moi, comme pour la plupart des hommes d'un esprit retenu, qu'une forme nécessaire de langage, servant *à revêtir une opinion plus ou moins vraisemblable; car j'ai dans la raison et dans la cons* cience un fond de doute sur toutes choses, et toujours là. L'expérience du monde et la réQexion m'ont appris à douter de de que j'ai cru savoir, mais j'ai du moins acquis avec cette fâcheuse incertitude lane disposition à l'indulgence pour toutes les opinions qui sont opposées aux miennes ; je ne m'étonne plus qu'on les imagine, qu'on se les inculque et qu'on s'y attache ; je blâme seulement l'excès de la passion avec laquelle on les défend quelquefois, et la violence encore plus coupable, par laquelle on voudrait les imposer à d'autres.

H est presque impossible qu'un homme doué de quelques sens n'arrive pas à des habitudes de modération par ses doutes, et qu'il ne doute pas sans cesse, lorsqu'il voit, sur les questions les plus graves

Pensées et nolt s ci'itiques, t. 1. 'iô

aussi bien que sur les plus frivoles, des hommes, qui lui sont comparables ou même supérieurs , différer d'avis avec une égale bonne foi , et enfin ce qu'on appelle vérité et mensonge, faire fluctuer toujours toutes les croyances des générations qui se succèdent.

J'achevais des réflexions de ce genre en terminant le cercle de ma promenade. J'avais vu aux pieds du géant une lampe et un tronc aux aumônes. Du côté de sa tète , un arbre chargé d'offrandes étendait au loin l'ombrage de ses vertes feuilles ; c'était un laurier toufi^u. Sur toutes ses branches, jusque sur les plus petites, étaient des cordons et des ru* bans noués de toutes couleurs, qui formaient un bizarre ensemble. -^ Que j'aurais voulu entendre les confidences que cet arbre a reçues des pèlerins qui l'ont visité ! Les pauvres dévots lui ont laissé des parties de leur défroque; les malades y ont attaché des vœux pour la santé sans mettre y non plus que les derviches , d'intention dans la couleur de leur offrande ; mais quelles espérances appellent les rubans roses et frais , si délicatement liés par une main de femme? L'arbre discrelne redit jamais rien, ni les souffrances du corps, ni les peines du cœur. Cependant le laurier de la tombe du géant , où chaque douleur est représentée par le gage qu'elle y a suspendu , a une ' expression de tristesse éloquente, quand on le regarde comme Tinterprète des misères associées de rhomme.

La vue plonge du haut de cette montagne sur les

cù'cuits du Bosphore, sur Buïuk-dëré et Tbérapia ; on y découvre les prairies et les jardins qui ornent les villages^ et les tristes déserts qui sont au delà. D'un côté on voit le fleuve Salé prendre son origine dans la mer Noire^ qui borde l'horizon; du côté opposé , on le retrouve élargi en une autre mer sur le bord de laquelle Constantinople fait briller au soleil le métal qui couvre ses monuments publics. Le pied du Joucha-dagh a des carrières exploitées pour la fabrication de la chaux. Sur le versant qui répond au Bosphore^ la route de cette montagne est escai pée; j'y ai vu pousser beaucoup de colchiques d'automne. En descendant par la pente opposée^ qui est douce et qui offre de belles pelouses, on traverse bientôt des terrains couverts de bois, au delà desquels on entre enfin dans un vallon. De superbes prairies et des platanes gigantesques embellissent cet endroit écarté, qui est au nombre des plus délicieux pour qui aime les douces f êveries dans le silence d'une campagne s'ornant d'elle-même. Une papeterie abandonnée et quelques cabanes peu nombreuses senties seules traces d'habitations qu'ofFre ce lieu admirable.

Au point de vue qui se pi*ésente quand on arrive au sommet de la montagne de Kouléli, la mer Noire ne s'aperçoit plus, mais les détails de la plus belle moitié du Bosphore sont plus nettement exprimés ; on voit saillir les moindres reliefs de la campagne de Constantinople, et on suit, comme sur une carte, la forme frangée que les empiétements de l'eau

ont donnée aux limites des conlinenis que ia mer sépare ici. A la surface du Bosphore ^ c'est un spectacle bien digne de captiver raitention : les voiles blanches des navires s'y croisent sans cesse. A rhorizon^ un màt vient de poindre et déjà le corps entier du bâtiment commence à paraître; il grandit , il approche rapidement , il entre dans le port; au même instant un autre s'apprête à sortir^ par lui remplacé^ et bientôt celui-ci dans Téloignement échappe à la vue. N'est-ce pas là le mouvement universel qui remplace chacun de nous et chaque chose par d'autres tour à tour; et les luttes d'une nef contre les vents et contre la mer, et les naufrages qui s'ensuivent quelquefois pour elle^ ne servent* ils pas à compléter^ sur la petite surface étendue ici sous les yeux, les peintures des événements de la vie reproductive , qui s'accomplit par le monde et par tous les mondes? — Des troupes nombreuses de marsouins parcourent le détroit et montent et descendent entre les deux mers voisines, selon la direction des vents qui poussent leB flots : ces monstrueux poissons ont des reins souples qu'ils flé« chissent en de longues voûtes et qu'ils élèvent à la surface de Teau. Jamais ils n'offensent les caïques fragiles et sujets à chavirer ^ près desquels ils passent; mais, gros et légers comme eux, ils semblent vouloir jouer avec eux et rivaliser de vitesse. De ce côté; tout est riant et animé \ mais, si vous détournez les regards^ pour les porter en arrière, vous n'apercevez plus qu'une campagne sans mouvement

et sans variété, des monts privés de leurs forêts et des champs dépouillés de leurs richesses par les mêmes hommes qui auraient dû les accroître : partout une (erre féconde , mais désolée et n'osant produire, qui appelle la population et l'industrie.

Le sommet de Bougourlou est le troisième des points culminants des environs qui méritent particulièrement d'être visités. La grandeur du spectacle et ta variété des objets qui s^ montrent en font un point de vue peut-être plus intéressant que celui des autres montagnes, quoique chaque chose y soit moins saisissable en détail , à cause de l'éloignement, qui est d'une lieue environ ; mais Scutari et Constantinople y étalent mieux la pompe de leurs monuments et la beauté de leurs forêts ou de leurs jardins. La mer de Marmara s'y élargit ; les îles des Princes se rapprochent, et on peut les compter ; on marque de l'œil le port de Moudania, et l'emplacement de Brousse ; l'Olympe, couvert de neige et perçant les nuages, se laisse mesurer. Dans un cercle plus voisin, Cadi-Keuy et sa pointe de terre, qui porte un fanal, s'aperçoivent à traversées ri* çhesses de la campagne. Là, sont les vrais jardins de Constantinople, quoique l'art y ait fait assurément bien peu de frais. Dans Scutari^ qui n'est pas loin, on contemple la ville des tombeaux ; sur un vaste terrain, tout planté de cyprès majestueux qui se pressent en voûte , on voit amoncelés des marbres tumulaires qm se multiplient comme les coups de la mort. —L'excursion de Bougourlou peut se

Hiire à cheval. A eel effet, on trouve à louer, sur la place de Scutari , des chevaux tout sellés et hridés, avec ou sans guides, car les Turcs ont une confiance admirable dans la probité des Francs. On voit sur la pente de la montagne, sur le bord de la grandVoute, une maison de plaisance impériale, modeste , mais fort bien située, où Mahmoud souFfrant s'est fait transporter et où il est mort, regar* dant la part des biens de ce monde qui lui avait appartenu, et pouvant connaître enfin, à Ilieure suprême, et en possession du secret qui tourmente la vie, si cette part, toute grande qu'elle fût, valait bien un regret.

 la suite d'un exercice de promenade sur la hauteur de Bougourlou, c'est une volupté de s'asseoir au fond d'un caïque bien manœuvré, qu'on fait aller et venir entre les deux rives du Bosphore. Ces lieux si pleins de détails charmants , et dont les effets changent comme par magie à chaque coup de rames, ne peuvent être bien appréciés que quand on les connaît déjà, et pour cela il faut les voir souvent, ce qu'on fait toujours avec un nouveau plaisir. Il faut visiter le détroit dans tous les états du ciel pour se faire une idée de l'infinie variété des sites qu'il renferme. Je ne connais pas de paysage dont les effets changent plus complètement et plus subitement sous l'inHuence de la lumière; cela tient sans doute aux inflexions du détroit et à l'élévation de ses bords, qui offrent des masses qiie la lumière et l'ombre font avancer et reculer par des jeux

d'optique qui trompent les yeux^ tandis que ces inflexions elles-mêmes laissent pénétrer différemment les rayons du soleil dans la vallée ^ et que les nuages, l'humidité de Tair et d'autres circonstances analogues modifient aussi le jour d'une façon différente.

A Tembouchure du Bosphore^ un très-vaste bassin, parfaitement sur, s'est troi^vé ouvert naturelle^ ment aux irruptions de Teau, et a formé le port qui a rendu Constantinople une ville réellement incompa^ rable sous le double rapport des avantages commerciaux et de la défense militaire. Bans presque toute la longueur du détroit, les navires peuvent s'approcher des deux rives et appuyer leurs flancs contre la terre ferme; partout l'ancre se cramponne au fond, et le canal, qui permet aux vaisseaux les plus gros de se mouvoir en tous sens, leur permet aussi de s'arrêter et de se fixer où ils veulent. Le détroit est comme un port principal, dont la corne d'or de Constantinople ne serait elle-même qu'un golfe, et ce port a plusieurs lieues de longueur!

Quant à Tèffet pittoresque, ici le Bosphore s'étend en ligne droite comme un immense canal creusé de main d'homme, et sur ses berges, les villages, les kiosques des riches, les palais impériaux et les massifs de verdure se succèdent et se groupent d'une manière toujours agréable et toujours variée : là le canal tourne et se replie sur lui-même } ses bords s'écartent, s'arrondissent, et il s'approfondit en un bassin d eau tranquille, qui semble exactement clos.

D'un côté, la monlagne est abrupte, et les jolies habitations qu'on y ^oit s'élèvent en échelons. A cet effet pittoresque est opposée^ sur l'autre bord^ une file de maisons cintrées comme le fleuve, demeures paisibles^ et quelquefois somptueuses, où les Grecs, les Arméniens et les Juifs vont avec bonheur s enfermer , pour être libres! On voit, vers la fin du

jour, après la clôture des bazars, leurs caïqiles voguer ensemble et se presser comme les marsouins qui nagent en troupes danâ les mêmes eaux. Les Turcs aussi fuient, pendant la saison chaude, la grande cité ennemie du repos, et vont loin d elle chercher le Ar/e/'dans la contemplation du Bosphore,

Ailleurs, des kiosques élégants s'avancent sur la mer, et, entre les pilotis qui les portent , la vague murmure un léger bruit et balance les barques qui y sont attachées; ou, si elle frappe avec force, elle fait résonner leurs voûtes de bois qui frémissent, et avec elles tous ces édifices légers qui s'ébranlent sous ses coups.

Les grandes constructions modernes destinées aux âivets services publics, telles que le* casernes, les manufactures d'armes et les fonderies de canons et de l>oul6ts, augmentent d'autant plus l'effet artistique de Constantinople, qu'en général leur position est très-heureusement choisie; je regrette cependant que cette ville s'emplisse de petits monuments à la façon grecque et romaine, qui lui feront perdre l'originalité agréable de sa propre architecture.

Déjà le voyageur a admiré les bosquets et les ter-

rasses de la pointe du Sëraï^ et^ faisant tourner sa légère embarcation sur elle-même^ comme une aiguille de boussole, il a remarqué l'échelle de Scutari, qui est Tancienne Ghrysopolis, et l'écueil surmonté d'un fanal, appelé, on ne sait pourquoi, du nom de Léandre, dont la touchante histoire appartient au détroit des Dardanelles; il a suivi de Tœil toute la côte d'Asie, et il s'est fait nommer les lieux remarquables de Beyler-Bey et de Kouléli, qui cerclent l'horizon. Sur la rive d'Enrope, sa vue s'égare à travers les cyprès d'un immense cimetière qui couronnent Péra i la terre y est semée de têtes de marbre que Mahmoud a fait abattre, dans sa haine contre le turban des janissaires, que ces marbres représentent. C'est un lieu triste, que les affligés seuls visitent quelquefois; c'est un lieu toujours glacial plutôt que frais, saisissant comme le froid du cada^vre^ et rendu humide par lés exhalaisons des corps morts qui y sont entassés ; mais l'épaisseur du bois cache aux yeux ce foyer d'épidéniie, et la verdure perpétuelle des arbres distrait les pensées dé la scène qui est à leurs pieds. A côté de ce cimetière, on en aperçoit un autre, qui est un lieu de promenade des plus fréquentés, et d'où oii jouit d'une vue des plus magnifiques. Ce champ de repos, planté de qiielques arbres, est consacré aux chrétiens des différentes communions, qui s'y font chacune leur part. Les Européens confondus y occupent une petite place, où on voit encore, à côté de bien des grandeurs aristocratiques ensevelies, deux représentants de la dé-

mocràiie française. — L'habitude de vivre dans le voisinage des Turcs a sans doule fait oublier aux habitants de Péra le respect du aux morts, qui se témoigne chez nous par un silence religieux. Toutes les pierres de ces torabeau^E qui couvrent la colline sont des sièges où des femmes indifférentes s'asseyent par coteries, et se livrent à des discours frivoles et à des rires immodérés, sans égard pour l'affliction de ceux qui pleurent auprès d'elles.

De là on ramène ses regards sur les bords de Teau, en suivant les sinuosités du joli vallon de Flamour. Les courants rapides qui descendent de la mer Noire dans celle de Marmara obligent plusieurs fois les bateliers à se faire haler. En se rapprochant du rivage, en cet endroit, on ne peut remarquer autre chose que la contiguïté des jolies habitations qui s'y trouvent, et qui unissent de proche en proche, en une seule rue, des villages autrefois séparés. Aussitôt que les courants sont surmontés , les bateliers lanceiit de nouveau leur barque en pleia canal, et alors on se fait nommer un à un tous les lieux qui maintenant s'offrent dans le champ de la vue.

Quelques pêcheries et des ilôts dangereux sont à noter. Autrefois la pèche fournissait à Byzance son revenu le plus important. La mer de Marmara, anciennement nommée Propontide, a toujours été un vivier inépuisable de poissons estimés. Le poisson n'est pas moins abondant dans le Bosphore que dans la mer, et s'il ne parait pas offrir une grande variété.

les espèces qu'on y trouve sont au moins excellentes. On en retire, à la drague, des coquillages bons à manger. Les huîtres, par exemple, y sont agréables, quoique les gourmets leur reprochent d'être un peu fades ; elles sont petites, mais on en pèche beaucoup, et elles sont à bas prix. Ârnaout-Keuy est le rendezvous des mangeurs d'huîtres. Ce village vante avec autant de raison la beauté de ses filles; on dit cependant que la facilité de leurs mœurs n'a pas peu contribué à étendre la réputation de leur figure.

Dans Tendroitle plus rapproché des deux bordsdu canal s'élèvent, en regard l'un de l'autre, deux châteaux qui appartenaient aux Turcs bien avant qu*il8 devinssent mailres de Constantinople. Mahomet II les a fait rebâtir sur les fondations de deux châteaux semblables que les Gi*ecs employaient comme pri«^ sons d'Ëtat. Tous les anciens conquérants de l'Asie ont connu Timportance de cette position offensive et défensive, qui permet une invasion subite et qui garantit une retraite aussi rapide. C'est par là que Darius introduisit autrefois ses armées en Europe; c'est de là que les Turcs commencèrent à menacer sérieusement et à insulter la capitale du faible empire des Grecs, qui devait être leur proie. Au reste, ces châteaux ont cessé de mériter le nom de forts ; leurs étroites dimensions, leurs Faibles murailles et leur position dominée ne permettent pas de leur accorder beaucoup de valeur ; ils pourraient tout au ])lus inquiéter les vaisseaux de la mer Noire, au passage du Bosphore, et on doit les regarder aujour-

d'bui comme des monuments historiques aussi res« pectables qu'inutiles. Quant à la défense des autres points du canal contre une escadre , les deux côtés du détroit sont hérissés, de distance en distance, de canons dressés en batteries qu'il serait difficile d'éviter , et qu'on pourrait rendre encore plus redoutables.

Maîtres du passage des deux châteaux^ les soldats de Mahomet II ne pouvaient encore forcer l'entrée du port de Gonstantinople, qui était fermée par une chaîne de fer tendue d'un bord à lautre. On se rappelle le stratagème qu'ils employèrent pour introduire leurs barques; c*est un dés plus grands efforts qu'ils aient tentés dans le siégé de Gonstantinople, qui fût d'ailleurs plus vif et plus meurtrier que long. Ils tirèrent leurs barques sur le rivage^ et à force de bras ils leur firent franchir la croupe des collines qui les séparaient du fond du port, où ils les remirent à flot. Il faut avoir vu Conslantinople pour se faire une idée de la difticulté d'exécution qu'offre un tel projet. Au reste , . les pirates normands avaient donné autrefois de ces preuves d'au* dace et de résolution persévérante. Paris ayant intercepté la navigation de la Seine/ pour interrompre le cours de leurs brigandages sur ce fleuve, on les vit ti'ainer leurs barques sur une grande longueur dn rivage, et les replonger dans l'eau, seulement audelà des ponts et des iles qui leur faisaient obstacle.

Que j'aimerais les doux loisirs dans un kiosque deBébek! je me livrerais, comme les Turcs, aux

impreâsious calmantes de cette jolie retraite qu'une belle campagne égayé suffisamment^ et qui est animée par les hommes, sans être jamais troublée par le bruit des foules. L'âme reposée à cette vue, où tout est bien, se laisse persuader qu'elle y serait heureuse; çlle s'harmonise avec les objets extérieurs; si elle cherche dans ses souvenirs, il semble qu'elle ne puisse y retrouver que les plus douces pensées de la vie; elle repousse les pressentiments funestes, et elle s'ouvre enfin à des espérances inexprimables qui sont presque du bonheur.

Mais pourquoi faut*il que la maladie, les fièvres d'automne intermittentes et la dyssenterie mortelle abrègent les jours des habitants du Bosphore, et comment expliquer la production de ces fièvres dans des lieux où là végétation est si rare, et prés d'un canal dont les courants rapides entraînent et dissolvent toutes les immondices que les ruisseaux y amènent?

Thérapia. jouit d'une réputation de salubrité qu'elle doit à son nom ; mais il y a tant de réputa-tions mal faites! Au demeurant, Thérapia est un petit village sale, mal bâti et de peu de ressources, dont on fait trop de cas au grand village de Péra.

En arrière du promontoire qui forme dans Thérapia un petit port plein d'eau trouble, on voit flotter les pavillons de France et d'Angleterre sur deux hôtels voisins qui remplacent jusqu'à présent les palais incendiés des ambassadeurs. Plus loin encore est Buïuk-déré, résidence d'été des repré-

sentants de la Prusse, de la Russie et de l'Autriche. Ce village est le dernier de ceux du Bosphore où se répande la société de Constantinople. Il est éloigné de cette ville d'une distance qu'on parcourt généralement en deux heures par eau ; de là à la mer Noire^ il reste une navigation d'environ une heure, par une portion de canal qui est brusquement coudée» et qui n'a pas, à beaucoup près, le charme pittorea* que de la première moitié qu'on vient de voir. Cependant ces localités offrent de l'intérêt à d'autres égards : on trouve, dit-on, dans leur voisinage, des traces de lignite et de charbon de terre, et quelques indices de la présence des métaux précieux.

La longueur totale du Bosphore est d'environ 30,500 mètres; sa largeur, trè^in^ale, varie entre 1,800 et 800 mètres. La mer Noire l'alimente plus souvent que les reflux de la Méditerranée transmis par la mer de Marmara ; aussi l'eau du Bosphore est- elle moins salée que l'eau de nos mers, qui ne reçoivent pas, proportionnellement à leur surface, un aussi grand tribut de leurs fleuves que le bassin de la mer Noire en reçoit des siens.

Il y a dans Constantinople même, mais dans les quartiers les plus reculés, quelques charmantes promenades à conseiller aux personnes qui aiment à recevoir parfois des impressions méditatives de l'aspect des lieux qu'elles visitent.. Je m'égarais à plaisir dans les circuits des ruelles qui sillonnent les collines d'Eyoub; j'éprouvais là un penchant irrésistible à la contemplation intérieure ; je pensais

librement et doucement. Je sentais surtout un certain charme à entendre le bruit de mes pas, et à m'écouter moi-même. Il me semble^ si j'analyse bien les sentiments qui sont en nous dans de pareils moments, ifue Thomme a besoin de ces aparté pour démêler, aumoins une fois, le peu debruit qu'il peut ajouter à celui de la multitude, et pour étudier à l'écart la figure qu'il fait dans un monde qui l'absorbe, et qui ne lui donne pasie temps de s'observer, de s'interroger et de se connaître. — Au milieu de jardins qui sont beaux et bien ombragés^ on voit, de distance en distance, des maisons vides d'habitants, des mosquées ruinées et des fontaines désertes formant dès groupes distincts, d'un effet toujours changeant et toujours agréable. Ce silence des demeures^ abandounées pendant toute la durée du jour^ a une solennité quecertains états du ciel augmentent prodigieusement. D'autres fois l'impression est différente, et alors rien n'égale la douceur de la rêverie mé-» lancolique qu'inspire une visite à ces lieux écartés et sans renom de la ville musulmane.

Si, au lieu de suivre les caprices du terrain et de s'enfermer dans le dédale des ruelles ignorées^ de ce foubourg, on remonte vers l'origine du port^ à l'aide d'un caîque, on remarque premièrement un nouvel aspect du Phanar , ses terrasses sur l'eau , ses portes dérobées, ses boudoirs délicieux. En face, sur le promontoire d'Eyoub, la mosquée de ce nom^ où les sultans vientient ceindre le sabre d'Othman, signe de leur puissance, rappelle à la mémoire un

vieillard vénéré des musiilmanSy qui fut compagnon d'armes du prophé(e Mahomet et qui mourut sous le feu grégeois avec trente mille autres guerriers, à une attaque de Gonstantinople par la flotte des Arabes. Plus loin^ dédaignant de ramener la vue sur Balata, le quartier fengeux des Juifs, on aperçoit, au delà des murs de Stamboul, un ancien palais des sultans et une vaste fabrique dé ces coiffures de laine rouge que les Turcs adoptent maintenant. Le groupe des maisons qui est auprès en a emprimté son nom, et compose lei bourg de Fez- Khané. Sur l'autre bord, Suludju , tout peuplé de musulmans, marque une limite dé Gonstantinople; c'est le dernier accroissement de cette ville vers rintérieur des terres. Les cyprès de Suludju, ses mosquées et ses maisons peintes, échelonnées en terrasse, forment un gracieux ensemble que le voisinage des lieux désolés fait mieux valoir, tandis qu'à son tour ce joli point de vue attriste de son contraste le désert qui est voisin de la dernière colline de Gonstantinople.

Après avoir suffisamment regardé au dedans et au dehors de cette ville, je mé rappelai les travaux d'art importants, exécutés par les Grecs du Bas^Empire et par les Turcs pour abreuver sa population considérable. Gurieux de voir ces grands ouvrages, dont j'avais beaucoup entendu parler, je Gs accord avec un loueur de chevaux pour comprendre dans une seule excursion tous les lieux qui étaient à vi- .siter.

Je partis de bonne heure, par un de ces temps de brume légère que le soleil dissout bien vire, et qui, en automne, sont un indice assez sûr des beaux jours dont on jouit dans cette saison. Précédé d*im surudjude quinze ans^ qui fumait déjà comme le plus yieux Tatare de Tempire, j'aUai d'abord visiter lés aqueducs qui sont près du village de Pyrgos. Le chemin ne montre qu'un pays aride et sans Culture, exception faite de l'étroit vallon des eaux douces qu'arrose le Barbyzés, aujourd'hui Kiahat-Khané- Souïou (le ruisseau de la papeterie). Le beau monument attribué à Justinien, qu'on nomme aqueduc coudé, à cause de la déviation qu'il prend pour franchir la vallée, ne s'aperçoit guère qu'au moment d'arriver. En le regardant de par delà Pyrgos et d'assez loin, il me semble produire un effet médiocre; deprès^ cet effet est, au contraire, bien imposant. — On compte trois rangées d'arches superposées, dans la portion dé l'aqueduc qui croise la direction de la petite rivière. Sous le rapport de la mécanique, la science qui a élevé ses murs épais et qui a arrondi ses voûtes à plein cintre est des plus communes; sous celui de l'art, on voit que l'ingénieur a bâti d'énormes piliers pour donner de la durée à un monument utile, et que le rayon des arcs sans hardieisse qui le couronnent a été calculé pour cette destination , plutôt que pour l'effet pittoresque. Cet ouvrage est donc bien ce qu'il devait être.

A quelque distance de l'aqueduc coudé, en est un

Peaséra et notc« criti(;uet, t. t . 97

colonie (l'Athèûc^t On rptrmit^e dans son nom moderne le nom <f AmysuS qtt'elle portait aufrefois , mais il fiarut qaèlque habitude de vivre parmi les Turesy et avoir appris par expérience à qoet point ils peuvent altérer les mois étrangers^ pour adopter ' rette origine du nom de S.imsoun. Soit dit par oc« easion (et il se présentera plus tard beaucoup d'autres exemples pour en convaincre le lecteur), c'«l un grand inconvénient de dénommer les lieux de la rerre d'une façon capricieuse, comme on fait jusqu'à l'e jour. Il serait temps que le sujet des nomenclalures tût apprécié à sa valeur par les bons esprits. Je voudrais que les dénominations qui appartiennent à des sciences avancées, ayant de longues nomenclaturesy comme Thistoire naturelle et la géographie, fussent refaites d'après des principes phi*^ )f>sophfques qui les rendissent invariables, et qui dégageassent enfin la science réelle, et notre esprit surtout, de l'embarras et de la futilité de la science des^ mots, que compliquent encore des synonymies embrouillées. Mais en géographie, de même qu'en Fiistoire naturelle, les choses vont d'un train à augmenter le désordre de plus en plus (1).

Le pays de Samsoun a un aspect agréable, et sa campagne paraît bien cultivée; malheureusement t'air en est trés-finsalubre. La ville est pourvue de fortifications, mais ces ouvrages de défense sont anciens et en mauvais état.

(i) Voyez les noies 2^ el ^^ à la fin du lomc serond.

ïent Teau des pluies et Téau de quelques fontaines, sont les seules sources^ sur la oôle d'Europe, qui puissent suffire à abreuver une ville aussi considé-'rable que Gonstantinople. On a calculé que la dë<pense d eau qui se fait journeliement dans cette ville n'est pas moindre de douze millions de litres. Aussi apporte-t-on le plus grand soin à l'entretien des bents; aussi les réparations que les empereurs y ordonnent pour les agi:andir, ^ les constnictions de ce genre qu'ils font faire pour recueillir sur de nouveaux points les égout^ précieux du sol, sont*elles comptées avec raison parmi leurs plus grands titres à la reconnaissance publique. C'est enfin à raison de Fimportance de la foret, soit pour empêcher Tévaporation de l'eau contenue dans ces larges réservoirs découverts de devenir trop rapide, et pour prévenir le dessèchement trop prompt de la terre à la suite des pluies, soit pour rendre ces pluies mêmes plus fréquentes/en appelant les vapeurs des régions voisines de l'atmosphère et en les condensant, c'est dis-je, à raison de cela qu'il est sévèrement défendu de couper des arbres et de dénuder le terrain de . Belgrade, qui est comme une puissante mamelle faisant vivre une des villes les plus peuplées du monde.

Les habitants de Gonstantinople ayant du faire une étude approfondie des moyens d'amener l'eau de bien loin, en même temps que de l'art de la ré^ pandre avec économie et de la distribuer avec équité, leurs recherches ont créé anciennement une science

usuelle de fonlainier qui se conserve, et qui est arrivée k un assez haut degré de perfection. L'utilité incontestable des hommes qui reçoivent et qui mettent en pratique les traditions de cette science a paru si grande aux empereurs chrétiens ou musulmans de Constantinople, qu'elle a valu plusieurs privilèges à leur corporation.

Le plus beau des réservoirs de la forêt de Belgrade se trouve dans le voisinage de Bakhtché-Keuf : on le nomme léni-bent, c'est-à-dire nouveau réservoir (1 )• Mahmoud y a fait construire des kiosques charmants et des rampes douces, qui peuvent servir de pix>menade.

Batkhtché-Keuy est sur les limites de la forêt. Lorsqu'on en sort, on a{>ercoi(, à une petite dislance, un aqueduc sous lequel on passe en revenant a Constantinojde; c'est Justinien qui l'a fait construire. Ce bel ouvrage, qu'on aperçoit de Buïuk-déré, vers le fond de la prairie,>couronne parfaitement la ligne d'horizon montueuse de ses vertes collines.

(1) Cette épithète, qui est commune, comme dans iéoi-cbéber, iéni-kalefa, etc., me fournit une remarque générale. Tous les peopwS} sans en excepter les plus civilisés de nos jours, ont adopté ceUe lu^' nièré vicieuse de nommer beaucoup de choses : celles de la nature, qui ■ont périodiques, comme le jour, la nuit et Tannée, et celles qoi Tiennent de Thomme, et qui sont périssables, comme les moDumeo publics et les villes. Dans Télroilesse de notre esprit, nous vouloi» tout circonscrire et tout limiter par le cercle de notre vie individuel) à chaque chose nouvellement produite, il semble que nous ayons prétention d'arrêter les destinées do notre espèce et la marche temps, en laissant en propre à ceUe chose Tépithèle de sa nouveau » qui chaque jour vieillit, en dépit de cette prétenlion et de Tépït"

Hqrs de la forét^ on retrouve bieotôl les terrains infertiles et incultes; mais, pour rompre la monotonie de leur aspect , les sillonuements de leur surface qui s'approfondissent et qui s'évasent en s'approchant de la mer, où ils se dirigent, permettent quelquefois à la vue d'arriver jusqu'au rivage en-» chanté du Bosphore^

Tous ces aqueducs, élevés autour de Çonstantinople, sont des constructions coûteuses, et leur entretien exige un grand soin. Mais il y a d'autres moyens que ceux-là de franchir les obstacles que présente un terrain inégal, e( de ménager la pente qui appelle l'eau d'un bassin vers un point déterminé. Il en est un, le plus simple de tous, mais qui, dans son application, dem^^nde encore^ quelques attentions particulières, que les habitants de Constantinople pratiquaient déjà avant la conquéle des Turcs; il consiste dans l'emploi du niveau d'eau, et rien n'est plus facile à comprendre. Des niveaux d'eau gigantesques, rapprochés bout à bout et formant une ligne continue, sont mis en comtnunication par leurs branches verticales, réunies et maçomiées deux à deux dans des pyramides hydrauliques qu on bâtit à des distances^plus ou moinsxonsidérablcs, selon la rapidité des pentes. La branche transversale de ces tuyaux s'accommode à tous les mouvements du terrain, et s'enterre pour être mieux protégée. Au sommet des pyramides hydrauliques, le niveau d'eau supérieur se vide dans le tube du niveau suivant, et, de proche en proche, par ces alternatives d'as*

cension et de chute, Teau, arrivant au delà des obstaclesi coule enQn, par une pente uniforme, vers les fontaines qui lui sont offertes. Ces ouvrages, les uns extérieurs et les autres caches^ dont la campagne est comme plantée et labourée entre Constantinôple et la forêt, sont nomniés sou-térazé. Ils se continuent à. travers la ville, où on voit, en outre, des i*éservoirs de distribution que les Turcs appellent taksim^ et des mesures ou masour servant à régler les dépenses de 1 eau.

Ij'admirable tableau de Constantinôple a un charme qui rappelle sans cesse les yeux, toujours plus satisfaits de le voir. J'avais épuisé les aspects que présentent les places publiques, les sommets des décombres, et les autres lieux élevés et découverts d^où se montre la magnificence de Scutairî et des jardins du sérail, lorsque, près de m'éloigner pour toujours du Bosphore, je montai à la tour neuve de Galata. Jamais Constantinôple ne m'était apparue aussi entière qu^en ce moment, et jamais son vaste et singulier ensemble ne s'était offert à une portée de vue aussi favorable. La grandeur du spectacle que la ville de Constantin étalait alentour surprit mes sens, et la considération de ses mœurs captiva mon attention.

Que le vice est plus laid au voisinage du Bos^ phore! La disposition d'esprit qu'inspire l'aspect des merveilles de la nature rend plus apparente la laideur des mauvaises passions. L'impureté moralede Constantinôple inspire un sentiment de dégoût bien

plus grand lorsque les yeux flottent vers rborizon si beau de la mer^ et reviennent ensuite se fixer sur les toits de cett& Babel corrompue.

Quel usage indigne les hommes ont fait des faveurs, réunies dans le lieu le plus favorisé du globe! Les terres cultivables sont délaissées par les Turcs appauvris qui en sont les maîtres jaloux^ et les avantages de la position de Constantinople, assise au milieu du vieux monde^ entre deux continents et entre deux mers^ n'ont servi qu'au développement des vices des plus imparfaites socié tés L.. (1 )

(I) QuoiquMl soit à peine nécessaire de le^dire, jç déclare forineNement qu'il estJ[)eaucoup de personnes honorables des deux sexe& que le reproche de ces vices ne peut alteindre.

Il en est danp tous les rangs de la société, dans toutes les professions, chez les pauvres et chez les riches, parmi les Européens et parmi les Orientaux^ entre les musulmans comnie entre les chrétiens de tous les rites; je n'accuse d'immoralité que Tensemble. Il y a une vérité des plus tristes et des moiûs contestables dans ce jugement d'un philosophe célèbre : Thoofune peut être beo , mais les hommes sont mauvais.

mmut^mm^u^^t 9St^.^>?r^;K^.;&i8»s»3(^i3^ js^uss^^moikiS'imjii

De €«iu»toBtiii«|^lo à Vrébia^nile.

J'avais arrêté depuis longtemps le projet d'uo voyage droit à Test. Ne pouvant régler de loin les détails de mes marches, j'étais résolu de me rendre à Tiflis^ qui est sur le bord d'une route conduisant dans TAsie centrale, et, pour peu que le vent des mêmes désirs continuât à souffler, je devais me laisser entraîner de là vers la Tartarie et la Chine, le plus curieux pays de la terre à tous égards.

J'étais depuis quelques jours triste et découragé; Constantinople et ses riants tableaux s'étaient assombris comme moi, et j'éprouvais l'influence pénible de la brume épaisse qui obscurcissait constamment l'horizon. On dirait que la consolation qui vient du ciel s'attache à la lumière, et que les rayons dei l'espérance soient des rayons du soleil ; mais le ciel n'avait plus d'éclaircies et mon âme semblait voilée. En cet état, la résolution de partir entra brusquement dans mon esprit, et le lendemain j'étais prêt.

Le besoin d'un intérêt puissant qui attachât ma vie m'a inspiré quelquefois une profonde insouciance sur les destinées incertaines que j'allais chercher dans les pénibles voyages; alors j'aspirais avant

tout à me procurer des sensations nouTelles ; alors j^aurais aimé les combinaisons extraordinaires et subites^ changeant l'aspect d'une existence^ et j'aurais volontiers abandonné au hasard le soin de varier les moments de la mienne.

Je . fis quelques adieux, et je pris congé des amis que je m'étais faits. Les personnes qui me portaient le plus d'attachement voyaient avec une véritable peine ma détermination. Elles s'effrayaient des misères de la vie aventureuse qui m'attendaient en me jetant à l'orient déjà mer Noire avec les dispositions morales qu'elles me connaissaient. Leur émotion, en me serrant la main d'une manière affectueuse, m'attendrit et me fit beaucoup de. bien. Ces rares impressions tempéirent délicieusement la mauvaise opinion que j'ai dès hommes.

, Avant midi j'étais embarqué sur un magifique pyroscaphe autrichien, faisant un service consacré au transport des passagers, des marchandises et des dépêches entre Gonstantinople et Trébizonde. Bientôt nous levâmes l'ancre, et la vapeur, qui jusque-là se dissipait en tourbillons inutiles par les soupapes ouvertes, emprisonnée maintenant dans les flancs étroits d'une machine à feu et docile, prêtait toute la puissance de ses efforts à l'action des rames. Gonstantinople, ou j'attachais des regrets involontaires, s'enfuit rapidement^ et nous ne tardâmes pas à être engagés dans les replis du Bosphore qui nous en dérobèrent la vue.

Four la première fois depuis plusieurs semaines

le vetit commençait à souffler dans une direction favorable à la navigation de la mer Noire, et une multitude de navires, enchaînés au rivage par le temps contraire, sur plus d'une lieue de longueur, s'éloignaient du bord tous ensemble et formaient un immense convoi. La vue de toutes ces voiles blanches, déployées et enflées à la fois par une force invisible qui. les faisait avancer comme des villes flottantes, d'un mouvement msgestuéux et mesuré, la gaieté des chants qui formaient un concert de grâces élevées à Dieu, l'animation que donnaient à des corps insensibles l'intelligence - des pilotes et l'activité des matelots courant le long des vergues ou glissant, le long des mats, enfin la variété que la grandeur et la forme des navires mettaient dans cet ensemble, tout cela formait un spectacle pompeux dont mon esprit resta frappé longtemps après que mes yeux cessèrent de l'être. Notre frégate, plus rapide, avait dépassé le convoi; elle avait glissé adroitement et avec prudence entre les barques et les navires pressés dont le Bosphore s'encombrait.

Avant d'entrer dans la mer Noire, je jetai un coup d*œil sur l'habitation mobile où j'avais loué une petite place. L'aménagement du Metternich était calculé pour les besoins des Turcs. Le nombre des passagers y était considérable, et leur manière de se ccHiduire ne différait aucunement de celle qu'ils suivent à terre. Tous ensemble, ils étaient campés sur la surface du pont comme ils le sont d'habitude

dans les kans ; on les voyait s'accroupir^ et tantôt se grouper, comme dans les haltes des caraTanes, autour d'un conteur facétieux, immobiles, écoutant et fumant; tantôt réciter le namaz, puis manger avec les doigts les provisions de bouche qu'ils avaient apportées, et finir par éructer à l'envi. Aux intempéries de lair ils opposaient leurs manteaux et leur admirable résignation.— ?• Les Européens qui vont à Trébisonde sont en petit nombre, et eux seuls peuvent consentir, à cause de leurs habitudes de bien-être, à faire les frais un peu considérables d'une place meilleure que celle du pont. — Lorsqu'il y a des femmes musulmanes, le sort de ces misérables est digne d'une grande pitié. Une modestie extérieure et de convention, dont rien ne peut diminuer la rigoureuse loi^ les oblige à se gêner beaucoup pour boire et pour manger, dans la crainte de montrer un peu leur visage* Quand elles ont pris leur repas, le propriétaire du harem jette sur son troupeau un monceau de vétementssous lequel ces femmes étouffent, et d'où elles ne sortent qu'avec un voile* pour se restaurer avec la même [^mptitude et avec les mêmes précautions de pudicité. Le sort du bétail est moins odieux.

J'oubliais de dire que Metternich est le nom du pyroscapbe sur le dos duquel j'étais monté. Je me demandai quelle pouvait être l'influence invoquée d'un diplomate, quand on se confie à la mer, car enfin les diplomates ont la réputation de nager, entre deux eaux, et si notre navire....... Mais je ne

suis pas superstitieux et je ne crois pas à l'efficacité du patronage des barques.

Enfin nous entrions dans la mer Noire^ qui a bien, quoiqu'on en dise, quelque chose de noir ailleurs que dans son nom. Il est vrai que ses eaux ne sont pas moins bleues, transparentes et belles que celles de l'Océan ou de la Méditerranée^ mais on en raconte des choses si tristes, si sombres, si noires, que l'épithète de ses perfidies lui convient au mieux. J*avoue qu'à l'heure où j'aperçus cette mer^ les apparences du ciel commençant à changer, et, au déclin du jour, les brouillards épais, les ténèbres et la confusion^ universelle paraissant sortir de son sein avec les* dangers qui menacent les voyageurs prés de l'embouchure du Bosphore, je me sentis moins animé aux souvenirs poétiques de Jason et de la Colchide qu'attentif à mesurer la distance des écueils et à signaler les imprudentes et malheureuses barques qui se placeraient par le travers de notre sillage.

Le bogaz (c'est ainsi que les Turcs nomment les embouchures des fleuves) ^st difficile à rencontrer et> par conséquent, dangereux pour Jes navires qui viennent de la mer Noire. En cet endroit la côte, basse et uniforme, n'offre pas de point remarquable assez sûr pour guider les pilotes, à moins que la surface de la mer ne soit suffisamment dégagée de vapeurs, ce qui est rare, presque çn toutes saisons; aussi est-ce à regret, et forcés par le mauvais temps, que les capitaines se hasardent à chercher le bogaz

pendant la nuit. Les ëpaves, dontla eôte chaque jour s'enrichit, démontrent suffisamment quels dangers accompagnent cette entreprise délicate : il est vrai que des phares sont éclairés pour servir de signaux pendant robscuri té; mais l'épaisseur des brouillards éteint leurs feux à une petite distance, ou bien des criminels, dignes de châtiments pires que la mort, fontbriller aussi de pareilles clartés sur des écueils, et appellent les vaisseaux trop confiants dans des pièges odieux qui les font naufrager.

Les eaux de la mer Noire sont médiocrement salées, et sans doute elles le sont d'une manière inégale : un peu plus vers le milieu dç sa surface, où elles sont battues profondément, et amenées à un mélange intime; un peu moins en certains points des côtes, dans le voisinage de Tembouchure des grands fleuves. C'est à celte cause, je crois, qu'il fautparticulièrementattribuer la congélation del'éau du port d'Odessa. La mer Noire élève plusieurs espèces de poissons fort estimées pour. la table; et les marsouins, qui paraissent jouer avec les tempêtes, et qui doivent par conséquent se plaire ici, se montrent en troupes nombreuses et agiles. Au reste, ce grand réservoir n'a pas été assez étudié par les naturalistes , sous le rapport de Ses habitants, pour être bien connu à cet égard. Il ne l'est pas même, au point de vue de l'hydrographie, autant que la perfection d£ nos sciences exactes le comporte, ni même autant que le besoin pressant d'exactitude dans les cartes marines le demande. On y trouve des écueils

dangereux dont les uns sont apparents dans les temps de calme, et les autres^ cachés sbus quelques pieds d*eau seulement, se découvrent sous la vague pendant l'orage. Les iles sont petites, peu nom** breuses^ et toutes voisines des côtes. Un courant y est indiqué : venu des embouchures du Danube et du Dniester, il se dirige d*abord vers la côte de Crimée qui le repousse, et qui le jette, en l'arrondissant, vers Torigine du Bosphore, où porte le mouvement général des eaux de la mer Noire» Toutefois il ne parait pas qu'il s'y arrête, mais il suit la côte asiatique en s'amoindrissant, et il se perd à la hauteur du cap Kerempi.

X<a. mer Noire, selon des traditions et selon des systèmes également contredits, aurait été primitivement un lac Des tremblements de terré, en lui ou-** vrant une issue par le détroit, et en occasionnant un flux subît vers les pays que baignait la Méditerra* née, puis une submersion de leurs bords, d'autant plus rapide et d'autant plus désastreuse que la pression provenant de la différence, des niveaux était supposée considéraUe, auraient fait naître le déluge, cette grande calamité ancienne que les annales de plusieurs peuples s'accordent à confirmer. Ce» pendant des physiciens modernesi difficiles à convaincre, ne se laissent pas séduire par les simples probabilités de cette explication que Stralon parait avoir inventée et transmise à £ratost}ié>M et à Diodore. Quelques-uns même opposent à celte opinion des^cal<»y& plus puissants que des suppositions, et

des considérations géologiques qui valent mieux que la parole du maître sur laquelle les anciens avaient rhabitude de jurer.

Quoique notre marche fût contrariée par le vent debout qui soufflait avec une certaine force, elle était cependant trop rapide encore pour nous laisser voir à loisir tous les lieux un peu remarquables de l'Asie dont nous suivions la côte à une petite distance.

Pendant la première nuit nous passâmes devant Héraclée, ^u'on nommait aussi Périnthe. Ce n'est plus la ville populeuse qui vantait son port consi*dérable et qui était le centre d'un état dont Byzance, dans ses temps de revers et d'humiliation, recevait la loi; c'est, dit-on, une petite et pauvre bourgade maintenant. Les années se succèdent avec des cban^ ces bien différentes pour le sort de toutes choseSé Le nom même d'Héraclée s'est altéré en celui d'Ere'*gri, que lui donnent les cinq à six mille Turcs' qui campent sur ses ruines, aussi indifférents à sa gloire passée que peu touchés des malheurs qui ont causé sa misère présente.

Environ 300 ans avant l'ère chrétienne, nos bra-* ves ancêtres étant en cours d'expéditions aventureuses dans la Grèce^ et de là s'étant répandus avec une réputation redoutable jusque dans les campa* gnes de la Thrace, Nicomède les appela à sob se» cours, il leur promit quelques lauriers, une«olde et du butin. Les rudes Gaulois se rendirent à l'invitation, s'approchèrent d'Héraclée, et s'en, emparèrent

par surprise, et par conséquent sans gloire ; mais leur venue en Asie leur donna l'occasion de guerroyer plus d'une fois avec succès pour se faire place; et enfin, loin des forêts qui les avaient vus naître, ils formèrent une province qui a oublié depuis son origine et son nom. -

On ne dit pas si Héraclée fut plus heureuse sous la domination du roi de Bitbynie pour qui les Gaulois l'avaient prise. Plus tard, quoi qu'il en soit, les Romains s'en emparèrent à leur tour, et ils se conduisirent, à l'égard des habitants, qu'une trahison leur livra, avec une dureté dont les barbares, si nléprisés par eux, ne leur avaient pas donné l'exemple. Leâ colonies qu'on y envoya depuis ne purent jamais lui rendre rimportance- qu'elle avait eu anciennement ; c'est que le temps avait changé le poids de chaque ville et celui de chaque province dans la balance politique.

Entre Héraclée et Gonstantidople est un cap qu'on négligerait de signaler, si l'un des plus grands capitaines de Rome ne l'eût illustré par sa mort; c'est le cap Kirpeh. Aurélien y fut lâchement assassiné dans un complot, lorsqu'il jpromettait à ses légions victorieuses une promt)te réparation delà faontc que Châh-pour (Sapor) avait fait supporter aux armes romaines et à la majesté impériale, sous le régne du malheureux Valérien.

Le nom d'Amasrah, qu'on lit sur les cartes, rappelle celui d' Amastris imposé par la première femme de Lysiipaque , lieutenant d'Alexandre, à une ville

qui a eu de l'importance en différents tempSi jusqu'à ce que Mahomet 11^ s'en étant emparé, la dépeupla pour transporter ses habitants à Constantinople. Les Génois y avaient pris une positioa forte, à l'époque où leur mariue dominait les mers. Mais, au lieu de m'appesantir sur l'histoire de cette ville, je rappellerai le sort de sa fondatrice, qui fut cousue dans un sac de cuir et jetée vivante à l'eau. On voit que ce supplice, employé encore aujourd'hui près du Bosphore, n'y est pas nouveau, et que la tradition du mal et l'imitation des cruautés se conservent longtemps sous l'empire de l'ignorance.

• Il était à peu près minuit lorsque nous arrivâmes sur la rade dcSinope. Nous nous y arrêtâmes sans jeter l'ancre, et seulement pendant le temps nécessaire pour nous réapprovisionner de charbon; je ne pus donc voir la petite ville de Sinope qu'à la faveur d'un clair de lune romantique, qui lui donnait, à la vérité, un aspect fort agréable, mais qui n'y jetait pas assez de lumière pour en saisir les détails. Dans la crainte de décrire les apparences fantastiques que j'aurais vues, à la place des réalités que je cherchais à y apercevoir, je m'abstiendrai d'en dessiner les moindres traits.

Sinope a une très-haute antiquité. Elle doit son origine aux Grecs, qui, même sous la domination des Turcs, y étaient restés nombreux jusqu'à ce jour. Le promontoire allongé et étroit sur lequel elle est bâtie est une position militaire facile à défendre. Un canal traversait autrefois l'isthme de part en part

PiBtéct at BOtci criliques, I. 1. 'iâ

et transformait toute cette pointe de terre en une ile; on en suit, dit-on, la trace.-^Signaler l'importance d'une ville pour la défense et pour l'occupation d'une province, c'est dire que cette ville prendra la plus grande part aux événements de la guerre, et qu'elle aura le plus à souffrir des calamités que le pays entier aura à supporter. L'histoire de Sinope confirme cette vérité, et ses désastres ont même été d'autant plus nombreux que sa rade excellente, attirant beaucoup de navires, avait accumulé de grandes richesses dans ses murs et développé en elle une grande puissance qui devait faire la jalousie de ses rivales et l'ambition des conquérants. En effet, on cite, dans les guerres qu'elle eut à soutenir, les noms des plus illustres capitaines de l'antiquité : de Lucullus , de Sylla, de Pompée et du dernier des rois du Pont, du grand Mithiîdate, ici enterré à coté de ses ancéti^s, dans des tombes dont on ne montre aujourd'hui que les ruines incertaines.

En i 807, lorsque les Russes firent des démonstrations hostiles devant Trébi^onde, les Français établirent une batterie au pied du prooumtoire de Sinope.

Cette ville, petite et appauvrie , comme le scmt maintenant toutes les villes turques, sert d'échelle aux provinces de l'intérieur qui lui envoient des fruits, des cuirs et des tabacs. Elle a cependant, au milieu de sa misère présente^ un reste d'industrie et de réputation qui se fonde sur la qualité des bois de cbtoe produits par les montagnes voisines, et sur

l'habileté des charpentiers employés à construire liée vaisseaux très-solides.

AvaBt de repaitir^ je xne rappelai deux célélirités de Siaope : la première est le dieu Sérapis» transporté avec pompe de cette ville à Alexandrie^ où il obtint les hoxmeurs. d'un temple magnifiquei qui> plus tard^ fut sou bûcher glorieux; l'autre est un philosophe très*fier de sa pauvreté. Diogéne était de Sinope» Cet illustre gueux^ qui devait être une des gloires de sa ville^ et qui fit honneur à une philoso* phie à Tusage des gens ruinés, débuta dans h monde en faisant honte à l'une et à Tautne. Il est remarquable que l'homme qui devait afficher un jour le plus de mépris pour les richesses se soit fait chaaser de son pays nalal^ de même que son père, pour le crime de fabriquer de la fausse mon« naie* On sait qu'il se retira à Athènes, où il devint l'élève des cyniques, et le plus cynique d'entre eux.

Dès que le jour parut, je montai sur le pont pour prendre connaissance de la côte. Malheureusement ses inégalités nous obligeaient, pour plus de vitesse et pour plus de prudencei à nous diriger de cap en cap, et alors seulement, je pouvais vérifier la description des lieux sur lesquels je m'étais procuré quelques notes à l'avance. Je remarquai Télévation d^ montagnes qui hérissent toute cette partie de l'Asie^ et la chaîne, encore blanchie de neige, que forme parallèlement au rivage, et très-pri^ de la mer, la ligne courbe de leurs crêtes.

Dans les anfractuosités de ces montagnes et sous leurs abris^ la nature a creusé plus d'un port autrefois fréquenté, mais abandonné maintenant^ et peutêtre impraticable aux gros navires sans des réparations qui demanderaient plus d'intelligence et plus d'argent que les Turcs n en savent mettre dans de pareils ouvrages. Lies antiquaires qui fouillent les décombres encore peu visités^ qui sont autour des villages des modernes habitants, y découvrent les traces perdues des plus anciennes villes, des constructions cyclopéennes et des médailles.

Vers la pointe des rivages formés par les atterrissements, on voit des fleuves répandre une eau jaune qui fertilise les campagnes, et qui chaque jour prolonge les riches domaines qu'elle a créés au sein de la mer.

Il semble que rien ne manque à cette belle contrée : les montagnes offrent aux hommes du bois à brûler pour résister aux froids de l'hiver et des ombrages contre les feux de Tété ; à leur sommet, la neige et la glace condensées alimentent les fleuves et les sources qui coulent vers la mer, tandis que, dans les vallées profondes qui conduisent leurs eaux vers la plaine et qui recueillent et concentrent les rayons du soleil, la chaleur de cet astre mûrit toutes les récoltes et perfectionne tous les fruits de la terre. Lorsqu'à ces avantages pour vivre attachés au sol, la mer ajoute ceux d'une facile communication qui permet les échanges et les richesses du commerce, on se demande pourquoi ce pays n'est pas au nombre des

populeux et des plus riches. -^11 la ëté^ et c*est pour cela même qu'il ne Test pas aujourd'hui. Toutes les faveurs que la nature lui a prodiguées ont été recueillies autrefois ; mais la prospérité de ses habitants excitant un jour la cupidité de voisins barbares, et les désordres intérieurs » conséquence des mauvaises formes des gouvernements de l'Asie, ayant amené la guerre, comprimé toute industrie, fait p^ser sur les peuples le joug le plus antisocial, celui dfl plus fort, et enfin un système permanent de brigandage ayant été substitué au règne du droit et de la justice, sous l'influence de causes si puissantes, le pays devait se d.épeupler rapidement et la terre devait retenir ses trésors; mais que cet état change par une meilleure administration de l'empire, et bientôt il y aura là un Éden. Les Turcs ne le croient peut-être pas; mais qu'ils s'en informent auprès des fusses.

Nous étions arrivés devant le Kezil-Irmak, qui se jette à la mer par plusieurs embouchures. C'est un des plus grands cours d'eau du revers septentrional du Taurus* Je lus sur mes notes que la tribu des Cosaques Saporavi, qui avait embrassé avec chaleur la cause de Charles XU contre Pierre le Grand, se trouvant compromise par suite des derniers événements de la guerre, vint réfugier ses débris sur les bords de ce fleuve, aux environs de BafFra.

Dans l'après-midi, nous mouillâmes devant Samsoun, à grande distance de terre, à cause des dangers de la rade. Cette ville doit son origine à une

colonie d*AUiénc^, On retrmit^e dans son nom moderne le nom d*Amysus qnVUe portait autrefois , mais il fiiut quelque habitude de vivre parmi tes Turcs^ et avoir appris par expérience à quel point ils peuvent altérer les mois étrangers, pour adopter cette origine du nom de Samsoun. Soit dit par occasion (et il se présentera plus tard beaucoup d'autrès exemples pour eti convaincre le lecteur), c'est un grand inconvénient de dénommer les lieux de la terre d'une façon capricieuse, comme on fait jusqu'à oe jour. Il serait temps que le sujet des nomenclainres fût apprécié à sa valeur par les bons esprits. Je voudrais que les dénominations qui appartiennent à des sciences avancées, ayant de longues nomenclatures, comme Thistoire naturelle et la géographie, fussent refaites d'après des principes phi«- )f>sophrques qui les rendissent invariables, et qui dégageassent enfin la science réelle, et notre esprit surtout, de l'embarras et de la futilité de ta science iïes^ mots, que compliquent encore des synonymies embrouillées. Mais en géographie, de même qu'en l.istoire naturelle, les choses vont d^un train à itugmenter te désordre de plus en plus (1).

Le pays de Samsoun a un aspect agréable, et sa campagne paraît bien cultivée; malheureusement l'air en est trés«!»insaluhre. La ville est pourvue de fortifications, mais ces ouvrages de défense sont anciens et en mauvais état.

(i) Voyez les noies 2*' el 3*' à la fin du lomc second.

Plusieurs passagers turcs débarquèrent en cet endroit. On eut quelque peine^ à oaifse de la houle, à déposer les marchandises qu'on devait aussi y laisser, et en échange desquelles on prit beaucoup de tabac et un troupeau de jeunes agneaux^ destinés aux boucheries de Trébizonde. Le tabac ^e Samsoun a une grftide réputation, et il s'en fait un comsicrce considérable avec Tintérieur, avec les villes de la côte d'ÂMc et avec Constantinople. D'Âmasie et deTokaty Samsoun reçoit de la soie et des pommes; mais ces produits sont quelquefois transportés par la voie ancienne et économique des caravanes.

Depuis quelques années que la consommation croissante des sangsues a presque épuisé les lacs de nos pays qui les fournissaient, on exploite les eaux vived de la Turquie; il en vient beaucoup par la voie de Samsoun, qui les reçoit de son voisinage. La Roumélie en procure pareillement des quantités considérables, qu'on embarque à Gonstantinopie. Ce commerce est chanceux. Lorsque l'opération réussit, les bénéfices sont immenses ; mais, comme les expéditions se font par bateaux à voiles, les re« tards à la mer peuvent causer une mortalité trèsgrande parmi tes sangsues et, par suite, faire manquer la spéculation. Le transport de ces animaux se fait dans des barriques défoncées et pleines d'argile humide.

Avant la nuit, nous aperçûmes les embouchures du Tcharchambah. Ce fleuve serait, selon l'avis de quelques géographes^ le Thermodonte célèbre qui

anosaii le pays des Amazones. On se rappelle les (It-hais élevés entre les savants au sujet de ces feninies guerrières, que dans leuSrs opinions diverses ils ont transportées d'un continent à l'autre, et que plusieurs, par esprit de conciliation et de simplification, ont pris le parti dt* ni^r tout à fait.

Il ne me fut pas possible de voir Ounieh, ni aucun des points suivants de la cote^ jusqu'au lendemain matin. Celte petite ville, qui doit probablement son nom au fleuve QEnus des anciens, près duquel on l'a bâtie, a, dil-on, de vastes charniers où on construisait encore, il y a peu de temps, trois et quatre bons navires chaque aniiée; on y cultive le chanvre, dont on fait des cordages.

Je ne savais où placer les Mosynœques, voisins du Ponl, que je trouvais cités dans l'Ânabase. Ce peuple ne devait guère être éloigné de Cérasunte, que les Turcs altèrent en Kéiasoun. Nous étions justement à peu près à la hauteur de cette ville, place centrale des armées romaines diic'igées contre Mithridate, et d'où le cerisier, végétant déjà dans les forêts de l'Europe, mais ignoré, fut apporté en Italie; je me rappelai alors ces montagnards buvaixt du vin, mangeant des châtaignes bouillies au lieu de pain, et ajoutant, à l'abondance de leur table, Thuile et même la chair salée des dauphins, que personne ne mange maintenant. Au rapport de Xénopbon, ce que ce peuple des Mosynaeques offrait de plus singulier, c était rasage général d y rire et de se parler à haute voix quand on était seul , et inversement de

se conduire en public avec aussi peu de gêne que si on était sans témoins.

Pendant la matinée, un vent frais favorable secondant l'action de la vapeur, et accélérant enfin notre marche retardée, nous vîmes fuir rapidement derrière nous le pays si beau qui avoisine Platana, ety avant midi, nous jetâmes Tancre dans la grande rade de Trébizonde.

J'avais des lettres de recomtnandation pour plusieurs personnes de cette ville, mais, pour les premiers services dont j'avais besoin, je préférai m'adresser d'abord au consul de France. Je fis valoir auprès de lin ma qualité de compatriote, et le priai de mettre à ma disposition, pendant une heure, un de ses domestiques,^ afin de trouver un gite ^ louer pour quelques jours que je devais passer ici. Ma confiance eut un plein succès ; M. 0.... se rendit à mes désirs, et fut même au-devant de la plupart de mes demandes avec une obligeance peu commune.

Il faut avoir voyagé dans des pays aussi dépourvus que l'Asie de toutes les aisances qui sont chez nous dans la vie la plus simple, pour comprendre la grandeur de l'obligation que Ton contracte en acceptant . les services qui nous rendent la moindre part de ce bien-être auquel nous sommes habitués en Europe, et dont nous sommes brusquement séparés en descendant d'un navire à vapeur sur quelque point du rivage de la mer Noire. L'étranger qui débarquerait dans une ville turque, sans la connaissance des usages de l'Asie, se trouverait d'abord porté sur l'aire

d'un caraTdnsérai, qui équivaul à une place publt* que : là il aurait pour dormir ia converte du ciel et Tappui de la terre ferme; il aurait à boire toute Teau des fontaines qu'il pourrait puiser avec le creux de sa niain^ et à manger les aliments qu'il achèterait cuits et remaniés au bazar, s'il n'aimait mieux lea préparer de se^ propres doigts. Mais, griee aux ordres donnés à son cavasi, M. 0.... me fit obtenir une chambre au milieu d'une famille d'honnêtes Arméniens. Le service de mes hèles me suffisait, pour les plus indispensables besoins de la vie, et je n'en avais pas d'autres, tant j'étais bien préparé pour la vie nouvelle qui s-'ouvrait devant moi.

Ma reconnaissance, déjà engagée à notre consul, devait s'augmenter bientôt à raison de l'accueil que je reçus de sa charmante famille. L'affabiKté de tous m'a laissé des souvenirs qui sont aussi vifs et aussi doux que le jour même où je dus repartir et poursuivre le cours de mes voyages.

Le» Européens de TrélHzonde sont pour la plupart consuls ou vice-consuls, et chargés de protéger le commerce que les diverses grandes puissances font avec l'intérieur de la Turquie et de la Perse par la voie de cetCe ville. L'union qui règne entre ces messieurs est aussi grahde qu'elle puisse êlre entre gens intéressés différemment aux succès des entreprises rivales des États qu'ils représentent. Au reste, comme ils éprouvent le besoin de société et qu*il n'y a pas beaucoup à choisir, chacun fait de la politique et de la rivalité chez soi, et, au dehors,

semble faire de son mietix pour porter ses idées sur quelque chose de plus amusant qu'une facture et de plus sociable que la diplomatie consulaire.

Les personnes pour qui j'avais des lettres de recommandation furent trés^oflicieuses, et leur eon-naissance ou celle de leurs amis à qui je fus présenté me procura des moments agréables.

En dehors de cette société rieuse^ aimable et mon-* daine, on toyait deux ménages de missionnaires protestants venus du nouveau monde depuis deux ou trois ans, et s*appliquattt à faire des prosélytes, mais jusqu'ici n*y réussissant guère. Ils offraient, disait-on, de beaux modèles, des vertus domestiques. 11 est vrai que cette perfection morale s'obtenait par des compensations qui ne devaient pas leur attirer des imitateurs bien sincères ni bien nombreux. A force d'éteindre dans leurs âmes toutes sortes de mouvements et d'inspirations ne se rapport tant pas à Dieu, leur vie était devenue aussi parfaite^ ment uniforme et froide qu'exempte de reproches.

On racontait plusieurs bizarreries de ces bonnes gens, qui prouvent leur dédain pour un monde frivole, lequel se venge d'eux en s*amusant de leur excentricité. Si, en général, les missionnaires du protestantisme luttent, en Asie, avec désavantage contre les ministres catholiques, c'est que les populations auxquelles ils s'adressent sont trop grossières pour préférer une religion épurée, rejetant le culte des images, et privée d'objets matériels et saisissables; c'est que les ignorants de tQUS les pays et de tous les

temps sont enclins à l'idolâtrie, et, pour preuve, que l'on consulte^ en Europe même , la conscience des gens du peuple, chez qui Tidolâtrie entre toujours un peu, quelque soin que prennent les prêtres pour prévenir un pareil désordre. Mais, si, en particulier, les ministres américains de Trébizonde n'obtiennent pas les bons résultats qu^ils attendaient de leur mission, c'est aussi leur faute. On leur reproche une contradiction flagrante entre les vœux qu'ils ont formés et la conduite ' qu'on leur voit tenir. Par exemple, s*ils étaient entraînés par une vocation irrésistible à convertir à leurs sectes des hommes qui ne les appelaient pas et qui n'ont que faire de leurs croyances, pourquoi évitaient-ils le contact de la population? Loin de se l'attirer par des ménagements et de changer ses mœurs peu à peu, en faisant preuve d'intentions conciliantes et de tolérance, ils consultaient un plan de conduite qu'on eût dit tracé à l'équerre, et ils s'y conformaient avec une roideur d'esprit qui devait faire échouer Tentreprise qu'on leur avait confiée.

I1& s'étaient d'abord appliqués à enseigner l'anglais à quelques jeunes élèves, et ils employaient à cette œuvre journalière trois ou quatre heures au plus, exception faite des jours que l'Église se réserve tout entiers. Mais bientôt ils se plaignirent de l'excès d'un si rude travail, qui n'était pas, dirent-ils, conciliable avec le soin personnel de leurs âmes^ et, enfin, le nombre des élèves fut réduit, et la tache diminuée. On assure que les dépenses qu'ils font

pour des résultais si douteux et si peu apparents sont cependant considérables ; il est vrai qu'ils vivent bien^ quoique avec simplicité, et que leur habitation, qui est d'une propreté ra vissante, est plus magniBque qu'il ne parait nécessaire à la modestie de charitables missionnaires.

Rien n'égale le sérieux habituel de leur figure, que la prière et la phthisie travaillent de concert à creuser jusqu'aux os. Leurs femmes, jeunes et jo« iiettes, participent de cette nature artificielle. Les ménages se couchent dés que le soleil s'incline sous l'horizon; chaque jour et chaque heure voient la répétition des actes qui composent leur vie mécaniquement réglée , et l'observation des coutumes est si exacte, les visages si impassibles, les mouvements si géométriques, que maris et femmes, dans cette maison, peuvent être comparés à des pièces d'horlogerie se mouvant dans le corps d'une pendule.

La population de Trébizonde a été certainement exagérée, en l'estimant de cinquante mille habitants : je lui en accorde au plus la moitié. Elle se compose de musulmans, compris dans l'enceinte de la ville ancienne, de Grecs et d'Arméniens schismatiques et catholiques, ceux-ci en petit nombre, peuplant ensemble les faubourgs, mais sans se confondre. J'ai entendu dire qu'il se trouve encore, aux environs de cette ville, des Grecs dont les pères, ayant été contraints par quelques violences à devenir musulmans et à renier en public la religion chrétienne, avaient cependant conservé leurs anciennes pratiques de

dévodon, en secret. Ces Grecs, élevés dans des habitudes d'un double culte, lorscju'il n y a point chez eux d'étranger pur musulman, se rendent à Téglise et font des signes de croix ; aussitôt qu'un Turc pa* rait, ils fréquentent la mosquée, pratiquent les ablutions et récitent le namaz. D'ailleurs ils sont circoncis, et ils épousent plusieurs femmes ; or ces femmes sont souvent de Traies musulmanes, mais ils les convertissent à leur foi mitigée. L'une d'elles, cependant, eut à se plaindre de son mari, et, pour s en venger, dit publiquement qu'on lavait mariée à un djaour qui l'obligeait à prier comme lui» Le pacha de Trébi^onde appela l'afEaire à son tribunal; mais il fut impossible de prouver le crime d'hypo* crisie religieuse, tant il y eut d'union entre les accusés pour repousser le danger commun d'une condamnation, et la femme, contrainte à s accommoder de son mari, dut retourner chez les djaours* Le temps fut constamment mauvais pendant un ^jour de deux seniaines que je fis à Trébfzonde, et cependant le mois d'avril était à moitié écoulé. U y eut plusieurs alternatives subites d'un temps froid, pluvieux, désagréable, et d'une chaleur humide, incommode, étouffante, soufflée par un vent de' terre dans la direction de la Perse.* Cette chaleur était eerlaînement de celles que les plaines nitreuses et les. surfaces des lacs desséchés àe l'intérieur de l'Asie donnent aux vents de l'équinoxe, qui portent successivement eo tantde lienx, même éloignés, les influences funestes provenues des émanations dont

ils sechai^gent. Dés sept heures du malin ^ en me présentant à la porie pour sortir de ma chambre^ je fus subitement atteint par l'impression suffocante de Fair. Ce phénomène me surprit d'autant plus que le vent, qui ébranlait alors l'atmosphère rem-* plie de brume depuis plusieurs jours, avait rencontré sur les montagnes des barrières de neige et de glace qui auraient dû le refroidir. Mais probablement cet air tombait de plus haut» versé par un de ces courants invisibles et encore inconnus dans leurs lois, qui mêlent sans cesse les éléments gazeux de ratnu)sphére*

Malgré le mauvais temps, je ne laissai pas de visiter Trébizonde, et je profitai de quelques éclaircies pour me promener dans la campagne.

L'ancienne ville, bien distincte de des fauboui^s, eu est séparée par deux ravins, ses limites naturelles, qui l'isolent comme dans un delta ; elle a en outre une enceinte bâtie et formée d'un mur avec créneaux, dans lequel plusieurs portes sont ouvertes. Avec un peu de bonne volonté, on retrouve dans son plan la forme de trapèze, par où les Grecs de Sinope, ses fondateurs, l'ont désignée d'abord, mot que les Latins ont traduit, selon le génie de leur laiigue, en Trapezus, que les Turcs ont altéré à leur manière en Trapézounte, et qu'après ceux^^i nous dénaturons de nouveau dans le nom de Trd-

bizonde.

Cette ville est inclinée vers la mer; elle s'élève graduellement sur le pied d'un coteau qui se rat-

tache à la base des hautes montagnes dont le rivage est bordé de trés-prés. Dans son point le plus culminant est bâtie une forteresse, aujourd'hui en mauvais état et désarmée; son intérieur est encombré de masureSk Les murailles reposent sur un conglomérat de pierres volcaniques de difFérentes grosseurs^ que Ton retrouve plus bas, et qui forment sur divers points des amas épais.

Trébizonde a l'aspect ordinaire des villes turques; elle a un bazar et des icans afiFectés au dépôt des marchandises, où on traite les affaires du négoce. Son port est petite et ne peut convenir qu'à des calques et à des barques de pêcheurs. Il est presque superflu de dire que la propreté se laisse désirer dans les boutiques, dans les rues, sur les places et ailleurs, et que des débris d'animaux, des entrailles de bétes de boucherie ou des poissons gâtés sont abandonnés^ sur le port, à la voracité[des chiens qui se les disputent, ou livrés à la putréfaction.

L'établissement des bateaux à vapeur dans la mer Noire a eu une grande influence sur le commerce et sur la prospérité de Trébizonde. Depuis peu les Anglais ont ouvert cette voie aux produits de leurs fabriques dans le but d'approvisionner plus avantageusement quelques provinces de la Perse, où les Russes leur opposent maintenant une concurrence bien redoutable. On voit ainsi s'augmenter, de jour en jour, le commerce de transit qui se fait dans Trébizonde, et se multiplier le nombre des voyageurs européens qui visitent son échelle. Les marchan-

dises exportées sont principalement des tissus de coton imprimés^ de la porcelaine de peu de valeur et de la quincaillerie commune; les voyageurs sont, jusqu'à présent^ des Anglais, les uns négociants ap- |>elés par Tintérèt de leurs propres affaires, les autres commandés par les devoirs d'un service public en Perse ou dans Tlnde. Ces derniers se rapprochent du Tigre par la voie d'Erzroui», d'où ils descen* dent, par Bagdad el Bassora, dans le golfe Persique. C'est une route plus longue et plus dangereuse que celle de la mer Rouge par l'isthme de Suez, et tout à fait impraticable en hiver.

A Test de Trébizonde est un grand faubourg chrétien entourant une vaste place, qui est un lieu de halte pour les cai^avanes qui arrivent, et un point de ralliement pour celles qui partent. Sur cette place, qui possède déjà une fontaine, on construisait uncaravansérai, dont lesmatéri^iux, comme ceux des moindres maisons, étaient en pierres, et ces pierres étaient, en^énéral, posées les unes au-dessus des autres avec assez de soin et d'art ; mais elles n'étaient liées par aucun ciment ; un peu de boue épaissie remplace le mortier, ce qui fait que les maçonneries de cette ville ne durent pas longtemps.

La rade qui porte le nom de l'empereur Adrien est trop largement ouverte pour être sûre par tous les temps; cependant il n'y survient guère de sinistres que dans la mauvaise saison. — Au sommet d'un cour^/promontoire, haut et taillé à pic par le travail de l'eau qui le mine, un fort commande à ]a fois là

Penté«* et mtai ■liliumi, t. I. 39

rade an-dessns de laquelle il est suspendu^ et le grand faubourg chrétien qui s^étend jusqu'à lui* MaiSy pour être utile à la défense, il faut que ce fort reçoive des réparations, de Tartillerie et de meilleures troupes que celles que j'ai vues. — Trébizonde avait pour toute garnison quelques centaines de canonniers. Cette troupe, qui se composait d'un ramassis de soldats dans tous les costumes, de toutes les tailles et de tous les âges, était bien ce que j'avais vu de plus curieux jusque-là, en fait de gens armés. Leur ignorance du métier auquel ils s'exerçaient, et le ridicule de leur tenue, n'étaient surpassés que par leur prétention martiale et par leur grossièreté.

Dans les excursions que j'ai faites autour de Trébizonde, j'ai visité les prairies et les bois du lieu nommé Gampos : c'est un pays dont l'aspect admirablement varié plaît en tous temps et doit être délicieux par un beau jour; il occupe l'immense surface d'une dépression de la pente des montagnes, et on y jouit de la vue sur la haute mer.— Une autre fois, j'ai gravi ijne colline en forme de mamelon qui domine Trébizonde, et qu'on nomme aujourd'hui Boz^tépé. Son sommet est couvert d'une pelouse charmante, abandonnéeaux troupeaux. C'est ici probablement que les compagnons d'armes deXénophon se livrèrent aux jeux dont il est parlé dans la relation de leurs marches. En levant la tète vers les montagnes qui sont en arrière et qui 'dépassent de beaucoup le Boz-tépé, on distingue les crêtes d'où les Dix mille découvrirent la mer impatiemment at-

tendue. A cet aspect, dit leur général et leur historien, ils poussèrent de bruyantes acclamations de joie* Oh ! que déjà je comprenais bien leurs trans-* ports; maisje devais les éfMrouver moi^^mèm» un peu plus tard. Au reste, ces souvenirs me plaident, el, comme je ^ens le besoin de les rattacher à l'impression des lieux,» j'aime mieux croirç des probabiliténi fournies par la tradition, et généralement adoptéesy que de me jeter dans les incertitudes de Thistoire, à la suite de quelques critiques à qui il a plu de supposer que l'ancienne Trébizonde était à l'orient de la ville moderne, à la distance de plusieurs milles^ ce qui est une opimon tout à fait pleine. d^invrai^. semblance.

A mi-^ô(e est l'emfdacement du château des Gom«nëne : c'est un monument très-dégradé qui sert aujourd'hui de couvent à de vieilles filles. Ëlks y vî-^ vent dans une 9(H*te de c(Mnmunauté dont la règle est peu sévère. On les voit réparties dans des huttes pauvres qui encombrent l'enceinta du château^ et que les débris de la demeure des ducs de Trébizonde ont SQrvi à bâtir. Leur existenee parait mis^able* Je suis entré dans Içur sanctuaire sans beaucoup de façon, et on m'a laissé promener fort libremoit sur ' les ruines qu'on y trouve. -^ Les curiosités de ce lieu sont une église d(mt les peintures sont peut-»' être intéressantes sous le rapport de l'histoire des beaux^artsen Orient, et, dans cette église, une grotte où se rassemble un peu de belle eau, qui a la psro« priété de rajeunir et d'embellir. Il est vrai qu'on

n'en cite pas de preuves bien convaincantes ; seulement voici ce qui arrive* Abondance de biens, diton, ne nuit pas; or, en conséquence de cette opinion, qui est généralement reçue, ceux qui se mettent à boire de Teau pour la fin de rajeunir en boivent sans modération, et cessent bientôt d'enlaidir et de vieillir, ce qui n'est que la moitié de ce qu'ils s'étaient promis, parce qu'en même temps ils enflent et deviennent hydropiques. Je puis assurer que les pauvres sœurs, gardiennes des sources de la jeunesse, dont elles boivent les eaux chaque jour, n'ont pas encore découvert la dose qui convient à la parfaite efficacité qu'on leur altribue.

La terre des environs est fertile, comme elle l'est presque toujours dans le voisinage et au pied des hautes monlagnes couvertes de végétation ; elle est cultivable et cultivée sur beaucoup de points. Les hauteurs sont abandonnées à l'envahissement des bois, à l'exception de quelques places rares on des â%milles de paysans rapprochent leurs cabanes en hameaux ; et, de toutes parts, de dessous l'ombrage des taillis^ on voit sourdre de l'eau qui, tombée goutte à goutte, de feuille en feuille, ou, exprimée du bout des branches et des racines dans le ruisseau voisin, est portée à la mer avec lui. Au printemps, la campagne se couvre d'une immense quantité d'iris d'Allemagne en fleur, et, presque aussitôt, les rhododendrons s'épanouissent dans les buissons et les jolis bouquets de l'azalea- jettent dans l'air des flots de parfums*

Les fleurs de Tazalea me rappelèrent la mésaventure sérieuse des dix mille Grecs, que le miel de Trébizonde surprit par des coliques, et qui se trouvé*rent dans un éminent danger, tout à fait indigne des héros, le danger de mourir pour une gourmandise, et avec un cours de ventre. Les abeilles n'ont pas cessé d'extraire de cette plante le miel malfaisant qu'elles recueillaient dans ce (emps-là. J'étais curieux de le voir, je m'en fis présenter. Le miel vénéneux ne se distingue pas de l'autre par l'aspect ; il est donc facile de se méprendre et d'être trompé. A cause de cela, les habitants de Trébizonde font subir à toutes les sortes de miel qu'ils emploient une préparation dans laquelle ils ont une grande confiance, et qui consiste à faire bouillir le miel avec des oignons coupés à tranches. Je doute de l'efiicacité de l'ingrédient; mais l'ébullition altère peutêtre la qualité qui rend le miel de Tazalea pontica dangereux, ou, si cette qualité dépend d'un principe combiné à la cire, elle le sépare avec elle et avec l'écume, en faisant monter la cire à la surface.

Cependant, soit que FébuUition n'ait pas autant de vertu qu'on le dit, soit que quelques*uns négligent d'y recourir, on cite , chaque année, des cas d'empoisonnement par le miel. En général, les symptômes ont peu de gravité, mais quelquefois aussi on a vu la mort s'ensuivre. Le funeste présent de ce miel a été fait pareillement à l'Amérique méridionale. Les gâteaux qu'on trouve attachés aux arbres de quelques-unes de ses forêts, et qui tentent

ks %'oyag4?urs |>ar leurs rayons dorés el sucrés, renrerment un poison encore plus subtil ei plus dQTMgiefi^eux qu'i<;i.

Pour pr(»idre immédiatement une idée de retendue de la vie universelle, laissez tomber à (erre, en quelque lien que ce soit, une seule miette d'aliment, et observez* Aussitôt, par toutes les ix>utes de l'air et de ions les points en cercle^^ voisins de cette miette précieuse, que vous croiriez perdue, des milliers d'être* vivants accourront pour se la disputer. Ou bien encore accroupissez-vous, pour regarder de pi^s un. seul de ces beaux panaches que le mëlilot fleuri élève au milieu des champs; voyez eomme la vieestgi^owpée sur un rameau de cette plante moins long que le doigt, e! comme les êtres qui y vivent en communauté se pressent en bouquet. Soulevez une à «ne h'S belles draperies qui cachent d'innocents amours, et dont la modestie des fleurs semble se voiler; rapetissez encore votre êlre, déjà fort petit, et pénétrez sous la tente de Tune de ces familles. Comptez les objets que voua y voyez, suivez les fonclions qui s'y accomplissent, et puis, quand votre œil aura cessé de distinguer les détails de choses si minimes, réfléchissez que le monde que vous venez d'étudier est immense et que ses peuples sont des g^nls à l'égard d'autres mondes que ie microscope vous çoAdwit à sou{)Gonner bien plus qu'il ne le montre, et dites alors si vous connaissez un ^eul petit coin de l'univers, quand jusqu'ici vous avez cru jieut-èire avoir tout vu et tout appns.

Il s'en faut bien, par exemple , que Tair ait une composition aussi simple que celle qui résulte de nos analyses chimiques. Quelque perfectionnés que soient les instruments eudiométriques, et quelqqe précises que soien( les méthode^ où on les emploie^ pour trouver les gaz et la vapeur d'eau qui font de lair un corps composé à proportion définie/ nos moyens ingénieux d'isoler ces gaz, et d'en compter et peser les parties avec toute l'exactitude désirable, ne sont cependant que fort grossiers, à l'égard d'une infinité de matériaux que nous savons exister à la fois dans l'atmosphère, et dont ils ne peuvent saisir et retenir la moindre part.

On a dit que l'oxygène et l'azote font la bas^ essentielle de l'atmosphère, et que les substances qui s'y ajoutent, sans en excepter l'acide carbonique et l'eau en vapeui* qu'on y trouve, ne font que |a traverser et la souiller en quelque sorte de parties trop peu nombreuses pour être aperçues dans le petit volume d'air qui supporte l'analyse* Mais cette excuse m'a toujours paru une mauvaise défaite de physicien à quia^ et elle me rappelle l'horreur du vide, si peu s'en faut qu'elle soit une aussi mauvaise laison, à mes yeux du moins.

D'abord, il est à démontrer que l'oxygène et l'azote s'y produisent ensemble sous forme de composé chimique, c'est-à-dire combinés^ et non pas seulement à l'étatdemélange; il estàdémontrer aussi que le rapport de leurs volumes, qui est, je crois, la meilleure preuve, mais encore purement analogique, de la coni-

binaison de ces gaz, est le même à toute hauteur. Ce ii*est pas avec de Tair rapporté du somme! des montagneSy ou pris au terme d'un voyage aérostatique de quelques centaines de mètres, c'est-à-dire dans une petite couche dair souvent agitée, mêlée et rendue homogène, que I on peut affirmer la composition de toute Tatmosphère, qui s^étend encore de quinze à vingt lieues au-dessus de ces hauteurslà. 11 est au contraire extrêmement probable que des gaz légei^ occupent les régions les phis élevées de Tair et en changent tout à fait Ja composition. Par exemple, ces embrasements subits dont l'atmos* phère offre de temps en temps le spectacle ne supposent-ils pcis de grandes collections de gaz combustibles? Toutefois, il est plus court et plus sûr d'avouer simplement notre ignorance (t).

Dans la région basse où nous sommes plongés, ne voyonvS-rnous pas que l'air, en se mouvant, essuie

(t) Vidée d'une expérience à faire s'est préseolée à mon esprit, il y a déjà longtemps, qui pourrait avoir de i'ulilité par rapport au problème de la composition de l'air.

On se rap|>eile qu'un chef de Tongouses a décuiuvert, vers H^mbouchure de la Lcn;i, le cadavre entier d'un éléphant dont Tespèce est aujourd'hui délruile, el qui était enseveli dans un amas considérable de glace ou de sable glacé, dans lequel on a trouvé depuis t>eaucoup d'autres espèces animales également disparues du globe. Or, si on analysait comparativement l'air emprisonné dans la glace qui se forme chaque hiver dans les régions arctiques et l'air de ces amas de glace, diluviens peut-être, ou plus vieux encore, il est probable qa'on obtiendrait quelque curieux résultat ou sur la composition anjcieiine de l'atmosphère , ou touchant l'invariabilité de ses éléments et de leurs» proporlionis.

les terrains kumideSy et vaporise et dissout le prodigieux mélange des produits qui naissent de la putréfaction? A des effluves marécageux que tout le monde connaît, et dont personne, au reste, ne connaît rien de plus que le nom, Timmense surface des océans, pressée par Tatmosphëre et usée par les vents, ajoute une partie des corps que ses eaux dissolvent, et l'atmosphère les entraine avec elle. La transpiration insensible de tous les animaux dont la peau est souple et imbibée de sucs excrémentitiels, lexhalation des humeurs que le souffle de leur respiration favorise, la dissipation dans l'air des odeurs volatiles que les femelles sécrètent, et qui vont saisir, plusieurs lieues au loin, les naseaux du quadrupède mâle, ou l'organe particulier équivalent des insectes, l'exhalation qui se fait par tous les points de la surface des plantes, la dispersion des parfums que leurs glandes préparent et laissent volatiliser à mesure , enGn la vaporisation faible, mais incontestable, des matières terreuses, celle des corps plus durs, tels que le cuivre, le plomb, et probablement, en uu mot, de tous les corps, sans en excepter aucun, tout cela ne doit-il pas donner à l'atmosphère une composition réellement fort compliquée?

Que penser alors de ces essais eudiométriques, répétés pendant le règne funeste du choléra, jusqu'à épuiser d'air pur toutes les grandes villes où il s'est trouvé des physiciens? L'intention de ce grand zèle est louable, j'en conviens; mais j'y vois aussi une obstination qui fait sourire, et que je compare à

celle d'un pécheur qui, n'ayant fait usage, toule la vie, que d'une espèce parlicuUère de filets, propre à saisir les turbots et les autres poissons de cette taille, s'aviserait de nier Vexistence dH rouget et du menu peuple des mers, qui est le plus nombreux.

Que Ton ne dise pas que ce grand mélange représente une composition accidentelle et passagère de l'air que nous respirons; car, si les causes qui dé«truisent les produits que j'ai énumërés sont actives, les sources d^où ils proviennent ne sont pas moins fécondes, et elles sont aussi constantes dans la durée et dans la mesure de leur abondance, en sorte que, depuis longtemps, un état d'équilibre doit s'être établi entre elles, comme il s'est établi entre les causes antagonistes qui, par une destruction et une reproduction d*oxygène, d'acide carbonique et d'eau^ tendent chacune à changer brusquement et contrairement les rapports aujourd'hui existants entre ces gaz , près de terre.

Qserai-je maintenant produire une opinion que je ne suis pas en mesure de démontrer, mais pour laquelle non plus je ne demande pas plus de confiance qu Vue hypothèse ne mérite?

On sait peu de choses encore de la constitution de la matière; cependant quelques faits semblent nous initier à ce mystère profond, et nous présentent les corps comme des assemblages moléculaires, inégaux par leurs volumes et leurs écartemenfs respectifs, mais identiques de substance.

Cela posé; la chaleur qui change l'état solide des

corps ne leur laisse plus leur conslitution primitive; mais, seloala profôadeur à laquelle elle s'in*fiUredans leur tatimité, ellepeu^ séparer les corps ou en produits chimiques difEérents, ou seulement en assemblages moléculaires aussi très-^difFérenis pour la grosseur.

Soit qu'elles prennent la constitution des molécules gazéifiées, soit qu'elles retiennent la conslitution solide d'un grain de poussière indiscemablèy il est de ces moléculeis libres qui sont excessirement petites et sans comparaison possible de volume avec lés espaces interstitiels des corps pondérables, et surtout avec les intei'vàlles«moléculaires des gaz communs. EUes se^ mêlent à ces ga2^ elles ^y répandent sans augmenter leurs volumes^ et elles S6 jouent de no3 vases ^ parce que la porosité leur ofiPre partout de vastes issues qui les rendent insaisissables.

Il peut en être ainsi' de la molécule miasmatique^ détachée des. substances qui se putréQent, et qui^ échappée dans fatmosphère avec un volume subtil, frappe nos populations et frappe mortellement, puis s'envole du corps malade ou cadavéreux, invisible, comme elle était entrée dans le corps vivant et sain.

Les anatomistes les plus exercés et les plus scrupuUuK dans Texamen des altérations pathologiques ne sont pas plus heureux que les physiciens; le poison ruisselle pendant l'autopsie, a«vec le sang ou les autres humeurs qu'il a corrompues, et il baigne le scalpel même qui le cherche, sans que personne le

voie encore. Au bout d'une analyse minutieuse et patiente , le médecin de bonne foi avoue qu'il ne sait rien de plus qu'auparavant, si ce n'est qu'un ou plusieurs organes paraissent plus ordinairement affectés que d'autres, selon l'espèce de répidémie, mais sans qu'on puisse dire au juste en quelle manière ils sont malades.

J'ai mis une grande diligence et beaucoup d'intérêt à obtenir des renseignements sur la peste de Trébizonde. A Constantinople on accuse cette ville d'être un foyer d'épidémie^ et le plus dangereux que l'on connaisse. Ici on fait le même reproche à Constantinople ; je ne suis pas surpris de ces contradictions, qui prouvent l'absence des renseignements précis et des observations exactes. Au fait, je n*ai vu ni eu Egypte, ni en Syrie, ni à Constantinople, ni ici, aucune condition particulière, soit dans les habitudes du peuple, soit dans la nature des lieux, qui puisse expliquer la production de la peste. Ce mal n'est certainement le funeste privilège d'aucune de ees localités. Je tiens pour probable qu'il nait spontanément et simultanément sur plusieurs points des côtes de TAsie, sous l'influence de causes générales qui sont encore à connaître.

Dira-t-on que, engendrés une fois, les germes de la peste ont été semés dans le monde , et qu'ils se conservent depuis lors sur des vêtements, par exemple, d'où ils sont secoués tout à coup avec la poussière des coffres qui les ont renfermés? Mais ne serait-il pas prodigieux, dans cette opinion, que la

maladie pût avoir des intermittences longues de dix à douze années, comme on l'aflirme à Constantinopie? D'ailleurs, pourquoi la pesie ne se conservet-elle pas, et n'esC-elle pas reproduite par le même mécanisme, dans leâ villes centrales de TÂsie Mi*neure, où les moeurs et les habitudes sont exactement les mêmes qu'à Gonstantinople? Cependant (je m'en suis assuré par des renseignements que j'ai pris sur les lieux, à Tokat, à Si vas, et en d'autres villes que j'ai visitées) la peste ne se montre, au centre de l'Anatolie, que lorsque des voyageurs ou des marchandises pro venus de Gonstantinople ou de quelque autre point de la mer Noire, actuellement ravagé par Tëpidémie, peuvent être accusés avec plus de vraisemblance de l'avoir propagée jusque-là.

Sans nier la contagion de la peste ni même la conservation et la réviviGcation de ses germes au bout de quelque temps, et à la faveur de certaines conditions (toutes peu étudiées et mal connues), je crois que la reproduction de la peste en cette manière est peu commune, mais que souvent, et surtout lorsque Tépidémie sévit bien fort, ses germes sont créés de nouveau, avec toute l'abondance que la nature met ordinairement en ses œuvres. — ^En quel lieu précis et comment opére-t-elle? Ces questions sont embarrassantes, et elles le seront jusqu'à ce que les observations nombreuses et mieux dirigées que celles que Ton possède soient réunies; elles le seront jusqu'à ce que des progrès désirables d'analyse per-

mettent de se rendre compte de la yërifable composition de Tair qui nous fait vivre.

J'ai l'opinion que la nature, souvent très^lente dans son travail, si on comparé les manipulations de nos laboratoire^ aux opérations du sien, doit fournir en une certaine mesure, aux actions chimiques qu'elle dirige, de la chaleur et de l'humidité pour transformer les débris des corps qui se décomposent en une multitude de substances encore inconnues, parmi lesquelles se trouvent beaucoup de poisons nageant dans l'atmosphère, sans qu'il soit possible ni de les saisir, ni même de démontrer leur existence avec nos méthodes et nos moyens actuels d'expérimenter.

En effet', qu'on se rappelle seulement les succès de la chimie moderne, employant des actions lentes et prolongées, telles que rinflùencè d'une faible pile galvanique pour créer des produits du règne minéral, qu'on ne savait pas encore imiter; qu'on se rappelle les effets du feu des fouraeaux, qui modifie les corps bruts à volonté, et qui met entre les résultats de son action des différences si curieuses, selon les ménagements avec lesquels on lé fait agir sur les substances organiques, et alors on avouera que la nature, qui. est douée de moyens plus énergiques et plus variés que les nôtres, peut bien, par des voies analogues, produire une infinie variété de corps composés. Des débris dès êtres organisés que la mort livre à la destruction, et même du produit de

leurs excrétions, elle peijt, en combinant différemment ses moyens, selon les circonstances de saisons et de lieux, et en employant à son gré le temps dont elle dispose, effectuer une infinité de combinaisons nouvelles, les unes funestes aux hommes, celles-ci aux animaux, celles-là innocentes pour ions. En Amérique, où les foréts^abôndent, mais où les grands végétaux diffèrent des nôtres, elle prépare le poison de la fièvre jaune ; dans la mer Noire, au sein des brouillards qui obscurcissent la cote asiatique pendant la saison du printenopfi, elle distille celui de la peste« Si le choléra-morbus épidémiique, qui s'est joué de tontes les quarantaines, a étendu ses ravages sur l'Europe, ne serait-ce pas parce que la cause productrice du mal ayant eu accidentellement plus d'intensité, et parce que des pertut^bations dans Tatmosphêrc coïncidant, par hasard, avec cette circonstance, les courants de Tair nous auraient apporté des germes épidémiques préparés loin de nous, et, avec eux, une mortalité ordinairement plus circonscrite et réservée à d'autres pays? «

Quoiqu'on en dise^ l'Egypte n'est pas l'unique foyer de la peste, et la première apparition de ce mal est plua ancienne que la domination musulmane sur les peuples de cette contrée. Quelques douter qu'on ait élevés nouvellement sur la nature des épidémie^ décrites par les anciens historiens, les fléaux qui ont décimé les habitants de la Grèce, de l'Italie et de l'Afrique carthaginoise, longtemps avant l'ère chrétienne, ont du être, quelquefois au moins, des

typhus, tels que nous en connaissons sous le nom vulgaire de peste.

La peste désole souvent Trébizonde; cependant on a vu cette maladie faire des ravages à Constantinople, et ne pas s*étendre à d'autres points de la mer Noire.

n est bbn de signaler, à ce propos, une difficulté qui complique accidentellement toutes les recherches que Ton peut vouloir fèiire à Taide de renseignements sur les questions déjà si difficiles à résoudre dont les épidémies sont Tqbjet. Quand j'ai voulu étudier ainsi quelque question relative à la peste, je me suis aperçu que beaucoup de rapports étaient contradictoires, et j'ai vu que cette confusion naissait de ce que trop souvent les personnes du monde qu'on interroge ne peuvent pas s'en tenir scrupuleusement à Ténoncé simple et vrai de ce qu'elles savent, mais qu'elles confondent, sans le vouloir, leurs opinions plus ou moins vaines avec lés résultats généraux de leurs observations.

C'çst peut-être ainsi qu'on affirme que la peste était plus fréquente à Smyrne autrefois qu'aujourd'hui; que Tépidémie apportée à Constantinople est moins meurtrière quand elle se propage par la voie de Smyrne que quand elle vient immédiatement de Beyrouth ; qu'elle est plus rare sur les ' côtesde V Anatolie que le long du Bosphore, bien que les précautions sanitaires soient également négligées et méprisées dans toutes les villes turques, etc.

La médecine est impuissante contre la peste ; au-

cune méthode de traitement ne rëiissil contre ce mai redoutable. Quelques personnes /confiantes dans la puissance désinfectante du chlore , ont conseiHé ou administré di?ersement cette substance; d'autres^ considérant que l'épidémie s'apaise en général sous l'influence d'une température qui devient excessive tout à coup, soit que la chaleur, soit que le froid augmente, ont préconisé les fomentations chaudes ou froides. 11 est évident que rien de tout cela ne doit être la base d'un traitement curatif , et ne peut être recommandé que dans, la prophylaxie, ou comme auxiliaire d'un traitement qui s'adresserait surtout au mal déjà fait.:A;ces derniers égards même, si la peste est le produit d'un empoisonnement par des miasm^y il n'est nullement probable que le chlore ait la moindre «flicacité pour inter* rompre l'action délétère de ces miasmes , lorsque déjà ils sont absorbes.

Encore, dans ce but, l'action non pas isolée du froid ou du chaud, mais l'action al ternantede tous les deux, m'inspirerait-elle plus de confiance, comme moyen de hâter la circulation générale et les sécrétions dépuratoires. Dans la même intention, la saignée hardy;, pratiquée en temps opportun et combinée avec un régime alimentaire propre à réparer au plus tôt les pertes du fluide nutritif, qu'il s'agit seulement d'épurer et non d'appauvrir, me semble recommandable. Enfin, si la supposition d'un poison miasmatique, circulant dans les organes, n'est pas une théorie futile, j'estime que, pour l'en ex--

Pcn^é» et noie» criliqms, t. 1. SO

traire^ il n'est pas indifférent que la saignée soit faite d'après certains principes, e^ en pareil cas, je ferais ou?rir à la fois ou coup sur coup plusieurs ▼eines de différents membres. Dans cette modification apportée à la pratique des émissions sanguines artificielles, il doit être possible d'évacuer avec moins d'inconvénients et avec plus de promptitude nne plus grande abondance de sang que si on sondait une source unique, et que si on épuisait ujie veine principale et un membre.

Rien n'est plus surprenant que les contradictions que se renvoient les médecins qui adoptent d'une façon également exclusive l'opinion' de la contagion ou celle de la non-contagion. Il est des faits nombreux qui ne sont conciliables ni avec Tune ni avec l'autre de ces deux manières de penser; en voici quelques preuves , sur lesquelles je glisserai rapidement.

La peste , disent les uns , ne visite plus TEurope depuis que l'Orient en a été séparé par des quarantaines rigoureuses, et, jadis, quand elle est venue dans nos villes, elle s'est montrée premièrement dans les ports , et on a toujours pu soupçonner ou prouver son introduction par un navire arrivé des échelles du Levant. — En général, lorsqu'une personne est atteinte de la peste, un certain nombre de parents, de domestiques et d'amis , qui ont eu des rapports avec le malade, sont frappés à leur tour. -—On dit encore , en faveur de cette même opinion , que le plus souvent la peste, à l'instar de la variole, n'at-

teint qu'une seule fois la mAine personne. *^ Enfin ^ et cette remarque a la plus grande valeur à mes yeux y il est certain que les épidémies de peste sont plus graves dans Stamboul que dans les fau^ bourgs chrétiens, ou même à Galata que dans Fera , et que les différences numériques des malades de ces quartiers représentent assez bien celles qne les habitants de Gonstantinople de diverses religions et de diverses origines apportent dans les précau*tions d'isolement qu'ils prennent.

A toutes ces preuves qu'ils interprètent ou expliquent en faveur de Topinion contraire f les noncoQtagionistes objectent, à leur tour, que les acci^ dents météorologiques influent brusquement sut* la gravité de l'épidémie ; que des personnes ont pu vivre longtemps au contact des malades sans en souffrir; que les portefaix, notamment, transportent les corps malades ou cadavéreux sans être plus souvent atteints que d'autres ; que des prêtres ont exercé leur ministère pendant quinze ou vingt épi^ démies , prodiguant , sans en souffrir , tous leurs soins aux pestiférés dont ils s'entouraient, et que toutefois ils étaient accessibles à la peste, puisqu*au bout de ce long temps quelques -^ uns finissaient par être atteints à leur tour et périr. J'ai entendu citer, à cette occasion , l'exemple d'un prêtre vénérable , mort de la sorte à quati^e-^vingts dûs.

J'ai recueilli ici, à Trébizonde, un fait qui n est pas unique dans son espèce, mais que je crois bon d'enregistrer, tant il y a de contradictions et d'in-

certitudes en tout ce qui concerne Thistoire du typhus d'Orient. La véracité des personnes qui me le fournissent ne peut être mise en doute. Une famillç habitant Trébizonde était dans Tusage de s'isoler, et d'observer la règle des quarantaines les plus sévères, aussitôt qu'on appréhendait la peste : cette précaution avait eu un bon succès pendant longtemps; mais, cette année^ vers le milieu d'une épidémie trèsmeurtrière, un domestique, qui a persisté à dire qu'il n'avait eu aucune communication avec les gens du dehors, s'est trouvé atteint subitement. Comme on ne soupçonnait pas que ce malheureux fût pestiféré, on avait avec lui des rapports continuels :. maîtres et valets^ chacun s'empressait à lui donner des soins, son état paraissant très-grave; enfin la famille entière et toutes les personnes de service dans la maison étaient, comme on dit, compromises par cet accident. Pourtant le mal s'accrut, et les symptômes de la peste se déclarèrent avec une si grande évidence, qu'on n'en put douter davantage. En cet état, le pestiféré fut transporté dans sa propre famille, et mourut; mais aucune personne de celles qui avaient communiqué avec lui ne fut malade ni même indisposée, malgré les vives frayeurs que toutes en avaient conçues, ce qu'il est bien de remarquer.

La peste a atteint, à Gonstantinople, pendant l'épidémie de 1834, plusieurs personnes qui passaient pour prendre beaucoup de précautions, et qui ne se rappelaient pas avoir eu le moindre con-

Uct avec des pestiférés. Les cas de ce genre, qui semblent faire triompher les non-contagionistes, sont quelquefois mis ea doute par les autres^ et quelquefois aussi interprétés par eux ^ tellement qu'ils s'en autorisent pour penser que l'atmosphère qui eniouire les malades de la peste propage les principes de cette épidéiEÛe dans un certain rayon autour d^ leur corps, mais que les personnes dont la santé actuelle et l'organisation présentent des dispositions favorables sont seules: atteintes.

Paritti ces dispositions, qui sont encore inconnues, il faut probablement admettre, en première ligne, l'état d activité plus 041 moins grande des vaisseaux absorbants* Et n'éSt-ce pas surtout par l'influence de la température sui? cette fonction que le froid et le chaud extrêmes interrompent le cours des typhus ? La peste s'est montrée sous les climats les plus opposés, et: partout les effets des variations de la température ont été remarqués. Ce n'est donc pas dans les miasmes pestilentiels eux-mêmes qu'il faut chercher toujours la cause delà disparition de l'épidémie, mais quelquefois aussi dans l'état des oi^anes par lesquels on peut présumer que les germes s'introduisent dans le corps vivant.

A l'appui de cette opinion, on peut encore citer le fait extrêmement remarquable de la recrudescence de l'épidémie. Gomment arrive-t-il que, sans aucun changement appréciable dans le mouvement de la population, la peste , qui semblait disparaître, prenne tout à coup un développement nouveau? Au

moment pu j'écrivais ceci^ j'étais témoin de cet étonnant phénomène dans Constantinople. L'épidémie, très-meurtrière depuis quelques mois, avait commencé à diminuer pendant les premiers jours d'octobre, et déjà, vers le 25, elle était fort afibiblie; elle faisait moins de victimes/et le nombre des malades atteints journellement était peu considérable. Tout à coup on annonça que l'épidémie avait repris ses progrès, et, dans un seul jour, le seul hôpital grec avait reçu quatre-vingts malades. Cependant aucun navire entré dans le port n'avait apporté de nouveaux germes pestilentiels ; aucune fête, aucune réunion extraordinaire n'avaient rendu les rassemblements d'hommes plus nombreux et n'avaient facilité le mode de transmission qui se ferait par le contact ou par le voisinage des pestiférés. Les seuls changements appréciables survenus dans les circonstances communes à toute la population de Constantinople étaient ceux de la température. Il est vrai que les observations propres à constater les variations dont il s'agit n'avaient été suivies régulièrement par personne que je sache, mais les changements qui avaient eu lieu dans l'atmosphère étaient de nature à être constatés par le corps vivant, et étaient, en conséquence, très-propres à produire les effets que je serais disposé à leur attribuer. Dans les quinze premiers jours d'octobre, on avait éprouvé une impression de froid très*vive, soit que la température fut, en effet, diminuée au point de s'en apercevoir au thermomètre, soit seulement

qae le vetit du nord^ qui régnait avec tissez de constance^ eût rendu l'impression de l'air plus piquante. Dans les deux cas, le résultat de l'action de l'air sur les organes reste le même» et la fonction d'absorption diminue. Mais plus tard, le vent du sud commença à dominer; le froid devint moins désagréable, et, enfin, aux jours où la peste reprer nait de nombreuses victimes, le temps était trèsdoux.

Une température fort chaude, qui succède brusquement à une température froide, pendant laquelle r^;ne une épidémie de peste, a aussi pour résultat la suspension du mal^ par l'influence que cette température exerce sur la fontclion du sysfème absorbant. Soit qu'on admette une diminution de la tonicité des vaisseaux, soit qu'on imagine toute autre action immédiate de la chaleur, toujours estil vrai que la fonction qui s'exerçait sous une cer-* taine température avec laquelle elle avait eu le temps de se mettre en rapport se trouble et s'interrompt momentanément, quand des variations brusques et un peu notables surviennent dans l'état thermométrique de l'atmosphère.

L'influence variable, mais toujours appréciable des pluies sur la santé publique, à raison de leur durée et de leur abondance, semble s'expliquer na« turellcment par Imfluence qu'elles ont sur la température de l'air ambiant.

Les pluies qui tombent au printemps et en automne dans les pays marécageux n'ont peut-être

une si funeste conséqueiicey pour la santé des hommes, que parce qu'elles rendent les transitions des saisons moins brusques , et qu'elles entretiennent et favorisent la fonction des vaisseaux absorbants. En été, quand là température est. élevée et stationnaire, les pluies né développent pas» en général^ ces maladies graves endémiques qui désolent tant de pays dans les saisons voisines. Cependant il est possible qu'elles servent dans le même temps à préparer des miasmes mortels.

Il serait intéressant de suivre, par une observation assidue, là marche relative dès épidémies et dés variations atmosphériques afSëctant les sens, qui peuvent influer sur la fonction d'absorption. Cet examen aurait pour résultat de Jaire savoir si les maladies communes à de grandes populations se ressemblent toutes par la manière dont leurs causés, supposées matérielles, agissent sur le corps vivant, ou à établir entre elles des divisions importantes sous ce rapport.

Si les suppositions que j'ai faites ont quelque vraisemblance, elles peuvent conduire à proposer des moyens prophylactiques assez sûrs. Les eiFetsdes changements naturels de la temipéralure sont un bénéfice accidentel pour la population entière qui souffre du fléau de la peste, mais il nous est possible d'imiter la nature dans les moyens qu'elle emploie, avec l'espoir d'en obtenir les mêmes avantages. C'est ainsi, par exemple, que je m'explique l'heureux privilège des portefaix de Constantinople. Ces

hommes, plus exposés que personne à être atteints de la peste communiquée^ qui chargent les morts et les mourant^sur leui' dos pour les porter au cimetière ou à Thopital, qui entrent dans les maisons où des familles eiKières ont succombé à ce fléau, qui touchent sans <;raiûte lés véten^ents et les marchandises que Ton croit être contaminés, ces hommes, dis-je,' sont rarement victimes de leur audace. Mais leur corps est tout le jopr soumis à de rudes travaux qui le foiit inoiider de sueurs, et il est probable que, si des miasmes s'introduisent dans le tissu de leur peau, ils en sont bientôt exprimés avec les autres produits de l'excrétion cutanée.

Les laboureurs qui vivent sur un sol marécageux et fertile en (ièyreg intermittentes graves ne redoutent pas spn influence meurtrière tant que le travail excite; ieiir transpiration, mais ils craignent beaucoVip ses, efret$ dans le temps du repos. Sans doute ils ont r«iisQn, clir l'activité ! de la fonction absorbante doit augmenter dans la proportion de la fonction inverse. :

Cette observation, que, dans le cours des épidémies de peste, les atitres maladies sont rares^ ne peut-elle pas s'expliquer assez naturellement en disant que le mouvement fébrile qui exalte les fonctions de la peau dispose par cela même tous les malades à contracter la peste quand ils sont compris dans un certain rayon du foyer où des personnes en santé peuvent vivre sans inconvénient ?

L'approche des foyers de la peste ne serait donc

iuWent à travers le corps^ et peuvent expliquer pourquoi les bubons, qui sont des produits ordinaires de la peftte, se développent chez quelques sujets dans les aines ou dans leur voisinage; chez d'autres, dans le creux de Taissellef chez d'autres encore, autour du cou, etc.

Les médecins près de qui j'ai pris des renseigne** ments m'ont tous assuré que la peste n'offre point de symptômes primitifs constants. Et, en effet, il est évident que, si les miasmes sont portés tantôt vers un organe et tantôt vers un autre, suivant les variétés organiques que pourront offrir les sujets divers qui seront atteints, le caractère de la maladie tiré des sy m ptômes devra paraître aussi trés-rariable : ici les fonctions de l'estomac seront troublées les premières; là les désordres de l'intelligence et de rinnervation seront prédominants; dans un cas, la marche de la maladie sera lente et son existence obscure; dans un autre, l'invasion sera presque aussitôt suivie des plus fâcheux symptômes, et la. maladie sera promptement mortelle , etc., etc»

Parmi les exemples de peste que j'ai entendu citer, le suivant, qui est très-authentique, m'a paru des plus remarquables : pendant la peste de Malte, en l'an 1813, M. X... a vu une femme, morte à l'instant de la peste , droite assise sur une chaise, ayant un jeune enfant attaché à son sein, qui tétait encore et qui a continué de vivre. (M. X..., qui Ta revu en 1820, n'a pu me dire ai, cependant, à son tour, un peu plus tard, il n'a pas été atteint par l'épidémie. )

A son côié^ deux autres enfants plus âgés venaient de périr, comme leur mère, victimes de ce typhus redoutable.

Il faut avouer que de tels exemples sont propres à faire comparer Faction fatale et comme élective de la peste à celle de la matière électrique^ qui, lorsqu'elle tombé sur des édifices ou qu'elle traverse des groupes d'êtres vivants, épargne et foudroie avec une apparence de caprices qui étonne toujours.

Le fait suivant, attesté parla même personne, donne lieu à des réflexions analogues. M. X... avait un frère que des fonctions publiques obligeaient à sortir de chez lui pendant le règne de cette peste de Malte dont je viens de parler, mais qui évitait soigneusement tout contact avec les malades et avec des personnes inconnues. Cependant, une fois, il emprunte le cigare d'un passant, en qui la peste se déclare au bout de quelques heures, et M. R... est lui-même atteint presque aussitôt des premiers symptômes de Tépidémie. Ces symptômes n'annoncèrent pas d'abord la gravité du mal qui commençait; toutefois, on vit naitre un bubon inguinal. Cette tumeur avait un volume médiocre, et causait peu de souffrance; mais, enfin, l'intensité de la maladie augmenta, etM. R... mourut. M. X... avait manié le bubon de son frère, et n'avait pas cessé de prodiguer ses soins, qui avaient exigé des contacts fréquents avec le malade. Pendant les premiers jours d'une quarantaine de rigueur qui était imposée alors à chaque famille de pestiféré par la police sa-

nitaire du pays, M. X,.. ressentit des élancements dans Tainequi l'inquiétèrent, et bientôt des douleurs de tète très-violentes s'y joignirent; mais cet ensemble de symptômes propres à alarmer fut rapidement dissipé par un excès de liqueurs fortes prises à dessein de s'étourdir sur les conséquences de son mal queM. X... croyait devoir être promptement mortel.

Cette observation complexe semble prouver, comme beaucoup d'autres faits plus ou moins semblables et connus, 1"" que le rapprochement des pestiférés jusqu'à une petite distail ce est efficace à propager la peste, mais que, très-souvent, on a pris pour un rapport de causalité ce qui n'est qu'une coïncidence d'effets indépendants; 2^ que, à raison de certaines conditions individuelles, la peste ne se développe pas ou se développe seulement avec une extrême bénignité chez certaines personnes. Il me semble, en effet, même en faisant la part des frayeurs de l'imagination, queM* X... a été sous l'influence des miasmes pestilentiels, et qu'il doit son salut ou au bénéfice d'une constitution particulière, ou au traitement énergique qu'il s'est heureusement imposé par son régime de boissons alcooliques.

Plusieurs autres personnes, qui ont offert pareillement, en cours d'épidémies, dés symptômes tels que bubons commençants , qui pouvaient faire craindre la peste, et qui ont bu aussitôt, avec excès, du rhupi, dii punch et autres liqueurs, ont éprouvé d'abondantes transpira tioiis à la suite desquelles elles ont été soulagées et guéries. .

Je ne garantirais pas que tous ceux qui se sont administré des traitements dont ils vantent les bons effets d'après leur propi*e expérience aient été véri* lablement atteints de la peste; sans doute quelquesuns peuvent avoir eu de vaines frayeurs, mais, d'un autre côtéi s'il faut croire les récits que j'ai entendus, il n'est pas rare que le moment de l'invasion de ce mal s'annonce par quelque impression extraordinaire et incontestable, qui frappe l'attention de la personne affectée t et que des symptômes caractéristiques vérifient, au bout de quelques jours^ les soupçons funestes que le malade avait conçus* Tel est le cas d'une personne qui affirmait n'avoir eu aucun rapport avec des pestiférés, et qui, en ouvrant la porte d*un magasin où il y avait eu des malades de peste, éprouva une douleur vive et subite dans la région des aines • Le développen^en t des sy m ptomes ordinaires justifia, au bout de quelques jours^ les crainte» trop réelles qu'elle avait eues en conséquence de cette sensation.

O autres fois les malades racontent qu'ils ont senti des odeurs pénétrantes et désagréables qui les ont étonnés tellement , qu'iU datent de cet instant précis le coup de la peste qui les a frappés. On me citait, entre autres, l'exemple d'un jeune homme quij éprouvant cet effet intérieur^ défend à ses proches de communiquer avec lui, et se déclare atteint du mal épidémique^ ce qui n'était que trop vrai, du moins quelques jours plua tard, la pesta ayant mis son empreinte de stupeur sur ses traits,

et porté dans toutes les fonctions les désordres qui la caractérisent.

Les faits particuliers, à défaut du résumé exact des phénomènes d'une épidémie, promettent une connaissance vraie qui m'a porté à les rechercher avec soin. Cependant je crois que les préventions de l'esprit, qui sont toujours très-fortes à l'égard de la peste, ne permettent pas à certaines personnes de se rendre un compte exact de leurs propres sensations, ou exaltent leur sensibilité au point de donner de la réalité à des impressions imaginaires. Il n'est pas facile de faire un départ convenable dans de pareils récits, et de les corriger, en élaguant toutes les fausses sensations et les opinions que le malade, trompé par ses propres idées, substitue à la réalité de ses souffrances.

Plusieurs personnes qui ont été pestiférées affirment que, depuis ce temps, lorsqu'elles entrent dans un foyer d'infection, elles éprouvent des douleurs dans les glandes qui ont été engorgées.

Feu de jours après mon arrivée à Gonstantinople, j'ai moiHDQième éprouvé dans les aines des élancements douloureux qui alternaient parfois avec d'au* très siégeant dans les aisselles. Si ces symptômes, qui ont duré plus d'une semaine, et qui se sont eo* suite dissipés peu à peu» sont simplement acciden* tels, leur apparition est assurément tré»-remarqua* ble, vu leur coïncideaœ avec le temps de la peste, car je ne me rappelle pas avoir eu jamais des dou-ileurs dans ces régions, et je ne puis en accuser ni les

excès de la marche, ni aucune cause, à mol connue, aulre que l'influence de la conslitutîon médicale. D'ailleurs, je ne me suis pas laissé dominer par la crainte, et il est impossible que la sensation dont je me pMgnais fî&t iinaginaire. Aucun engorgement ni aucun des phénomènes ordinaires de la peste déclarée ne se manifestèrent, et, â:cela ptès, ma santé tint constamment un parfait équilibre. '

Dans un pays où la peste, toujours iniminente ou présente, est Un sujet triste et obligé de conversatioD, on doit s'attendre à trouver, sur la nature de ce fléau et sur son histoire en général, quelques opinions sans valeur, et d'autant plus nombreuses que, les brànes et pénibles observations étant rares, rimagiitatloQ peut se dpmier plus vaste carrière.

Cependant une opinion du peuple, lorsqu'elle est bien ré[laAdue, né doit pas être dédaignée sanscxameti ; quelquefois elle conduh & unie observation importante qu'elle exprime inal, ou qti'elle d^uise.

C'est à cette (Considération' que je rapporte, d'après le témbi^agedes Turcs-, que la peste sévit toujours davantage'dansles ànnéeé où les fruits abondent, comme en l'an 1834, qui produisit de grandes récoltée de melons et de raisins. Les Turcs affirment aussi qu'on n'observe pas la peste, tant qu'on voit beaucoup d'oiseaux répandus dans la campagne ; mais, si ces habitants de l'air désertent le ciel en grand nombre, à ce signe ils disent que l'épidémie d'Orient est à craindre.

Il est déplorable d'être réduit encore à composer

la physique médicale avec de pareils ëléineats.

La peste ^ qui défie la science des médecins , ne triomphe pas avec autant de facilité de la résignation des musulmans. Allah Kérim ! Ils savent que Dieu est tout- puissant; et ils se confient en sa miséricorde; ensuite, plus conséquents que nous, ils se gardent de l'invoquer et de le prier pour qu'il dérange , en leur faveur, un ordre qu'il a réglé d'avance dans des vues plus profondes que les nôtres. Ils ne vont pas au-devant du mal , mais ils ne s'efforcent pas non plus de le détourner de leur tête, et, pour s'exercer à la patience quand il les frappe, ils se contentent de répéter que Dieu Ta voulu.

Ce n'est pas qu'il n'y ait à Trébizonde quelques médecins : j'en ai rencontré un plusieurs fois qui portait dans les replis de sa ceinture toute son apothicairerie. Les petits pots d'onguent y étaient rangés avec ordre, et la lancette et tout l'arsenal d'un chirurgien y trouvaient leur place. Véritablement l'homoeopathie semble avoir été inventée pour l'usage des Turcs, qui n'aiment pas les embarras. Celui-ci faisait ses visites à cheval , et donnait ses consultations sans mettre pied à terre. Du haut de la croupe, où sa science était fixée, il faisait descendre, tout en suivant son chemin, des ordonnances, des pilules et des emplâtres, et les piastres, à mesure, montaient à lui.

Les femmes de Trébizonde, sans distinction de sectes religieuses, sont généralement très*jolies : j'en avais pour preuve des filles grecques, mes

Penlce* et notes critiquci, t. 1. 81

Voisines, que je pouvais cont^apler à Taise. D'abord elles étaient intimidées et dles n'osaient pas soutenir les regards d'im étran^r ; à ma vue^ elles amenaient^ tout effirayées, leurs vêlements sur leur visage, et elles enveloppaient leurs appas; mais la tendre interpellation d'agapomenij hasardée ten-* drement, domptait la rigueur des voiles, et aux douces prières qui intéressaient leur coqu^lerie sans malice elles cédaient en&U', dles laissaient voir leurs yeux si beaux, les brillants colifichets de leur cou , et les charmes de leur blanche . poitrine

vieilli est impossible d'expliquer en quoi consiste le beau , il est pins aisé de le senût : cette difficulté tient au mystère impénétrable de notre or^janisa* tion. Entre tous les genres de beautés, la beauté des femmes me plait d'aboord, et cependant peu de femmes sont irréprodiablement jolies à mes yeux. Jusqu'à présent , j'en ai vu Uen peu qui méritas* sent d'être aimées pour le seul méitte de leur beauté. Pourquoi la perfection physique n'est-elle qa'ane rare excepUon ? Ma remarque , à cet légard, semUe contredire le principe de là formation de nos goâts par rhaUtude ^ 'et cependant on ne peut nier non plus l'influencé de l'habitude dans nos jugements sur la beauté OM^porelle : l'Africaine est ausd ja<^ louse du lustre gras de ses charmes et de l'ébéne qui les brunit^ que l'odalîque de Stamboul Test, au contraire, du satin blalac de son visage ; le Kalmouk est aussi friand de là beauté '4fm l'agaœ avec deux

petite yeux obliques ^ et qui lui sourit entre deux grosaes lèvres ^ que nous le sommes de noe maîtres* ses les plus jolies.

Peu de temps avant mon arrivée, un événement venait d'agiter la population deTrébizonde* Je le rapporterai, parce qu'il peut aider à comprendre une société si différente de la nôtre. Une femme, d'accord avec son amant, qui était Grec de religion comme elle , avait fait marché avec des Turcs pour faire assassiner son mari. Le crime fut consommé et s'ébruita. Osman, pacha de Trébizonde, se saisit de cette affaire aussitôt, et lea amants, les assassins et leurs complices furent tous iieureusement arrêtés. Après un examen scrupuleux et réfléchi , qui fait honneur à l'esprit de justice que j'ai entendu vanter dans le gouverneur de cette province , le jugement porta peine égale de mort pour les musulmans assassins et pour l'amant; quant à la femme adultère, qui ne méritait pas mieux, la famille de sa victime ayant consenti à un marché détestable , que Tusage autorise , et le sang qu'elle avait fait répandre ayant été payé à prix d'argent j elle fut mise hors de cause et rendue à la liberté.

La sentence du pa(^a ne satisfit personne. Les Grecs crurent que leur coreligionnaire était trop sévèrement puni et qu'on le sacrifiait à la crainte des Turcs, qui auraient vu avec peine qu'on fît pârir deux musulmans à Toccasion d'un infidèle. Le fanatisme exaltait, par ces raisonnements, l'imagination mobile de ce peuple, et son ignorance était

pivi>aive à voir par elle bien des prodiges. En efFef , los trois coupables dûment pendus, le bruit circula qu'on venait de voir une langue de feu se reposer sur la tèle du Grec. Piqués d'émulation^ les Turcs répandirent une nouvelle semblable, et assurèrent aussi avoir vu des flammes qui voltigeaient , mais seulement autour de la tête des deux Turcs. Je croyais embarrasser les Grecs et les musulmans qui me racontaient diversement ce fait, en demandant aux uns et aux autres s'ils étaient bien certains que ce feu, qu'ils tenaient également à s'attribuer, fût venu du ciel plutôt que de l'enfer : mais ils ne s'arrêtaient pas à une si légère objection ; leur esprit fanatisé ne souffrait pas le doute. Enfin, après une exposition de vingt-quatre heures au gibet , les cadavres furent demandés an pacha et accordés. On se hâta d'ensevelir ceux des Turcs et d'enfouir leur infamie avec eux ; mais le Grec fut sanctifié comme martyre, et son corps fut porté en terre avec une pompe scandaleuse.

Malgré sa hante antiquité, Trél)izoîxde n'oîFfe point de ruines reconnaissables qui remontent au delà du temps où Alexis Comnène, dépossédé de l'empire de Constantinople, vint s'y établir avec le litre modeste de duc. On a cité cependant des inscriptions romaines que je n'ai pas retronvéet.

On sait que cette ville, qui dépendait du vaste royaume de Milhridate, fut immédiatement envahie à sa mort par Pompée, son heiifeux rival. Depuis cette époque elle était passée au pouvoir des Perses,

à qui elle fut enlevée quelque temps après par les^ Romains. X'empereur Adrien la visita : il est le seul chef d'armée qui soit venu de loin pour lui apporter des bienfaits* Qn lui attribue des travaux qui ont rendu la grande rade praticable. Ravagée par les Borans, peuples de la Sçythie, sous le règne de Valérien, reconquise bientôt par les empereurs de Rome et assujettie plus tard par Cabadés, Bélisairo y amena deux fois des armées victorieuses. A la première de ces époques d'invasion, Trébizonde était une ville considérable; elle était pourvue d'une double enceinte défendue par dix mille soldais armés et abritant de très-grandes richesses, qui devinrent cependant le butin des barbares. Justinien la comprit dans sa munificence éclairée : il la dota d'un aqueduc, d'un château fort et d'une église, Comnène le Grand y fit, à son tour, des constructions de plusieurs sortes et rembellil ; on lui doit une église du nom de Sainte-Sophie, qui se voit encore. Pendant toute la durée du Bas-Empire, cette ville eut à supporter la guerre : tantôt indépendante »ous des empereurs propres, tantôt sujette des empereurs de Constantinople, sous des ducs qui la gouvernaient, elle fut constamment agitée jusqu'au jour où Mahomet II, ayant fait crouler le trône de Constantin, acheva de se rendre maître de l'empire d'Orient. Assiégée par lui en 1461, Trébizonde fut pr ise après trente-deux jours de résistance.

David Comnène, le dernier de sa race, après avoir reçu du digne fils d'Amurat 11 Tordre do lui céder

son royaume» avait jugé prudent de ne pas faire répéter ce Turc impatient et brutal, et il lui avait cédé la place comme au plus fort ^ car c'était là le droit, à cette époque, parmi les hoimmes de TAsie, de même que parmi les bètes fauves.

FIN DV FBBIIIBR TOLUHfB.

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