‹ Pensées et notes critiques extraites du journal des mes voyages dans l'empire du sultan de (volume 2)Chapitre 5 sur 6 · GG · texte numérisé non relu

GG

aussi Us contributions onéreuses, quoique volontaires, nommëes bakchich, mot qui se traduit, je crois, dans toutes les langues.

Comme il est d'usage que le sultan vende aux gouverneurs les revenus des villes et des provinces, ceux-ci établissent divers bureaux de perception qui les remboursent, avec des bénéfices convenables f de tout l'argent qu'ils avancent. Le peu de surveillance exercée sur des abus dont le sultan obtient les premiers et les plus gros avantages , et la difficulté de les faire cesser quand le gouvernement est puissant, autorisent les taxes et les impots considérables autant que le peuple peut les supporter et consent à s'y soumettre.

Nous voulûmes revoir les riants paysages de Bournabat et sa fertile campagne, où la vendange était en pleine activité. Des femmes, presque toutes grecques, étaient employées à cueillir le raisin, et des troupes joyeuses de chameliers en rapportaient les charges aux pressoirs. Les apparences du bonheur qu'on remarquait aux champs nous causaient une satisfaction plus grande dans un pays où on est trop souvent témoin des actes du despotisme et des pleurs qu'il fait verser.

Bientôt nous nous dirigeâmes vers le rivage de la mer, et nous le suivîmes longtemps. Le sable offrait une surface plane et favorable à nos montures, mais d'un aspect monotone. Â midi, nous trouvâmes, enfin, de l'eau pure, abondante et fraîche à lendroit d'une halte nommée par les Grecs Triapîgadia, et

Tombrage d^un bouquet d^arbres. Lorsque le soleil se fut incliné et vint prés de Thorizon, nous nous remimes en route, et, pendant la nuit^ nous arrivâmes à Malama, dans la cour d'une hôtellerie d'Asie. Ces lieux, qu'on nomme des kans, ont une forme régulière, et^ en général, celle d'un carré. Au rez-de-chaussée sont des écuries pour l'hiver^ et, à l'étage au-dessus, des chambres souvent fort mal* propres, qui n'ont aucun ameublement^ mais quatre murs nus, unie porte massive fermant à cleP et une cheminée. Nous préférâmes rester au milieu de la oour, roulés dans nos manteaux, et dormir sur le chevet que pouvait fournir notre bagage. Le lendemain, une marche lente et pénible, qui me parut durer beaucoup, car la chaleur était excessive, nous conduisit au voisinage d'un café isolé;, appelé Mavro, où nous passâmes quelques heures^ Peu au delà, Mityléne, l'ancienne Lesbos, s'offrit à notre vue, tf, favorisés par la fraîcheur de la brise, nous ne tardâmes pas à arriver dans Trisekios. L'estrade d'un café nous servit de couchette; nos provisions de bouche, apportées de Smyrne, suppléèrent encore une fois à la disette du lieu, et les réQexions des Turcs et la curiosité des Grecs qui peuplèrent aussitôt le café, buvant et fumant , nous firent passer quelques heures dans des distractions amusantes.

Avan«t le lever du soleil, des gens, hâtés à prier Dieu et aussi empressés a fumer, encombraient de nouveau l'étroit espace du café, et ce fut pour nous

bii signal de départ. Dans la malinéo, nous étions à Pergame.

Jusqu'ici la campagne est belleetcullivable partout, quoique malheureusement abandonnée cà et là aux seules productions naturelles, faute de population, et par conséquent Faute de soins. Aux environs de Pergame, le pays passe pour être peu sûr; et, en effet, nous avions travei^sé plusieurs terrains vastes^ couverts de taillis épais, de bois de chênes ou de vi(ex en buissons, parmi lesquels serpente un chemin étroit et isolé, qui offre aux voleurs la garantie de rimpuntté, et qui promet aux criminels le secret du crime propre à tenter des lâches.

Aussi les voyageurs qui étaient seuls venaient-ils se réunira nous; aussi les habitations ne sont-elles jamais isolées dans les campagnes, comme le sont les nôtres, mais groupées par villages, qu'on réconnaît de loin à leurs cyprès tumulaires. Autour de ces lieux, seulement, on voit une culture régulière et soignée, parce qu'on peut en surveiller et défendre les récoltes.

Ces récoltes sont variées. J'ai vu des vignes, des figuiers, des oliviers et d'autres arbres combiner les effets de leur port et de leur feuillage, et livrer ensemble les trésors de leurs fruits. Les champs de cotonniers abondent partout où l'eau permet les fré- ^ quents arrosements que cette culture demande.

Les charrues ne diffèrent pas des nôtres dans leur

' fonne générale ; la manière d'y atteler les bœufs ou

les buffles et celle de conduire ces animaux se rap-

portent assez bien aux coutumes de TOccident. La herse est un large plaleau de bois dur^ dans lequel sont implantés des morceaux de Fer, d'un pouce en saillie^ ayant la forme de coins tranchants.

Les voitures sont une sorte de petites charrettes dont la construction est lourde; elles ont deux roues non jantées^ fuites avec des planches dont Kassemblage esl maintenu par un cercle de fer, et elles sont fixées invariablement à un essieu de bois qui tourne avec elles. Ordinairement, on pose sur leur fond une corbeille faite avec des lattes souples et minces, qui contient les objets à voiturer. Il n'est pas rare que les arabats (c'est le nom de ces voitures) s'accompagnent l'un l'autre, au nombre de cinq ou six^ traînés par des buffles; et, alors, le frottement des essieux, lorsque la charge est un peu considérable, fait entendre un bruit modulé et musical qui se prolonge, et qui, différent pour chaque voilure, donne lieu à quelques effets singuliers d'un conc^P barbare et assourdissant.

Pergarae devint, à la mort d'Alexandre de Macédoine, la capitale d'un petit royaume qui a eu quelques instants d'illustration, moins par la part qu'il a prise à des guerres détestables suscitées par des ambitions, des jalousies et autres vils motifs qui ont fait en tous les temps le malheur des peuples, que par la sagesse de plusieurs de ses rois, qui se sont appli- . qués à le défendre, à l'embellir et à rillustrer par ^ les lettres.

A cette époque, Pergamo, voisine do la inei% ava^l

un petit port à Elëe^ que le& vaisseaux de notre marine moderne ne sauraient visiter.

Celte ville, patrie de Galien y a possédé une des plus belles bibliothèques des temps anciens. Se& manuscrits^ transportés à Alexandrie, où le feu les consuma bientôt après, étaient précieux par le texte et précieux par la matière, qui était le parchemin que l'on dit avoir été inventé à Pergame. Entre les temps de sa gloire éphémère et ceux de la plus grande prospérité des républiques marchandes et conquérantes de l'Italie , Pergame , cédée aux Romains , retomba lentement dans l'obscurité ; mais les Génois en comprirent l'importance et s'y établirent : on retrouve aujourd'hui les restes des constructions ^'ils y ont faites. Les Turcs^ il faut leur rendre cette justice, ne détruisent guère les monuments, mais ils ne relèvent aucune ruine, si ce n'est par* fois celles des forteresses ; ils savent que des djaours V sculpté des marbres et bâti des édifices sur ce lieu, mais ils croient que c'était pour s'amuser, et ils se regardent comme trop graves pour en faire autant.

Pergame est bâtie au pied d'une très-haute colline, qui est une position forte, dominant tout le pays voisin. On peut encore y admirer la belle route construite en dalles granitiques, qui, du pied de la montagne, conduisait, par une pente douce, jusqu'à Cacropole. Les fortifications qui garnissaient ce haut sommet ont souffert de fortes brèches par où j'ai pu pénétrer. Là se voient des chapiteaux énormes et des

colonnes de marbre blanc renversées ^ mutilées el plus ou moins enterrées. L*ordre d'architecture qu'on y a suivi est le corinthien très-omé. On aperçoit, dans l'enceinte, des ouvertures de vastes souterrains bâtis, qui paraissent avoir eu la destination de citernes. Derrière la montagne sont les restes de deux aqueducs, qui semblent de la même époque que les riches débris du beau monument de l'acropole.

En avant de Pergame s'etond la plaine immensequi conduit à Smyrne, terre limoneuse et fertile, mais inculte, qu'un fleuve considérable arrose en vain« Plusieurs torrents rapides , descendus de diverses hauteurs qui appartiennent au massif du mont Ida, croisent la route que je venais de parcourir; on traverse les uns sur des ponts qu'on attribue aux Gé-r nois, et il ftut franchir les autres enguéant.

La ville turque, qui remplace la capitale du roi Eumène, a l'apparence d'un grand village, n'ayA ni portes ni murailles. Ses maisons de bois, peintes, basses et grillées, sont construites pour durer une vie d'homme seulement; l'aspect de chacune donne l'âge du maître qui l'a fait élever, et, toutes ensemble, elles sont comme le signalement de la population de la ville : on en voit de toutes neuves où des ménages nouveaux viennent d'entrer; on en voit de vieilles et voûtées comme l'aga qui les habite et qui, attachées à son existence^ n'attendent que son dernier jour pour tomber avec lui et le couvrir de leurs ruines. On peut croire que les Turcs, aspi-

lant de tout leur cœur à un autre séjour que celuici, el comptant bien n^y plus revenir, ne sont pas soucieux de laisser une trace inutile de leur passage ni de réparer une propriété qu'ils ne doivent pas revoir.

Chez des hoinaies moins préparésqu'eux à mourir, la dégradation continuelle et toujours croissante de la misure qui les abrite serait, pour les vieillards, uu terrible avertissement, plus significatif que les coups de nos horloges, qui comptent les heures, mais qui laissent enfuir les jours sans les compter. Ce serait le sablier même du temps, qui marque chaque minute dont l'existence s'épuise, et qui montre aux yeux, dans Taccroissement non interrompu d'un monticule de sable, la somme des

instants passés sans retour.

t Pergame a des rues étroites, irréguliéres, non

Durées et fangeuses dés qu'il pleut. Les bazars, les ^taines et les mosquées sont dans le goût de ce qu'on voit en ce genre par toute l'Anatolie. La ville et le territoire voisin sont administrés par un mutzelim, aussi peu curieux d'Attale et de sa royale lignée que des successeurs qui lui sont promis , et qui ne met d'intérêt qu'à ménager son crédit , à garder sa tête et à grossir ses revenus.

Une partie de la population est composée de Grecs, vivant, cornlhe à Smyrne, séparés des Turcs, et ayant leurs usages et leurs mœurs ordinaires. Leur sociabilité fait plaisir ; c!le dédommage Tétranger dç

— râla froideur jalouse des musulmans qui le repousse de Tintérieur de la famille.

Un de ces Grecs vint au-devant de moi avec civilité, et, après quelques mots échangés ^ m'offrit d'entrer dans sa maison , pour voir un marbre antique qu'il avait découvert dans un ancien mur. Le motif de cet homme n'était pas .tout de politesse, il était aussi intéressé. Il voulait me faire acheter son marbre, qu'il vantait beaucoup, et sur lequel il fondait, disait-il^ les plus belles espérances de fortune. Nous nous sommes fait, de ce côté de la Méditerranée^ la réputation d'un grand amour pour toutes sortes de pierres. J'ai rencontré des gens assez naïfs pour me demander s'il y en a dans notre pays, et qui m'auraient , sans difficulté ^ vendu tous les rochers de la Turquie, laissant à ma charge de leur faire travei^er la mer, par spéculation.

C'est une opinion généralement reçue chez le peuple ignorant de l'Asie occidentale, que tous leo^ Frenguis sont riches, et qu'ils doivent leur fortune à la transmutation des métaux ou à la connaissance des caractères écrits sur les marbres, qui indiquent la place de quelque grand trésor enterré.

Le marbre qui m'était offert avec tant d'empressement et avec des manières tout à fait engageantes était un gros bloc qui ne pesait pas moins de quelques milliers.

Sa forme était celle d'un cube, ou à peu prèsf La face, tournée en haut, était embarrassée, et ne me laissa voir que quelques lettres de l'inscription grec-

que qui 8*y trouve, et qu'on me dit avoir déjà été recueillie. J'ai peut-être eu /tort, cependant, de ne pas en prendre une copie nouvelle; mais cela me paraissait alors une peine inutile, et reste à savoir si la froideur de mon admiration n'aurait pas fait mal accueillir ma demande. Toutefois, ma curiosité «Jtait intriguée pour savoir ce que veulent dire des signes que je remarquais sur une des faces latérales du même marbre. On voyait, au centre de cette face, une sorte de rond entouré de figures carrées grandes environ dun pouce, toutes égales, et au nombre d'une trentaine, régulièrement assemblées sur quatre lignes comme des caractères d'écriture.

Je me suis rappelé que le miel de Pergame jouit d'une grande réputation; mais je n'ai pas pu vérifier ce qu'on dit de sa blancheur parfaite qu'on attribue aux fleurs du cotonnier.

Après de longues promenades et après un examen suffisant de tout ce qui pouvait m'offrir quelque intérêt, je rentrai au kan où nous nous étions arrêtés, et j'y troiivai mes compagnons de voyage disposés à repartir. Le surudju Baba témoignait pour la première fois, et plus que nous-mêmes, une grande impatience. Aussitôt nous reprîmes gaiement la route de Bounarbachi^ qui représente la célèbre Troie du vieux Priam. Nous étions joyeux de penser que dans peu de jours nous serions arrêtés sur le seuîl de son palais.

Baba îi'avait cure ni de Priam, ni d'Hector, et §on empressement tenait à d autres causes : il avait

oublié la route deBounarbacbî. Il se sentait eoiipa-* ble eu son cœur, parce qu'il avait promis, avec trop de présomption, de nous conduire sans incerti-

tude, et maintenant le remords Tagitàit. Il n osait encore en convenir, mai& la nuit devait nous sur* prendre en cbemin, augmenter les difficultés, et rendre manifeste la faute qu'il voulait cacher. Nous apprîmes plus tard qu'il avait consulté presque tous les gens du quartier : le tutundji, le marchand de tabac, le bakkal, Vépicier, Teckmekdji, le boulanger, et bekri Moustafa, l'ivrogne Moustafa, le portier du kan, qui s'étaient empressés à Tenlourer de consolations et à lui fournir tous les renseignements qu'il pouvait désirer.

Cependant sa conscience n'était pas tranquille ; cela était manifeste surtout par le dédain qu'il faisait de la pipe. Cet instrument, toujours brûlant et fumant entre ses mains, était maintenant froid et inutile; il l'avait inséré jusqu'à plus d'un pied de profondeur, entre ses épaules et le col de sa casaque brodée; son fouet était abattu sur le revers du gros bas de laine qui garnissait son genou et qui joignait sa botte; l'inquiétude agitait son menton et sa barbe grise hérissée ; enfin ses yeux roulants disaient assez qu'une pensée grave avait saisi son esprit.

J'étais à peine à cheval, que nous partîmes d'un bon pas à la suite de notre guide, dont j'admirais l'ardeur sans en comprendre encore la cause. Il fallut le suivre parmi les taillis qui s'offraient à l'enti'ée de notre route. Plus loin s'élevait un bois ma-

gnifique^ mais qui n'avait que des sentiers étroits et difficiles.

Nous visitâmes alors des sites charmants; c'était une suite de jolis vallons verdoyants arrosés par de belles eaux et ombragés par des platanes séculaires On n'atteignait, il est vrai, les plus jolis points de vue qu'après de grands efforts pour y arriver, mais nous étions résignés à la fatigue, et tous les obstacles ne nous parurent qu'un jeu tant que le soleil éclaira l'horizon. Baba montrait une grande ardeur à avancer contre toutes les résistances, et son exemple nous encourageait.

Cependant la nuit était survenue ; le froid qu'elle favorise augmentait de moment en moment; il devenait même très-vif, et Thumidité faisait peser un brouillard incommode qui accroissait l'obscurité. Nous eussions bien voulu alors avoir la certitude d'arriver tôt, mais notre vieux Tartare embarrassé éludait les explications. Alors nous commençâmes à remarquer ses hésitations, toutes les fois que le sentier se divisait. Nous reconnûmes aussi qu'après une marche longue, pendant laquelle nous avions tourné en cercle, nous revenions quelquefois sur nos pas; enfin il était évident que notre guide, que nous n'avions pas surveillé jusque-là, ne connaissait pas la route; que nous étions égarés, et que depuis quelques heures nous cheminions à l'aventure sans nous en être doutés.

L'incertitude de la direction à suivre, et la pensée que les fatijjues que nous avions souflVrtcs patiem-

ment; tant que nous avions la confiance d'être sur la vraie voie, étaient inutiles, nous donnèrent beaucoup de mauvaise humeur. Des buissons dangereux de ronces et de paliures armés d'épines trés-aiguês nous piquaient le visage et tes mains, déchiraient nos vêtements, et nous excitaient à gronder. Après conseil pris, nous allions camper sur \v. terrain où nous étions arrêtés, lorsque des aboiements éloignés nous donnèrent l'espoir que ootre solitude éfait habitée au moins par des bergers.

Le surudju en grande hâte se dirigea de ce côté, et nous amena un guide qui, pour une modique récompense, s'engagea à nous conduire au village le plus voisin, qui se nomme Halikeri. Nous y arrivâmes enfin, mais il était onze heures du soir, et depuis plus de huit heures nous n'étions pas descendus de l'élrier. II nous restait cependant à éprouver encore quelques désagréments : des meutes de chiens hargneux se précipitèrent plusieurs fois sur notre petite caravane; et, quand nous les eûmes repoussés avec succès à coups de cravache, il s'éleva dans le village un concert général de hurlements qui célébra noire venue aussi-longtemps que nous y demeurâmes. Un événement plus fâcheux, un refus très-dur autant que formel d'hospitalité à toutes les portes où nous frappâmes, nous prouva que les plus belles réputtitions ont des démentis. Il fallut aller, à quelques minutes loin de là, essayer d'un meilleur accueil et marchander un abri sous le toit d'un Grec qui fabriquait du savon. Après quelques lenteurs, la

porte s^otivrit, et, sans tenir compte de Tëlat du lieu^ qui était un magasin rempli de marchandises puantes^ nous nous installâmes en remerciant notre hôte; ensuite nous fîmes à la bâte un repas^ après lequel le sommeil nous surprit si vite^ qu'il ne nous laissa pas le temps de souhaiter la douceur d'un lit. Mais nos membres fatigués n'avaient pas encore changé d atliiude, que déjà le soleil diligent éclairait l'horreur de ce campement sur nos bagages amoncelés en désordre.

Nous étions repartis avec une nouvelle ardeur que soutenait'l'espérance d atteindre enfin sans détour la colline Erineos, et déjà nous en marquions la place au loin. Un guide nous avait accompagnés, l'espace de plusieurs lieues, pour nous remettre on route : c'était un Grec que nous récompensâmes avec plaisir pour sa bonne œuvre, et qui, satisfait d'un petit profit sur lequel les Turcs ne l'avaient sans doute pas préparé à compter, nous fit dans son dialecte des remercîments nombreux, terminés par les adieux d'usage : Eis io kalon; ora kalis.

Hélas ! nous n'étions pas séparés de cet homme depuis une heure, que nous étions égarés de nouveau au milieu des bois immenses parmi lesquels il nous avait souhaité le bon voyage et l'heure favorable. jEn cette seconde encontre, Baba reçut une bordée concertée de reproches de mon compagnon de roule et de moi, en choisissant, parmi les expressions permises, les mots qui foisonnent le plus en r, et qui servent le mieux à gronder : — Neh dur? de-

man(la*t-ilà Augustin; — et Augustin traduisit sans hésiter, mais non pas littéralement :^(Te< sanah!... Kéraia! Keupek oglou, Keupek! Baba, humilié par les djaours, mais coupable, et n'osant pas répondre, supporta la peine de ses torts avec une résignation dont nous fûmes touchés. Après tout, le mal était fait; il n'était pas irréparable, et le plus sage était, sinon d'en rire, du moins de nous résigner.

Le pays offrait de tous côtés des collines arron*dies; aucune ne dominait sensiblement les autres^ et leur similitude d'aspect était augmentée encore par la végétation toute semblable qui couvrait leur surface. L'immense forêt qiii se déployait en cercle autour de nous, et qui nous emprisonnait dans le labyrinthe de ses sentiers, était composée de pins ma-r jestueux et de chênes blancs feuillus, nous dérobant parfois I aspect du ciel^ et dont les têtes voisines formaient une nappe continue imitant toutes les ondulations du terrain. Des blocs de rochers énormes s'offraient épars, couvrant sur plusieurs lieues de surface la terre végétale que les débris annuels des plantes ont accumulée pendant des siècles : on eût dit d'abord que leur masse était née indestructible, et qu'ayant assisté aux plus anciennes révolutions du globe ils- restaient à sa surface pour être témoin des autres jusqu'à la dernière; mais le temps ne connaît point de résistance, et le succès de son œuvre patiente se laissait même apercevoir, à n'en pas douter, sur les bords émoussés du granit.

Après avoir appelé , cherché, erié longtemps.

nous retrouvâmes cnlin la bonne route; mais il était trop tard pour arriver à Adramyti.

Cette petite ville, où nous entràmea le lendemain de bonne heure, est fort bien assise. Il est fâcheux que son abord soit rendu désagréable par une eau croupissante et infecte, qu'il serait cependant facile d'écouler, si on voulait en prendre le soin ; mais les habitants trouvent qu'il est plus vite fait de se pincer le nez pendant quelques minutes, quand on entre dans la sphère de cette mauvaise odeur. Adramyti sans doute ne mérite pas qu'on prenne la peine de la visiter ; mais le golfe auquel elle donne son nom est remarquable , et, comme nous en avons suivi le contour en poursuivant notre voyage avec empressement vers son but, nous avons pu en jouir sous différents aspects, que la douceur de la saison et la beauté du jour nous rendaient plus agréables.

On trouve sur celte route des corps de garde où on nous a demandé plusieurs fois nos teskérés ; c'est le nom d'un petit papier qui équivaut à un passe-port. Les teskérés ne portent aucun signalement, et ils ne sont point signés; le sceau dont ilssont couverts n'offre d'ailleurs qu'une faible garantie contre les faux passe-ports. Il est bon de noter cetle rigueur hâtée , et tous les faits semblables d'administration , afin de voir avec quelle méthode on travaille à réorganiser Tempiie. Tailler des habits militaires à l'européenne et équiper des troupes avec des fusils rouilles, barrer une roule, parmi cent autres aussi praticables et voisines, en la gardant

avec une poignée de soldats indolents et intéressés, c[ui demandant un'pafôe-port : voilà des actes qui ont commencé la réputation de la réforme turque et du réformateur. Mais des institutions nouvelles, lorsqu'elles sont mal inspirées et mal comprises , .lorsqu'elles ne trouvent pas les mœurs du peuple préparées pour les recevoir, et, lorsqu^à défaut de cet appui , qui est certainement le plus efficace et sans lequel toute œuvre durable de réforme est impossible , la force de volonté , l'intelligence et la constance à lutter contre les obstacles manquent à la fois au chef de Tempire, de pareilles institutions n'ont d'autre effet que de désorganiser et de faire craindre les plus grands malheurs publics. Si les der* hiers liens d'une société sont rompus sans prudence avant d'être tout à fait usés , et si ceux que la réforme emploie sont encore trop faibles pour en tenir lieu, l'empire chancelle, et la dissolutioa complète est menaçante avec tous désordres qu'elle €ingëndre.

Vers la fin de la journée, nous arrivâmes à Masli. Ce joli village s'élève sur la pente d'uoe colline , prés du golfe d'Âdramyti. L'œil y contemple un cliarmant paysage, varié par les accidents nombreux d'un terrain fertile et par des effets de marine. "Les grossiers habitants dé Nasli paraissent sensibles à l'impression des beautés de cette nature riche, animée et changeante, qui s'oSre à leurs regards; on en voit des imitations imparfaites qui le prouvent. Sur les murs de leurs demeures , au dehors et au d&-

Peofé«> et notes critiqnrs, t. 1. ^

dans. Nous avions été précédés par une société nombreuse et bruyante , à côté de laquelle nous nous ménageâmes, à grand'peine, une petite place dans le kan, ou tout voyageur va immédiatement s'installer ; c'était une réunion de musiciens et d'amis invités à une fête de noce. Animés par la joie et le vin y leurs bruits de tambours et de fifres > leurs cbants et leurs éclats de voix durèrent toute la nuit.

Le lendemain, en sortant de Nasli, nous côtoyâmes d'alxNttl la mer jusqu'aux environs du cap qui termine le grand arc de cercle du golfe , et, de ce point, nous commençâmes à nous engager à travers un pays montueux rempli de jolis sites» Les villages de Chepney et Aivadjik s^oflUrent sur nos pas. A Aïvadjik , où nous passâmes la nuit ^ un renégat vint officieusement au-devant de nous, et nous proposa de nous conduire aux ruines que les Turcs appellent Bayram. Cet homme était attaché au ser^ vice d'un jeune aga, plein du bon ton et de la fashion d'outre-mer ; il nous représenta son patron comme un homme accueillant, et il nous inspira k désir de lui faire une visite; malheureusement le jeune seigneur venait de partir.

Nous n'acceptâmes pas l'offre d^aller à Bayram ; mais , après avoir remercié le personnage qui nous l'avait faite, et qu'à son accent nous crûmes être un de ces hommes errants qui sont de tous les pays à la fois, et qui ne sont d'aucun par le cœur, nous continuâmes notre route.

Il était grand malin quand nous parlimes ; aussi arrivâimes^nous de bonne heure à Infa* Après un déjeuner prii à la hite^ dans Tespoir d'arriver dé jout* à Bounarbachi) nous poursiiivitnes tiotre voy^ige^ ^n pressant nos montures. Préoccupés du souvenir du lieu que nous allions Visiter, et absdtrbés par une jouissance d'imagination qui natt quelquefois de l'attente^ et qui iouverit est ^lus vive que lé plaisir même qu'on attend^ nous ne surveillâmes plus notre guide; le soupçon ne notis viht pas qu'il pût surgir quelque causé nouvelle de retard dans l'accomplissement de nos Vœiix, si près en apparence de se réaliser. Il faUt faussi le dire avec franchise : à part le désir d'arriver sur l'emplacemeht de Troie que nous allions visiter, et qui était le but de notre é^tcursiôn^ il y avait en nous Un empressemetit non moins grand d'achever ce premier essai de voyage dans un pays privé et manquant de plusieurs choses qu'avec une connaissance plus exacte de l'Asie nous n^eussions pas négligé d 'emporter ^

Depuis deux jours, rassuré par hotre bonne hu-* meur , Baba avait retrouvé un air de gaieté calme, et, en ce thomeht, livré aux jouissances du tutun, il se flattait d'être remis par le destin sur une voie de prôsj[)érité durable^ et sUr la toute que nous avions demandée , lorsqu'il s'avisa de vérifier le fait en interrogeant un Grec qui vint à passer> et à qui il fit la ipôlitesSe de souhaiter le bonjour et de faire sucer sa pipe un instant. Ce Grec nous apprit que nous étions en fausse route, et que nous marchions à re-

bours. Là-dessus I Augustin soutenait qu*il avait été convenu d*aUer à Bounarbadii; Baba se justifiait en disant qu'on lui avait expliqué Tordre d'aller à Eski- Stamboul^ Vllium recens, bâtie anciennement, dans, l'ignorance dulieude la véritable Troie, sur un autre emplacement que la ville de Friam. La seule chose incontestable/e'étaitledésappointemenidenoustous. Nous avions perdu le fruit de notre empressement^ et il fallait, avec la même diligence, revenir par le même chemin, en sens contraire. De désespoir, Baba replongea son tchibouk . éteint et renversé dans le creux de ses épaules, il fit jouer de nouveau son menton barbu en murmurant, et il tourna bride en acclamant Allah !

Le sol était ondulé, et il présentait, aussi loin que s'étendait rhoriR>n, des bois où dominait le chêne qui donne l'avelanède, avec des taillis épais de l'espèce coccifère. La grosse cupule du gland qui naît sur la première, et qu'on recherche en teinture, est un des articles les plus anciens du commerce de Smyrne. La couleur de l'insecte qui se fixe sur les feuilles de la seconde a été autrefois employée dans les arts; on la récoltait en France, où le chêne coccifèreest commun, mais la couleur plus brillante de la cochenille en a fait abandonner Tusage. Çà et là se voyaient des vitex et des nerium.

Le malentendu nous av^it fait faire un long chemin inutile et sans dédomûiagement, tant le pays était monotone; notre impatience s*en irritait et nous faisait presser la marche. A force de chevau-

cher, nous nous rapprochâmes enfin des lieux habités, et un bruit de musique, qui vint à propos nous distraire, nous promit la rencontre prochaine d'un village : en éf&t, nous ne tardâmes. pas à.amver à Bergasi. ?(ous iious attendions à y être témoins de ^a fête qui se donnait sans doute ^ mais, mieux que cela, nous^ devenons nous-mêmes les héros d*une fête nouvelle improvisée. Les musiciens nous ont aperçus ; ils accourent à nous ; ils se placent en tête de notre caravane, et, au bruit concertant des grosses caisses et des éclatants flageolets, ils nous conduisent cérémonieusement à travers le village. Plus nous avançons, plus l'harmonie grandit : les chiens hurlent à noire approche; les enfants s'enfuient à notre vue, en criant de frayeur ou de joie, et en répandant la nouvelle de notre arrivée; les femmes chrétiennes s'appellent l'une l'autre pour voir des Frenguis^ Moins civiles, mais non moins curieuses, lesfemiiies turques grimpent toutes sur les terrasses des maisons pour être aussi témoins de la pompe de notre marche, et pour nous saluer dû nom injurieux d'infidèles. De notre côté, nous soutenons convenablement l'importance du rôle qu'on nous a forcés d'accepter. Je faillis cependant de manquer à la dignité du mien par un défaut d'équilibre. Mon cheval, ému au bruit de tant d'honneurs inaccoutumés, fit un mouvement intempestif de modestie ; il voulut se cabrer, et le bât rembourré, couvert d'une magnifique housse écarla te, sur lequel j'étais assis avec une trèsparfaite quiétude, fit un brusque effort pour tourner.

Ma part du trioaiphe allait se changer en une chute honteuae; je iris de trè^près le double danger, Qnaîs la crise fut courte et favorable.

On soit daqs le village de Bei|;asi des fûts brises de colonnes et qudques fragments de marbre ayant se|*vi à la décoration d*un édifice; Id est un cha[Hteauy quia été creuse par le» paysans pour en faire une auge, où les troupeaux des environs s'abreu^ vent.

Bergasi disparu à nos yeux ét^it déjà oublié; le soleil passait sous Tborizon, et sa lumière, rqetée vers le ciel pa^r le miroir de la mer, allait être perdue pour nous, lorsque nous découvrîmes Téaédos et le canal maritime qui la séparç du rivage de Troie* Nous Uk saluâmes avec tr«insport , et nous crûmes y atteindre à l'instant, tant le désir abrège les distances et abaisse les obstacles.

C!e{)endant des vapeurs qui avaient voltigé tout le jour, et qui , pour la première fois depuis notre départ de Smyme, avaient obscurci la belle transpa* rence de Tair, s'étaient rapfNTOchées, épaissies et abattues sur la campagne; elles formèrent bientôt des nuages larges et profonds, et comme une enve* loppe impénétrable aux faibles reflets de la lumière des cieux; et d'ailleurs la lune venait de finir* L'obseuritc croissante fit évanouir tout espoir; Ténédos nous sembla s'éloigner par delà les mers, et le sol même qui était à nos pieds nou& parut s'étendre et tromper nos sens, comme le mouvement d'une chaîne sans fin. Nous perdîmes bientôt le sentier

étroit et mal tracé qui nous conduisait; nous nous trouvâmes même en danger de tious égarer chacun à part^ tant il était difficile d'apercevoir aucune chose distinctement; et^de crainte de nous séparer,, nous (urnes contraints à nous appeler incessamment les uns les autres. Pas un abri ne s'offrait^ et il faisait froid et humide, et le tonnerre grOndalt et me-* naçait. De temps en temps noua jetions au hasard^ tous ensemble, quelques cris bien aigus , et nous nous arrêtions pour écouter, mais aucune voix ne nous répondait. Tout à coup, dans le lointain, dans la direction où l'ile nous était apparue un instant, comme en songe, un. vaste incendie s'élève, que la violence du vent agrandit, et dont l'obscurité générale augmente l'éclat. Ce fut un instant de réveil et de diversion à nos tristesses. Mon compagnon de voyage et moi, nous eûmes à l'instant la même pensée vive, que nous échangeâmes par quelques citations des poètes^ plus ou moins heureuses d'àpropos : nous assistions au spectacle inattendu de Tembrasement de Troie; c'était bien la même scène, sur le même théâtre, avec la même rapidité des flammes, un de ces effets puissants, dont la grandeur terrible excite dans l'âme une émotion perturbatrice qu elle recherche quelquefois, mais heureusement ce n'était pas un spectacle criminel, souillé par les meurtres et par les violences que souffrent des vaincus. Le spectacle finit tôt et notre enthousiasme plus vite; nous avions faim et nous avions froid, ^'estomac.affaibli rappela à lui le reste de nos forcies.

dispersées un instant vers l'organe de rimagination^ et éteignit le feu de nos belles pensées. Nous nous )K)rtàmes précipitamment dans la direction où rembmeroent d'une portion du bois nous indiquait que nous rencontrerions enfin des hommes. Nous arrivâmes en eifet^ après de nouvelles fatigues, à un fort petit réduit de quelques bergers. Leur figure n*était pas rassurante, mais ils étaient trop mal armés pour nous être redoutables.. Nous parvînmes à décider l'un d'entre eux à nous servir de guide.

Nous fîmes alors le calcul que depuis quatorze heures nous n'étions pas descendus de cheval, car il était déjà près de minuit. Pendant tout ce temps, nous avions fait de longs circuits inutiles dans la solitude boisée d'où nous allions enfin sortir. Avant de commencer un dernier effort, nous nous étions mis à ramasser des débris de bois sec pour allumer un peu de feu dont la chaleur dégourdit nos membres ; sa clarté réveilla notre bonne humeur, et nous offrit un sujet charmant de peinture de genre, dans le cadre le plus étroit. Sur le bord de ce cadre était le groupe de bergers, au regard étonné, vêtus de manteaux grossiers, et tous assis et penchés les uns sur les autres j la lueur vive du feu, réfléchie par les massifs de verdure les plus voisins, se perr dait au delà dans l'ombre épaisse. Coupable et vietime de nos pénibles épreuves. Baba, chargé du poids de nos malédictions, était accroupi, immobile, attristé, repentant, sous le ventre de son cheval; Augustin marronnait, regardait autour de lui, et

paraissait cherdher le ciel et la terre qui nous avaient échappé ; enfin nos chevaux^ fatigués et pi-^ ienx, léchaient à peine Therbe fraîche qui était à leurs pieds, faisaient résonner leur naseaux avee effort et soupiraient.

La violence du vent redoublait, fort heureusement pour nous, et elle retenait encore la fonte des nuages et lé déluge qui pesait en vapear 9ur nos (êtes; cependant quelques grosses gouttes échappées de temps en temps nous fireqt reprendre la route avec précipitation à la suite de notre nouveau guide, qui nous conduisit sans détour à Bounarbachi. Nous étions guéris, pour l'heure, de la passion de dormir sur l'emplacement du palais de Priam, ai la plus modeste place dans le modeste logement d'une khanoun, quelle qu'elle fut, nous faisait plus envie que la chambre de la belle Hélène. Nous frappâmes à beaucoup de porles, mais les nouveaux Troyens ne s'éveillent pas facilement, et.ne donnent pas l'hospifalité si tard. Une pudique dame s'excusa de ne pas nous recevoir/ parce que soh mari étaitabsent; ailleurs c'étaient d'autres raisons qui nous plaisaient aussi peu. Déjà nous étions déconcertés de tous ces refus et prêts à donner l'assaut à quelque sérail, lorsque les portes d'une ferme s'ouvrirent à nos dernières instances pacifiques.

On nous dît, selon l'usage, que nous étions les bienvenus j mais jusque-là nous pouvions n'en rien croire. Ensuite nous fûmes conduits, à travers une cour, dans une grande chambre dont le plancher

éiail jondié de personnes roulées dans des couvertures de coton et ronflant an mieux. On nous invita à prendre place sur une estrade^ et bientôt le sommeil nous fit oublier les contrariétés, les fatigues et le danger de l'orage qui, en ce moment, éclatait avec une grande violence.

Lorsque l'oraison matinale des musulmans nous éveilla, la pluie était encore battante, et nous avions grand'peur de ne pouvoir faire bientôt les excursions dans la campagne que nous avions projetées. Cependant il survint des éclaircies dont nous profitâmes diligemment.

Que reste-t-il à faire au voyageur qui vient aujourd'hui explorer ces lieux, si ce n'est rendre hommage et grâces à la sagacité de& savants versés dans Fétude dès anciens, qui ont rétabli par le travail de leur pensée l'ordre d'une ville dont la destnictioQ remonte si loin vers l'origine des temps? Pourvu de l'instruction qu'il leur doit, et recueillant ses souvenirs, il aimera à s'abandonner aux impressions qui paissent en foule dans le silence des ruines et à comparer des restes échappés à la des- |r^ctio^ des siècles avec les modèles entiers que son ipagination rétablit : par le seul effort de sa volonté, ^s portes Scées se reconstruisent et les bataillons des défenseurs de Troie se referment sous ses yeux; les femmes et les vieillards se pressent sur les rem* parts de la ville ; les guerriers s'excitent de leur présence, de leurs voix, de leurs applaudissements

Une fois Hector triomphe des Qrecs; une autre

fois, 8ur les bords du Xante, Achille triomphe

d'Hector et puis, un jour; le a^me champ

donne la sépulture au vaincu, à la ville troyenne tout entière et à leur vainqueur impitoyable.

Les desmpti(»[is d'Homère se vérifient ; on retrouve les sources du Scamandre, les unes froides, les autres chaudes, et on les compte exactement comme il les a comptées* Le voyageur descend en** suite le cours du fleuve avec le poète, qui raccompagne sur tous les points principaux du théâtre de sa grande épopée ; il y écoute avec un nouvel intérêt se$ chants de combats entre peuples, et le récit animé des défis, seul à seul, que se portent les chefs les plus vaillants.

En arrière de la coUioe où s'élevait la ville de Troie est un ravin profond creusé, par le cours du Simc^ descendu de l'Ida ; en avant se déploie une plaine arable^ mais sans beaucoup de culture, où se sont passés los plus grands événements de l'Iliade; plus loin , on voit des marécages que forment les eaUiX dti Scamandre; plus loin encore, le rivage et la mer; et, au delà, TénédOs. Lès inégalités du plan de Bounarbachi, dernière trace des révolutions^ physiques qui ont relevé ia surface de tout le pays^ voisin, appartiennent à une rodie calcaire, et swi^^ leur terrain médiocre, pierreux et inculte il ne; poussej que des buissons de chênes et de paliures.

Je m'attachai à saisir l'aspect général du pays et le caractère pi*opre de son relief^ la seule chose qui ait pu se conserver à peu près sans changement^

depuis le siècle d^Homèrejusqu a nous^ plulôtqu'à étudier les détails de ces lieux, et surtout qu'à fouiller la terre dans Tespoir d'y trouver des échantillons de l'iadustrie des vieux Troyens.

En effet, la Troade a souffert bien des jougs étrangers depuis l'époque incertaine où le grand poète la visitée. Les Romains avaient intéressé la nouvelle llion, comme toute TAsie, aux chances de leur fortune, et ils l'avaient associée aux calamités- de leurs guerres. Cette ville prit parti contre Marius, qui la fit ravager par le fer et le feu ; mais Sylla, vainqueur, la rétablit et lui accorda des privilèges; Dans ses vicissitudes, elle a vu passer tour à tour des Esclavons, des Français et des Turcs; sur le même emplacement, les temples païens et les odes à Vénus, les églises chrétiennes et les alléluia, les Tnosquées et les psalmodies de Tislamisme onjt euleurs beaux jours. Au iv* siècle, un évèché y était établi. De tous les habitants du mont Ida, les plus constants sont toujours les ours, qui avaient autrefois une belle réputation de courage, et qu'on recherchait à cause de cela dans les jeu}^ de Tarnphi théâtre.

Le Xante même a cessé d'être fidèle h ses habitudes; ce fleuve, aussi nommé Scamandre> s'est laissé détourner de son cours, qui s'unissait à celui du Simoïs, pour alimenter une ville, Alexandria- Troas, qu'Alexandre, dans son admiration pour Homère et pur Achille, bâtit sur le bord de la Méditerranée : cette ville est^ à son tour, en ruines près

d'ici , et le Xante se perd maintenant dans un marais fiévreux !

C'est un fait désolant que^ lorsqu'une chose antique attire à elle notre dévotion et que nous trou-* vons du plaisir à y attacher notre foi , tout à coup un doutey insinué dans l'esprit, menace de détruire l'intérêt que nous y avons trouvé, sans que l'imagination même, qui est si puissante, soit capable d'empêchw un tel effet. Le doute, ce dissolvant universel où toutes les croyances des siècles passés viennent aujourd'hui s'éprouver et se dissoudre, avait atteint si bien les savants au sujet de l'emplacement de Troie, que quelques-uns l'avaient subitement transportée sur les bords du Nil. Heureuse^ ment il est reçu jde nouveau, et cette fois bien dé* montré, que la ville d'Hector a été élevée ici où je suis.

Mais, pour en finir sur l'antique Troie, dont les destinées ne peuvent plus prétendre qu'à une courte diversion à l'intérêt qu'inspirent les événements plus modernes et non moins tragiques de notre propre histoire, je ne veux pas négliger une remarque curieuse et trop peu connue > suivant laqudle les Grecs vainqueurs, les Diomède, les. Âjax, les Nestor acharnés à détruire Ilion seraient de race phrygienne comme postérité de Tantale,^ qui envahit':le Péloponnèse, tandis que les Troyens d'Hector se*raient eux-mêmes de véritables Grecs issus de Dar« danus.

Les champs où Alexandre avait bâti une ville ont

été près de reprendre une bien plus grande illustralion par Constantin , qui les avait d*abord préfërés à Bf zance même pour fonder sa capitale nouvelle du monde. Des murs d'enceinte et des édifices furent commencée^ et^ pendant longtemps, on a pu en suivre les traces : c'était comme le corps inanimé d'un embyron qui n'avait pas eu le temps de natlre. On sait que Tempereur Auguste avait déjà voulu établir sa cour dans la Tlroade, et qu'il en avait été détourné.'

En partant de Bounarbachi pour nous rappro* cher du détroit des Dardanelles^ nous parcourûmes quelques parties de ce sol poétique^ que nous he connaissions pas encore ; nous remarquâmes Id position de chaque tumulus qui a un nom conhu, et nous guéàmes le Simots. Ces noms-là , pronoticéâ sur les ruines de Troie^ causent un frissonnement involontaire de plaisir aux moins enthousiastes; pour oela^ il suffit qu'ils aient frappé Souvent not^e oreiileet que notre enfance, facile à empreindre de respect, ait été élevée dans l'admiration des grandes choses.

Dans une contrée toute païenne, où les dieux avaient des trônes sur chaque montagne, uoi pensées, toutes mythologiques, se seraient bien accom-^ modées des noms des villes dédiées à Neptuûé^ à Ju^ piter tonnant, à Vénus, avouée la plus belle èvtt ce mont Ida où nous étions , et où elle n'était plus ; mais voici la phalange des saints opposée à Ift céleste assemblée de l'Olympe, la Trinité au polythéiéme, et saint George à un immortel d'autrefois. San-

Giorgî^ comme l'appellent les Grecs^ protège un petit bourg sur le bord de rHellespont : nous vin-* mes nous y abriter contre une pluie d*orage qui nous surprit et nous mouilla jusqu'aux os ; nous eûmes le bonheur d'y rencontrer des hôtes obli-*^ géants qui nous cédèrent une chambre fort propre^ où nous passâmes le reste de cette mauvaise journée et la nuit entière.

Cette maison était neuve et toute de bois^ jusqu'à la cheminée même, qu^on avait simplement mise à l'abri du feu par un épais crépissage en plâtre. Le parquet^ formé avec des planches mal jointes^ était couvert de nattes, La décoration des murs consistait dans l'étalage de trois rangs d'assiettes^ les unes en cmyrè , brillant comme l'or^ et les autres en terre vernissée, faisant le tour complet de la chambre. Audessous du dernier étage de ces assiettes pendaient une multitude de petits mouchoirs brodés et déployés^ que j'avais cru d'abord être exposés là pour la vente* De l'éminenoe sur laquelle San-Giorgi est situé^ on distingue l'embouchure de THellespont avec les deux châteaux qui le défendent, et puis on suit à l'est les replis du détroit^ qui est le vaste entonnoir des eaux superflues que le Pont'^Euxin verse dans là Méditerranée.

EnpartantdeSàn-Giorgi, noussuivimesà peupréb les flexuosités du fleuve marin ; nous parcourûmes des coteaux agréables et nous arrivâmes à la ville des Dardanelles, qui est une résidence de consuls. L'histoire et la poésie nous fournissaient à chaque pas

roccasion de ciler : ici leGranique coule; Alexandre y commença celte grande réputation guerrière qu'il a répandue à travers l'Asie, jusqu'aux limites du monde connu, et, à travers les âges; jusqu'à nous : là, des armées innombrables d'esclaves travaillèrent à construire des ponts, pour aller comprimer la liberté en Europe; la mer y donna à leur chef un avertissement qu'il ne comprit point, et une humiliation qu'il crut réparer par un acte de folle vanité. Abydos, élevée sui^ le terrain de la ville des Dardanelles, rappellele passage sanglant de 1 20,000 Sarrasins à travers l'Asie et le débordement des mu- ^Imans sur la côte d'Europe , ayant pour but d'investir Gonstantinople par terre.' Fatigué de ces souvenirs de coupable ambition, de combats, de gloire funeste et d'homicides glorieux, l'esprit s'arrête plus volontiers sur le temps des amours d'Héro et de Léatidre. La ville des Dardanelles est célèbre encore par son château qui commande le déti'oit, par ses énortnes bouches à feu et par ses gros boulets de marbre : elle est bâtie à l'extrémité d'un grand vallon cultivé et agréable à voir; mais elle-même mérite peu qu'on la remarque. La côte d'Eiirôpe est moins fertile et moins belle que celle d'Asie. — Ici nous nous séparâmes de ce cher Baba, dont l'engagement avec nous était terminé ; nous étions sans ^rancune contre lui, malgré ses torts, parce qu'il avait un air de bonhomie, de résigiiation et de noblesse naturelles qui nolis plaisait : quant à soti <^inion sur notre compté, nous savions qu'un bak-

chich nous vaudrait foute l'estime que nous pouvions attendre de lui.

Lampsaque n'était pas éloignée; nous résolûmes d'y arriver le même soir. Nous louâmes d'autres chevaux, et nous partîmes sur l'heure; mais les chemins étaient détestables, boueux et glissants : nous supportâmes beaucoup de fatigue et de fréquents retards, occasionnés par la chute de nos bagages, et enfin nous n'arrivâmes qu'à onze heures de la nuit. Le transport à dos de cheval est des plus incommodes, quand on voyage avec des malles : les grands bissacs, qui se chargent et se déchargent facilement, et qu'on assujettit d'une manière invariable sur leis reins des bétes de somme, sont bien préférables ^ et les Orientaux les emploient exclusivement. Mon bagage tomba une fois, et une partie de mes instruments fragiles d'observation furent brisés ; cette perte était irréparable. Mon compagnon de voyage vit ses malles tomber quatre fois et plonger complètement dans la boue des routes. Augustin était furieux; dans sa colère, il injuriait lesmutzelims et les pachas, et il proposait sérieusement à son maître de demander une destitution en masse de tous les fauteurs, de loin ou de près, des contrariétés que nous avions souffertes dans la journée. On trouve heureusement sur cette route une grande longueur de chaussée, sans laquelle il serait impossible de parcourir le pays après plusieurs jours de pluie et d'humidité. L'entrée de Lampsaque nous oJSrit un café où nous primes place aussitôt, et où nous fîmes

Pensées et notes critiqnes, t. 1.

de3 préparatib pour dormir sur les nattes des estrades. Cette baraque était si mal dose, que lis soleil levant, entré par les joints des fenêtres, nous; frappa le visage, et que nous eûmes alors sous ies yeux le spectucle agréable et inattendu de la petite ville de Gallipoli, paraissant à travers les murs crevassés. Lampsaque est citée dans Tfaistoire pour la fertilité de ses champs : cette répUtalioa méritée se soutient. Les vignobles qu'on y cultive sonl nombreux, et les bois qu'elle possède , quoiqu'on les exploite sans prévoyance et sans art, se régénèrent depuis des siècles et semblent indestructibles. Malgré de si grandes ressources, qu ou pourrait peut-être augmenter beaucoup, cette ville est bien moins importante que Gallipoli, dont le sol est sec,, aride et improductif; mais Gallipoli a un port, et les avantages du* trafic, qui provoque l'agglomération des hommes, y ont attiré une population de gens d'affaire^. Lampsaque ne commerçant que de ses propres produits, et les travaux agricoles nécessitant la dispersion des travailleurs, cette ville est, médiocrement peuplée et n'a jamais dû l'être- beaucoup. En effet, à côté d'une route de mer toujours ouverte et peu- coûteuse, les chemins de (ecre ne ^auraient avoir d'importance, et certainement, à aucune époque, te <x)mmerce, qui suit les traces de la civilisation ou qui obéit aux combinaisons variables? de la politique, ne leur a confié le transport des marchan^ses*

Une infinité de barques échangent chaque jour des passagers et de3 denrées entre Lampsaque et Gai-

lîpoli, que sépare seulement la largeur du détroit. Nous retînmes une de ces barques pour notre service. Leur forme est singulière; elles sont échancrées dans leur milieu^ et extrêmement relevées à la proue et à la poupe ; et, comme elles ne sont pas pontées, on leur ajoute, sur les deux bords, des bandes de toile épaisse et serrée qui remplissent Téchancrure de leurs œuvres.

Nous vimes, pendant la traversée du détroit, des troupes de marsouins nageant ei plongeant, et, se* Ion nous, plus affairés à chercher pâture qu'à jouer. Pendant que nous prenions cet innocent plaisir, une lunette braquée sur nous signalait notre calque, où rhabit étranger des Frenguis- avait été reconnu. Au dâ)arquer, nous trouvâmes un Juif, représentant général des puissances de TEurope, qui se montra fort poli, et qui nous sollicita beaucoup d'accepter sa chambre et sa table,* mais nous fûmes d'accord pour remercier en refusant. Nous arions peur de n'être pas assez libres chez le consul, et nous ne savions pas au juste ce que nous coûterait le bon marché qui nous était offert. Nous avions appris que, lorsqu'on n'a pas le droit de payer, pour un service rendu, la valeur connue de ce service, on est souvent contraint, p»r des insinuations plus ou moins gênantes et adroites, à faire des dépensés qui vont au double. Les grandes instances du vieux Juif achevaient de nous convaincre que son désintéressement n'était pas aussi grand qu'il voulait le faire paraître, et nous résistions d'autant plufs qdë

le judicieux Augustin avait fait la remarque que nous étions au jour du sabbat, que les Juifs, rigoureux observateurs de la loi, ne font aucune œuvre ce jour- là , que la cuisine du Juif était faite de la veille, qu'on n'y pouvait rien ajouter pour faire notre part^etc... Augustin était pressant de raisonnements contre le Juif, et éloquent d'appétit; il entraîna notre conviction. Cette scène se passait devant un grand nombre de spectateurs, grecs^ musulmans et autres, qui ne comprenaient le dialogue que par l'action qu'ils voyaient. Le consul en prenait occasion de nous représenter que ces refus produiraient une mauvaise impression contre lui. Que pensera le public en voyant deux seigneurs, disait-il, s'établir dans la chambre déserte d'un café? La vérité est que le public ne devait guère se mettre en peine à ce sujet; cependant nos prétextes et nos refus, malgré tous les ménagements que nous mimes en usage, ne purent apaiser le mécontentement du consul. Gomme il insistait encore, je le laissai aux prises avec mon compagnon de voyage, et j'allai prendre possession d'un logis à loyer. Cette habitation se trouva des plus modestes, mais propre; elle consistait en une chambre grande et régulière, au premier étage d'un café ; elle était percée de huit fenêtres, d'où la vue s'étendait sur la mer et plongeait sur le port, et on y arrivait par un escalier de bois un peu branlant. D ailleurs, pas une chaise, pas une table, pas même un débris qui annonçât qu'un meuble y fût jamais entré : c'était le

garni ordinaire des chambi'es d'un caravansérai. Gallipoli doit son noro à l'une de ces bandes^ parties sous un BrennuSy qui peuplaient les forêts de notre pays. L'histoire rend hommage à leur bravoure, et censure leurs mœurs grossières. En pensant à leurs expéditions et à tous les déplacements semblables qu'ont offerts les anciens habitants du globe^ j'y trouvais la plus grande analogie avec les courants simultanés que j'apercevais au même instant dans le canal qui sépare les continents d'Asie et d'Europe. Les veines d'eau qui les forment montent ou descendent réunies, traversent d'autres courants, les troublent, s'emparent de leurs éléments, e( à leur tour sont croisées et dissoutes par des cou« rants plus forts qui les entraînent. Des torrents de barbares, débordés de tous les points de l'horizon, el se rencontrant et se heurtant, ont eu un sort pareil. L'esprit se fatiguerait inutilement à remonter à une origine pure des peuples, autant que l'œil à poursuivre la découverte d'un flot sans mélange, je trouve dans ce phénomène une image parfaite des faits qui composent la vie, soit collective, soit individuelle. Au temps d'Andronic le Vieux, et après l'assassinat de Roger de Flor, les Catalans, dont il était le chef, retinrent pour sûreté la place de Gallipoli, qui déjà était en leur pouvoir. De nouvelles troupes d'aventuriers s'étant jointes à eux, ils ravagèrent la campagne voisine jusque sous les murs de Constantinople, tandis que par leurs pirates ils interceptaient le commerce de cette ville.

E^uUq la 4ûiçorde divisa cette association de combattants, et la plupart se ruèrent sur la Grèce dont ils firent la conquête.

.Plus tard, les Turcs, appelés imprudemment de TAçie en Ëuro\pe par l'emi^reuir Çantacuzéne, s'ap* pilQprièrent les villes qu'ils étaient chargé^ de soumettre pour son compte; de ce nombre était Galli* poli, qu*un tremblement de terre renversa, et qu'ils rebâtirent aussitôt. La possession de ce port et un commencement de marine les rendirent maîtres, dés ce jour, de la navigation du détroit.

Les vents qui régnent Avec constance et qui contrarient trop souvent la navigation à la voile retenaient dans Le voisinage de Gallipoli un grand nombre de bâtiments. Trois jours avant notre arrivée, le temps ayant paru favorable, ils étaient partis ensemble, rivalisant de vitesse à travers là plaine d'eau 4e Marmara ; mais en quelques heures les apparences du ciel changèrent ; un vent d'ouragan surprit le convoi, et le força. de rétrograder. Quelques bâtiments étaient près de Consts^ntjnople, et la diligence qui aurait dû les sauver l^r fu^ peut-être funeste, en les éloignant plus que les autres de Gallipoli, où il fallut chercher à rentrer. La nuit survenue devait être seule témoin du désastre épouvantable qui s'apprêtait,' mais la mer é^it couverte, le lendemain, de mâts brisés et de marchandises légères ^rnageant, témoignages irré|c*usables de sinistres nombreux; le bruit des vagues et des vents avait étouffe les cris de« victimes dg cette mort sans

gloire, sans coos^lations, el dans l'obscuritë d'wi brouillard qui ne {)erinit pas à l'espérance de descendre des eiejiix pour s'unir à la dernière pensée.

J'ai ouï dire que dès sociétés se sont plusieurs fois <)rganisées .pour demander le privilège de la remorqua des navires du conumence^ par des^baleaiix à vapeur qui parcôui^raient le détroit; mais cetteooncession n'a jaïïiais étéaccordéey imalgréles avantages qu'il semble qi)^ la Turquie doive en retirer.

Nous faésitioas sur la manière de poursuivre notre voyage : d'un côté, la peste sévissait cruellemie»! sur toute, la côte d'Europe jusqu'à Gonstantinople, et Topinion que cette maladie est contagieuse nous inspirait de là répugnance à continuer, comme nous avioiis fait jusqu'alors, de nous mêler à la popuia-* tion qui se trouverait sur nos pas» et cependant il aurait été difficile qu'il en fût autranent ^ d'autre pari, nous éprouvions la crainte d'être retenus plu* sieurs jours à l'adore, $i nous prenions le parti de nous embarquer. Sur le temps de cette délibération, le vent change; les bâtiments appareillent; nous (rouvons à prendre, place sur un brick anglais ; nous sommes à bord.

Le vent était faible, et nous avancions lentement. 11 fallut se résigner à passer deux jours et deujt nuits dans les flancs de cette grande machine de bois, que les'»marins eux-mêmes appellent, par dérision, un sabot. > , < r

Je profitai autant, que possible, du temps bien regrettable passé ainsi enire crel et mer. Je remar-

quai d'abord l'iDSouciance des manns pour des dangers auxquels ils s'exposent chaque jour. Il est probable que dans le dernier, qui avait été pressant, me disait le capitaine, ils avaient tous juré, pour la millième fois, de ne plus commettre leur vie sur l'eau, mais ils recommençaient le lendemain ; ils revenaient gaiement aux mêmes lieux où, hier encore, ils tremblaient de frayeur; etil en sera ainsi jusqu'à ce qu'ils périssent. Je fus aussi frappé de la discipline, de l'obéissance, de l'air calme, et cependant de l'activité de tous, et du capitaine d'abord, qui, avec un équipage de six hommes seulement, faisait, deux ou trois fois Tan, le trajet de Londres à Constantinople. Le régime de la table était tout à l'anglaise et peu de mon goût : le matin, on nous servait des œufs, du bœuf salé et du café noir, seule boisson de ce repas. A midi, le diner se composait de bœuf et de beurre salé, de poulets et de pouding, jamais de soupe; le soir, on prenait du thé ou du café. Le premier jour, nous avions aperçu Marmara à travers les vapeurs que la nuit commençait à répandre, et nous ne la revîmes plus le lendemain Aux approches de Gonstantinople, la terre reparut à nos yeux : nous reconnûmes, à droite, le petit groupe des îles des Princes, et, vis-à-vis de nous, les dômes de Sainte-^Sophie, les minarets de la mosquée du sultan Bayazit, et les masses de verdure de la pointe du sérail, mais tout cela encore bien loin, et comme une tremblante image, effet trompeur d'optique. Enfin le vent nous pousse, par une bor-

dée, au pied des murs de Stamboul ; la grande ville des Constantins est sous nos yeux. Le capitaine, ne pouvant forcer aujourd'hui le passage, ordonne de jeter Vancre ; son canot nous emporte au milieu du port.

emNmTAMWïïBNÊmMàm.

On a comparé Constantinople el Naples , deux lieux assurément non comparables à mon avis, et n'ayant de commun que la supériorité incontestée qu'ils ont ensemble sur les pays qui leur ressemblent le plus. Sans doute on peut préférer l'une de ces villes à Tautre , de même qu'étant obligé de choisir on peut préférer reffiét naturel d'un vallon à l'effet étudié d'un jardin^ ou la beauté sans art d'une Circassienne à la grâce apprise d'une femme d'Europe, mais je n'excuse pas que l'on compare des choses si différentes. Naples a une rade immense, déployée sous les terrasses de ses maisons; des constructions élégantes et durables, en belles pierres, prolongent les deux bras par lesquels elle semble prendre possession du golfe ; le feu doux et brillant du soleil y mûrit et colore tous les fruits de la terre : la nuit) un volcan donn^aux campagnes un magnifique éclat, et son haleine semble tiédir l'air rafraîchi des brises ; ici des palais, là des vergers ; ailleurs la puissance de Fart secondée par une nature coquette. Constantinople a un autre aspect : la vaste mer, tout à coup resserrée sous ses murs et devenue

docile, es^ :un long .^naX serpentant comme Tallée d'i|n iabyrinihe entre 4^s collines accidentées en Vieille manières pictorefçqjues^ ici séctiea, rocheuses ettiibniptesy là boisées ^ verdies naturellemenii et Gni^sanl* en une peloiiSQ arrogée. Un port large, profpnd et sûr, auqçiel sa richesse el sa formée naturelle de corn,^ d'jdboi^danee ont valu le nom de corn^ d'or, est )bordé de vaisseaux à l'ancre, et sillonné par des barques innombrables j.ussi élégantes que légères. L'Asiei, trapprochée el inclinant vers la mer ses fertiles campagnes^ tourne^ s'arrondit au tour de lui, et complète le cercle de son bassin, Constan- LÛQople, distribuée irrégulièrement sur les jjiégalités qui foripaent l'immei^e amphithéâtre dpnt le port représente la vaste arène, offre des détails qu'il est impossible à upe description de suivre dans leur nombre et d'exprimer fidèlement dans leurs variétiés. Ce , sont des scènes grandes et sévères, ou des sujets riants et gracieux, resserrés dans le cadre étroit d'une vignette, et des nuances infinies d'effets, sur chaque point, que les accidents d'unp lumière changeante multiplient sans cesse. Ici se présente le fau|)0urg de Scutari, abrijté par une forêt d'arbres tumulaires, champ du repos mystérieux des morts et sublime |demeure d'hommes préparés à mourir. L,ies mufqlfnans ain^ent à vivre , près de la tombe qui doit les recevoir, et ils y aspirent (Jouble^ent dans l'ardeur de leur foi et dans le dégoût d'une vieillesse privée de jouissance. De ce côté, les lai*ges coupoles des mosquées pèsent sur des marbres ornés

qui rappellent l'élégante arohitecture sarrasine, et les colonnes élancées des minarets signalent de loin ces pieux monuments aux fidèles. Là, s'élève un kiosque ou une fontaine, dont les facettes, le toit en parasol et les pointes recourbées , et les coupes capricieuses, et les formes aiguës, dans le goût d'ornement des Chinois, font pressentir déjà le céleste empire, et rappellent que des conquérants du centre de l'Asie ont visité les deux limites de ce grand champ de leurs brigandages. Une douane spacieuse est encombrée des marchandises dont le monde entier apporte le tribut à Constantinople ; sur le bord de l'eau et sur divers points culminants du panorama, des casernes récemment construites ajoutent à l'ensemble l'effet majestueux de leur architecture et leur masse imposante et l'éclat éblouissant de leurs longues façades blanchies. Deux tours pesantes, élevées en regard, sur tes deux côtés du port, dominent l'enceinte deConstantinople. Assis sur lepromontoire de la colline d'Eyoub, le palais de l'amirauté commande le port, et déploie ses riches constructions, ses rampes, ses terrasses et ses grilles. Aux bouquets d'arbres élancés, aux reflets de quelques dorures mêlées aux couleurs qui enduisent leurs lambris, ou distingue les nombreux palais dont les collines sont surmontées. Un pont de bois, flottant sur l'eau tranquille du port, se relève en deux voûtes, audessous desquelles les calques qui se croisent passent et fuient comme des flèches; en arrière^ on entend la chaîne des galériens, et on aperçoit les chantiers

de l'arsenal, où gémissent les puissantes machines associées aux principales souffrances qu'exigent les œuvres pénibles de notre industrie; çà et là le bronze des canons surprend les yeux. Ici des groupes de soldats entourent le réduit d'un corps de garde; là des marchés et des bazars appellent la foule, l'encombrement et le bruit; ailleurs on entre dans In solitude des cimetières ou des demeures jalouses. A peine le cri d'un oiseau s'y fait entendre, dans l'épaisseur de l'ombre des cyprès, ces arbres qui sont ici le double symbole des mystères de la mort et des mystères de l'amour. Autour des points principaux de ce vaste ensemble d'édifices, une innombrable quantité de petites maisons brunes, rouges, grises et jaunes, aussi variées de formes, de dimensions et d'alignements que de couleurs, s'élèvent en échelons sur le flanc des éminences de ce sol tout mamelonné, se pressent étroitement et se groupent en pyramides. La magnificence de ce tableau se déploie au printemps, lorsque la terre féconde de l'Asie éprouve les premières influences d'une chaleur modérée. Mais, en hiver, la neige monotone couvre Constantinople d'un froid linceul, ou bien des brouillards glacés l'ensevelissent. A six mois de là^ le soleil se venge du triomphe des frimas, en versant sur les mêmes lieux des feux qui embrasent le ciel et qui excitent des vapeurs dont le brillant spectacle de Constantinople est obscurci. Celte transpiration des mers est quelquefois diffuse^ et rend alors incertaine la ligne d'horizon; mais quel-»

qucfoi» elle se fixe et se condense en nuages, d'où le tonnerre gronde ou s^ck^happe en éclats «firayahls^ et dont les couleurs ont, au coucher du soleil^ une vivacité incoroparâible. L'excès de la chaleur excite aussi les effets du miragCi et modifie singulièrement l'apparence de la profondeur dans les tableaux variés de Gonstantinople. Un des plus curieux effets de ce genre se produit à la mer autour des écueils qui font partie des ilés des Princes ; on voit souvent leur base se- rétrécir, et le rocher qui les forme s'arrondir en tous sens, et imiter un corps volumineux flottant à la surface de Teau. J'ai observé avec soin ce phénomène qui n'est pas rare, et j'ai mis un intérêt particulier à le bien étudier, parce que j'y trouvais une justification du poète qui a feint, à l'em* bouchure de la mer Noire^ des iles flottantes, qui en défendaient l'abord^ et dont le danger menaça la nefdeJason.

11 s'en faut beaucoup que l'examen en détail de Constàntinople donne une idée de cette ville aussi avantageuse que lorsqu'on en parcourt seulement la surface avec les yeux. Peut^-ètre son panorama serait-il moins pittoresque, et les paysages du Bos* phore moins délicieux et moins variés, si Tart soumettait à ses lois uniformes la construction de toutes les maisons , alignait toutes les rues, égalisait les pentes, nivelait le sol, réparait les murs qui erou« lent , en éloignait les lierres et les ronces , effaçait partout l'œuvre de la nature. A ce point de vue, Constantinople est admirable telle qu'elle est, mais

— tu —

elle a ua^imiikM^ liestiiiée écrit4î dans laveoir politiquc^y qui ^oit W changer le plan, ^i il est facilo de 9*apercç¥oir qaç le travail de de$tri|Ction qui menace: sa beauté artistique est déjà eoitimencë. Il est vi!aî que ûei\e reine des belles cités ne peut aspirer au double empire qui lui est promis, par un sort unique au inonde, sans, revêtir une forme toute nouvelle. $e^ maifioxis de bois pourri^ ses monuments anciens cacbés sous terre, ses aqueducs ruinés, ses colonnes ébranlées par des tremblements ettxors d aplomb, ses rues étroites,, sombres, silencieuses, contournées et escarpées, et les mille impressions inattendues qui saisissent à la fois l'àine et la penjsée, d'une part ; de l'autre , des hommes à la démarche grave, auic habitudes sérieuses , dédaignant le monde , et venus du uéant pour n'aspirer qu'à mourir; aux portes de leurs demeures passagères y des troupes de. chiens vivant ep république sur un fumier; au-dessus de leurs têtes, des légions d'oiseaux, s'attroupant par fkmilles, ce pêle-mêle de la création animée, propre à faire philosopher toute la vie, etibiend'autra^. détails qui arrêtent k chaque pas ceux qui se plaiseut à la contemplation. : tout cela est peu propre à l'activité, à l'énergie des moyens et. à la grandeur des ressources que doit avoir un grand centre d'affaires, et Gonsjantinople a déjà Tinslinct de ce rôle; bientôt elle en apprendra la sciençcr^ Que cette destinée soit enviable ou non^ la puissance des choses qui a frappé fatalement et tour à, tour les plus célèbres villes du n^on^e appelle,

dans un avenir prochain, Conslantinople à une do— mination souveraine, et il ne lui sera pas plus permis de se soustraire à la nécessité de sa gloire qu'il ne l'a été à Thèbes, à Memphis , à Tyr et à tant d'autres villes de résister aux causes de stérilité sous lesquelles elles sont disparues.

En approchant de Galata, pour y débarquer sur le plancher d'un pilotis, nommé échelle, étroite esplanade par où seulement on peut aborder les maisons de ce faubourg, qui empiètent généralement ailleurs sur le port, nous fûmes frappés d'un si)ectacle pénible : la population européenne qui s'offrait à nous était dans la stupeur; un découragement général ralentissait les mouvements et la vie du bazar. Un mal affreux, la peste, imprimait ses effets mortels sur quelques visages, et faisait lire la crainte sur tous les autres. Malgré les mille victimes que sa sévérité réclamait, disait-on, chaque jour, la terreur qu'il faisait naître était plus laide à contempler que lui-même, et elle préparait ses coups. Je ne pus empêcher l'impression contrastante des idées qui me saisirent , et qui rejetèrent bien loin de mon esprit les riantes images dont j'étais récréé, quand ma vue se promenait un instant auparavant sur les magnificences de cette grande cité. J'éprouvai un frisson de surprise en voyant une scène si sombre, à laquelle mon âme était si peu préparée par les admirations qu'elle venait de sentir. Deux pestiférés, marchant avec peine, soutenus l'un par l'autre et chancelant tous les deux, s'avançaient

vers nous^ et allaient entrer dans une barque voisine de celle qui nous portait. Leur figure exprimait à la fois l'égarement et la souifrance^ et leur maintien était hoiiteux et embarrassé comme est celui d'un x

malfaiteur qu'on expose aux regards du public; on les repoussait de même; on s^écartait en cercle audevant d'eux ; on les montrait au doigf, et, pendant ces stigmates odieux de Tépouvante générale et sous l'empire de la douleur, ces tristes victimes d'une mort certaine ne rencontraient pas un ami et n'entendaient pas une voix d'encouragement! La famille acquittait la dette de ses devoirs envers eux avec de stériles pleurs, et les livrait aux mains incapables et avides de quelques infirmiers. Un hôpital sans médecins et sans moyens de soulagement, véritable gouffre de la mort, allait les recevoir pour ne les rendre jamais !

Je regrettais d'être arrivé à Constantinople dans une conjoncture si triste, qui devait changer la physionomie morale de cette ville ^ en même temps qu'elle troublerait Tordre de ses travaux, et qui ne me permettrait de l'étudier qu'environné de dangers. Cependant, sous le rapport même de l'observation, il n'était pas sans intérêt de visiter TOrient pendant ce temps de deuil général, pour juger des entraves que le fléau de la peste apporte trop souvent au succès des tentatives réformatrices. Toutefois, je ne pensai d'abord qu'au soin de débarquer et de chercher un g^le. Des portefaix s'emparèrent de mes malles, en gagnant aussitôt le sommet de Bey-

Penfé^s et nott* critiques, t. 1. 8

Ogiou , que les Européens nomment Péra ; je les suivis à la hâte.

Tandis que je saisissais avidement toutes les pou* veautés que les faubourgs chrétiens m'offraient comme en fuyant, tandis que la population, mêlée de galata et de top-*khanah, passait rapidement sous mes yeux , que les palais incendiés des ambassades me présentaient leurs ruines , et que les cimetières intérieurs me montraient les turbans des janissaires ^ je considérais aussi cette belle race d'hommes, aux formes athlétiques, venus de toutes les parties de l'empire, et rassemblés à Constantin nople pour y exercer les pénibles fonctions d'une béte de somme. Leur dos est chargé d'une sorte de bât, soutenu par des brassières et descendant à la hauteur des reins, qui supportent ainsi le principal effort et qui se plient à angle droit pour amener tout le poids en avant, sur l'aplomb des pieds. Il résulte de cette manière de porter les Sirdeattx un soulagement réel, dont ces malheureux, au reste, ne profitent pas, mais qui permet d'en augmenter la charge ; car les muscles des lombes sont vigoureux et leurs attaches s'étendent sur des os larges, épais et capables d'une grande résistance. En effet, les Turcs soulèvent des poids considérables; cependant cette façon de charger ses reins oblige le corps à une attitude humiliante qui nous rapproche des animaux. À mesure que l'homme s'élève par l'intelligence y sa fonction mécanique diminue ; s'il porte un fardeau pesant , il le remonte de plus en

plus vers les épaules, et son tronc se redresse : au haut de cette échelle , dont les Turcs sont au bas, le poids d'une tête occupée d'idées et d'afiaires importantes est un poids suffisant pour le porter seul, et le corps droit et la tète relevée tout à fait» l'homme jouit complètement de Vintueri cœlum qui a été re* fusé aux animaux.

La peste, que j'aurai plusieurs fois Toccasion d'ac* cuser, est Je crois, une des principales causes qui font que, malgré rafHuence considérable des Européens à Gonstantinople, on ne voit pas encore s'élever dans cette ville de grands hôtels, pour les recevoir, qui réunissent la propreté et Tempressement des soins à la modicité des prix. Les lieux destinés aux voyageurs sont, comme dans l'intérieur des terres et auprès des plus pauvres villages, des caravansérais, ou, comme dans les faubourgs de nos villes, des h6tel^ leries et des tavernes^ avec un affreux péle*-m^e de gens, avec des orgies, de la fumée de tabac^ l'odeur de graillon , les chants, les cris, les huées, et les danses, et puis les querelles, Tivrognerie et les spectacles variés de la débauche . A l'époque déjà ancienne dont je parle, on ne trouvait de logement convenable que dans des maisons bourgeoises, qui admettaient des pensionnaires. Plusieurs familles européennes et grecques louaient alors quelques chambres de leurs petites demeures transparentes et fragiles aux étrangers. Je donnai naturellement la préférence à une dame française, fixée depuis longtemps à Gonstantinople , et je n'eus pas sujet de m'en repentir.

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