‹ Pensées et notes critiques extraites du journal des mes voyages dans l'empire du sultan de Constantinople, dans les provinces russes géorgiennes et tartares du Caucase et dans le royaume de PerseChapitre 2 sur 4 · ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE-EDITEUR · texte numérisé non relu

ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE-EDITEUR

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NOTES CRITIOUES

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Be VréblB«n«a à TUils.

J'éprouvai quelque embarras quand je voulus partir et continuer mon voyage vers le fond de la mer Noire. Depuis que ks Russes occupent les em<bouchures des fleuves de la Géorgie, et surtout de* puis qu'ils ont fait de nouveaux pas vers Tintérieur da continent asiatique, les communications de Trébiiondeavec les provinces du Caucase sont devenues plus rares. Cela résulte de ce que les Russes, qui ont formé dans ces provinces des établissements plus stables que par le passé, et fondé de plus grandes espérances sur un avenir prochain, se hâtent d*T entraver le commerce d'importation par des mesures de quarantaine et de douanes, et font des efforts pour y fixer leurs compatriotes et leur industrie. Une poliliqne qui est ambitieuse , mais qui est prudente et qui sait attendre, leur conseille de travailler à

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rassiroilaiîon des peuples du Caucase avaut de leu* ter de nouveaux progrés. Là ib Irouveronl plus tard, ft ils parviennent à ce but, des points d*appui et des forces pour poursuivre leurs envahissements, s*il est écrit que leur régne doive durer à proportion des limites qu'il s'est déjà faites.

Il ne partait ordinairement du port de Trébizonde, pour la côte de Mingrelie, que des barques fort petites et encombrées, où je ne pouvais espérer de trouver une place convenable ; la route de terre par les caravanes est détournée et longue; celle qui suit la côte était pleine de dangers et impraticable. J*aimai mieux fréter un caique pour Redoute-Kalé. Il m'en coûta 500 piastres turques ; mais, moyennant ce prix , quatre hommes devaient manœuvrer ma barque, ei il était convenu que nous raserions tou* jours la terre d'assez prés pour voir les détails du pays montueux des Lazes, que je savais être fort beau dans la saison actuelle.

Pour un tel voyage, qui ne serait en Europe qu un^ longue promenade n'exigeant aucune prë«caution, il était nécessaire ici d'embarquer des vivres; mais quelqu'un avait pensé pour moi à ce soin important. Je trouvai, au fond de ma barque» des provisions plus que su£Bisantes, rassemblées dans une corbeille. A cette attention délicate, je reconnus M. (X , lauteur bienveillant des soins qui attendent tous les Français visitant Trébizonde* Le batelier, de soacôté^ avait (ait des provisions depain avec une telle prévoyance, que je m effrapi d*a«-

bord, en estimant la durée de notre expédition ina«> ritime par celle d'une si grande consommation de vivres.

Notre premier élan en mer n'é fut pas assez heu->reux pour m*inspirer d'abord beaucoup de confiance dans la faveur des vents. Apn^s avoir lutté pendant plusieurs heures inutilement, nous avions dû jeter Tancre à la mer, près de Terabouchure du Dermen-* Déréy étant encore parfaitement en vue de Trébi-* zonde* Je craignais de rester là, arrêté, à une distance de la ville qii*an cheval parcourt en moins d'une heure; mais, vers le soir, qui était proche, la brise de terre nous permit de nous éloifjner en bonne route, éclairés par la pleine lune.

Dennen-Déré, comme son nom turc Tindique, est un vallon où l'on voit quelques moulins : leail qui les fait mouvoir a un cours rapide au printeinpSy lorsque la fonte des neiges en grossit le vo - Inme; mais, en été, lorsque le soleil a desséché les soun!es, rhuinidité qu'elle entretient dans le vallon, |Mifr des flaques ou par des filtrations imperceptibles eC lentes, devient la cause de fièvres intermittentes, <irdinairement fort graves. L'eau du Dermen-Déré, jaunie par le limon qu'elle avait entraîné en se précipitant des montagnes, se répandait à la surface de la mer, et y restait suspendue comme une couche d'huile ; on en suivait la trace, formant une bande large de quelques centaines de mètres et longue de plusieurs lieues, étendue près du rivage, h Test, où les courants de la mer rentrainaienf. Chaipie coup

de rame ùii peu profond faisait remonier l'eau pure el salée de la mer, et démontrait celte séparation prolongée des deux liquides, due à la différence de leurs poids spécifiques.

Notre frêle esquif, sans pont ni abris, nous mettait à la discrétion des éléments et des temps; une lame imprévue, lancée par la mer, pouvait Templir et la faire sombrer, et la pluie et le soleil pouvaient librement nous y battre la tète; en outre, sa coque était si étroite, que nous la remplissions exactement et que j*avais peine à m*étendre pour dormir. Heu«» reusement, la première nuit fut belle ; elle m'inspira une parfaite confiance, et j augurai bien du succès d'une navigation si aventureuse sur la plus perfide des mers. La tête appuyée sur mon bagage, les jambes fléchies à demi et le corps ramassé pour m'accoramodcr aux dimensions de ma barque, je m'abandonnai peu à peu aux impressions de la clarté de la lune, du frémissement de l'air dans la voile, des bruissements de Teau et des balancements dont le choc léger de la mer agitait le calque, et je passai par degrés des plus douces rêveries de la veille aux imaginations trompeuses du sommeil.

Je rouvris les yeux de bonne heure, un peu surpris de me trouver en toilette toute faite, et pas trop mécontent de la manière dont j'avais dormi chez les hôtes de la mer. Mais le temps avait changé; un brouillard épais, et si impénétrable que le soleil se leva sans qu'il y parût à la clarté du jour, nous avait enveloppés; on pouvait douter

si Teau du gouffre au-dessus duquel nous avions nagé ne s'était pas transformée toute en vapeur^ et si notre barque, devenue trop pesante pour rester suspendue sur des brouillards, ne descendait pas à leur place dans les abîmes d*où ils sortaient et d'où ils s'élevaient au haut de Tair. Dans le chaos homogène dont une vapeur si épaisse est la vraie image, une telle pensée n'entre pas dans la tète sans provo**quer des vertiges.

Je passai ainsi, sans les apercevoir, devant Of et Rizeh, dont les côtes sont embaumées des parfums du citron. Le lieu d'OF est, selon une tradition orientale peu digne de confiance, remplacemeni. de la riche Ophir de la Bible, que les géographes d'Europe croient généralement, eC avec plus de vraisemblance, être un port situé à l'extrémité de la mer Ronge.

Jusqu'à midi, l'obscurité fut si grande, que je ne distinguai pas les énormes montagnes dont la mer baigne le pied, et qui étaient près de moi, à la portée d'une carabine. Mais alors il y eut quelques éclatrcies, pendant lesquelles le pays me parut va-^ rié, frais et fertile, digne enGn de la réputation que lui ont faite les voyageurs, encore peu nombreux, qui l'ont décrit; mais il est mal peuplé et mal cuU tivé par conséquent.

Un état du ciel comme celui que je viens d'indi* quer, et une situation privée comme était la mienne en ce moment , sont des conditions très-favorables à la pensée. Pour employer utilement un loisir

ennuyeux, je mis mon esprit à la poursuite de plu-* sieurs sujets de réflexion, et je comparai les Turcs nux Occidentaux.

L'éducation libérale, qui forme TËuropéen pour la société, et qui lui inspire le désir d'étudier et de saToir, est remplacée, en Orient, par une éducation religieuse qui excite des préventions contre les étrangers, qui soulève des préjugés contraires à nos efforts d'association entre peuples et qui contient l'esprit d'investigation.

Pour un Turc musulman, toute la vie matérielle est comprise dans le besoin d'une table plus copieuse que délicate, d'un vêtement convenable et riche quelquefois, mais qui dure autant qu'il peut durer» et d'une maison plutôt spacieuse que commode. Toute sa joie de 1 âge mûr est dans un repos inutile : jeune, il reoberche les disfractions des jeux guer* rters ; plus lard, sa tendresse se partage entre plu* sieurs femmes et concubines, qui peuplent de ses enfants le quartier sacré de sa demeure.

Si l'on rapproche les traits de mœurs qui lui sont propres de ceux qui nous conviennent, on s'aperçoit que la forme du gouvernement monarchique est bien adaptée k l'état actuel des Orientaux. Avec eux, les expéditions militaires sont faciles et peuvent être lointaines. Les beaux-arts et les sciences languissent diez les Turcs, mais ils en sont plus portés à la guerre, et, comme toute tendance au mouvement pi*ogressiff qui est dans la vie des nations, y est comprimée et faible autant qnr possible, la torpeur

de ce peuple |)oun*ail s'accommoder longtemps de la forme d'un gouvernement despotique, si une impulsion du dehors et la nécessité de réagir pour y faire équilibre ne venaient réveiller son existence.

Au otmtraire, la variété de nos besoins, la complication de nos intérêts, les devoirs d'une profession, et enGn la culture des arts, des sciences et de la philosophie, qui développent notre imagination , notre moral, notre raison, tout cela nous impose la nécessité de participer aux affaires publiqiie^^, nous éloigne de la guerre, nous porte vers les idées les plus neuves, les plus hardies, les plus grandes , et nous fait précipiter dans toutes les voies du pro* grés qui sont accessibles. -— Mais, quelque lente ou quelque rapide que soit l'évolution des peuples, des causes variées de destruction les eondamneut à ]>érir tour à tour; et, de même que pour chacun de BOUS, la loi suprême des destinées a voulu que le dévelopi^ment libre de leur existence amenât, à défaut de cause violente de mort, un état de caducité et de vieillesse impuissante qui les conduisit par degrés à la mort naturelle. Toutes les sociétés qui ont paru jusqu'à ce jour ont péri ; mais eu sera-t-il de même de leur postérité, indéfiniment, comme sans doute il doit être toujours de I» notre? ou bien les phénomènes sociaux, qui offrent encoi*c maintenant toutes les anomalies apparentes de reffervescence et d un (^tal nouveau à la surface de la terre, acquerront-ils enfin cette mai*che régulière que nous observons aujourd'hui dans les

phénomènes de notre planète, qui onl autrefois tourmeolé le plus brusquement sa matière et sa forme? Or, on doit croira que les peuples approchent d'une époque de longévité générale^ et qu'une importante modificaticm se prépare pour eux.

Comme il parait incontestable que la civilisation se mettra lin jour en possession du globe entier, et qu alors seulement la société humaine pourra être définitivement constituée, il est évident aussi que toutes les tentatives dWganisation qui ont été faites sur une portion plus ou moins circonscrite de la surface de la terre ne peuvent être considérées que comme des efforts de transition à l'état stable de l'association universelle. La cause des révolu* tions que les sociétés partielles ne cessent de souffrir est dans les défauts de leurs lois propres et trop exclusives, qui ont toujours porté le cachet des localités pour lesquelles on les a faites et celui des temps qui les ont vues naiti*e« Des incorporations de peuples , des déplacements dans les limites des territoires, enfin des changements dans l'état des esprits, résultats inévitables du progrès des siècles, amènent nécessairement un défaut d'harmonie entre les lois et les besoins, qui provoque des ébranlements sentis et répétés chez toutes les nations.

Les réformateurs anciens, qui ont osé concevoir la pensée de l'organisation universelle, ont bien connu et, à ce qu'il parait, emprunté les uns aux autres des points de doctrine qui serviraient un jour de base à la législalion du monde, car on les

voit invoquer des principes ayant le grand caractère de la vérité imiAuable (si rienest immuable), qui seuls conviennent à la constitution d'une société de tous les temps et de tous les Keux. Mais ces enseigne-;^ ments sublimes, qui ont valu à leurs auteui*8 le titre de diviuSy ne renFerment encore que des généralités, et n'offirent pas la formule précise qui est nécessaire à la pratique de la vie sociale; il reste à entreprendre une œuvre de fécondation qui fasse sortir de ces germes le fruit qu*ils contiennent, et qui donne la loi complète de l'humanité. C'est là le travail difBcile et lent que les siècles futurs verront gi-andir, sinon 6nir, et que nous voyons comineocer à peine.

Toute loi a pour but la conservation d'une société; mais aussi longtemps que les sociétés seront circonscrites et fractionnées^ leurs lois poli* tiques particulières périront comme elles. A quelles conditions, cependant, une société pareille peut* elle poui*suivre le cours entier de la vie qui lui esl permise? C'est évidemment en faisant accorder sa législation particulière avec les besoins qui naissent de toutes les circonstances importantes qui l'entourent, et qui sont des causes de modiQcation assez puissantes pour imprimer à un peuple un caraGière distinctif. Voilà pourquoi le peuple de Mahomet a vécu sous Tempire du Coran tout ce qu'il pouvait vivre, car le lien artificiel de sa religion a été forti* fié par des recommandations d'accord, ponr la plu«part, avec les l>esoins humains, et non tendu outre

mesure, et menacé par des rigueurs qui aient fait violence à la nature de Thomme.

Une précaution qui conserve Tassociation res-treinte^ sans la préserver indéfiniment, c'est de faire naitre et d'entretenir des préjugés qui empêchent les rapports du peuple avec Tétranger et qui Tisolent le plus possible. Ce moyen, Moise» Mahomet et beaucoup d'autres législateurs Font employé. Un seul» peut-être, qui a été un réformateur célèbre entre tous, le condamne, avec raison, comme odieux et contraire à la charité de ses doctrines. Par de telles rigueurs les Chinois ont maintenu jusqu'ici leur empire aujourd'hui menacé, et, en Europe même , les chefs politiques de certains États s'appliquent à développer Tégoisme des peuples, en leur inspirant de s'éloigner des nations étrangères qui les entourent. Cependant, en Europe, cette tactique est dangereuse pour les rois, parce que les mœurs publiques ne la ' secondent pas; en Orient, au contraire, elle a favorisé les Turcs, comme elle a fait autrefois la fortune du peuple guerrier d'Israël.

C'est surtout par cette conduite, c'est par leur fanatisme et par leur répulsion pour les incrédules que les Ottomans sont parvenus à conserver leur empire mal établi : mais le temps de sa prospérité est accompli ; un nouvel ordre sur lui s'élèvera^ et à son tour s'écroulera, jusqu'à l'aurore d'un grand jour qu'il n'est pas encore possible de prédire.

Dans l'après-midi, je fis aborder la côte à Mapvreh, petit hameau du Laxislan, situé dansie voisi-

nage d*un cours d*eau de ce nom eC sur sa rive droite : mon désir ëlait d'y visiter une source de pétrole^ que je savais exister prés de là ; mais tout ce que je pus apprendre à ce sujet , de quelques hommes que j'interrogeai, c'est que Ton voit ce liquide se répandre^ en été, à la surface de la mer ; personne dans le village ne put m'indiquer la source; ma euriositë ne put rien obtenir de l'indifférence de cet sauvages pour une chose si voisine d'eux et qui semble de nature à élre remarquée des moins observateurs.

Ce jour était un vendredi, et Mapavreh et toute la campagne voisine n'étant peuplés que de musul* mans, Tétroit baxar du hameau était occupé par une sorte de foule de laquelle je fus remarqué avec la plus vive curiosité. Mapavreh n'est pas bien loin de Trébizonde, et cependant, sous le rapport de la civilisation , qui n'est certainement pas des plus avancées dans cette dernière ville, il semble qu'il y ait entre ces deux lieux toute la distance de l'épais-seurde la t«*re. Les Lazes m'ont paru justifier leur mauvaise réputation ; leur regard est rude et leur ton est des plus grossiers. Je ne tardai pas à être enveloppé de toute la population et à être questionné en mille manières* Importuné de tantd'«n« pressement autour de moi, je retournai bientôt vers ma barque; plusieurs m'y suivirent, et enfin, lorsque je m'éloignai du rivage, une troupe de petits {lotissons qui avaient pris plaisir a m'injurier depuis \tn moment trouvèrent plais«iiU de m assaillir avec

des pierres; mais j'élais déjà loin d'eux, et la rapi*dité de noire navigation défiait la vitesse de leurs bras. Tout riche qu'il pourrait être, ce pays possède bien peu de ressource. Je n'avais remarqué dans le bazar de Mapavreh que du gros millet (blé de Turquie, ici nommé Inzout) et des peaux de mouton. Je trouve que des gens misérables, vivant épars au centre d'une belle campagne qui devrait les enrichir, offrent un spectacle affligeant et le plus choquant de tous les contrastes qu*on puisse voir.

La mer commençait à se soulever, lorsque le jour fut sur son déclin^ et je convins avec mes bateliers que nous irions au plus tôt nous réfugier dans le port d'Athènes, qui est ainsi nommé d'un ancien temple athénien dédié à Minerve : nous y arrivâmes à propos. En cet instant un épais brouillard achevait de s'élever à Thorizon et de s'étendre vers le nord comme un voile; dans lobscurilé profonde que déjà il répandait sur la haute mer, le sourd mugissement des vagues portait a l'àme une plus forte impression du tristesse. Du côté de la terre, le port abrité où nous entrions offrait une superbe nappe d eau bleue, dont pas une ride ne couvrait la surface, et un reste de lumière venu de Toccident éclairait encore le {laysage, qui est des plus magnifiques à voir en cet étal. Ses montagnes, dont la clarté horizontale du crépuscule fait saillir les reliefs, rentrent en traçant une courbe qui circons* crit le rivage, et s'élèvent, avec une incomparable majesté, en un amphilhràtre couvert deboisjusquu

i« cime. Aux deux extrëmilés de leur demi-cercle, des pointes de rochers que les efforts de Feau ont usëss*avancenl sur deux lignes pralléles, et forment des boulevards inébranlables, protégeant le port de TAthènes du Pont-Euxin. A son entrée est un ilôt oflrant les ruines d'un fort (Kiz Kalesi^ château de la vierge) abandonné depuis longtemps à une troupe d*oiseaux qui s*y abattent par milliers, chaque nuit, et qui couronnent de leurs lignes noires tous les pans de murs encoi*e debout II est impossible de dire l'impression calmante de ce lieu, à cette heure, dans cette circonstance, et de faire comprendre de quelle émotion religieuse , douce et consolante il surprend par son contraste avec le tableau de la mer qui commence à bondir : celte mer orageuse, livrée aux brouillards, c'est la vie agitée de Thomme avec toutes ses incertitudes désespérantes; le port d'Athènes, c'est le repos de Tâme attachée à une espérance qui labrite.

Nous avions à peine abordé, et amené notre barque sur le sable hors de Teau, selon Tusage, pour attendre, dans cette situation, un temps plus favorable, que la nuit et la brume aussitôt nous envelopperont. Deux calques, arrivés peu après le nôtre, vinrent se ranger à nos côtés. Je me serais bien passé d'un voisinage dans ce lieu désert; quelques mots de conversation que je saisis étaient même de nature à ne pas m'inspirer trop de confiance. Rétinis en cercle sur le rivage autour d'une écuelle con* tenant le repas du soir, les marins de ces barques

sVnircf enaient de ma venueàMapavrehy et, à cette oecasion, des djaonrs de TEurope, en général; ils s'expliquaient sur notre compte htcc assez peu de façon et en termes non flatteurs. Cependant j'en-* tendis, sans sourciller, cette glorification dans laquelle, au reste, je n'avais pas une part distincte; mais, ramenant plus prés de moi mes armes, et puis, balbutiant deux ou trois fois V Allah Kérim d'un homme résigné, je m'endormis sur le duvet des éloges que je venais de recueillir.

J'étais arrivé trop tard à Athènes pour chercher sur la côte les traces d'un monument , et il était trop tôt quand nous nous apprêtâmes à repartir vers le' matin, pour faire aucune excursion. La nuit et le brouillard me privèrent ainsi de voir le temple de Minerve et de découvrir quelque habitation dans k voisinage ; mais bientôt le temps s'éclaircit peu à peu , le vent devint favorable, et l'orage amoindri ne gronda plus que dans l'éloignement. Le pays des Lazes a une constitution physique qui rend i*emarquables les retentissements du tonnerre ; tandis que l'écho de ses montagnes en renforce le son , la surface de la mer, qui s'étend à ses pieds, propage, sans Icsaffaiblir, les ébranlements de l'air qui causent le bruit. En effet, tontes choses égales dans la nature et dans la charge électrique des nuages, le tonnerre fait entendre des éclats pins bruyants sur la mer qu'au milieu des plaines de la terre ferme , parce que l'incompressibilité presque absolue de Teau rend sa surface très-propre à la réflexion

<l*iin corps aussi élastique que Tair, (andisque Therbe des prés, les feuilles des arbres et la poussière des champs amortissent en partie le mouvemenl des ondes sonores.

Dans la matinée » nous rencontrâmes quelques liarques donnant la chasse aux marsouins , ce que personne, je crois, n'oserait se permettre dans le Bosphore ; mais ici on les recherche pour l'hnile abondante qu'ils renferment. On les lue au fusil, quand ils se montrent à la surface de Teau : j'ignore, d'ailleurs, s'il n'y a pasaussi quelque manière usitée de les pécher. On recherche avec autant de raison le kat-kan^^HileuÂ^ qui est une sorte de turbot, et un poisson de fort bon goût, dont la mer Noire abonde.

Toute la côte est parfaitement boisée. Les issues des vallées étroites par lesquelles les eaux des sources et des neiges fondues se rendent à la mer, les dépressions du terrain , creusé par l'action des pluies, et toutes les ondulations accidentelles du pied des montagnes qui passent en ce moment sous mes yeux, offrent les sites les plus variés et les phis en-* chanteurs; et, sur ces beaux pays, rëgfie un silence profond! Cependant ce n'est pas ici une campagne désolée par des volcans ou par des sables arides , qui refusait aux habitants le moyen d'y vivre ; c'est la nature fraldie et riante, comme au jour de la création ; c'est le paradis de la Bible appelant le premier homme et s'apprètant à lui offrir toutes les jouissances qu*il recèle.

On croit qu'une campagne très-orn<^c inspire le»

poètes. Il m aparuy à vérifier le fait sans prévention, que les lieux célèbres pour avoir produit les meilleurs poètes anciens sont, au contraire, des moins remarquables par leur beauté. Rarement on voit en Grèce des scènes vraiment dignes de Tépopëe , et les roses, dont les épicuriens se tressaient des couronnes, n*ont jamais poussé parmi les rocailles de son terroir ingrat. Mais le génie voit en lui-même ce qu'il ne peut observer dans la nature : d'un rocher sans gloire, il Fait un pic gigantesque, voisin des astres , et TEurotas obscur , ruisseau fiévreux qiii porte un peu d'eau crayeuse à la mer et qui entend sur ses rives le moucheron bourdonnant, se transforme, à ses ordres, en un fleuve majestueux. Il est mieux de croire que rinfertilité du sol provoque le défi de Timagination, et que les grands écrivains s'inspirent en des champs où la nature a été comme impuissante de prodiges; ailleurs, ses tableaux magnifiques semblent décourager la pensée, toute confondue de la disproportion de ses forces en présence de celles de la nature, et le poète alors n'est plus qu un peintre plus ou moins habile et fidèle, qui, seulement, copie.

Dans la journée il fallut relâcher un instant pour prendre de l'eau douce : je voulais attendre à cet effet la rencontre de quelque village que j'aurais volontiers visité d'occasion ; mais il n'y avait pas à choisir ; nous nous arrêtâmes donc devant un bien misérable hameau, où nous ne pûmes nous procurer rien de plus que de l'eau à boire, qui heureusement

était notice seul besoin pressant. Il est pi'obable que Viofluence du voisinage de la Géorgie se fait sen|ir sur la population du Lazistan autant que sur celle de Trébizonde, mais il m'est impossible de juger cette question pour les femmes, car je n'ai vu Je ▼isage d'aucune.

La position de Batoum, où nous nous proposions d'aborder et dépasser la nuit, se dislingue de loin à une pointe de terre basse, trés-saillante, toute cou*vertede bois touffus et formée par les attrrrissements d'un fleuve voisin qui porte le même nom que cette petite ville. Dans cette saison, le fleuve, grossi considérablement par la fonte de la neige, verse, par une triple embouchure , une grande masse d*eau limoneuse et troublée, qui repousse celle de la mer, en la faisant bouillonner au loin, à plus d'une lieue du rivage. Ces eaux clapoteuses tourmentent beaucoup les petites barques comme la mienne , et il serait dangereux de s'exposer à les traverser pendant la nuit. Mais il était encore jour quand nous arrivâmes en cet endroit , et , au bout d'un quart d'heure de vives tribulations, au milieu des vagues qui nous pelotaient de l'une à l'autre , et qui faisaient rouler le caîque sur ses deux flancs , la mer nous offrit une surface plus unie , sur laquelle nous glissâmes bien vite jusqu'au port.

En tout autre pays, un lieu de si peu de ressources et de si peu d'importance que Batoum mériterait à peine le nom de village. Mais ce village a quelque avenir : son port est profond et sûr; les

bricks du commerce y. entrent facilement, et on prétend que des frégates pourraient mouiller à petite distance du rivage, sans danger. Sa situation au fond de la mer Noire, sur une cule qui est privée d'autres abris, si ce n'est éloignés^ et qui est fertile en naufrages, est cause qu'on le fréquente, surtout pour s'y réfugier pendant les mauvais temps. Par malheur l'air y est vicié par les exhalaisons du Batoum (l'ancien fleuve Bathys), qui déborde dans la campagne voisine, et on y respire une odeur infecte, dégagée des débris putréfiés sur le rivage d'un petit poisson appelé khapsi, dont tous les gens de la côte, de Trébizonde jusqu'ici, font une consommation considérable.

Il était encore nuit, et nuit profonde, lorsque nous reprîmes la mer. L'opacité des brouillards et le vent contraire mirent d'abord obstacle à notre marche, et les bateliers furent contraints à ployer la voile et à ramer. Quelquefois, lorsque les épais taillis et les marécages ne s'y opposaient pas, ils descendaient dans la mer, et gagnaient le rivage pour haler leur barque, qui n'avançait qu'avec lenteur, en suivant ainsi toutes les flexuositds du bord de l'eau. Depuis Batoum jusqu'au pays montueux de l'Âbkbazie, la campagne est plate, boisée, marécageuse, humide et malsaine, et, pour renchériri elle est aussi d'une monotonie désespérante. Telle est, du côté de la mer, l'apparence que présente la patrie de la belle Médée; elle ne prévient certainement pas en faveur de la Colchide, que j'ai hâte de voir sous

des atpecU plus GiTorakiM. Une grande quantité d*arbre8 arraehés par la violence des eaux et enmines à la mer flottent à sa surface; H faut en éviter la rencontre attentivement, pour n*eD être jias meurtris comme par des tètes de béliers»

Eofin le vent s'élève» il fraîchit, et il nous fait regagner en vitesse ce que ses retands nouik ont fait perdre; bientôt nous croisons le cours du Phase impétueux, et, avant que la nuit s'assombrisse, nous voici en êau douce> à Tembôuchure de la petite rivière de Côpi, sur laquelle Thorrible lazaret de Redoute^Kalé ouvre une gueule infecte et toujours béante, qui nous engloutit à Tinstant.

La Golchide, après avoir été tributaire des Perses, fut ajoutée par Mithridaté le Grand, à lempire du Pont, et puis conquise par les Romains^ qui eli oétiérent le gouvernement à un rhéteur grec et à ses Gis. A latinction de cette famille^ les empereurs divisèrent la Colchide entre plusieurs princes. Jamais Rome n a jugé utile d'ajouter Ces lointaines provinces à son territoire; cependant die entretint longtemps une garnison de quelques centaines d*hommes à rrmboucliuro du Pbase« A des époques plus rapprochées de notre siècle, les provinces du Caucase acceptèrent alternativement la domination des rois de la Perse et le joug des empereurs de Consuntinople; ensuite elles eurent des princes de leur choiz^ mais trop faibles et trop divisés entre eux peur n*è(re pas souvent tributaires; enfin, de nos jours, elles ont passé définitivement des mains des

Turcs et des Persans, qui se les pariageaieni, à celles des Russes, qui ont fait valoir des droits de succès-» sion contestés et le droit des armes^ qui ne se con* teste jamais.

Si j'avais su précisément la position des anciens lieux remarquables de cette célèbre contrée, j'aiurais signalé, chemin faisant, la forteresse de Pétra, dont le siège et la destruction par les Romains, qui Tavaient bâtie eux-mêmes autrefois, est un fait militaire des plus glorieux dans la guerre de Colchide soutenue par Justinien.

J'étais donc jeté pour quatorze jours, bien complets et des plus longs, sur un petit lambeau d'une plage triste et fiévreuse. Pour toute diversion au plaisir de voir Thorizon bleu ou noir de la mer, la plage sans mouvement, et des taillis toujours vert sombre, je n'avais de choix qu'entre l'aspect mal gracieux d'un corps de garde rempli de soldats enivrés, et le spectacle d'une société de pauvres marins grecs, arméniens et turcs, partageant ma disgrftoe. 11 s'en fallait bien que le régime sanitaire fût régulièrement établi, et qu'il pût avoir quelque efficacité contre la transmission de la peste : arrivants et sortants, prévenus et éprouvés, tous les voyageurs dé* barques dans la quinzaine étaient mêlés sans que personne y prit garde; et, au fait, il n'en pouvait être autrement. Mais ce lazaret est bien plutôt une barrière politique où on espionne les étrangers à loisir, et qui, en les arrêunt, donne le temps de prendre des résolutions sur leur compte. J'ai en*

tendu citer le fait d'un Anglais qui , après avoir forcé doucement- les portes du lazaret à l'aide de quelques roubles, arriva inopinément à Tiflts, et alla présenter des lettres d'introduction à Fun des chefs mêmes de la haute police, confondu tle cette diligence, et d'autant moins charmé de la rencontre, qu'il venait d'expédier des ordres pour repousser de la frontière ce voyageur, qu'on lui avait signalé comme suspect.

Notre esplanade commune était une surface de sable mouvant mêlé de cailloux roulés. Gr&ce à la nature de ce terrain , on pouvait se procurer, dans une étroite enceinte, un exercice de promenade qu'il était facile de pousser à la fatigue. Les limites du champ étaient une haie basse formée de petites branches de bois sec. Au dedans et au dehors, quelques factionnaires armés de baguettes étaient préposés à la police et à la surveillance des quarantainiers : on ne nous faisait pas l'honneur de nous garder avec fusils et baïonnettes. A l'affront prés, il n'y avait en cela rien à reprendre; on n'inventa jamais un régime de lazaret plus confiant : ici point de hautes murailles en présence desquelles les rebelles de nos lazarets se résignent ; [loint de potences hideuses devant lesquelles les déserteurs les plus résolus se déconcertent, comme dans le port de Malte.

Les logements du lazaret consistaient en cinq l>ara(|ues formées de plusieurs poutres magnifiques «issemblées vn cadres qu'on pose de champ les uns

au-deMUB des autres. De ces loges toutes sëparées^ deux seulement étaient réservées aux quarantai** niers, et on en jouissait par droit d^aneîeonetë ; deux autres araient la destination de corps de garde intérieur; la cinquième senrait de parfit^ molr. Comme il s'en fallait beaucoup que, par cette disposition , il y e6t assez de place pour tous les i^oyageurs, les derniers Tenus restaient provisoirement dans les barques qui les avaient apportés et qu'on voyait allées hors de l'eau, sur le rivage. C*est ainsi que je dus passer les premiers jours de ma captivité, ayant pour tout aliri une toile de crin noir jetée d'un bord à l'autre du caiqne, ce qui lui donnait une assez triste ressemblance avec un cer«cueil enveloppé du drap mortuaire. Je sortis enfin de cette caisse funèbre , où j'étais k l'étroit , pour occuper une des câlines du lazaret : je partageai ma nouvelle demeure avec deux de mes marins et avec quatre jeunes ménages d*hirondelles ; je suis obligé à ces jolis oiseaux de quelques douces distractions, et des seuls mouvements du cœur que j'aie resseniis k la vue des choses de ma prison C'est là que je couche aujourd'hui, sur mes malles rapprochées bout à bout, près de la poussière et dans la fumée d'une maigre cuisine; c*est là qu'en ce moment je trace ces lignes de description , soupirant après le terme de la quarantaine, et consultant , pour me distraire, mes livres, mes souvenirs et l'avenir.

Il m'arriva cependant de jouir d'un peu de so • ciétt* inattendue, et d'avoir, à travers les palissades,

do cooversations avec deux Européens que les affaires de leur commerce retenaieni accideniellemenC dans le bourg de Redoute-Kalë : Tun était M. S..., jeuoe Français à qui la langue russe était familière^ et qui me rendit bientôt quelques services auprès du chef de la douane comme interprète officieux ; l'autre éiait Anglais d'origine , et cosmopolite par goût et par circonstance. — J a vais i*emarqué souvent que les Français peuvent conter gaiement les choses les plus graves du raonde^ et que nos voisins d outre-mer sont, en général^ plus propres à faire tout justement l'inverse; mais M. M... avait dissipé, en voyageant beaucoup, toute l'humeur splénique qu'il avait emportée de la Grande- Bretagne. — Moins on a d'occasions de rire, plus la propension à rire aug* mente ; or nous étions tous les trois à peu près dans des situations à ne pas avoir une gaieté folle quand nous étions seuls ; en consétiuence, nous nous dédommagions en nous réunissant pour échanger des nouvelles d'Orient et d'Occident.

Les questions que me faisaient ces messieurs et les réponses qu'ils donnaient aux miennes me eau* saient une égale surprise; je m'étonnais d'une part que nous fussions, en Europe, si mal informésdes choses de l'Asie, et de l'autre qu'on fût si peu au fidty dans ces provinces, des événements les plus retentissants de notre pays. La guerre actuelle des Russes avec les Circassiens était parfois le sujet de nos causeries ; mais les événements n'en étaient jamais connus avec beaucoup de précision, quoi-

que Fuii des tliéàlres de cette guerre , TAbkhazie , fût tré8«prè$ de nous. J'appris seulement que le courage ne nijinquait ni aux assiégeants ni aux assiégés f et que des deux côtés on se tuait avec beaucoup de valeur, sans résultats décisifs. Pendant mon séjour au lazaret, une affaire sanglante sVngagea entre les montagnards et un parti de soldatsdu Gonriel, équipés en troupe irrégulière , sous la conduite des princes et de la noblesse de ce pays. Les montagnards perdirent momentanément un pen de terrain , mais la victoire avait coûté plus cher aux troupes russes que la défaite même à leurs ennemis. C'est, au reste, le résultat ordinaire de toutes les rencontres , et cela s'explique par une différence de forces entre les positions des deux partis. Il est très-vraisemblable que, vu la disproportion du nombre des combattants et vu TinsuFfisance des ressources qu'offrent les montagnes, cette guerre d'escarmouche , si longue et si désastreuse , se terminera à l'avantage de la Russie , ne fût-ce que par lextermination du dernier Circassien. Certes , Théroïsme de ces fiers habitants du Caucase mériterait un autre sort; cependant, s'ils n'eussent jamais employé leur courage qu'à défendre leur nationalité et leurs biens, ils seraient aujourd'hui plusdignes d'admiration et de pitié; mais on ne peut oublier avec quelle audace ils se précipitaient auti*erois sur les récoltes et sur les familles mêmes des laboureurs , et dans quelle étrange barbarie et pauvreté ils maintenaient les habitants des vallées.

Ne nous laissons pas éblouir par Topiniàtrelë de leur résistance, et, de quelques tribus de brigands, gardons-nous de faire un peuple de héros. Pour moi, qui ai parcouru le riche pays de la toison d'or et traversé les sauvages montagnes du Caucase , ce m'est justice et devoir d avouer qu'en travaillant à avancer les projets de leur ambition , les Russes ont le bonheur, en cette circonstance , de défendre la cause de la civilisation et de Thumanité. Puisset-il en être souvent ainsi } puisse leur ambition de conquête se diriger vers l'Orient barbare , plutôt que vers nos belles campagnes , et leur constance si vantée s'appliquer à vaincre les nomades et à transformer les déserts de TÂsie centrale !

Le dii*ecteur du lazaret était un ivrogne et un homme sans dignité et sans scrupules. J'en étais prévenu, et je n'avais pas hésité à mettre sa conscience à prix. Déjà le marché que je lui avais fait proposer était heureusement conclu, et je m'attendais à voir s^ouvrir devant moi la barrière du lazaret, quand une difficulté surgit d*une mésintelligence qui éclata entre le directeur et le commandant des troupes, et qui obligea Tun et Tautre à une plus grande circonspection dans sa conduite. — La manière dont les sentinelles sont armées m^avaii fait pi*ésumer le sansfaçon avec lequel le directeur traitait les hôtes du lazaret. Les Arméniens, habitués à de grandes familiarités en Turquie, s'enfuyaient à la première démonstration ou tendaient le dos; mais les Turcs, plus dignes, détournaient Torage par une attitude

plus fière. 11 est de fait que rhomme s'humilie île lui-même d'autant plus volontiers que l'éducation Va dégradé davantage : c'est une remarque que j'ai eu maintes occasions de répéter pendant mon séjour en Asie» et que je dois enregistrer.

A côté du principal personnage du lazaret est un maître fripon qui sert d'interprète aux Turcs et qui remplit les fonctions d'écrivain; on ne lui donne pas d'autre nom que celui de sa profession, iazadjL II n'est sorte de procédé que cet homme vil n'invente, pour imposer à son profit les marchandises qui traversent le champ de la quarantaine : il flatte les uns et il intimide les autres; à ceux-ci il vend de vaines promesses, à ceux-là il assure sa ridicule protection payée comptant; au premier venu il engage sa conscience^ et, moyennant quelque honnête récompense, il trafique de celle de son chef.

Pour achever l'énumération des employés du lazaret, il me reste à mentionner le pourvoyeur des quarantainiers, mauvais sujet qui vend sans con* trdle, ou qui impose comme il lui plait l'appétit des pauvres marins, et vagahond sans attachement, qui, après avoir abandonné, sans remords, femme et enfants en Turquie, n'attend, pour s'enfuir ailleurs, que d'avoir préparé de nouvelles dupes de sa légèreté et de ses faux sentimenu.

A ces peintures on voit hien que l'aspect moral de Redoule-Kalé ne valait pas mieux que son ensemble physique.

Enfin un beau soleil éclaira, de grand matin, le

bctu jour de ma délivrance. Je fus conlraint h laisser prendre e| à laisser porter sur des fumigations acides toutes les piéees de mon costume et tous lea^^ffets enfermés dans mes malles. Dans cet instant critique' pour la pudeur^ Tusage est de s'envelopper d'une capote grise de soldat, qui passe des uns aux autres depuis rinauguration du laiaret) mais, pour moi, j*aimai mieux attendre au soleil Teffet des purifications, et profiter d*une circonstance si belle et si neuve, où j'étais privé, à la lettre, de tout bien temporel pour examiner, en parfaite connaissance des situations, la fameuse question de la vanité des choses de ce monde. Le résultat fut tel , que je m*empressai de reprendre mes vêtements quand on me les rendit.— Le directeur du lazaret et son scribe voulurent ensuite faire l'inspection de mon bagage. Je ne savais pas au juste jusqu*à quel point ils avaient droit de contrôle et de censure, et je cédai a leur invitation ; mais j'eus peine à soustraire à leur rapine et aux insinuations de leur convoitise plusieurs petits objets à mon usage, comme un couteau, un canif, des peignes même qui paraissaient leur convenir.

Tous ces ennuis passés, je me hâtai de fuir, sans même vouloir tourner la tête; je m'approchai d'une barque qui remontait la rivière de Côpi, et je me fis dépoaer à un quart de lieue de là, dans la bourgade deKedoiite-Kalë, devant les bureaux de la douane.

ici commencèrent des dilTicultës sérieuses auxquelles ']v ne nradcndais |>as, et dans la solution

desquelles renlreiuise de M. S... me fut d'un grand secours. Âpres beaucoup de débals et d'explications, il fut arrêté enfin que les livres^ mêlés à mon bagage, qu*on avait d^abord menacé de me prendre et d'expédier en Russie à un comité de censure, me seraient remis, mais que mes malles seraient ficelées et plombées, et que je signerais rengagement de les produire, sous ma responsabilité, et les plombs intacts, à la grande douane de Tiflis, dés que j'arriverais dans cette ville. Comme je croyais prudent de ne pas me séparer de la moindre partie de mes effets, je consentis à payer les frais du plombage et à supporter pendant quelques jours la privation et la gênequecette séquestra tiondevaitm*imposer. Toutes ces précautions ne paraissant pas encore suffisantes aux agents de la douane pour se mettre parfaitement en règle contre moi, il fut convenu que je déclare* rais que mes livres n'intéressaient pas la politique ; que j'en dresserais une note en double, qui serait envoyée à TiQis et à Saint-Pétersbourg, et qu'enfin mon passe-port ferait une mention expresse de tout cela.

J'insiste sur ces minutieux détails pour faire voir que les Russes sont plus acharnés et plus babiles à traquer les idées démocratiques qu'à poursuivre la peste. Après avoir donné beaucoup de temps à ces soins importuns, je cherchai un muletier qui me conduisit à Tiflis. 11 s*en offrit un avec qui je traitai |K>ur partir le lendemain. Il me fournit trois chevaux, au prix de dix-neuf roubles d'argent ensem-

ble; deux hommes à pied devaient les conduire, m'accompagner et me servir de domestiques et de guides*

Redoute*Kalé est le nom du lazaret d'où je venais de sortir , et celui de la bourgade, enveloppée de bois, dans laquelle je me trouvais en ce moment. Ce nom vient d'un petit fort qui défend l'entrée de la rivière, et que, dans un amalgame dé langues dont il y a plus d'un autre effet aussi ridicule, on a désigné par le mot français redoute^ que les Russes ont adopté, et auquel d'autres ont ajouté l'expression arabe et turque Kaléy qui a précisément la même signification; en sorte que ces mots : le fort de Re^ fiouêe-Kalé, comprennent une double redondance inévitable, de même qu'une certaine désignation de l'Etna, par exemple, qu'on nonune quelquefois la montagne du Monte-Djébel, en employant dans trois langues des mots de même valeur et purement génériques.

. La rivière de Côpi est large et profonde, mais son embouchure est croisée par une barre de sable per« manente, qui ne permet la navigation de ses eaux qu'à des barques de moyenne grandeur, et qui, même pour les plus petites, rend l'entrée dange* rense* Pendant que j'étais au lazaret, j'ai vu une de ces barques manquer, par l'inexpérience de son pilote, la direction qu'il convient de suivre, toucher le fond, et, poussée contre le sable par le flot que le vent soulevait, courir le plus grand danger d'échouer et de se (lerdro. Il fallut, pour éviter ce malheur

imminenti le canooars des bras d'une soîtaDtaine do marias du lazaret^ qui se porlàrent au seooun avec bonne volonté. En reraontanl la Copi, on voit son cours se diviser en plusieurs branches qui forment des ileS| et puis s'enfoncer el disparaître sous Tabri de forées vierges magnifiques. Les Mingreliens em«* ploient à traverser cette rivière âeê canots de la plus grande simplicité, légers ei peu coûteux, mais aussi trés^exposés à chavirer et à verser les navigateurs dans Teau ; ce sont des troncs d'ari)res évidés» qui se manœuvrent à Taide de pelles légères en bois et ternies à deux mains*

Bâtie sur la rive gauche de la Gôpi, qui eoule i pleine bords, et qui souvent franchit les limites de son lit, pour répandre ses eaux fangeuses dans des marécages voisins, la boutade de Redoute^Kalë se compose de plusieurs files de maisons de bois, à peu près alignées» et toutes exhaussées de quelques pieds sur des poutres de champ, qui les mettent k l'abri de l'humidité du ad. Elles laissent entre dles des espaces qui les isolent en cas d'incendie, en qui esc une précaution reoommandable qui devrait être ob^ servée partout où on oonslniit avec des matériaox aussi eombustiblesi Mais» d'ailleurs , lorsqu'un if»^ eendie se déclare» ooikime les rues «ont larges et que les maisons sont petites, légères et posées sur des bois qui permettent de les déplacer, on les saisit aussitôt avec des crochets de fer qui les démolissent bien vite» afin de priver le feu d'aliment» et» dans le même temps» s'il est possible» on pousse les maisons

eUe$-inémeft vers le milieu de la roe, en les faisant glisser sur leurs supports» Elles sont généralemenl assez basses, et n'ont qu'un étage ou rez-de-chausace*

La Tëgëtation de la forêt est vigoureuse. U est

telle de ses parties qui^ assurément, n'a jamais été

TÎsitée par les hommes, et dont le fourré est même

inviolable sans la hache ou le feu. Le mûrier y

pousse spontanément, et domine même quelquefois.

J ai TU avec regret sa feuille précieuse perdue dans

la dépouille annuelle de la forêt, et couvrant cette

lerre, déjà si riche, d'un terreau inutile, ou dévo*

rée, avec les fhiits du même arbre, par des trou-*

peaux fort nombreux de porcs* L'espèce de ces ani«

maux est petite et hideuse à la vue. — ^ La liingrelie

n'est pas un pays très-chaud, disent ses habitants ;

les pluies y sont fréquentes, et le vent souffle plus

souvent de l'intérieur des terres que d'un point de

l'horizon maritime. La constitution physique de

cette province et la réunion des circonstances qui

composent son climat la rendent merveilleusement

propre à la production des fièvres intermittentes. A

cet égard, il y a longtemps que la réputation de la

Golchide a éié faite par l'oracle de la médecine. On

comprenait autrefois, sous le nom de ce royaume, à

peu près tout le plat pays de la Mingrelie et du Gou-

riel, qu'arrosent le Phase et de moindres cours

d*eau ; il est le produit des alluvions de ces mêmes

eaux, qui paraissent travailler aujourd'hui encore à

prolonger leurs premières créations.

En arrivant au milieu d'une population si vanlëe, ce qui m^a frappé le plus a été de voir beaucoup d'yeux bleus avec des cheveux châtains, longs et plais, et des visages frais et colorés; tel est» en général, le trait des habitants du Gouriel, qui descendent des collines du voisinage, amenés ici par le besoin de leurs affaires (1). Ces hommes portent une coiffure qui rappelle un peu le chapeau villageois des Proveu* cales, mais elle est beaucoup plus petite, trop petite même, pour ne pas la considérer comme un ornement national, plutôt que comme une partie nécessaire du vêtement. Les Mingreliens, les Géorgiens et les autres peuples du Caucase ont un bonnet rond à côtes, dont la couleur est au goût de chacun, avec une bordure en peau de mouton couverte encore de sa laine. Les uns et les autres portent une redingote courte, galonnée plus ou moins richement et armée d'une demi-douzaine de cartouches de chaque côté de la poitrine. Les Arméniens qui vivent

(1) Que ptoser du témoignage d'Hérodote, qui a visité h Gokhide» et qui afiBrine que ses habitants ont les cheveux crépus et la peau brunie des Africains? Y a-t-il eu erreur dans ses souvenirs^ y a-t-il eucoofuaioo chez les copistes, ou enfin les révolutions des peuples Mil-eUesanéanti ou expulsé jusqu'au dernier de ces nègres qu'Hérodote aurait vus? Une supposition encore reste à faire, c'est que le climat froid et humide de la Mingrelie, qui convient si peu aux hommes de eette race, aidé par le mélange de leur sang avec celui des aborigènes, aurait modifié insensiblement le type organique primUtf de ces étran» gers, au point d'avoir rétabli déjà dans leurs descendants les proportions du squelette et Taspect de la peau et des cheveux qui conviennent aux habitants du Caucase. Cette question de physiologie est malheureusement enveloppée de doutes difficiles è résoudre.

daas ce pays portent le bonnet a igu, en peau d'agneau , qui est propre aux Persans, et une espèce de surtout en drap, de couleur sombre, tombant à la hauteur du jarret, ayant de longues manches pendantes, et serré à la taille par une ceinture. Le reste du vêtement des indigènes se compose d^un pantalon large et de quelques tours de bande en toile ou en drap autour des jambes, pour tenir lieu de bas. La chaussure est un morceau de peau enveloppant le pied et assujetti par des cordons. On peut, d'après cela seul, comprendre combien les arts utiles sont peu avancés, les industries les plus simples, celle du cordonnier, par exemple, étant encore à naître, au moins dans les villages.

Les habitants du Caucase, de même que les autres Orientaux^ ont l'habitude d'être toujours armés, ce qui prouve que l'état de guerre est pour eut l'état normal. Leur équipement complet se compose d'uu kandjal, sorte de poignard droit, large, et à double tranchant, assez semblable à celui de nos soldats mineurs, d*un fusil à pierre, et quelquefois d'un pistolet.

Plusieurs Turcs en turban sont établis à Redoute- Kalé; on y voit aussi des Grecs des Ues ioniennes. Les uns et les autres y font de pauvres affaiiH^s : le bazar est grand, mais triste et mal approvisionné.

La réputation dont jouissent les femmes de la Mingrelie donne le droit d'être exigeant envers elles. Celtes de cette bourgade ne se montrent guère en public pendant le jour; les seules que j'aie vues

•t noirt critiqwr*, t. 2. 3

n'étant pas jolies, cet échantillon pouvait me faire croire que la beauté des Mingreliennes est plus que rare et douteuse ; mais j'avais réservé mon jugement.'

Anciennement il se Faisait sur toute la longueur de la côte^ et principalement à Poti, qui est sur le Phase, un grand traûc en esclaves des deux sexes. Les Miagreliens^ les Géorgiens et les autres habi« tants du Caucase, faisant commerce de leur progé* niture, y amenaient leurs propres filles ou leurs sœurs, et s'en retournaient avec le prix de leur vente, heureux de penser que ces pauvres orphe* Unes couraient les chances de devenir les favorites d*un homme puissant et d'être bien nourries et richement vêtues, au lieu de se cacher toute leur vie dans les bois, agitées et poursuivies par les frayeurs des guerres continuelles.

C'est un sentiment bien bas, celui qui inspire de vendre sa race, mais de ce fait il faut accuser surtout le défaut absolu d'éducation morale; ensuite, pour apprécier avec justice la conduite des Mingreliens, il faudrait faire abstraction de notre aisance, nous associer par la pensée aux privations de leur vie, et nous identifier à un état social qui est si pauvre qu'il ressemble plutôt à la disgrégation d'un peuple et à une somme d'existences purement individuelles. Combien Thomme ne serait^il pas malheureux en eflet dans certaines conditions professionnelles et sociales, et combien ne paraîtrait pas injuste la vo« lonté suprême qui lui en aurait imposé le joug, si

sa force, son intelligencci sa sensibilité, et toutes les qualités de son cœur, de son esprit et de son corps étaient partout, et en chacun de nous, semblables, au lieu de se régler sur l'état de la société, sur celui de la famille, sur la profession, sur les circonstances locales du pays où on nait, comme il arrive par un ttkt de l'action que le monde extérieur exerce nécessairement sur notre propre nalure* Heureusement, comme le corps des hommes que la naissance et les événemaits variés de la fortune du monde obligent à se courber de bonne heure sous le poids des plus durs travaux apprend à résister et à vaincre, rame aussi se fortifie, ou par la rudesse qu'elle prend dans les plus basses conditions sociales , ou par la grandeur des sentiments qu'elle acquiert dans les autres états, si bien que Tharmonie s'établir, dans toutes les circonstances, entre la peine à souffrir et les forces qui permettent de la supporter. C'est, en un mot, l'application particulière d'une loi générale de la nature, qui s'exprime en disant qu'une action développe une réaction qui la compense et qui lui fait équilibre.

Quant aux hommes de la Mingrelie et de la Géorgie, qu'on poKait aussi autrefois sur tous les bazars d'esclaves, ils servaient principalement a recnitor en Egypte l'armée des mameluks. Leur vente, de même que celle de leurs belles compagnes, est rare et clandestine, depuis que les Russes occupent militairement les c6tes de la mer Noire et les bords de TAraxe. Leur destinée aurait oiferl jusqu'à ce jour

une particularité bien remarquable si ThisCoirequ on invoque dit vrai. Les Mingfeliens seraient, en effet, les descendants d*une colonie égyptienne amenée par Sésostris sur les bords du Phase, aujourd'hui Rion, et fixée dans une ville du nom d*OEa, que ce conquérant aurait fait bâtir, mais dont il ne reste aucune trace connue. Ce qui rendrait ce fait intéressant, c'est non-seulement le retour des colons à Tétat d'esclavage dans leur mère patrie, qui est ellemême asservie à l'étranger, mais aussi l'impuissance où ils sont de se perpétuer en Egypte par le mariage, comme si la race des premiers habitants de ce pays y eût perdu tous ses droits à jamais.

Je dois avouer que je n'ai trouvé ni dans les pro* portions de la tète ni dans la physionomie des Cophtes de TËgyple, qu'on croit être la progéniture du peuple des Rhamsés, les caractères organiques propres aux Africains, qu'on dit être leurs pères, non plus que le type des Mingreliens, qui seraient leurs fils ; au reste^ le mélange répété des hommes de différentes races, depuis celte époque, ne permet pas de croire qu'on trouve souvent des empreintes caractéristiques aussi bien conservées que les traits des Juifs, qui, d'ailleui*s, ne font d'alliance qu'entre eux , et enfin je me défie trop de la fugacité des souvenirs qui me servaient seuls en cette examen, pour émettre un avis tranchant sur ces questions et ces doutes soulevés par quelques voyageurs.

Quand il sera plus facile de parcourir en tous sens le pays poétique de la Colchide, de se livrera l'étude

sérieuse des faits positifs de son histoire et de vérifier les fables ou les mensonges qui se voilent encore de Tombredeses forêts impénétrables, alors on pourra espërerde retrouver les ruines de DioseuriaSy enfouies el oubliées avec les cendres des Milésiens , ses fondateurs, couvertes elles-mêmes par les débris des générations de vingt-cinq siècles. On saura aussi ce qu'il y a de vrai dans les récits qui font supposer qu'une ville ancienne est engloutie avec la magni-^ ficence de ses palais dans le lac Baliostron, au fond duquel on croit apercevoir des dômes, des colonnes et d'autres restes semblables de ses monuments.

L'explication prosaïque et métallurgique de l'expédition des Argonautes, donnée par quelques savants qui ont prétendu que la toison d'or du bélier de PhryxuSy appendue par iEétés à un arbre voisin du Phase, était bien une toison couverte de paillettes d'or, obtenue à cet état par un procédé très-connu des orpailleurs, et qui consistait à plonger, pour un temps suffisant, les dépouilles des brebis dans le fleuve; cette explication, dis-je, supposerait dans le Phase un reste de cette richesse qui avait tenté la cupidité de Jason et de ses intrépides amis; mais il n'en est rien : la laine qui s'imbibe maintenant de ses eaux n'en retient que cette matière vile, que les poètes peuvent bien se permettre d'appeler de l'or, mais qu'on appelle mieux du limon, et qui est reçue partout seulement pour ce qu'elle vaut. Cependant, je dois dire, sur la foi des voyageui*s instruits qui m'ont précédé, que les montagnes du Caucase ahou-

dent eu minéraux, et qu*on y connait des mines dW, d argent, de cuivre et de fer; il est probable qu'il y en a bien d'autres, qui seront plus ou moins pro* chainement découvertes.

Redoute-Kalé ne renfermait rien qui ressemblât à une auberge; il y avait cependant un café sur le plancher duquel j'obtins de passer la nuit ; mon hôte 9e chargea de me nourrir; mais cet homme doucereux, qui me caressait des expressions les plus persuasives du beau langage hellénique, n'était, dans l'art des fourneaux, qu'un empoisonneur dégoûtant ef un voleur sans pitié. Sa mauvaise petite chambre et ses deux repas plus détestables encore me coûtèrent, par accommodement, 15 francs! Cette dépense royale discutée et payée, je me mis en route.

J'étais parti tard de Redoute-Kalé, et je fis peu de chemin. L'obscurité me surprit, même avant d'arri* ver a Korga, village distant de deux lieues environ» où je consentis d'autant plus tôt à passer la nuit,

que j'y retrouvai M. S , qui me procura un gite

chez une famille de paysans des plus aisés.

Dans une petite cabane, qui était fort sombre et fort noire de fumée, nous trouvâmes réunis en famille un père, son fils, ses GUes et sa bru. Pour éclairer la petite profondeur de l'air épais de leur chambre commune, ces pauvres gens, comme s'ils ignoraient encore l'art de brûler l'huile ou le suif ,^ ^e contentaient de jeter de temps en temps au feu des ragmenls de bois sec, dont la combustion inégale

tantôt répandait le plus vif éclat, et tantôt laissait dominer Tobscuritéqui paraissait alors plus profonde. Le foyer occupait le centre de l'appartement , et la fumée considérable qu*il répandait s*enfuyait, quand elle pouvait, par une ouverture irréguliére ménagée dans le toit. A lentour étaient plusieurs petits bancs sur lesquels nous fûmes priés de nous asseoir, après certaines félicitations réciproques, faites toutes à la fois, et par chacun de nous dans sa tangue, pour nous comprendre encore moins s*il eût été possible. Notre hôte s'ussitprés de nous, et toutes les femmes en vis-à-vis. Elles étaient toutes. sana voile, et je pus m'assurer qu'elles étaient fort jeunes, mais médiocrement jolies. Sur mon invitation , traduite par M. S , elles chantèrent un refrain national , ea s'accompagnant d'une guitare désaccordée eC grinçante d'une forme tout à fait grossière. Ge chant, je l'avais entendu la veille par une de ces voix de la forêt qui tout à coup frappent Foreille du voyageur, et qui lui font plaisir comme si la forêt elle-même, jusque-là muette et insensible, s'animait subitement de la vie de ses haletants invisibles. Je regrette beaucoup de ne l'avoir pas noté tout de suite. C'était un canon à trois parties., rhyihmé exactement, ayant les intervalles justes que notre oreille sévère peut seuls admettre, avec la circonstance remarquable, que ce petit morcean d'harmonie avait le caractère d'un refrain et laissait toujours dédirer un motif. J'admirais, d'ailleurs, la parfaite précision des voix qui s'unissaient et dont

quelques-unes reuforçaient alterna iivement les diverses parties par des notes à l'accord. Comment^ entre des peuples si voisins que le sont les habitants de ces forêts, et les Turcs, qui ont longtemps dominé sur les cotes de la mer Noire, peutnl y avoir de si grandes différences par rapport à la pratique de la musique, que le moins avancé des deux soit sensible à Tharmonie, qu'il ait l'oreille juste et délicate dans les intonations, et que, chez l'autre, cet art ne soit encore qu'une mélodie sans goût, une déclamation criarde, sans mode ni mesure, ni distinction d'intervalles permis et défendus ?

Âpres le concert^ on servit à chacune des personnes présentes un gros morceau de pâte de millet cuit à l'eau, avec un petit tas de débris d'un fromage en miettes, le tout posé avec les doigts sur un banc de la grandeur et de la forme de celui sur lequel nous étions assis. Une coupe de vin passait de bouche en bouche, et, à chaque rasade (notre hôte vidait souvent la coupe), il fallait redire la formule de politesse, à l'usage de tous les pays du monde, qui se traduit ici par un kalimardjo invariable*

La soirée finit par une danse qu'exécuta la plus jeune des filles : c'était un piétinement cadencé, qui li'avait aucune grâce. Je me retirai, et j'allai dormir sur mon bagage à côté de mes chevaux et de mes deux guides. M. S», qui jouissait ici des plus grandes faveurs de Thospitalité et qui avait couché déjà sous le toit de cette famille, me dit que les mariés y prenaient familièrement leurs ébafs, sans s'inquiëlcr

de'Vetki de pareilles leçons sur de jeunes cœurs;, ail reste, Tusage est d'établir les filles bien avant le temps des désirs, à moins qu'elles ne soient tout à fait précoces.

L'appartement qui m'était réservé était une petite écurie. Au nom prés, cette maisonnette ne dif-^ ferait pas beaucoup de l'autre : deux ou trois eans<* tructions semblables et aussi légères, élevées dans un enclos circonscrit par une haie basse, et distribuées sous l'abri de quelques arbres fruitiers, renfermaient les animaux de la ferme et les provisions de la famille.

Korga n'est pas un viHage ayant, comme les nôtres, des habitations groupées; il se compose de maisons éparses sur une surface considérable dans l'épaisseur de la forêt. Il y a dans ses environs beaucoup de marécages; les mûriers et les noyers y abondent, et on y récolte de la soie et du miel. Le premier de ces produits, qui suppose l'intervention d'une science et d'un art, n'est pas aussi beau qu'il pourrait être; le second est ce miel, qu'en turc on nomme déli^baldj à cause de ses funestes effets; il est malfaisant comme à Trébizondeet par les mêmes causes.

Je me remis en roule au soleil levant. De mes deux muletiers, -l'un était Mingrelien et ne connaissait que sa langue» dont moi-même je ne savais jusqu*ici que le kalimardjo de la veille, avec quoi je n'aurais pu aller bien loin ; l'autre était un métis, né sur la frontière du Lazisian cl de la Géorgie : je

m'expliquais en turc avec lui el il me servait d^a-> terprète.

Dans la journée j'aperçus des vignes; elles étaient plantées dans des endroits déboisés exprès , tantôt en incendiant les plantes, tantôt en les détruisant à la hache : elles croissaient parmi les racines de quelques gros arbres, que ces moyens de déblayer une place ne pouvaient atteindre jusque sous terre, sans perdre trop de temps. Elles s'appuyaient sur des échalas où on les forçait de s'élever, peut-être pour ' les préserver de Thumidité du sol; mais, malgré ce soin, le raisin semble ne pas mûrir assez, ou mûrir trop tjBrd, et le vin qu'on en &it est médiocre. Je crois avoir entendu dire que la vendange ne s'effectue ici, comme à Trébizonde, que vers la fin du mois de novembre et même en décembre.

Les maisons que j'ai vues, soit seules, soit réunies, mais toujours très-peu nombreuses ensemble, étaient au centre d*un enclos qu'entouraient des palissades élevées et fortes comme des murs, afin de servir de retranchements dans le cas d'une attaque subite de l'ennemi. Les maisons elles-mêmes étaient aussi construites en planches, ou quelquefois en clayonnage, et elles portaient une toiture de chaume. De distance en distance, une pareille construction, mais plus grande et un peu plus soignée que les au-» Ires, qui se faisait distinguer, en outre, par un péristyle, et par l'isolement et par le silence, annonçait une église chi*étienne. Çà et là, des champs conquis sur la forêt s'ouvra irnt à la charrue; ils

étaient généralement transformés en enclos^ par de gros pieux qu*on attachait ensemble avec des bran*ches d'un bois souple , tel que le saule, pliées de façon à élever une barrière aux animaux.

Il fallut ro'arréter vers le milieu du jour dans un pré naturel pour donner à mes guides le temps de se reposer^ et pour laisser paître les chevaux. Je profitai de ce moment de halte pour sonder un peu les bois à droite et à gauche de la route, et je m*y enfonçai le fusil sur l'épaule. Pendant ma promenade, je ne vis aucune demeure, mais seulement quelques jeunes pâtres presque nus, qui traversaient la solitude ; le silence n'était interi'ompu que par des voix éloignées qui arrivaient jusqu'à mon oreille, renvoyées par l'écho des voûtes de feuillage couronnant la forêt.

Le terrain, qui est plat depuis Redoute-Kalé jusqu'ici, commence maintenant à devenir inégal, et la route est gâtée quelquefois par des marécages; elle n*est même praticable pour les voitures, qui sont des arabats pareils à ceux de l'Asie iVlineure, qu'en plaçant sous les roues des fascines, que fournissent les taillis voisins. Plusieurs belles fermes, appartenant à des princes, s'offrent à la vue; on jouit de retrouver dans ce désert boisé quelques efforts d'industrie et de civilisation qui le reculent ; on voit avec plaisir l'horizon, si longtemps cerclé quelques pas en avant de soi par des arbres, s'élendre enfin jusqu'aux limites d'un champ. — La vie des bois est la plus bornée et la moins propre à

nous faire comprendre l'immensilë de l'univers : pour des sauvages qui n'auraient connu que celle vie-là, rétendue serait sans profondeur, et il semble qu*îl n*y ait pas pour eux de géométrie possible, tant l'idée de la dimension devrait peu les frapper ; à plus forte raison, l'astronomie leur serait-elle inconnue; probablement, enfin, l'adoration d'un Dieu, bon ou mauvais, ne saurait leur être inspirée de bonne heure, puisque Téiude du ciel, qui a conduit prochainement tous les hommes à celle de la théologie^ leur serait interdite.

Je traverse, en la guéant, une rivière peu considérable, que j'ai entendu appeler l^sin, et je rencontre des convois de marchandises venues de Tiflis sur des arabats traînés par des bœufs : ce sont particulièrement des peaux qu'on exporte vers Constantinople et les ports de TAdriatiquc. Les voyageurs que je vois passer sont des Géorgieus montés sur des chevaux, et couverts d'un petit manteau de feutre appelé bourka. Les longs poils de chèvre qui garnissent ce vêtement par dehors laissent ruisseler l'eau de la pluie, mais il est épais et lourd, et sa roideur le rend incommode. — J'arrive tard, et par Dne nuit fort obscure, dans un village qui se nomme Tckrcp;jy couche dans la boutique d*un forgeron.

A quatre heures du matin, j*étais déjà réveillé par le bruit des marteaux sur Tenclume qui m'avait servi de chevet; quatre vigoureux Mingreliens y battaient le for sans épargner leurs forces. Duc sorte de bise excitée par les soiifllots do la forgo

et soulevant une poussière noire qui tournoyait dans l'atelier m*a Tait hâter le départ.

Je suis toujours au milieu des bois plus ou moins éclaircis et défrichés de chaque côté de la route. A une petite distance du village d'où je sors, je traverse le TékouTy rivière trop rapide et trop profonde pour être guéée; mais un bac transporte successivement les voyageurs, les bagages, les chevaux et les voitures d*un bord à laulre. Il consiste en un plancher solide jeté sur trois gros troncs d'arbres évidés en canots, et dont l'union est maintenue par des lacs faits avec des tiges de vigne sauvage. Ces liens, qui s'emploient ici au lieu de cordes et qui, souvent, les remplacent à merveille, ont l'avantage d'être plus économiques et de se trouver partout sous la main. Au débarquer, j'ai été surpris de voir des pauvres me demander l'aumône. Doit-on s'attendre à rencontrer la mendicité si loin des séjours de l'opulence, et jusque dans les forêts? Mais ces mendiants avaient vu la richesse des villes, pour leur malheur, et, sans éti*e plus privés qu'aucun de ceux parmi lesquels ils vivaient, actuellement il ne leur était plus possible de se contenter d'un sort qui suffisait cependant à beaucoup d'autres; au lieu de travailler et de prendre de la peine pour avoir du pain comme eux, ils tendaient la main pour obtenir de l'argent qu'ils appréciaient davantage, comme les parasites des villes.

Prés de là, sur la gauche, au sommet d'un coteau convenablement choisi; est un château fortifié et

d*un efiel pittoresque; il appartient à la féodalité expirante de ces lieux. Les provinces du Caucase sont encore toutes remplies de petits princes et de petits seigneurs guerriers et turbulents, dont le czar emploie Tardeur à son profit, et quHI charge de litres et de décorations à proportion qu'il les dépouille de tout droit réel sur leurs anciens vassaux • -«-Plus loin, on guée la rivière iiAhacha; il y a dans les envi* rons quelques belles plaines et des cultures en grand; çà et là^ des moulins à eau de la plus imparPailc construction sont employés à moudre le blé de Turquie, qui est la principale nourriture des Mingreliens.

Les femmes que le hasard me fait rencontrer croisant les bois sont demi-voilées; elles sont craintives, et elles s'en fuient bien vite en voyant des étrangers. Ces pauvres créaiures,vivantdans la profondeur des retraites les plus cachées, et ignorant les combinaisons de la politique et de la guerre, qui ont donné de nouveaux maitres à leurs bois, à leurs rivières, à leurs montagnes et à elles-mêmes, appréhendent toujours d*ètre la proie de Thomme assez riche pour les acheter, ou assez hardi pour les enlever.

Le même jour, je traverse, sur un bac, l'Hippus, qui forme la limite de la Mingrelie et de l'Immirett. Cetteriviére,affluent du Phase, porte, dans la langue du pays, le nom de Tchénis-Gali , dont le nom grec des auteurs est la traduction. En cet endroit est éCa* bli un poste russe.

Je conlinuaî i voyager jusqu'à une heure avancée de la nuit à travers une plaine. Mais, enfin, ne renoooirant aucun gite sur la roule, j'obligeai mes naletiers à se détourner pour chercher un abri. Des voix d*hommes et des bruits confus comme ceux qu*on entend à une certaine distance des villages, et qui se distinguent toujours mieux dans le silence que le soir im|)Ose à presque toutes les créatures, nous attirèrent vers un groupe de demeures. Nous n'y arrivâmes pas sans peine, n'ayant devant nous que des sentiers étroits et mal frayés, et mon bagage s'engageant à chaque pas dans les lacis inextricables des plantes grimpantes et des jeunes brandies des taillis. Lie hasard nous conduisit à la porCe d'un prêtre grec schismatique, qui, d'abord, nous aœueillit assez mal, et refusa tout net de nous laisser entrer. Cependant je crus comprendre les motifs non chrétiens de sa résistance, et je lui fis promettre de payer la permission de dormir sous son toit, seule fiiveur que j'attendisse de son hospitalité; à cette condition, sa porte s'ouvrit enfin.

A la lueur d'un feu de bois sec qui fut allumé aussitôt, le prêtre, s'étant approché , me considéra mieux; j'en fis autant de mon côté, et puis, après ce muet examen, nous nous assîmes en regard Tun de l'autre. Un peu de riz, partie essentielle de mes provisions, que je faisais cuire dans du lait, composait mon meilleur repas de chaque jour, repas vite apprêté et vite achevé. Tandis que je soupais et que je continuais à être pour le papas grec un

sujel d'étude, celui-ci et mes deux muletiers, livrés au même exercice et chacun mangeant du sien, étaient assis sur un banc de bois, devant une table, qui n'était qu'un autre banc tout pareil. Us faisaient entre eux des échanges d'un morceau de pain pour un morceau de pâte de millet, d'un morceau de fromage pour un morceau équivalent d'un autre fromage, d'un verre de vin pour un autre verre également rempli. Les trois convives mettaient beaucoup de gravité dans ces opérations, qui se répétèrent plusieurs fois : le prêtre, qui avait Tinitiative de la générosité, prenait alors un grand air de munificence; les deux autres acceptaient avec gratitude, et offraient à leur tour leurs petits pré* sents. Tous les trois mangeaient en dévorant, et buvaient mieux encore, quoique leur vin, que je voulus goûter, me parut douceâtre et détestable. Chaque rasade était précédée d'une courte prière avec des signes de croix répétés. Le prêtre, surpris que je n'en fissepasaumoinsautantqu'eux-mémes, communiqua ses remarques à mes gens, qui lui donnèrent à ce sujet des renseignements peu favorables sur mon compte, ensuite desquels cet homme ne vidait plus un verre sans attacher sur moi, jusqu'à la dernière goutte, un regard empreint de pitié. Mais les Turcs m'avaient déjà fiimiliarisé avec des impertinences semblables, pour avoir été aussi infidèle à leurs yeux, et pour n'avoir pas voulu toucher la terre avec mon front, en invoquant Mahomet. Je ne m'inquiétai donc pas de la mauvaise opinion du prêtre; je dor-

inîs même très- bien cette nuit-là ; et, le lendemain , quand je partis , après avoir payé mes dettes sans marchander, je laissai mon hôte dans les meilleures dispositions à mon égard.

On élève des vers à soie dans un grand nombre de petits villages cachés au milieu du bois, comme est celui d'où je viens de sortir. Ces éducations se font sans de bons principes, et toujours sur un trèspetit nombre de vers. Les soins se réduisent à les abriter et à les pourvoir de feuilles fraîches de mûrier.

A la distance de deux heures de marche environ^ est une rivière qui porte le nom de MaglakkL Au delà, en se rapprochant du fond de la vallée du Phase, on parcourt un pays parfaitement plat et naturellement planté des arbres les plus magni** (iques. A droite de la route, qui est large et belle, et qui ferait à elle seule soupçonner le voisinage d*une ville, le fleuve précipite son cours à travers une campagne dont la fertilité est admirable autant que Taspect. De ce côté, la vue des montagnes d*Akhalsik ajoute au paysage Teffet de leur neige ; à gauche, les bas échelons de la chaîne principale du Caucase oft*ent des accidents de terrain agréables et variés. De nombreux troupeaux de vaches, de taureaux, de chevaux et de porcs parcourent la forêt, qui abonde en fleurs et en fruits, et où se dislinguenf , entre autres, la rose, le fraisier, Tazalea, la vigne sauvage, le châtaignier et le poirier. Les coudriers y occupent aussi des places considérableS| et leurs

une si petite chose que la remise d'un passe-port, je fus tenté de me croire un personnage des plus considérables.

Je fus trës-obligé, pour quelques soins concernant l'expédition de ce grimoire, à un jeune officier d'origine étrangère et plein de mérite, dont je fis alors la connaissance, procurée par le hasard.

A ma grande surprise, j'entendis dans une rue de Cotais un simple soldat m'adi*esser soudainement la parole dans ma langue maternelle, et parler le français avec autant de pureté qu'un Français même. En Texaminant, sa tenue, son geste, une habitude du monde qui perçait dans la politesse de ses avances, tout en lui annonçait un homme élevé dans une

meilleure condition. En eflet, M. X m'apprit

aussitôt que sa capote grise de soldat était un manteau de disgrâce, et qu'il subissait ici la peine d*un duel qui lui avait valu une blessure et la perte, au moins temporaire, de son rang dans l'armée. L'empereur Nicolas, qui s est persuadé que la guerre de Circassie offre de meilleures occasions d'employer le courage que les combats en duel, qui sont défendus, ne manque jamais de punir les duellistes en les pri* vant de tout grade, et en les envoyant dans le Cau* case quereller et guerroyer, jusqu'à ce qu'une action d'éclat leur Tasse rendre les é|)auleties.

Un dernier embarras bien grand, souffert comme pour combler la mesure des ennuis qui m'étaient réservés en entrant à Cotais, fut de trouver un gite. Après avoir encore une fois sillonné vainement toute

la ville pour ce nouvel objet, une grande chambre remplie de décombres et dont le toit était défoncé me fut offerte. Malgré ma répugnance à habiter celle sorte d*étable, comme il n'y avait pas à choisir, je m'y installai. Ma chambre était dépendante d'un café tenu par un catholique du pays. L^hôte qui m'avait reçu à si peu de frais venait m'y voir et causer aussi longtemps que je voulais le souffrir. Le plus souvent c'était pour me dire sur le compte des Russes tout le mal qu'il pouvait inventer^ et pourquoi? par esprit d'opposition religieuse. Je crois n'avoir jamais rencontré de fanatique aussi passionné que ce jeune homme. Il avait des façons singulières, dont je m'amusai d'abord, mais que je trouvai à la (in déplaisantes et niaises. Il ne m'abordait qu'en prononçant le nom de Jésus ou de Marie, accompagné de quelque épithète des Kta*<» nies, qui devait être, dans son idée^ comme une formule de reconnaissance entre francs-maçons. Lorsqu'il avait fini de médire et que la conversation languissait, il entonnait du plus creux de sa voii, tantôt un fragment de messe, tantôt un psaume, et aloi*s je me hâtais de le mettre à la porte sous quelque mauvais prétexte; mais, d'ailleurs, il ne se décourageait pas d'obtenir toujours si peu de succès avec son plain-chant.

Il serait difficile de reconnaître dans la petite ville actuelle la capitale d'un royaume. Cotais avait autrefois quelque splendeur ; mais alors, elle était la résidence des petits souverains de l'Immirett, qui

s'allrtbiiaieiil le ûlte <ie rois. Leura palais, dont on inonire les restes, et un monastère qui se voit parmi les collines dominant la vallée, sont les seules traces des constructions de cette époque. D'ailleurs, il est probable que, exception faitedes monuments publics, l'ancienne Cotais était bâtie avec des matériaux aussi peu durables que ceux qu'on a employés à éle«ver la ville moderne.

Les maisons de celle-ci sont toutes en bois et n'<mt qu'un étage. Le bazar est grand, mais il ne parait pas que les affaires qui s'y traitent soient considérables; on voit peu de variété dans les produits exposés pour la vente. -~ J'ai remarqué ici, comme dans le Lazistan, que les hommes filent le chanvre au fuseau et à la quenouille, et fabriquent de la sorte une ficelle grossière, — J'estime que la population bowgeoise de Cotais est au plus de trois mille per* sonnes. La garnison ne doit pas être nombreuse, à en juger* par l'étendue des casernes. A l'époque de mon séjour , celte troupe était polonaise. On employait les soldats par corvées à porter des matériaux pour la construction d'un pont de pierre jeté sur le Phase.

Il y a dans Cotais un noyau de population catho* lique que le prosélytisme s'efforce de grossir aux dépens des autres sectes chréliennes ; mais, moins actif que sous le régime de la persécution des croyances, il a diminué sous le régime des Russes, qui ne persécutent personne pour cause d'opinions religieuses. Ce petit troupeau, qui croit d'autant

inieiu à riufaillibilité du pa|ie, qu'il ne l'a jamais vu, el qu'il s en fait une idée plus extraordinaire, avait pour directeurs^ deux pères capucins envoyés par la propagande de Rome. Ces deux jeunes moines (car ils étaient jeunes) me parurent exercer sur leurs fidèles une très-grande autorité d'opinion ; ils leur rendaient, d'ailleurs, plus d'un service important, à part celui de répondre, par les cérémonies du culte extérieur , au besoin de leur conscience , de quelque manière que ce besoin et ce culte méritent d'être appréciés en eux-mêmes. Ils étaient juges des différends de leurs ouailles, il les conseillaient dans leurs entreprises, ils les consolaient dans la maladie, et ils leur apportaient à la fois les secours temporels et spirituels, comme médecins et comme ministres de l'Évangile; enfin leur présence conti*nuelle au milieu des familles établissait ruoîté réelle du trou|)eau.

Il est vrai que pour eux-mêmes il n'était |>as sans danger de se rapprocher autant des séductions d'un monde que leur profession leur faisait un devoir de censurer ; qu'il n'était pas prudent, pour indiquer à des pécheurs la profondeur du précipice où ils peuvent tomber, de se pencher trop sur l'abime avec eux ; d établir le confessionnal dans la chambre à coucher des pénitentes, et dirigeant les yeux de 1 âme bien loiu, vers le sein de Dieu, d'amener bien prés les yeux du corps sur le sein d'une jolie femme : mais les suites de ces miprudences sont la faute de

rÉglise, qui a inventé des exigences âiirpassanl la nature humaine.

Ce petit reproche de mondanité^ adressé à des moines trop jeunes et trop désavantageusement placés pour être exempts d^une faiblesse, est, d'ailleurs, le seul que j'aie entendu sur leur compte. Ils avaient des manières très- cordiales d'accueillir les voyageurs qui se présentaient à eux ; ils me reçurent avec un air si affable et ils m'offrirent leur simple repas avec une bonne grâce si pleine de franchisci que je dus laccepter une fois. — Le monastère est petit et sans apparence; on construisait tout à côté une belle éf^lise en pierres de taille.

Cotais est un lieu fort malsain pendant toute la saison chaude; les capucins m'assuraient que les fièvres d'accès y sont fréquentes et souvent trèsgraves.

Je me suis souvent rappelé, dans le cours de mes voyages, une réflexion d'un bon vieillard, autrefois mon digne professeur, qui se plaisait à faire profiter les jeunes gens de son savoir et de son expérience, dans des causeries familières avec eux. J'avais retenu de lui cette opinion : que l'on peut juger des mœurs d'un peuple par la qualité des serrures qui sont aux portes. Sans être parfaitement exacte, cette remarque a un grand fond de vérité, et il est facile de la véri fier. A mon avis, cela ne signifie pas que les hommes soient meilleurs dans les pays où on ne sait pas clore exactement les maisons, mais seulement que la science des voleurs est au niveau général des con-

naissances du pays, et que le vice comme la vertu prennent toujours des formes en rapport avec l'état de la civilisation. En efFet, tandis qu'ici les mauvaises passions ont toute la violence des mœurs pri* mitives, et que d'abord on assassine l'homme que l'on veut dc^pouiller, à Paris ou à Londres on emploie, à cet effet, des procédés plus humains et une science plus grande. Il est certain qu'une douzaine d'habiles filous videraient dans une nuit, sans difficulté, les plus grands hôtels de Constantinoplc et les palais du sultan , malgré la garde qui les entoure, et que, à Cotais, cette besogne serait encore plus facile, si Cotais en valait la peine.

Je me hâte de rendre justice à la beauté renommée du Caucase et de la glorifier; mais, après avoir vu à Constantinoplc et à Trébizonde beaucoup de jolies femmes sorties de cette pépinière d'où notre race elle-même est toute provenue, je ne fus guère étonné. Il ne faut d'ailleurs rien exagérer : la nature n'offre ces sortes de richesses nulle part, non plus que l'or, les diamants et les perles, sans qu'on soit obligé de trier et de séparer des alliages de moindre valeur. Le costume des dames de Tlmmirett ne manque ni de précieux ornements , ni de bon goût , qui est aussi un ornement et des plus rares. La modestie , qui a des lois sévères ou des caprices d'indulgence selon les temps et les lieux , n'est pas blessée de voir ici la gorge blanche des femmes abandonnée sans corset et saillante à une grande échancnire de leurs robes. — Les hommes de la meilleure

société sont courtois et galants oonime les anciens chevaliers français. Leur politesse veut qu'en entrant chez une femme qu^iis considèrent ils saisissant ses mains, et les tiennent jointes et embrassées, tandis que, de son côté, la femme semble se refuser à cet honneur et les baise eux-mêmes à la joue.

Un de nos compatriotes, qui a été consul à Tiflis pendant quelques années, avait conçu le projet d'employer les richesses végétales de Cotais. Il s'était fait céder, par le gouvernement russe , a des conditions favorables , une immense étendue de terrain qu'il prétendait déboiser et mettre en ferme. I^'exploitation de la forêt commença , des chantiers furent créés, les plus beaux arbres étaient réservés pour les constructions navales ^ les autres étaient débités en planches que le Phase , dans la saison favorable, transportait jusqu'à la mer Noire, où elles étaient embarquées. Malheureusement cette opération, qui avait exigé beaucoup d'avances , et pour laquelle M. X... avait dû amener et entretenir à grands frais plusieurs colons de notre pays , fut entravée par des prohibitions et gênée par des évé* noments imprévus qui amenèrent un triste naufrage ; les débris vivants s'en retrouvent dans les principales villes de la Géorgie.

Les flots de ces personnes que le vent de leur fortune pousse loin des pays de l'Europe qui les ont vues naître , et que le hasard rapproche, sur un continent étranger, m ont souvent offert un touchant s))eclaclc , comme celui de pauvres naufra-

gés que des conditions de disgrâce toutes pareilles porteraient à s'entr'aider, à se rechercher, à s'unir. Notre Europe , si froidement hospitalière , n'étend plus sur elles TinAnence de ses habitudes , et le mensonge de ses politesses fait place à la cordialité qui donne tant de prix à l'accueil plus simple des Orientaux. On se rapproche, on s'attire les uns les autres par une infinité de choses communes dont on ne soupçonnait pas la puissance, et on s'étonne de sentir cette action des autres et de la répéter sur eux. Souvenirs de la famille et de son pays , sentiments et idées, on éprouve plus vivement le besoin de tout confier, et aussitôt se forment les liens d'une société dont les membres, peut-être, fussent restés iudifférents les uns pourles autres en Europe, parce t|ue là les ressemblances qui rapprochent deux ëlres pris sur un plus grand choix demandent à éti*e plus nombreuses et plus parfaites. Les affinités les plus fortes l'emportent toujours; elles provoquent nos élections dans le mélange des hommes; <41es déterminent les rapports de nos affections et la durée de nos relations sociales : c*est ainsi que , plusieurs sels étant mêlés et dissous tous ensemble dans un vase, la convenance de leurs propriétés et de leurs formes ordonne l'attraction matérielle et règle l'accroissement des cristaux qu'on voitsc déposer. Cependant ces personnes qui sentent le besoin de .s*unir manquent d'abord d'un moyen de s'entendre, et chacune d'elles ne parle et ne comprend qu'une langue, qu'un idiome ou qu'un jargon : quels

avantages leur procurerait une langue universelle! Et par exemple l'union des colons, sans être moins intime^ mais devenant moins indispensable, cesserait aussitôt de créer une société étrangère au peuple au sein duquel elle se forme.

L'inconvénient de la diversité des langages se révéled'une manière piquante dans le besoin religieux, et surtout dans le besoin de la confession catholique. J'ai eu la curiosité de consulter à ce sujet plusieurs personnes, et j'ai appris d'elles un ingé* nieux procédé, inventé pour sortir d'embarras dans des occasions semblables.

On trouve des curés arméniens qui prêtent vo^ lontiers l'oreille à des péchés de femmes; mais le moyen d'en être compris! Ils ne parlent pas les langues de l'Europe, ou seulement un peu Titalien. On fait donc venir un interprète, et, comme il serait inconvenant de confier sa confession à cet homme, c'est le prêtre lui-même qui interrc^e, en passant en revue la série des fautes dont la faible humanité peut se rendre coupable. Mais, pour que la pénitente, à genoux^ ne soit pas obligée de répondre, et de mettre ainsi dans la confidence de ses secrets le tiers indispensable qui traduit crûment les questions un peu crues qui peuvent être faites, elle tient en sa main une ficelle qui passe à travers la grille du confessionnal, et qui, d'autre part, s'attache au poignet du prêtre. Elle guette, en cette attitude, tous les péchés que sa conscience accuse, et, lorsqu*ils passent^ elles les dénonce en tirant la

ficelle, dont il lui est facile de cacher les mouveinents. D'ailleurs, que les péchés soient grands ou petits dans leur espèce, et répétés ou non, la main s'exerce vite à marquer les nuances par des agitations plus ou moins vives et répétées de la sonnette- Mais il est, j'en suis certain, des péchés qu'on ne saurait atteindre de la sorte, et que le pauvre prêtre de par delà les mers ne saurait connaître; il en est de subtils, qui appartiennent au commerce de la société, qu'on aurait peine à comprendre sans l'usage du mon(le et sans une certaine délicatesse de l'esprit. On ne pèche pas en France de la même manière qu*en Orient; il n'est pas possible aux dames d'expliquer cela, ni aux confesseurs du Caucase de demander compte des différences.

Les ethnographes considèrent les Géoi^iens comme une petite nation fort ancienne, parlant un idiome propre, une langue sans analogie, du moins bien prochaine, avec d'autres langues connues, une langue primitive enfin^ dont ils admettent quatre dialectes principaux, qui seraient en usage dans un pareil nombre de peuplades voisines, mais distinctes à plusieuis égards. Ces tribus sorties d'une même nation sont 1"" les Lazes, 2"" les Mingreliens et les habitants du Gouriel, 3^^ ceux de l'Immirett et de la Kharthlie , A"* les Souanes, qui vivent sur les hauteurs du Caucase, et qui ont la réputation d'être grossiers et malpropres. On dit aussi que leurs femmes sont des plus belles, mais qu'elles ne font aucun cas de la chasteté. L'écriture des Géorgiens

est tré«-netle, déliée et toute bouclée ; elle est directe comme la nôtre, c'est-à-dire tracée de gauche à droite.

On parle beaucoup de langues, ou au moins beaucoup de dialectes diffiîrents dans le Caucase, et il parait qu'il en a toujours été de même dans ces montagnes. Au rapport des anciens, on entendait dans la Colchide cent cinquante dialectes ou jargons, et, à Dioscurias, qui éfait, dans la civilisation de cette même époque, un centre géographique attirant beaucoup d'étrangers, ox\ comprenait trois cents langues toutes diverses, ce qui, pour le coup, n'est guère croyable.

11 courait en ce moment des bruits d'arrestations près de Souram, qui est sur la route de Tiflis, et on accusait des Ossètes maraudeurs de tuer ou de dépouiller sans pitié, jusqu'à leur dernière nippe, les voyageurs surpris par leurs bandes.

Malgré ces nouvelles sinistres, je voulus partir; je me promis, d'ailleurs, de prendre, à propos et près des dangers, toutes les précautions que con-> seillerait la prudence. Et puis, il n'était plus temps de réfléchir et d'hésiler, et enfin la vie ne vaut certainement pas ce qu'elle nous coûte à défendre sans cesse.

Lie mois de mai était près de finir, et la chaleur était excessive. Après trois heures de marche parmi des collines agréables, et le jour étant déjà fort avancé, nous aperçûmes une petite baraque, où mes muletiers trouvèrent à propos de s'arrêter pour

I>a$ser la nuii, left-habiCa tiens les |>lus voisines étant, dMient-ik, trés-ëloignëes. Or cette cabane était un cabaret isolé, où nous vîmes bientôt arriver un détachement de soldats dirigés sur Tiflis. D'abord ils burent pour se désaltérer, et puis ils burent sans avoir aoif pour fraterniser, et, quand ils furent enivrés, ils Gororoencérent à s'entre-battrc. Ce fut alors un tumulte et un brouhaha épouvantables et un carnage à coups de poings à se tuer mutuellement jusqu'au dernier s'ils avaient eu un reste de force. Mais, vainqueurs et vaincus, ils tombèrent tous ensemble d*ivresse et de Faligueen un monceau. J'avais étédormir, loin dVux, à la belle étoile. Ijc lendemain, à la première lueur du jour et prêt à repartir, j'eus la curiosité d'aller voir le champ de bataille. Je le trouvai tout humide du vin qui ruisselait encore de la pyramide d'ivrognes enlacés dont il était couvert. Vingt grands corps, confondus dans un groupe où chacun dut avoir de la peine à reconnaître le sien, offraient les racconreis les plus extraordinaires et les assemblages les plus bizaires de tètes, de bras et de jambes. Les mieux placés, vers le sommet, ronflaient bruyamment; les plus comprimés, au-dessousde cette masse, achevaient, dansun sommeil pénible, la digestion laborieuse du vin qu'ils n'avaient pas restitué. La route sillonne d^abord une chaîne de basses collines couvertes d'un bois fourré, et puis elle se rapproche du Phase, qui se laisse guéer sans peine. Le fond de la vallée^ où ce fleuve a tracé son cours, offre çà et tt de vastes défrichements entrepris pour

mettre en culture son sol précieux , qu'une v^élation spontanée et puissante avait complètement iMKvahi depuis des siècles. A considérer la résistance que la forêt oppose aux conquêtes de Thomme, il semble voir un peuple qui défend ses droits de pre» mier occupant et ceux d'une très-antique possession contre l'injustice d*un spoliateur. Lies hommes sont encore si rares dans les provinces où je voyage en ce moment, que cette lutte contre eux du régne vivant, le plus facile à dompter par nous» parait avoir des résultats balancés : aux efforts de nos semblables pour les détruire, les arbres de la forêt opposent une force de reproduction infatigable et une multiplication effrayante : pour une tête qui tombe, il s'en reproduit mille, et sans l'aide du feu, que l'homme appelle à son aide, ses forces s'épuisant à abattre des ennemis aussi vivaces que patients, il se verrait étouffé par les progrès continuels qu'ils recommencent autour de lui.

En cet endroit» le Phase a peu d'eau ; il change souvent de lit, il se divise en plusieurs branches qui se rapprochent ensuite, en laissant entre elles des iies irrégulières; enCn sa direction est souvent repliée en demi-cercles. Il suit de là qu'il n'est pas navigable dans l'état actuel; mais il pourrait le devenir à l'aide de travaux qui contiendraient son cours, et qui auraient l'avantage de dessécher cet humide pays et de l'assainir. — Les plaines formées par les alluvions du fleuve nourrissent des lièvres auxquels j ai vu donner la chasse avec des lévriers.

Le Quirilli est un des principaux affluents du Phase ; sa direction croise la route. La profondeur de ses eaux oblige à le traverser sur un bac; dans le voisinage est un poste de soldats russes. A partir de :; ce point, nous nous éloignâmes de la vallée, et nous nous élevâmes sur les coteaux qui la limitent. Bientôt une pluie forte et continue nous contraignit à chercher un refuge dans un triste hameau voisin, que nous commencions à distinguer dans l'épaisseur du bois.

Nous eûmes beaucoup de peine à arriver, par des chemins étroits, glissants et encombrés de ronces et de broussailles, jusqu'à la porte de l'une des pauvres cabanes de ce lieu. Le chef de la famille, vieillard dont la figure respectable était ennoblie par une magnifique barbe blaniehe, consentit à me recevoir; cependant ce ne fut pas sans marchander avec beaucoup d'avidité, et sans me faire payer assez cher la méchante place qu'il m'accorda dans son réduit enfumé, obscur et sale. Mieux je connais les peuples de la Géorgie, plus je m'aperçois que, çà et là, leur pays a été éclairé d'un reflet de civilisation ; mais la preuve en est triste : je ne la trouve jusqu'ici que dans les vices qui se sont conservés d*un état social meilleur; la tradition du bien est tout oubliée.

La famille ne tarda pas à se réunir et à former un cercle autour du feu. La manière d être et de vivre de ces misérables ressemble à celle des Mingreliens de Korga. Je connus cependant qu'ils se nour-

riaeent un peu mieux que ces derniers. Une femme apprêta, pour le repas du soir, une sorte de pain ou de galette qu'elle fit cuire dans de grands plats de terre rougis au feu. Quand ces vases furent ainsi préparés, elle y jeta la pâte sans levain qu'elle venait de pétrir, et puis elleen couvrit complètement la surface avec une couche de cendre chaude. On comprend qu'une opération de boulangerie, conduite de cette manière, ne pouvait donner qu'une pâte mal cuite, un peu brûlée à la surface, et a peine desséchée au centre. Cependant cette pesante galette fut dévorée avec du lait et du fromage, comme celle de chaque soir, sanscauser d'indigestion à personne. — Dans un recoin de la chambre, je vis des nattes couvertes de vers â soie. L'éducation de ces insectes n*est pas la seule industrie à exploiter'qui s'offre aux paysans de la Géorgie, et la culture plus assidue des terres, qu'il est facile d obtenir par le défrichement, pourrait leur assurer des richesses relatives considérables et plus de bien-être ; mais, malheureusement, l'ignorance et la paresse, qui causent la pauvreté, sont des maux lents à guérir. — ^Autrefois je m'étonnais de ne pouvoir persuader à des hommes grossiers comme ceux-ci, que la nature reprend, après soixante ou quatre-vingU ans d'existence, aussi bruts qu'elle les a mis au monde, de se donner de la peine pour obtenir par eux-mêmes quelques-uns des produits utiles de notre industrie, et je ne comprenais pas leur résistance à toute action morale que je cherchais à leur imprimer. Enfin j'en suis venu à pen-

ser qu'il est impossible de faire naître tel ordre^'i-* dées» de besoins et de mouvements dans un homme simple, et surtout dans un peuple nouveau, sans suivre, sous ces divers rapports, un certain ordre obligé d'éducation progressive et lente qui les pré* pare convenablement. J'ai remarqué que des notions qui nous paraissent faciles parce que nous les possédons depuis longtemps sont souvent trop avancées, dans Tordre naturel des acquisitions de l'esprit, pour qu'un pareil peuple en sente la justesse et les accepte sans une éducation préalable. Quant à la nécessité de cet ordre progressif et lent, elle fonde une condition importante du développement moral de noire espèce, et elle met hors de toute proportion, d'une part, la force d'un seul homme agissant sur un peuple entier, et, de lautre, la résistance passive du peuple qui reçoit cette action; en sorte que les phénomènes sociaux qui se développent selon des IcMS primitives dont nous observons les eflSets sont aussi sûrement garantis contre les désordres qu'y introduirait le caprice d'un esprit brouillon, que le monde physique est garanti, par la grandeur et le poids de sa masse, contre les folles entreprises de celui qui voudrait en .changer subitement l'aspect.

Le lendemain, je repartis vers le milieu du jour, malgré les menaces de la pluie qui cessait à peine de umiber. Nous rencontrâmes bientôt un affluent du Phase, dont nous suivîmes la direction en remontant son cours, qui s'engage dans une vallée étroite,

profonde et couverte de bois. On aperçoit^ en certains points de cette route, des châteaux féodaux^ isolés, sur les sommités des collines. La vallée, resserrée de plus en plus, se divise et se subdivise, et avec elle la rivièrequi l'arrose. La campagne est ornée de fort belles fleurs. La population est rare, et le peu qui s'y trouve échappe aux yeux dans Tépaisseur des taillis. Ce jour^là , j allai dormir au fond d'une masure isolée que fréquentent les voyageurs surpris comme moi par le mauvais temps et par la nuit.

Nous étions enfin parvenus au voisinage du point le plus dangereux de la route. Je restai au guet pendant une partie de la nuit, et de grand matin, au son des clochettes que firent entendre les chevaux d'une forte caravane qui me sembla envoyée de Dieu, je me préparai à reprendre la route et à m'unir à elle. Mais mon muletier géorgien, homme insouciant et paresseux, s*arracha avec la plus grande peine aux douceurs du sommeil, et enfin ses lenteurs nous mirent dans la nécessité de partir seuls et de courir lout le danger du passage. J'allai à pied pour être plus capable de me défendre, s'il éuit possible, car j'étais armé de manière à le faire avec avantage, pourvu qu'il ne se présentât point un trop grand nombre d'assaillants. Je pressai le pas cependant, et, grâce à l'éUt de la route qui était montueuse et mauvaise, et qui ralentit la caravane dans sa marche , je pus la joindre en deux heures de temps.

Celle rouie s'élève par une pente, souvent trèsrapide, jusqu'à une ligne de partage des eaux , que nous atteignîmes dans la matinée. La boue et les fondrières, ou les chariots et les chevaux s'abattaient quelquefois, augmentaient les difficultés à vaincre. Il y avait dans les bois une grande variété de fleurs, toutes bien belles , que j'eusse recueillies dans un herbier, si, avant de me mettre en voyage, je ne me fusse prescrit de u'entreprendre aucune collection. Le faite où j'étais enfin parvenu, sans être, je crois, trés«élevé au-dessus du niveau des océans, est à remarquer comme limite des deux grauds bassins de la mer Noire et de la mer Caspienne. Il me semblait, en franchissant cette limite, qui forme la division naturelle de deux grandes régions géographiques, cette crête de montagne^ large de quelques pas seulement, que la patrie et la famille, et tous les objets de mes plus chers souvenirs, reculaient tout à coup de plusieurs centaines de lieues, et je me sentis ému. Ce n*est qu'en ce point qu'on voit changer la végétation; quelques pins remplacent les arbres aux feuilles annuelles qui peuplent les bois à une moindre élévation. La vue, resserrée jusque-là, s'étend et plane sur deux horizons immenses. Le col que je franchissais appartient à une montagne qui relie la chaîne du Caucase à celle du Taurus ; il est formé par des rameaux échappés de chacune d'elles, et qui se rencontrent en croisant les directions parallèles des deux chaînes.

Dans le roisinage sont les Osséles qui franchissent par petites bandes armées les limites de leur terri* toire, et qui tombent inopinément sur les pauvres voyageurs isolés, et même sur les caravanes^ lorsqu'ils se croient assez forts pour les attaquer. Les bois qui enveloppent la route leur permettent de conduire ces expéditions de brigandage avec le plus grand secret, de se poster sans être aperçus , et de guetter le moment favorable à un coup de main , enfin de s'enfuir avec le butin qu'ils ont fait, sans qu'on en découvre la trace, ou de trouver pour eux-mêmes, s'ils échouent, un refuge assuré dans les profondeurs des taillis où d'autres craindraient de se perdre, s'ils s'engageaient à leur poursuite.

Un orientaliste a démontré , par d'assez bonnes rusons, que les Ossètes, cette poignée de brigands retranchés derrière des rochers et des arbres , et qui, de là, menacent sans cesse les voyageurs, ne sont autres que les As ou Alains qui se sont rendus ce- Xibreè autrefois par des expéditions plus lointaines et plus glorieuses^ sans être moins brutales. Ce qui est également curieux dans l'histoire de ces brigands, c'est leur origine. On assure que les Ossètes proviennent d'une colonie de Mèdes que les Scythes, après une irruption dans l'Asie, emmenèrent avec eux. Cette origine, qui a pour elle le témoignage de la tradition, fortifié par le récit des auteurs, est un fait prouvé encore, et par l'examen de la langue de

celle Iribu, et par le nom qu'elle se donue, dit-on^ à elle-même, puisqu'elle s'appellerait Iran, qui est le nom collectif des pays qu'habitaienl les Perses et les Médes. ^

Délivré de la crainte des Osséles^ j'avais renfermé mes armes et abandonné 4a bride 4fi mon cheval. Les vicissitudes de la vie des hommes et des peuples venant alors occuper ma pensée, je me laissai entraîner à quelques réflexions rapides :

Lorsque les peuples autrefois se ruaient en multitudes les uns sur les autres pour se dépouiller mutuellement, une partie des vaincus, abandonnant leurs campagnes, allaient ré|>andre, de proche en (H-oche, l'envahissement et la guerre dans toute l'étendue du monde habité; tandis que d'autres, qui étaient plus attachés au sol, subissaient avec résignation la loi des vainqueurs, s'unissaient à eux, et s*organisaientavec eux en un peuple nouveau. Les institutions et les mœurs des conquérants, confondues peu à |)eu avec celles des anciens maîtres du pays, donnaient naissance à une nouvelle combinaison sociale, recevant, selon les proportions du mélange des deux peuples, une influence différente de sa double origine.

Eh bien, ce sort est le même qu'éprouvent toutes choses dans leurs luttes avec leurs semblables et contre l'univers.

Toutes choses sont multiples, et sont des assemblages d^ordres divei*s et plus ou moins compliqu(*s, des assemblages formés, hélas ! jwur périr, parce

— Tique le mouvement est dans l'essenœ de tout ce qui est. Une de ces choses, un de ces assemblages que nous avons l'habitude de considérer plutôt eomme une unité, Thomme défend de même l'association qui le compose, contre les puissances qui tendent à la détruire, et qui, un jour, en triomphent et s'en empa* rent pour de nouveaux emplois dans la vie universelie. Le monde n'ayant qu'une seule et même loi, les effets différents que Ton croirait y voir ne sau raient être que des apparences ou des aspects variés d'un fait unique dans sa nature.

Si donc on suit la comparaison de deux organisations de même genre, mais différemment compliquées, comme, par exemple, quand on rapproehe l'histoire de l'homme de celle des sociétés humaines, on doit trouver une parfaite convenance et un véritable parallélisme d'effets produit par l'analogie des causes.

J'essaye à grands traits cette esquisse. Dés leur origine, on voit les peuples grossiers fournir des preuves d'une sorte d'instinct comparable à l'instinct de Tenfant qui vient de naître ; on les voit se donner machinalement les institutions élémentaires qui les font vivre, et aller au-devant de la civilisation avec spontanéité , par le seul développement de la force qui les anime. Entre eux, ils se conduis sent aussitôt par un principe qui leur est dicté d'avance, puisque nous le portons tous en nou8*mémes quand nous naissons, le seul qu'ils aperçoivent d'abord, ainsi que nous, individuellement; ce principe

suprême est l'hitérét matériel. Tel est le motif unique des premiers traités.

Phis tard ils reconnaissent, comme un homme en particulier le reconnaît pour lui-même^ Hnconvénient de le laisser diriger exclusivement par les soins aciuelsi et non calculés pour Tayei^r, de leurs intérêts propres; l'égoisme s'éclaire, et quelques vertus entrent dans le cœur des nations.

Cependant^ plus les peuples avancent dans les voies de la civilisation, plus leurs qualités caractéristiques se prononcent, et plus leurs divergences aussi se manifestent, de même qu'après l'éducation de la première enfance les jeunes gens de même âge, élancés avec des succès différents dans les carrières de la société, annoncent des talents inégaux, et ré* vélenty avec les aptitudes différentes de leur esprit, les dispositions du cœur qui leur sont particulières. Pour les peuples, l'esprit et le cœur sont représentés assez bien par les institutions fondamentales qu'ils se donnent. Or, comme les lois de chaque peuple portent nécessairement l'empreinte de toutes les causes puissantes dont Tinfluence l'enveloppe, chaque peuple aussi ne peut être responsable de ses actes, non plus qu'un homme de sa conduite, que pour la très-petite part qui reste de liberté à l'un et à l'autre dans la direction où la marche irrésistible des choses les entraîne.

Aujourd'hui, comme autrefois, il est des peuples forts et redoutables, ou riches, intelligents et actifs plus que généreux, qui exploitent d'autres peuples

et qui les foot servir à la domesûcllë Gomme des élres que leur nature ou que leur inlelligenoe laisse bien loin au-dessous d'eux; et, tandis que quelquesuns, excités par des sentiments honorables, mettent leur application à retirer ces peuples avilis de la basse condition où ils sont plongés, d^autres, écoutant les mauvais conseils de l'égoîsme et d'une politique aussi dure qu'impuissante, se flattent de les retenir éternellement dans le servage. Mais rien n'est durable, pas même les projets de la perversité, et les nations traitées en esclaves , se rapprochant du niveau commun de l'humanité, exigeront tôt ou tard des réparations éclatantes. Dans la grande union sociale qui se fondera avec le secours des siècles^ elles demanderont à bon drmt une plus juste propor* tion dans le partage des obligations et des avantages que la nature a créés pour tous; c est ainsi qu'au nom de la loi naturelle, lorsque les conditions pri«vées de l'homme se relèvent successivement de l'ab* jectioti où elles étaient plongées, on a raison de vou* loir une part plus équitable dans la répartition des bénéGces que procurent les professions.

On aime à oublier la dureté avec laquelle les peuples se sont traités en trop d'occasions, et à les voir exerçant quelques-unes des plus belles vertus qui soient au cœur des hommes; on aime à les voir s'inspirant de générosité, de reconnaissance, de dévouement les uns pour les autres. Qui ne sait que Garthage, livrée au commerce et à lusure, et presque incapable de sentiments élevés, s'il faut en

croire les hiftCoriens, que Carihage même a donne de touchants exemples de piété filiale à l'égard de Tyr, et que cette ville a eu pour sa colonie d'Afrique une sollicitude qui ressemblait à raffeetion d'une mère?

Autant sont considérables les maux que les nations peuvent se causer mutuellement » autant sont grands et nombreux les bienfaits de Taction des unes sur les autres, quand leur puissance est dirigée vers les meilleurs buts. Sans invoquer de nouveau les temps anciens, je rappellerai que nous avons vu nous-mêmes les sympathies de l'Europe pour les Grecs combattant au nom de la liberté, et que nos révolutions modernes ont excité un saint enthousiasme chez tous les peuples. Enfin, aujourd'hui même, n'exerçons-nous pas l'hospitalité sur la plus large échelle, et notre pays n'offre-t-il pas un sûr asile à toutes les grandes infortunes? Voilà de magnifiques enseignements.

Hommes ou peuples, les rapports qui existent entre nous nous donnent l'occasion de montrer des vertus, des vices, des passions, d'où résultent les accords, les oppositions, les luttes et les triomphes à travers lesquels la loi du monde vivant, retardée un jour et accélérée une autre fois, s'accomplit, selon le destin, sans s'interrompre jamais.

Cette réflexion me conduit à la question du progrés. Le progrès, en politique, est un de ces mots dont 11 définUion embarrasse , paixe que chacun se fait une idée différente de la chose même, selon

la vivacité de ses sentiments, ou la timidité de son esprit, ou le conseil de ses passions et de ses instincts privés. Mais tout le monde, cependant, a l'instinct du progrès, et chacun s'agite dans le grand mélange politique des hommes pour atteindre l'objet vaguement compris sous ce nom. A peine satisfait, ce besoin de tous est remplacé par un autre besoin, et les nations s'étonnent de se sentir toujours le cœur plein d'un désir nouveau, comme il arrive dans un cœur d*homme. Mais pourquoi s'étonner? les désirs ne sont-ils pas pour tous les êtres, à quelque ordre d'assemblage qu'appartienne leur organisation, les moyens excitateurs qui déterminent leurs mouvements, selon les lois qui leur conviennent; et ces mouvements, ne sont-ils pas la vie même qui leur est propre?

On définirait le progrès d'une manière qui ne se* rait pas attaquable, si on se bornait à dire qu'il est l'expression d'un certain besoin de changement dans Tétat d'équilibre momentané où une nation est parvenue par suite d'un changement autrefois désiré et acquis. Mais il ne suffit pas de définir, il faut agir, et c'est alors que commencent les embarras et les doutes. Or une solution est pourtant indispensable, et alors il faut bien abandonner aux hommes qui ont le tact et l'expérience des affaires publiques le soin de régler la direction, la mesure et la durée du mouvement nouveau qui est nécessaire^ sous la condition qu'ils apportent à l'examen de cette grande question toute la conscience désirable et toutes les

lumières dont ils sont doués. Cette distinction est commandée en toutes choses : 1 esprit dans ses abstractions saisit le type parfait de chacune , mais la pratique qui cherche à se conformer à ce modèle est moins heureuse; elle n'en approche que par des tâtonnements et des essais incertains. C'est ainsi que le géomètre comprend et définit un cercle, sans que jamais sa main soit assez ferme pour atteindre dans le tracé de cette figure la perfection de la forme qu'il voit dans son intelligence.

C'est un progrès dans une monarchie, lorsque le despotisme* descendu du souverain jusqu'au dernier rang de ses délégués, pèse lourdement sur le peuple, lorsque le désordre des finances a appauvri tout le monde, lorsque l'insolence des gens de cour outrage la morale publique, lorque la violence tient lieu de justice et de loi, c'est un progrès que le renversement de ce mauvais ordre. C'est quelquefois un * progrès nouveau que le retour à la forme du gouvernement monarchique, lorsque la méchanceté et l'insatiable avidité, régnant par la menace ou par l'intrigue, et parvenues à exploiter à leur profit des sentiments purs et généreux , donnent au peuple, toujours dupe, un exécrable tyran dans chaque faux défenseur qui s'est annoncé et offert pour servir la république.

Le monde social roule donc sur lui-même en s'a* vançant vers l'avenir, et son cours se développe fata-' lement comme la vie de l'homme et comme tous les phénomènes de la nature. S'il parait s'arrêter un

moment, c'est par une illnsîon comparable à celle qui complique, pour nos yeox, les rdafîoiis d'une simplicité merveilleuse qu'offre le système planétaire : le monde social a besoin de mouvement comme les cieux.

Retenez vos désirs, dit une certaine sagesse qui «ifiecte de ne tenir aucun compte des nécessités de la vie. Mais on peut voir, par Texemple des fiinatiques de toutes les religions, qui travaillent avec constance à s'éteindre dans un lent suicide, où conduisent les sublimes eflforts par lesquels on parvient à ce genre de vertu. Modérez vos désirs est un conseil qu'il semble plus iàcile de suivre, et les moralistes les moins exigeants le répètent à l'envi. S'il peut convenir à l'homme, nul doute qu'il ne convienne aussi aux peuples, mais la nature qui nous arrache un jour au néant et un jour à la vie, la nature qui nous imprime un mouvement d'existence sans nous consulter, et selon des lois à elle, en abandonnerait-elle la mesure a nos mains pour que nous en disposions selon des lois qui seraient de nous ?

Mon imagination m'avait dit faire de la sorte d'assez grands écarts loin du sujet des Ossètes, d'où j'étais parti, et je ne sais où m'auraient conduit les bonds de ma pensée, si le voisinage de Souram ne m'eût rappelé aux circonstances présentes des lieux que je parcourais. Ici finissent les bois ; quelques prés et des eaux vives charment les yeux.

Souram n'offre qu'un assemblage mal ordonné de

mauvaises baraques, qui s'abritent sous un très- I)edl fort. Cette construction repose sur le sommet d'ua tertre isolé et arrondi, que Fart et le temps ont sapé d'accord, pour le rendre difficilement accessible, et dont la roche présente des strates inclinées à rhorizon. -^ Le village a une petite population ol un pauvre bazar qu'entretient la garnison, toute pauvre qu'elle est elle-même. — * Le déboisement, au voisinage de cet endroit, ne peut être attribué qu'aux habitants de la Karthlie, qui a été autrefois une province bien peuplée. Le vallon de Souram offre dans ses champs de jolis tapis de verdure; on y cultive un peu de blé. Il est étroit, et semble clos exactement; mais, à mesure qu'on avance, on le voit se déroiilei* et s'ouvrir en une vallée large et droite, qui porte le nom du fleuve qui la parcourt. Ce fleuve est le Cyrus ; il arrose la campagne de Souram ; mais le volume de ses eaux en cet endroit, où il esi encore si prés de son origine, est fort peu considérable; beaucoup de villages sont répandus le long de son cours. — Il côtoie, par sa rive droite, une chaîne de montagnes dont les sommets les plus élevés conservent presque toujours des traces de ndge; sor aa gauche, il forme des marécages qui engendrent la fièvre, ou il abandonne à leur séche-resse d'immenses terrains sans habitants, sans culture et sans végétation. — Les maisons sont à moitié souterraines ; le peu de murs extérieurs qu'on en voit est un treillage fait en bois pliant, crépi de houe et de fiente de vache.

Sans avoir suivi le Phase jusqu'à sa première origine dans la moatagne sur son versant occidental, et sans avoir non plus, sur l'autre revers^ren contré celle du Cyrus, qui en est rapprochée, l'élévation seule du col que je venais de franchir, et les obstacles du terrain , me démontrèrent suffisamment sinon l'impossibilité de canaliser 00s deux fleuves, au moins l'énormité de la dépense nécessaire a Texécution d'un tel projet. On attribue à Séleucus Nica* noria première idée de joindre ainsi les deux mers, et on dit que sa mort seule en empêcha l'exécution ; d'autre part, on assure que ce projet, reprif et étudié de nos jours, a été trouvé inexécutable. Toutefois^ c'est là un arrêt prononcé en termes un peu trop absolus, et la postérité pourrait bien le casser : le mot impossible n'est plus connu dans le langage de l'industrie moderne.

Je passai la nuit dans un viUage des environs de Souram , la pluie m empêchant d aller plus loin , quoiqu'il fût encore de bonne heure. Le lendemain une nouvelle pluie d'orage me surprit en chemin, et cette fois il fut impossible de me réfugier nulle part : il n'y avait alors pas un habitant , et pas un arbre à la surface des pelouses vertes que mon oAl embrassait; la route sillonnait des coteaux à pente douce relevant le fond de la vallée. — En approchant de la petite ville de Gori , on retrouve la population : d'abord ce sont, d'espace en espace^ des habitations souterraines avec un bouquet d'arbres, de rares oasis perdues au milieu d'un triste désert ; et puis des vil-

lagftde plus en plus rapprochés et mieux bltit« La ffwMtt des habiltnladecea lieux est im effet deefureure de la pe^fede 1812 et du brigandage exerc4 par les poniagnerds sur les gens de la plainPi jusqu'au jour oja ka Ruaaee»ae sont établis miliuirement dans le paya. On trouve la preure dce dangera oontinueh d'invasion auxfHprls les ptiaiUes lafaoureun étaient aloraespeeés, dans la construction en pierre d'un for- Ûm eidnelé occupaAi le centre du moindre hameau. C'est Ift qvïls ae réfugiaient au beaoin^ emporiant i la h&te et nîattaat à eonvert leurs enfants, lenrs feoMneaet leurs effets les plus préeieuK.-»«-CSe jour*lk, ne pouvant arriver à Gori» je fus encore plus mal oooché que lea joura précédents. Je ne pus trouver de plan meilleure qu'un recoin dans une sorte deeave, aervant d'atelier a distiller l'eau-de-vie de grains, et dont une moitié était une bergerie pleine d'agneaux bèlania. Une partie des désagréments dont j'avais à souffrir, tant sous ce rapport que sous celui de la nourriture, était due à mon ignorance de la langue du pays. Cette ignorance^qui m'a causé de nombreux embarras^ me mettait à la discrétion d'un muletier, lequel refusait souvent de me servir d'Interprète, ou qui le faisait de fort mauvaise grAce. Dans l'impatience que me causait son mauvais vouloir, plus d'une fois il sVn est fallu de peu que je ne le fisse paaaer sous ma cravache ; mais j'aurais peut^re aggravé ma position, en indigeanl à ce dr6le le juste châtimeut de ses fautes.

Au point du jour je fus en route, et, à six heures

du malio, j'arrÎTai à Gori. Cette petite ville e^t située dans une position avantageuse, au oonflaent dé deux vallées considérables. Le Cyrus y reçoit une de ses principales branches , une lai^ rivière impéluefiSB, que Tindustrie des cultivateurs s'effiMnçait actuellement de maîtriser , et dont le niveau , élevé par la résistance d'un barrage et réglé par eux, allait prochainement gagner la surface des campagnes. Une immense plaine cjne, juàque-là, ce torrent avait toujours dégradée sur ses bords, saas lui porter jamais le tribut de ses eaux, allait enfin devenir fertile. On le traverse sur des pmits de bois pour entrer dans Gori, qu*il avoiune par sa rive gauche et dont il baigne un monticule parfaitemoit isolé, que surmonte une fortification d'ailleurs plus importante par la position qu'elle occupe que par les ouvrages qui la composent. Ce fort domine tout le pays d'a^ lentour, et garde te passage des deux grandes vallées qui s'emlnanchent en ce point.

La plaine fournit dublé, et ce blé s'arrose, quoi^ qu'il me semble, par l'expérience de cette année, que les pluies ne se laissent guère désirer jusqu'au mois de juin. — ^La ville n'offre aucune curiosité; les bazars rappellent ceux des Turcs; les maisons basses, en briques et en terre crue, ont une chétive apparence; des ruines de ces demeures, semées sur divers points, n'ajoutent rien de favorable au mauvais effet de odiles qui sont ddMut; enfin des églises chrétiennes, de divers rites, élèvent sur cet ensemble leurs clochers arlaquinés et leurs dômes peints,d'une fsiçm bixarre.

en Coules sortes de couleurs. — Je ne connais pas exactement le chiffre de la population, mais je doute, qu'il s'élève à cinq mille.

11 y avait à Gori un couvent catholique. Un des deux capucins qui l'habitaient me rencontra dans les bazars et m accosta avec les manières cauteleuses de moine et avec le doux parler d'Italie, me demandant qui /étais, d'où je venais,. où j'allais. J'inler*prêtai favorablement la vivacité avec laquelle il me {H^essait de questions; et, en effet, ce bon prêtre, seul Euro|^n à Gori, ne mellait tant de curiosité à savoir d*où j'étais venu^ que pour entendre parler de la seule chose au monde qui pût exciter en son âme le cliaiouillement d'une passion, pour entendre parler encore des merveilles de Rome et de la magnificence du pays de Naples. En retour du service que je venais de lui rendre en vantant les beautés de ritalie, il s'enquit de mes projets de voyage pour me donner d'utiles conseils, et, tout en causant, nous nous acheminâmes vers son monastère, où il m'offrit une tasse de café au lait. J'en reçus un autre présent plus agréable; c'était un gros et bon pain blanc, que j'emportai en échange de ma provision de galettes mal cuites.

Je partb, laissant sur ma droite la vallée du Cyrus, et m*élevant, par des sentiers étroits et roides, jusqu'au sommet de collines incultes. Bientôt l'orage gronda , et la pluie tomba en abondance pendant plusieurs heures de suite. J'arrivai justement à la stuiion de ce jour, lorsqu'il ne resta plus au ciel ime

goutte d'eau à verser. — Le site était des plus charmants : c'était le fond d'une vallée arrosable el fertile, qui offrait des bois sauvages et des terres cultivées; mais le hameau était misérable. Pour le moment, je Tavoue, j'aurais sacrifié avec plaisir le mérite du pittoresque et du rustique à la certitude de trouver un peu plus de ressources dans les cabanes où je devais passer la nuit. Or il n*y avait pas à choisir. Je fus reçu dans une chaumière encombrée de femmes, de filles et d'enfants. Lorsque le soir fut venu, les maris entrèrent, et toute cette population s'étendit ensemble, pour la nuit, dans un certain ordre de parenté, sur des matelas dont le sol fut recouvert à l'instant. Une place que je pris à l'écart, autant que possible, me fifl discrètement gardée^ mais les pleurs des nourrissons ou les vob des nourrices et les insectes des pauvres ne me permirent de prendre aucun repos.

Au delà de ce village^ la route frandhit encore quelques collines inégales et conduit a l'entrée d'une plaine immense, d'un véritable steppe, qui nourrit beaucoup de gibier, mais qui ne voit passer que des voyageurs pressés de s'enfuir de cette solitude, qui est des plus tristes. Sur sa limite sont des montagnes dont le pied est arrosé et fertilisé par l'Aragvi, le plus considérable des affluents du Cyrus. Tavaia à peine fait débrider mes chevaux, et je m'apprêtais à dormir dans une prairie qui est sur le bord droit de cette rivière, lorsqu'une pluie d'orage éclata soudain, comme tous les jours précédents. Je lui

opposaij comme les autres fois , mon manteau et beaucoup de résignation, et, dès que je pus repartir, je montai en selle. —Je fus étonné de sentir, dans une saison déjà aTancée, un ventausai violent et froid que celui qui souffla le reste de ce jour; mais l'hiver, qui régne toute l'année sur la ehaine du Caucase, doit se faire sentir dans le fond des vallées» quand Tajr qui est en contact avec la neige des montagnes y est précipité par des coarants.

De ce point, on accompagne le cours de TÂragvi jusqu'à Mschett, où on retrouve le Cyrua, auquel cette rivière s*unitaus8it&t« MschetI, la première ré« aidence des anciens rois de Géorgie, s'élevait sur le delta que le fleuve et son alBuent laissent entre eux au moment de mêler leurs eaux. C^tte position, défendue ainsi par deux barrières naturelles^ était fortifiée encore par des constructions sur les points les plus culminants des lieux voisins. Sous le rapport des ressources, l'emplacement de Mschett était mieux choisi que celui de Tiflis qui lui a succédé; et par exemple, il était plus à proximité des foréla. Quoi qu'il en soit, cet événement a aujourd'hui toute la puissance d'un fait accompli depuis longtemps, ei ka raisons judicieuses qui avaient fait donner la préférence à la capitale primitive ne porteront jamais à abandonner Tiflis pour réédifier Mschett. Dana l'état actuel de la civilisation, la première de ces villes , en gardant certains avantages de sa situation géographique, peutaméliorer son sol, augmenter propres ressources, et amener de loin Tabondanoe

dans son sein par des travaux qui ne demandent que quelques avances d'argent et riutelligence des moyens.

Les dévastations de Timour, le grand destructeur des monuments et des hommes, n*ont laissé sur pied, dans la ville de Mschett, dont la décadence était, an resfe, commencée avant le quinzième siècle, que deux églises d'un goût gothique qui n*est pas très-pur, mais dont quelques voyageurs font néanmoins assex de cas. Ces édifices sont consacrés à des filles pieuses étrangères qui ont porté le christianisme diez les Géorgiens, et qui ont employé leur vie à les convertir. Nîno, la plus célèbre d'entre elles, et sainte trèsrévérée ici, s'établit à Mschett vers l'an 31 2 de J. C.

Près de cette ancienne ville, qui n'est plus indiquée sur le terrain que par deux temples restaurés 1 1 par quelques habitations assez pauvres et toutes uiodernes, la route traverse une roche dure, qui est uci poudingue à petits cailloux; un peu plus loin s'aperçoivent les premières couches de ce schiste gris K ittfertila qui compose les montagnes de Tenceinte de Tiflis; elles sont irès-lourmentées et contournées sur elles-mêmes; leur direction est presque verticale.

En sortant de Mschett, on traverse le Cyrus sur un pont de bois. Là le fleuve a un cours rapide et bruyant au milieu des roehei*s qui l'encaissent; mais bientôt il est moins resserré et il s'étend sur un sol d'argile qui forme le fond de la vallée. Cette valItV est elle-même étroite dans une longueur de quelques verstcs; aussitôt qu'elle s'ouvre,clle montre une vaste

ceinture de montagnes pliées en cercle comme les gradins d'un amphithéâtre. Le Cyrus fuil, tn serpentant, vers les limites d'une arène immense, et la route, cessant de l'accompagner^ se poste au loin sur sa droite, pour atteindre, par les sommets aplatis des collines, les portes de la capitale actuelle des pror vincea du Caucase.

Noire pensée a besoin d^appuis matériels, el c*esl en conséquence de ce besoin qu on se crée toujours une certaine idée complète des personnes ou des pays dont on entend parler un peu. Celle quejem'étais faite à Tavance de la ville de Tiflis n*était guère ressemblante à la vérité ; mais elle était tout à fait poétique. Pouvait-il en éire autrement? comment ne pas embellir la patrie primitive de la beauté?

Le Cyrus, que j avais ombragé de beaux arbi'es, coule tristement entre deux rives arides, el, dans son cours précipité, semble fuir le séjour de Tiflis. Une campagne inculte et nue se déploie devant cette ville qu*un demi-cercle de montagnes grises infcr- (lies enveloppe de irès-près.

Tiflis a perdu sa physionomie particulière en de-. venant la propriété des Russes; à la vérité, je douta ({u'clle ait perdu rien de bien regrettable, à en juger l>ar ce qui lui reste de Tétat ancien. Wagtang 1*', qui vivait vers le milieu du cinquième sièclcy la bâtit, la fonda, on, pour employer une expression qui ait un sens plus juste, la troua à peu près à la place où l'Ile est anjourd liui, au pied d'un rocher fortifié.

Ia:% iMîson» qu*on y a oonsiruites depuis celle époque sont bâties en terre ou ^i moellons scysteux, ci leur ooulewr aDmbre permet à peiae de les dislingoer du soi. Dans les faubourgs anciens, beaucoup de maisons sont encore souterraines , tandis que » dans k Tille nouvelle, qui tend à s*unir à la ville primilÎTe par de rapides accroissements, elles soat construites en bons matëriauic de briques; elles sont grandes et rëgulidres, et toutes blanchies ou crépies avec le plâtre et la «bam. On pent reprocher à TariJutacture un peu lourde de ces raaisons*là d*étre détenue tout à coup trop ambitieuse et presque BMMMuntotafe par sa profusion de colonnes et de liibalFes.

J€ pensais, en considérant ce mélange bizarre diiâbîlalions si différentes et dont chaque sorte BnrqM un progrés dans l'industrie humaine, que si un savant observaêeur de Sirius, la brillanie étoile, étudiait notre globe par cet endroit de sa surface, il en pablîerail d'aussi plaisantes choses que les nouTellea inventdes sur terre, qu'on nous a rapportées de la huMu il ne manquerai! pas de décriR les hommea. con«ie une sorte d'insectes agiles, dont l'espèce, ^ la OMiniére du hanneli^, est d^abord cachée sous la. aurfiicedes campagnes; après cela, il dirait leseflforts que fout ces petits êtres po«r soulever la terre qu'ils labourent par-dessous, aCn de paraître au jour; et, pub, observant à côté les uns des autres tous lea. degrés de la métamorphose qu'il croirait nous voir subir, il parlerais de Tinstinct qui nous conduit à

élever des habitations artistement faites. Mais, au point ou les Géorgiens sont arrivés de la civilisation^ s'il n'en racontait que ce qui est, il en dirait trop peu; et certes, les micrographes d'ici -bas ne s'arrêteraient pas volontiers en si belle route.

La population de Tiflis augmente tous les jours ; eUe augmente même si vite, qu'une des meilleures spéculations, jusqu'à fNrésent, a été de bâtir des maisons pour les céder à loyer. Les raisons de ce fait se trouvent dans l'attention que les Russes donnent à leurs nouvelles provinces du Caucase, et dont les résultats sont des promesses d'encouragement pour l'industrie, la protection donnée au commerce et la sécurité plus grande des routes. A ces causes, déjà si puissantes^ il faut ajouter la concentration , dans Tiflis, d'une troupe quf y laisse la plus grande partie de sa solde ; la présence de beaucoup d'employés, augmentant la consommation des produits de l'industrie et des champs; un peu plus de bien-être général, effet de l'influence qu'un noyau de bonne société moscovite exerce sur la population de ce pays; enfin l'usage énergique et prompt des pouvoirsmilitairesetadministratifsconsidérables,quele gouverneur de la province tient directement du czar, et qu*il emploie selon la pensée directrice qui lui a été communiquée à Saint-Pétersbourg.

Les rues ne sont pas pavées; il s'en élève une poussière désolante quand il fait sec, et il s'y forme des bourbiers profonds aussitôt qu'il pleut. — Des percements sont projetés ou déjà commencés pour

rendre plus facile la circulation des gens qui enconi'brent les abords des bazars; mais il y a beaucoup à Taire pour élargir et régulariser toutes lés ruelles de Tancienne ville.

Les quartiers les plus neufs et les plus riches s*éléreat sur la rive gauche du fleuve, sur un terrain inégal dont la surface s'incline vers le Gyrus. Deux ponts de bois, insuffisants et à peu près également mauvais, les mettent en communication avec les faulM>urgs qui sont sur l'autre bord de Teau ; mais des projets sont à l'étude pour améliorer ces constructions importantes et pour en augmenter le nombre.

Fres(]ue tous les genres d'industrie sont encore à exploiter dans cette ville, et il semble qu'ils pourraient rétre avec profit. Cependant l'industrie marchande est jusqu'ici la seule qui ait prospéré. Au contraire, les établissements consacrés à la production maufacturiére ont été ruinés tour à tour, soit que l'intelligence manquât au succèsdes grandes entreprises, commencées sans en calculer les moyens, soit que l'administra tibn, qu'on accuse, en fût la cause par les tracasseries qu'entraînent les actes d'une surveillance loinutieuse à laquelle elle soumet les opérations des producteurs.

Les bazars offrent le spectacle d'une activité qui fait plaisir à voir; il s'^y fait un grand mouvement d'affaires* Malheureusement , les dimanches et les jours fériés paralysent le commerce pendant la moitié de Tannée. Ces marchés ont l'aspect ordinaire des bazars de T Asie, mais ils icudent à se modifier.

et on y voit» depuis peu, une de ces galeries couvertes^ offrant des boutiques toutes pareilles, que l*on connaît en Elurope sous le nom de passage. Les marchandises y sont, en gënëral, apportées de Mo6-> cou par plusieui^s routes et surtout par la voie de Makarief et d'Astrakhan; celles qui sont dues & Tindustrie de Tiflis ne consistent guère aiqourd'hoi qu'en poignards, bonnets géoiigiens et costumes nationaux, dont il y a un grand nombre d'ateliers dans plusieurs rues.

Chaque dimanche^ il se tient dans la matinée, sur la grande place neuve d'Êrivan, une sorte de foire très-animée, où les soldats industrieux de la garnison vendent des lits, de^ chaises, et autres meubles d'un travail [Am solide qu'élégant. Beaucoup de choses, satisfaisant aux besoins de notre civilisation européenne, ne se trouvent que là : tels sont parti* culiérement les livres en plusieurs langues, qui gi<sent en désordre sur la terre nue de cette place, parmi les ferrailles, les assiettes et les vieilles nippes à vendre.

La main-d'œuvre est rare, et, conaéquemmenl, elle est chère. Cependant les denrées de première nécessité suffisent à l'alimentation de la ville popii^ leuse de Tiflis, et le prix n>n est pas trop élevé. Au contraire, le travail des artisans et tous les genres de services, ceux de la domesticité aussi bien que les autres, sont rétribués excessivement. Aussi la société nouvelle qui s'organise ici est-elle sivtoul intéressante à observer au point de vue économique.

car elle présente des faits qui sont d exception et qui ne peuvent pas durer, mais qu'on observera teulement jusqu'à ce que la population et les travaux qu'elle exécute n'éprouvent plus de ces changements brusques qui influent sur la fortune publique d'une manière inattendue et toujours inévitable.

Il est reçu de tous que l'argent se gagne ici avec une fiidlité prodigieuse, et qu-il se dépense de même. Il est certain que l'argent abonde sur la place, parce que les employés du gouvernement comptent pour un très-grand nombre dans la population de cette ville, et que ces employés dépensent forcément leur solde pour Tivre. En conséquence, la consommation s'est ■ocrue sans proportion avec le nombre des produc^ leurs, et la valeur marchande des choses demandées a pris le même aconoissement extraordinaire. Le haut prix accidentel de la plupart des produits a d'abord pour effet d'écarter les oisifs, dont les rentes sont proportionnellement amoindries au milieu d'une pareille société, et, ensuite, d'enrichir promptement un certain nombre de travailleurs sagement contenus dans leurs désirs, qui profitent, pour faire leur fortune, de l'état passager d'une surabondance dans l'argent qui circule. Ces derniers, en gardant une partie du numéraire qui passe par leurs mains, provoquent Féquilibre qui doit être entre les produits et les moyens de l'échange, tandis que, d'autre part, les travailleurs étrangers, que l'appât de pareils gains attire du dehors chaque jour, font aussi augmenter

<le plus en plus le service de r<irgenl et tendt^iU à relever enfin à sa vraie valeur.

- En définitive, cette surabondance d'argent qui se voit à Tiflis enrichira quelques hommes industrieux, intelligents et économes, et concentrera une grande population qui, un jour sans doute, regrettera le bon temps , se trouvera à Tétroit et versera ailleurs, à son tour, un excès de son monde, devenu privé et pauvre. Et il en sera ainsi partout, comme il a été toujours , jusqu'à ce qu*uoe pensée grande » généreuse et prévoyante associe les hommes en une famille et réponde de la vie de tous.

Sur la rive droite du Cyrus, pi"ès de ce fleuve et sur le bord d'un ravin qui est vers le fond de la ville, on voit provenir de plusieurs sources abondantes les eaux thermales auxquelles Tiflis doit son nom- Elles sont légèrement soufi*ées et elles renferment des sels à base de soude , de chaux , de magnésie et de fer, en petite proportion. Leur température, queronditétrede50'centigr., mais que j'ai trouvée un peu au-dessous, est utilisée dans des bains où on la recueille. On n'est pas d'accord sur la véritable distance où on peut en suivre les sources, que quelques-uns placent plusieurs verstes au loin, et que d'autrescroientétre immédiatement sous les rochers, d'où on voit sourdre les eaux. Depuis quelque temps on se plaint de leur diminution ; on est encore à la recherche des causes de ce fait, qui intéresse la physique du globe, et qui intéresse bien autrement les fermiers des sources.

L'usage de leurs bains coûte cher, à moins qu*on oe se contente d*une place commune au milieu d'un peuple nombreux, qui les remplit toujours avec la plus parfaite égalité de droits ; mais, si on s'en réserve une salle, pour une certaine heure déterminée k Tavance, on peut y jouir, au prix de quelques roid>les, de tous les raffinements- que la sensualité des Romains amollis inventa pour les thermes ma-' gnî&ques des empereurs, et il n'y manque ni Téclat d'une illumination avec profusion de bougies , ni les plus douces mélodies des instruments ou des voix , ni aucun des enivrements des sens pris à la fou ou tour à tour, pas même les soins délicats d'une nymphe jolie, qui fasse fumer les parfums devant le dieu momentané du bain et qui lui office la coupe de toutes les séductions connues.

Un peu au-dessus des sources est un des plus jolis points de vuedeTiflis; un autre, où je me suis arrêté longtemps , est près de l'observatoire. On y arrive par deux routes étroites et roides toutes les deux. Celle que j'ai suivie est un vrai chemin de chèvre ; au bout se présentent les murs ruinés de l'ancienne forteresse qu'on escalade. Pour profiter de Toccasion, et afin de ne pas répéter une course longue ei pénible, j ai voulu visiter sur l'heure l'établissement scientifique de ce lieu. J'ai obtenu d'y entrer à l'aide de quelques prières et d'un pourboire donné a un eoncierge.

J'ai vu un petit appartement fort régulier et fort propre , où j'ai compté quatre instruments posés,

chacun à pari» sur un dé solidement bâti en pierws de taille, et dont j*aurais bîea voulu savoir le nom; mais ils étaient tous exactement enveloppés de Un<ges et comme embaUés, et on ne m'a |iàs permis de chercher à en découvrir la forme. L^astronome éf ait en ville; on assure, et j*ai dû m'en douter en entrant dans Tobservatoirei qu'il néglige quelquefois les affaires du ciel pour les affaires de la terre. Le voile d'Uranie est éblouissant et riche , mais ses étinoe* lantes pierreries y sont bien attachées, et puis dits n^auraient pas cours au bazar* L'observateur s'en est aperçu, et, en conséquence, laissant gloser les gmw à leur aise et aller les astres à leur guise, il s*eat mis à poursuivre terre a terre, sur ks routes les plus battues, les intérâts mondains de la fortune.

Sur cette même montagne où est robaervaioire, mais sur son revers opposé, oriental , est ménagé et comme suspendu , au milieu de rodiers arides, un délicieux petit jardin de botanique. Je ne sais si la jouissance des jardins bien cultivés est, comme toutes les autres jouissances, rendue plus vive par la pri« vation, mais j*aî été charmé du goût qui a présidé à rornement de celui-><j : c*est un lieu de promeoade fipéquenté et qui mérite de l*ètre.

Après m'étre arrêté suffisamment prés du seuil de robservatoîre» contemplant à vol d'oiseau le plan de Tiflis et tout le pays d*alf ntour, je suis deseenda vers des jardins ombragés et agréables, touvnnt de leur parure l'étroit espace compris entre le pied des hautes montagnes qui forment la vallée du Cy«-

nis et la ville nouvelle qui s'étend de ce côté. J'ai visité le verger des capucins, qui est des plus beaux. Ces pères, au nombre de trois seulement, vivent dans le voisinage d'une église passablement grande, qui leur appartient et qui est au centre de Tifiis; ils ont en outre ici, prés de leur jardin, une petite chapelle au milieu d'un cimetière.

Sur la rive gauche du fleuve, à l'est de Tiflis et à quelques verstes loin de cette ville, est un vaste enclos, auquel des champs sont annexés pour servir à divers essais de culture à introduire en Géorgie. J'y ai vu cultiver l'indigo de la Chine avec succès, et le directeur, homme affable autant qu'instruit, m*a montré de très-beaux échantillons de la substance tinctoriale obtenue avec cette plante. Cepen* Jant, malgré l'exemple et malgré le secours des conseils de M. S , qui préside aux travaux de la

ferme modèle, cet utile établissement parait jusqu'ici ne pas influer sur la pratique des cultivateurs géor* giens. Dans le voisinage on trouve du naphte à la surface de l'eau de plusieurs puits.

La nouvelle Tiflis n'a point de murs pour la défendre, mais elle n'a point à craindre les coups de main ou les surprises d'un ennemi qui est déjà loin d'elle, qui n'a que de faibles armes, et qui ne viendra jamais se placer devant le canon des casernes épaisses que les Russes y ont bâties.

Le palais du gouverneur de la province est le plus grand et le plus beau des monuments de Tiflis. La construction et le goût en sont modernes, et, en

et aolM cntiquM, t. 2. 7

vérité, sa colonnade, ses rampes et ses parterres ne sont pas d'un mauvais effet. Un jardin planté, qui en dépend, est ouvert au public une ou deux fois la semaine; la musique de la troujie y exécute alors des marches et des airs de danse.

Le gouvernement russe met une louable attention à instruire et à bien élever la jeunesse. Lie gymnase de Tiflis est organisé sur le modèle de tous ceux de l'empire. L'étude des langues y est plus particulièrement approfondie; le français, lallemand, et le géorgien ou le tatare, y sont appris, de toute nécessité, en même temps que la langue russe. On y donne aussi quelques notions de législation et de statistique générale. La discipline du gymnase est à peu près celle de nos collèges en France.

Les filles nobles sont élevées, aux fraisde l'empire, dans des établissements particuliers, dont chaque ville considérable de la Russie est dotée. Un Français, devenu Russe, est à la tête de celui qui a été fondé à Tiflis.

L'empereur Nicolas donne des encouragements croissants et bien déplorables à la langue nationale de son pays. Cette langue, ce sera une voix de plus criant au milieu du désordre de Babel, et dont la puissance ne pourra qu'augmenter la confusion dëji trop grande qui est dans le monde.

Tiflis, devenue ville de Russie, s'identifie sensi-* blement aux mœurs, aux habitudes, aux usages de l'empire, malgré l'éloignement de Saint-Pétersbourg et malgré de grands obstacles physiques in-

lerposéft. Mais quelles montagnes ne s'abaissent devant l'homme, quand rintelligence dirige ses moyens!

L'argent des Russes circule maintenant avec celui des Persans, dont l'usage était général, et qui finira par disparaître. Le rouble-cuiyre est une monnaie idéale qui vaut toujours 400 kopecks-cuivre, mais sa valeur par rapport au rouble d'argent ou au rouble en papier, nommé assignation, varie d'un gouvernement à l'autre, et en chaque lieu , selon l'abondance du métal et du papier-monnaie, qui régie le cours. La nouvelle monnaie r4]sse est belle, cependant celle de cuivre est lourde, et les variations perpétuelles du cours de l'argent sont gênantes.

Les équipages dés plus riches habitants, de même que les voitures de place, qui spnt une importaticm nouvelle des Russes, ont la forme légère et élégante des drowskis.Ce sont, a mon avis, des voitures fort incommodes ; elles sont trop petites pour deux personnes, et on y est exposé tout entier au soleil, à la poussière ou à la boue. Elles sont traînées ordinairement par deux chevaux, dont un s'attelle à un brancard portant un arc en bois, d où pendent de bruyantes clochettes, et qui tient la tète de ce cheval rrievée vers sa voûte.

La plupart des établissements utiles qu'on voit aujourd'hui à Tiflis, à la place des trous souterrains où vivaient les aneiens habitants, rappellent l'administration du général lermoloff, dont la louange est encore dans toutes les bouches. Depuis son rappel,

Tiflis a eu quelques autres bons gouverneurs, mais c*est une calamité pour un pays de changer de chef, trop souvent, parce que des contradictions d*idées entre deux gouverneurs qui se succèdent empêchent de rien achever, et que des études nouvelles à faire empêchent de rien entreprendre.

Le baron de R. a laissé aussi des souvenirs honorables, mais la faiblesse de son caractère avait fait naître de grands désordres. Le gouverneur actuel, le général G. , annonce plus de fermeté à l'appui de ses bonnes intentions. — On parlait beaucoup du sujet de la disgrâce que le baron de R. venait d'encourir, et du voyage récent de l'empereur dans le Caucase, qui en avait été l'occasion. Ce prince y avait éprouvé un si vif mécontentement de l'administration des troupes, qi)e le gendre même du gouver^ neur fut privé par lui, avec un fâcheux éclat, de ses décorations, de ses grades, de ses pouvoirs militaires, et replacé dans l'armée au rang du simple soldat obscur. On dit que les actes de sévérité du czar étaient d'ailleurs justifiés par l'emploi abusif que les officiers faisaient de leurs troupes. Les soldats, transformés en laboureurs et hommes de peine, étaient employés exclusivement au service particulier de quelques-uns de leurs chefs, qui en les exploitant ainsi, au détriment de l'État, se procuraient des revenus considérables.

J'avais des lettres d'introduction auprès de M. X., l'un des hommes les plus influents de l'administration civile. Je me présentai chez lui avec ces lettres.

— lOi —

et j'en fus accueilli avec politesse; mais^ comme il gardait une certaine réserve diplomatique, et que je savais la politique des Russes fort ombrageuse, afin de prévenir de faux soupçons et d'empêcher des doutes injurieux, je m*établis de suite dans une position qui ne donnât lieu à aucune équivoque. Cette franchise me valut la confiance que je méritais, et M. X. me présenta lui-même au gouverneur de la province^ qui me reçut d'une façon honorable.

L'organisation des fonctionnaires publics, en Russie, est une puissante organisation reposant sur le principe rigoureux de la hiérarchie militaire. Tout employé civil est assimilé pour le rang, la subordination, la qualité, le traitement, et je crois aussi le costume, à un officier d'un certain grade dans l'ar* mée; et à chaque employé, comme à chaque officier, revient une certaine considération , selon sa classe, et un certain titre dont il est jaloux (1 ). — Dans les visites que l'on fait à de grands personnages, il faut avoir l'attention toute particulière de semer le discours des épithètes qui leur conviennent. Ce n'est pas une petite difficulté de se souvenir à propos de tous ces termes, et c'était un exercice tout nouveau pour moi de dire à un homme : Votre Excellence.

(i) Dans le Bas-Empire, une parfaite hiérarchie existait pareillement entre tous les fonctionnaires, et l'observation réciproque d'un Tain cérémonial entre eux avait été ordonnée avec une puérile minutie. Mais, dans cet empire décrépit, les institutions, privées de force^nV valent retenu que des formes inutiles. Au contraire, la monarchie russe, qui grandit si vite aujourd'hui^ est un Ëtat nouveau et tout plein de jeune sévé.

J'avais apporté mes malles sous le scellé de ta douane de Redoule-Kalé, aia&i que je l'ai déjà dit, etjelesavaiscoDsignées scrupuleusemenl à la douane de TiQis, comine je m'y étais engagé. ActiieUement il s'sgissaitde les en retirer, mais des diflîcnllés toujoursnouvellesm'en empêchaient : un jour, c'était la loi même qu'on invoquait ; une autre fois, c'étaient seulement des formalités, dans lesquelles les préposés de la douane s'embarrassaient et se conrondaienl; et puis venaient des droits à payer pour mes livres, et enfin te veto des censeurs, qui devaient être consultés à Saint-Pétersbourg. Fatigué de ces lenteurs et ne voyant pas le terme de toutes les tracasseries de l'administration, je pris le parti d'écrire au gouverneur général, le priant de juger cette ridicule affaire d'une façon définitive. Par cette démarche, j'eus raison bientôt des tyrannies et des petits tyrans de ta bureaucratie : mes malles me furent rendues exemples de droits et de contrôle, sous le simple engagement, signé par moi, de reproduire mes livres, s'ils m'étaient demandés plus tard.

Les douanes ont partout des exigences absurdes, comme lorsqu'elles prohibent ou frappent de droits excessifs certains produits que l'on ne peut tirer que du dehors. En Russie, plusieurs marchandises de l'Europe sont ainsi prohibées, ou à peu près. Le rhum^ par exemple, n'y entre que par contrebande, et la douane elle-même a fait nailre ce commerce immoral, précisément pai-cv qu'il assure la fortune de celui qui le fait avec une adresse et une prudence

suflfisanies : c'est là un premier reproche à adresser à ce régime déplorable des barrières commerciales.

Si la douane mulliplie les surveillants et empêche la contrebande, elle force le consommateur à se priver de plusieurs jouissances qu'en certains pays on seprocure avec plus ou moins d'argent, et qu'avec toute sa fortune il ne saurait trouver dans le sien; elle lui inspire donc insensiblement de Taversion pour la patrie, elle est, par conséquent, antisociale.

A des produits naturels et bons, elle substitue quelque di*ogue composée comme le rhum russe, et elle croit avoir satisfait à un besoin public, quand elle a cherché à le tromper*

Elle est tyrannique, curieuse et indiscrète dans les moyens qu'elle emploie pour s'exercer. Enfin elle est absurde surtout, lorsque par des prohibitions elle veut obliger le sol ou l'industrie d'un pays à fournir des produits que la nature ne permet pas d'obtenir.

Quand je réfléchis à la mauvaise administration de notre pauvre terre et à la façon dont les rois chassent devant eux le grand troupeau humain, je trouve une des causes principales des misères qui pèsent sur lui, dans le peu d'accord de ces loups-bergers entre eux plus que dans la gloutonnerie de chacun en particulier. De toutes les guerres qu'ils se font pour leur propre avantage ou pour l'intérêt mal entendu de leur part du troupeau qui en porte la charge, la plus obstinée, la plus désastreuse et la plus vaine est celle qui se déclare par les douanes.

Les prétentions des douanes ressemblent à celles

de plusieurs propriétaires dont l'un aurait des vaches, l'autre des brebis, celui-ei des chevaux ou des buffles, et qui tous voudraient obtenir de chaque espèce animale, en outre de ses services propres» les services qui appartiennent particulièrement à d'autres. 11 en est ainsi de la Fertilité de la terre et delà fécondité de l'industrie.

Où la végétation spontanée et des travaux faciles font naître les épis du froment et les fruits de la vigne, que l'on voie récolter et battre le blé, recueillir et presser le raisin ; où le soleil a la puissance de mûrir les végétaux sucrés, que l'industrie s'empare de leurs sucs et les transforme pour nos usages. Ici la laine de brebis et la fourrure des animaux appellent d'autres soins; là les richesses que la terre étale chaque année à sa surface et qu'ellje offre d'ellemême sont remplacées par des trésors éternellement enfouis dans ses profondeurs, et le devoir de l'homme est de les y chercher et de les en extraire.

Le travail de nos mains et celui de notre esprit même connaissent l'influence des climats et des lieux; noti^ habileté mécanique et nos facultés pensantes s'exaltent ou s'abaissentdifl^éremment lorsque cette double influence vient à changer : le commerce seul est universel ; et c*est à lui qu'il faut demander notre petite part de tous les biens qu'il rassemble à la surface du globe où ils sont parsemés.

Le principe qui régne dans le grand atelier de la nature est le même qui a été introduit avec succès dans l'économie de nos fabriques où Ton voit chaque

ouvrier chargé d'une division du travail de Tensemble. Si ce grand exemple , toujours sous nos yeux, eût ëlé remarqué, on aurait vu changer aussitôt la face de l'industrie, comme il est arrivé plus lard, par une voie plus détournée et par une marche plus lente*

Profitez aussi de cet enseignement, chefs des peuples, et n'ambitionnez pas de faire éclore dans les limites de vos petits États, tous les produits des arts et toutes les riciiesses spontanées de la terre. Ayez la modestie de croire que vos ordonnances et vos lois ne changeront rien à Tordre de la nature » et puis ayez pitié de nous ! Lorsqu'on a pris la toison ^t le sang des brebis, on n'a pas le délire de leur demander le tribut du lait.

La complication du mécanisme administratif entraine des lenteurs considérables, et d'autant plus grandes que les employés ne paraissent ni bien exercés ni bien vifs, et que le moindre embarras trouble les plus fortes tètes. On raconte qu'un soupçon de conspiration, entre gens désarmés, sans argent et en gaieté de vin de Kakétie, a entraîné un grimoire de 18,000 feuilles de papier, barbouillées d'écriture d'enquête, en neuf mois de temps! Je ne saurais assez louer l'habileté des plumistes russes chargés de noircir tant de papier aussi lestement ; mais je ne puis m'empécher de sourire de la gravité que la justice met en sa marche, et quand je fais la réflexion que les Russes se proposent aux Turcs comme des modèles en civilisation, je trouve

que les Turcs |)outTaient^ avec la métne naïveté, leur proposer un échange de savoir, et leur donner quelques leçons profitables sur là manière de rendre une prompte justice.

Un usage russe, qui mérite d'être remarqué, est l'obligation de satisfaire aux principaux devoirs de la religion que l'on adopte, pour être admis à prêter un serment valable devant la justice. Par exemple, les catholiques sont obligés de produire un billet deconfession, et ainsi des autres. Le gouvernement tolère toutes les religions et protège tous les cultes, mais il ne permet pas que, dans la difficulté de choisir, ons'abstiennede dévotion, et qu'on dédaigne également tous les enseignements religieux qui se contredisent.

A Tiflis , comme dans tous les autres lieux de Tempire russe , il est reçu que les chrétiens, hom-> mes ou femmes, qui se rencontrent le jour de la fête de la Résurrection , s'abordent familièrement et s'embrassent en échangeant ces paroles de la foi : Jé8U8*Christ est ressuscité. C'est aussi une coutume chez les Grecs schismatiques, et même les Russes ne l'ont prise qu'à leur imitation. Personne ne peut convenablement s'y soustraire , ni les grands ni les belles , ce qui fait que ce jour-là les uns et les antres se décident à ne pas sortir et que Tusage commence à s'éteindre.

Le peuple russe est ignorant, superstitieux à l'excès, et livré à l'idolâtrie des saints, aux sacrifices des messes et aux signes de croix. Sa religion diffère

de celle des Grecs en six points fori obscurs, mais si iroporldnls aux yeux des Grecs et des Russes, qui sont également attachés aux croyances de leurs propres sectes , qu'ils faisaient autrefois de publics échanges d'anathèmes les uns contre les autres ; ce* pendant, depuis quelques années, les patriarches ont sévèrement défendu ces actes peu chrétiens. — Les Grecs ne reconnaissent pas la puissance spirituelle du czar, mais la secte des Russes regarde ce prince de la terre comme le vicaire de Dieu qui est au ciel , et à cause de cela, dit«on, les paysans le tutoient lorsqu'ils lui parlent. On connaît, parmi ces hommes d'une apparence si calme et d*une imagination qu'on croirait incapable de s'enflammer, des fanatiques de religion associés secrètement, qui, par esprit de chasteté • pratiquent la castration mutuelle. Les savants livrés à Tétude des rapports qu'ont entre elles toutes les infatuations religieuses connaissent ces sectaires insensés sous le nom d'origénistes.

Pour épuiser de suite mes notes , en ce qui concerne les Russes de Tiflis , il me reste à parler de loffrande du kleb-soL C'est un usage général chez ce peuple, et une preuve significative de bienveillance réciproque que , lorsque quelqu'un change de demeure , tous les amis de cette personne, qui vont la voir , lui présentent, la première fois, un morceau de pain ou un gâteau, et un gros cristal de sel, ce que signifient les deux mots russes kleb^soL

J'ai été invité à dincr chez une personne des plus

cousidérables de Tiflis , et ce repas m*a Fait con-« naiire encore quelques usages qui sont tout à fait russes. Dans les coutumes des Russes , aussi bien que dans celles des Grecs de la Turquie , il parait qu'on n'offre généralement ni le bras ni la main aux dames, et que chacun passe isolément dans la salle à manger. Là, sur une petite table appuyée au mur , étaient servis du caviar salé , du fromage , de Tcau' de^vie, du vin et un verre unique. Groupés debout autour de ce meuble, nous y primes un premier repas léger , destiné seulement à aiguiser le goût et Tappétity et qu'on nomme zakouska. Peu de temps après on s'assit autour d'une autre table pour dîner.

La manière de servir était un renversement de la nôtre : la soupe ne parut qu'après qu'on eut mangé un plat de viande. Cette soupe était présentée comme elle avait été faite, avec les morceaux de bcouf et de volaille qu'on y avait cuits , et le tout fut mangé ensemble. Les plats étaient servis un à un , en sorte que les convives, dans l'incertitude de la fin du diner, ne pouvaient faire un choix au milieu de l'abondance des mets , ni cependant attendre trop longtemps, sans imprudence, le morceau qu'ils promettaient à leur appétit. Du commencement à la fin du repas, la table resta chargée des sucreries et des fruits de la saison qui compo-* saient le dessert.

La boisson était un bon vin de Géorgie et du kouasse, dont je ne fei\ii pas le même éloge. Cette

liqueur, analogue à la bière , provient de la ferT loentation de la farine délayée dans Teau ; elle est douceâtre et, en général, désagréable à ceux qui en boivent pour la première fois ; cependant les Russes ne peuvent pas s'en passer. On remploie à faire une soupe qui n'aurait peut-être pas grand succès en France; c'est une julienne, abondant en toutes sortes de légumes bien ou mal compatibles , et refroidie par une grande quantité de fragments de glace. Mais, en cuisine surtout, il ne faut s'étonner de rien : on m*a servi à Milan et à Gènes des tranches de viande nageant dans du fromage fondu, et, en Hongrie, j'ai mangé des côtelettes ensevelies sous de la poudre de chocolat.

Le repas terminé, on se leva; plusieurs dirent une courte prière de grâces, ou se signèrent sur le GOMir par un mouvement du pouce , et puis on se salua les uns les autres par une révérence, à droite et à gauche, adressée à ses plus près voisins.

Un usage de Géorgie veut que les personnes qui ont assisté à un enterrement retournent ensuite dans la maison du défunt et qu'on leur serve un repas. Les parasites peuvent s'égayer à dire qu'ils mangent la subsistance d'un mort qui ne mange plus; mais ceux qui n'ont pas cette affreuse gloutonnerie, comment peuvent-ils digérer de pareils repas?

On lit dans les auteurs que Constantin Paléologue , lorsqu'il mourut sur les débris de sa capitale et de l'empire des Grecs orientaux, était fiancé depuis plusieurs mois à une princesse de Géorgie,

— no —

dont le père y en considération de la grandeur de celte alliance y avait renoncé à demander le prix qu*il mettait à la main de sa fille, selon la coutume de sa nation. Cet usage de vendre sa fille p qui est si opposé à nos mœurs, s'est conservé chez les Géorgiens de toutes les classes.

Le mariage, en France, est quelquefois une spéculation des gendres : ici la spéculation est toujours du côté des beaux-péres, et, si Tart de procréer les sexes à volonté, dont il y a, au reste, des traités éCen* dus, avait des résultats un peu plus certains , le plus productif des métiers serait d'engendrer des filles.

Cependant il y a aujourd'hui de quarante-cinq à cinquante ans que Mohammed-Khan employa un procédé brutal pour se donner des beaux-pères sans payer de dots. Il prit Tiflis à la tète d*une armée , et ravit, en Perse , à la fois dix mille malheureux Géorgiens des deux sexes et de tout ige.

Les environs de Tiflis sont^ jusqu'à présent, peu cultivés; mais il est, dans le voisinage de cette ville, des cantons, comme celui de Kakétie , qui produisent en abondance des fruits savoureux et du vin de bonne qualité. — Il manque à Tindustrie des campagnes du Caucase des artisans adroits qui fournissent de bons instruments aux laboureurs; la plupart des fermes qui s'éloignent de Tiflis sont privées des outils eitpéditifs qui remuent la terre et des vaisseaux les plus indispensables à une exploitation rurale. J'ai vu des charrues, gouvernées par

deux lionimcs et exigeant Teffort de cinq couples de Imfileiy n'effectuer qu'un travail lent et médiocre. A Tiflis même 9 les charpentiers , menuisiers, tonneliers , serruriers^ forgerons , ferblantiers , et gens des autres professions aussi utiles que celles-là, ne sirflisent pas aux besoins d*une aussi grande population, et les produits qui sortent de leurs mains sont évidemment payés trop cher.

Je ne saurais dire avec précision le chiffre, d'ailleurs changeant , de la population de Tiflis ; mais je crois approcher de la vérité en l'estimant de 4O,U00 personnes.

La science et lart de guérir ne sont représentés en ce moment à Tiflis que par des étrangers de rAUemagne, qui , depuis longtemps, sont préposés aux magnifiques hôpitaux militaires de cette ville.

A propos des médecins et de la médecine , je ne dois pas oublier de dire que l'inoculation de la variole, recommandée jusqu'à la découverte de Jenner, comme un moyen efiicace de diminuer les dangers de ce mal redoutable, a été apportée de la Géorgie à Constantinople, et de là en Angleterre, d'où cette pratique s'est répandue peu à peu en Europe.

J*ai entendu dire que les maladies de Tété sont graves par toute la Géorgie. Dans cette saison, et à Tiflis particulièrement, les irritations et les phlegmasies des méninges, primitives ou compliquant d'autres maladies , sont promptement mortelles. Cependant on affirme que les sels mercuriaux, et plus ordinairement le calomel dont on sature au-

jourd'hui les malades , à rimitation des médecins anglais de Tlnde^ ont les meilleurs résuUaCê. J*ai causé de ces choses avec des personnes doni la confiance dans ce traitement e^t si grande, que le quinquina même n'est pas à leurs yeux un spécifique plus puissant contre la périodicité des symptômes de certaines fièvres.

Tiflis a recruté pour Tempire plusieurs étrangers ayant une industrie utile ou quelques talents profitables ; entre autres, elle a attiré à elle plu* sieurs Français , qui sont autant de bonnes acquisitions pour la Russie. Mais 1 événement a prouvé que la chance n*a pas toujours été aussi heureuse. Un ancien trompette de régiment, resté à Moscou, après les désastres de notre armée, et devenu Russe, devint, par une faveur du sort plus grande et plus incroyable, professeur de grammaire et d'éloquence françaises. Le hasard me le fit rencontrer un jour qu'il était à table chez un compatriote. Tant qu'il se tut , son air m'imposa ; il ' avait de l'assurance ; d'ailleurs, son habit noir à frac, d'où pendait une décoration particulière qui prouvait vingt ans de travaux soutenus et honorables dans la carrière des belles-lettres , et sa tète poudrée , qui avait une expression tout à fait digne, me le firent prendre d'abord pour quelque marquis émigré , travaillant à réparer sa fortune , et tout livré au commerce des muses. Mais, lorsqu*il voulut parler , il se trahit : au bout de quelques mois, il outragea la science des Dumarsais et des Lhomond , qu'il enseignait : après

quelques rasades, il Foublia bien davantage; et plus il buvait, plus il oubliait, et cependant il jurait correctement tous les mots d'une épouvantable litanie , et puis enfin, quand il fut ivre et redescendu tout à fait à l'état quotidien de ses orgies habituelles, on le jeta à la porte.

S'il est vrai, comme on Ta dit, que le Caucase ail possédé le mouk de notre espèce, et que tous les peuples de race européenne en soient provenus, il n*est peut-être pas moins vrai de dire qu'ils y sont retournés comme pour s'y retremper ou s'y refondre. On trouve, en effet, dans ces montagnes, des fractions de beaucoup de peuples : j*ai eu occasion de dire que des Égyptiens, et peut-être de véritables nègres, en sont disparus sans qu'on sache comment f on y retrouve des Mèdes, ainsi que je l'ai rapporté sur la foi des savants ; les Juifs de la tribu de Ruben s'y sont réfugiés pendant les guerresd'Ântiochus, et leurs descendants y vivent encore; une colonie de Génois, qui y forgeaient des armes au temps où leur patrie avait des établissements sur la mer Noire, a conservé jusqu'à ce jour, au milieu des brigands qui Tenveloppent, la tradition de son industrie, de son origine et de son indépendance; ailleurs, mêlés aux Géorgiens, ou près d'eux^ on voit des Russes, des Allemands, des Turcs, des Persans, des Tartares, des Arméniens, des Grecs, des Indiens, dans la limite des vallées accessibles; et combien d'autres échantillons des peuples ne trouverait-on pas dans les lieux encore inexplorés! Sésostris, Alexandre,

•t aoU* criliqitei, t. S. 8

Tamerian el Pompée y ont amené des solclafs, e r laissé des colonies de blessés et de mourants.

On accuse les Géorgiens d'avoir anciennement adoré les astres et plus tard les idoles; on les accuse aussi d'avoir été anthropophages, et d'avoir sacrifié longtemps des esclaves et des entants à leurs divinités cruelles. — Aujourd'hui le christianisme régne sur eux, et Tiflis est plein de petites églises. I.es protestants luthériens et les musulmans des deux rites, sunni et chiite, ont aussi des temples répandus parmi ceux que les différentes sectes, catholique, arménienne, russe et grecque, y ont élevés.

La France entretient à Tiflis nn consul et un chancelier, protégeant quelques pauvres débris de deux colonies françaises, amenées à grands frais pour exécuter de vastes projets d'industrie, qui ont eu une fin malheureuse. J'ai été généralement bien accueilli par tous ces compatriotes, avec plusieurs desquels j'ai même eu des rapports journaliers trop agréables pour que je n'en garde pas un souvenir précieux. Une famille surtout a eu pour moi, dés mon arrivée, et pendant toute la durée de mon sé^ jour, une multitude d'attentions et de prévenances touchantes qui m'ont imposé une dette que j'ai le regret de ne pouvoir convenablement acquitter. La règle que je me suis prescrite de ne point citer les noms propres, et la crainte, d'ailleurs, de lui déplaire en le faisant, ne me laissent d'autre satisfaction que de lui adresser du cœur les remerciroents les plus sincères.

Autour de Tiflis se sont établies, depuis quelques années, des colonies de paisibles cultivateurs venus do rAUemagne. Il en est une, composée de Wur^ lenibergeois, qui est fixée à un quart d'heure de rrtte ville, sur la rive gauche du Cyrus, presque en face de la nouvelle Tiflis, et à laquelle s'est associé un brave homme que tout le monde estime, un \icux sapeur de b grande armée de Napoléon. ^ Cettederniérecolonic, composécrunequaraniaine de familles, oflre uu pareil nombre de petites habitations^ en général assez propres, toutes alignées sur les deux bords d'une large esplanade. Chaque habitation a autour d'elle quelques métrés carrés de surface non bâtie, consacrée à la culture des plantes potagères et des fleurs , et ces jardins, d'un aspect agi*éable, sont séparés entre eux par des haies vives. Au centre du village s'élève un temple protestant; il est petit comme la population qu'il doit enfermer; il est' modeste dans sa forme comme la prière qu'on doit y entendre. — Les afl*aires de la colonie sont réglées par une sorte de conseil de famille, qui traite aussi des intérêts de tous avec le gouverneur de la province.

Malheureusement le terrain cédé aux colons est d'une qualité médiocre, et il est privé d'eau. Sous le soleil brûlant de 1 été de ce pays, l'arrosage des champs est indispensable, et par malheur encore l'eau des puits est mauvaise pour cet usage; d ailleurs elle coûte trop à puiser, et elle ne suffirait pas à de pareils besoins. Il est un projet dont l'exécution

Tivement allendue et prochaine^ dit-on, changerait bien avantageusement l'état de la colonie allemande et l'aspect de la campagne de Tiflis : c'est le barrage du CyruSy à la distance de quelques lieues en amont de cette ville, la canalisation de son cours, et la dérivation d'une partie de ses eaux.

Il parait, en effet , qu'il serait facile d'utiliser ce fleuve, dont le service est perdu , soit dans l'économie des fabriques, soit dans celle des champs. Sa pente, suffisamment rapide, et son cours flexueux, permettent de lui tracer à peu de frais un canal qui l'oblige à se répandre sur la grande plaine, au-dessous de laquelle il coule aujourd'hui, et qu'il abandonne à une sécheresse déplorable. Tandis qu'il fertiliserait ainsi les campagnes rebelles aux soins du laboureur, sa puissance mécanique serait employée sur d'autres points, et ferait mouvoir la meule des moulins à farine, ou les mécaniques des scieries de planches et des autres ateliers, dont Tiflis s'enrichit tous les jours.

Le fleuve, autrefois nommé Korus, aurait, selon quelques écrivains, reçu le nom nouveau qu'il porte du grand Cyrus, tué sur ses bords en combattant une tribu des Scythes. Pour moi, je ne l'ai jamais entendu appeler par les Géorgiens que Koura, mol qui, ainsi que les deux précédents, pourrait bien être une altération de Kay-Kousrou, véritable nom du roi des Perses que nous nommons Cyrus.

J'ai été témoin des effets vraiment merveilleux d'une poudre employée ici à détruire les insectes

incommodes des pays chauds. 11 suffisait^ par exem* ple^ d*en parsemer Tappui des fenêtres^ pour voir les mouches, étourdies par ses émanations, tomber en grand nomhre à l'instant, se débattre et périr. On en répand sous les draps et autour des lits, avec le même succès, pour écarter les puces. A l'^rd des punaises, le résultat m'a semblé pins douteux, et enfin les moucherons n'en souffrent pas.

Cette poudre, que des paysans géorgiens apportent toute préparée des montagnes voisines, où ils recueillent la fleur qui la fournit, a une odeur forte et nauséabonde quand elle est fraiche. Les débris qui la composent sont trop menus pour que leur examen à Tœil permette de reconnaître la plante qui jouit de propriétés malfaisantes si énergiques. Je sais seulement, par les renseignements un peu incertains, qui, me sont venus* que cette plante est une synanthérée, et peut-être une camomille. Mais, quelle qu'elle soit, je sais, de plus, par une expérience involontaire, qu*il est dangereux d'en respirer les émanations.

Un soir que je voulais faire l'essai de ses pro-> priétés contre les punaises, je fis répandre, sans de convenables ménagements, de la poudre fraiche entre les matelas et les draps de mon lit, mais j'en fus bientôt incommodé et réveillé. Je me levai, et je sentis d'abord quelques éblouissements, que j'attiibuai aux irritations qui proviennent de la vie des voyages, aux fatigues, au régime, etc.^ d'une pareille vie. Je voulus me recoucher, et aussitôt je fus pris d*un étourdissement ayant la plus grande vio-

lence. 11 me sembla sentir des roouvemenis impétueux du sang ve^^s le cerveau, et le désordre de la circulation qui prépare le coup d*une apoplexie. Je restai immobile, dans l'attente du résultat, mais non pas sans quelque inquiétude , et Tétourdissement cessa ; cependant mon pouls était faible et prodi gieusement ralenti. Un dérangement un peu brusque de la position du repos rappelait de nouveaux étourdissements tout pareils, et, même en usant des plus grandes précautions à me pencher sur le côté gauche de la poitrine, il m'était impossible de garder cetic situation : mon cœur bondissait, les artères de ma tète battaient plus fort, et le sang pesait sur mon cerveau jusqu'à l'engourdir; j'éprouvais di^ l'angoisse, je sentais le besoin de vomir, la surfecc de mon corps se couvrait d'une sueur froide, j'étais menacé d'évanouissement. Cet ensemble de symptômes se reproduisait atissi souvent que je tentais de m'appuyer sur ce côté, et il disparaissait peu à peu, sauf l'élat du pouls, lorsque je reprenais une attitude immobile, couché sur le dos ou sur le flanc droit.

Dans la journée, j*eus peine à me mettre sur pied et à m*habiller; quelques étourdissements et des envies de vomir reparurent. J'éprouvai, de plus, à trois ou quatre reprises voisines, un sentiment de constriction douloureuse dans la région moyenne du dos, et en même temps un spasme descendant avec elle graduellement le long des vertèbres et se fixant pendant quelques minutes à Textrémilé des

lombes» Ciflte convulsion, siégeant dans les muscles postérieurs de Tépine, renversait mon corps malgré moi, et avec une certaine violence. J'approchai un miroir de mon visage et je le trouvai pâle et défait ; la poudre vénéneuse dont les émanations, pendant la nuit, avaient produit sur moi des effets quicommençaient à être si (acheux , et qui annonçaient de grands troubles dans Tinnervalion , n'avait pas amené, du moins encore, de changements aperce* vables dans les fonctions des yeux ; mes pupilles se dilataient et se resserraient, comme en santé, sous rinfluence de la lumière.

Cet état de maladie, ou plutôt de malaise, auquel je n'opposai aucun traitement, disparut en quelques jours, par Taffaiblissement graduel des symptômes qui le caractérisaient.

J*étais à peine rétabli que je réclamai mon passeport français auprès des autorités russes; mais il me fut impossible de le ravcnr. £n attendant et pour en tenir lieu, on me délivra des papiers au timbre de Tempire , bons seulement pour le voyage que j allais entreprendre vers la mer Caspienne, et on m accorda, non sans quelques ienteurs de la police et de Tadministration des portes, une podarojna, ou ordre de me fournir des chevaux sur toute la roule.

Je réduisis mon bagage le plus possible; je n emportai que le strict nécessaire à mes besoins, laissant le reste à TiAis, où je devais le reprendre au retour,

et j'emmenai un domestique que j'avais adachéde' puis quelques jours à mon service, potir me servir de iQaitre Jacques.

EnGn, dans les premiers jours du mois de juillet, ters huit heures du soir, je me mets en route et je voyage toute la nuit. A une petite distance de Kodi, où j'arrive en trois heures et d'où je repars bientôt, le postillon s'égare dans les steppes; en vain il détache de la voiture un cheval sur lequel il monte pour chercher la route, il ne la trouve pas; il faut revenir en arrière. Ramené à la poste, il prend de nouveau ses mesures pour une meilleure direction, mais il les prend mal, et nous voilà égarés une autre fois. Mécontent de l'exercice en plus que me procurent ses distractions ou son ignorance, je l'oblige à regagner encore le lieu de la poste et à se faire remplacer par un guide plus sûr. — A la pointe du jour, je me trouve en bonne route, au milieu d'abondantes moissons qui , déjà , sont presque mûres. Plus loin, à la distance de dix verstes du lieu de Mogali, est un pont en briques, qui est curieux par l'évidement de ses piles. Cette construction n'annonce pas une bien haute antiquité.

On compte de Tiflis à Kodi 25 verstes ; de là à Mogali, 28 verstes; de cette poste à Salaghe 22 verstes; de celle-ci à Astafitz-Kaîa, 21 verstes (la verste vaut à peu prés un quart de lieue de France).

Tous ces endroits sont des stations de poste , offrant une maison bâtie sur un modèle invariable.

Celte maison, située sur une éminence, est gardée par une demi-douzaine de Cosaques, bonnes gens et fort polis*

A Hassan -Souiou y qui est éloigné de 12 verstes de la station d*Âstafitz«Ka!a, un cocher maladroft heurte, en entrant dans la cour^ un des montants de la porte et y brise un essieu. — Les voitures de poste dont on fait usage en Russie et ici, et qu'on nomme pavosques, sont de très-petits chars à quatre roues, traînés par trois «hevaux de front, ordinairement très-rapides. Un bridon, quelques ficelles et la voix du cocher, voilà les moyens de conduire ces dociles animaux. D'ailleurs, ce cocher leur parle comme à des personnes qui comprendraient la valeur des mots ; il les gronde dans des discours souvent très-longs, et il les exhorte avec les expressions les plus singulières. Les chars sont bas, découverts, légers et fragiles, car le bois seul entre dans leur construction ; ils sont en général dépourvus de banquetteSi et on.sV assied sur un tas de paille ou de foin qui couvre leur fond. Les roues, dont les moyeux sont enduits de naphte épais et noir, rendent parfois des sons déchirants; Tessieu les dépasse toujours de beaucoup. Comme la cage de ces voitures n'est pas suspendue, on y éprouve, dans des routes empierrées comme celles-ci, des cahotements insupportables; aucun ressaut n'est épargné. Avant la fin du second jour de ce voyage, j'étais bri9é, moulu. A chaque renconti*e d'une pierre, il me semblait que ma tête s'enfonçât dans la poitrine , et

j*ëprouvais une douleur indicible dans le dos. Je poursuivis cependant.

Les maisons de poste qui se présentent successivement sont Taouz , à 16 verstes d'Hassan- Souiou, Dzégani à 15 versieSi et enfin Chamkor.

Le pays de ces lieux est plat ; il est arrosé, mais inculte et sans population ; on n'y voit d'autre bois que des buissons nombreux de paliures. Au-dessus de la terre humide, une immense quantité de petits papillons se désaltéraient, et des milliers de merles joyeux volaient en troupes près de la surface de la campagne.

La fort petite et fort pauvre ville de Chamkor a une ruine qu'on dit être de la plus grande antiquité, c'est une colonne en briques qu'on aperçoit de ti*èsloin. Au-dessous de son chapiteau sont des ornements dont les sculptures sont trop haut placées pour que j aie pu distinguer ce qu'elles représentent Cette colonne m'a paru ressembler beaucoup aiux minarets des mo3quées persanes, et il est probable qu'elle a été employée aux mêmes usages que ces monuments, si ce n'a été sa destination première.

Le même jour j*arrive à Ghendjé, aujourd'hui Elisabethpol. Cette ville, une des plus grandes oasis de la vallée du Cyrus, est arrosée par une eau abondante et belle ; elle se compose d'iule multitude d'enclos, fermés par des murs en terre, dans diacun desquels on trouve une maison et des arbres, tels que des platanes magnifiques et des mûriers rn abondance. L'as|>ect de ce lieu, à la différence

prés de la végëfalion, qui est tout autre, rappelle les villages du delta de l'Égyple , sous Tombrage des forêts de palmiers. Gheudjé, de même que toutes les villes qui sont construites avec de la boue, esi encombrée de ruines ignobles ; elle a des bazars couverts et découverts de peu de ressource. — Les Russes y ont des détaehements de troupes; ils pourraient, en y établissant un centre d*administration subordonné à celui de Tiflts, donner une nouvelle vie à la population des provinces voisines, et accroître l'importance de Ghendjé sous tous les rapports. Gomme il n'y a point d'hôtellerie dans cette ville, j'ai été contraint à descendre dans un caravansérai, ininé et misérable, qui s'ouvre devant une superbe avenue de bauts platanes.

Ghendjé a des teintures de coton et des filatures de soie. Les produits de ces filatures sont grossiers; ils proviennent de mauvais cocons, et les procédés par leaquek on les obtient sont presque de k pre* mière enfance de Tart. Les cocons que j'ai vus étaient gros, tt régulièrement arrondis et mous; on les jette à poignée dans une bassine pleine d'eau bouillante, et on les file inégalement à cinq, six, sept ou huit brins et plus, sans compter. Ce travail est ici le partage des hommes. Un seul homme dirige le feu, dévide et fait tourner le guîndre imnense ok la soie s'enroule.

La population est presque toute musulmane, et les femmes, ti*és- scrupuleusement voilées, sont toutes farouches. Le pays de Ghendjé est malsain

pendant six mois de la saison tiède ou chaude; il est alors fertile en fièvres périodiques.

On change de cocher et de chevaux à chaque poste. Le Cosaque qui devait me conduire à Koura- Tcha!, qui est à 19 verstes d*Élisabethpol , prit la précaution de se recommander à Dieu avant de monter sur le pavosque, en faisant une infinité de signes de croix et en adressant à l'orient des salutations aussi nombreuses. — On voit, sur celte route, une multitude de perdreaux ; les câpriers et les lama* ris y abondent aussi. — Nous avons rencontré une jolie couleuvre verte, tout à fait inoffensive, et à laquelle les habitants de ce pays ne font non plus aucun mal. Elle s*est laissé prendre et manier, comme fait un animal apprivoisé, et, lorsqu'on Ta replacée à terre, elle a continué de serpenter, sans augmenter la vitesse de son allure.

Koura-Tchai, dont le nom tartare n'est autre que celui d'un affluent du Cyrus, qui en est proche^ et qui porte le nom même de ce fleuve, est distant de 20 verstes de Kargou-Tchai. — L'habitation de cette dernière poste a des moucherons et des puces qui tourmentent, comme une âme damnée, l'imprudent qui s'y arrête. »- Les maisons de poste^ où les voyageurs ont une chambre réservée, dans laquelle ils couchent quand il leur plait, de jour ou de nuit, sont si parfaitement les mêmes partout, que, après plusieursjournées de voyage, il semble, en y entrant, qu'on se retrouve sans cesse au point du départ. Cette chambre est meublée d'une table et d'un banc;

elle a un poêle pour l'hiver, une fenêtre et une porte ; on en |>artage la jouissance avec équité, par parties égales, avec tous ceux qui viennent. — Comme je n'avais pu dormir à Kargou-Tchai, je n'avais pas eu de peine à me lever ; j'avais hâte bien plutôt de m'cnfuir vers Tchémakli, qui est à 33 verstes.

Le sable qui couvre tout ce pays, les plantes qu'il nourrit, et les trous de rats ou de reptiles dont il est tout percé, m'ont rappelé le désert qui sépare El- Arich et Gazza, à la limite de l'Arabie Pétrée. Les rares habitants de ces tristes lieux paraissent redouter beaucoup un insecte que je n'ai pu ni voir ni me faire décrire de façon à présumer le genre auquel il appartient (c'est peut-être la grosse araignée des sables de Jaffa et de Gazza). Pour se mettre à l'abri de ses atteintes , ils couchent sur un plancher que supportent quatre pieds de bois , longs de 3 à 4 mètres.

Avant d'arriver à Tchémakli, il faut traverser le Cyrns; on se porte donc de sa rive droite ou méridionale sur l'autre rive. Le passage n'est ni difficile ni dangereux; il s'effectue h Taide d'un radeau, sorte de pont mobile appuyé sur devx flotteurs, qui sont des arbres é vidés en canots, comme dans la Mingrelie.

Les bateliers m*ont assuré que le fleuve est, à partir de ce point, navigable sans danger, jusqu'à Salian et jusqu'à son embouchure dans la mer Cas- |Henne. Cette route, disaient- ils, pourrait se faire en trois jours, en suivant le cours de Teau.

Je parcours 18 verstes pour arriver à Kharabposta; la chaleur était accablante. Tout ce pays, jusque fort au loin, en suivant à quelque distance les bords marécageux du fleuve, a une grande réputation d'insalubrité; il offre des plaines ira* menses, coupées par des amas d'eau stagnante, et cultivées. Tous les ruisseaux sont fangeux, dégoûtants et infects. Les paysans s'accordent à dire qu'il est dangereux, dans cette saison, de traverser leur pays sans se vêtir convenablement, malgré la clialeur.

Ourkhan est éloigné de 17 verstes, etGotchai, où je passe la nuit, est au delà , à une petite distance.

L'eau de Gotcliai est d un goût si désagréable, que je m'y suis privé de boire. Le logement de la poste est une vieille et misérable cabane encombrée de chevaux et si remplie de fumée, à dessein d'écarter les insectes, que, n y trouvant pas un lieu habitable, j*ai mieux aimé dormir dehors, dans ma voitut^e, m'abritant, contre l'humidité et les moucherons, sous mon manteau, aussi bien qu'il m'était possible.

Le lendemain, je rencontre des charrettea chargées de coton, qui se dirigent vers ElisabethpoL Ces voitures, qui appartiennent à des Tartares, et qui sont en usage dans toutes leurs tribus dispersées autour de la mer Caspienne, ont des roues démesurément hautes et minces, à 1 6 rayons. — Je parcours rapidement le chemin, de 1 7 verstes, qui mène à Kara»

riani; el puis j'arrive à Kouléli, qui est au delà, à la distance de 1 5 verstes encore.

PeiidanI ce trajet, j'ai eu à ma gauche une chaîne de hautes collines dont j'ai suivi le pied, et en arrière desquelles se voient les montagnesduLeghisian, qui ont leurs cimes blanchies par la neige pendant touh' l'année. Le pays de Nouka, compris dans les vallc^ les plus chaudes et les plus fertiles de ces montagnes, est une des régions du Caucase qui produisent le plus de soie. Aujourd'hui les paysans, cultivateurs paisibles de cette industrie, sont protégés par des détachements de troupes russes contre la dévastation et le pillage continuels des Lesgliis j*ai communément entendu prononcer ce nom, en Géorgie, comme s'il était écrit Lezguine). Ces hardis montagnards,' qui, sous le nom d*Âlbains, résistèrent autrefois aux légions romaines, mais qui ont été châtiés, il y  environ un siècle, par Nadir-Kouli- Khan, et plus récemment par les Russes, se sont fait une réputation détestable. On dit que, pour retenir les prisonniers dans l'esclavage, ils leur incisent le talon, et que, dans cette plaie, ils insèrent du crin coupé menu, dont la présence empêche qu*une cicafrisàcion complète soit possible ou durable, en même temps qu'elle occasionne des irritations douloureuses pendant la marche. Cette précaution barbare, qui oblige les malheureux traités de la sorte à maneher pendant toute la vie sur la pointe des pieds, répond de la fidélité des esclaves en rendant la fuite impossible.

Il y a 18 verstes de Koiiléli à la nouvelle Chaînakie, où j'arrive à la nuit tombante.

Ce lieu, qui a pris le nom d'une ville autrefois célèbre, mais qui n'a pu en prendre la moindre part de prospérité, est sur le bord d'une plaine immense et malsaine, abandonnée aux marécages, à la Gévre et aux reptiles. Après un repas composé avec peine, et consommé à la faible clarté d'un peu de feu et à la lueur des étoiles, je suis reparti, mais à cheval, les voitures n'atteignant qu'avec difficulté le sommet des hautes montagnes que j'avais à franchir pour arriver à la vieille Chamakie.

Je regrette que l'âge de la lune et que l'état du ciel, qui se rembrunissait, ne m'aient pas permis d'embrasser toute la vaste étendue qu'on doit découvrir des hauteurs oùj'étais monté. J'aurais peutêtre vu la jonction du Cyrus et de TÂraxe et une partie de la presqu'île laissée entre eux , qui comprend le Kara-Bagh.

A trois heures du matin, j'entrais dans la vieille Chamakie : le cercle de montagnes qui l'enveloppe et les ombres de la nuit m'en avaient dérobé la vue jusque prés d'y entrer ; mais les coqs vigilants m'en avaient signalé l'approche.

Je trouvai difficilement à me loger à cette heurelà. Après bien des promenades inutiles et ayant déjà réveillé beaucoup de gens qui me donnaient au diable, je 6nis par heurter à la demeure d'une sorte d'épicier, qui consentit à me recevoir au fond de sa

lioulîque, entre des provisions de vin contenues dans des peaux de bouc et des jarres pleines d'huile à brûler.

Celte ville n'a conservé du vieux temps que remplacement qu'elle occupe, et peut-être les matériaux de sa première construction, mêlés plusieurs fois et confondus dans des ruines, sans intérêt, de diverses époques. Telle qu'elle est aujourd'hui, Chamakie est une ville régulière, ayant des rues droites^ larges, non pavées. Les maisons, réduites le plus souvent à un rez-de-chaussée couvert d'une terrasse, sont en pierre de taille, moellons ou briques. L'architecture des maisons les plus considérables et les plus modernes a une prétention trop grande à l'effet et au grandiose. Au reste, leurs piliers ambitieux sortent tous de l'aplomb et menacent ruine.

Les filles musulmanes que j'ai vues étaient brunes, vives et jolies; mais, toujours sauvages, on ne peut apercevoir leur figure que par surprise, à moins qu'elles n'appartiennent à la classe des courtisanes, qui oai des mœurs à part. La gaieté un peu libre préside aux chants des aimées de Chamakie, et l'abandon voluptueux est le premier mérite de leurs danses.

L'eau n'est pas mauvaise; on peut s'en procurer qui soit claire , car toute ne Test pas, et on trouve à acheter de la glace.

Les collines environnantes sont dépourvues de végétation, et elles rayonnent sur la ville la chaleur dont le «oleil les embrase en été. — A la dégra-

dation des jardins , on voit que la Chamakie des Russes ne ressemble pas à celle que les poètes persans ont célébrée : il est vrai que les poètes ont une certaine habitude de inentir ; il est vrai aussi que les Persans ont la réputation d'être poètes^ et surtout la réputation d'être menteurs.

Le jour même de mon arrivée, j'ai eu , vers le soir, le spectacle d'une multitude d'incendies simultanés. Les herbes qui croissent en abondance sur les terrasses étant desséchées depuis quelques jours par l'ardeur du soleil , on y mit le feu presque partout à la fois et presque au même instant, pour se débarrasser des insectes et surtout des soor* pions qui trouvent à s'y loger.

J'ai entendu ici , pour la première fois, de& derviches aboyeurs. Cette dénomination, qui est usitée à leur égard , est des plus justes; lorsque le misérable dévot qui doit répéter le nom d'Allah jus^ qu'à l'épuisement, dans des exclamations non interrompues , commence à succomber à la fatigue de cet exercice religieux , sa» voix «convulsive ne laisse plus entendre qu'un son inarticulé de véritable chien-dogue. — Les sectes mahométanes des chiites et des sunnis sont à peu prés également nombreuses à Chamakie, et, comme elles trouvent de trop fréquentes occasions de manifester leurs haines réciproques , il n'est pas rare qu'il survienne entre elles des querelles sanglantes qui nécessitent l'intervention armée des Russes.

Quelques auteurs font de cette ville l'ancienne

capitale des Médes et la résidence de Cyrus. La vue des lieux ne poitç pas à accorder une grande con« fiance à cette opinion^ qui, au reste, est loin d'être admise aujourd'hui. Son emplacement ne parait guère propre à en faire le centre d'un É(at; il est probable m^.me, à raison de cela, que, si la ville de Chamakie est aujourd'hui utile à compléter la ceinture de troupes qui se resserre peu à peu autour des montagnards insoumis, elle n'acquerra cependant jamais une grande importance sous Tempire des Russes, comme position militaire. Le commerce ne parait pas non plus devoir. augmenter beaucoup sa médiocre population.

Marazy est un bourg éloigné de 25 verstes. Quelques voyageurs ont signalé des mines de soufre dans ses environs. Il est probable que le Caucase renferme bien des richesses minérales encore ignorées; cependant on y connaît déjà des gites d'or et d argent ; on y a pareillement trouvé des mines de fer, du soufre, du naphte et du sel ; je sais qu'on y exploite aussi une mine d'alun trés-puissante, dont le produit, monopolisé et mis à ferme par le gou- Ternement russe , donne de grands bénéfices.

Le lieu même de Marazy se compose d'un petit nombre de pauvres cabanes groupées au voisinage d'un édifice ruiné et peu considérable , sur l'histoire duquel je ne possédais aucun renseignement ; les habitants de Marazy n'en savaient pas plus que moi à cet égard. La population toute musulmane du village a un chef qui se dit bey, et qui parait

bien le plus désœuvré et le plus ennuyé des chefs de la terre. Il vint au-devant de moi avec une politesse et une curiosité également importunes, et il finit par m'obliger à entrer sous une grande corbeille d'osier arrondie en voûte , où je vis partout étalés des tapis de Perse , au-dessus de ma tète et sous mes pieds. Nous nous assîmes vis-à-vis Tua de l'autre dans cette tente , et au même instant ses domestiques nous servirent des brochettes de viande coupée en menus morceaux et rôtie. J'appris, en les mangeant , que ces morceaux étaient prélevés sur un repas qui attendait un sénateur russe, et je compris alors le motif de l'empressement de mon hôte, qui était une double spéculation sur ses frais déjà faits pour recevoir un dignitaire de Tempire. Cet homme était questionneur à l'excès , mais ses questions n'avaient ni suite ni but sérieux. Il n'était pas moins avide de tout ce qu'il voyait ; il voulait mon couteau, mes pistolets, mes provisions de poudre et de plomb; il m'aurait dépouillé tout à fait, si j*avais permis qu'il se payât, par ses mains, de la brochette de rôti dont il m'avait fait honneur, et de toutes les flatteries, qu'il m'avait prodiguées. Cependant il pouvait, sous d'assez bons prétextes, me refuser des chevaux et me faire attendre longtemps , pour me rançonner; mais mon domestique, digne élève de l'école des valets de Constantinople, d'où il était sorti , et hardi menteur , avait déjà , sans ma participation, persuadé au bey de Marazy que j'étais un major de l'armée française, et cette

repulatioD me valut enfin des chevaux de poste. Les majors ont un crédit étonnant auprès de tous les petits seigneurs musulmans de la contrée.

J arrive, à l'entrée de la nuit, à Djenguinn, où je couche. Cette poste est à vingt-deux verstes de Marary.

Le pays que je viens de parcourir est entièrement désert et sans arbres. Une roue de mon char, qui fuyait, comme en carrière , plus vite que le vent, s*est séparée de l'essieu, et jai versé. Depuis un instant je voyais le danger, et j'en avais prévenu le Cosaque qui menait ; mais les chevaux étaient lancés si impétueusement , qu'il avait été impossible de les arrêter assez tôt.

A une petite distance du lieu de la poste , sur la droite , et près de la route , est une source de naphte ; il y en a encore d'autres dans les environs , mais je n*ai été voir que la première. Il s'y fait une ébuUition constante , entretenue par des gaz qui s'échappent d'un petit amas d'eaii sur lequel le naphte surnage. Ce bitume , déversé peu à peu à la surface du sol et suivant sa pente , y forme une couche molle , dans laquelle j'ai vu beaucoup d'oiseaux , empâtés et morts à ce piège, que le naphte entraine avec lui vers le fond du ravin ou il descend. La température de la source était à peu près celle de l'air, et à cette heure de la journée elle était de 36"" 25 centigr. environ.

Le lendemain je me dirige vers k caravansérai d arbat , qui est à vingt-trois verstes. La campagne

n'est que la continuation des déserts de la veille. — Sur les sommets des basses collines parallèles enlise lesquelles la route est tracée , j'aperçois plusieurs troupes de gazelles. Ces jolis petits quadrupèdes , qu'on nomme ici gérâmes, ont une très «grande vitesse à la course; ils sont si craintifs, qu'ils ne se laissent pas approcher à la portée d*une carabine.— Je rencontre des caravanes de bœufs chargés de sel. Cet emploi d'un animal, qui convient mieux à la charrue ou au tirage d'une voiture pesante , m*a surpris inGniment dans une localité où le chameau est acclimaté , répandu , et dun bien meiHeur service comme béte de charge. — Le chameau des bords de la Caspienne est Tespéce à deux bossps, qu'on appelle chameau bactrien ; cette espèce est extrêmement rare en Egypte et en Syrie, et même dans l'Asie Mineure. — Le sel que je viens de voir transporter est extrait du fond de plusieurs petits lacs , formés çà et là à divers degrés d'écarteroent de la roiite. — Près de Bakou, qui est à 30 verstes de la poste précédente , je descends peu à peu du bas plateau sur lequel je voyageais depuis deux jours ; à ce point, la roche qui le forme est mise à nu et montre une couche de calcaire coquillier.

Enfin j*étais dans Bakou , au niveau de la mer Caspienne , au niveau le plus bas, par conséquent, où une ville puisse être bâtie , puisque cette mer elle-même est à cent mètres au-dessous de toutes les autres ma-s. Au présent , l'affaire urgente et difficile était de trouver à m'y K^ger. J'attendais

depuis une heure en pleine rue , exposé à toute Tardeur du soleil de midi , le résultat des recherches de mon domestique , lorsqu'un officier supérieur russe y plein d'honnêteté, prit à cœur mon embarras, et, forçant la porte d'une maison persane où on avait refusé de m'accueillir, me donna le droit de m'y installer en maître.

Le procédé , à l'égard du musulman , avait été brutal , mais l'inhospitalité dont il avait donné des preuves nte lui méritait pas un meilleur traitement. J*entrai donc dans sa demeure malgré lui, au bruit d'un concert tel que je n'en avais jamais entendu. Les femmes et les filles de mon hôte , secondées par toutes les commères du voisinage, pleuraient, criaient , vociféraient et gesticulaient , en menaçant comme des furies. Heureusement je sus me contenir et opposer à toutes les provocations de cet épouvantable charivari le calme le plus parfait de ma figure. Je savais bien qu'au bout d*une heure ou deux l'épuisement et l'enrouement forceraient toutes ces femmes à s'apaiser, et qu'alors je pourrais à mon tour parler, me faire enten* dre et peut-être me justifier. C'est, en efiet, ce qui arriva ; avant la fin du jour, j'étais le bienvenu, et on regretta que je prisse un autre logement plus convenable, que j'avais eu le temps de me procurer.

Bakou est défendu, du coté de la terre ferme, par des. fossés et par une double enceinte de murs couverts d'artillerie^ Toutefois, cette défense ne semble im|iosaBte que pour des ennemis qui ne seraient

pas eux-mêmes bien redoutables. La garnison est peu nombreuse^ et un homme, connaissant le métier des aroves , ferait peut-être remarquer que la ville est dominée, dans une certaine direction, par le terrain qui doucement se relève vers les montagnes du sud. Du côté de Teau, les Persans, qui ont la réputation de n*étre pas marins et qui , d'ailleurs, se sont privés, par des traités conclus avec la Russie, du droit de construire des bâtiments d'une certaine grandeur, ne peuvent être considérés comme des voisins dangereux; et, enfin, les Russes entretiennent dans le port de petits bricks de guerre qui le protègent.

Ce port est vaste et sûr, et profond, jusque près du rivage; mais, comme il est tourné au midi, et que la fon^e et la fréquence des vents empêchent souvent de doubler le cap Âpchéron, qui est au nord de Bakou , c'est plutôt à cette pointe de terre que les bâtiments du commerce en destination pour Astrakhan se tiennent au mouillage.

Le commerce de Bakou avec cette ville est le seul qui ait un peu d'importance. Bakou en reçoit du caviar, du fer et autres produits qui passent en Géorgie et en Perse par différentes routes : à son lour, elle lui expédie du naphte, des poissons et des phoques. — Son commerce -avec fai Perse est à peu près nul , soit à cause des entraves de la quarantaine, soit plutôt parce que les Persans trouvent plus avantageux de tirer de Tiflis, en suivant la voie de terre, ou d'Astrakhan, par la mer Caspienne,

les marchandises qu'ils demandent h la- Russie. — Bakou a encore moins de relations d'affaires avec la Turcomanie : j'ai cependant vu des caboteurs qui ont trafiqué^ sur ses côtes, du sel et du naphlequi s'y trouvent.

Les renseignements que je me suis efforcé d'acquérir sur la Turcomanie s'accordent à la représenter comme un désert dangereux^ n'ayant point de ville et généralement privé d'eau. Deux fois l'an, des caravanes partent de Khiva pour se rendre au port des Manguislaks ; mais Astrakhan seul profile des échanges qui s'y font.

La lecture des écrivains anciens donne à croire que les marchandises de l'Inde, apportées dans la mer Caspienne par TOxus, remontaient le fleuve Cyrus, traversaient la Géorgie et , descendant ensuite le cours du Phase, entraient avec lui dans le Pont-Euxin ; mais, évidemment, leur trajet en cette manière, à travers l'isthme du Caucase, n'a jamais été possible, et, quant à l'OxUs, je tiens d'un officier instruit, qui a contribué aux travaux géographiques et hydrographiques de cette contrée, que jamais il ne s'est jeté directement dans la mer Caspienne, mais qu'il communiquait avec elle par un simpte canal qui , au reste, a pu être navigable.

Le rétablissement de ce canal changerait subitement l'aspect des pays stériles où on en suit la trace, et l'influence de la vie nouvelle, qui leur serait ainsi communiquée, se répandrait bientôt dans tous les pays qui bordent la mer. Il est probable que, si

les Russes s'emptraieni de Khiva pour s'y établir, ce serait avec la pensée de le remettre en communica* tion avec la Caspienne. Alors seulement, si on les voit bâtir des forts le long de l'Oxus , y échelonner des troupes, et, par cette marche prudente et sure, approcher peu à peu des limites de Tlnde sans sortir de leurs possessions, mais s'y préparant le moyen d'approvisionner une armée, alors seulement le projet de conquérir les riches pays de l'indus et du Gange ne sera plus une chimère, comme il Test pour le moment. ^

L^homme qui oppose journellement ses travaux aux œuvres de la nature est lui-même une de ces œuvres, et, après Tavoir créé, la nature se sert de lui pour produire de nouvelles choses; elle déposa en son sein comme une part de ce feu dont elle tourmente profondément la terre , et elle lui fait ordonner ou troubler la surface refroidie où elle Ta fait naître. Si je me laissais entraîner à philosopher sur ce texte, je noterais les torts qui proviennent du défaut d'ensemble dans les travaux individuels de .tout genre que notre espèce accomplit, et les torts plus graves qui naissent de l'opposition insensée des peuples entre eux; je déplorerais notre condition, aussi pénible que celle du criminel puni qui roule avec une éternelle persévérance le rocher qui toujours échappe de ses bras, et plus triste qu'elle cent fois, puisqu'elle est le produit de nos contradictions ou de notre légèreté. Nous recommençons sans cesse Tœuvre que nous avons détruite de nos propres

mains ; nous traçons des limites incertaines aux États, et nous les changeons aussitôt ;• nous élevons des murs FortiGés autour des villes , pour les détruire plus tard, les rebâtir ensuite et les abattre encore : ainsi des ports, des canaux, des routes. Nul vaste plan dans nos projets, nulle fixité dans nos idées; et la cause de oes torts, quelle est-elle? Le défaut d'organisation de la société humaine et l'opposition déplorable de tous nos intérêts mal entendus entre deux personnes , entre deux compagnies d'associés, entre deux nations, entre deux groupes d'hommes de même ordre, quel que soit cet ordre.

On a exalté beaucoup la politique de certains cabinets, qui souvent n'ont employé que de petites ruses, et même pas toujours des plus louables. Quelquefois cette politique s'est trouvée d'accord avec les intérêts de la civilisation et du genre humain ; mais plus souvent elle a été dictée pour le profit unique d'un ou de plusieurs hommes seulement.

Il y avait autrefois, sur la côte orientale de la met Caspienne, de petits corsaires fort audacieux, que les Russes ont fait disparaître. — Malgré les études déjà faites, cette mer a encore des écueils inconnus; elle parait avoir un fond trés*inégal, qui en rend la navigation toujours dangereuse. Les iles dont elle est semée sont petit» et inhabitables (1),

(i)Lj principale cause de leur abandoo est la privation d'eau douce. Cependant 111e Ogourlcbinsk, dans le golfe du Balkân, est peapiée de troupeaux pendant toute l'année, et même de Turcomans pendant Tbiver ^ le bois de chauffage n'y est pas rare, et Teau glacée

— On dit que son niveau s'abaisse : pour moi, je ne connais aucun fait de quelque valeur, dont on puisse, au présent, tirer cette conclusion. Les masses d'eau si considérables que le Cyrus, le Volga, le Sambour, le Térek et de moindres fleuves y apportent , ne suflBsent-elles pas à Tévaporation , ou ces eaux sont -elles absorbées par des cavités souterraines, ou enfin la dépression que la surface de la terre a subie au point où elles se sont réunies en un grand lac augmenterail-elle encore? Ces questions, si elles sont solubles, veulent être étudiées pendant plus de temps que je ne pouvais leur en accorder.

On a dit que le sol de la Mingrelie est retentissant, et on a supposé autrefois des canaux souterrains mettant en communication les deux mers que l'isthme du Caucase disjoint à la surface; c'est aussi une opinion accréditée cbez le peuple, que les eaux de la mer d'Hyrcanie s'engouffrent dans le Kara-bogaz. Tout cela est certainement inadmissible aujourd'hui ; mais il est fort probable que les grands dépôts de naphte, étendus en une bande transversale comme est la chaîne du Caucase, et pouvant même être suivis, à travers la Caspienne, sur la côte des Turcomans, où on les retrouve, ont laissé des cavernes qui tendent journellement à s'agrandir par les pertes que font'ces amas; car leurs sources ne se réparent point à la manière des fontaines, qui s'ap-

de la mer peut alors remplacer les sources; mais, en été, les brelns seules trouvent à s'abreuver suffisamment avec Teau des rosées.

provisionnent, pendant les pluies, de toute l*eau qu'elles versent durant Tannée.

Les rues de Bakou sont étroites, sales, non pavées et sinueuses : sous ce rapport, on ne s'api^rçoit pas que la ville a changé de maîtres. Les maisons sont basses, étroites, mal commodes et couvertes d*une terrasse imperméable construite avec le naphte et la terre pétris ensemble. Aucun monument public n*est digne d'attention, sans en excepter les temples musulmans. Le plus joli de ces temples, construit à côté du palais de Tancien kan et occupant le point le plus élevé de la surface inégale de Bakou, a été ruiné, avec ce palais, par le canon des Russes.

Le pays est tout à fait privé de bois jusque fort loin à l'entour de Bakou : celui que Ion brûle est apporté des forées du Ghilan sur des barques. Trouverait-on de la houille ou du lignite dans le voisinage? Gela est possible ; mais, quoi qu'il en soit, la rareté du combustible est aujourd'hui un obstacle à l'extension de la navigation à la vapeur. Le peu d'importance des affaires qui se traitent à Bakou, d'une part, et la rareté et la cherté du combustible, de l'autre, paraissent être cause que jusqu'ici on n'a vu les bateaux à vapeur du Volga entrer dans le port de cette ville qu'une ou deux fois par an.

Un jeune pharmacien russe, employé dans l'armée et attaché au service médical de la garnison de Bakou, me fit Thonnéteté de venir me voir; mais la forme et Texcès de ses politesses me surprirent étrangement. Il me traitait, à la lettre, avec ces marques

de défërence outrée que les apothicaires avaient autrefois pour les médecins à panique et en robe noire^ qui fournissaient des caricatures gaies et spirituelles à Molière. Ses baisemains, dont je cherchais en vain à me défendre, et les autres marques respectueuses qu'il s'ingéniait à trouver, me rendaient tout confus, et je sentis d'abord me monter au visage la rougeur de l'humiliation que luimême appelait sur sa tète ; cependant il fallut rn prendre mon parti, et, après cela, entendre ma glorification dans un, discours latin fort burlesque, qui ajoutait le trouble du rire dont j^étouffais à l'embarras où me mettait la nécessité de rappeler de loin ma rhétorique oubliée, pour répondre convenablement.

J'^i fait une excursion d'un jour dans les- environs, pour visiter les puits de naphte et les feux des guèbres qui sont des choses à voir, comme faits naturels, mais qui sont des merveilles bioi décréditées chez nous, depuis l'inveution de la chimie et l'éclairage au gaz.

J'ai donc monté dans une de ces charrettes à grandes roues qui sont ici en usage, accompagné des deux Tartares devant me servir de guides. Comme très-souvent les choses qui nous choquent le phis trouvent leur justification quelque part, j*ai cherdié à comprendre à quoi pouvaient être utiles ces grandes roues ridicules qui rendent les dbufes d'une voiture plus dangereuses, et alors j'ai remarqué qu'attendu qu'elles facilitent le tirage et qu'elles enfoncent moins que les petites dans un terrain cédant sous

réputatioD me valut enGn des chevaux de poste- Les majors ont uo crédit étonnant auprès de tous les petits seigneurs musulmans de la contrée.

J'arrive, à rentrée de la nuit, à Djenguinn, où je couche. Cette poste est à vingt-deux verstes de Marary.

Le pays que je viens de parcourir est entièrement désert et sans arbres. Une roue de mon diar, qui fuyait, comme en carrière, plus vite que le vent, s'est séparée de l'essieu, et jai versé. Depuis un instant je voyais le danger, et j'en avais prévenu le Ciosaque qui menait ; mais les chevaux étaient lancés si impétueusement , qu'il avait été impossible de les arrêter assez tôt.

A une petite distance du lieu de la poste , sur la droite , et prés de la route , est ime source de oaphte ; il y en a encore d*autres dans les environs , mais je n'ai été voir que la première, il s'y fait une ébuUition constante , entretenue par des ffLZ qui s'échappent d'un petit amas d'eaii sur lequel le naphte surnage. Ce bitume, déversé peu à peu à la surface du sol et suivant sa pente , y forme une couche molle , dans laquelle j*ai vu beaucoup d'oiseaux , empâtés et morts à ce piège, que le naphte entraine avec lui vers le fond du ravin où il descend. La température de la source était à peu près celle de l'air, et à cette heure de la journée elle était de 36"" 25 C€ntigr.«^nviron.

Le lendemain je me dirige vers le caravansérai d'arbat, qui est à vingt-trois verstes. La campagne

((Ui peuvent se traduire par temple du feu, désignent uo monastère célèbre, autrefois peuplé et riche, et bien pauvre maintenant. Il s'élève aumilieu d'un pays plat, au nord de Bakou, à une dizaine de verstes de cette ville, moins loin que cela de la mer et tout prés d^un hameau. Le bâtiment est construit en pierres, sur la forme d'un carré. A l'intérieur, les chambres des religieux sont appuyées contre les murs de Tenceinte; au centre du carrée une source abondante répand du gaz combustible que l'on a fait passer dans quatre canaux droits ou cheminées, au sommet desquels on l'enflamme. Quelquefois la violence du vent éteint ces feux; mais, pour rendre un tel accident plus rare, et pour étaler davantage leur brillante gerbe de flammes, qui s'aperçoit de très-loin, vers le sdir, j'ai remarqué que les moines avaient surmonté les cheminées de petits amas de pierres arrondies que le gaz lèche dans toute l'étendue de leur surface, et qui, en le divisant et en donnant aux feux une plus magnifique apparence, ont l'avantage de le brûler plus complètement en même temps \{\xe de Tabriter toujours un peu dans une certaine direction opposée au vent. De la même soiwce, partent plusieurs conduits qui portent le gaz sur divers autres points du couvent, comme, par exemple, dans les cellules des religieux, pour les usages que la piété leur prescrit d'en faire. En hiver, il les réchauffe, et^ certes, il doit en être besoin; mais, dans la saison chaude, on ne le laisse brûler que pendant la durée des exercices de religion. La propreté des

cellules est remarquable ; elles sont toutes peintes à la chaux , le plancher même, non moins que les murs ou la voûte, et, à la moindre souillure, elles sont reblanchies complètement.

L'aspect des solitaires d'Âtech-Kbané est des plus curieux : ils sont généralement grands, maigres et très-bruns ; au-dessus et au-dessous de la ceinture, la nature seule fait tous les frais de leur enveloppe. 11 n'est pas possible de trouver dans notre espèce des élres plus privés que ceux-là : ils sortent de ce monde comme ils y sont entrés y et ils se lèvent comme ils se coiichent , ne possédant jamais rien, pas même un lit* Us ne subsistent que par les aumônes qu'ils reçoivent, et, comme ils n'en reçoivent guère maintenant, il n'est pas rare qu'une et plusieurs journées se pas3eut sans qu'ils puissent se procurer un seul repas. Cependant ils ont tous refusé ce que je leur ai offert de mes provisions, qu'ils regardaient comme impures : étranges effets des aberrations de l'esprit, dont il y a des espèces et des variétés innombrables !

Les moines portent à la racine du nez une marque rouge qui ressemble assez bien à la crête naissante d'un jeune coq. Quelques-uns ont, comme les derviches, des bonnets pointus et bariolés. Enfin leur supérieur revêt, en signe de prééminence, une courte chemise, que j'ai trouvée affreusement injuriée par le temps.

Après un premier examen d'Atech-Khané et de ses habitants, j'avais été m'établir dans une pièce

réservée aux étrangers , qui est au-dessus de la grande porle du monastère, et^ profitant de deux sources de gaz qu'on y trouve, j'avais fait préparer le café et le thé à la chaleur de sa flamme. Je revins ensuite vers les moines, accompagné du supérieur de leur couvent, qui m'avait rendu visite dans toute sa pompe, je veux dire en cheoriee et en bonnet pointu, et qui m'avait invité à voir sa cérémonie religieuse qu'il tenait toute prête.

Cette fois, je trouvai quelques moines jouant avec une sorte d'échiquier couvert de pions d'ivoire en forme de prismes inégaux. Les autres ne faisaient rien, et c'est ainsi qu'ils vivent depuis quinze ou vingt ans qu'ils sont ici. — J'essayai de les faire causer, mais ils parlaient si mal et si peu le tartare, seule langue dans laquelle nous pussions converser ensemble, que c'est à peine si je parvins à deviner ce qu'ils racontaient de l'excellence de leur religion, des miracles qu'elle opère « des conversions qui en sont la suite, etc. A mon tour, je voulus leur faire comprendre que je savais au moins le nom du dieu Vichnou^ chargé de la conservation du monde, et que j'avais ouï parler de l'Inde, leur commune patrie, des villes où ils étaient nés, de Rundjet-Sing, qui vivait encore, de Tippo-Saheb, mort depuis longtemps. Tous ces noms, que je groupais à dessein et en grand nombre, produisirent sur eux un effet intéressant à observer. D'abord ils se montrèrent surpris, et puis ils se rapprochèrent de moi en m'entourant et en témoignant du plaisir à m'entendre.

Il était manifeste que tout à coup je leur étais devenu nioins étranger depuis quelques instants, moins étranger surtout que ce peuple au milieu duquel ils vivent, mais chez qui Leur oreille n'est caressée d*8ucun son qui rappelle la patrie. Souvenirs de la famille et du jeune âge, quel est donc votre empire? Des cœurs qui se sont engourdis dans les macérations et les privations que le délire religieux fait souffrir au corps, et qui semblent s'éteindre tout à fait dans le silence imposé aux passions, s*éveillent aussitôt sous votre influence !

Plusieurs d'entre eux avaient visité Pondichéry el conservaient une opinion favorable des Français de rinde. — On dit qu'ils envoient à leurs coreligionnaires de la Perse , et jusque sur les bords du Gange, des bouteilles remplies de ce gaz inflammable prés duquel ils se sont établis. Il est sans doute inutile d'ajouter que cette matière, commune à nos yeux, dans laquelle les chimistes trouvent de rbydrogène et du carbone combinés , n'est rien moins que cela pour les moines qui gardent le feu; mais que la matière ignée, qu'on croit attachée au soleil et à d'autres asti*es, que cette flamme qui jaillit de terre à Bakou, que la chaleur enfin qui pénétre tontes choses, est le symbole d'un Dieu, ou ce Dieu lui-même, en qui réside la puissance créatrice ou la première personne de la Trinité des brahmines.

On nomme guébres communément les solitaires d'Atech-Khané. Je ne sais si cette dénomination leur convient mieux que celle d'Hindous. Pent-étre

sont-ils mélës; j'ai du moins compris, par les réponses qu'ils faisaient à mes questions, qu'ils se divisent en deux sectes. Je ne sais non pluasi je me suis trompé quand j'ai cru entendre que l'une de ces sectes brûle les corps morts, tandis que l'autre les abandonne à la décomposition. Au reste, je le déclare, j*ai été fort surpris de voir de prétendus adorateurs du feu en faire si peu de cas que de l'éteindre, et pour cela souffler dessus, sans plus de façon que nous lorsque nous éteignons une bougie. Dans leurs cérémonies religieuses, ils ne s'adressent point au feu ; au contraire, ils lui tournent souvent le dos, et alors il ne parait pas y jouer un rôle plus important que la flamme des cierges qui sont usités dans le culte catholique.

Je me rendis enfin à Tinvitation du supérieur du couvent ; j'allai le trouver dans sa chambre , qui est plus grande que celles des autres religieux, mais qui, d'ailleurs, leur est fort semblable, c'està-dire est aussi nue. Je vis, appuyé à la muraille du fond de cette chambre, un petit autel ayant plusieurs marches, et, sur cet autel, dont je m'approchai, des burettes, de l'eau bénite, des clochettes , de tout petits morceaux de sucre candi, et avec tout cela des parfums pour Yichnou, qui vit de friandises et de fumée plus qu'aucun de ses rivaux qui aient jamais été au ciel. Je vis enfin , parmi toutes ces choses, des pierres ou amulettes, dont je ne sais ni l'origine ni le nom , et trois monstres de métal 9 dont un plus laid que les autres, représentant trois

persoiiues divines en un seul Dieu. Ce mystère, qu*il est ordonné aux chrétiens de croire, comme exercice de la faculté de la foi, et qu'il est sacrilège parmi eux de chercher à comprendre, on l'explique dans la religion des Indiens , en disant que les trois personnes divines représentent , par abstraction, deux forces antagonistes et alteroativement dominantes, de création et de destruction, entre lesquelles une puissance modératrice s'interpuse , dont la nature est de conserver ce qui est. Leur union nécessaire est l'expression de Dieu , c*est-à-<lire du monde animé, dont l'activité repliée sur lui-même ne peut créer sans détruire et ne peut détruire sans s'exercer sur quelque chose qui soit actuellement.

Mais, laissant décote les explications que les prêtres indiens, eux non plus, ne veulent point avouer, les jets de gaz furent allumés pour la cérémonie. Toujours affublé de son unique chemise qui représentait l'aube , et la tunique blanche du sacrificateur et du prêtre de toutes les religions plus récentes que le brahmanisme, le moine adorateur du feu, assisté d*un enfant de chœur à barbe Uanche et d'un musicien sans lutrin ni musique, commença à prier et à faire fumer Tencens. Son acolyte, à certains moments prévus, saisissait une clochette et carillonnait de son mieux , lorsque, de son côté , le musicien soutenait un autre solo avec émulation et soufflait de toute la puissance de ses joues , du ressort de sa poitrine et du jeu

de son ventre dans une grosse conque marine.

Quand tout fut dit et fait ^ le prêtre du feu diviD, prenant sur Tautel un mets encore intact, qui ëtait sous les yeux des trois personnes , me le présenta et m'invita à le goûter. En recevant cette offre, qui m'étonna beaucoup , je me rappelai involontairement les pastilles sacrées des Indes , dont la composition symbolique et puante révolte la pensée , et je sentis la plus vive répugnance à accepter; mais, en regardant bien, je m'aperçus que la desserte était du sucre candi, et j'en pris un morceau; ensuite, pour reconnaître la complaisance du religieux, je lui laissai mon aumône, qui fut très-bien accueillie.

Je partis d'Atech-Khané pour le pays de mes Tartares, qui avaient encore des sources de naphte à me faire voir. En sortant du monastère on me montra un grand puits, du fond duquel le gaz combustible se dégage sans cesse , mais où il s'amasse en collection considérable, lorsqu'on en ferme You^ verture, et alors il détone violemment, si on en approche un corps en ignition. •

Il faut avouer que le spectacle des phénomènes de Bakou devait frapper, comme il l'a fait, rimagination des ignorants de tous les siècles , et qu'avec le spectacle non moins étonnant du ciel , il devait amener facilement le commun des peuples au culte grossier delà lumière et du feu.— -Toute la campagne des environs d*Atech-Khané, jusqu'à une distance de plusieurs vcrstes, voit briller des flammes ayant la

luéaie origine que les feux de ce mouasiôre. On utilise leur chaleur en préparant de la chaux avec une loche pétrie de coquilles qui appartient à la constituUoa géologique de cette contrée. — Quoique le sol semble tout infiftré de gaz ^ il est cependant cultivé en grains ; mais la paille qu'on y récolte est courte. Cela vient-il de la nature de la terre^ qui est d*une qualité fort médiocre ? cela vient-il de 1 influence de Thydrogéne carboné sur la végétation ? Je ne suis pas en mesure de répondre à ces doutes.

Le gaz et le bitume donnent à Teau du monastère et du pays voisin un goût détestable , qui ne me la laissait boire qu'avec répugnance ; mais je ne me suis pas aperçu que cette eau influât désavantageusement sur la santé ou sur la dui*ée de la vie des hommes, non plus que l'atmosphère hydrogénée, dans laquelle on vit ici. Toutefois, si j'avais eu sous la main des moyens d'analyse , j'aurais voulu savoir en quelle proportion ce gaz altère la composition commune de l'air respirable, ou, si j'avais eu moins de routes à parcourir, j'en aurais emporté des échantillons, aussi bien que de l'eau des sources et de l'eau de la Caspienne ; mais tous ces soins composent une tâche plus particulièrement imposée à ceux qui reçoivent des missions du gouvernement et d'ailleurs , pour ces personnes, elle est rendue légère et facile.

A rentrée de la nuit, à une distance d'Âtech- Khané qui peut s'estimer à deux heures de marche

vers rintérieur des terres, j'arrive au village de Belsklianéy où je passe la nuit. Dans ce lieu, la chaleur et la lumière ne coûtent rien. D*abord Thuile de naphte, dont on respire partout l'odeur et qui semble couler de partout, est brûlée dans des lampes de terre, qui sont comme des foyers transporlables, et qui, au reste, n'ont rien de neuf; mais chaque maison a, en outre^ des foyers fixes, qui s'alimentent d'euxmêmes à des sources inépuisables, et on en a autant qu*on veut : il suffit, pour cela^ de percer la terreà une petite profondeur avec une baguette, et d'adapter un tube au sommet du trou ainsi fait^ pour avoir une source de gaz qu'on brûle et qu'on utilise en s'éclairant ou en se chauffant. C'est chose merveilleuse de voir l'éclairage de nuit, ce luxe coûteux des grandes villes, prodigué dans un village et perdu au milieu des champs inhabités.

Le pays de Belskhané est inégal; ses collines sont creusées de puits profonds et nombreux , d*où on extrait une grande quantité de naphte noir. La consommation croissante de ce bitume a nécessité déjà plusieurs fois de nouveaux percements et l'emploi d'un plus grand nombre d'ouvriers; on l'amène à la surface dans des seaux qui le laissent échapper en partie, ou qui le mêlent avec l'eau lorsqu'ils plongent, et qui le ramènent avec elle : c'est une exploitation qui est loin d'être bien conduite. Quoi qu'il en soit, le mélange bitumineux est versé dans des réservoirs, où, par le repos, s'opère la séparation du naphte, que l'on recueille et qu'on expédie sous cette forme,

ou que i*on soumet d'abord à une distillation ^i le transforme en pétrole. Cette dernière opération est depuis peu introduite à Beiskhané : pour refTectuery on profite naturellement de la chaleur du gaz, qu'on fait arriver sous les chaudières et qu'on brûle.

Je rentre à Bakou en traversant de tout petits lacs desséchés, dont le fond est couvert d'efflorescences minérales. — La récolte du blé occupe les habitants des villages : les uns apportent les gerbes sur l'aire, et les autres les amoncellent devant les pieds des che-* vaux qui doivent les fouler et en séparer le grain. Assises sur le dos de ces animaux et strictement voilées, des femmes et des jeunes filles les excitent à trotter et les conduisent en cercle.

Je me disposais à sortir de Bakou, dont j'étais assez peu satisfait^ car j'y vivais mal, ne buvant pas mon soûl d^eau, étouffé le jour par la chaleur, tourmenté par les mouches et importuné par les plus vils insectes de la création. Un vent (rais et soutenu bloquait le port, et, en ce moment, pas une barque ne pouvait sortir; j'avais d'ailleurs mauvaise opinion de la mer Caspienne et de l'habileté de ses pilotes : il ne me restait donc qu'à prendre la voie de terre. Il est vrai qu'on me dissuadait de pénétrer dans le Daghestan, où les Russes étaient en hostilité avec les tribus tartaresqui l'habitent ; jVntendais parler sans cesse de ta difficulté d'échapper à l'attaque de ces brigands^ du danger d'en être rançonné, maltraité et même fait prisonnier : ces perspectives n'étaient pas encourageantes, mais je voulus essayer au moins

quelques pas en avaiK, nie promeiiant bien de nie conduire avec prudence et selon la véritable situation du pays.

A cette occasion et pour obtenir le visa de mon passe^port^ je me rendis chez le commandant militaire de Bakou, à qui je devais d'ailleurs cette preuve de politesse et d'égards. Les étrangers qui jouissent de quelque réputation d*honnéteté ont établi en Orient l'usage, naturel et bon à suivre, de se montrer aux chefs des villes ou des troupes, qui doi* vent leur assurer la protection des lois du pays. Malheureusementlegouverneur ne comprenait pas le français, ce qui est rare parmi les officiers supérieurs de la «Russie, et je maudis de nouveau l'obstacle des langues, qui s ajoute sans cesse à tant d'autres dont les longs voyages sont contrariés, cet obstacle sans but, qui vient de notre faute, et qui s'est opposé trop souvent à ce que j'obtinsse les données instructives que je cherchais à recueillir. Il me fallut donc employer auprès du corn mandant de Bakou l'aidedemon domestique, qui savait quelques mots de russe, et je perdis ainsi le fruit de ma visite; je le regrettai, surtout pour ma sûreté dans la course que j'allais entreprendre. — J'eus, en cette circonstance, une nouvelle preuve de la diificultéde parler par l'organe des mauvais interprètes : le mien, jeune homme de peu d'intelligence, donnait un méchant tour aux choses que je lui faisais traduire, et rarement les en* li*elien$ où je l'employais se terminaient à ma satisfaction : il ne savait ni répéter les propos, en avance

de politesse, qui ouvrent les discours d*un homme bien élevé à l'égard du premier venu, ni, d'autres fois, ménager suffisamment ma dignité; il me faisait parler insolemment avec les faibles, et il rampait et se vautrait en mon nom auprès des autres; heureusèment, j'en suis sûr, le maintien, la voix et le geste du maître réparaient assez bien, dans tous les cas, les fautes du drogman.

Les pa8se*ports ne sont exigés que dans les lieux où Ton réside ou dans les villes d'une certaine importance, quand on s'y arrête; partout ailleurs, on ne demande aux voyageurs que le podarojua, qui s'inscrit ^ à chaque relais, sur un registre ouvert à cet usage. Je pris un pareil ordre pour qu'on me fournit des chevaux de poste, aussi loin que j'en trouverais sur la route que j'allais suivre, et je partis.

Prés de sortir de la ville, le postillon ayant arrêté ma voiture un moment, dans le voisinage d'une petite troupe qui gardait la porte, le chef de ce poste accourut pour me demander ingénument à quelle classe j'appartenais, mon costume léger de voyageur étant pour lui une nouveauté qui ne correspondait à Tuniforme d'aucun des ordres dans lesquels il me faisait la politesse de me comprendre. Ce brave homme voulait me faire rendre certains honneurs militaires qu'il me croyait dus, mais il avait des doutes sur l'importance de ma personne, et il ne devait pas aller au delà de ses devoirs, ou encore moins rester on arrière. Je calmai ses perplexités en déclinant tous honneurs officiels, par la raison que j'étais

étranger, et le cérémonial guerrier, qui déjà oi'élaîl préparé. Fut converti aussitôt en un salut réciproque de bienveillance bourgeoise.

* Il y a en Russie une distinction première et majeure, sous tous les rapports, entt*e l'homme qui a un rang, comme on dit ici, et Thomme qui n'en a pas.

Je suppose que c'est encore par suite de quelque méprise que, pendant mon séjour à Bakou et même à Tiflis, des soldats russes, portant respect à mon habit de drap Gn, s'arrêtaient quelquefois à ma rencontre, me saluaient et, pour se remettre en marche, attendaient immobiles que j'eusse passé. Dans ces occasions comme dans toutes les circonstances de ma vie, je traitais les gens selon qu'ils me traitaient, ce qui fait que plus d'un homme classé, qui cherchait par de grands mouvements d'épaules à faire briller les ornements dorés dont elles étaient couvertes, a pu souffrir des mécomptes avec moi.

A quelque distance de Bakou, je retrouve des traces de naphte et j'aperçois un grand lac salé; au delà, jusqu'à Dividj, la campagne est dépourvue d'ombre et de toute culture, le sol est sec et uni, la solitude est complète. A ma droite et non loin de la route, j'ai la mer Caspienne; à ma gauche cl à la distance de plusieurs lieues , une chaîne de monts élevés et arides, remparts inexpugnables des Lezghis, court parallèlement au rivage. — Lies maisons de poste et leurs distances respectives sont ainsi notées sur mon journal :

Karavansérai*Sougait, 30 verstes de Bakou ; Kalësi, 27 vers tes; Koudcrzi , 25 vers tes; Dividj , 35 verstes; Vilvili, 22 verstes; et Kouba, 25 verstes. A Dividj , les dangers de la route commencent, et les voitures de poste sont accompagnées d'un Tartare à cheval : ces guides, que, dans le dialecte de leurs montagnes, on appelle noukiars, sont armés d'un sabre et portent en bandoulière une carabine. Quelques villages s'aperçoivent dans les environs, et la culture commence : les champs sont couverts de blé et de riz, d'où s'échappent des essaims de moucherons. A Vilvili , on fait accompagner ma voiture par deux noukiars, qui battent les buissons et qui éclairent ma route. L^appareil militaire que je vois déployé dans les bois où je me trouve bientôt engagé est une nouvelle preuve que le danger est proche; mais les précautions mêmes prises par les Russes me rassurent : des corps de garde sont échelonnés et se mettent en communication par des patrouilles de fantassins , tandis que des groupes de cavaliers font des reconnaissances dans l'intérieur du bois.

Les abords de Kouba sont charmants : ici des vergers , de l'eau , des collines agréables ; dans le lointain, des montagnes heureusement disposées pour plaire à l'œil , des masses de verdure dans les forêts qui couvrent leurs pentes et des amas de neige séculaire sur leurs têtes ; ailleurs les bords pittoresques d'une rivière qui recueille les gouttes limpides du cristal fondant de la glace, des plaines, des

champs fertiles; el, au delà, la ceinture bleue de la mer Caspienne.

Je vais'demeurer dans un fort où les Russes se sont retranchés avec quelques pièces d'artillerie et avec une garnison suffisante pour les besoins de la guerre. Cette construction, qui est faite avec de Targile crue, s'élève au sommet d'une colline servant de berge escarpée à la rivière, et elle domine la ville tartare de Kouba, qui est située sur l'autre rive, sur le bord gauche de l'eau.

Le fort des Russes a un petit bazar assez mal approvisionné et mal tenu , des ruelles dégoûtantes , des maisons basses, étroites, incommodes et insuftisantes pour la population qui s'y renferme; mais les travaux commencés promettent de prochaines améliorations sous tous les rapports.

Je ne crois pas que le nombre des habitants de Kouba, réunis à ceux du fort, dépasse 4,000 en ce moment, abstraction faite de la garnison : celte po* pulation compte des musulmans chiites, quelques Arméniens et beaucoup de Juifs.

Les pommes, les poires et quelques autres fruits de cette province sont réputés pour leur qualité et pour leur abondance. — La chaleur est excessive dans celte saison, vers la fin de juillet; on dit qu'en hiver le climat n'est pas moins rigoureux et qu'il tombe beaucoup de neige.

Je pars pour Koudat, qui est éloigné de 22 verstes. On ne voyage sur cette roule, qui est toute boisée, qu'avec les plus grandes précautions. La vigi-

lance des troupes qu'on y a postées a même redoublé tout à coup^ à cause de l'assassinat récent dé trois Cosaques. .Je viens de voir le théâtre de ce crime, qui a été commis il y a deux jours, et qui , cette fois, a été dirigé non par l'amour du pillage, mais par Thostilité et la haine des montagnards, puisque iescadavresavaient été abandonnésau milieu du chemin, sans être dépouillés ni volés de la moindre chose. Les deux noukiars dont je suis accompagné, par une mesure générale de prudence et de protection ordonnée par le gouverneur, sont moins utiles par la grandeur de leur courage, quoiqu'ils possèdent cette qualité , que par la connaissance qu'ils ont du pays et de ses habitants; en sorte que ces derniers sont d'abord contenus par la crainte d*ëtre certainement dénoncés et châtiés s'ils tentent un mauvais coup.

Plusieurs cours d'eau rapides descendent des montagnes voisines; ces torrents, qui sont le produit de la fonte des neiges, se répandent dans la camp;igne par plusieurs branches, et ils la couvrent de caillons roulés.

Le danger du voyage, qui augmente pendant la nuit^ fait qu'on me refuse des chevaux à Koudat ; je sais contraint à y coucher. —Qu'il est triste de penser que l'homme, rampant avec peine autour de son globe, et trouvant partout des obstacles qui le retardent ou. qui Tempèchent, puisse rencontrer dans ses semblables le plus grand de ces obstacles! Ici le chaud ou le froid, là des déserts sans eau et sans

nourrilure; ailleurs des forêts, foyers infects de maladies, et repaires des animaux dont il est dangereux de s'approcher, ou bien des montagnes infranchissableSy bu bien des plaines fangeuses dont la surface nous refuse Tappui de la terre, ou bien encore des océans qui l'engloutissent et la dérobent , même à nos yeux, et, quand on échappe à tout cela, près d'arriver au but, le poignard d'un assassin !

Au point du jour je pars pour Jalamai, et, sans m'arréter, je poursuis ma route jusqu'à Koular. Ces maisons de poste sont isolées, comme la plupart de celles que j'ai rencontrées depuis Bakou, mais elles sont gardées par des Cosaques. A Jalamai le sol est dépouillé de bois. J'aperçois toujours sur ma gauche les belles montagnes de Kouba, appelées en tartare elli'dagh, les cinquante montagnes, nombre qu'il est impossible de justifier; mais cette expression, quoique précise, n'a ici qu'une valeur numérique indéterminée, comme cela arrive quelquefois dans notre propre langue, en employant, sans compter, ce qu'on nomme des nombres ronds, tels que cent et mille. — Nizoba et les autres lieux voisins de la mer n'ont, m'a-t-on dit, qu'une faible population, languissant au milieu d'un paya malsain; la côte n'y présente pas le moindre port aux navires. Quelques bas-fonds marécageux, où on cultive du riz et du froment, s'aperçoivent çà et là près de la route; l'eau des torrents qui les arrosent est quelquefois rapide et profonde, et il faut alors la sonder avec précaution , et faire des détours pour trouver les

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gués; telle est l*eau du Sambour aux cent bras et aux cent bouches^ qu'on peut prendre pour Thydrc de Lerne, réfugiée dans le Daghestan, depuis que la poésie s'est enfuie de la plaine d'Argos.

Dans la même journée j'arrive à Derbend, qui est sur le bord d'une vaste plaine inculte et dépourvue d'arbres, mais où on trouve une très-grande quantité de gibier; en effet, j'y ai tué en moins d'un quart d'heure, moi, chasseur des moins exercés, deux beaux pigeons trop confiants et un magnifique perdreau.

La difficulté de me Joger fut ici la même qu'à Bakou* N'ayant trouvé personne qui consentit à me recevoir, je dépéchai mon domestique auprès du commandant russe, le faisant prier de me venir en aide. Pendant ce temps, je restai dans mon pavosque, assis près de mon bagage, et soumis aux plus cruelles épreuves par la curiosité niaise ou indiscrète ou insolente d'une partie de la population. Jamais charlatan au haiit dé la réputation et aux jours des meilleures recettes ne se vit entourer d'une {Kireille foule. Aux uns, je répondis d'abord avec complaisance, et puis, impatienté et poussé à bout, je brusquai les autres; mais ni la douceur ni l'emportement n'ayant pii vaincre l'obstination des badauds, il ne me resta d'autre parti que de reprendre mon sang-froid et de me résigner en silence. J'étais supplicié depuis une demi-heure, quand mon domestique revint accompagné d'un sous-officier, secrétaire du général. Ce militaire , d'origine aile-

Hv«»c«« et sotM crttkiiirt, t 3. ''

mande, était un braye homme, fort officieux, qni me logea dans une maison vacante, affireusemeni grande et nue, et qui me rendit plusieurs petits services que, dans ma position d'étranger, j'appréciai beaucoup.

Dans son ensemble, Derbend aexactemen t la forme d'un rectangle allongé. Elle est comprise dans l'espace étroit de deux murailles, longues def^us d une demi-lieue, qui du pied de la forteresse, bitie sur une éminence des flancs du Caucase, s'étendent en lignes droites et parallèles jusqu'à la mer. Elle est adossée à un éperon des montagnes circonscrirant au nord la grande plaine giboyeuse que l'on parcourt lorsqu'on vient de Kouba, montagnes hautes qui semblent intercepter complètement la route, et qui ne laissent en effet qu'un défilé étroit entre elles et la mer. Ce passage fameux est une des portes Caspiennes dont il est parlé souvent dans l'histoire de l'Asie. L'identité des noms imposés autrefois à ces passages avait fait commettre quelques méprises» et avait jeté un peu de confusion dans cette histoire, mais les recherches des voyageurs et des orientalistes modernes ont heureusement corrigé ces défauts.

La ville n'occupe pas tout l'intervalle des deux murs; elle s'est concentrée prés du fort, sur les pentes de la colline. Plus bas, sont des jardins se* mes de légumes; et, sur le bord de la mer, quelques cabanes de pécheurs. Le port, qui suffit à peine à recevoir leurs barques, est encombré de rochers ; les bateaux un peu grands mouillent au large, et

quand le veni fraîchît» il le» oblige à fuir. Dans le voisinage des cabancsy se voient les derniers débris d*on reiranchenent élevé par Pierre le Grand, qui prépara sur tous les points de son empire ta Fortune où les Russes s'acheminent si vite aojonrd'hni, et qui, ici, jalonnait la rooie de l'Inde avec des forts. Les traditions de TAsie, qni sont d'ailleurs une autorité aMpecle, attribuent à Alexandre la première fondation de Derbend ; à la vérité, plusieurs eriti-qaes doutent que cet illustre conquérant ait même jamais traversé le Caucase, quoique cet avis soit formellement celui de Quinte*Curce. Au contraire, on sait, par des témoignages non contestables > que le célèbre Haroun-aUReschid y a fixé sa résidence; que le barbare Timour y a passé avec ses fureurs ordinaires, et qu'avknt cette dernière époque, David l", roi de Karthlie, s'était déjà emparé des portes de fer gardant le passage, d'où il les avait empoi*tées à Cotais comme des trophées de sa victoire. Peut-être Derbend a-t-elle été visitée encore par Tamara, la reine puissante de Géoi^e, et par Nadir-KottU-Khan, l'homme le plus extraordinaire de la Perse moderne, qui tous deux, à l'intervalle de cinq siècles, ont soumis tes montagnards du Daghestan.

Les murs de cette ville sont bâtis en grosses pierres Uillées sur denx modèles différents et. posées par assises régulières. De distance en distance, 1 alignement général est interrompu par une saillie qui a la forme d'une moitié de tour. Il est évident que plus d'une réparation a été faite à ces murs, et

même pas toujours avec soin. En quelques lieux, leurs brèches ou leurs dégradations naturelles ont été masquées avec des moellons entassés sans ordre, et avec des pierres qui semblent avoir appartenu à Tornement des anciennes mosquées. Je n'ai vu nulle part ni une trace d'inscription qui vienne des Grecs, ni une ruine qui soit un souvenir de Fépoque brillante du califat d'Orient. — Plusieurs des portes dont les mui^ étaient percés ont été bâties ou C(mdamnées. Il n'en reste aujourd'hui que quatre, opposées deux à deux, et dont les plus élevées se fermant autrefois avec des panneaux de fer, qui n'ont plus d'autre ennemi à craindre que la rouille du pays de Cotais, sont closes maintenant avec des planches épaisses, cuirassées de fer et cloutées avec soin.

De l'esplanade étroite qui est en avant de l'entrée du fort, on jouit d'une vue assez agréable sur Derbend, qui fuit en perspective comme une longue allée, et on distingue bien la courbure du rivage, qui représente l'ébauche d'une grande rade.

La population n'atteint pas le chiffre de 8,000 habitants , la plupart mahomélans et les autres Arméniens. Elle a un aspect misérable, et elle ne connaît que la moindre part des choses qui fondent le bien-être des villes civilisées de l'Europe. — Les bazars sont pauvres et les marchandises peu variées. — Lecoipmercede Derbend estdemédiocreimportance.

La campagne présente quelques champs semés en grains et d'autres champs plantés d'arbres. L'industrie de la soie est connue à Kouba, où elle

ne donne d'ailleurs que de mauvais cocons, et je doute qu'elle soit plus avancée ici. — Les chrétiens récoltent un peu de vin blanc très-agréable. — La garance pousse naturellement dans les champs, et elle y est abondante. Sa recherche occupe en ce moment assez de monde ; il en est de même du battage des grains^ qui est en pleine activité, et qui s'eflêctue avec des chevaux.

Derbend possède, près de ses portes, une carrière d où sont provenus les matériaux qui ont servi à ériger les murs de son enceinte ; cetle roche est toute pénétrée de coquilles. Il doit y avoir aussi, dans le voisinage de la ville, un grès rouge, dur et beau, quon emploie à sculpter les pierres tumulaires que j'ai vues dans les champs consacrés à la sépulture des musulmans.

Pendant les nuits que j*âi passées dans la ville d'Haroun, le commandeur des croyants, j'ai souffert de longues insomnies , causées par les insectes, qui m*ont affreusement tourmenté.

C'est une chose digne de remarque, même à propos d'insectes, que les conquêtes de l'homme sur les animaux qui lui sont nuisibles, et que les' empiétements de ces animaux, à leur tour, lorsque la civilisation recule et leur cède du terrain; c'est une chose à remarquer, enfin, que l'antagonisme que la nature a établi entre toutes les forces vivantes , et que la lutte perpétuelle des êtres qui sont doués de

la vie* Le lion, le tigre et tous les animaux de cetle force

se promènent en souverains dans les bcMs; ici, des rats destructeurs nous disputent la possession des •champs et quelquefois d'un pays habitable parvien* nentà former un désert d'hommes; ailleurs, des ser* pents ne permettent pas qu'on approche de telle montagne, où chaque pierre est comme le toit d'une famille de ces hideuses créatures. Mais, sans prendre en exemple les bétes que leur taille ou leur voracité, ou le poison deleur bouche, nous rendent si dangereuses, même lorsqu'elles sont seules, les plus petits élres luttent contre nous et contre Tenserobledela nature, avec un pareil avantage. L'Arabe, maître des solitudes qu'il parcourt, si on en juge par ses rapports avec les autres peuples, n'est*il pas contraint à partager ses arides possessions avec les scorpions et les tarentules?

Il n*y a pas même d'animal, si timide et si faible que nous le sachions, qui, réuni en grande société de son espèce, ne puisse devenir redoutable, et qui ne le soit en effet à tous les autres ; il n'y a pas d'animal, en6n, qui ne semble régner sur quelque partie du globe où nous avons, nous, la prétention d'être le9 maîtres exclusifs. La mouche, le moucheron, l'abeille et une infinité d'insectes peuvent, par la seule puissance de leur nombre et par les incom* modités qu'ils causent, nous obliger à fuir au loin. La punaise peut nous forcer à détruire nos maisons ; des mollusques, qui altèrent les matériaux de nos constructions marines, s'attachent aux navires, et quelquefois infestent les ports d'une manière inquié-

uate et jusqu'ici sans remède. Enfin des zoophytes indiscernables, qui vivent sous lerre en multitudes plus nombreuses que les grains d'un tas de sable, tourmentent le sol et menacent l'existence des villes accidentellement bâties sur leurs amas mouvants.

Mêmes réflexions à l'égard du régne végétal. La plante la plus bumble et la plus délicate, celle qui parait souffrir le plus au voisinage de toutes les autres, a aussi quelque part un empire. Là, le nombre balance les avantages de la force, et si cette puissance du nombre ne trouvait pas, à son tour, des résistances capables de la réprimer, la petite plante souveraine irait à la conquête de toutes les terres du globe qui conviendraient à sa nature.

C'est par le balancement des forces vivantes que persiste l'harmonie du monde, qui repose elle-même sur la convenance des êtres qui vivent ensemble; cependant Tégalité des forces n'est pas parfaite, et, malgré l'apparente périodicité des oscillations du mouvement qui en résulte, un progrès lent, mais réel, se laisse apercevoir, qui' est aujourd'hui en faveur de l'homme.

La réputation du Daghestan supérieur était pire à Derbend que celle du pays de Kouba dans la ville de Bakou. Cependant la fureur du vent, qui était grande depuis plusieurs jours, ne me permettait pas de m'embarquer, et, d'autre part, je ne voulais pas attendre Tépoque incertaine d'un temps favorable; je tentai le voyage par terre, et j'eus tort.

Une route plane et belle, que je parcours rapide-»

ment, en cQioyant la oier^ me conduit à Vilikienl, distant de 29 verstes. L'eau de ce village est abondante et délicieuse comme celle de Derbend. On y cultive le mûrier, le riz, le millet et le blé de Turquie.

De ce lieu à Kaiakient on ne compte.que 25 vers* tes; mais, en réalité, il y a davantage. Kaiakient s'éloigne de la mer; il est à l'enti'ée d'une petite vallée qui conduit dans les hautes montagnes , et , pouf y arriver, on traverse plusieurs petits bois qui sont toujours des passages dangereux. A droite, loin de la route, et prés de la mer, on voit une construction que son crépi blanc fait aisément distinguer et qu'on m'a dit être un vaste établissement consacré à des bains d'eaux thermales. Kaiakient n'est qu*un grand village bâti en échelons sur les pentes d'un tertre où Ion jouit d'une vue agréable sur la campagne voisine : les habitants sont tous musulmans sunnis; il n'y a pas de chrétiens parmi eux.

Depuis Derbend, deux noukiars m'avaient accompagné; ici on m*en donne trois pour aller plus loin. — L'attelage léger des chevaux de poste qui convient aux steppes de la. Russie ne convient pas du tout aux pays montueux que je parcours en ce moment. Les bouts de ficelle du harnais cassent au moindi*c effort brusque, et il faut les ajuster sans cesse; quand on descend par des pentes un peu roides^ aucune pièce de l'attelage n'étant propre à retenir la voiture, il faut faire galoper les chevaux aviv une vitesse incroyable 5 et alors il y a danger de sv rompre le cou. — Au beau milieu des bois immeilbe^

ou je ne tarde pas à entrer^ mes guides m'abandonnent un à lin, sans rien dire; je m'en console en pensant qu*il n'en serait ni plus ni moins, si je devais être attaqué parun parti de maraudeurs; et, a sup* poser qu'ils ne soient pas en troupe redoutable, quatre ou cinq personnes, en voiture ou à cheval, doivent être encore bien impuissantes à éviter des coups de fusil tirés à l'improviste du milieu des taillis. — Prés d'arriver à Bouinaki, ayant voyagé dix heures sans rencontrer aucune personne hostile ou autre, je brûle ma poudre contre les faisans <|ui peuplent le bois. En deux coups de fusil tirés au milieu d'un groupe, je laisse sur place cinq de ces oiseaux, et j'en blesse d autres qui se perdent danf les broussailles. Je rapporte ce fait pour donner une idée du nombre et de la confiance du gibier de ce pays'-ci; car, d'ailleurs, je n'aspire aucunement à la réputation de chasseur.

Bouinaki est un petit village enveloppé par les bois et dominé par un fort où les Russçs ont quelques soldats. 11 est bâti dans une position élevée, sur la pente d'une haute montagne, et il est tourné vers la mer, dont il n'est pas loin. — Les habitants sont dans la première enfance de la civilisation ; on peut s en faire une idée par ce fait, qui leur est commun avec d'autres petites populations isolées çà et là sur le Caucase, qu^ils ne connaissent pas l'usage des heures; ils ont tout au plus l'idée de midi, et ils prennent le temps tout d'une pièce, comme il est dans la nature.

J ai questionné en vain ces Tartares el ceux des villages précédents sur leur origine et sur les principaux faits de leur histoire; ces hommes ne savent absolument rien en dehors du cercle de leur vie et du cercle de leur horizon. La trace de mes pieds sur leurs campagnes ne sera pas mieux eflacée ce soir ou demain, que n*est oublié chez eux le souvenir de leurs chefs qui ont le plus agité les peuples du vieux monde.

Parmi les travaux à recommander aux voyageurs qui visiteront le Caucase, les recherches relatives à l'ethnographie doivent être comptées en première ligne : les fleurs et les animaux de ces montagnes changeront moins vite que les choses du langage, qui appartiennent à l'histoire des races humaines. Il ma paru, en voulant vérifier ici même les résultats déjà obtenus sur ce sujet par des savants spé«ciaux très-connus, que l'étude des dialectes du Caucase mérite d'être reprise pour être complétée.

Les Tartares ont, en général, une prononciation traînée et des inflexions de voix en manière de chant, qui sont désagréables et qu'on n'entend pas dans le turc de Constantinople , qumqu'on le parle aussi avec une prosodie et un accent bien marqués.

Chez les habitants de P Asie Mineure^ qui apportent fort peu de soins à bien parier, la langue turque se rapproche beaucoup des dialectes tartares que j'ai entendus ici.— Le tartare a des verbes dérivés, d'une formation simple et ingénieuse, pour exprimer la voix passive, l'action réfléchie, l'action

réciproque , etc., el la négation de ces étals ou de ces actes; mais la plupart de ces fonaes ne sont pas employées. — Les temps des verbes sont nombreux , mais la plupart sont inusités; souvent on emploie le temps du présent pour celui du futur.— Dans la langue vulgaire, on néglige volontiers les affixes qui marquent la personne et ceux qui sont le signe du nombre pluriel; on dit, par exemple, ben gueldi pour ben gucldum^ qui signifie : je suis. venu. -—Les inversions sont fréquentes, et le verbe peut être rejeté à la fin des phrases, comme en allemand. — Les Turcs ont une particule d'interrogation semblable à celle des Latins : num^ néon nonne^ et ils Tintercalent quelquefois d*un façon assez singulière. On l'emploie indifféremment après les verbes, adverbes ou adjectifs : guertchek me, est-ce certain? La réponse se fait souvent, comme en latin encore, par la répétition du verbe ou des autres sortes de mots qui sont Tobjet de la question : iagmour iagdiur me , pleut-il? — iagaîur^ il pleut; tchock me, beaucoup?— tchokf beaucoup. — Les phrases sont courtes , parce que les moyens de lier plusieurs propositions d'un discours toutes ensemble ne suffisent pas, et que toujours, dans ce cas, il survient, ou de Tambiguité dans le sens, ou une monotonie insup* portable, causée par le retour des mêmes mots, tels que didif qui est justement la traduction du qui dit de nos conteurs de corps de garde.

Des expressions métaphoriques comme celle-ci : dérin duchunmek, penser profondément, se trou-

vent dans les langues tartares^ de même que dans les nôtres. Les pi-ocëdës de l'esprit dans la formation des dictionnaires ont partout été les mêmes : un mot a été usité pour exprimer une chose visible, et peu à peu son emploi s'est étendu jusqu'au point d'en désigner une autre, purement abstraite , mais ayant avec la première des rapports que l'esprit saisit; il fait image, et il vaut mieux qu'un mot nouveau.

Inchallahl est une interjection d'espérance que les Turcs aiment à répéter plusieurs fois de suite. Machallah! est une autre exclamation qui s'emploie lorsqu'on fait un éloge, par exemple lorsqu*on ad* mire un cheval. En pareil cas, il lie faut pas omettre d'intercaler au plus tôt machallah, que tous les témoins redisent avec empressement. Une négligence à cet égard est une grossièreté faite au propriétaire ; elle prouve un manqued'éducation et elle peut porter malheur au cheval. Bouyourun est une expression très-employée comme formule de politesse ; elle correspond à Vorisie des Grecs et au fasH>risca des Italiens. Quelquefois aussi, c'est un mot vide de sens, comme lorsqu'elle sert à engager une personne à prendre part à un repas qui s'achève et dont il ne reste pas un os à ronger. Le vocabulaire comprenant ces mots : inchaUah^ machallah , boujourun^ et complété par bakaloum, renferme les éléments les plus importants de la conversation ; pour les moins causeurs, il suffit même au besoin de parler.

Le service de la poste n'étant pas organisé au delà deBouinaki, je me rends avec des chevaux de louage

à Karaboiida-Kient (1), qui est à 17 verstes. Le pays que je vois en route est inculte, inhabité, privé d'arbres. Je me fais conduire au posie des Cosaques, où je trouve place pour la nuit, sur le toit d'une pauvre maison.

Karabouda-Kient est un gros bourg bâti sur un lerira conique. Dans l'ensemble, il a l'aspect d'une ruche pyramidale. Les maisons (j'allais dire les alvéoles de cette ruche) sont ombragées par de beaux arbres distribués sans ordre, mais produisant un effet agréable. Une rivière , la Maix)S| divisée en deux bras, par lesquels le tertre enlacé devient une ile, répand sur ses bords la fraîcheur, et semble répandre -aussi la verdure sur les prés. Les noyers magnifiques, les mûriers touffus, le millet et les autres produits des champs forment une riche végétation groupée autour de l'élégante pyramide de Karabouda-Kient, et toute renfermée dans une vallée circulaire et profonde. Cette disposition des lieux rend le bourg trés*humide, d'autant plus que des sources abondantes d'une eau délicieuse étalent, avant de grossir la rivière, des nappes qui augmentent l'abondance des vapeurs que l'air absorbe pendant le jour, et qui s'en expriment soir et matin.

La population est toute musulmane, de la secte des sunnis ; elle est grossière et brutale. Les pauvres

(f j Kieot est un terme générique qui signifie village. KaT'a-Bouda et, en dialecte de Constantinople , Kara-Bougdaï , veulent dire blé noir. SeraitHse la culture de ce blé (blé noir de TarUrie, polygonum de Tartarie) qui lut aurait mérité un pareil nom ?

Cosaques du poste en ont grand'peur, car ils y sont perdus^ au nombre d*une demi-*douzaine» comme une goutte d'eau dans la mer. Lea Russes n ont en ce lieu ni commandant ni troupe.

Il est remarquable qu'aucune femme ne se voile; mais, eh génà*aly elles ne sont ni }olies ni bien faites, en sorte qu'on ne gagne rien à la faveur qu'elles font de se montrer, — Un usage, qui est propre aux Tartares et commun à tontes leurs hordes , est de ]K>rter un gros anneau autour dn pouce. Cet <Miie^ ment, de fer pur, je l'ai vu chez les Tartares dn Chirwan, dn pays de Bakou et de l'ancienne Âlba* nie; fdus tard, quand j'ai traversé les steppes qui sont au nord du Caucase, je l'ai aussi remarqué chei' les Nogaîs.

Selon l'habitude que j'avais de dormir, quand il ctait possible, snr les tercasses plut6t qu*au dedans des' maisons, je passai cette nuit à la belle étoile. Je dormais avec délices, roulé dans mon manteau, et reposant sur la terre, quand la vive clarté d'un in* cendie éclata sous mes yeux, m*éblouit et m*éveilla. Ce fut ak>rs, et presque au même instant, dans le bourg entier, un grand tumulte et des cris de femmes troublées; mais, pr bonheur, des secours immédiats et rUicombustibilité de la plupart des maisons prévinrent l'embrasement redoutable d'une RMiltitudc de* meules de paille et de blé qui étaient voisines du foyer de Tincendie. Après cette alerte, jo m'aperçus que mon manteau et que tous mes vête* ments étaient humides de la rosée qui se déposait

encore. Je compris, mais trop lard, que j'avais fait une imprudence, -—> Bientôt Taubc parut; je montai à cheval , et je me dirigeai sur Tarki, emportant dans les vdnes le poison d'une CèTre d'accës.

Les montagnes élevées et arides que je franchis au départ ont pour base un gi*ès tendre. — Par leur revers, je descendis dans une vaste plaine qui conduit au rivage de la mer, dont je me rapprochai peu à peu. Tarki, éloigné de 30 verstes, était au fond de cette plaine, dont je n'atteignis la limite qu'après sept heures d'une marche pénible, exposé aux plus vives ardeurs du soleil. Aux fatigues ordinaires d'une loogue roule à cheval, dans cette saison, se joignait celle ^oî marque le début d'une maladie fébrile un peo giBve. J'étais ébloui et étourdi par la trop vivo lumière du jour, et j'éprouvais une soif inaccoutumée. J'arrivai enfin, et, après une recherche ennuyeuse et longue, je trouvai à me loger dans la villo tarlare, dans un recoin d'une maison musulmane.

Tarki, la principale ville du Daghestan supérieur, n'est pourtant qu'un gros bourg bâti à mi-côte d'um* montagne élevée que coui*onne une belle et grandr forteresse bien pourvue d artillerie et de soldats, d* sommet est la position la plus forte de toutes cellos que les Russes occupent dans les provinces maritimes de ce côté du Caucase.

En bas de Tarki, dans la plaine, est un retranchement gardé et entretenu avec soin par des troupes, pour lesquelles il y a de» casernes en lx)is et des cantines. Plus loin, près de la mer, est un petit lac,

mais aucune maison n'y est bâtie; quelle existence et quelle industrie se hasarderaient en ces Henx-là?

Les habitants de Tarki, musulmans des plus tiédes^ où plutôt n'ayant ni dieux ni foi, sont en fort mauvaise réputation auprès des Russes, qui ne se mêlent point avec eux/.et qui, toutes les nuits, retranchés avec précaution derrière les murailles du fort ou derrière les palissades du camp , les livrent aux mauvaises chances de leurs propres désordres sans vouloir s*.en occuper. Seulement le canon est pointé sur eux d'en haut et d'en bas pour répondre de leur soumission au gouvernement du czar. J'ignorais tout cela, et, croyant n'avoir de précautions à prendre que contre les brigands descendus des hauteurs du Caucase, je m'étais installé, avec une parfaite confiance, dans la ville (artare.

Mon premier besoin avait été de prendre un peu de repos; après y avoir satisfait, me trouvant mieux, je reçus quelques visiteurs. Je causai avec mes hôtes, et, comme les traîtres gagnaient ma confiance de plus en plus par une sorte d'enjouement qui me plaisait et par des alternions que je ne soupçonnais pas d'être intéressées et calculées, je commis rimprudence de leur montrer mes armes et quelques petits objets à mon usage, tels que couteau à ressort, plumes, écritoire, cartes géographiques, livres imprimés et gravures intercalées dans le texte, miroir amplifiant, brosse, éponges et autres choses des plus communes chez nous , qui n'en étaient pas moins ignorées chez eux : on voit que j'étais parmi de vë-

riiables sauvages. Je voulais, par ces complaisances, les intéresser à la civilisation de nos pays, jouir un peu de leur étonneroent et leur faire concevoir quelle puissance, encore inconnue d'eux-mêmes, pouvait se trouver dans leur intelligence et au bout de leurs doigts; mais je ne fis qu'exciter leur cupidité. Ils me répétaient cependant, en convoitant mes armes, que j'étais leur hôte bienvenu, et qu'ils étaient mes konaks.

Vers le soir, malgré la lassitude inexprimable que me faisaient éprouver les sourds progrès de la fièvre, je montai à la forteresse. Je devais y voir le gouverneur, pour prendre des informations sur ma route du lendemain, et pour en obtenir des guides s1l était nécessaire. Le commandant, surpris, me demanda M je croyais chose si facile de voyager dans cette province, que je pusse me mettre en route avec quelques guides seulement; par bonheur, un détachement de troupes devait partir pour Kiziar, et il m'engagea h le suivre. Alors, s'in formant avec bonté si j'avais pour la nuit un logement convenable, je lui dis que j'avais pris une chambre à loyer chez les Tartares. Le commandant blâma beaucoup mon excès de confiance dans la moralité des habitants de Tarki ; il m'assura même que je courrais des dangers si je restais plus longtemps parmi eux, et, enfin, il me força d'accepter un billet par lequel il donnait I ordre que je fusse reçu dans le retranchement.

A la suite de cet entretien, j'étais revenu chez les 'Tartares, sans avoir pris de résolution. Comme

Pc«té«t tt mo^tt critiqvM, t. 7. 19

je souffrais, et que je ne pouvais croire encore à la perfidie et à la méchanceté de mes hètes, j'étais lente de ne faire aucun usage de la lettre du gouverneur. Cependant il Fallait me rapprocher de la troupe qui devait partir, et mon domestique, qui avait déjà sur les Tariares, en général, une opinion moins favorable que moi, m'encourageait de tous ses moyens à lever le gite : je me préparai à suivre ce conseil.

Il était nuit close, nuit brumeuse et privée de lune. Je donnai à mon domestique des pistolets et un poignard, et je l'envoyai au camp présenter Toi^ dre et chercher des soldats qui transportassent mon bagage.

Il venait de partir; j'étais en proie à la fièvre dé^ clarée, et je m'étais couché sur la natte de ma chambre ; un de mes prétendus konaks entre el vient s'asseoir près de moi avec une familiarité insolente ; un second le suit, puis un troisième, et, enfin, j'en compte cinq, qui, sans >motiF pour venir a cette heure-là, se rangent en cercle et m'isolent de la seule arme qui me reste. Ils portaient tous, selon l'usage du pays, un kandjal pendu à la ceinture. L'avis du gouverneur me revient alors à l'esprit, et me fait impression pour la première fois. Après quelques si-* gnes muets d'intelligence, Tun d'eux m'adresse enfin la parole; il me répète avec une intention d'ironie qu'il est mon konak , et puis il se détourne pour faire un nouveau signe à son voisin. Je n'avais rien perdu de son geste, qui augmente mes soupçons. La gravité de la scène qui se prépare opère alors une

diversion si puissante dans ma facuilé d'attention , qu'il semble que mon mal soit dissipé.

Cependant ils commencent à parler entre eux, et je saisis distinctement, à travers les demi-mots et les demi-voix qui me parviennent, qu'ils énumèrent les moyens de résistance qui me restent. Cette utile remarque achève de frapper mon esprit, et , pour profiter des derniers instants que me laisse Thésitation qu'ils éprouvent encore à accomplir de mauvais projets, j*invente un prétexte pour sortir de ma chambre. Cette résolution fut prise à propos, et si brusquement, que je n'éprouvai pas d'obstacle, et que mes hôtes en furent déconcertés.

J'étais dehors ; mais où fuir, et à qui demander secours? J'étais prévenu qu'il n'y avait à se fier à personne; et, menacé d'être assassiné, ou au moins dépouillé dans une maison, je devais l'élre infailliblement dans une autre. J'étais à peine arrêté en avant du seuil que je venais de franchir, préoccupé de pensées fort sérieuses, comme il était naturel d'en avoir dans cette situation, que mes hôtes se ravisant, quoique déjà un peu tard, et (achés d'avoir laissé échapper une occasion qui était vraiment fort belle, s'empressèrent de sortir l'un après l'autre pour m'engager à rentrer dans le piège. Il était évident en mille manières, par leurs manœuvres autour de moi et par une expression de leur physionomie, que d'un coup d*œil je saisis bien vite, mais dont il est impossible que je donne l'idée par le langage, il était évident qu'ils avaient de mauvais

desseins. Le premier qui sortit m'invita avec une apparente honnêteté : je m'en défendis sous le prétexte que j'avais besoin du grand air; le second parlait plus Haut et n'eut pas un meilleur succès. A une sorte de sommation que me fit un troisième qui porta la main à son kandjal, je le confesse sans honte, seul contre cinq, désarmé, fatigué d'une longue route, souffrant d'un mal qui comprime toute force, enveloppé par une population inhospitalière, je ne vis de sûreté que dans la fuite, et je partis comme un trait, courant vers la rase campagne, mais courant au hasard, à travei^ l'obscurité profonde de la nuit. Les. scélérats se mirent à ma poursuite; cependant, comme les motifs que j'avais de leur échapper étaient beaucoup plus pressants que ceux qu'ils avaient de chercher à m'attciudre, je l'emportai sur eux en vitesse. En quelques instants, j'arrivai au bas de la montagne, ayant mis en émoi tous les chiens du voisinage, et remorquant une meule qui grossissait sous mes pas.

Suant et tremblant de fatigue, de maladie et de faiblesse, je m'arrêtai après cet effort, pour chercher à reconnaître la direction du camp dont je m'étais écarté, et puis, aussitôt qu'une lumière, que j'aperçus dans le lointain, m'en eut indiqué le lieu probable, je la pris pour guide. Je courus avec une nouvelle ardeur à travers la campagne , m'enfonçant dans la boue et dans l'eau, quelquefois embarrassé dans les ronces, et toujours franchissant en droite ligne toutes sortes d obstacles, faute de rien

distinguer^ même à mes pieds , tant la nuit était sombre. Cependant mes Torces allaient me trahir; près de succomber à la fatigue excessive que je souffrais, je ne voyais d'autre parti à prendre que celui delà résignation jusqu'au jour, accoudé sur la terre humide et marécageuse d'où j'avais peine à me dé* gager, lorsque le bruit d'une voix me fit connaître que j'étais plus près du retranchement que je n'avais cru. J'avançai y et, après avoir esquivé un accueil à coups de fusil dont je fus menacé par une caravane campée près de là, je parvins, non sans une certaine peine encore pour me faire comprendre d'une sentinelle russe, à être admis dans le camp.

Après quelques explications nécessaires, je de^ mandai en grâce deux verres d'eau fraîche que je bus avec avidité, el, à l'instant même, la fièvre contenue réagit avec violence; un froid glacial s'épancha aussitôt à la surface de mon corps, je sentis des frissons, et des convulsions agitèrent subitemeut tous mes muscles. Je m'étais jeté sur le grabat d'un Cosaque, peu soucieux de la vermine qui pouvait *^y trouver, et j'y passai la nuit. Les fatigues de* ce jour auraient demandé un sommeil réparateur, mais la compression de mon cerveau, sous l'effort du sang que la fièvre y appela peu à |)eu en excès , lui ôta seulement la liberté de la pensée sans y en- Sourdir le sentiment du mal.

En sortant de ce sommeil pénible, je trouvai près de moi mon bagage, que mon domestique venait de

rapporter. — L'altitude des Russes vis-à-vis de la population de Tarki, et tes avertissements trés-sages que j'avais reçus du commandant du fort, parais* saient rendre inutiles les plaintes que j'aurais portées contre les Tariares^ qui, après tout, n'étaient coupables que de démonstrations, hostiles il est vrai, mais sans mauvais résultat dont je pusse donner la preuve. D'ailleurs, toute démarche aurait sûrement abouti d'abord à me faire perdre l'occasion de poursuivre de suite ma roule. Cependant j'avais sur le cœur la perfidie de mes cinq assassins, et, si ma santé l'eût rendu possible, je n'aurais peut-être pas résisté au désir d'en tirer une vengeance légale, ou quelque manière de satisfaction par moi-même, au lever du soleil.

J*étais incapable de monter à cheval ; je louai une petite charrette qui se rangea parmi celles que le détachement employait à transporter son bagage, et, au pas mesuré de la troupe, j'arrivai à Ouzen, qui est à 20 verstes.

Ouzen est un poste gardé par quelques soldais, sous le commandement d'un lieutenant ; plusieurs pauvres cabanes sont groupées à l'entour. Une rivîéi*e voisine, dont l'eau est toute trouble^ a ses deux berges couvertes d'une population immense de crapauds hideux, et Tair est obscurci par des moucherons turbulents qui ne laissent aucun re- {K>s aux malheureux habitants, non plus qu'aux voyageurs qui passent. On ne s'abrite contre ces insectes affamés qu'en répandant autour de soi une

alino8phére de fumée incommode. Dans t*alternalive inévitable de ces deux supplices, je me roulai en boule comme un hérisson, et, dans cette attiitide, dormant peu et dormant mal, j'attendis le signal du départ.

Le signal fut donné au point du jour; Tétape d^. vait être longue; le soleil devint ardent, et notre marche fut lente et pénible. Nous arrivâmes, à l'entrée de la nuit, après une marche de 45 verstes, dans un village russe, de construction récente, qui est protégé par un fort ayant une garnison nombreuse, et qui s'élève presque vis*à-vis de Caziurt. Des partis redoutables de montagnards traversent de temps en temps le pays voisin; je n^en pris pas le moindre souci; j*avais affiiire à un ennemi plus dangereux et plus habile qui m'absorbait tout entier.

Un nouvel accès de lièvre m'avait saisi en route ; il avait été violent, et un symptôme des plus importuns en avait marqué le début : c^était une déman«geaison subite et extrêmement vive sur toute la |)eau. A peine eus-je cédé au besoin irrésistible d*y porter la main, que le tourment que j'endurais n^eut plus de mesure : les démangeaisons universelles et intolérables d'une urticaire appelaient partout à la fois le secours de mes dix doigts. Je labourais la surface de mon corps en tous sens, en y implantant les ongles aussi profondément que possible, et le soulagement me paraissait encore trop Taible , quoique je fusse ensanglanté* Une éruption

confluenie naissaîl à mesure sous mes mains; If trajet de mes doigts restait marqué par des chapelets entortillés de grosses saillies arrondies» qui s'unissaient peu à peu en formant des plaques épaisses, larges» rouges et brûlantes.

Je pensai alors a?ec tristesse à la complication croissante de mes misères et aux fatigues qui me restaient à surmonter; et puis je doutai presque de la possibilité de vaincre tant d'obstacles à la vie, que je voyais se dresser ensemble devant moi. Je commençai enfin à me repentir bien fort d'avoir tenté ce pénible voyage, où la maladie» presque inévitable, n'est pas le moins dangereux des ennemis qui s*y trouvent.

Pendant le trajet des 20 verstes dernières de cette journée , nous avions voyagé sur la rive droite de l'Âk-sou (1), en remontant son cours. Le Caucase abaissé restait éloigné sur notre gauche. Tout le pays parcouru était parfaitement plat, à peine ombragé par quelques saules rabougris, d'où s'échappaient des nuées de moucherons , et coupé par des marécages immenses. Ainsi l'eau et Tair renouvelaient ensemble les miasmes qui avaient empoisonné ma santé» et cette action de tous les jours et de tous les instants augmentait sans cesse l'empreinte profonde du mal dont je souffrais.

(1) l/AllMDie H les Albains doivenl-ils leur oom au Qeuve Blaoc, en tarlare Alh^ou, qui a la même signiGcation, ou k Tapiiareoce df quelque montagne de celte partie du Caucase qui correspond au Daghestan séptenlrionaJ ?

Le lendemain^ nous traversons le fleuve sur dtt bacs et, en six heures de marche, nous arrivons sur le hord d*un courant d'eau où nous passerons la nuit. Le pays a les mêmes apparences que celui de la veille; j'y laisse tomber à regret cliaque regard; je Tai pris en haine comme un ennemi.

Dans le voisinage du lieu de notre halte sont établis des Nogaîs, dans des petits camps appelés aouls. Ces Tartares ont pour demeures des corbeilles d'osier toutes rondes et couvertes de feutres qui repoussent la pluie ; à Tintérieur, elles sont ornées de tapis plus ou moins beaux , selon Taisance des familles. Les coi*beilles ont une ouverture à leur voûte, d'où vient la lumière du jour et par où la fumée s'échappe. Une longue perche tient suspendu, en manière d'étendard , un morceau de feutre faisant oflice de toit, et qui abrite cette ouverture contre la pluie et le vent : l'effet en masse en est curieux. Toutes les tentes sont rangées en cercle et sont gardées par des chiens hargneux qui n'en laissent pas approcher facilement. J'ai vu plusieurs tentes semblables, et, dtn reste, assez petites, fixées sur des charrettes, avec lesquelles se transportent partout la iamille et son bagage , selon le besoin des troupeaux. Les hommes qui habitent ces camps si mobiles, et qui se déplacent, avec si peu de peine, tous les jours et quelquefois toutes les heures, sont des nomades par excellence.

La date du jour suivant, le dernier de ce voyage, est gravée dans ma mémoire pour me rappeler un

jour que j*ai maudit dans la souffrance. Le ciel, ({ui promet de réparer les maux qui nous vieimenl de la terre, semblait conjuré a?ec elle contre moi ; pendant mon sommeil, il avait htmiecté mon manteau d'un peu de pluie, et il m'avait ainsi pi*éparé de nouvelles douleurs. — On remarque en route beaucoup de courants d'eau, qui entretiennent des marécages et par eux une influence dangereuse, qui s'étend fort loin sur la population des pays voisins. Depuis bien longtemps, la chaleur du soleil n'avait pas été aussi insupportable. Pendant que la dévorante ardeur de cetasti'e capricieux, tantôt s'éteignant dans les nuages, et presque froid comme ia veille, tantôt ranimé et doux, ou enfin étinoelant comme dans cette journée, embrasait la surface de mon corps, le mal cruel de la fièvre, qui me reprit, semblait me consumer les entrailles. — Présd'arriver à Kiziar, mes compagnons de route désirèrent que, |K>ur éviter la quarantaine du lazaret, dont je ne me souciais pas plus qu'eux*mémes, j'essayasse de mettre pied à terre et de paraître bien portant» Je ne sais si les employés du lazaret firent semblant d'être dupes, pour la gratification qu'ils^en attendaient, mais je sais bien que toute ma bonne volonté ne suffisait pas pour mettre dans mon rôle de voyageur, supposé valide, un peu d art nécessaire.— Il est, dans la vie, des instants que la fatalité parait choisir, où l'on dirait que la coupe du mal qui peut nous atteindre est prés de s'épuiser. En descendant de ma charrette , faible comme' j'étais , je tombai

de manière à craindre d'abord une grave blessure, et puis, le cheval qui la traînait s'étant mis à marcher aussitôt, je me vis entraîné peu à peu sous une roue qui avait saisi mes vêtements et qui m*attiraît à elle ; mais, dans ce péril encore,- je n'eus d'autre mal qu'un médiocre effroi ; car, si la souffrance affaiblit le corps, elle use pareillement toutes nos forces de réaction , et même c'est un symptôme de maladie des plus graves que l'instinct de la conservation nous abandonne ainsi au milieu des dangers.

£n6n nous traversions un bras principal du Térek sur un bac; pour en descendre, sur l'autre bord, ma voiture se précipite, et mon bagage est versé en péie-mêle. J'étais heureusement à pied, mais si Faible, que j'étais à tout moment prés d'une syncope, et que, pour me ranimer, je m'inondais à chaque pas avec l'eau du fleuve. Cependant nos passe-ports furent examinés, et, après une courte consultation, nous fûmes exemptés de la redoutable quarantaine.

Il aurait encore fallu chercher une chambre à louer, et, par conséquent, me remettre en marche ; mais j'avais fait les derniers efforts dont j'étais humainement capable. Je laissai ce soin à mon domestique, qui n'y employa pas moins de quatre heures, et, pendant ce temps, je restai couché sur Therbe sèche et poudreuse des fossés de la citadelle.

La fatigue, les privations de la route et le tourment de mon esprit, qui s'agitait du mauvais succès de ce voyage, avaient compliqué mon mal. Je dus m'arréter à Kiziar plus que je n Vu avais le dessein :

les journées que j'y ai passées onl toutes été marquées par la souffrance. Je D*avais plus ni appétit ni sommeil ; j'éprouvais incessamment le besoin de la soir, et à ces désordres s'ajoutaient chaque jour ceux de la fièvre périodique, qui s'était prononcée sous la forme d'une double tierce. Pour mettre le comble à mes misères , je ne pouvais attendre des soins que d*un domestique inintelligent et coupable envers moi d'insouciance ou, au moins, d'une légèreté excessive.

Les accès devenaient graves de plus en plus et tendaient à empiéter. Un accès, entre autres, eut une violence excessive, et ce jour-là je désespérai de la vie, j'appelai même la mort; mais une pensée, qui m'était chère et que je ne pouvais sacrifier» lutta bientôt contre le désir de voir finir mon existence, si mal encouragée qu'elle fût. Mon domestique, qui jusqu'alors m'avait presque abandonné sans secours, courant les bazars, les places publiques et les cafés, parut enfin touché de l'état où il me vit , et se mit à prier avec des livres, sur un chapelet qu'il me conjura de laisser attacher à mon coït. Mon moral n^était point afiaibli, et la conscience du danger ne m'obligeait pas à rendre cet hommage à la peur. Je lui défendis de me faire prendre la moindre part à ses superstitions, et lui commandai de tenir loin de moi toutes sortes de gens d'église, s'il s'en pré* sentait.

Enfin, après avoir éprouvé quelque soulagement |>ar Tusage du petit nombre de drogues que j'avais

sous la main, je voulus surmonter ce qui restait de mon mal pour connaître la ville où j'étais, et puis partir.

Kiztar, bâtie dans une plaine et environnée de marécages, se compose de baraques en bois» avec jardins et cours, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, et formant des rues larges et alignées au cordeau.

Cette disposition des demeures dissémine beaucoup les habitants, et fait paraître la ville fort triste. Elle a un bazar, qui se ferme pendant une moitié de Tannée à cause des fêtes; une grande place ou mar^ ché, qui chaque jour se couvre d'une grande abondance de melons et de pastèques; une citadelle où la plupart des ouvrages sont simplement en terre, et qui renferme l'église principale des Russes; et enfin, pour monuments, des temples grec, russe, arménien et tartare, car la dévotion est grande de tous les côtés.

Des myriades de moucherons tourmentent nuit et jour rhabitant de Kizlar ; pour s'en défendre, on remplit les appartements d'une fumée épaisse de fiente de bœuf, qui irrite les yeux et la gorge , et qui entrelient , pendant la nuit , la température chaude que l'air a acquise pendant le jour. J'ai connu ce supplice ; quelle existence !

Les environs de Kizlar produisent du vin qui n'est pas mauvais. L'eau -de -vie de cette ville a beaucoup de réputation en Russie ; mais toute celle qu'on y fabrique ne provient pas du vin ; on en extrait aussi du grain fermenté , et celle-là est

moins bonne. La bière y est d'une qualité fort médiocre. — Le pain esi un des produits de Tinduslrie de Kizlar qui méritent le plus d'être remarqués. Il surpasse en blancheur les plus belles qualités de paiu que j'aie vues à Paris et à Vienne d'Autriche ; mais il ne les vaut pas pour le goût ; il manque tout à fait de saveur. Jamais, non plus, je n'avais vu donner au pain un volume aussi considérable ; au reste, ce volume, qui empêche peut-être que le pain soit tout à fait assez cuit, dépend de la fermerftation de la pâte, qui est portée trop loin, tellement qu'elle est criblée de grands trous , comme le sont les grosses éponges de l'espèce la plus commune.

La société de Kizlar est principalement compose^ de familles d'officiers, vivant selon les usages de la Russie. — Les femmes indigènes ornent leurs oreil* les avec de grandes boucles ; quelques-unes portent encore des voiles et conservent l'habitude de cacher leur visage devant les hommes.

11 est d'usage ici et en d'autres lieux de l'empire russe , que les prêtres fassent une cérémonie qu'ils appellent bénédiction des fruits de la terre , avant laquelle il est défendu d'y toucher et surtout d'en vendre publiquement. Cette cérémonie consiste en quelques prières faites sur une corbeille de ces fruits portée à l'église. Cette pratique , que je ne veux pas juger en elle-même, a du moins pour effet salutaire d'empêcher que la gloutonnerie du peuple ne lasse entreprendre la récolte avant la

maliirilé, comme à Titlis, où il est rare qu'on trouvo h acheter un fruit cueilli à propos. — Le Térek a, comme le Nil, des crues périodiques proiroquant des inondations annuelles; on voit de même, sur ses bordsy une régie graduée indiquant, ainsi que le célèbre nilométre de Roudah, les accroissements journaliers de ses niveaux pendant la saison chaude. Mais ici, le débordement des eaux, qui est causé par la fonte de la glace* et de la neige des montagnes, n'est jamais un bienfait, que je sache. Tous les ans, pendant l'hiver, le fleuve se désemplit et sa surface se gèle.

Quand je voulus partir, je dus aller à la chancellerie du commandant de la place pour faire viser mon passe-port. J*y trouvai quelques jeunes commis Crès-mal élevés, que je tançai pour le bon exemple , et puis j'allai trouver le commandant lui-même , qui était au contraire un homme de bon ton et fort poli. Peut - être avait-il seulement la faiblesse de tenir moins à la considération que pouvaient lui valoir ses mérites , qu'à une certaine importance due à son grade et mesurée au poids de ses épaulettes.— Il m'éleva une singulière chicane en visitant mon passe-port ; il prétendit que je n'étais pas parfaitement en règle , parce que la feuille de papier de ce passe -port était au timbre de 50 kopecks, au lieu de 100 qu'elle aurait dû porter. La remarque me parut si minutieuse , que je me serais permi» d'en rire si j'avais eu moins de respect pour l'autorité dont le général était revêtu. Je me contentai

de répondre que j*étais étranger, que je ne savais pas le russe, que je ne connaissais pas les règlements de l'administration , et que j'avais pris mon passeport de confiance.

Le général n'ayant pas insisté, j'étais revenu chez moi, et j'étais prêt à partir, lorsqu'un suppôt de la police vint soulever de nouveaux obstacles, fondés sur quelques vains motifs que lui-même, assurément, n'avait pas plus que moi la prétention de com* prendre. Cet homme, qui était ivre, entra d'une façon fort grossière, et me dit, en balbutiant et menaçant à la fois^ qu'il saurait me retenir à Kizlar; aprèscela, il entreprit une suite de discours extravagants que l'on me traduisait à mesure. Ma patience était poussée à bout ; j'étais indigné des prétentions de cet insolent, et, dans le mépris que m'inspirait son état, si j'avais cédé à mon premier mouvement , je l'eusse saisi à deux mains et jeté à la porte ; mais je n'étais plus assez fort pour un tel acte de violence; je fis mieux : sans daigner répondre à ses raisonnements entrecoupés de hoquets, je dis à mon domestique de le conduire au cabaret le plus voisin, de le faire boire, de l'achever et de m'en débarrasser. Cette conduite me réussit si bien, que le misérable, qui m'avait d'abord injurié, me trouva le plus galant des hommes, s'humilia, et ne reparut plus.

Enfin je puis me mettre en route. Je traverse sur des bacs deux branches du Térek, voisines Tune de l'autre, et je sors du delta de Kizlar. Le .service de ces bateaux, au passage du fleuve, est lent et insufli-

sani pour les besoins de celte multilude de chariots que je rencontre, les uns transporianl au loin les Tins de Kiziar, les autres y apportant chaque jour une prodigieuse quantité de melons d'eau. — Bradinski, lieu de la première poste, esta 15 verstes de la ville. J'y reconnus un officier supérieur, un major, atuiché au lazaret de Kiziar. CeUii-là, aussi, était ivre, et il ne Tétait pas seul : ses dix ou douze amis, chancelant sur les jambes, un verre et une bouteille dans les maius, se portaient de rudes défis ; ib buvaient tous ensemble ou parlaient tous à la fois sans s'écouter, et le délire était complet et beau. Ce grand désordre bachique finit , comme je m'y étais attendu, par des provocations d'une autre sorte, et il se forma une mêlée générale où chacun, pour son compte, se battit contre tous sans savoir pourquoi. Le major voulut s'interposer, mais un tourbillon le saisit, le fit pirouetter et chuter. Lui seul était encore dans cet état heureux où les buveurs ont l'âme tendre et expansive. Lorsqu'il eut repris Tusage de ce qui lui restait de sens et d'équilibre, il m'aperçut et vint droit à moi, se préparant à me jeter autour du cou une vive accolade^ que j'esquivai en lui poussant mon domestique entre les bras. Ensuite il me rappela qu'il avait aidé à m'affranchir de la quarantaine^ et il me demanda sans détour un témoignage de reconnaissance. Une telle bassesse de la part d'un officier de son grade était faite pour me surprendre, d'autaut plus qu'en général les officiers russes avec qui j'avais eu des rapports étaient

d*un lioble caraclëre ; je fus surpris bien daviinisse lorsque je vis celui-ci fermer la main avec vîvaeiië et pénétré de reconnaissance, sur une modique somme que je lut présentais avec embarras.

Je repartis aussitôt pour Âdji-Kau; celte station est à 1 9 verstes, et prés d une rivière qui eU encore une l»*anche du Tërek. Le pays est plat, marécageux et dépourvu de bois* 11 est, à quelque distance d'ici, deux points de la cote où les bâtiments venus de Temboucbure du Volga déposent leurs chargements àe farines et autres marohandises en destination pour Kiziar et les lieux voisins. On trouve ainsi quelquefois l'occasion de s'y embarquer poiur Astrakhan ; il y a d'ailleurs en ces endroits de ïemu douce et quelques cabanes pour s'abriter; mais les moucherons y sont redoutables*

Je poursuivais ma route vers Gorskaia, qui est à 48 verstes. A moitié chemin, le frottement de Tcspsieu contre les roues, qui n'avaient pas été graissées, les chauffe et les enflamme. Tout autour de nous régnait le désert ; il n'y avait^ dans le voisinage, pas une goutte d'eau, ni bonne ni mauvaise. Pour éteindre ce dangereux incendie, je suis obligé de sacrifier, tout entière, ma petite provision d'eau potable faite pour plusieurs jours, et encore ne suffit*elle pas ; mais le cocher s'avise d'un expédient ipii lai a déjà réussi d'autres fois, et, pour en finir, il met en usage les moyens humides que la nature nous donne*

Gorska!a, où j'arrive de nuit et où je coudie dans ma voiture, n'a qu^une grande écurie et deux tentes

rf

d*osier, enfumées et malpropres; les gens y sont grossiers et stupides, et les moucherons însuppon- CaUes. L'eau qu'on y trouve est salée et mauvaise^ au point que je ne puis la boire ni avec du café ni avec du thé, et encore moins toute seule. Mon repas, en conséquence, s'y compose de pain sec et de sucre, sans une goutte de boisson.

N'ayant pu trouver ni le sommeil ni le repos au milaen du bourdonnement des moucherons, j'avais hâte ée partir, longtemps avant le jour, mais les chevaux étaient bien loin dans la steppe, et il fallait attendre qu'on les en ramenât. —Enfin je pars pour Kalpkch, qui est à 20,5 verêtes.

Les pays de cette route sont des plus laids qu'on puisae voir; ils sont proprement de ceux que la na* ture nous défend d'occuper et qu'elle nous permet a peine de traverser comme en fuyant ; et, dans celte laideur, les yeux ne peuvent rien saisir de grand qui éveille l'imagination; on y souffre une paisible mo* notonie de sentiments tristes et sans élévation ; c'est un odieux tombeau pour la pensée. Je crois que Tintelligence serait exposée à y mourir bientôt, comme a'éteiot la flamme qu'on plonge dans une atmosphère qui n'est pa.^ combustible.

A 22,5 verstes de Kalpitch est Tarakan-Bougru. Je me mettais en route pour ce dernier endroit, lorsque je sentis quelques frissons et un commencement de malaise dont la signification était facile à comprendre. J'aurais dû souffrir l'accès de fièvre qui se préparait à Kilpitch, et ne partir que plus

lard, mais la destinée m'appelait à une nouvelle épreuve.

Pelotonné dans un manteau témoin de toutes les douleurs de mes voyages, j'y avais grelotté à I ardeur du soleil par un trajet de plus de ft verstes, durant lequel chaque cahot de ma voiture avait été comme un coup de marteau sur ma tète souffrante. Enfin le premier stade de la fièvre était parcouru et un peu de somnolence commençait à peine à me bire oublier le tourment que j'en avais enduré, lorsque tout à coup la soif et le feu violent- de cette fièvre m'assaillent. L'importunité de ces sensations n'a pas le pro* grés qu'elle manifeste ordinairement ; c'est un in-* cendie subit et rapide comme la pensée, une ardeur qui me brûle les entrailles^ qui occupe aussitôt ma poitrine et qui déjà s'empare de ma tète. Réveillé par ces phénomènes douloureux et étranges, je me dégage avec effort de mon manteau et je jette un cri qui effraye mes gens. De l'eau I m'écriai-je, avec un accent de détresse inezprimaUe ; et , comme ils étaient stupéfaits et lents à obéir, je me précipite d'un bond en bas de la voiture. Ce qu'il me fallait, et ce que je ne pouvais déjà plus redemander dans le désordre de mes mouvements et dans le trouble de mes idées, qui teumaient rapidement au délire, c'était de l'eau, de lombre, de la fraîcheur enfin. Je me jetai machinalement sur Therbe courte, sèche et poudreuse de la steppe ; je lui demandai secours, mais elle était brûlante. Plus exailé de moment en moment , je me relevai tout hors de moi , et je

oMunençai à porter les yeux plus loin, à appeler de plus loin la proteclion d'un Coit, d'un arbre, d'une plante*, .y mais aucun abri ne s'offrait à mes regards. De tous côtés, le vaste horizon de la steppe uniforme montrait une poussière desséchée, échauffée par le soleil et nue. il était midi environ, et cette journée était la dix*-septiéme du mois d'août; on ne voyait pas le moindre voile devant la lumière éclatante des cieux; on n^entendait dans Tatmosphèpe aucun bruit d'un être vivant ; les insectes et toute la création animée s'étaient réfugiés sous Técorce de la terre ou s^étaient enfuis au loin.

Lorsque mes yeux eurent parcouru le cercle silencieux de la steppe, une terreur indicible me saisit; je venais de lire tout autour de moi un arrêt de mort irrévocable.

Je tombai aussitôt à côté de ma voiture, la tête entre les mains. — Tout cela s'était passé avec la promptitude que met en ses actions un homme à peu près (îirieux. Mes gens> au lieu de me comprendre et de me secourir, continuaient à me regarder d'un œil stupide. Cependant une inspiration qui aurait dû leur venir éclaira mon esprit et me sauva. Je dis au cocher de dételer ses chevaux pour que je pusse m'accroupir sous le brancard, seule place où, sur trois lieues à la ronde, se trouvait assez d*ombre pour rafraîchir ma tête brûlante et le haut de ma poitrine. Il fit de grandes difficultés, le misérable ! Je le priai, je le suppliai et je l'aurais enfin poignardé s'il eût refusé quelques instants de plus : mais* il

oéd^, 61 je me îeUî entre les deux roues de r«Taol« traîn de la voîuire , toules salr» de poussière et de caDibouÎ8« Je passai plus de quatre heures dans cette situation» me faisant ranimer à tout moment par quelques ^uttes d'eau et de vinaigre portées au froiU et à ia bouche ; cependant les ardeurs du soleil s'affaiblirent, celles de la Bévre se calmèrent peu a peu ^ et je laissai ces triâtes champs ou je croyais devenir ce soir même la pâture des coiiieaux«

Je couche à la poste où j'arrite tard, et je pars le matin pour Koumskaia, qui en est & 30^5 TersCes. Ce nom fait connaître à l'avance la nature dn sol qu'on va rencontrer : on traverse, en cfleti une multitude de petites collines de sable fin et mouvant, au milieu des(|Uf41es on trouve ça et là des places couvertes de coquilles brisées.

Dans )e voisinage de la maison de poste aont des familles kalmoukcs, vivant sous des tentes sembla-* hles à celles des Nogais. Os nomades sont fort attachés à leur religion; ils ont, au fond de Tàme, un grand mépris pour ceux qui ont une autre foi que la leur^ et il en est ainsi, comme je Tai déjà éprouvé sauvent, de tous les dévota, à quelque religion qu'ils soient attachés. Il parait, en outre, que ceux-ci n'ai-* u]cnlpasqu*on leuradressedesquestionsàcesujet. Ils assuraient que, si la Russie leur en laissait la liberté, ils iraient 4vec joie retrouver leurs frères au centre de TAsie. — Les femmes ne se distinguent presque \m des hommes par le costume ; seulement leurs cheveux tombent en lougues tresses sur leurs épau-

les. Les bommes portent à 1 oreillegauclie une boucle traangalaire* Cette forme de triangle^ qai a une va* leursy mboliqueque leschrétiensont empruntée à TA* sie, avec bien d*autres cbosesdueulte extérieur^ s'obaenraic aussi dans un papier eouvert de signes rêvé-* rés, qui était suspendu à Tentrée de la tente. — Je les ai TUS prendre une décoction de thé grossier, qui est pour eux une boisson favorite et un aliment indispensable, car ils y ajouient de la graisse et du pain, et cette soupe est la base de leur nourritui*e. Le thé des Kalmouks est missous la forme d'une grande galette qui a une consistance si ferme, qu'on ne peut Tatiaquer qu'à la hache; elle renferme des feuilles larges et des débris ligneux de la plante.

Ouydouk est à 17 verstes; j*y ai vu plusieurs lentes de Kalmouks, qui n'ont pas suivi leur grande famille nomade dans sa retraite annuelle vers la profondeur de la steppe, où elle fuit la chaleur et Taridité actuel les des bords de la mer« La Kouma, que je viens de guéer , n*est qu'un ruisseau dans cette saison ; on ne voit d'elle qu^une petite mare; le reste de ses eaux se perd dans le sable.

Pour arriver à Biéloserok, qui est à 30 verstes, on traverse de nouvelles dunes mouvantes de sable jaune et très'fin. Au delà, à la distance de 23 verstes, est la station de poste d'Alabouga, et , 4 6 verstes plus k^in, celle de Tirntak. Encore des collines de sable que le vent amoncelle et déplace sans cesse, ou des marécages, ou des steppes toujours pareilles et moriellement ennuyeuees à voii* I L'eau de tous ces

Heux-là est d'un goût détestable. Les marais abondent en gibier ; leur surface est coureHe d*oies et de canards.

Vatcali est à 24 versles de Tirniak, et spccesstvement , Koralinskoy à 17 verstes ; Zinzeit s 15 verstes, Bachatmagu à 20 verstes, Jourouska à 22 verstes, Kourtckiné ÏÏ 23 versles. Au delà , à

22 verstes, est encore une station , et de ce point s Astrakhan , il ne reste enfin à parcourir qne

23 verstes. De distance eu distance, on retrouve des sables mouvants , et on traverse des amas d'eau saumâtre fréquentés par des troupes d'oiseaux. Quelques naturalistes affirment que toutes ces dunes que le vent promène tirent leur origine d*un fond de sable, ëjLendu parallèlement au Caucase, et indiquant une communication ancienne du lac Caspien et de la mer d*Azof, en conséquence de laquelle la région du Caucase était alors un promontoire sépai^ de l'Europe par un détroit que les alluvions des fleuves voisins auraient comblé depuis.

Je m'étais flatté d'arriver tôt à Astrakhan, elje parcourais rapidement les verstes de la dernière poste, ne ponvaut concevoir la pensée du moindre obstacle, lorsqu'à moitié de la distance s'offrit en tra vera de la route une grande et vieille enceinte de planches pourries, renfermant quelques baraques de bois : c'était le lazaret de terra d'Astrsklun* J'étais venu m'y jeter avec la folle, vitesse et la toute

confiance d'un lièvre qui court porter sa tète dit)» un lacet. Les deux portes ouvertes de cet antre h

refermèrent devanc et derrière moi comme par enchaotement. Je me récriai avec vivacité, je me ia* chai même, mais sans le moindre succès. Le motif de la violence qui m*éiait faite était que je n'avais pas subi de quarantaine dans le lazaret de Kizlar; mais j*objcctais avec raison que, d*abord, ce n'était pas là un fait qui appartint au contrôle du comité sanitaire institué à Astrakhan , et que le comité de Kizlar lavait jugé sans appel ; ensuite je faisais va* loir que j*avais passé plusieurs jours à Kizlari que y y avais communiqué librement avec la population, et que, comme les habitants de cette ville étaient reçus aujourd'hui dans Astrakhan sans la formalité d'une quarantaine, c*était commettre un acte d'injustice de me traiter autrement. Je protestais en vain ; il fallut céder et m'installer, provisoirement du moins, dans un taudis, au centre de cette affreuse solitude. Cependant, dans la soirée, je fis porter à son adresse une lettre d'introduction auprès de M. X. qui m'avait été donnée à Tiflis, et je raccompagnai de quelques lignes de ma main,, écrites au milieu des frissons d'un accès, et avec des spasmes dans les doigts. La contrariété avait ramené subitement la fièvre, et l'impatience que je ressentais de rineflicacité de mes réclamations l'aggrava de plus en|plusjpendant les jours suivants.

Le lazaret était loin de toute demeure et privé de ressources. J*y étais couché sur de mauvaises planches infestées par les punaises^ sans matelas^ ni couvertures. J'y dormais tout habillé, {Mtr consé-

quent ) et, depuis que j'élib parti dé Tiflis, c'était ainsi que je pasMis les nuits ; je ne me débarrassais de mes vêtements que quelques instants, matin et soir, pour reillar aux soins très-nécessaires qu'exigeait ta propreté, au voisinage et au contact inévi-taUede toutes sortes de gens, que je trouvais en route.

Le pain et les autres choses indispensables a la vie, à l'exception de Teau, je devais les faire porter d'Astrakhan. — Mon domestique , dont j'avais eu tant de sujets de mécontentement , était toute ma société. Vers le matin, des corbeaux innombrables, et, vers le soir, des crapauds familiers venaient seuls interrompre le silence de ma retraite , et varier le spectacle monotone que la steppe muette et brûlante m'offrait |iendant le jour. Pour mettre le comble à ma détresse, mon domestique, trompant ses ennuis par l'estomac, et mangeant sans choix et sans discrétion, tomba malade comme moi.

La tristesse ei ma manière d'être au lazaret faisaient empirer mon mal, auquel je ne pouv^s op* poser aucun médicament. Plusieurs jours s'étaient écoulés dans cette fâcheuse situation , et nul espoir ne m'était apporté d'obtenir prodiainement Texeat que je réclamais à si bon droit; enGn je fis prier le directeur du bzaret de me recevoir la première fois qu'il viendrait inspecter ma solitude, et je lui dis alors, en montrant les deux issues de mon odieuse prison : K Monsieur, je sortirai par l'une de ces deux portes, demain au plus tard. Vous obtiendrez pour moi

raulorisation d'aller à Astrakhao, et ce sera humaailé et justice, on vous me rendrez le passe-^port que je vous ai oonfié» et je refonrnerai aur mes pa«. Ma saaié est profondément altérée, et je n*ai ici au-eune diance de guérir. Si le mal dont je souffre doit avoHT une triste 6n , j*aime mieux mourir sur la route des steppes qu*à la porte d'une grande ville qui me reCuse dureownt Thospitalilé. m

Le directeur était un bon homme d'Arménien ; il fut touché de ces paroles, dites arec résolution ; il s'inléressa vivement à mon sort, et il fit en personne des démarches diligentes auprès de l'autorité aupé« rieurc. Le lendemain, après un accès long et dou* leureux» j'obtins la permission de me rendre à As* trakhan.

Là, j'eus le bonheur d'être reçu au aeind'une famille dont les soins, les égards et les complaisances m'ont entouré sans cesse et ont fort contribué au rétablissement de ma santé. 11. D., qui en est le chef, était autrefois notre compatriote; il était, en 1842, un des jeunes soldats que l'armée française perdit dans les champa glacés de la Russie. Privé de tout dans les premiers moments, le besoin le rendit industrieux ; il gftgi^^ d'abord le nécessaire à la vie, et puis l'eqprit d'ordre et l'épargne lui procui:^t enfin de l'ailance. Aujourd'hui, après vingt années de séjour à Astrakhan, M. D. s'est acquis une fortune honora-* Ue, b considération qu'elle commande partout, et l'estime générale qui accompagne moins souvent les parfeiMM. Dans sa grande et belle maison, où il vit

entouré d'une henreuse famille, j'occupais une chaoïbre commode, propre et même élégante. J'avais un lit de plume, des fauteuils, des chaises , des tables, un lit de repos; quel changement! En deux ou trois heures, et au bout de quelques verstes séparant le lazaret et la ville, j'avais retrouvé l'Europe oonfi»r-« table.

/Astrakhan est bâtie dans^une lie du Volga, loio de la mer Caspienne de 100 verstes environ. Le bras du fleuve que j'ai traversé pour arriver dans cette grande ville est large et profond. Les maisons, presque toutes basses et spacieuses, avec courei jardin, sont b&lies en bois et régulièrement alignées. Les rues sont longues et laides ; dies ne sont pas pavées , mais elles ont généralement des trottoirs, où les piétons évitent, au moins en partie, Tinc^avéoient de la poussière ou de la boue- Un grand canal ayant des quais extrèmemeDt larges, et qui parcourt Astrakhan dans une de ses plus longues dimensions, facilite le transport des denrées et marchandises, en même temps qu'il rapproche, des lieux où il passe, la vaste mais unique source de l'eau qui se consomme dans cette ville. On avait cependant entrepris le forage d'un puits artésien au milieu d'une petite place régulière et centrale, et, le lendemain du jour où je le visitai, on me dit que l'eau venait de jaillir tout à coup à une grande élévation, par une profondeur.de 100 mètres environ.

Astrakhan est bâtie sur un plan dont l'échelle est

si grande, que le raoïiTement de son commerce^ qui est considérable, est à peine sensible, et que laspeet de son Triste ensemble est presque triste. «— Elle a plusieurs grandes places. La plus agréable est plantée de quelques arbustes, et embellie d'un parterre de fleurs, mais le soleil et le Tent chaud desséchent vite toute cette verdure; à l'en tour s'observent les plus belles habitations bourgeoises de la ville, Thôtcl du gouverneur de la province et la bibliothèque.

Ce dernier établissement vient de naître. Je l'ai visité , et je n*y ai vu que quelques centaines d'ouvrages, tous écrits en langue russe. On y a ajouté un muséum où il n'y a pas encore plus d'une dou* xaiœ d'objets d'hbtoire naturelle, parmi lesquels j'ai remarqué le phoque de la mer Caspienne et l'antilope saïga. J'avais déjà vu un de ces derniers animaux dans les steppes, et j'ai pu vérifier ce qu'on raconte de la vitesse extraordinaire de leur course.

Je n'ai pas remarqué que la ville fût éclairée pendant la nuit; à la vérité, les réverbères n y seraient guère utiles, car la population se renferme presque toute après le coucher du soleil.

Les sciences et les lettres ont un temple plus an* den que la bibliothèque et le musée; c'est le gymnase ou s'instruit la jeunesse. — J'allai voir le professeur de physique attaché à cet établissement. Il était prévenu de ma visite; je lui avais fait demander la permission de me présenter chez lui, espérant profiter de sa conversation pour m'instruire.«— En entrant, je m'aperçus que j'étais venu trop tôt, quoi-

qu'il fût près de midi. Je Ironrai le prafesseur, déjà entre deuK via3> faisant planter on clou dans la muraille d'une chambre tout à fait nue, à rexeeption de deux chaises et d*une lable, sur laquelle on avait posé arec une certaine intention, facile k deviner^ une brochure dont on avait, au reste, oublié de séparer les feuillets» Le clou devait servir à accrodier un baromètre, mis en expérience pour la première fois, et qui devait, ainsi que la brochure^ me donner à penser que j'étais dans le cabinet d'étude d*an physicien; malheureusement j'étais venu avant que la décoration fût complète, et Tefifet Ait manqué* Néanmoins la transformation du salon vide continua de s'opérer, et je vis introduire tiM lunette de Dol- Ion fort peu reconnaissable, qu'un lourdaud de valet aipporta sans malice, toute couverte de la pcmsaière d'où il Tavaii exhumée. Je i^oulns causer avec le professeur, mais deux mots de question que je hit adKSsai me donnèrent la mesure de son savoir, que j'avais estimé en entrant d^ns l'atmosphère bachique qtà l'enveloppait. Je le remerciai cependant, Uesi que je fusse un peu embarrassé de trouver pourquoi, et je sortis au plus vite^ honteux de la myallfieaiion que j'avais été chercher.

TouteCdis, pour être juste, il ne faut pas Juger les établissements scientifiques de la Rupsie par les résultats , car ils n'ont pas an le temps d'en réaliser heauconp, mais bien plutôt par les espéranoea qu'ils donnent ponr Kavenir. Or, il faut Tavouer, la oivi* Haalion, qui n'est pas une cauvre légère et ftcîle,

s'installe che£ les Russes peu à peu sur toute la surface de leur empire, et les efforts qui se font ne peuvent manquer d'avoir prochainement des oon«aéquences bien étonnantes el, il faut Tespérer, utiles à rhuoaanité tout entière.

On compte beaucoup d'églises dans Astrakhan, et <m y entend les cloches du matin au aoir« Le Kremlin, ou église russe métropolitaine^ est curieux ; il est orné d*une multitude de peintures encadrées d'argent et enrichies d or, à la manière des Grecs du Bas-Empire. On montre, prés de là^ le lieu, ou Pierre le Grand échappa au danger de Tune de ces séditions qui menacèrent sa vie , vouée à toutes les luttes où les grands caractères se forment, ou s'éprouvent et se jugent»

Il y a beaucoup de dévotion chez les fiiUMas» Dans toutes leurs maisons, on voit un Qirist crucifié, dans l'ange à main droite qui est au fond de Tappartement principal, et assez souvent une petite chapelle avec des fleurs, des festons, du papier doré, des images^ des assiettes chargées de ftruits, etc. — l4es prooessi<ms sortent des églises; celle que j'ai vue était mesquine dans sa pompe, mais eDe était reoiai^ quable par la diligence que les prêtres mettaient dans leur marche.

Les Arméniens ont plusieurs temples. Les homnms de ce culte sont même assez nombreux pour avoir un archevêque. On faisait un grand éloge de l'esprit et de l'instruction de cet ecclésiastique.

J'ai été surpris de voir, sur l'emplaeement d'un

ancien cimetière tartare, où 8*ëlévent aujourd'hui une église eC plusieurs maisons dessinant des rues très-frécpentées , des ossements nombreux livrés a la profiination. Les rues sont pleines de débris humains , et quelques-uns, tels que des crânes assez entiers, sont reconnaissables pour tout le monde; cependant on continue à les rouler dans la poudre et à les user par le frottement des pieds : les chrétiens n*ont aucun respect pour ces damnés musulmans, qui reviennent ainsi au jour avant Theure du ju» gement dernier.

Les catiioliques sont en faible minorité; ils ont une petite église assez jolie, que j'ai vu desservir par des prêtres polonais, dont la voix discordante semblait plus propre à offenser le bon Dieu qu*à chanter ses louanges.

Une longue domination des Russes sur ce pays j a eropreinr leurs moeurs autant que cela était possible à l'égard d'une population fort mélangée; la fusion parait même assez parfaite entre les sectes chrétiennes. Mais Ic^Tartare retient toujours desoii origine le costume et le langage; on le reconnaît aussi à la pétulance de ses monvements , de même qu'on dfvine le boutiquier russe à la gravité de sa démarche. Dans l'éducation, les différences ne sont pas moindres : le premier évite l'occasion de donner des témoignages de sa soumission , et tedouie le pouvoir, auquel il obéit cependant; le second Taffectionne et n'épargne pas ses coups de chapeau i tout fonctionnaire ayant une décoration ou quelque

autre étiquette connue. Le Tartare a la finesse et la fourberie d'un 4^alet de comédie; le Russe parait moins pénétrant, mais il a Tair beaucoup plus honnête; la vue seule de sa toilette inspire d'ailleurs cptte pensée.

Il a les cheveux toujours bien peignés et lissés, tombant avec une régularité parfaite en tous sens ot taillés en coui*onne à la hauteur des tempes. Son chapeau de feutre épais, qui s'élève en c6ne, et auquel on voit à peine un petit rebord uni, est surmonté d'une ganse noire et d'une boucle blanche. Une paire de bottes, d'un cuir souple et brillant de vernis, enferme son pied et sa jambe jusqu'au genou; enfin une longue capote, de laquelle pendent deux poches enflées d'une tabatière et d'un mouchoir, descend jusqu'aux talons; et ce vêtement, dans sa coupe modeste, laisse à la taille toute son épaisseur naturelle et respectable.

Indépendamment des fêtes nombreuses et appau-» vrissantes ordonnées par l'Église, il y a encore en Russie plusieurs fêtes civiles. J'en ai vu deux de cette espèce pendant mon séjour ici : l'une pour l'anniversaire du couronnement de l'empereur, l'autre pour honorer le patron du prince héritier de l'empire. Il y a eu pour cela quelques lampions brûlés, des bals et des feux d'artifice.

La salle do spectacle ne mérite pas beaucoup qu'on en parle; elle ne vaut guère mieux que celles de nos comédiens ambulants ^ans nos plus petites villes; quant aux acteurs, dont je ne comprenais,

PcvMct Cl ii»t«» criii«|«M, t. 2. 14

au reste, que la pantomime ^ ils me paraissaient Agnes, tout au plus, des tréteaux de la parade.

Prés du Kremlin est un vaste bâtiment dont la cour et les boutiques composent un bazar semblable à ceux qu'on voit en Orient. — Les belles peaux d'agneaux, dites d'Astrakhan, ne se préparent point ici. Quelques^^nes viennent de Saratof, et toutes les autres de Boukhara.

Je n'ai rien vu qui ressemblât à nos cafés (Pusage du café même est, d'ailleurs, bien moins géné> rai que celui du thé); mais il y a des cabarets, qui sont quelques caves profondes^ assez propres, tapissées de tonneaux et de lits de bouteilles. Le débit des vins et des liqueurs s'y fait au détail, -devant un comptoir chargé d'une multitude de verres.

Le pain est extrêmement beau et bon, ef, de plus, il n'est pas cher. — La viande des bœufs et moutons est excellente et à vil prix. — Les fruits de tous genres abondent, et ils sont aussi beaux que savoureux : chaque matin , des barques nombreuses en approvisionnent le grand marché, qui est, en outre, pourvu par elles de légumes et de toutes sortes de denrées tirées de la terre et de l'eau ; mais ce qui surabonde constamment, c'est le poisson.

Les grands esturgeons et les strelets, qu'on achète tout vivants et qu'on peut choisir dans le fleuve, ou on les tient plongés avec des filets jusqu'à l'heure de la vente, ont un goût exquis. On distingue les femelles au volume de leur corps, qui est prodigieu* sèment augmenté par dos ovaires, dont le poids

s^élève'queiquefois au quart du poids entier de l'animai y et on les recherche pour les œufs mémes^ qui sont le caviar frais, lequel est ici le meilleur que l'on puisse mangar.

La pèche et les divers produits des esturgeons sont les objets les plus importants de Tindustrie et du commerce d'Astrakhan. Un grand nombre de pêcheries sont échelonnées sur les deux bords du fleuve jusqu'à ses embouchures dans la Caspienne. On peut se faire une idée approchée de la prodigieuse quanthé des poissons nourris dans les eaux du Volga par ce qui m'a été dit et répété, mais que je ne puis croire encore, qu'une seule pêcherie a recueilli en un jour jusqu'à trente mille esturgeons. En admettant de l'exagération dans ce récit, il est toujours vrai que la pèche est abondante : or, comme les établissements à pêcher deviennent tous les jours plus nombreux et plus importants, on doit craindre enfin la dépopulation du Volga. On assure que, depuis quelques années, les effets d'une si énorme desiruc* tion concertée commencent déjà à être sensibles. Quelques personnes disent qu'il y a vingt ans le lit du fleuve était presque rempli par un banc de poissons et que l'eau du Volga était alors comme solidifiée.

Les esturgeons se tiennent loin d'Astrakhan, à la distance de quelques verstes au-dessus ou au-dessous de cette ville; on dit qu'il en est ainsi pourjes autres lieux habités, dans toute la longueur du fleuve où le poisson remonte. Je pense que la rai«* son de ce fait, à le supposer bien exact, se trouve

essentiellemeDt dans ragitatton de l'eau par les barques , dans le bruit des villes et daus répouvante qu'en prend le poisson; peut-être aussi dans la mauvaise qualité des eaux, qui se chargent, en passant, des immondices des nieSi de la couleur des ateliers de teinCure, etc.

La pèche se fait avec des filets tendus en travers du fleuve, qu'on retire de Teau chaque soir. Les produits qu'on ne porte pas au marché soi)t salés et préparés pour les expéditions du commerce dans desétablissements qui sont près de là. — ^En hiver, mVt>on dit, on fait courir des chevaux sur la glace, et, par les trous qu'on y a pratiqués à l'avance, on retire sans peine le poisson qui vient s'offrir à la main, effrayé par le bruit et rappelé du fond de l'eau, où il se tient tant que le froid gèle la surface du fleuve.

Le Volga a des rives plates et baSses, auxquelles de gros tamaris procurent seuls un peu d'ornement. Ce n'est que dans le voisinage de la ville qu'on trouve des plantations; mais là sont quelques vergers abondant en fruits ou des jardins rafraîchis par l'ombre des arbres qui les décorent.

En descendant le cours du fleuve par ses diverses branches, d'Astrakhan vers la mer, on voit un pont flottant , assez grossier, difficile à ouvrir pour le passage continuel des barques, et difficile à fermer pour les besoins d'une circulation très-active de piétons, d'équipages et de charrettes. La douane, établie près de là , est une construction d'un effet agréable. Plus loin sont des villages peuplés entié-

renient de Tartares. L'air de ces lieux est malsain; les marécages qui sont voisins du fleuve occasionnent beaucoup de fièvres graves et ordinairement pério* diques.

Pendant une de ces excursions que j'ai faites sur les bords du Volga en drowski dans la direction de la mer, j'ai aperçu une butte toute couverte de tombes tartares, au-dessus desquelles flottaient de petites flammes surmontant plusieurs lances : sur les tombes des hommes les plus considérables, le nombre en était d'une vingtaine.

La marine marcbande d'Astrakhan est nom-r breuse; elle comprend à peu prés toute celte de la mer Caspienne. Ses navires, qui ne sont, en général, que de grandes barques, remontent le Volga jusqu'à la hauteur d'Astrakhan, qui semble circonscrite par une haie de mâts; aussi ces navires sont-ils plats et sans quille, et, pour cette raison, ils sont peu sûrs dans une mer souvent furieuse. Lorsque les vents leur sont défavorables au moment où ils avancent contre le courant du fleuve, on les i^morque à force de bras.

La marine militaire se compose, m'a-t-on dit , d'une demi-douzaine de bricks; elle est sous les ordres d'un chef qui a le titre d'amiral, quoiqu'il reste plus en terre ferme qu'en pleine mer.

La marine à la vapeur compte deux ou trois bateaux faisant un service irrégulier et parcourant le fleuve à l'époque de la foire de Makarief ; ils y ap«portent et ils en exportent les marchandises que ce

graocl marché concentre pendant quelques jours, et qu'on voit toutes se disperser ensuite lorsque le commerce en a fractionné les masses et transforoié la propriété par des échanges.

La yille actuelle d'Astrakhan est d'une construction récente ; elle doit son nom à un chef ou khan de Tartares, qui avait fait dresser les tentes ée sa tribu sur remplacement où la voici. La ville primitive, qui était bâtie sur les mêmes lieux ^ fut brûlée par Timour bientôt après son édification. Le seul monument un pe^ ancien d'Astrakhan est une forteresse en briques, qui a reçu aujourd'hui la destination d'arsenal.

Les Indiens ont ici un grand couvent presque désert et en commencement de dégradation, où l'on voyait, il y a peu d'années encore^ un moine dans chaque cellule et beaucoup d'opulence. Celte richesse étaity à ce qu'on assure, le résultat de gains peu honnêtes : des procédés qui ne le sont pas davantage en ont privé tout à coup la communauté, et la misère actuelle des moines, cause de leur dispersion, a entrainé la ruine du couvent de Bakou, qui se soutenait par leurs anm6nes. Les moines, maintenant au nombre de trois, ont Thabitude d'être visités comme une ménagerie, si bien que, quand on entre chez eux, ils étalent, spontanément et sans parler, leurs petites reliques , comme un animal dressé répète ses exercices dès qu'on lui amène un public. Cette dégradation de l'homme fait mal à voir.

J avais entendo citer en exemple la dépravation des mœurs d'Astrakhan ; mais je n'ai rien remarqué, sous ce rapport, qui soit pire que ce qui se voit ailleurs.

Les filles arméniennes sont jolies; elles paraissent mettre quelque malice à montrer leur teint frais, leurs traits réguliers et leurs yeux noirs. Les filles russes ont le tort involontaire de u'aroir pas dans le visage les belles proportions du type caucasien ; mais, chez quelques-unes, la grâce, plus belle que la beauté, s'est chargée de compenser les dé* Fautsde la figure. Les unes et les autres connaissent lart coquet de contenir leur chevelure dans un mou^ choir de soie qui n'occupe que le haut et larrière de ia tète.

J'ai été témoin d'un bal et d'un repas de noces chez un riche Arménien. Le futur était un long jeune homme bien roide, velu d'une redingote noire qui s'efiilait comme lui, avec gants blancs et cravate blanche. La fiancée, abondante en appas deminus, brillait, dans une robe de satin, au milieu d*une multitude de bijoux; elle était fort jolie, mais froide et sérieuse. Le jeune homme s'avança vers elle du même air, lui prit Isi main et la promena ù grands pas en dedans du cercle des invités, et, aussitôt après, les danses commencèrent. De toute la soirée, le couple ne se dit mot; il ne se regarda même pas : j'en augurai que celte union serait durable; car il me parut que l'amour ne pouvait guère empirer*

La réunion était de plus de cinquante conviés, et cependant on n'entendait pas un seul chuchotement ; jamais le plaisir de la danse n*a été plus solenael; jamais on n'a vu de joie moins causeuse ni plus grave. Une grande table chargée de flambeaux, de vases de fleurs, de carafons pleins de vin et de couverts préparés pour le repas, fonnait l'enceinte de la salle du bal, et était établie au milieu d'une cour dont la porte était ouverte au public.

J'ai cherché à obtenir quelques i^nseignements sur les côtes de la Turcomanie en causant avec des Nogaîs qui ont visité cette terre inhospitalière et dan,^ereuse. Deux fois au plus, par année, de fortes caravanes parteat d'Astrakhan pour le port dff Manguislaks et Khi va. On m'a confirmé tout ce qu'on lit dans les relations des voyageurs, touchant la grossièreté et la mauvaise foi de ces peuples no* roades qui parcourent de tristes solitudes sans eau et sans abris. Des violences nombreuses et foules récentes faites aux marchands russes, et des préjti* dices à leur commerce et à leurs intérêts qui s'en sont suivis, ont définitivement porté l'empereur Nicolas à user de représailles ; on disait que des ordres expédiés à la frontièro prescrivaient de retenir les Khiviens et de confisquer leurs marchandises.

Un insecte vit ici en sociétii de l'homme : le peuple le nomme vulgairement Prussien, à cause de l'origine qu'il lui attribue, et que j'ai peine à m*expliquer. Ce parasite n'attaque que les provisions de bouche, mais il les dévore ; il est le fléau des mena-

gères, et, quoique fort craintif, ^d obstinalion le ramène dans les mêmes lieux, et lexpose aux mêmes dangers, qu*il n*évite qu'à force de pattes ; il est vrai qu'il les remue très-vite.

La prodigieuse quantité de corbeaux qu'on voit autour d'Astrakhan et le long du Volga est vrai* ment un fait remarquable. Il y en a de plusieurs sortes, également familières, dool les plus nombreuses sont le corbeau-corbine et la corneille mantelée. Je soupçonne qu'ils ne sont en si grand nombre que parce que le poisson du fleuve et lea oiseaux des marécages leur fournissent avec une extrême abondance les cadavres dont ils vivent, la multiplication de tous les animaux devant être, comme celle de l'homme , en un certain rapport avec la facilité de ralimentation.

Les approches de l'hivar ne me permettant pas de prolonger mon séjour en Russie, où le lazaret et la fièvre m'avaient employé un temps précieux que je devais consacrer à une excursion plus étendve, je me préparai à rentrer en Asie par la route élevée qui franchit le milieu de la chaîne du Caucase. Je trouvai des Tartares qui, au prix de 55 roubles assignation, s'engagèrent à me conduire à Mozdok dans une de leurs voitures si extraordinairement hautes.

Les événements de cette route furent peu remarquables. Près de rentrer dans le lazaret, où cette fois j'étais bien certain de n'être pas retenu , mais c|ui devait toujours m'être fatal en quelque manière, ma voiture fut emportée si vivement par la fougue

iViin cheval iohabitué au service du lisait , que je fus jeté eu bas^ et que je labourai la steppe} cepetH dant je me fis peu de mal. Nous cotachàmes dans le voisinage de ce lieu funeste, et, le lendemain, nous fîmes route, pas à pas, vers le désert des Nogais, au chant matinal d'un pauvre prêtre musulman, vieillard caduc et à la voix éteinte, qui proclamait sur les petites chaumières de son village Tunité de Dieu et la mission de son prophète.

Nous rencontrâmes plusieurs fois des files d'arabats qui se rendaient à Astrakhan; elles allaient y chercher des marchandises, arrivées de la foire de Nijni-Novgorod et de Makarief, qui devaient éfre dirigées sur Tiflis. La plupart de ces voitures étaient vides ; les auti*es contenaient des rôties et autres objets de charronnage qui ne se fabriquent pas à Astrakhan, faute de bois convenable.

J'ai remarqué quelques corbeaux fixés audacieusèment sur le dos des moutons et y becquetant des graina cachés dans leur toison ou des œstres insérés sous leur peau ; d'autres étaient cramponnés de même sur la croupe des cochons et entamaient le lard vivant de ces pauvres bêtes.

En rentrant dans les steppes marécageuses j'avais retrouvé les mouchei*oas : ces turbulents insectes m'épuisaient de sang par. tous les pores ; irritée par les piqûres qu'elle avait souffertes, la peau de mes mains et de mon visage était toute gonflée et rugueuse. — Sans Tinconvénienl inévitable des moucherons (acheux, ma vie de nomade, à

la façon des Tartares , eut cependant été Irès^uppoitable pendant quelques jours.

Au fond de ma voilure, qui était couverte d'une natte formant une voûte , était mon bagage; sur Tavant j'avais logé mon domestique; j'occupais le centre et je pouvais à volonté m 'asseoir ou me coucher; sous ma main était un panier bien pourvu de provisions variées , sans compter le vin de Géorgie et Teau du Volga. Notre marche était si lente et si peu cahotée , que je lisais beaucoup sans me fatiguer y et qu'il m'était facile de faire tous mes repas en route. Le reste du temps p qui était encore trop long, je l'employais à regarder le désert et à faire causer mes guides.

Qui croirait d'abord, en regardant les surfaces, aujourd'hui si nues, sur lesquelles nous cheminions ainsi, que l'on y trouve quelque moyen de faire du fol ? Celte ressource existait cependant et elle était offerte par les immenses troupeaux qui , dans leurs transmigrations , ont laissé de la fiente que le soleil a desséchée; nos muletiers la recueillaient avec soin chemin faisant, et elle nous servait à préparer do thé pendant les haltes. A la vérité, cette boisson en prenait un mauvais goût. — Avant de faire les premiers pas dans le désert, j'ai traversé le village de Bout-kalé, peuplé de Nogais et de misérable apparence. Je n'ai pu m'y procurer ni œufs ni poules, mais j'y ai goûté, pour la première fois, eette liqueur acide et alcoolique , provenue du lait de

jument, qu'on nomme koumys, et je ne Tai pas trouvée moins mauvaise que le voyageur Robruquis. La soupe au thé de ces Tartares ne me plait pas davantage.

Les Nogais ont mêlé leur sang à celui des laids Kalmouks, et ils se sont enlaidis de leurs traits. Mes muletiers m'assurèrent , mais je doute qu'il faille tout à. fait les en croire, que ces unions n'ont jamais lieu que la femme kalmouke ne fasse d*abord profession d'islamisme. Mes guides étaient , au reste, bien capables de partialité , car ils étaient croyants si dévots, qu'ils avaient un iman à leur solde , et ils le menaient partout avec eux , pour qu'il les enterrât en bonne forme, selon le rit musulman, s'il leur arrivait de mourir en route.

Après deux jours de marche à travers les sables arides et sans eau d'Ânkéteri , nous arrivâmes sur un terrain où plusieurs puits, creusés à travers un banc d*argilc , fournissaient de l'eau douce à de nombreux troupeaux de chameaux, de bœufs, de chevaux , de moutons et de chèvres. Dans les environs étaient répandus «les Aouls tartares auxquels tous ces troupeaux appartenaient. — Les chameaux avaient tous deux bosses : on les montait et on les faisait courir aussi vite que les plus rapides dromadaires que j'aie vus en Egypte. Les chèvres avaient les cornes fort droites; les moutons n'étaient remarquables que par la longueur de leurs jambes; la fourrure des animaux de ces deux espèces ne me

{)arul pas avoir de qualités supérieures. — Les Nogais (1) ne donnent au czar ni soldats ni tributs, ils sont gouvernés par des chefs, nomades comme eux, lesquels sont subordonnés à des Russes qui jugent leurs différends. Je fus visité par deux vieux princes nogaîs, qui étaient bien, entre tous les princes de la terre , les moins fastueux et peut-être les moins capables de Tètre. Je les questionnai sur les ihos , ces hommes malades et dégénérés si extraordinairement, que l'on dit se rencontrer parmi les Nogaîs, et que j'aurais voulu voir, mais ils n*en connaissaient pas sous leurs tentes.

Les herbes des steppes avaient été flétries par le soleil et brisées par le vent ou dévorées par les troupeaux; cependant quelques graminées et des stalices, dont l'espèce est nombreuse, avaient échappé çà et là à ce double danger, et elles me prouvèrent, par leur taille gigantesque, la vérité de ce qu'on a dit de la puissance de végétation qui est dans cette terre pendant la saison du printemps.

Enfin les sables stériles s*éloignérent, le terrain se releva en monticules, il se couvrit d'habitations fixes formant des villages et j'arrivai à Mozdok.

Ce voyage finit pour moi comme il avait com-

(»} Les Tartares ou Tatars de la tribu des Nogaïs ont pris leur nom d'un chef de leur horde, appelé Noga. Cet homme est célèbre par sa révolte contre un kao du Kipsak, qui était de la race de Djeoguis, et par son alliance avec Michel Paléologue, dont il épousa la fille. Il fut fidèle au devoir qu'il, contractait par ce mariage, et il protégea Tcmpereur et sa capitale contre Tinvasion des autres tribus tartares.

mencé. En entrant d«n8 la maison de poste, qui élait extraordinairement basse, je me frappai le haut de la tète avec une si grande Tiolence, que je fus sur le point d'en perdre connaissaace ; mes genoux fléchirent au même instant et le sang coula. La peau du crâne, déchirée et contuse, était refoulée en arrière, et .je craignis un moment quelque fracture. Cependant, à Taide de deux petits miroirs, disposes d*une. façon convenable, je m'assurai qu'il n'en était rien; je pus souder moi-même ma plaie et je pus ausir la panser chaque jour.

J'ai eu à me plaindre ici une nouvelle fois des lenteurs et des indécisions des administrateurs russes, aussi bien que du caractère intéressé des employés subalternes. D'ailleurs ma qualité de Fran* çais, qui équivaut à celle de suspect de libéralisme, a excité subitement la défiance du chef de la police, lorsque, sur le point de me rendre mon passeport, il s'est avisé du lieu de ma naissance, et alors je me suis vu retenir arbitrairement vingt-quatre heures de plus, sans doute pour donner le temps de chercher mon nom sur quelque liste noire officielle.

Mozdokest une petite ville occupant» avec ses mai* * sons de bois, couvertes en planches, et avec ses jardins plantés de mûriers, le centre d'un retranchement élevé par les Russes. Ses rues sont alignées et se coupent à angles droits. Elle a un pauvre bazar et peu d'industrie, à ce qu'il semble; cependant on v élève des vers à soie. — Les Arméniennes que j'y si vues soutiennent bien la réputation de régularité et

âc fraîcheur qui est partout acquise à leur figure. — Le Térek s*approche deMozdok et lui forme une demi-oeinture; ses eaux rapides font mouvoir huit p<'fits moulins à farine qui flottent à leur surface.

En dehors du retranchement, à une petite distance de la nouvelle Mozdok, est une population musulmane assez nombretfse et habitant des maisons semées en désordre, qui représentent la ville ancienne. Ces deux camps sont séparés par me belle prairie naturelle et par un 1)0uqtiet d'arbres magnifiques, dont la verdure est pour la vue un point de doux repos quand on sort du désert d'Ankéteri.

J'ai remarqué çà et là dans la campagne des dfi~ tara touffus et de la plus haute taille, de Thiëble trés-élancée et des plantes de chanvre vraiment gigantesques.

Lie Caucase était blanchi par la neige éternelle sur la ligne continue de ses plus hauts sommets. Vu de Mozdok, cet entassement de montagnes qui s'allongent comme une barrièi*e à travers Tisthme géorgien n'offre pas le spectacle que j'en attendais ; une bande de montagnes basses qui forment les premiers ('échelons du Caucase s'interpose de manière à amoindrir l'effet des plus hauts pies.

La conduite dés Russes à l'égard des peuples de rOrient sur lesquels ils ont conquis du ferrain a été toujours la même : patiente, prudente et vraiment habile. Ils froissent aussi peu que possible les populations indigènes en se séparant d'elles^ en choisissant à c6té d'elles des positions fortes, et puis, à la

longue, ils les font diparaitre ou ils les aitireni à eux en se les assimilant. Mozdok, qui confirme ces remarques, fait partie d'une ligne de fortificaiions appuyées sur des fleuves, dont l'objet était de contenir les Cabardiens et les autres montagnards, qui sont aujourd'hui repoussés bien au delà de ces

fimites.

Je pars de Mozdok en poste et je parcours, avec une vitesse vraiment incroyable, les 39 verstes qui la séparent d'Êkathérinograd. La route, à peu prés plane , ne s'écarte guère des bords du fleuve. A 13 verstes de Mozdok est un relais; le village où il est établi est grand et animé par divers travaux; une palissade Tenferme afin de le mettre à l'abri d'une expédition de brigandage pendant la nuit; les maisons sont régulières; elles sont de l)ois et couvertes en chaume. La population, composée d'Arméniens et de Russes, cultive les champs et y récolte du chanvre, tandis que des pâturages voisins élèvent des chevaux et des bœufs qu'on y voit paitre sans guides.

En arrivant à Ëkathérinograd j'ai eu un curieux spectacle; c'était celui d'une colonie de Malakhaos expulsés de la Russie, disait-K)n, et allant s'établir dans la campagne de Chamakie. Leurs voitures à quatre roues, attelées de deux chevaux et remplies de leurs bagages, étaient toutes rangées régulièrement sur la circonférence d'un cercle, tandis que, au centre, assis par terre et réunis par familles, les gens causaient et mangeaient. Les femmes, assex

jolies, mais un peu trop masculines, avaient des cheveux blond clair et grossiers, tous ramassés en une queue tombant sur ]e dos et prolongée par des rubans. Leur costume se composait d'un mouchoir ordinairement rouge, jeté sur la tète, d'un manteau court à manches» dont l'étoffe blanche était bordée de rouge» d'un jupon écossais» d'une pièce de laine roulée autour de la jambe et retenue par upe ficelle » enfin d'une paire de souliers faite avec une certaine écorce qu'on emploie aussi à tresser des nattes. Les hommes étaient vêtus de peaux de mouion» cousues dans la forme d'une redingote» audessous desquelles on apercevait une chemise ayant des pièces rouges au coude ; ils portaient un chapeau de feutre noir» haut» et à rebords étroits ; leur chaussure était une botte.

Ékathérinograd est moins importante encore que Mozdok» et elle est d'un aspect moins agréable. On n'y voit rien qui mérite d'être particulièrement remarqué. Un petit toit élevé au-dessus de la généralité des autres est le poste d'une vigie» qui surveille sans cesse la première étincelle des incendies. A Astrakhan età Mozdok» j avaisdéjà vu des tours semblables destinées à ce même usage; on dit que ce service est fort bien fait. — La ville était autrefois protégée par un fortin en terre; il est aujourd'hui complètement ruiné. La campagne est inculte» et le bazar n'a presque ni acheteurs ni vendeurs; les trots ou quatre boutiques que j'ai vues sont fort misérables. — Une palissade enveloppe Ëkathérino-

P«BM«* et motM rriliqu«t, t. 3. |S

grady et la Malka, affluent du Térek, fortifie cette circoridcription du côté du Caucase- Une difficul té ina t tendue allait m'empêcher de partir; la poste ne fournit pas de chevaux aux voyageurs qui vont en Géorgie, à cause de la quarantaine d abordy et à cause des arrestations qui sont à craindre au delà de la Malka. Cependant les dépèches allaient partir avec une forte escorte, sans laquelle on n'ose traverser le Caucase^ et j'étais exposé à attendre huit jours une pareille occasion, si je ne trouvais au plus tôt les moyens de me faire transporter. Cela était difficile; les voitures et les chevaux disponibles étaient presque tous retenus ; mais enfin, à force de recherches, j'eus le bonheur de me procurer une carriole, un cheval et un cocher; je payfti seulement le service de tout cela un peu plus cher, à raison du besoin que j'en avais et de l'empressement à partir que je témoignais. J'omettrai de parler des tracasseries nouvelles que me fit éprouver l'administration au sujet de nu>n passe-port; rien n'est si malhonnête ni si rempli d*une ridicule imporiance que les fonctionnaires subalternes, petitsdépositaires d'une petite part d'autorité.

Je me mis en route avec le convoi : les soixante-

huit voitures des iMalakhans formaient une longue file précédée et suivie de marchands à pied ou à cheval, de paysans du voisinage e^ de derviches. Un détachement de soldats et une pièce d'artillerie protégeaient notre marche. Près d'Ékathérinograd, la Malka offre un pont de bois que nous traversons;

biencôl nous arrivons à un cantonnement militaire où est établi un lazaret , pour les voyageurs et les marchandises venant de la Géorgie. Le convoi y fait halte pour se rallier, et puis le signal du départ est donne définitivement. Nous nous acheminons aussitôt, en masse imposante, vers Prichip, qui est un fortin en terre éloigné de 1 5 verstes, et nous y passons la nuit.

Le lendemain , nous nous remettons en marche, et nous arrivons à Ourouk , village russe qui est à 23 verstes de Prichip, et qui est Tétape de ce jour. Je trouve à y louer une place pour passer la nuit, dans une chambre qui n'a pas une meilleure apparence qu'une salle de cabaret ; des verres pleins de vin , des bouteilles vides, des danses, des chants, des propos qui se comprennent sans savoir le russe, tout annonce un commencement d*orgie.

Ourouk et sa forteresse sont sur la rive gauche d'un courant d*eau, affluent du Térek, qu'on traverse sur un pont de bois ; son lit est peu profond, mais il est large.

Les Malakhans excitaient ma curiosité ; j'aurais voulu connaître leurs croyances religieuses , mais mon interprète ordinaire n'était ni assez habile ni assez intelligent pour m'aider dans une pareille recherche. J'aurais bien voulu aussi savoir la vérité au sujet de leurs mœurs, dont j'entendais ici raconter des choses monstrueuses. Il est vrai que ceux qui en parlaient ainsi me paraissaient confondre plusieurs sectes que peut-être ils ne connaissaient

guère I et que , par exemple , ils ne disUnguaieut pas les Malakhans des Bogomiles, qui sont un troupeau d'épicuriens dégénérés.

Le troisième jour de ce voyage à petits pas, nous rencontrons Minaret, qui est près du Térek, et qui est distant d'Ourouk de quinze verstes. C'est un poste militaire qui doit son nom à un minaret ruiné, bâti en briques, au sommet duquel on monte encore, mais qui n'a rien de curieux ni d'en haut ni d'en bas. — Le terrain, qui a été plat jusqu'ici, commence à se relever en collines. — Le houblon' pousse naturellement au milieu des buissons, sur lesquels il grimpe, et il est même abondant.— Depuis plusieurs jours le temps était humide et pluvieux ; les brouillards devenaient plus épais et plus froids à mesure que nous approchions du Térek et du Caucase, lis sont tels aujourd'hui qu'ils me dérobent la vue de cette montagne , dont je suis cependant bien près.

Après une halte de quelques heures à Minaret , nous partons pour le fort d'Ârdone , qui est à 20 verstes. Nous revenons vers les pays aux grandes plaines ; l'herbe qu'on y a fauchée au printemps forme des meules nombreuses et considérables destinées aux troupeaux qui , cet hiver , descendront des hauteurs du Caucase. — De distance en distance on aperçoit des piquets très -élevés et entourés d'une grosse tresse de paille jusqu'au sommet. J'ai cru d'abord qu'ils servaient de jalons aux voyageurs pendant Thiver , mais on m'a dit que leur principal usage était de donner un signal de feu

télégraphique, enalluiDant la paille. -— J'ai vu, dans ces mêmes plaines, chasser les oiseaux au fusil , et en employant une ruse amusante. Le chasseur attache à sa poitrine un écran léger qui le couvre des pieds à la tète et qu'il transporte facilement avec lui; cet écran a quelquefois, pour meilleur succès, une ressemblance grossière avec un animal pacifique , tel qu'un bœuf, et alors l'oiseau se laisse approcher et ajuster de très«près sans défiance.

La rouie croisait plusieurs rivières rapides ; on les a traversées sur des ponts de bois. Toute cette eau , transparente comme le cristal et agréable au goût, va grossir le Térek.

Nous avons rencontré beaucoup de chariots descendant des montagnes avec des charges de bois de construction : ils étaient conduits par des CaiMirdiens , qui sont , comme on sait , les pères de ces Circassiennes si belles et si vantées partout. Eux-mêmes sont , d après ce que j'en ai vu , de fort beaux hommes , d'une physionomie noble et fière.— Les habitudes de brigandage, qui étaient tra* ditionnelles chez ces montagnards, leur ont attiré enfin le châtiment très-juste que les Russes achèvent de leur infliger. Après avoir désolé les campagnes jusqu'au delà du Térek et du Kouban , ils sont réduits à leur tour à défendre les froides possessions des hauts et derniers rochers qui leur restent. C'est contre ces Circassiens, dont le nom véritible est Tcherkesses , et contre les Tchétchenses, leurs di-> gnes rivaux en pratiques barbares, qu'on déploie

l'appareil militaire dont nous marchons entourés.

Les choses fort surprenantes que Ton raconte des mœurs de ces hommes , chez qui la sévérité d'éducation dégénère en une brutalité qui repousse les affections de la famille, regardées par eux comme une fiaiblesse coupable, et qui les fait rougir de rattachement honnête de leurs femmes , ou qui les prive des caresses, de la vue et de* la connaissance même de leur progéniture , de tels égarements de l'esprit et du cœur doivent faire peu regretter leur destruction comme peuple.

Il restait 34 vers tes à parcourir pour arriver à Vladicaucase : c'était une longue traite pour des hommes à pied ; en conséquence, il fallut partir de bonne heure, d'autant plus que la neige, qui, déjà^ commençait à tomber (le 1*' octobre), pouvait nous retarder en route.

Le froid et l'humidité constante des jours pré«cédents , joints à la privation du repos , m'avaient préparé de nouveaux accès de fièvre; j'en fus atteint en voiture, et j'en souffris si violenuneut, que j'arrivai à Ârkouka, lieu de halte, dans un état de santé fort triste.. Je me sentais si affaibli, que je renonçai un moment à aller plus loin avec la caravane* Je repartis cependant presque aussitôt qu'elle.

Vladicaucase , la gardienne des monts dont elle occupe le pied , s'élève sur la rive droite du Térek, qu'on traverse pour y entrer. Elle est située vers le haut d'une très-large vallée , dont le fond uni et

inculte se i*eléve jusqu'à elle par une peule peu sensible. La boue affreuse des rues m'a empêché de la parcourir, mais j'ai pu saisir son ensemble» qui est d*un' joli aspect ; ses jardins, où j'ai aperçu des groupes de beaux arbres , m'en ont donné aussi une opinion favorablct Cette petite ville est récente ; olle doit son nom au célèbre Potemkin. Les anciens maîtres de la contrée occupent, sur la rive opposée du Térek, un grand village fort triste. — On perçoit, à Vladicaucase, une petite contribution sur chaque personne qui arrive du dehors.

Le Caucase , vu de cette ville , se présente admirablement; ses pics blanchis par la neige ont la majesté d'un noble vieillard; leur immobilité physique rappelle aussi le repos des passions, qui vient quand on a assez vécu pour réfléchir et pour n'être plus dupe des illusions du monde.

Le nom de cette montagne a Fourni aux savants l'occasion de torturer quelques étymologies pour le faire remonter à une très^haute antiquité : son origine la plus probable est persane , et il signifierait montagne de Caf ou de Gasp ; ce dernier nom aurait ensuite été employé naturellement à désigner la mer qui en est voisine, la mer Caspienne ou d'Hyrcanie.

Sur ce versant , exposé au nord , le Caucase a des sources minérales, dont une entre autres, celle de Piatigortsk, qui est acide , attire, cbaque année, la société la plus choisie de Tempire russe. Il y a sans doute bien d'autres richesses enfouies dans les

montagnes des deux Cabardah ; mais le temps des studieuses et pacifiques recherches n*est pas encore venu.

La langue des Tcherkesses diffère autant que possible de celle que parlent les autres habitants du Caucase , non-seulement par la valeur des roots , mais aussi par la manière de les assembler , objet de ce que les grammairiens appellent la syntaxe. Les sons qu'ils emploient sont difficiles à produire, et ils exigent de certains mouvements compliqués de la langue qui, n'ayant point d'analogie avec ceux qui servent à la prononciation de nos mots , ne sauraient être représentés avec nos alphabets. Un savant a comparé leur dictionnaire à ceux des Huns, des Vogoules et des Ostiakes, et il a trouvé , entre eux, une si grande conformité , qu'il regarde ces peuples comme des membres séparés d'une nation unique.

Outre le langage régulier , les Circassiens emploient un jargon, nommé farchipsé^ qui se dérive de la langue commune , par Tintercalation de certaines syllabes convenues et non significatives entre les syllabes de chaque mot. Nous connaissons en France cette bizarre altération du langage ordinaire» qui en fait un jargon incompréhensible pour ceux qui ne l'ont jamais entendu ; aussi les Tcherkesses s en servent-ils dans les expéditions de brigandage, comme les filous emploient dans nos villes un argot mystérieux, lorsqu'ils se mettent eu campagne pour accomplir un coup concerté.

Le lendemain de mon arrivée à Vladîcaucase, où les plus grands dangers de la roule sont passés, je devance la caravane, el je me dirige seul vers Casbek, qui est à 40 verstes. — Je reviens sur la rive gauche du Térek et je me trouve aussitôt engagé dans des gorges de montagnes qui forment un dé- Blé étroit. La route est gardée par des postes militaires et parsemée de petits hameaux. Les habitants sont des Ossétes. Ces hommes, que des missionnaires respectables se sont appliqués à civiliser, n'ont répondu qu^imparfaitement à leur zèle et à leurs espérances : au lieu de sauvages musulmans qu'ils étaient, ils sont devenus des chrétiens tout aussi sauvages. Les hommes s'harmonisent généralement avec les lieux où ils vivent; ici la nature s*est montrée sévère dans les effets qu^elle a produits. — On voit cependant quelques sites pittoresques, des rochers abruptes surmontés d*une tour comme on en trouve partout, parce que les hommes ont toujours fait la guerre, et des forêts enveloppant quelques collines d*une masse de verdure sombre, qui se répandent jusqu'au fond de la vallée, ou qui restent suspendues au haut d'une sape verticale. Ailleurs, an lieu d'un effet sublime, le paysage ne montre qu*un terrain rocailleux avec des pentes sans hardiesse.

Le petit pays de Lars, où l'on fait une halte, est un lieu pauvre qui offre peu de ressources à un homme affamé et pressé de partir.

Au coucher du soleil, je poursuis ma route. Ken-

tôt j'aperçois des effets magnîGques de ces nionU entasses en désordre , au haut desquels trois forU chevaux m'ëlèvenl avec effort. ^- Les brouillards, que j'accuse de me dérober trop souvent la vue du paysage, m'offrent aussi de beaux spectacles. Tantôt la lune apparaît à travers les déchirures des nuages, et sa clarté appelle la crainte du danger du fond des précipices qui m'entourent; tantôt elle se voilp, et les vapeurs sombres qui s'abaissent sur ma léte, semblant, au contraire, me ravir aux plus hautes régions du ciel, je crois assister aux combats des éléments qui ont organisé autrefois notre planète au sein de Téther, d'où elle est sortie. Une voix rêvélatrice et mystérieuse y parle à mes sens émus, et fait passer dans mon Ime la conviction de ces paroles terribles :

u Insouciant ou léger, homme heureux, détourne « la tête et laisse couler la vie !

a Homme inquiet de l'avenir, qui veux sonder u les secrets effrayants de la nature, écoute l'histoire (« de tes destinées irrévocables :

« Ce globe, théâtre de tes misères, a été ton ber* « ceau, et il sera ta tombe. La matière qui le oom- M pose a formé tes membres, et les forces qui l'aoi* ir ment t'ont donné l'intelligence et le mouvement. a Mais la destruction qui lutte contre toi, dès ta ce naissance, te ravira enfin le don que tu aa reça, f( et ton corps sera repéiri dans la matrice de Toni* « vers.

a Le feu et Teau te disputent la place étroite que t( tu occupés. Une voûte mince» que les volcans « ébranlent, te tient suspendu sur des fournaises, fi et les mers qui se courroucent autour de toi res* « serrent les limites qui t'emprisonnent.

i€ Retenu par les pieds et comme enchaîné à la a surface de la terre, obligé à des travaux rudes (c pour entretenir ta vie fragile, éprouvé par les élé- « ments qui frappent de stérilité les campagnes que tr tu cultives, en bulte aux infirmités de la vieillesse, (f exposé aux souffrances des maladies et de la pau-

M vreté tu accomplis péniblement une existence

« qui ne t'appartient pas, et que tu ne peux ni re- « fuser, ni reprendre, ni changer. Sans cesse trompé « par l'espérance, qui fuit toujours devant toi, tu » la poursuis dans les cieux où tu aspires, mais le cr spectacle brillant que tu y contemples n'oflSre « que des mondes tournant dans l'espace, comme le « tien, séjours de douleurs, comme la terre, obéisu sant comme elle à une loi immuable, la nécessité, ff et retentissant avec elle de ce cri du désespoir : « l'éternité! »

Depuis le voyage de l'empereur Nicolas a Tiflis et en conséquence de ses ordres, on change quelques parties de la route du Caucase et on améliore le reste. Néanmoins, en certains points encore, le sen* fier est étroit, empierré, et il a des pentes extrêmement roidas ; tel est le cas, à la hauteur du défilé de Daricl, dont le nom tartare signifie, en effet, uq passage étroit.

Enfin j^atteins le terme de rasoension ; me voici dans Casbeky où j'achève la nuit, sur la croupe du Caucase y en face du Mquinvari, rival de TElbrouz. Le premier de ces deux pics est Irés-prés d'ici; il n*a qu'une médiocre élévation au-dessus du col de Dariel ; le second est trop loin pour être aperçu.

Casbek est un village peu important ; on y voit une petite église pour le service du culte chrétien et un beau bâtiment où est logée une garnison de quarante hommes environ. Ces bâtiments, dont il v a plusieurs sur la route de Vladicacause, sont pourvus d'un peu d'artillerie, et sont généralement bien tenus.

Il n'y a pas de bois dans les environs; celui qu on peut se procurer pour le chaufiage des poêles est cher, parce qu'on l'apporte péniblementd'assez loin. — Le froid est déjà extrêmement rigoureux à Casbek, mais on m'assure qu'il n'est pas ordinaire de le voir sévir aussitôt que cette année. En effet, je me suis aperçu le lendemain, en poursuivant ma loute, que les cultivateurs ossétes se sont laissé surprendre, et qu'une partie de leurs blés sont encore sur pied, dans les champs que la neige couvre déjà .

A Casbek, la ligne de poste est rétablie; j'en profite, et je me fais conduire à Cobi, qui est à 16 verstes. J'arrive dans ce village, tout tremblant du froid qui marque le début de la fièvre et du froid de la température, qui est rendue plus piquante par le vent ; j'y passe la nuit . — La haute vallée que je par*

cours est une de celles d'où on fait provenir les peuples de TEurope. — ^Je viens d'y voir de tous côtés de petits hameaux ossëtes, assis sur des pointes de rochers et protégés par des tours carrées. Tout cela est assez primitif, en effet; mais, sérieusement, si j*avais pu me persuader que là est le berceau d'une partie du genre humain^ quelques réflexions sur Tenfantement de notre race se fussent ajoutées peutêtre aux pensées superficielles que m'inspirait la vue de ces cabanes et de leurs modernes propriétaires. — L'intendant des bâtiments de la poste de Gobi est un Juif qui exerce le métier de traiteur, et qui rançonne sans pitié les passants.

Le lendemain, de très-bonne heure, je pars. La route est empierrée, couverte de neige et de glace; elle a des pentes rapides de 45 degrés, dont le danger augmente par le voisinage des précipices. Ces dangers rendent particulièrement fameux le mont de la Croix, ainsi Jiommé d'une petite croix où les voyageurs vont prier Dieu qu'il les garde d'accidents.

A une petite distance de Cobi, on m'a fait goûter l'eau d*une source froide , gazeuse et extrêmement acide. Elle se perd sans emploi dans un petit ruisseau voisin de la route.

A l'origine de la vallée de l'Aragvî^ qui est au delà -du mont de la Croiic, et qui appartient au revers méridional du Caucase, sont des sites agréables, que dominent quelques crêtes de montagnes sur lesquelles la vue s'arrête un instant avec plaisir.

Je change de chevaux à Cachaour, qui esl à 16 versles de Gobi ; ce (rajei si court exige cependant, à cause de ses difficultés, quatre heures bien comptées de marche. Cachaour n'esl qu'une pauvre maison de poste où un voyageur ne trouveiaii pas à se loger. — A une petite distance de ce lieu, on esl enti*ainé avec vitesse, par des chemins d'abord assez mauvais et toujours très-- rapides, dans le fond du vallon de TAragvi. On traverse immédiatement cette rivière sur un pont. Là sont des sites gracieux; une douce température conserve encore la verdure et favorise les travaux de la campagne. — Le vallon s*élargit et se resserre successivement. Jusqu'à Pasanaour, qui est à 19 vers tes ^ et même au delà, les villages sont nombreux, et les pentes des montagnes sont couvertes de. bois épais.

Dans la même vallée, Ananouri est à 21 verstes; j'y arrive trop tard pour la visiter. Je vais coucher à Douchet, qui est à 1 1 ,5 verstes de là. Cette ville s'éloigne de l'Aragvi ; elle est séparée du bord droit de la rivière par des collines basses, dont quelques-unes sont nues et cultivables, mais généralement incultes. -*- L'ancienne ville de Douchet n'existe plus; elle a été complètement balayée; c'est aujourdlmi place nette dans ses murs, qui subsistent seuls. La ville nouvelle, bâtie à Tentour, est petite, régulière et sans intérêt ; la campagne qui lavoisine est peu animée, et cependant ses coteaux paraissent avoir d'excellentes terres de labour.-— - Un vallon étroit et sinueux me ramène le lendemain près de l'Aragvi.

Les eaux de ce torrenl se sonl creusé un lit larg(* ot profond au milieu des anciens dépôts épais d'argile et de galets mêlés qui couvrent le pied des montagnes. En un certain endroit, le terrain a été taillé par elles sous l'apparence d'un mur perpendiculaire, haut de quelques centaines de pieds et surmonté d'une petite église. . La suspension de ce monument sur Tabime rend le point de vue trés-intéressant.

EnGn j'étais arrivé au point de jonction de l'Aragvi et du Cyrus, à la poste de Jarlichur, qui est à 24 verstes de Douchet et à 27 verstes de Tiflis. Lh il fallut at4endre plusieurs heures Toccasion d*avoir des chevaux. Ceux qui arrivèrent me furent enlevés plusieurs fois de suite par un abus, contre lequel je réclamai en vain, car il s'agissait de privilèges, et» aux yeux des bas employés qui savent faire la cour, un étranger a aussi peu de droits que possible à faire valoir.— Les désagréments répétés dont j'avais déjà souffert, ajoutés à ceux-là et aux embarras de la police, me faisaient douter si l'absence de toute administration savante, comme eu Turquie, ne vaudrait pas mieux que l'office des maladroits administrateurs, sorte de tyrans armés d'in-folio de lois qui fatiguent et tourmentent sans relâche. La Russie, tombant dans les défauts de son organisation militaire, accorde au soldat des prérogativesquimenacent de comprimer chez elle la perfectibilité des hommes, pendant longtemps et en toutes choses, excep*

tion faite du pas d'école et de la manœuvre d'un fusil.

A la longue, ayant enfin obtenu des ehevauxi je partis en toute hâte, et j'arrivai à Tiflis vers le milieu de la nuit.

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!!• T%tLîm m Tmirls.

J'employai quelques jours au rétablissement de ma saDtéi et je me préparai à passer en Perse. Le consul de France eut la bonté de me munir de quelques lettres de recommandation pour Tauris, et, M. L... et sa famille^ continuant à avoir pour moi les attentions délicates dont ils m'avaient comblé dès le premier jour, prirent encore la peine de pourvoir aux soins qu'exigeait ce nouveau voyage. Mes passe-ports en règle et mes conditions clairement expliquées aux muletiers qui se chargeaient de me conduire, je me mis en roule dans la direction d'Êrivan.

M. L..* avait voulu m'accompagner quelques verstes au loin et d'abord m'avait retenu à diner avec lui. Ce fut la cause d'un retard à suivre mes muletiers, qui m'occasionna des désagréments assez vifs. En effet, quelque diligence que nous eus* sions mise à les poursuivre, nous ne pAmes les atteindre, et, comme les passants que nous interrogions assuraient ne pas les avoir rencontrés, je crus que, par négligence ou par mauvaise intention, ils avaient pris une route différente de celle qui avait

PcMTM el noIM criliqnri, I. 3. |«

été convenue. J'eus la fatale inspiration de revenir alors en arriére^ pour les poursuivre dans cette autre direction, où ils n'étaient pas; cependant déjà la nuit était venue, et mon cheval ayant besoin de repos, je m'arrêtai pour dormir dans une boutique de Saganlouk. J'achetai là un peu de pain noir qui composa mon souper, et puis^ me taisant un oreiller de la selle que j'enlevai à ma monture et me cou* vrant de mon manteau, je cherchai à m 'endormir sur le plancher d'une estrade.

L- inquiétude m'avait éveillé de bonne heure; je continuai à courir après mes muletiers, mon domeatique et mon bagage, surtout, dont j'étais fort ea souci. Il était toute ma fortune présente ; mes livres, mes papiers, mes vêtements et les petites provisions faites avec prudence pour la durée probable dç la route, tout mon avoir était là, sauf un peu d or que je portais dans une ceinture, des pistolets dans les fontes et un fusil sur les épaules. — Il était triste de penser que, après m'étre préparé des ressoureea pour traverser des pays pauvres et dangereux, j'allais, seul et privé, accomplir un voyage de six ou sept jours, jusqu*à Érivan, unique point de k rouCe ou j'eusse l'espoir de retrouver mes gens s'ils né» talent devant moi. D'ailleurs, mes passe^ports étaient renfermés dans mes malles, et la police tia* cassiére des Russes pouvait m'élever des chiesnes auxquelles je n'aurais su que répondre, n'ayant pas le don de comprendre le russe. —Ces réflexions me fatiguaient l'esprit et me donnaient une grande im-*

patience, que la pluie continue et abondante qui tombait ce jour«là n'était pas propre à calmer.

Enfin, après plusieurs heures de marche, faligué et mouillé jusqu'aux os, je m'arrêtai dans un cabaret prés du pont de la Kramm, sans avoir encore obtenu le moindre renseignement propre à me rassurer. Je me séchai autant que possible devant un grand feu ; je pris un repas de pain sec, ma seule nourriture depuis la veille; je fis épandre de la paille fraîche dans un coin de la chambre commune, sur la terre nue, et livrée aux puces, qui servait de couchette aux passants; et je m'abandonnai au sommeil.

J'étais trop préoccupé de ma mauvaise aventure, même en dormant, pour dormir bien longtemps; je me lève, et je selle mon cheval. Prêt à partir dans le léger équipage des jom^ précédents^ j achevais en toute hâte un déjeuner fort maigre, quand ua de mee muletiers entre et m'annonce l'arrivée prochaine de tout mon monde. Si j'étais heureux de ravoir mon bagage, celui-ci était dans la jubilation de retrouver son cheval qu'il croyait égaré à jamais ainsi que moi. — Par un événement fort heureux, des gens cpii allaient à Gomri, et que j'avais queslionaés, avaient donné de mes nouvelles k mon domestique, qui avait rebroussé diemin aussitôt, et fait ooarir après mm. Quant à lui, hier je l'aurais chassé à riastant, pour avoir montré si peu d*intelligence que de marcher toujours sans ra'attendre, mais au« îonrd'hu j'éprouvais trop de joie pour ne pas pardonner.

Je sors avec empressement du giie de la Kramm, et je me dirige^ avec ma petite caravane enfin complélée, vers le village de Kouchloukent, tout peuplé d'Arméniens et bâti sur la rive droite d'un grand affluent du Cyrus, nommé ÂhstaFa.

Je traversai dans cetie journée un autre village habité par des musulmans tartares , chez qui ma venue fut un événement assez considérable pour agiter^ sans le vouloir, toute la population. La cause de ce grand émoi était tout simplement qu*un bey, homme riche et considéré, avait une femme hydropique et gravement malade, et que l'arrivée d'un Frenghi dans une pareille circonstance est pour les Orientaux comme une bénédiction du ciel, quel que soit le Frenghi.

Je me vis donc entouré par la multitude et vivement sollicité de donner une consultation ; d'ailleurs^ selon l'usage, au bout de toutes ces prières il y avait des promesses de monceaux d'or. Par sentiment du devoir je cédai aux prières, mais je ne crus point aux promesses.

•L'amour-propre, quelque bien gardé qu'il soit, s'êmeut toujours un peud'un triomphe inattendu; or, de crainte de ne pas répondre pleinement à la confiance si entière qu'on me témoignait, ma première réso-* lution avait été de refuser, car je savais bien qu'il est impossible, à moins de supercherie, de satisfaire l'impatience de ces gens superstitieux, qui nous croient capables de sauver les malades d'un regard ou par une imposition des mains, et qui nous accu-

sent de mauvaise volonté, si la guérison n'est pas instantanée et miraculeuse; mais enGn, je sacrifiai mon amour-propre et ses calculs au désir bien sincère d'être utile, et, comme je m'y attendais, ma rëputalion, si vite établie sur la présomption que je ferpis quelque chose d'impossible, s'évanouit encore plus vite quand on ne vit pas le miracle attendu.

Le lendemain, je remonte pendant six heures et demie le cours de la rivière d'AbstaTa^ et j'arrive à Caravansérai , pays de mes muletiers, qui me logent dans leur propre maison. Ce village compte une cinquantaine de bmilles, toutes arméniennes. La population en est belle; les feromes'y sont voilées et paraissent très - timides , sinon craintives. J'y ai remarqué un usage bizarre, que je ne connaissais, jusque-là, que par ce que j'en avais lu et entendu dire, c'est que les nouvelles mariées évitent, pendant la première aunée qui suit leurs noces, de faire entendre un seul son de leur voix aux étrangers* et même aux hommes de la fanûlle de leur mari ; elles parlent seulement par signes. Voilà, en vérité, un usage bien incommode et qui serait tout à fait insupfKirtable en Europe, soit dit sans mauvaise arrièrepensée.

Le jour suivant, je continue à remonter vers la source de l'Ahstafa. Le vallon qui y conduit est resserré et boisé. — La roule, tracée nouvellement pour le passage des voitures, est large et bien établie; mais elle est rendue difficile par une boue grasse et épaisse. Après plus de neuf heures de marche, pour faille

32 verstes, j'arriTe à Dilidjan, qui est ud gros bourg ruiné par la guerre.— Comme j*étoi8 dans le votai* nage du lac Sevanga^ que je ne devais voir que d'as* seE loin 9 j'ai fait causer mes hôtes de ce soir sur ce sujet « Ce que j*ai appris de certain, au milieu des mille et un contes qu'ils m'ont débites, c'est que ce lac, que j'ai aussi entendu nommer Sévane, nourrit une domaine d'espèces de poissons fort estimés par les uns et point du tout par les autres; ses eaux sont douces, ce qui n'empêche pas les Arméoiens de l'appeler degniz, mer ; la navigation y est lx>rnée et se fiiit à la rame. Dans une petite ile, voisine de ses bords, s'élève un monastère, lieu célèbre de pè* lerinage, où réside un des quatre patriarches du culte arménien.

Je poursuis ma route vers la cime des montagnes neigées où TAhstafa prend ses origines et qu on nomme Gueuk-dagh. La route nouvelle passera prochainement au«dessous et s'approchera du lac, qne je ne puis apercevoir qu'en partie^ dans l'écartemenl de deux rideaux de montagnes interposés entre hii et le gueuk-dagh. J'étais alors parvenu par des chemins escarpés à un point culminant^ qui appartient à la crête de délimitation du bassin géographique du 6yrus( aussitôt, par l'autre pente de la chaîne que je vieM de franchir, je descends dans une vallée dépendante du bassin de TAraxe et rattadiée par ce fleuve a la dépression caspienne.*-J 'arrive tu quelques heures au niveau d'une immense surface plane et dominée, dont la forme est arrondie; la

nature de la roche confirme Topinion que la confi-r guration du lerrain fait naître d'abord ; je suis sur le fond d'un ancien cratère» et toute cette poussière de lave qui est à mes pieds ne conserTe de sa chaleur de feu que la juste mesure qu'il faut pour mûrir le hlë. De nombreux villages sont parsemés sur sa riche étendue, et partout les habitants s'y occupent avec beaucoup d'activité à fouler les moissons et à vanner le grain. — J'ai rencontré plusieurs caravanes de bœufs, portant du sel, et de chameaux, chaînés de coton; elles venaient de Nakhchivan ou des environs, et étaient dirigées sur Tiflis. Il n'y a pas longtemps^ à ce qu'on assure , que le chameau a été introduit ici, où, évidemment, il devait réussir très-bien. Son usage a fait diminuer considérablement lea frais de transport. Je pense que cet utile ammal pourrait être introduit avec un pareil avantage dans quelques localités de notre pays, et que l'on devrait répéter les expériences, trop vite abandonnées, que Ton a fiiites dans ce but; mais pour plus de chances de réussite, au lieu d'employer le chameau arabe, il faudrait faire des essais de naturalisation sur le char meau bactrien, tiré de sa propre patrie ou amené des pays montueux voisins de la mer Caspienne, où il est bien acclimaté malgré le froid.

Je couche, ce smr-là, dans un village arménien appelé du seul nom générique de Caravansérai, qu'on emploie souvent comme nom propre ; les gens y sont jaloux, grossiers et peu hospitaliers.

Le sixième jour de mes marches à petites étapes^

Ze Bum». iJVBws ras^ à b nae d'osé toàéé

ifc -^nsucs n^K. «n mirtem watt pe« parce qo'ib mU 3ca. s iîi*ï. a vu. 'i^cBi. «■ bivcr. dans une ^arc «UKaiR 3ac^ »f» «acâcs, 4a cherra et B k fwier péiesraouo. c «a je yKBcie de l'ùocctipae ^ .-K^ tc laeawM d'MieMe de b pirt

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chemin de traverse que j'ai suivi va couper la grande roate nouvelle préparée pour la poste, et je me dégage enfin d'entre les pierres volcaniques. Nulle part, sur la vaste surface qu'elles couvrent d'une teinte grise, uniforme et triste, on n'aperçoit des arbres, si ce n'est quelques-uns seulement, autour des villages.

A 1 2 verstes d'Érivan, est une caserne d'infanterie récemment construite par les Russes : elle s'élève sur le bord d'un vaste emplacement un peu creux, que l'on dit être destiné à l'édification d'une ville. Le choix de cette localité parait être excellent : l'air y est très-salubre; une eau abondante et bonne, nommée kerii boulak (les quarante sources), et venue du voisinage de lalkguvan, s'y distribue par plusieurs canaux; un peu plus bas, elle tombe en chutes rapides dans des ravins, et elle promet à l'industrie des moteurs économiques et puissants, qu'il serait facile d'utiliser.

Au delà de l'emplacement de la future cité, on descoid une suite de basses collines en échelons, jusqu'à Érivan» qui en occupe le pied. Cette ville a un aspect fort agréable ; ses nombreux jardins, bien plantés, ses vignobles, ses collines couvertes d'habitations et ses eaux vives ont de suite charmé mi*s yeux; et le mont Ararat, assis avec majesté au bout de la plaine qui forme le fond de la vallée de T Araxe, a reçu mon hommage d'admiration : sa forme conique et élancée et son entourage par plusieurs petits monts, humiliés devant lui comme des nains, le font valoir merveilleusement.

Éri van est arroai^ par deux rivières : Kerk-boulak, que j'ai déjà rencontrée sur les hauteurs^ et Zaogiii. Elles vont grossir les eaux de TAraxe qui coule quelques versies au loin. — Zangui a, dans Érivan même, des bords pittoresques; si on les parcourt de nuit, comme j'ai fait, par un temps doux et un ciel découvert, où brille la pleine lune, on y rencontre les plus agréables rêveries romantiques. L'air de cette ville est malheureusement réputé fort malsain, et c'est pour cela que les Russes en ont sagement éloigné la plupart de leurs troupes.

Le bain d'Érivan est fort au-dessous de sa repu* Cation ; il n'est ni commode ni propre. — > La mosquée est dans le goût de l'architecture persane ; elle a une cour spacieuse, plantée de quatre arbres remarquablement beaux, qui ombragent le bassin dea* tiné aux ablutions. Les salles consacrées à la prière sont immédiatement accessiblea; on y entre par l'on* verture d'un grand arceau qui n'a jamais eu de porte.— Le caravansérai n'est pas digne d'attention. -«Les bazars sont grands; il y a des parties en bri* ques qui sont neuves et belles. «^L'industrie d'Érivan m'a paru ne rien offrir de remarquable.

J'ai visité la forteresse, témoin des exploits trop vantés des Russes qui l'ont prise, ainsi que Teoipereur Nicolas lui-même en serait, dit-on, convenu. Elle est bâtie en terre, sur un escarpement des bords du Zangui. Les constructions qu'elle renfermait anciennement sont, en partie, détruites* On y voit aujourd'hui un hôpital, une église surmontée d'un

carillon, quelques bureaux et le logement du gou* vemeur.

Les ânes sont tous, sans exception» mutilés par des incisions profondes, qui agrandissent les deux ouvertures de leurs jiarines et qui les rendent af-* freux à voir quand ils soufflent. On croit, par cette pratique» les rendfe plus capables de supporlei* la fatigue d'une course rapide.

Poursuivant mon voyage vers son but, je descends la vallée de l'Âraxeety en qualre petites étapes, j'arrive à Nakhchivan. — Les villages abondent dans celte fertile vallée, mais on ne les distingue de loin qu'au bouquet d arbres qui les ombrage, car les maisons sont de ^rre pétrie et desséchée, et elles se confondent sensiblement avec le sol. — Quant aux richesses que la culture des champs développe, elles ne s'obtiennent que par le sacriGce douloureux de Usante, et il en sera ainsi jusqu'à ce que l'Araxe soit contenu et que ses marais soient desséchés. — Les habitants sont tantôt des Persans, anciens possesseurs de la contrée, tantôt des Arméniens que l'empereur a recueillis à la suite de ses guen*es avec le sultan de Constantinople. -— La Russie ne recrute pas de sol* daCs parmi la population des bords de l'Araxe, mais elle lui demande une contribution annuelle. Un chef de famille, qui a été mon hôte une nuit, payait trois roubles d ai^gent et du grain pour la charge de six dieranx. Dans le moment actuel, ces six charges ctaient estimées à vingt roubles d'argent. — ^En avançant je retrouvais de plus en plus, dans leur pureté.

les usages de l'Asie qui m'éCaieiit déjà connus; chaque soir, avec plus ou moins d'hospitalité et de désio téressement, j'élais admis tantôt dans une écable, tantôt prés d'un tendour, qui est un grand trou rond pratiqué dans la terre, où chacun secoue ses puces sur un Teu de fiente de vache en se chauffant et en causant en cercle.

J'ai vu employer dans les rizières une bêche qui se manœuvre à deux hommes. L*un tient le manche et agit dessus à l'ordinaire , tandis que l'autre aide les efforts du premier avec une corde attachée au fer tranchant de l'outil. — - La caiôpagne est déboisée complètement. — Des Kurdes, répandus cà et là, font paître des troupeaux de boeufs et des moutons, remarquables par leur grosseur. Les montagnes qui boi*dent de près la vallée de TAraxe sont extrêmement arides ; il en descend quelques cours d'eau volumineux, tels que TArpa-Tchaî, et des rais* seaux d'une moindre importance, dont l'eau n'est pas toujours agréable au goût. — La culture comprend le blé, le riz, le cotonnier, le ricin.

La chaleur des jours était si insupportable aux approches de Nakhchivan, quoique le mois de novembre fût commencé, que, dès l'avant-derniére traite, je partis avec le crépuscule du malin. Je m'arrêtai ce jour-là dans un hame<iu peuplé de Persans peu empressés aux devoirs de l'hospitalité. J'envoyai chei*cher le kiaya, que je grondai, et à qui.je fis honte de la résistance que je trouvais à me faira ouvrir une seule porte. Cet homme mit aussitôt un grand

zèle à m'obliger, el, après avoir prié en vain» puis querellé y ci enfin battu à coups de poing quelquesuns de ses administrés, il me fit entrer de force dans une maison occupée par des femmes, que cette violence troubla de colère et anima à se venger par un torrent d'injures dont j'eus ma part. — Je parvins cependant à les calmer et même à leui* faire trouver des prévenances pour moi. Elles me vendirent une poule qu'un homme de la famille se chargea d'égor* ger en se tournant vers la Mecque, et en prononçant, selon l'usage des mahométans, usage d'ailleurs plus ancien que Mahomet , les mots qui ofirent à Dieu le sacrifice de la victime et qui lui consacrent le sang répandu : BismiUahl On me présenta du pain chaud, et on me servit des fragments d'une plante fraîche, d'une saveur acide, appelée tchachiut, dont la ti« ge, salée ou confite au vinaigre, est un mets très*estimé dans la petite Arménie et dans la Perse occidentale. Enfin, vers le soir, le mari de ces femmes vint causer avec tnoi très-amicalement, tout en mangeant' la chair d'un melon d'eau, dont il distribuait avec une parfaite équité des portions de pure écorce à ses jeunes enfants. J'étais surpris de la libéralité de mon hôte ; mais sa petite famille» qui, à ce qu'il parait, n'était pas habituée à attendre mieux, se montrait passablement friande de cette part. •— En général, une certaine grossièreté dans la manière de vivre, oppoaée à la délicatesse que nous mettons dana la nàtre, fait triompher ces gens-là des incoit^ vénients d'un régime que nous ne pourrions sup«

porter pendant vingHiuatre heures nans en wnflfir, et fait trouver notre science médicale, bonne diei nous, en défaut chez d'autres hommes* — Quanta mes nouveauic muletiers^ car, par suite d arrangements dans lesquels je n'avais pas été consulté, mais qni^ au reste, m'importaient peu, jen avais changé, presque sans le savoir, mes Arméniens ayant trafi* que avec des mahoroétans chiites du marché que j'avais passé avec eux-mêmes, quant à ces nouveaux muletiers, dis-je, tout gueux et tout affamés qu'ib étaient, ils refusaient obstinément, à cause de la loi de la pureté, de toucher à la desserte de ma table, qui valait mieux qu'une écorce de melon ; mais ils étaient de purs musulmans, et je n'étais à leurs yeux qu'un infidèle. •— Les kaouns de toute cette région sont de gros et excellents melons Uancs ; on pourrait réclamer pour eux la réputation qu'on a faite anx meilleurs melons du pays de Boukhara.

Le lendemain je voirageai à travers une campagne sèche et inculte^ devant moi et tout autour de moi j'apercevais des collines argilenses salifères; leseon* leurs tranchantes, grise et ronge, des coudiea bon» zontales qui les forment permettent de poursuivre de TcmI, bien lofai vers les montagnes, les vastes dépôts de sel qui y sont en exploitation. ^ J'estime qu'il y a environ une distance de 90 verstes, par la route que j'ai tenue, entre Érivan, d'où je suis sorti depuis cinq jours, et Nakhchivan, où je viens d'en* trer. Au reste, les muletiers changent arbitraire ment cette route selon leur convenance, et se rap*

prochent plus ou moins des montagnes ou du fleuve ou de certains rillages.

Nakhchivan est b&tie sur une large éminence, composée d'un maigre terrain de transport. Cette position ne suflit pas |)our la protéger contre rin'«> fluence de Tair de la plaine qu'elle domine. On assure que, chaque année, la moitié de la population est atteinte par les fièvres d*accés. — Des jardins nombreux et de vastes emplacements inoccupés et couverts de décombres augmentent beaucoup la surfiice de Nakhchivan, qui n'en parait que plus triste. — - Quelques traces de monuments publics attestent la prospérité ancienne de cette ville, que les TurcSy les Persans et les Russes ont prise et per^ due tour à tour et saccagée tous ensemble , pour défendre ou agrandir leurs frontières. Quoique dé» chue, elle a encore un caravansérai bien bâti et des bazars dont la grandeur et le mouvement «mviennenlà la population qui lui reste, mais les mosquées tombent en ruines, et leur aspect annonce Tempié* tement du christianisme, ce qui n*empèche pas les muexzims de crier, cinq feis par jour, que Mabomet est le prophète de Dieu.

Cette ville a une très-grande antiquité. S'il fiallait en croire de prétendues traditions historiques, par trop incroyables, elle serait même aussi ancienne que le déluge. Les Arméniens, à qui nous sommes rsdevaUes d'une multitude de suppositions grossières et de contes superstitieux, assurent gravement que Noé^ descendu de l'Ararat, où sa maison flot-

(anle s'élait arràtëe après la retraite des eaux, choisit le lieu de Nakhchivaa pour élever la pre« mière demeure qui se bâtit sur la terre après le grand cataclysme. Le nom de la ville actuelle a une étymologie qui fait foi, non pas du fait mème^ mais de la croyance populaire.

L'arche du vieux Noé, que les habitants du Caucase prétendent s'être d'abord fixée chez eux, pour l'honneur de leur pays, et,, à la vérité, le géant Elbrouz vaut bien l'Ararat^ repose toujours au sommet de cette dernière montagne; on la verrait si l'Ârarat était accessible, mais tous les voyageurs qui tentent cette ascension défendue s'endorment quand ils sont près d'atteindre le but^ et, pendant le sommeil, une puissance cachée les ramène au point du départ. Ce fait très-accrédité de mythologie chrétienne n'empêche pas les Arméniens de décrire les débris du vaisseau de Noé comme s'ils les avaient vus. Ce que je puis affirmer à mon tour, avec plus d'autorité, c'est que le père de la vigne n'a pas planté ici les sarments de cette plante précieuse; du moins n'en voit-on pas. Le raisin que l'on vend au baaar est apporté d'un lieu qui est loin de deux grandes journées ; il est médiocrement bon, et celui d'Érivan ne vaut pas mieux. Dans ces deux villes, les espèces blanches dominent, et on en fait du vin de même couleur, que Ton préfère au vin rouge.

J avais eu à Ërivan le projet de visiter Ecs-Miaain, église très<»célèbre et résidence du plus eonaidérable des patriarches arméniens, qui prend le nom

de Gatholico6; mais ie temps que celte excursion m'aurait employé me parut ensuite valoir mieux que ranique curiosité d'un monastère, et je me contentai de ce que j'en avais lu et de ce que m'en dit un pèlerin qui en venait.

C'était un pauvre diable d'Arménien , arrivé d'Ispahan dans le but de visiter ce saint lieu et d'y gagner des indulgences : il y avait gagné la fièvre, et il s*ea retournait. Depuis plusieurs mois il était au service gratuit des prêtres d'Ecz-Miazin, et en partant il leur avait laissé une oflfrande de 1 5 roubles, qui avait enlevé sa dernière obole. Pâle et maigri, comptant sur le bon Dieu et sur la charité publique ponrseguérir et se nourrir, il allait traverser la Perse avec une petite bourrique noire pour monture^ La. misère et la patience s'étaient justement associées^ L'Ispabanli me raconta OHnment il s'était purifié de ses péchés, et s'exalta beaucoup à l'article du miracle septennal des roses bouillant toutes seules : il l'avait vu de ses yeux, ce qui s'appelle vu.

Or voici le miracle : tous les sept ans, quelques jours après Pâques, on cueille des roses et on en remplit un chaudron; cela Êiit, on commence à prier sur les roses et sur le chaudron, et pendant quarante jours on ne fait autre chose. Mais, alors, on va chercher parmi les reliques du lieu une main de saint Jacques, le dix ou douzième saint de ce nom que les Arméniens reconnaissent, et avec cette main, qni eai proprement enchissée, le patriarche fait sur les roses un signe de croix. Au même instant,

FiaMca (t iM>lt« rri«ti|«««, t. '<|. 17

une grande ébuUUîon se manifeste^ que loot le inonde veut voir et tout le monde à la fois; les fidèles se précipitent les uns sur les autres pour Térifier le miracle ; la fermentation agile les pétales de rose, et la foule aide à leffeten agUant le chaudron ; les mieux placés ne tiennent compte que du fiiil essentiel et ont vu; les derniers arrivés viennent trop tard , mais ils voient de confiance ; enfin chacun, satisfait et plus plein de conviction, baise la relique, baise le chaudron, et dépose une aumône dans des plats d'argent qui sont à proximité. Les curieux .affluent par milliers à cette fête, car ks Arméniens sont grands amateurs de miracles, et leur foi y prend une force nouvelle, ce qui est juste* ment, à mon avis, le plus grand des miracles.

Près de Nakhchivan passe une rivière nommée Alindji ; on la traversait autrefois sur un pont qui est en ruine depuis longtemps, et près duquri on la guée aujourd'hui.

On compte 35 verstes jusqu'à Eski»Djouifa ; c*esl une roule déserte, monotone et triste. Djoulfis était autrefois un village populeux ; Abbas le Grand en retira les habitants, qui étaient Arméniens, et il les établit dans un faubourg d'bpahan, qui en a pris le même nom. L'industrie de ces hommes contribua à embellir la ca|tttale de ce grand prince^ mais celle dé» population du vieuxDjoulfa et les ravages portés dans la campagne voisine avec TintentioD, très^-poKtiqne peut-être mais déplorable, de créer des déserts sur les limites du royaume , toute œtle conduite enfin,

qai a trop Inen rëuMi dans le dernier but, et aMez pea comme moyen de défense, a laissé .une^mpreitiie de déMlaiioa siir les bords de TAroxe que le temps pouvait à peine réparer, et que des guerres oontinaeiles ont, depuis cette époque, rendue profonde de plus en pkis.

Près det ruines du Tieuz DjoulAi est un lazaret misérable, étaUi sur le bord du fleure. -^L'Araxe, en cet endroit, est peu lar^, mai» il est profond et rapide; ks cherauz font de grandes dilBcnltés poitr le traverser à la nage, et quelques-uns s'y noient de t^npe m temps. Cependant on ne pense pas à rétablir un beau pont attribué aux Romains, qui a servi au passage de l'armée de Timour, et qui a été rompu, nott par l' Araxe même, quoiqu'un grand poéie latin lui ait bit la ripuutioo d'entrer en fureur oootn les ponts, mais par les hommes, comme si tant de bar'i< riéres élevées entre eux ne divisaient pas assez notre e^éca en (iimilles ennemies. Maintenant, pour franchir le fleuve, on fait usage d'une lourde barque, grossièrement charpentée, qui a la forme d'une losange, et qui est plate par^esious; on la manœuvraàravtron et à la rame, mais, comme le fil de l'eau rentraiae bien loin en aval, et qu'à chaque passage il fatit la ranener & la remorqué, on perd beaucoup da teoipa à traterser TAtiate de cette manière. Il ne panlt pas que le servioe des patrons de ce ba«tean unique soit tarifië, ou, du moins, il n'y • pdipt àa SMTdllance è cet égard. Aussi at*j« été raneonné SDT vMê réputation de buiuk adam, d'homme oon»

sidërable, faite d*un coup d'œil donné d'abord à mon bagage.

On dit que TAraxe est poissonneux. Les pluies et la fonte de la neige font varier beaucoup le niveao de ses eaux.

Je vais eoueber à une heure, loin de sa rÎTe, dans le village de Soudja. J'étais chez de nouveaux hôtes.

Celui qui me reçut, véritable type du peuple que je venais^ visiter, était assez hou homme, mais flatteur et intéressé, oomme il le prouva quand il s^agit de payer ma dépense. Quoique mon domesti* que, sur qui je me dédiargeais de tout embarras de marchés et de payements, lui eât donné bien plus qn*on ne donne pour reconnaître la faveur de passer la nuit sous Tabri d'un toit^ il exigeait encore davantage, et, comme d'abord on refusait de satisfaire ses prétentions, il dit qu'il n'accepterait rien ; qu'il noua ferait pleine faveur du service qu'il noua avait rendu ; que nous étions ses hôtes, et qu il ajouterait, à cette preuve de ses bons sentiments à notre égard, une prière à Dieu pour veiller sur nous durant la suite de notre voyage. Ces discours, aifisctés et ironiques, sont familiers aux Persans, qui cherdient par là il piquer Tamour-propre des personnes avec qui ils contestent. Je fis payer les complimenta et Técole que nous venions de fiiire, et mon hôte, r^ concilié tout à coup, nous donna le sélam avec autant de sincérité qu'un Persan puisse en avoir*

Je ine dirigeai au sud , vera le col le plus voisin de cette chaîne de montagnes bordant TAraxe, où

Soodja^ u'esi marqué que comme un point imperceptible.— J'y trouvai de l'eau en abondance^ mais elle était détestable au goût. On l'employait à faire jDonyoir de petits moulins échelonnés en grand nombre dans toute la longueur d'un étroit vallon. — Des portions de tribus kurdes descendaient des hauteurs et retournaient vers le fond des vallées à leurs habitations d'hiver, emportant leurs familles, leurs biens et leurs maux sur la croupe des bêles de somme. *^ Dans cette journée encore je rencontrai un fort déuchement de déserteurs russes que le roi Méhémet--Chah se décidait à rendre, à la suite de ranontranoes extrêmement sévères et de menaces trés-pressanles de la part de l'empereur. CessoM^ts avaient pris du service militaire en Perse. Dans le principe, Feth-Aly-Chih, ou le prince Abbas, son fils, les avait employés individuellement , mais la présence d*une plus grande armée russe dans la Géorgie ayant rendu depuis quelques années les déserteurs pins nombreux, il s'en était trouvé bientôt assez poor les réunir en un corps de troupes étrangères; c'était en quelque sorte oi^aniser l'embauchage, aussi l'ambassadeur du czar fut«il chargé de faire des représentations à ce sujet, mais elles avaient été vaines et éludées, jusqu'au temps où le csar vint en personne a Tiflis. Aujourd'hui les transfuges rentraient sous la conduite d'un officier supérieur; plusieurs s'étaient foits musulmans et s'étaient mariés, et leurs femmes venaient à leur suite. J'arrivai à Mërend, ayant parcouru depuis Soudja

environ 9^ ay^icbf. CçUe mewre cal ici k pM frès de 7 verales* IM^r^nd n^ plus qu'un grand nllage muintenUQt ; i la Térilé, il est encore le plus grand de (ou» ceux qui occupent avec lui une Tallée asan large et qui parait fertikt mais qui n'est pas cultivée partout où elle pourrait Tétre. L'eau y est belle, abondante et bonne; elle fait mouvoir une multitude de Q^échants mouHns qu'un seul, s'il était bienoons- Iruitj remplacerait avec avantage, U y a beaucoup d'srbresy et par conséquent, autour d'eux, de Toa^ bre e( de la fraîcheur en été, et^ jusqu'à oe moment encore, de la verdure qui repose la Tue de la teinte grise uniforme des champs et des habitations. '^^ Le haaar est mal approvisionné ; les denrées y sont les mêmes que par toute l'Asie; les sutres marchandises qu'on y vend sont grossières et peu variées.—^ n'ai ni vu ni entendu dire qu'on fit encore ici la ré* ^olle et le commerce du kermès; la campagne n*efke d'ailleurs ni cactus ni chênes coccifères. «^ Le caravansérai que j'occupe est petit et malpropre.

Mérend se vante d'avoir donné la sépulture au vieux Noé; je crois avoir lu quelque part que, selon d autres témoignages de même valeur, ceA Eve, notre mère commune, qui y sersit morte et qii*on y aurait enterrée. Ces prétentions sont d'autant plus extravagantes qu'on ne peut pas même montrer aujourd'hui quelques restes de Merunda, qui a oédë son emplacement et son nom au village persan qui est sous mes yeux. On ne voit aucune pierre qu on puisse rappi>rter avec certitude à la ville ancienne ;

<m m'a montré seulement une foule de ces débris de masures sans gloire qu'on retrouve partout et sur lesquelles on dédaigne d'arrêter la vue. — On décou* vre çà et là,, ea Asie, quelques ruines, vénérables et nobles, mais il y en a bien davantage d'une autre espèee : ce scmt de petits amas de boue desséchée, pétrie et repétriQ par cent générations obscures et attendant que d*autres mains les reprennent pour les pétrir encore. Aucun, souvenir ne 8*y rattache ; les peuples qui s'y sont abrités ont passé inaperçus*

La lendemain ^ je franchis le côl d'une haute montagne un peu neigée , qui domine Mérend, et je passe de sa vallée , qui dépend encore de celle de l'Araxe, dans le petit bassin particulier du lac d^Oiirmi. La pente de cette montagne est douce; vers son sommet elle offre des couches de cailloux roulés réunis par un ciment, inclinées soua un angle de prés de 80^ ; mais l'ensemble des circonstances géologiques porte à penser que le bouleversement qui les a redressées ainsi leur a fait décrire l'arc supplémentaire de cet angle et a tourné vers le del les surfaces qui, dans l'ordre primitif de la superposition , devaient être placées en dessous.

Une demi-heure avant d'arriver à Sophian, qui est ma station de ce jour, j'ai vu sur ma droite une source d'eau incrustante et d'une saveur salée. Ses dépots solidifient les feuilles et tous les débris de vé«gétaux qu*elle mouille. Elle coule en nappe, à la surface d'un rocher dont elle augmente sensiblement le volume à ce qu'on dit ; elle parait même avoir

formé une grande partie de la masse de la montagne d'où elle sori , et avoir lié Coules les pierres du voisinage en gros blocs de poudingue.

Un beau vieilUrd musulman et son fils s'étaient réunis à ma petite caravane. Us montaient alterna* tivement un âne dont ils prenaient un soin tout particulier: ils le nourrissaient d'orge, ils Tétrillaient dhaque jour, et à chaque halle ifs pratiquaient sur lui un massage complet ; ils lui tiraient fortement les oreilles , ils lut froissaient les naseaux, et ik forçaient toutes les articulations de ses membres Tune après laulfe.

Sopbian est un village bâti sur le bord d'une plaine considérable qui le sépare de Tauris. Les femmes y sont voilées , comme par toute la Perse , avec une grande pruderie. Le mouchoir qui cache leur visage est une pièce de vêtement tout à fait distincte du reste de leut*s voiles et offrant une ouverture ou fenêtre fermée par un réseau à mailles «i étroites, qu'on ne peut pas même distinguer la couleur des yeux qui sont en arrière. Elles portent de larges pantalons joignant à peine une chemise très* courte , si courte mêfkie , qu'elles ne peuvent fiiire le moindre mouvement sans que leur corps se montre à nu, .à la hauteur de la ceinture. Leur chaussure se compose d*un chausson de cuir, fourré dans un soulier ayant un talon très-haut, qui répond à la voûte du pied, ce qui me semble passablement incommode.

J'ai remarque que la jalousie des Persans esl plus

préToyaiite que celle des Turcs en certaines autres choses encore que la forme des voiles; et, par exem* pie, en arrière de-chaque porle, il y a toujours un pan de mur coudé qui empêche de voir dans Tinlérieur des maisons, lorsqu^on les ouvre.

Deux heures avant le jour, j*étais rendis en route. L'eau qui coule dans les champs que je traverse est amére et n'est pas potable. Au fond de la plaine, oaverte devant moi , s'étend , comme une bordure du pied des montagnes et sans beaucoup d'effet, un massif de peupliers encore verts; là est Taiiris, où j^arrive enfin.-^*^ A lentrée, j'esquive avec assez de bonheur l'inquisition de la douane , mais je n'esquive pas aussi facilement les questionneurs. Je traverse les bazars encombrés par la foule , et j'y reçois la décharge complète et inévitable des importunités que les curieux et les niais font souffrir à tout venant.

Tauris est entourée de grands faubourgs où sont ses jardins, ses vergers, ses habitations de plaisance. Elle est défendue par quelques ouvrages de fortification , dont plusieurs sont attribués aux officiers français de l'ambassade Gardanne ; elle a de plus, pour la défense , un fossé d'enceinte et un mur flanqué de tours , tout cela en assez mauvais état.

Deux sources abondantes lui apportent de l'eau par des canaux ouverts • Cette eau serait bonne ; mais, indépendamment des mauvaises qualités que le froid ou le chaud et la fonte des neiges, la pluie rt le limon lui donnent accidentellement, comme

elle sert à laver le liage sale , elle se chaiige parfo» de rebtttaates ordures et du savou des blandiU* seuses.

Cette ville a souflbrt plusieurs destructioiis près* que totales, par suite des tremblements de terre, qni y sont fréquents* Dès les premiers jours de moo arrivée, vers le milieu de la nuit, j'ai été révdUé pai* une forte secousse due à cette cause, et, le lendemain , dans la journée , une pareille commotioQ s'est encore fait sentir.-«Oa assure que, si on creuse la terre à une certaine profondeur, on y trouve sou* ▼ent des traces d'aqueducs, des ponts et autres débris de même sorte, aussi reconnaissables, dont la présence est un témoignage de grands désastres anciennement éprouvés.

La plupart des maisons sont construites avec de la terre détrempée. On conserve, malgré ses incoa* vénients manifestes, l'usage ancien et fort absurde de creuser d'abord le terrain où Ion veui bfttir, afin de se procurer les matàriaux de la construotion. U en résulte que le sol de la cour est loiqours au^ dessous du niveau des rues, et que, dés qu'il pleot^ chaque maison devient un Ueu d*égout pour les eaux courantes du voisinage.*— Toutes ces maisons, dans lesquelles oo entre en descendant deux ou trois marches, ont aussi l'inconvénient d'avoir une très-petite porte. Cette ouverture est ordinairement la seule qui s'aperçoive du côté de la rue^ ou, s'il y a en outre qudque fenêtre, elle est armée de grillages en bois à mailles étroites. En général, les

maisons n*onl qu'un rexHle-chaussëe ; les apparte-* OMata y sont distribués d'une façon peu commode, et séparés, comme en Turquie, en appartement des hommes et harem. — Toutefois les Persans ont rinstinct géométrique de la régularité plus que les Turcs i les plaas do leurs demeures sont presque toujours des carrés parfaits dont un ou plusieurs o&tés sont bâtis; le reste est une cour donnant de la lumière et de rair. Au-dessus des terrasses ils éléyent un petit appartement d'été, composé d'une pièce unique. Ce boudoir des danies persanes se nomme bala-*khané ; il a pour ornement des peintures en couleurs brillantes, où la science de la perspective est tout à fait outragée, mais les fruits et les fleurs y sont imités passablement.

Les Persans ont un penchant très-connu pour la poésie et les beaux-arts. Ils ont moins de scrupules que les Turcs à peindre des figures humaines, et ils foBt preuve de bon goût en copiant presque toujours des têtes de femmes ; ils n'ont d'autres torts en cela que de donner des imitations fort au-dessous de la beauté de leurs modèles. Autrefois on leur a fait le reproche d'éluder la loi du Coran, en s'attacbant à la lettre de ce livre avec une intention comparable aux plus ingénieuses hypocrisies de nos jésuites et en laissant un trait inachevé dans leurs dessins. Aujourd'hui ils font moins de façons à eompléterleurs peintures, comme on peut en juger par les portraits qui ornent les petits miroirs éli^;ants et les encriers vendus au bazar, ou par les images de Roustami

vainqueur de monstres et de brigands, qui sont aux portes des boutiques de boulangers et de bouchers. A la vérité, le Créateur n'a pas encore à craindre h rivalité de ces peintres et sculpteurs des formes humaines.

Les rues, qui sont par toute l'Euroiie une partie inséparable du domaine public, semblent bien plutôt ici n*étre du domaine de personne, car on les néglige, on les encombre, on les gâte : ce sont des couloirs tristes comme ceux des prisons, tortueux, non pavés et étroits ; on y remarque quelquefob des portes divisant la ville en plusieurs quartiers, qu'on isole complètement lorsqu'on les ferme. Dftmas et plusieurs autres grandes villes de TOrient ont de pareilles portes intérieures, qui sont des moyens d'ordre et de sûreté contre les malfaiteurs et les séditions.

Cependant, la polices de Tauris est mal faite; il n'y a même, à la chute du jour, presque aucune surveillance. 11 est dangereux de sortir seul à une heure avancée de la nuit, car on rencontre alors, par les rues, de petites troupes de mauvais sujets en maraude, qui volent et assassinent avec asser d'audace : de là la nécessité d'être toujours armé comme le sont, au reste, presque tous les habitants de l'Asie, nuit et jour; car l'état de guerre est l'état normal de ce malheureux continent , depuis que le premier homme y a été déposé.

La retraite s'annonce par un brouhaha de trompes et de tambourins, qui font explosion ensemble

par trois fois, et, aux derniers sons de cette harmo* nie^ les portes extérieures de la ville se ferment toutes.

Les bazars sont vastes : on achève en ce moment une nouvelle construction pour les augmenter encorC| quiy par ses proportions^ peut être réputée remarquable en Orient. Les voûtes, en forme de petites coupoles qui abritent ces monuments, sont en briques cuites, et j'ai observé qu*on les b&tit avec ttoe grande précision du coup d'œil, sans qu'aucune sorte d'échafaudage en forme le moule et l'appui. Les maçons s'excitent au travail par la cadence d'un refrain perpétuellement répété, et les briques s'ajoutent les unes au-dessus des autres avec une si par* faite sujétion à la mesure, que l'on pourrait dire de ces voûtes, comme des murailles de Thébes, sensibles à la musique, qu'elles s'élèvent et s'arrondissent d'dles-mèmes, sous la magique puissance du chant. Ce qui fait l'agrément des bazars de Tauris et de tons les marchés de l'Asie, c'est plulAt la variété de Tarrangement dans les choses qu'on y voit et 1 animation de la foule qu'on y rencontre, que la richesse, qve le goût et que la tenue de ces bazars. J'ai été surpris de ne pas trouver ici un plus grand nombre de marchandises européennes, de marchandises anglaises surtout) mais les Russes acquièrent une supériorité d ufluence sur les Persans du Nord qui devient chaque jour plus décisive , et qui tient à leur voisinage, à leur manière d'exploiter l'inquiétude qu'ils inspirent , et aux ménagements

adroits de leur diplomatie. AUédiaot les uns, S€ bisani craindre des autres , pouvanl offrir à tous du bon marché, le commerce anglais, malgré les rct-> sources de sa grande intelligence, sera contraint à reculer deranteux.

Beancoup de denrées sont transportées et rendues dans les rues par des marchands ambulants* — ^ On ne connaît d'autre pain qu'une p&te demt«K3uite, assez blanche, étendue en feuille lai^ et souple, qui n'est pas désagréable lorsqu'elle est chaude | on la mange ordinairement dans cet état, et cependant je sais par expérience qu'elle est moins réfractaîre a Testomac qu'on ne pourrait croire en l'examinant. Ce pain et les autres denrées nécessaires à la vie sont en grande abondance et pas chers. Parmi les fruits, le$ gros melons blancs de Tospéce de NakhtIÛTan, de Boukhara et d^lspahan, que l'on oonserTe pendant une partie de l'année, et toufours exqub, sont des plus à remarquer. Le raisin abonde } le vin pour* rait étro excellent, mais il est mal fait et il est à peine potable. L'eau-^de-vie qoe les Persans boivent volontiers ainsi que le vin, et dont ib s'enivrent sans scrupule malgré la loi nahométane, est extraite d'une liqueur vineuse préparée^ à mesure des h^ soins> avec des raisins secs qn'oQ foiUe et qu'on laisse fermenter dans un peu d'eau*

il y a des bains pnbliosy ttais il est défendu à toute personne non muenlmane d'f entrer* Dus IV piniott fanatique des chiites, qui sont en majorité de aecte à Taurie, l'eau de pluie tombée sur le corps

d*un chréfiaa répand la aoiiiHure de l'infidèle sur toot ce qu'elle mouille ^ et il en est de même. de Teau des bains, à plus forte raisim. Les chrëtiens étaient donc réduits à se larer dans une jatte, on i la roaée du ciel , on bien ils ne se lavaient pas du tout ; mais, en ce moment, ils se construisent, pour eux-mêmes, des bains que les musulmans à leur tour ne souilleront pas de leurs superstitions et de leur sot oi^tteil.

Cbez les Persans, Tusage du kalyoun ou pipe d'eau (1) est substitué au tchibouk des Turcs, le tombaki de Schiras au tabac de Latakié ou de Rottmélie, et les infusions théiformes stiorées, au breuvage aromatique et amer du café.— Les Persans ont une grande passion de sorbets à la glace, que la rigueur de rhiver ne diminue nullement.

Le soleil de Tété est insupportable à Tauris ; aussi les habitants aisés ont-ils l'habitude d'aller vivre sous la tente, sur quelque hauteur voisine, ou dans des kiosques au milieu des arbres et paès des sources.— ^Le froid est piquant et hâté; j'ai vu tomber de la Dcsge à la fin du mois de novembre; celle qui est

(i; Les Persaos et les Dsmasq^lBS poneot partout ces pipes stsc eux; OMIS, pour en rendre Tusage plus commode en marchant ou en allant \ cheval, ils remplacent par un bout de cerisier creux ou par un tnbe ca roseau le long serpentin de eufr souple qui donne tant de frioe au narghilé ou kalyoun. Je pense 4|n*il scnit possible de oond* lier les avantages des deux manièreB de fumer usitées ebes les Orien^ tan, en plaçant dans un ijutage convenable^ qui terminerait le tchibouk ordinaire, une grosse éponge humide sur laqeeHe fat vapeur du tabae tleadrait se lalMeliir et sTépurar eomme dans la bouteille d'eau.

tombée un peu plus tard n*a été fonduo qu'à la fin de rhiver, et Tauria et sa campagne sont restées en* gourdieSy pendant plus de trois mois, sous un manteau de froidure épais de plusieurs pieds.

Les températures extrêmes de Tété et de l'hiver de cette ville sont» au moins en partie, des effets djB sa latitude (par laquelle TAderbaidjan, dont elle est la oapitale, s'approdie de Téquateur autant que TEurope méridionale) combinés avec les effets de sa grande élévation, qui est de 1 ,300 mètres, environ, au-dessus du niveau des mers. -~ Le vent y souffle parfois avec une grande violence.

Le bois est rare , et, par conséquent, on le paye cber; on le brûle dans des cheminées qui sont beau* coup trop petites, et dont l'âtre n'a que le diamètre du conduit de la fumée, ce qui oblige à poser les bûches verticalement. Il est digne de remarque que Tart de faire du feu et de se chauffer soit si peu avancé et que les ressources en combustibles soient si pauvres dans le pays d'origine des anciens ignicoles, et près du berceau de Zoroastre.

Dans les environs de Tauris se voit une carrière de bel albâtre translucide, dont on profite peu, mais d*où on a eitrait cependant des tables monolithes grandes, épaisses et fort belles. On débile ausn cette pierre en lames minces, que j*ai vu employer quelquefois en guise de verres à vitre.

J'ai appris que, vers TAraxe, fort au-dessous du point où je IVi traversé, les Anglais exploitent, pour le roi de Perse, une mine de fer de très-bonne qualité.

Les forêts voisines fournisseut à bas prix ie charbon nécessaire pour la fonle et laffinage. Ces forges four Dissent des boulets^ des bombes et autres mat(^riaux de guerre.

J'ai souvent été témoin de l*emprossement avec lequel les Persans se portent aux spectacles des combats de coqs ou de béliers. — J'ai vu aussi une ma* nière de prendre les pigeons sauvages avec des pigeons domestiques, que j*avais déjà observée chez les habitants de Derbent. A cet effet, lorsqu'une troupe sauvage de ces oiseaux vient à passer à quelque distance, on châsse, de leur demeure habituelle et bien pourvue de grains, les pigeons apprivoisés dont on veut se servir; on les empêche de s*ab;Utre à terre; on les pousse dans la direction du ciel où planent les colombes étrangères, aGn qu'ils s^y réunissent. Auteurs innocents d'une trahison fort noire, les pigeons privés vont enfin se mêler à elles ; tantôt ils se placent à leur suite et ils accompagnent leur troupe ; d'autres fois ils volent à leur tête et ils les dirigent, et puis, quand enfin ils reviennent au gile qui leur est connu, ils les entraînent avec eux dans la prison du pigeonnier.

Les grandes plaines de la Perse orientale sont parcourues par des troupes d'ânes sauvages ; j'ai vu deux de ces animaux amenés du Khorassan depuis peu de jours. Us sont grands et forts; leurs proportions sont agréables; ils ont l'œil vif et prompt; on les dit courageux et méchants. La capture de l'un a coûté la vie à Tliomme qui l'a faite. Leur pelage, lisse et

l*«l«^« ri n .lr* ^rill•^n•'^ f î |8

brillaut comme celui du cheval, est fauve sur le dos et sans raie noire cruciale. Dans Fêtai de liberté, ils ne se laissent ni surprendre ni approcher ; leur vitesse à la course est très-grande. On assure quili sont fort délicats : ils ne boivent pas l'eau qui est un peu trouble, ils sont friands de sucre. Leur chair se mange; elle est agréable, et, pendant bien des sié* clés, elle a été réservée pour la table des rob de Perse, qui en avaient des troupeaux à cet -usage.

On rencontre souvent , au milieu de la cohue des bazars, des derviches se croyant inspirés on le fai« sant croire, et prêchant la foule ou vociférant comme des hallucinés, sans paraître faire attention ni à ceux qui passent à côté d'eux, ni à ceux qui les écoutent D'autres dévots, qui se décorent aussi du nom de derviches, mais qui n'ont ni les goûts de vagabon* dage lû la sainte exaltation des premiers, vivent à la porttt des grands, réfugiés sous une très-petite tente extraordinaircment propre , où on les pourvoit dV Hments, de charbon et de toutes lés choses les plus indispensables à la vie. Pour prix de ces soins à laur égard, ils s'engagent à appeler, par de oonti* nuelles oraisons, les gr&ces du ciel sur leurs bienfai* teurs. Il est impossible que leur manière d'être logés, aourris et traités ne rappelle pas à on Européen la niche du chien- de garde, sa [4ace et son devoir*

J'étais impatient de voir de près quelques som* mités de la société persane; mais, d'abord, a mon arrivée à Tauris, les grands personnages à qui je tenais à être présenté étaient encore absorbés par

les bëatitodcs de la contemplation des jardins, on livrés aux plaisirs de la chasse; et, quelques jours phis tard , le mois de Ramadhan leur imposait la prière et leur infligeait le jeûne.

Pendant la dorée de la pénitence, les musulmans sont bouleversés; ils dormeni le jou^ et ne veillent la nuit que pour manger; ils sont boudeurs, taciturnes) intolérants; le moment de leur parler serait mal choisi et il serait d'ailleurs diflTicfle d'en trouver Toccasion avec les grands fonclionnaires ; il fallut donc attendre encore jusqu^à la fin de ce mois.

La lune, qui ne se met point en souci desaffait*és des pauvres humains, venait cependant d'achever, d'un mouvement disloqué, le cours inégal d'un de ses anneaux , et le canon du Bairam déoréta la joie publique, qui ne s*en éveilla pas davantagoi Mais, enfin, le gouverneur de la ville, rémirNizam, consentit à recevoir ma visite et celle de deux Français, voyageurs comme moi, que j'avais eu le plaiidr inattendu de rencontrer quelques jours auparavant.

Il ne (lit pas fait beaucoup de cérémonies pour reoevotl* d'aussi petits personnages que nous trois ; cependant, comme l'émir avait été élevé autrefois à Técole des mœurs et de la politesse françaises, il nous fit l'honneur de nous faire préparer trois chaises sur une ligne droite, en avant de laquelle nous le trouvâmes assis à l'orienlale, les jambes en crouL sur un tapis, tandis que ses familiers l'enveloppaient en arrière, en demi-cercle. 11 se souvenait

de notre langue, cl il paraissait garder quelque connaissance aux officiers de Tambassade Gardaone, qui Favaient instruit et qui, certainement, étaieDi cause de son élévation au poste éminent où il ëtail monté. D'ailleurs la conversation fut si vague et si pauvre d'intérêt, que je n'y voulus prendre aucune part; mon espoir était trompé. J'attendais d*un Per* san, bbmme d'État influent et coritiitéré, comme était cfelui-ciy quelques vues in^jénieuses ou de la profondeur dans les piensëes, ou des questions prouvant un esprit dé recherches, qui aime à pénétrer. Au lieu de tout cela, je vis un homme froid et indifférent, peu curieux de savoir, et aussi peu profitable à l'instruction de ceux qui l'écoutent, mouvant sans vivacité deux grands yeux éteints, recueillant sans cesse son àme bigote et étouffant toute expression de noblesse et de dignité dans les traits raccourcis d'une figure ascétique.

C'est par l'intermédiaire de ce ministre que le prince Karaman Myrza, frère du roi régnant, gouverne la province; il lui abandonne le pouvoir et le poids assez léger des affaires de son département (car le despotisme simplifie beaucoup la complication des affiiires difficiles), et il garde seulement pour loimème les revenus et les plabirs de sa charge* Je lui fus présenté avec mes deux compatriotes.

Cette fois, l'importance du personnage et la noblesse de son origine ne permettant pas la moindre concession à nos usages, nous nous présentâmes de* vaut son altesse avec des bonnets persans enfoncés

jusqu^au -dessous des oreilles et les pieds déchaussés. Noire introducleur, qui élait oucle du prince Karaman et prince de sang royal, n'était pas plus exempt que nous de ces démonstralions de respect, qui seraient assurément des moins respectueuses en France, et, tous quatre, droits et alignés en peloton silencieux, eu face du gouverneur, nous attendîmes qu'il daignât parler^ Je n'avais pas encore vu de iigiu^ d'homme aussi propre que la sienne à foire douter du sexe d'une personne. Il était assis dans un fouteuil , enveloppé chaudement dans des robes

• de châle; ses deux petites mains blanches et Féminines, sortant à peine de dessous l'étoffe précieuse de cachemire, jouaient avec les bijoux dont elles étaient couvertes, et ses paroles lentes, douces et enfantines nous étaient jetées, de temps en temps, comme au hasard ; enfin, ses deux joues arrondies brillaient sous un long bonnet noir pyramidal fait avec la plus belle fbuiTure frisée des jeunes agneaux, et leur teint satiné faisait connaître de suite quelles graves réflexions occupaient habituellement l'esprit du gou* verneuF tout-puissant d'une grande province. Païuvre gouverneur I pauvre province!

Un ordre de Méhémet-Châh, arrivé tout récemment, enjoignait aux fonctionnaires de Tauris de

. s'habiller au plus tôt à la façon des Européens. Comme une affectation d'empressement à obéir à toute espèce d'ordre passe pour une preuve de service loyal et de dévouement qu'on fait valoir à l'occasion, aussitôt que l'important décret du roi fut connu, les

hauts employés, et Karamao Myrza avec eux» se mirenl en devoir de céder à la voloalé du souvei*aiR, qui était un caprice de vingt«H|uatre heures. Un tailleur italien heureusement était ici 2 il fut mandé de suite pour oonfectionner les vêtements nouveaux du gouverneur géi lér^^l ; mais une difTicultji inattendue s'éleva an sujet de la mesure d'une culotte. Le tailleur^ armé de ciseaux et tenant en main un long ruban de papier, se disposait à mettre en pratique les vieux principes de son art : cepe»p dant Ip prince n'était pas homme à souffrir Tappa* rence,dp la moindre familiarité; il comprit Taction du tailleur, il s'en alarma; il fit résistance à propos» et l'artiste fut contraiiit d'estimer à Tcuil les diamèr très sacrés de son altesse.

11 parait exister entre Karaman Myrza et le roi, son frère, une amitié et une confiance réciproque^ qui sont des plus rares. On sait qu'en Perse les ambitions trouvent, dans les habitudes polygames de la famille, dans l'humeur belliqueuse des habitants, dans l'hostilité des tribus diverses qui divisent la |iation et dans la constitution physique de cet immense pays, des prétextes à la révolte, des causes pour la propager, des partisans pour la soutenir et des obstacles pour lui servir de retranchentents; on sait aussi qu'^fin de prévenir de pareilles éveptualités, qui sopt communes^ attendu que le droit de succession n'est pas fondé sur l'oidre de progéniture, et qu'il résulte seulement du choix à peu près arbitraire de rhcritior que le roi se donnf, en ayant

seulement égard à la noblesse de la mére^ qui doit être de race ou tribu royale (c'est aujourd'hui la tribu des Kadjars), on sait que Theureux possesseur du trône se hâlc de se défaire de ses rivaux, c'est-à-dire de presque toute sa famille mâle, en les faisant périr ou aveugler avec des fers chauffés à blanc et passés devant les yeux.

A son avènement au trône, Méhémet-Chah eut à lutter contre beaucoup d'ambitieux, et il dut pren^ dre après le triomphe quelques précautions barba^ res contre les prétendants au trône qui lui paraissaient le plus à craindre; heureusement plusieurs échappèrent. Toutefois, ce roi a la réputation d'être peu cruel , à ce point même que ses propres sujets lui reprochent de manquer de hardiesse à couper des tètes ou, au moins, des oreilles et des langues pour se faire craindre, selon l'usage des souverains d'Orient, ce qui est ici le principal caractère de la royauté. Karaman Myrza en reçoit des lettres confidentielles, dont il ne fait point mystère à ses a/fidés, et il m'a été facile de comprendre, par des indiscrétions qui me sont revenues, en quelle estime le roi de Perse tient ses principaux ministres, à qui il inflige, dans sa correspondance, les épithètes les plus dures et les moins choisies ; mais il garde ces chiens, comme il s'exprime, faute de trouver mieux et de savoir à qui se fier.

Le jeune prince, fils de Méhémet, héritier désigné de la Perse et déjà reconnu comme tel par la cour de Russie, est relégué à Tauris avec sa mère : c'est

un enfaiil de huit à Deufans* On dit qu'avec la modique pension que lui fait son père il vil dans la gêne, et que ce futur roi est même trés-pauvre pour le moment. Mais Téducalion qu'on lui donne est bien autrement bl&mahie» et les conséquences qu^elle aura en seront la triste preuve : on lui laisse igno* rer le plus qu*on peut la grandeur du rôle auquel rappellera sa naissance et les moyens de s'instruire, qui le rendraient digne du trônr; et, lorsque les événemenls, quels qu'ils soient, qui remplacent les hommes les uns pur les autres, feront ouvrir les portes de la prison où on Tenferme, le jour même de cette seconde naissance au monde, on Téblouira d'une fausse richesse, on I excitera à tous les abus de la royauté, on égarera sa raison et son oceur, el on confiera à son inexpérience le sort de plusieurs raillions d'hommes!

J'avais une lettre d'introduction auprès du prince Malck-Kassem, qui est un des quatre-vingt-dix-neuf enfants de Feth-Aly-Châh et de la race royale des Kadjars. Je tiens de lui*mème que, lorsque son père mourut , une de ses femmes était près d*accoucher du centième de ses rejetons. Malek-Kassem me reçut avec bouté; il me fit même l'honneur de m'in* viler à sa table, que je trouvai délicate, et qui fut servie avec un mélange d'habitudes orientales el (Kusages de TOccident.

Ce prince est un cliasseur diligent qui neconnait point le repos. Grâce à cette passion, qui ne peut pas lui laisser le temps d'en connaître d*autre, Ir

roi y soa neveu, ne sMnquiéle guère de ssii sanlé, qu*!! consacre toute à l'innocent plaisir de courir après le gibier avec des fusils, des chiens d*arrét , des chiew courants, des faucons de toutes les tailles et une foule de piqueurs à cheval ; aussi le hàle a-t«il bruni sa belle figure régulière.

Aucun Asiatique n'a plus que hii le goût de nos habitudes et de nos mœurs; il a Tamour de nos arts et de notre industrie. Il est (acheux que son instruction ne soit pas plus solide; il est fâcheux surtout que ses bonnes intentions pour le bien de son pays soient annulées par la modicité de sa fortune et par le peu d'influence qu'il peut avoir sur les aflaires de rÉtat. Il entend plusieurs langues de TEumpe ; il peut même soutenir en ces langues une conversa* tion familière. Son grand cortège de domestiques qui ne le quittent jamais n'empêche pas que ses mani<^res ne soient très-simples ; il est affable, il est poli , il a la parole vive comme un Français.

Je conserve de œ prince, comme un souvenir de mes rapports avec lui pendant quelques jours , un biHet écrit de sa main, dans notre langue, dans lequel il me prie de lui céder une dizaine de pièces d'or très-belles , de la valeur de 40 francs, qui me restaient encore dans la ceinture : ces pièces françaises devaient être percées et réunies en un bandeau de femme qu'il a dû offrir depuis à Méhémet-Chàh, et qui orne peut-être en ce moment le front d'une favorite.

A rimitation des Anglais; les Russes n'épargnent

pas les cadeaux au roi de Perse , ni aux principaax officiers de rÉial, qui sont tous gagnés aux intérêts du czar, et quelques-uns en seraient même si dé* pendants^ dit-on, qu'ils reçoivent de lui de secrets appointements. — De ce que j'ai tu» en parcourant plus tard la Perse en différentes directions, et de œ que j'ai appris de la division des provinces et de l'inhabileté des chefe de TÉtat, il résulte pour mot la conviclion que le partage de ce pays en plusieurs souverainetés indépendantes serait un bien pour ses habitants. J*ai acquis aussi cette autre conviction que les Anglais portent aujourd'hui la peine d'une mauvaise politique, ' qui les a conduits à comprimer l'essor de la civilisation de la Perse, et que les Russes seraient maîtres à l'instant de ce royaume, s'il pouvait leur convenir de l'ajputer à leurs immenses possessions; mais il est évident qu'ils se proposent un autre but : d'ailleurs la difficulté n'est pas de conquérir la Perse, dont une arméç de cinq à six mille hommes disciplinés pourrait s'emparer Tarme au bras, mais bien plutôt d'occuper une si grande surface, de s'y maintenir et d'en tirer bon parti sans embarras.

Toutefois, les Russes, qui paraissent croire un peu que dans les provinces du Nord, au moins, ib Ofxupent un pays de leur domination, s'accordent {ivcc les Anglais à avoir une porte de prévention contre les étrangers qui se montrent en Perse.

Partout où les Anglais ont pénétré, on peut assurer qu'ils ont imprimé un mouvement civilisateur,

si les mels succulents de leur table qui voyageul avec eux ont été bien accueillis. Malheureusement pour la Perse, la pomme de terre, dorée d*un coup €le feu , et ensevelissant un rôti de bœuf tendre et sajgnant, n'y dispute pas la réputation du pilau national ; et, pour parler avec gravité , on n'y voit non plus aucun efiet sérieux qui prouve un effort sincère du gouvernement anglais pour Tavancer dans la voie d'un progrès réel. Cette accusation n'est pas superficielle, et je ne la fais point à la légère : elle résulte d'un examen désintéressé de Tétat du pays qui oblige à douter ou des intentions ou de rintelUgence des Anglais, qui ont eu pendant vingt* cinq ans une influence exclusive et immense sur les destinées de la Perse; or personne ne doute de la grande habileté administrative des Anglais. D'ailleurs l'accusation que je porte n'est pas de moi ; je la trouve toute formulée dans les écrits de l'ambassadeur Maodonald-Kinneir et de Morier, deux hommes d'un mérite incontesté, qui ont pris une grande part à la politique de leur pays en Perse. lies erreurs de la conduite que les Anglais ont tenue par le passé appartiennent à cet esprit étroit et égoïste, dont les peuples se corrigent moins facilement que les individus, et qui est une sorte d'intérêt mal compris que la raison et le cœur des hommes du jour condamnent universellement. Puissent les Russes avoir des plans plus généreux ; puissent-ils comprendre qu'un peuple en progrès est une barrière plus sure conlre des voisins rivaux qu*une po-*

pulalion qui se dégrade et s'amoindrit, ou que les plus grands déserts j »

Les critiques qui précèdent tombent sur les gouvernements, se préchant les uns aux autres, par de mauvais exemples, des maximes antisociales qui doivent être flétries. Quant aux personnes de TEurope que j*ai rencontrées en Perse, je n*ai qu*à me loiier des rapports que j*ai eus avec la plupart d'entre elles.

La société européenne de Tauris se composait d'un petit nombi-e d'Italiens, d'Allemands et'd'Hêllénes, livrés au commerce ou employés diversement dans Tannée et auprès du gouverneur général. Les Russes et les Anglais étaient en plus grand nombre ; ils formaient deux camps rivaux que les plus rigoureux devoirs de la politesse i^unissaient quelquefois, mais que la politique de leur pays séparait babituel* lenxeot^ et qui s'observaient avec un sentiment de répulsion et de jalousie nationales. Mais ces rivali* tés son( étrangères aux voyageurs français, quoiqu'elles les mettent dans un assez grand embarras de délicatesse vis-à-vis de tous les intéressés, tour a tour; et, pour ma part, je dois vanter la manière aflable dont j'ai été accueilli par MM. les consuls de Russie et d*Angleterre, et par les plus notables négociants étrangers fixés à Tauris.

La population de la ville comprend, en outre de deux cents maisons arméniennes environ , quelques familles catholiques venues de Selmas. Cette vallée, qui est prés du lac dOurmi, compte parmi ses non*

breiix villages celui d'une colonie de nesloriens i^unis à rÉglise de Rome. Ces catholiques de Selmas, nommés ici Nasrani, sont originaires des en-virons de Bagdad, et parlent ensemble un jargon cbaldëen. Ils sont généralement pauvres et exposés à milles vexations. Un prêtre sorti d'entre eux, et qui a fait quelques études de religion en Italie^ les administre au temporel et au spirituel, avec le titre d'ëvèque. Ses coreligionnaires sont pleins de respect el d'amour pour lui, à ce qu'il semble ; mais il m'a paru aussi que les Persans ont assez peu de considération pour son caractère sacré, et qu'ils font aussi peu de cas de sa personne.

J'eus pendant mon séjour à Tauris plusieurs conversations avec ce digne prêtre, fort attaché à son troupeau, à la suite desquelles ayant des renseignements bien exacts sur les ressources qu'offrirait la population chrétienne réunie sous son autorité, je conçus le projet de lui être utile, en réunissant les forces industrielles dont elle pouvait disposer, et en traduisant m pratique au milieu d'elle des principes analogues à ceux qui en composaient déjà une famille dans l'Église. Les conditions tout à fait particu- IMks où se trouve ce groupe de paysans, qui compte iir« ie deux cents travailleurs vigoureux, sont des plu ropres au succès d'un plan d'association. On les iblissait, en communauté de travaux et de hér ' jes, au sud du lac d'Ourmi, sur un terrain sans ha« .âUnts, immense, cultivable, compris en deux rivières qui le fertilisent et qui le protègent; on convenait,

avec le8 ministres persans» d'un tribut inTariable à payer au roi, et, par leur isolement autant que par une préparation prudente à la résistance, le besoin échéant, on mettait les colons à Tabri dès (axes arbitraires et des insultes continuelles qu'ils souffrent au lieu de Selmas. — ^11 est certain; pour tout homme qui réfléchit, qu'une bonne direction commune don* née aux travaux des labourjcurs et des artisans de la colonie, ainsi qu'à l'éducation morale, intellectnclle et professionnelle des hommes assez jeunes pour en profiter, économisait le temps et la force , qu'elle diminuait les dépenses en instruments de travail et les autres frais de la production, et qu'à T^ard de la conduite dans les actes ordinaires des sociétés, le moral des colons devait s'améliorer et se relever de l'abjection où le despotisme le retient. Tout ceb, oIj* tenu en quelques années, aurait été l'efiet du prin* cipe de l'association appliqué libéralement, selon les clauses du contrat des sociétés modernes.

Mais, quand je voulus approfondir ce projet et lui trouver des garanties, je fus découragé, parce que, au dehors des plus grandes villes, il ne peut y avoir de sûreté d'aucune sorte pour an établissedient de traTailleurs. Lorsque, plus tard, j'en causai i Téhéran avec un ministre, on me pro{k]fsa de faire venir d'Europe une colonie d'artisans, et de tenter, à mes frais et périls, une spéculation raineuse, tandis qu'il s*agissait simplement d'organiser avec des indigènes une opération ayant des avantages de plus d'une sorte, et assurés, s'il eût été [fossiblê aux ministres

du roi d*y apporter le concours d'une protection efficace. A ces avances et à l'offre de cession d'un terrain considérable^ je répondis^ sans hésiter^ par un refus.

M^t^^XM(fi^^^MMiK< )l8l^9(<3(l8M3(M(MKxM(.'^c4&f9tM(^

Wm Tmurêm h Téhënui.

Je partis de Tauris daus les derniers jours du mois de janvier, à cheval au milieu d*une caravaiie voyageant à petites journés, et j'arrivai avec elle à Mianahy qui était la cinquième station de notre route, sans avoir encore vu la campagne, ou Fayant aperçue à peine. C est que, pour éviter rinconvénient de marcher sur de la neige ramollie à sa surface pendant les courts moments où le soleil régnait sur rhorizou, nous partions dans le temps du froid le plus rigoureux de la nuit, trois ou quatre heures avant le jour, et que les brouillards, extrêmement épais dans cette saison et à ces heure$*là, nous dérol)aient parfois la vue des objets situés seulement quelques pas en avant de nous. Un jour, cette précaution de partir de bonne heure ayant été impossible, je ne sais pourquoi, et étant assaillis parla neige qui tombait en abondance , notre marche fut encore plus retardée que d'ordinaire ; les chevaux s'enfonçaient dans la glace fondante qui avait une épaisseur de plusieurs pieds, et ils s'abattaient soas leur charge (1 ) • A ces inconvénients, qui rendent plus

(1) XénopboD dit que !cs habilanU des luoDiagnes de TAnnêo'c

pénibles le service des muletiei^s et celui des béfes, s'ajoutent les dangers de la réverbération du soleil^ qui produit la rougeur du visage, l'ophthalmii», bien autrement grave, cl assez souvent une paraly^ aie passagère de la rétine, qui atteint dans les caravanes, dans les troupes et dans toUs les rassMnble^* menls de voyageurs les hommes en grand nombro» Pour se préserver de l'ophtbalmie, les Persans que j'ai vus voyager de jour ipnprimaient sur leur visage, au-dessous des paupières^ une tache grise un peu épaisse, de cendre ou de terre humide, qui peut bien n'élre pas tout à fait inutile, mais qui n'est pas non plus, je crois, parfaitement efficace (1). Pour moi, j'avais mis mes yeux à l'abri des reflets perfides de la lumière, qui rendaient éblouissante la surface glacée de la neige, en me servant de cpnserves, grises, et je m'en, suis toujours bien trouvé; mais je n*ai pu éviter d'avoir la figura toute masquée par un coup de soleil du mois de janvier, et le nou-

éuiMiitdsiisrosaged^attaeher aux pieds des chevaux des appareil qui ûcllilileDt leur marche sur la neige. Il faut peut-^tre entendre par là quelque moyen analogue à celui que les hommes de la Mingrelie, au rapport des voyageurs modernes, ajustent à leur chaussure, et qui est une sorte de raquette les empêchant de s'enfoncer dans la neige. Je o*aî pas eu occasion de yërifier les redis de ces voyageurs non plus que oeux de Tilhistre historien grec.

(1) La manière dont il est parlé dans PAnabase du moyen que les Arméniens employaient pour se préserver de la cécité causée par l'éclat de la neige donne à croire qu'ils ne connaissaient pas l'usage de ces taches obscures faites au-dessous des yeux, mais qu^lls garantis^ saient leur vue avec une visière noire.

Peoiérs rt noi( • rniiqnet, t. 3. 19

vel épiderme formé ensmte, bruni fortemenl par te

hàle.

L'avantage qu'on trouve, à certains égards^ à

voyager pendant une partie de la nuit se trouve A-

cheusament compensé par la souffrance plus vive

que le froid fait endurer aux pieds, aux mains et

au visage. Il est dangereux, d'ailleurs, de gravir de

nuit des ponts étroits, inclinés, à pentes roides et

sans parapets , que la glace et le verghsr rendent

glissants.

Le jour de notre arrivée à Mianah, au milieu d'un affireux brouillard bien froid, je remarquai un curieux phénomène: je n'apercevais plus la vapeur de mon haleine, je n'apercevais pas même celle des ch^ vaux, qui est si abcndante et qui, en des temps tustt humides, mais moins firoids, se dissipe sous Tti^parence d'un nuage qu'on distingue facilement; mais ma barbe, les frisures de mon manteau fourré et les crins de mon cheval étaient couverts d'une poudre de cristaux groupés en aigrettes, dont il était impossible de ne pas reconnaître l'origine, et qui, provenus de rhaleine, saisie par le froid, en sortant de la bouche et avant qu'elle eût le temps de se dilater, étaient semés dans l'air, sous la forme d*une pous* sière solide, glacée et trop ténue pour être visible.

Plus tard le soleil se montra^ à l'horizon; sa brillante lumière se dispersait et se perdait dans ks vapeurs épaisses de l'atmosphère. Une partie seule-ment édiappait à l'absorption, et, pâle et privée de chaleur, après des détours infinis qu'avaient ooea«

sionoës ses réflexioM, éiMiiiaîl uniformémeiil de tous les points de râppsrente ToAle humide qui nous enveloppiic : de là le sin^lier spectacle d'une ombre des corps, projetée en dessous et élalëe iaté* rriement en tous sens.

Le psys» autant que les cireoaslances peaftv««^ râbles de ce voyage me permettent de le ju^er, n'é^ tait ni bien boisé ni bien peuplé» <-^ Gen et bètes, nous étictas tous ensemble accueillis chaque jour dans de trés-^randes éouries, bien closes et, par conséquent, obscures, consacrées aux caravanes* Là, an pied des chevaux, dans le brouHlard de la respira* îkm commune et an miliea de la fumée que répandait «n feu de fiente d'animaux, nos repas se prépa»raidit et se consommaient^ mi «os prenions do sommeil ta dose permise, qne le kervaBHbsdis a«aît réglée d'avance. -^ Parmi les voyagenrs dont rexia^ tenoe se trottve fortuitement rapprochée de la flsienM depnis plasiei»^ joars, jereinaTqoe im pieux persoi^ nago disant les cinq eraisoûs pwserites au milieQ de la msge, et malgré les rigueun du temps. C'est une sorte d'ancien preux à b façon d'Asie^ qui a riuMtiide chevaleresque de ne jamais mettre sa giberne à dos, quandnous noos équipons pour partir, sans la toucher du front et de ta bouche, avec an eertain air grave et recmeiUi.

Après une marche de huit hem^es, qui lèe paraissent plus longues du double, naas aperoetons Mianah, grand village situé en plaine, au pied de hautes tnotyiagnins qui m'attendent au soin des

nuages où elles m^élévewnt demain, et qui ëlalenl aux yeux la pompe des plus brillantes neiges ; par malheur, ce spectacle, qui est magnifique, quand Tété contraste dans la plaine, est un peu trop monotone en hiver, et le vent froid inhospitalier qui raccompagne me le fait toujours paraître trop long par tous les temps.

Les montagnes dont il s'agit se nomment Kâfilan- Kôh ; elles forment la limite très-naturelle de TAderbaïdjan et de la province de Tlrak-Adjerni. C*est ici que les Russes, à qui une trahison avait livré Tauris, et qui poursuivaient vers la capitale de la Perse le cours d'une ccmquéte facile, se sont arrAlés afNrès avoir dicté les conditions de la paix, et après avoir acquis des preuves surabondantes de la misère et de la faiblesse d'un royaume qui a été autrefns le plus peuplé, et à différentes époques le plus riche de la terre* Mais les chances de la guerre qui lui avaient donné, un jour, tous les trésors de Tlnde lui ont arraché, en d'autres temps, bien au delà de ce qu'il avait acquis par des moyens violents et injosles; depuis lors aucune source de production n*a réparé ses maux, et, au contraire, la séparation anarchique des provinces, des villes, des tribus et des familles les a aggravés de plus en plus; c'est dans ces ciroonstances que les Russes ont eu des démêlés avec le roi Feth-Ali, dont la fierté a été humiliée par eux, et dont les possessions ont été limitées enfin par lecours de l'Araxe.

' Mianali est entouré de beaucoup d'eau, et «es

champs sont, au printemps, couverts d'orge et de rû; on D*y aperçoit aucun arl>re.-**La population est de 2,000 habitants, totismahométans-chiites. — Ce lieu est réputé pour le bon mai'ché des vivres et pour le danger de la piqûre d'un insecte que les Persans appellent cheb*-gez, c'est-à-dire coureur de nuit. Quelques voyageurs ont cru pouvoir le désigner par le nom de punaise, mais il pai^ait ^tre une tique venimeuse.

Ce que j'en ai appris, chez les habitants de Mianah, prouve que le danger d'en être piqué est moindre qu'on ne l'affirme au loin; toutefois, on a vu de lamps eu temps s'ensuivre des accidents graves, et la mort même.

Quant au bas prix des denrées du bazar, c'est un fait dont j'ai acquit personnellement la preuve, et qui, dans son espèce, ne m'embarrasse pas moins que de voir l'insecte veniq^eux de Mianah arrêté dans sa propagation aux limites de ce village. — Lorsqu'une maccliandiseest à vil prix, l'un de ees deux cas doit nécessairemen lavoir lieu : ou la marchandise abonde, et en conséquence sa valeur relative diminue,, ou l'argent est raie, et sa valeur comme moyen d'échange augmente, en sorte qu'on en donne moins pour avoir la même quantité de marchandise. Ce dernier cas peutse présenter d'une manière permanente lorsque l'on compare un certain royaume avec d'autres, soit qu'une grande distance l'éloigné, soit, ce qui revient presque au même , qu'il y ait entre eux et lui de grandes différences de civi«»

lisation, avec des eniniYes de douanes sur les tiéres comimines, dissemblance de langage et de iMBors, etc., peu. de relations enfin. 11 se prëaeote aussi, mais d*une manière accidentelle, dana le pal'attelé de deux villes soumises a la même domia»lion souveraine; en efief^ le passage r^lé des voya«geurs et les autres causes quelconques qui tesdeni à établir l'homogénéité dans toute l'étendue d'nn pays politique y effacent plus ou moins vite les différences qu'on peut remarquer ^Uk% le service de la iiK^ftnaie.

11 reste donc à admettre que les denrées de Mia* nah ne sont à des prix d'argent si modiques que parce qu'elles sont toujours très-abondantes. Mau de cette sorte particulière de marchandises, qui doivent toutes se consommer sur place, les hommes ne produisent jamais plus que la consommation ne de* mande; et, d'ailleurs, pourquoi ce bon marehé ne s^observe-t-il pas aussi autour de tant d'autres v^ lages, où la récolte des grains, n'est pas moins pn>* ducfive, la multipiteation des animaux qui servent i la nourriture de l'homme pas moins fiidle^ et les habitants pas moins intelligents ni moins laborieui( çn apparence?

Quoi qu'il en soit de h cause, la vérité est que mon domestique, en, confirmation du bit, n adbeli à Mianah trois belles poules qui ne m'ont coAtë ensemble que 42 châhis, et que le paiu et les autres produits alimentaires étaient proportionnellement aussi peu coûteux. Jusqu'alors, ,je n avais trouvé

nolle autre part^ si ce n'esi vers le fond de la moyenne Êgfpte et dans la haute Egypte, une aussi grande facilité à vivre; bien entendu qu'il s'agit du vivre, selon la plus étroite acception du mot.

Le lendemain j'oblige mon muletier à se détacher de la caravane et à me conduire, suivant mes conditions, d'un pas plus rapide au terme de qpon voyage* -«^ Au départ, j'achève de parcourir la profondeur de la plaine qui sépare Mianah des montagnes, et j'y traverse une large rivière sur un pont de plusieurs arches. Favorisé par un temps plus doux que la veille, je franchis le Kàfilan^Kôh ; sur son revers, à gauche de la route, parmi des escarpements 4e rochers inaccessibles, j'observe les ruines d'une forteresse sur laqudile les gens que j'interroge n'ont que des contes ridicules à répéter et uq long chapitre de superstitions à faire entendre. Au*des* sous, dans une vallée étroite, lieu solitaire et triste, favorable à laccomplissement des crimes qui s'y coaunettent quelquefois, coule le Kyzil-Oozen. Ce fleuve rapide, qu'on traverse sur un pont, reçoit phis bas les eaux du Mianah-Tchâi, et se jette dans la mer Caspienne.

Les jours suivants, je voyage de nuit : à une heure dn matin, je suis sur pied ; à deux heures, au plus lard, je suis en selle. Les diamants de la neige étinœlleat à la lumière de la pleine lune, mais un froid vif diminue beaucoup le charme de ce spectacle. Après neuf ou dix heures d'une marche lente et pénible, le cri de la poussière glacée qui cède sous

ii^ pied des chevaux n'est pas un plaisir dont je sois moins blasé. — Dans mon embarras à trouver une note à confier à mon journal, je ressemble aux oiseaux des champs que Thiver désole, et que je vois chercher avec un empressement inquiet le grain qui doit les nourrir chaque jour. •

Rieu ne prouve mieux la misère du pays de Perse que l'état de dégradation de ces grands hôtels publics, nommés caravansérais, qu'en des règnes plus heureux, des souverains plus intelligents avaient élevés avec une certaine magnificence sur les principales routes du commerce. Dans celte saison, il n'est guère possible de s'y abriter du froid ; d'ailleurs la neige qui charge leurs voûtes menace de les ijcraser sur la tète des voyageurs qui s'y réfugient. Il y a donc nécessité de recourir à rhospiialitë des paysans; heureux quand on peut l'obtenir, même en promettant de satisfaire leur cupidité !

Sians un de ces villages, qui est des plus petits et des plus pauvres , en apparence , que l'on puisse rencontrer, j*ai vu fabriquer d'assez beaux tapis.

Dans un autre , à peu prés semblable , qui est au centre d'un pays triste et complètement déboisé, j'ai eu pour hôte un homme qui m'assurait (pourrait-on le croire des nomades asiatiques ? ) n*ètre jamais sorti de son pauvre désert. Cet homme n'avait jamais vu un arbre, ni mèmeun buissotlde la hauteur d'un pied ! C'était une ignorance des plus remarquables par sa rare espèce.

La guerre d'Hérat que Méhëmet ^ Chah avait

conduite en personne d*une façon si ridicule sous le rapport de la science militaire , et si cruelle à tous autres- égards, venait de finir sans résultat^ si ce n'est Un peu de honte qu'il s'ëtait préparée par beaucoup de jactance avant de combattre, et quelques intrigues, qui firent rappeler en Europe les ambassadeurs d'Angleterre et de Russie. L'armée, privée de solde depuis longtemps, se répandait en désordre dans les provinces, et, pour subsister, se livrait au brigandage. Chaque jour, je rencontrais de petites troupes de soldats réguliers , appelés Serbas , qui étaient fort redoutés dans les villages, a cause de leur esprit de rapine, et qui se permetlaieat en effet beaucoup de vexations. — Je n'étais accompagné que d'un domestique que j'avais pris récemment à Tauris, gros lourdaud, dont l'intelli* geoce était étouffée dans la masse épatée de son corps, et d'un muletier ^ musulman- siinni, qui était ici, parmi les chiites, plus mal considéré qu'un chrétien; il ne connaissait d'ailleurs ni la route de Téhéran , ni les usages de la Perse. Je m'apercevais bien que mes malles donnaient aux ignorants malfaitears , qui étaient maîtres de la route , le soupçon qu'elles renfermaient de grandes richesses, et peut-être inapirèrent-elles de méchants projets à plusieurs d'entre eux ; mais j'étais armé jusqu'aux dents, et mon costume européen était propre aussi à les contenir. Au reste, pour empêcher que la fausse opinion des richesses que je traînais après moi ne \mi consistance dans les villages où je

m'arrêtais pour paseer la nuit, j'affectais d ouvrir mea malles devant les indisicveis, qui ne mwiquaieoi pas d'y plonger avidement les yeux , et qui les en ramenaient bien surpris de n'avcnr vu que des vêtements , des Uvrea et autres choses de peu de valeur. Un soir, cependant, j'avais remarqué les allées et venues mystérieuses de quelques Serhas autour de la pauvre cabane qui m*avaitété ouverte, et où j'étais seul avec mon domestique^ Je me tins sur mes gardes , et je fis bien. Vers le milieu de la nuit, j'entendis ces voleurs venir à pas de kmp, et je les vis passer un bras à travers les trous de la porte mal charpentée qui fermait à peu près ma chambre. Je ne leur donnai pas le temps d'achever l'ceuvre d'abattre cette faible barrière qu'ils cooi* mençaient à ébranler; je les prévins que j*étais prêt à les recevoir avec quatre coups de Ceu s'ils passaient le seuil ; ils disparurent, et je n'en souffris pa& d*autre importunité.

Les jours suivants, je remontai le cours d'une rivièrequi prendson nom de la ville de Zanguian et qui est un affluent duKyzîl-^uzen. Les limites de la vallée secondaire du Zanguian - Tdiai aaiit d*abord des coIUms basses et arrondies, qui s'élèvent graduel* lemeat jusqu'à la hauteur cks plus grandes mon» tagncs. Zangubn, bâtie au fond d'une petite plaine^ est inclinée doucement vers sa rivière, dont les hovds bien boisés se divisent en ue multitude de jardins agréables. Elle est entourée de murs de terre extrêmement hauts et défendus par des tours rappro*

chées. Le pian de oeHe ville est vaste, mais il tiesi pas toat ïAii , bien s'en faut , et il est encombré par beaucoup de rainer j cependant j'estime que te chiffre de la population dépasse quinze milles* Son long bazar n'est pas beau. Dans son ensemble, 2aDguian n'est ni propre ni d un aspect qui fasse plaisir ; son extérieur promet davantage. — La po* pulation» à mesure que j'avance vers l'orient de l« Perse , me seiphle plus farouche et 4e nuBurs plus sauvages.

Lorsque, lejendemainije m'apprêtais à repartir de Zanguian, j'eus deux querelles à soutenir, dont voici le motif. Ali , mon muletier, avait réglé ses aSiires à Tautns avec si peu de discernement , on s'était occupé de mes propres intérêts avec si peu de bonne foi, qu'il s*était mis en route presque «ans argent comptant. Il avilit {bit le calcul de me retenir, sous ce prétexte, au milieu de la caravane portant des marchandises qui lui appartenaient. Cependant mes amditions avec lui avaient été expresses pour voyager plus vile; malheureusement, au prix élevé que je payais, à cet effet, le louage de ses chevaux , j'avais ajouté la faveur de livrer , à I avance, la somme entière du marché conclu entre BOUS , et cet excès de confiai^ce était une faute.

A Bi^n^K, je l'avais contraint à se séparer de la caravane qui deyait séjourner dans ce village ; maia depuis, il fiûsait tous ses efforts pour me retarder en route; il prétextait la nécessité d'attendre larrivée d'une personne qui devait , disait-il, lui apport

ter de l'argent de T^uris ; el eafia , chaque jour, il me aoHicitait de lui prètci* quelque nouvelle somme. Ses contes étaient grossiers, el je me gardais bien d*y croire et d'avancer des iScus sur sa parole. Au lieu de cela, je me plaignais de sa déloyauté; je le me«naçais de louer d'autres chevaux et de lui susciter quelque affaire sérieuse à Téhéran* Mes plaintes et mes menaces avaient porté leur fruil, et j'étais arrivé à Zanguian, bon gré» mal gré^

Mais définitivement mon muletier était au bout de ses ressources; stimulé par mes reproches, il s'ap* prête cependant à partir, et, ne pouvant payer la nourriture des chevaux, il propose au concierge du kan de lui confier des gages qu'il reprendra au retour ; aloi*s c'est une difficulté nouvelle : le concierge refuse. Ali s'efforce en vain de lui faire accepter son poignard ; il ajoute à cette offre d'abord le- châle de son turban , puis encore son manteau , et il n'obtient pas un meilleur succès. Le concierge s'obstine avec une méchanceté évidente^ et, heureux peut-être d'avoir l'occasion de mortifier un chrétien et un Turc, il ferme insolemment la porte du cara* vansérai et met la clef dans sa ceinture : nous sommes ses prisonniers.

Jix ji'étais pas fS^ché de voir mon muletier puni de ses mauvais procédés envers moi par un peu d'humiliation, mais j'étais indigné de la résistance inhumaine et vraiment sans excuse du concierget qui recevait bien au delà de ce qui lui était dû; je n'étais pis moins blessé de l'affront gratuit qu'il me

faisait à moi-même, qui ne lui devais rieu. Je lui ordoDiie de m'ouvrir^ il oe veut pas; je lui répète rinjonction , U résiste ; je le menace, il ne s'émeut pas encore. Aussitôt je le saisis à la barbe et je le pousse avec impatience vers la porte; je ne lui fis souffirir aucun coup, mais> pour peu qu'il fût accessible à la crainte, il dut avoir peur. Tandis que je le pelotais ainsi devant moi, je lui donnais l'épithéte d'infidèle, au péril d*amener sur ma tète le poignard de deux Persans qui étaient témoins de cette écène et qui furent, au contraire, pleins d'une rare modération. Toutefois cette violence, dont le mouvement. avait été prompt et tout à fait irrésisti-* Ue, avait fait acéepter les propositions d'Ali et ouvrir les portes du caravansérai; enfin j'étais eu route. Ali , privé de sa coiffure, avait l'air humilié d'un homme qui a subi une dégradation. Je ne puis dire amibien le chiffon qu'il roulait en turban autour deson front faisait paraître avec avantage sa tournure et toute sa personne , qui n'étaient pas reconnaissablés en ce mopient. Il le comprenait aussi et il pleurait ; alors j'en eus pitié ; je ne voulus pas pro* longer son châtiment, et je lui fis retirer les nobles gages qu'il venait d'abandonner. — La moralité de tout ceci est que je suis dupe d'une trop grande facilité à accorder ma confiance, et que, pour expier ce tort, je payerai des frais de nourriture et de logement qui ne devaient pas être à ma chaire.

Je continue a remonter la vallée de Zanguian, qui est dirigée à peu près droit à Test, et qui s'élargit

au voisinage de Sullanieh , où elle attenu sa plus grande élë?alion. Cette ville se dielingtte de kAn, à la faveur de quelques arbres, les «iris qui soient dans la contrée; elle est signalée encore par un ter- Une surmonté d*un groupe de maisons et surtout par une haute mosqoëe, dont le dôme brillant au aokil reflète la couleur Ueue de ses briques vemissëes. Autour de ce temple musulman est faftti un Tillage qui n'occupe qu'une trës-pelite partie de TenceiMs donnée à la cité ancienne. Les ruines de odln-d consistent en des pans de murs dépassant 4 peina le niveau du sol et en un reste de foortbftti en moeHans avec un revêtement en pierres de laiUe. Çà el là sont des décombres de maisons qui sont conune les pièces du squelette de la ville quia été vivante dans les mêmes lieux*.~^Uanieb esC une des nombreuses capitâlefe que la Perse a vu édifier et démolir par ses différents rois ; vite b&tie et plus vite efinée, oomme il a été de toutes les antres/à cause de la nature des matériaux qu'on y a toujours employés , cdieci a une origine sur laquelle les écrivains contestent^ et peut^tre plusieurs oragines, dont la plus réoente est attribuée à Arghoun^Khan , descendant de Djenghis.

Je ne fus pas trop mécontent "de ma halte dans la ville du roi mog^ : mon gite n'était pourtant qu'une moi tiéd'ëourie, comme en tant d'autres stations; nous mon hôte était un mollah officieux et bon homme. Au reste, j'avais gagné, dès les premiers* moments, toute son affection en citant les actes des doute

imans (le salut aoil sur leur fête!), aussi bien qu*au« rait pu le faire le plus pur chiite, et en parlant des prophètes selon les doctrines orthodoxes d^ la Perse.

A quatre heures dé matin» je parcourais, le lende^ main, la grande plaine neigéè oà, à l'entrée du printemps, le roi Mâiëmet et sa cour viennent quelquefois demeurer sous des tentes. La ville improvisée, qu'on y voit alors, est plus fraîche, plus animée, plus régulière et, dit-on, beaucoup plus agréable à habiter que Téhéran. — La ligne du partage des eaux ne peut pas être reconnue par la pente des ruisseaux^ parce qu'ils coulent obscurément sous une gratade épaisseur de glace qui dérobe la vue de la terre : cependant, à la distance de deux heures de marche, i Test de Sultanieh, l'inclinaison de la vallée et sa di* rection changent suffisamment pour s'en apercevoir à rœil.w^ La traite de ce jour, sans être longue, m*a tenu en selle pendant treize heures; c'est que le soleil s'est découvert et que sa chaleur, qui a été assez grande pour m'ètre désagréable et pour me faire sottfifrtr de la soif, fondait la neige et la glace, qui cédaient sous le poids des chevaux et qui formaient des lacs boueux, à travers lesquels notre marche était rendue pénible et tout à fait lente.

Les villageois, qui sont mes hôtes de ce soir, me confirment plusieurs remarques que j'ai déjà faites sur le caractère du peuple persan ; ils sont loquaces, menteurs, avides et indiscrets. La conversation qu'ils tiennent à l'instant où j'écris cette note est un feu n>ulant de paroles hasardées avec une admirable

prestesse de langue, et un assaut de mensonges' tous fort gratuits et imperturbablement débités. Je note encore, à propos d'eux, que ces expressions : poul^ kezilj iouman^ et antres, de la riche famille des mots qui signlGeot de l'or et de Targent sous toutes les formes connues, font partie de tous les discours persans, et qu'ils y reviennent sans cesse.

Une des plus grandes gènes qu'un Européen ait à souffrir en Orient vient de l'impossibilité où il est de s'isoler à volonté et de rien soustraire à l'indiscrétion des genSj qui veulent tout voir, examiner, tenir en main et flairer, à moins qu'on ne se fâche. . Plusieurs fois des Orientaux, qui m'ont vu un livre sous les yeux, ont fait la remarque qu'on ne m'entendait jamais lire, et cette réflexion, qui prouve qu'ils ne connaissent p^s la lecture muette, m'a rap* pelé qu'en effet j'ai presque toujours observé, à mon tour, qu'eux*mémes ne savent pas lire sans murmurer plus ou moins haut les paroles du texte. Il n'est pas impossible qu'une habitude aussi générale ait contribué, chez les Persans, à donner à leur Un* gue sa douceur et son. harmonie, qui viennent du choix des sons et du nombre, et que, réciproquement, par l'influence de cette langue, elle contribue à rendre l'oreille du plus grand nombre sensible à cette qualité du style.

Ma station ou menzil du lendemain est le village de Kilitchin, qu'on trouve au bout d'une triste solitude : cette longue route déserte m'a employé dix heures. Kilitchin est un lieu mal peuplé et de

chétive apparence, qu'entourent des murailles plus sombres que menaçantes. Devant Tunique ouverture de cette place forte, un certain nombre d'oisifs, h l'attitude nonchalante, sont rassembles le front exposé au soleil , contemplant le vague de Tair, et peut-étre celui de la vie, ou se caressant la barbe, rougie par la teinture, et quelquefois y poursuivant les indiscrets amis de leur misère. La nature y a conservé une de ses harmonies primitives, en engourdissant et réveillant ensemble les forces qu'elle a conGées à la terre et à l'homme.

Le jour suivant, je descends dans une large vallée parsemée de villages, tous retranchés comme celui de la veille, et entre lesquels se distingue Casbin, au pied des monts Elbours. Ces montagnes élevées sont célèbres pour avoir été la première retraite des sectaires d'Hassan-Souba, les assassins, dont le nom terrible a passé dans notre langue avec l'horreur qu'inspirai! le but de leur association secrète.

Casbin est bâtie en plaine, au milieu de vergers nombreux, que l'hiver attriste en ce moment; elle a des murs de défense, élevés avec de la terre pétrie, mais ces murs tombent en ruine. Quelques dômes bleus, qui attirent de loin l'attention des voyageurs, en donnent d'abord une opinion avantageuse, qui ne se soutient plus lorsqu'on la parcourt. Les monuments qui ornaient cette ville i*oyale vont se dégradant chaque jour davantage; ses rues sont d'une malpropreté révoltante, et, en dehors des bazars, la mort semble avoir imposé le silence profond et at*

P»i>i«ri rt note» rniùjiK»», i 'i. 'itt

instant qui y régne. Les boutiques des marchands, Tëiroitesse des ruelles du marché , l'afDuence des gens et des animaux sur un seul point , le bruit et l'encombrement qui en résultent, tout cela est Téter^ nelle répétition de ce qui se voit sur toute la surface de l'Asie musulmane. Les kans ou caravansérais sont en grand nombre, et ils paraissent être de construction récente; cependant ils n'en sont pas plus propres. — Un canal traverse la ville ; dans cette saison , l'eau qu'il reçoit est toujours trouble, mais on voit sur ses deux bords plusieurs fontaines déri«> vées de la même source, qui donnent de l'eau claire et auxquelles on parvient par des rampes droites souterraines.

Ici la langue turque n'est plus aussi généralement comprise que dans les villes qui précèdent; cependant, avec le seul secours des dialectes tartares, on peut facilement voyager encore plus loin, surtout dans la direction de Téhéran.

Les questionneurs de Casbin sont prodigieux : leurs interrogations, oiseuses et toujours les mêmes, n'auraient peut-être fait qu'exercer la patience de tout autre, mais elles avaient épuisé la mienne. — Où allez-vous? D'où venez-vous? Je n'échappais pas à ces deux demandes, répétées comme un mot d'ordre par tous les marchands du bazar, et à diacun il fallait répondre : Nous venons de Tauris ; nous allons à Téhéran. J'admirais le calme avec lequel mon domestique s'acquittait de ce rôle et pouvait répéter de suite, deux ou trois cents fois sans se

lasser et sans paraître surpris le moins du monde : Nous Tenons de Tauris; nous allons à Téhéran.

Plus j'approche du terme de ce voyage^ plus les lenteurs de la marche augmentent; mes chevaux* , harassëSi retardent de plus en plus : je n'ai pas mis moins de douze heures pour parcourir \û distante de Casbiti au village de Quichlàk.— Au pied de TEIboursy dont je suid la ôhaine, sont, de distance en distance, des groupes d'habitations; mais la neige les cache, et il faut la voix perçante des chiens ou le mouvement d'une troupe de chameaux pour y appeler les yeux« — Le soleil é été chaud pendant cette journéci et j'ai eu assez de soif pour sentir le besoin de me désaltérer en mangeant de la neige; cependant, vers le soir, le froid est redevenu aussi aigre que les nuits précédentes.

On voit souvent les champs de la Perse creusés d'une multitude de puits rapprochés et traçant une ligne dont l'apparence, lorsqu'on la regarde d'un peu loin, est assez semblable à l'effet de ces traces que les taupes laissent apercevoir sur la direction de leurs travaux. Ces puits servent à creuser et à entretenir des aqueducs bien moins coûteux , sans doute, que les maçonneries généralement élevées au-dessus du sol par d'autres peuples, par tous ceux de l'Europe, par exemple. Mais, d'abord, l'eau est moins facile à gouverner par des conduits souterrains; elle ne s'y recueille qu'après des pertes causées |iar l'infiltra* tion, et, malgré toute l'adresse pratique que les Persans ont acquise dans l'art des irrigations, il est tou-

jours beaucoup de points de la surface du sol où Teau conduite souterrainement ne peut être amenée ; ensuite il ne parait pas que Ton soit maitre ordinairement de choisir entre ces deux moyens de Tart hydraulique. En e£Fet| sans avoir étudié le sajet de bien prés, il m'a paru qu'en général les montagnes de la Perse sont nues, privées de toute végétation, privées même de toute terre végétale, réduites à leur noyau dur, pierreux et lisse, sur lequel Teau de la pluie glisse sans pouvoir pénétrer, et, par conséquent, il ne saurait y naître des sources sortant de leur base à différentes hauteurs. Mais les eaux pluviales trouvent, au contraire, au pied des montagnes, une couche absorbante plus ou moins épaisse de terre légère et poreuse, d'où elles s'égoot* tent peu à peu, jusqu'à ce qu'elles rencontrent la surface d'une couche de terrain plus compacte et im* perméable, qui les épanche horizontalement au loin, vers le fond des grandes vallées et dans les rivières qui y coulent. Ce sont ces eaux que les Persans recueillent par des tranchées souterraines et transversales à la direction que suivent leurs nappes minces ou leui*s filtrations par filets, et il ne parait pas qu'il soit possible d'en tirer économiquement un meilleur parti. Cette science ou, du moins, cet art

de conduire l'eau souterrainement est fort ancien

dans la Perse; il en est parlé, de manière à ne pouvoir se méprendre, dans la relation des guerres qu'Aotio* chus le Grand a faites avec gloire aux Mèdes et aux Par thés. I^s mots concis que Thislorien Polybe a

laisses sur cet objet conviennent encore à la description des puits el canaux que Ton voit dans la Perse moderne.

Il me reste enfin à ajouter, au sujet des travaux d'irrigation de la Perse, que, lorsqu'un canal peu considérable doit traverser une route, il arrive souvent que l'on creuse deux puits, un de chaque côté de la route, et que Ton réunit ces deux percements par une galerie souterraine, de sorte qu'en ce point il se forme un pont épais et assurément bien économique, qui donne au canal la courbure d'un siphon renversé.

J'ai eu la plus grande peine à trouver de nuit un gite dans Quichlak, mais enfin un cardeur de coton a consenti à vider son atelier et à m'y recevoir.

Le lendemain, après quelques lenteurs qui m'avaient impatienté, nous entrions en marche, lorsque, au sortir d'un espace couvert de ruines, un de mes chevaux de bagage glisse, tombe et est entraîné, avec sa charge, vers l'ouverture d'un puits profond et sans parapet, à travers laquelle il disparait; heureusement, les deux malles qu'il portait étaient fixées au bat avec de bonnes cordes, et elles s'étaient présentées ensemble à l'entrée du puits d'une façon si favorable, qu'elles s*y soutenaient l'une l'autre, en formant une voûte à laquelle le pauvre animal, qui ne montrait plus qu'un peu la tête et un sabot, restait suspendu au-dessus de l'abime* Cet accident nous avait causé le plus grand eflProi; cependant il fallait se presser d'agir; or,

tandis que moo muletier^ qui n*était pas fertile en expédients, se contentait de déplorer le sort de sou cheval et adjurait le grand Allah de faire un miracle, des paysans, que je rassemblai, parvinrent, à force de bras, à ramener au jour et à sauver la pauvre béie tout émue^ et mon bagage compromis.

Le retard causé par cet événement entraîna la conséquence qu*à cinq heures du soir, nous n'avions parcouru que la moitié de notre route de ce jour et que, forcéa de nous arrêter pour prendre des aliments, nous nous installâmes au milieu de la neige, prés d'un ruisseau. Tandis que le muletier pansait nos montures et que mon domestique faisait cuire du riz, j abattais des broussailles pour alimenter le feu; un brouillard froid et Tobscurité nous surprirent au milieu de ces opérations. L'unique et modeste repas de cette pénible journée fut lestement consommé, sans y voir, et nous repartîmes aussitôt avec la perspective de passer à cheval la plus grande partie de la nuit et avec la crainte de nous égarer.

Cependant, vers deux heures du matin, nous rencontrâmes le village de SeHé-Abad, où je consentis à m'arréter. Nous avions besoin de cette halte pour nous refaire un peu : le froid aux pieds et aux mains et des efforts cotistants pour lutter contre le sommeil presque irrésistible avaietit ajouté de vives souffrances â la fatigue de cette longue traite.

Le désir d'arriver proroptemeni l'emportait toutefois siu* la jouissance du repos, et, au lever du so-

leil, nous repariimes. Bientôt nous nous trouvâmes sur des pentes de collines exposées au midi et dépouillées enfin de toute neige, et, au delii, après avoir traversé une rivière sur un pont de briques, en ruine et de mauvaise forme, nous découvrîmes la haute et immense plaine à l'horizon de laquelle est Téhéran. L'entrée de cette plaine est couverte de cailloux roulés et de graviers secs et stériles; plus loin,. sa surface est sillonnée par des torrents enflés et rapi* des t qui, n'étant point encaisséSj s'y déplacent sans cesse et qui y déposent des échantillons mêlés des roches de l'Elbours, d'où ils se précipitent.

Trois de nos chevaux étaient fourbus et n'avaient plus la force nécessaire à parcourir la dernière lieue qui restait devant nous, lorsque la nuit vint nous envelopper. Il avait fallu, à mon très-grand regret, renoncer encore à l'espoir d'arriver à Téhéran ce jour-là, et chercher un abri sous une masure abandonnée au milieu de la campagne, que nous fûmes heureux de rencontrer. La veille, j'avais vécu d'un pilau préparé comme dans un bivouac; l'avantveille, à l'heure avancée de la nuit où j'étais arrivé à Quichlak, je n'avais pu me procurer que six œufs ; enfin , de mal en pis , il avait fallu me contenter maintenant d'un peu de pain sec et d'une tasse de thé. Ce régime, la fatigue d'une route longue et ennuyeuse (plus ennuyeuse encore si je n'avais eu le bonheur de pouvoir lire à cheval), les nuits interrompues, la saleté des gites (heureux d'avoir un gite quel qu'il fût), tout cela m'a fait payer cher les courts plaisirs

et l'instruction des voyages. Oh! que le bonheur de la vie domestique, vie i^léeet facile, au voisinage de quelques arais, me paraîtra grand après les épreu* ves que je soufiFre, si je puis y revenir!

Le 8 février. — Le pain a manqué à mon appétit d'hier, et Teau trouble des ruisseaux a servi à Tinfusion du théqui complète ordinairement mes repas; mais ce sont là de bien petites disgrâces. Il n*en est pas de même du catarrhe et de la fièvre qui m'ont assailli cette nuit dans les champs, et qui vont clore, je Tespére, la liste des contrariétés qui m'assaillent depuis une vingtaine de jours. Enfin je suis dans Téhéran, où^ après avoir bnisqué quelques importuns, qui faisaient mine de me donner de nouveaux embarras, et après avoir parcouru tous les caravan serais de la ville, publiant, comme d'usage, que j arrive de Tauris, et ne trouvant de place nulle part, j'ai été recueilli obligeamment par un jeune Français, devenu général au service du roi de Perse. Cependant j'ai fait louer aussitôt une chambre, près du palais abandonné de lambassade anglaise, et je m'y installerai demain.

De près comme de loin, Téhéran a fort peu d'apparence. La neige fondue y avait délayé le limon des rues, et, pendant plusieurs jours, des mares profondes empêchèrent, près des portes, la circulation des gens à pied.

La triste capitale actuelle de la Perse a pour défense un fossé profond et un mur de terre argileuse. Ces fortifications résistent bien aux boulets, mais la

pluie les détrempe et une pompe à incendie les dissoudrait aussi vite qu'un semblant d'émeute fomentée par des badauds.

La hauteur de Téhéran, calculée sur une mavenne d'observations nombreuses du baromètre, est de 4 , 1 50 métrés. Cette grande élévation de son niveau est une des causes qui contribuent, avec sa position avancée vers Tintérieur du continent, à rendre sa température très«froide en hiver, tandis que la chaleur y est insupportable en été. Le huitième jour du mois de mars, j'y ai vu tomber encore de la neige en abondance. — L'eau à boire est détestable ; elle est souvent trouble et elle nourrit beaucoup d'animaux infusoires, que, pour moi, je n'avale pas sans beau* coup de répugnance.

Les bazars sont construits en pierres ; ils sont grands, et cependant encombrés presque toujours, parce qu'ils sont le rendez- vous des curieux et des désoeuvrés autant que des gens d'affaires. On y est sans cesse arrêté par les uus et foulé par les autres, gêné par tous et gênant pour tout le monde. Ici les vapeurs piquantes de la cuisine d'un rôtisseur obligent à détourner la tête; là, l'archet d'un tourneur appliqué à son ouvrage s'avance d*un mètre sur la voie publique, et oblige à garer les flancs; ailleurs, c'est un conflit de caravanes qui se croisent , ce sont de petits ânes obstinés, ne tenant compte de rien, et marchant droit devant eux, dont il faut enjamber le dos et la charge pour éviter le choc; ce sont encore des chameaux graves et à la taille gigantesque^ qui.

en déployant la jambe el en allongeant le cou , ouvrent heureusement^ sons les voûtes de leur grande charpente, des issues à la foule qu'ils menaçaient d'écraser.

Cabardahl rangez -vonsl voici venir un riche personnage, précédé d'une troupe de Camiliers et de valets, redoutables comme les flots de la marée mon* tante. Cabardah! place au saint homme qui s'avance; son turban vert a plus de privilège que la fortune même. Cabardah ! et à cet avertissement, qui vient de tous les côtés .presque en même temps, quelques coups de baguette ajoutés cette fois, pour fendre plus vite la foule, font connaître qu'un noble cavalier, un kan s*approche entouré de clients à gages qui font assaut de zèle brutal et d*impertinences. Tandis que ces scènes tumultueuses se passent sur la voie du bazar, les boutiquiers, sans cesse attentift h préserver d'accidents leurs petits étalages, se livrent aux services variés de leur industrie el de leurs professions.

Les marchands de comestibles offrent aux passants d'immenses chaudrons remplis de pilaux et de divers autres mets plus ou moins appétissants, parmi lesquels, aux dépens de la graisse qui surnage, on voit brûler plusieurs petits lampions qui flottent d'un boi*d à l'autre. Au-dessus de ces chaudrons est suspendue une série de timbres d'horloge sur lesquels, de temps en temps, le restaurateur frappe un coup, afin d*appeler l'attention du public sur ses queues de mouton roussies et sur ses quânib. Le$

débitants de sorbets ne tiennent pas moins de place et ne font pas moins de bruit que les cuisiniers. Les tablettes de leurs boutiques sont diargëes de boissons fraîches, sucrées et coloriées de la façon la plus propre à engager les acheteurs. — J'ai entendu dire ici qu'on recueillait Tacide de la planre du pois chiche en agitant, à la surface jdu champ où on cultive ce légume, un linge humide qui l'absorbe, qu'ensuite on Texprimait de ce linge par la torsion, et qu'on l'employait à préparer des sorbets agréables.

On vend peu de soie écrue ; les négociants étran* gers en font Tachât sur les lieux, dans le Ghilan , dans le pays de Goum et ailleurs , ou bien elle est enlevée par les marchands d^Yezd, qui la rapportent plus tard sous forme de belles étoflPes. L'industrie manufacturière est peu développée dans Téhéran; celte ville, qui doit son importance momentanée à la résidence de la cour et à la consommation qui s'ensuit» n'a aucune industrie qui soit à elle en propre, elle ne vit presque que par le commerce des choses qui sont produites au dehors, par l'achat, la revente, la distribution, enCn, des produits des autres villes. Le M azanderan lui expédie ses sucres du canne, sous foi-me de petits pains, pesant moins d'un quart de kilogramme et n'ayant guère plus de qualité que la cassonade rousse et grossière; le meilleur safran de la Perse et du monde entier, à ce qu'on assure, lui vient de Kbayn, qui est dans le Khorassan ; la province de Kerman lui envoie ses laines et ses châles si justement vantés ; Taft , petite ville h

8 lieues d'Yezd, ses tapis les plus beaux et renomuiés jusque chez nous ; Yezd elle-même, ses sucre^ ries délicates qui aifriandent les petits enfants et les dames persanes.

Autrefois le Khorassan ajoutait aux richesses des bazars les meilleures lames de sabre que Ton connût. La réputation acquise à cette province dans la fabrication des armes blanches, après la destruction de Damas, par le farouche conquérant de Samarkand, était fondée sur la qualité supérieure de son acier, dont la mine est épuisée, à ce qu*on dit. Le soufre brut qu'on vend ici est apporté de Demavend , qui est au milieu des monts Elbours* sur la route de Balfrouch et d*Asterabad. Cette matière, dont les Persans ne connaissent pas tous les emplois, et qu'ils négligent d'utiliser, autant qu*ils le pourraient, s'y présente en abondance; dans le voisinage de ses dépôts, on trouve, comme il arrive souvent, des sources d'eaux minérales très-chaudes que fréquentent les rhumatisants et, à tout hasard, les in* curables, de quelque mal qu'ils souflfrent.

J'ai remarqué encore, au bazar, une poudre végétale qui parait provenue de feuilles sèches dont je n'ai pas pu me procurer la plante, et qui a b propriété de se dissoudre immédiatement dans l'eau iroide, en formant une colle épaisse qu'on emploie aux mêmes usages que la colle d'amidon. Les poules et les coqs sont de la plus grande espèce. Je n'en connais pas la première patrie; je dirai seulement que j'en avais vu de pareils à Halep, où l'on m'a as-

sure qu'ils viennent de Bagdad. Les étuis des encriers et des miroirs sont des cartons ornés de peintures remarquables par la vivacité des couleurs et par le brillant du vernis qui les protège. Nulle part, en Perse^ on ne vend de bouchons ; le liège j est inconnu et son service est remplacé par de petites pelotes de coton recouvertes d'un cachet de cire. C'est de cette manière que j'ai vu garder, dans de petits flaconsaplatis^le vin célèbre et trop vanté deSchiras. On assure que les rapports commerciaux de la Perse avec l'Angleterre et la Russie sont tels, que ce dernier pays importe moins qu'il n'exporte et qu'il paye la différence en monnaies d'or et d'argent, tan- .dis que le contraire a lieu relativement au royaume de la Grande-Bretagne, qui attire à lui, chaque année « non-seulement tout l'argent apporté par la Russie, mais encore une partie du numéraire persan. On estime que les valeurs métalliques que l'Angk terre reçoit ainsi , pour la balance de son commerce, équivalent à 6 millions de francs par an.

Cette somme n'est pas fort considérable, mais^ fut*elle moindre encore , comme elle affecte toujours le même plateau de la balance, elle doit appauvrir la Perse d'autant plus que les finances de ce royaume sont dans un déplorable état, ainsi que le prouvent la lenteur avec laquelle il acquitte ses dettes envers la Russie, pour frais de guerre, et la manière dont il les acquitte , car il y consacre des trésors en bijoux, diamants et autres pierres précieuses. J'ai même entendu dire que l'empereur Nicolas aurait consenti

à quelques remisés, par suite de la conviction où il est que la Perse ne peut payer tout l'impôt convenu.

Un jour, j'ai été témoin d'nn spectacle qui m'a vivement impressionné : j'ai vu enterrer un sëid. Le corps de cet homme, qui avait joui d'une grande réputation de piété et, à cause de cela> considéré comme saint et prédestiné aux cieux, était pro* mené , sur une civière , à travers le baiar, avant d être déposé dans la tombe. De beaux châles couvraient le cercueil, et un grand cortège de musnl-* mans, pressés tout à Tentour, s'offraient à Tenvi pour le porter.

Ce triomphe funèbre d*un pauvre dévot n'avait pas la pompe des enterrements de nos simples bourgeois un peu riches, mais il n'avait pas moins de solennité. Le respect du à la mémoire du séid faisait arrêter les passants et suspendre un moment les affieiires; à son approche, un calme spontané et religieux s'établissait soudain. Le marchand détoui^ nait les yeux, des richesses de sa boutique et des choses du monde pour les attacher fixement sur le cercueil, et puis, sans ostentation, sans préparation, sans embarras, détachait un chapelet de sa ceinture, en faisait passer rapidement tous les grains sous ses doigts, et i^épétait les louanges du Dieu de miséricorde avec des invocations à Ali, le bien*aimë du peuple persan , et vicaire désigné du prophète.

Cependant le cortège s'était avancé jusque près du lieu d'où j'observais la belle simplicité de cette

scène, lorsqu'un jeUae homme au turban blanc se sépara de la foule, fil arrêter la marche funèbre, et, s'ëbnçant sur une estrade voisine, se mit à impro- TÎser une magnifique harangue dont je sentis la puissante beauté, sans être capable d'en comprendre le texte littéral. Non, je ne comprenais pas les mots de son discours, mais Tenthousiasme religieux de ce cœur de vingt ans et la vive imagination naturelle de cet Arabe, entretenue et exaltée par les jeûnes^ les prières et toutes les austérités de la superstition mahométane, étaient trop bien exprimés dans la noblesse du maintien et du geste , dans le mouvement passionné de la figure et dans les accents de la voix pour ne pas se traduire aussi en sublimes paroles. Le jeune orateur soulevait sans art, et pourtant avec un merveilleux effet, les pans de son grossier manteau de laine blanche; il abandonnait à ses inspirations le mouvement de ses yeux et de ses bras, et son geste était animé et expressif, et son regard était plein de révélationsetde grandeur. Sa voix mâle, énergique et vibrante modulait avec un charme infini la langue sacrée du Coran, et cette éloquence si pleine d'harmonie avaït une puissance d'entraînément irrésistible. L'ascendant de cet homme, qui semblait inspiré du ciel, était le même sur toutes les âmes; une même pensée et un sentiment commun unissaient alors toute la foule, et moi, étranger à l'Orient , à ses croyances et à ses dévotions, mais non aux sympathies que pouvait exciter un spectacle si touchant, je me sentis ému avec elle. C*est qu'il y a

entre nous tous des liens iovbibles, naturels et indissolubles qui nous rattachent les uns aux autres bien plus puissamment quelquefois que les préjugés d'une éducation commune, et il me sembla, en cet instant, que j'aurais pu répondre an jeune musulman que j'avais écouté du cœur par quelque discours semblable, en ma langue maternelle, qu'il eût compris aussi. ^

Je n'ai visité l'intérieur d'aucune mosquée; d'ail» leurs ces temples n'ont pas la réputation d'être remarquables. Gomme ils n'ont point de minarets, rheure se proclame du haut des terrasses, et s'annonce par un grand brouhaha de trompes et de tambours, dont le concert a pour théâtre une petite plate-forme située devant la porte du palais. Une belle place rectangulaire sépare cette porte de celle du fort, où se trouve la résidence royale. On y voit quelques canons de dimensions monstrueuses, démontés ou mal établis sur leurs affûts. Le bronze du plus gros prête son abri à un derviche, qui en a maçonné une roue dans un petit mur de terre, et qui vit là sans trouble et sans ambition*

Les maisons n*ont qu'un rez-de*chaussée, comme à Tauris et comme par toute la Perse ; elles sont régulières et bâties presque toutes sur des plans semblables; elles ont une cour ou parterre avec bassins d'eaux croupissantes : celles des riches en ont plusieurs avec de nombreux appartements a l'entour, qui sont inhabités pour la plupart. Leur ameublement ne consiste qu'en un lapis, dont la gran-

deur el la beauté dépendent de la fortune du maître ; la décoration est une peinture de fleurs ou d oiseaux ou de femmes demi-nues , ornant les plafonds et les murs. Les fenêtres sont immenses; elles ont des compartiments à hausse, vi elles sont chargées de vitraux coloriés, de la forme et de la dimension qu'on leur donnait dans nos églises gothiques.

Le palais du roi est un monceau de briques, baH au centre d'un fort qui occupe une extrémité de la ville, et dans lequel on a coristruitdes résidences pour plusieurs ministres ou autres grands personnages attachés à la cour. I/ambassadeur de ftussie y a aussi la sienne. — Les appartements qu'habite Méhémet- Chàh sont fortifiés par de hautes murailles; on n'y arrive qu'en traversant plusieurs cours et jardin», qui communiquent par des couloirs sinueux et étroits : au premier coup d œil, Tensemble de tout cela a l'aspect d'un labyrinthe. Les jardins sont peu remarquables, et l'apparence des bâtiments est celle d'une maison qui se ruine entre les mains d'un homme ruiné.

Le jour de oourban*bayram était proche, et un pauvre chameau, destiné au sacrifice qui solennisc cette fête, était promené dans les rues, paré de châles, de plumes et de mille autres ornements, par les mêmes personnes qui devaient le déchirer tout vivant un peu plus tard. Ce jour-là, le canon fut tiré, et le peuple se réjouit à sa manière; mais les grands se firent des visites, et, quand ils se rencontraient, ils se prenaient réciproquement !a barbe avec une

et aotM criiiqnr», t 2. 21

afiparente affecUoti^ et ils 8 embrassaient a\^ec une (eîfite tcDikesse sur les deùs yme^ Ayant sa que le roi recevrait la conr des hauts fonclioiiiMiires , je 01e rendis au palais avec le pfnUic des caric^x pour voir le» bruyantes cérémonies qui s'apprêtaient à «et te occasion.

Au fond d'un jardin, dans une vaste pièce qni était largement ouverte, s'ékevait uta (r&ne, consistant en une grande table d*atbitre câirrée et épaisse, parité par plusieurs personnages sculptés aussi dans Talbatre, au-dessus de laquelle était posé un fauteuil de la même matière. Le goût et Texécution de ces Kulplures étaient égalemefit grossiers. Le plafond et les murs étaient incrustés d\ine multitude de Miroirs; la monotonie de cette brîHaMe décoration, alors abandonnée à la coquetterie des moineaux et des hirondeHes qui venaient s*y mirer librement, n'était interrompue que par quelqiiek tableaux offrant des portraits exécutés en Ettrcfie. — Diveis corps peu nombreux de troupes, prétendues régti* lières, armées de fusils inégaux, équipées d*iiiie façon disparate, salement Têtues et «al «disciplinées, entrèrent euccessivement dans le jardin> au tlnia^ ihaire des tandbours, *des trampeè^, des 6fres et autres înstmments enroués ou criards» Tous ces guenîers s'aligmiient à peu près, et puis ils étaient immédiatement introduits datas la profondeur du palais, pour y fonmer une double haie de gurdes royaux. Après ces pr^ratiôns, où il y avait peti d'ordre, les grands de l'État, habillés de châlel

moelleux et ùm, et £oUKfs d*uiie t(H|ue ro«ige ceinte d*ttn lyagiiifique châle blanc» entrèrent h feur tour, ei alléreat présenter leurs révérenoes a Mëhémetr- Châh ; il oc me fut pas permis 4e les suivre assez loia pour apercevoir )a tiniiJQSlé 4u roi des rois».

Tous les souvarains del'Aoîe{>reiiiiewt4es lîiras fori pompeux. Les MltaM de Siaoïboul m font appeler saos .modesiie diatri^uteuns 4m eouroaDes ; Usé plus timides noiteleU de la Perse Mi toti^ttns l>ris avec aussi peu de £wçon ries épiihétes les plus rempUes d^exagérationsy et se foui adorer 4aus les edennités piftblî^ues sous le titre de Zil-Alétth^ •omtuv de Dieu.

L'art de foroHiler ces moiiaofl|;es n'est p^ facile^ il u «st pas fiBidle de flatttf* Tamoui^-proipre de ions ces despotes par une .hyperbole noui^ell^ qui les .exalte au-dessus de tous las rois présents et passëa. Cependant ces vanités ne sont de rigueur ^e dans les requêtes. Enpaiiantau roi de Perse, '<m se borne wordinairementÀ exprimer 4iae seule de ces qualificalions d'usatgCp telle que KeUah--JUem, qm, au reste y pourrait JMiffire à une modestie commune;, et dont le sens traduit en tetsk , dans notre la<i^ie, Tobjet de l'admiration de l'univers.

MébémaMïhâh «st awveaA «alade; il esl sujet à de iriqueatos attaques detgoutle. -«^ te le dit faon, aa)gré la rigueur de .yiel^Ms liffineux cbatimeota, qise k iMBoin d'assurer son repos «t d'^ifenaair «a couronne ;fait Jrouver excusable ipir les Persans.

Mais cetle boRlé dégénère .qMelqiiefaas ot «lie

devient un défaut; dn lui reproche un manque d*é« nergie dont le royaume a beaucoup à souffrir. Lui et sa. race paraissent être impopulaires, surtout dans les provinces éloignées de la tribu qui les protège.

Il avait eu d'abord à Tauris un kaiemmacan , qu*il soupçonna de vouloir le détrôner. Ce ministre était un homme instruit et capable, et sa naissanoe lui avait assuré des partisans, comme descendant de prophète. (On reproche aux Cadjars, qui n*ont pas cette noble origine, de n*étre que des usurpateurs, des souverains de fait et non des rois légitimes.) Pour détourner le danger, le kaiemmacan fut privé de son emploi, mis en prison , et, au bout de peu de jours, étouffé pendant la nuit par cinq aflidës, dont un lui enfonça un mouchoir dans la bouche et s*assit sur son visage, jusqu'après la consommation de Tasphyxie. On sait qu'en Perse l'usage fait un crime de verser le sang d'un séid.

Méhémet-Chàh est un esprit faible et crédule; son premier ministre, Hadji«Mirza-Agassi, qui s'est emparé de sa confiance, en profitant adroitement de ses défiiuts , continue à se maintenir par les mèines moyens, qui sont un habile usage des superstitions de son prince.

Voici ce qu'on en raconte. Ce ministre était d'abord un mollah assez obscur et méritant bien de n'être jamais autre chose. En cette qualité, il avait autrefois donné quelques leçons au jeune Méhé« met; or l'ambition est prévoyante, et Mirza- Agassi prépara dès lors sa grandeur actuelle. Doué de beau*

coup d*auclace, il accrédita l'opinion qu'il avait dfi fréquents eatreliens avec les habitants ilu paradis et de l'enfer, et qu'il pouvait révéler des nouvelles de l'autre monde. Ces contes, si absurdes qu'ils fussent, étaient reçus sans examen par les esprits faî» blés, et lorsque les sots furent en asses grand nombre, bien imbus de ces croyances, leur opinion imposa aux autres la nécessité de se taire. Le moHah allait trouver, en secret et tour à tour, les principaux prétendants à Théritage de Feth-Aly-Chàh et annonçait conGdentiellement à chacun les révélations certaines d'après lesquelles il sérail roi. IL ajoutait, avec une réserve tréa*néf[;essaire, de ne rien divulguer d'un secret aussi important, attendu que le ciel même attachait le succès à ce prix» Mëbémet, devenu roi et convaincu plus que jamais de la^ sainteté de son prccepteuj* par 1 accomplissenuBut de ses promesses , lui abandonna , sans eéserve , sa^ confiance et Tadministraiion du royaume.

La reine mère, que l'on dit être une femme adroite, mais avide d*intrigues et formée, dans l'en* ceintct du harem, à l'art de conduire pour son ppofit les affaires délicates qui s y traitent, prétend exercer au dehors l'influence qu'elle s'est acquise au dedans, et prendre part au gouvernement des affaires publiques. Mirza-Agassi la craint et la fliénage, et <hi dit qu'une voix maîtresse, sortie d'une prison de femmes, dicte souvent au ministre la conduite qu'il doit tenir. La reine mère est exactement iuformëe de tout ce qui se passe dans le* royaume ; elle sait

quels ëfrangers entrent et sortent et dans quel but ils sotft vends. It est assez sarprenant qtf^ine femme q«t n*a pas la permfssion àe voir le monde aspire ' à radfliimatrer, et que les inléréts de la Perse se îvsti» , tenfy c«mnie une îitriguê gatanie, derrière un anur d'appariemenl de femme, avec le même seeret et par les mêmes moyens imerraédiaires, des filles de chambre et des eunuques.

Le premier mkilslre de Mëhémet , ee même IMirza» dont il était question à Tinstant, a Tesprît irréfléchi plutôt que prampt» et les mouvements du corps brusques plotdi qw vifs. Sa figure annonce ladresse dans la csnëotte des afiaires personnelles bien plus que la science et le tact nécessaires à Tadministration d'un empire, et Texpérience ne prou^'e que iropcombien il est peu propre au rôle que Tarnbitittn hii a fait rechercher. D'autant plus jaloux de aon pouvoir immense^ qu'il ne justifie pas par des talents réels la confiance qui a été placée en lui» il ne cède à personne la plus petite part de son autorité despotique.

Je lui ai été présenté. La première impression qu'il a faite sur moi^ comme sur tous ceux qui l'approchent , est la même que ferait un booffim. Il offre habituellomcnt le contraste le plus burlesque qu'on puisse Toir entre certaines poses théâtrales qu'il affectionne, et des laçons cooimunes de mettre son lionnei sur les yeux , ou sur les orrilles, ou en arrière de la tète, accompagnées de gesticulations romplies de trivialités ; trop souvent aussi il manque

à la iligailé de son rôle par det discours ûftpndenls ou par des pKpos obscènes. On rapportait de lui quelques mois inspirés par la plus grande- licence sur le compta de la jeune vierge qui gouTcineit la Grande-Bretagne. C«» outrages, secrètement versés entre quelques confidents, le vengeaient de rirritation que le dernier ambassadeur anglais se plaisait à lui causer dans des diseussions d'Élat, en hii oppo« sant sans cesse la volonté souveraina et toute-puissante d^une fille de vingt ans.

Hadji-Miraa**Âgassi annonce, par son tempérament , un de ces bommea destinés f remplir tou« jours un grand rôle, en bien ou en nçial, et toujours ambitieux. La fortuae de celui-ci parait avoir dé-passé de beaùeoap ses espérances, et on croirait que, dans Tivresee qu'elle lui cause, il joue awc les moyens que hii donne sa puissance, comme un an«^ faut joue avec des boehets.

Il a fait un voyage en Russie comme ambassadeur, et il en a rapporté l'usage des gants blancs, qui sont d'uv eflfet grotesque avec le reste de sou costume et avec les autres oouleurs qu'il a adoptées pour se vêtir. Il écrit, boit, mange et dort avec ces gants ; il ne s'en sépare jamais. Il est douteux, malgré la grâce avec laquelle il en caresse tantôt sa barbe courte et rare, et tantôt son visage ovale, maigre et jaune, que ce genre dandy prenne faveur en Perse.

Avec de l'instruciiony ce ministre aurait pu aspirer à la réputation d'un Richelieu ; mais le sort, qui

ne le destinait pas à de grandes choses, n*en a voulu bire qu'une sorte de Crispin dans une pitoyable comédie.

Mirza M. ... est réputé ministre des affaires étran* gères ; mais il est proprement étranger à toutes sortes d'affaires. Les attributions de sa chaire sont mal circonscrites» comme le sont, d'ailleurs, les fonctions de t4>us les hommes publics de la Perse, et le premier ministre, qui craint en lui un rival, ne lui abandonne aucune décision qui puisse lui donner de Timportance. Mirza M.» est un homme lettré et intelligent ; mais on lui reproche d*étre craintif et de céder un peu trop à ses penchants à la mollesse asiatique, qui favorise le projet, que son ennemi poursuit, de Tan* nuler toujours. Au reste, il trouve au sein du harem des distractions puissantes, qui non*seulement devraient suffire à le consoler des chagrins de Tamourpropre, mais qui devraient aussi l'éloigner tout à fait de la carrière dangereuse de l'ambition. Là une belle épouse, fille de Feth-Aly-Chah, et les pierreries, les vêlements soyeux du kerman, les parfums, les sorbets et le doux repos «ibsorbent les sens et Fesprit du voluptueux Mirza , en attendant plus de succès dans la carrière de l'ambition. Ce ministre comprend très-bien noire langue; il la parie aussi, et il récrit même un peu ; il est aflabicw avec les étrangers, et cette qualité, d'autant plus appréciée ici qu'elle est extrêmement rare, m'a fait avoir des rapports fréquents avec lui : j'en ai toujours été re<;u d*une manière qui m'était Oalteusc, et

quelqim témoignages d'une aiuilié trop honorable pour que je Toiiblie.

Son fitoy-Mirza A.., est un Jeune homme d'une vingtaine d*annëes, qui, sans titre et sans position' déterminée dans la hiérarchie administrative! rempSit les fonctions d'un ministre. Une si grande forlune, à son âge, lui sera peut-être funeste; son caractère en avait déjà pris un peu de roideur, et si son bon sens ne résiste aux mauvais conseils de la vanité, il vieillira dans la médiocrité de ses talents, sans justifier le choix prématuré qu'on a fait de lui. Son père, ébloui de ses premiers succès, pousse sans prévoyance à Taccroissement de son crédit, et ferait mieux de Tenvoyer en Europe, un an ou deux au moins, pour le former à la grande école des voyages. J'ai remarqué que, quoique les sentiments naturels les plus tendres parussent attacher Tun à l'autre le père et le fils, celui-ci prenait toujours, lorsqu'il venait en présence de son père, une attitude humble, qui témoignait plus de respect que d'amour, et qu'il ne s'asseyait jamais qu'après en avoir reçu la permission (1\

(1) Od lit dans un disoours de Quinle-Curce, attribué ï Alsiandre : Seio opud vo$ fiiium in compeclu matrii nefa$ €$$$ contiderê niêi eùm illa permiiiL Ces paroles da héros macédoDÎen k Sysiganli», qa'il appelail sa mère, prouvent combien l'usage dont il 8*agit est ancien. J'ai observé la tradition de pareilles preuves de respect dans la Mésopolatnie, chez les enfants h Tégard des chefs de la famille, et chez les frères à l'égard de leurs aînés. Je ne doute pas que tous rcs us.iges ne remonlent aux temps des plus \ieux patriarches dont il M>it parle dans la Bible.

La mère de Minca A., esi fille d*uiie kraéKte; elle ne souffre pas qu'on lui parle de sa mère, à cause de la mauiraîsc opinion qii*OD a ici dM Juifs. •~ Féth-Aly-Chah, grand^père du roi régnam, éiaii aussi peu délicat dans le choix de ses maitresaes que dans la manière de a^en faire aimer. Sa fiiTorile avaii l'adresse de ne laisser approcher de hii que des rivales qui ne fussent pas à craindre par Tascendaut de leur beauté, et qui y en tout cas, fussent de la moindre condition. Je tiens d'une personne qui pouvait être bien informée, qu'il entrait dans les devoirs des eunuques d'airegistrer les datea préeiaes des amours du vieux rm, qui contrôlait par elles les droits de ses enfants, à mesure qu'ils naissaienti à être compris dans sa postérité nombreuse.

Mim S... a reçu plusieurs missions diplomatiques pour Londres et Saint-Petersboui^; aussi parle* t-il passablement plusieurs langues de rSurope. Il a rapporté d'Angleterre le matériel d'un établissement lithographique, qui a déjà publié plusieurs ouvrages nationaux et qui, dernièrement, éditait un jour* nal rempli d'éloges sur les conquêtes et les vertus guerrières du roi. A la retraite d'Hérat, le journaliste, embarrassé de continuer sur ce ton, suivit la déroute sans mot dire; mais, après ce silence prudent observé quelques mois^ le voici qui reprend la trompette et qui chante de nouvelles louanges sur de nouveaux textes, sans égard aux transitions, que le temps seul est chargé d'adoucir.

Mirza S. est un franc Persan, malgré ses longs

séjours à YékràuçQr; c'esi ud £inraroA de courage civil; 0 est asMurdismul èe promesses, de proieslatkms et de vaines pnroles. Il remplit plusieurs fondioDs auprès de la persomne de soi> souverain, et, par exemple, «lie de secrétaire d'État pour les aSkires de b guerre. J'allai le voir un jour qu^l ëtait en actien danà son cabinet de minieire au palaîa du roi.

Ce cabinet est un grand appartement blanchi à la chaux sur tous ses murs et éclairé par des vitraux coloriés qui jettent un jour douteux comme la foi des Fersans. Pour tout meuble, j'y via un tapis de feutre groaaier, sur lequel le ministre de la guerre m*inviâa à m'asseoir à côté de lui, de la faeon qui me se* raât le plus commode. Il occapait un angte de cette chambre, et il pesait de toute la gravité de son corps sur ce même feutre, le couvrant de l'assiette de son large bassin et de ses deux tibias reployés sous les cuîssea; devant lui s'ouvrait un petit portefeuille de poche : c'était un grand livre de l'État, où on voyait des notes jetées comme au hasard et comme confondues par renchevétrement des lignes sinueuses d'une écriture en crochets. Un petit sac de toile blanche accompagnait le registre ; le ministre, après l'avoir ouvert, le secoua en le renversant et en sema le contenu devant et tout autour de lui : j'en vis tomber un nombre prodigieux de petits papiers, moins grands que la main, roulés comme des numéros de loterie et insérés les uns dans les autres d*UHe manière si confuse, que cVtait miracle quand

il fallait moins d'un quart d'heure pour qu*îl mil la main sur le chiffon écrit qu'il cherchait. Tel est le matériel des admimstrati<m8; sa simplicité répond à celle des principes du gouvernement, et le résultat est tel , aussi , qu on peut Tattendre d*un état politiquesi parfail • Des gens entraient et sortaient; les uns donnaient le sélam^ et les autres apportaienl des présents. Je remarquai que, par hasard, les afiôres de ceux-ci s'expédiaient de suite, et que le secrétaire rendait aux premiers leiu* salul, en leur disant de revenir avec patience jusqu'à meilleur succès*

Un autre jour, je le vis livré à ses fonctions de premier interprète; je le trouvai, le dictionnaire à la main, traduisant en style fleuri l'enseigne d'uo mécanicien anglais, qui était imprimée sous une grande image de bateau à vapeur : cette image avait séduit l'imagination du roi , qui s'en était amusé et qui voulait savoir ce qui était écrit au-dessous. La vapeur, comme il l'avait entendu dire, a opéré tant de merveilleuses choses ! Sa Majesté se flattait peutêtre de lui faire prendre Hérat sans qu'elle-mène s'en mélàt davantage.

Le frère de M irza S... partage ses travaux comme journaliste; il a la réputation d'élre un des lettres les plus distingués de la Perse; c'est, de plus, un homme d'un esprit très-fin et profondément mécréant, deux qualités qui ne sont pas rares dans ce pays et qui sont presque toujours associées. Je l'ai trouvé une fois aux prises avec un digne prêtre catholique ayant une aussi grande propension à la

dispufe théologique que les Persans, qui ont la réputation d'aimer en général les controverses religieuses ; celui-ci profitait gaiement des graves objections de son interlocuteur, et il les lui renvoyait en taquineries piqiumtes.

Ce qui manque au royaume de Perse, ce n*est pas l'intelligence chez les ministres qui entourent le roi immédiatement, ou chez les hommes placés au-dessous d*eux dans la hiérarchie administrative, c*est remploi de ces forets par un souverain qui se mette, par la grandeur de ses idées, par l'activité de son eaprit et par la constance dans ses desseins, à la hauteur du trône où la naissance Ta fait asseoir : or, comme l'éducation des princes de l'Orient tend plutôt à corrompre les bonnes qualités dont ils sont doués qu'à développer celles qui leur manquent, on comprend sans peine que la Perse soit plus souvent descendue aux derniers rangs des nations que montée à la place qu'elle pouvait conquérir. Ce mauvais état des choses et ses suites, qui s'offrent à chaque pas qu'on fait en Asie, sont bien propres à faire dë«tester la forme des gouvernements monarchiques absolus, et, bien loin que l'antiquité de cette forme la rende sacrée aux yeux des personnes qui n'ont pas de préventions, le temps même porte condamnation contre un régime social qu'il ne peut pas

Mais ce qui manque encore à la Perse, et parolessus tout, ce sont les mœurs publiques, dont Tabsence conduit à Tanarchie el ne convient qu'à elle.

Vendeurs el \emàoè Knir i. ionr^ «lies oe peuple 4e marehaiMis, aucune conadcttee ae péskteà rinlériC; il suflk qu'il se présente ûm «dieteur tsseE riefae pour Tschetor. -Des gonvcrsciii» trafiquent tles sujets du roi avec les Turoosaae; k roî Tend son peuple à des fenniers étt pravinee^ et le fmiple, à son tour, veadmic roi et f^vemeurs, Vil en pouvait tirer le moindre gaâfi.

Celte vénalité n'est pa» ie S6al viee général, ni le plus profond^ ni cdini qmchoqpe le plut un émn^ ger. Le trait «oral qui distingue le mienK le caractère des PersiuiSy c'est le mensonge ; il leur est ai Iik cile^ qu'il aendbile[leur avcHr été donné avec la voix : Biais rédaeati<m de la lamille, on «entrent les nffiectalîoBB ^obligées de la politesse, y préfMure de iMinne iieure les enlanis tpii se perfeolionneM ensnka par la fréquentation ^*un monde «où Ifcsprît de >ctviiilé et la crainte du 'despotisme font cultiver toos les degrés de la finesse et de Ja rase.domme on apprend aux merles à siffler, on enseigne aux Persans à mentir.

Ce peuple a la réputation 'Ucn acquise d être ce* rémonieex; mak il «est trop évident, en général^ que le csein* ne prend aucune part aux gentillesses de ses manièncs et de ses discsturs, et 4in n'^est pas tonché de ses grhnaoes, qui ressemblent si peu aux ilé^ monstrations d'une cordialité sincère. On a dit trop légèrement que les Persans sont les Français de l'Asie; cette comparaison nest juste qu'en apparence. J^ottS sommes touchés d'une politesse, et

notts aimons chez les autres la firëwiiatice des mh^ QÎéres agréables; mais aons samaM aussi faire eseiaer les nôtres, parte <fae nous ne les prodigoom pas. Ali contraire» le Persan «st ekagéré dans ses protestiaiîons; il les accorde (sana^svx, «t elles wrti reçues sans firix, parce que lni*Hnémé ne lem* en donne âucnn, au io«d de sa peneAe* Il fMnte/sans réflexion, la main vers la poitrine, ^^s '41 Mine en in^^nani lie cou Sdr «ine <épa«le , *et en tondant la tèle sur te coû, avee un «louvemcnt d'jMiK ^i rouaient en cerde^ et *ta fianMntte mttam grache '«t eompliiquée lui est rendue àmesura, tnait'{)0ur4r»h, sans échange de ces jentimcMS^de bieniieiltantte qtvi font le mérite de nos sahitatioa» plMvius^

Lorsqu'une personne ^kiire dans m BSfkm, si eHe est considérable, le maître du logis se lève M ipfied, et toute «a société avec lui ; si dlle eat d\tn Tang tn*férieur » «on lui nrend ke bëlam isana tmig^, îtft 4m 4lri nMiiqne'uncplaoeioà<lles!ageomine. A»1bwrt'd'«a moment ol, oommÊ "pw ireseonvenir, ^(m "^ tsmrne vera eUe» etaioits nn prononw «ne fMiite formule de compliment udeompagnée d'un om de plasimr^ petits bonds du haut dn éorps> 4 «quoi le vislieor ré-pond fMir wi manège «tout pareX. Il m'a paru que la considération dont on jouit auprès d'un Persan pou*> «ait oestimer listfez Men >par le notifbre des centi-mèlMadont on Hcffattimi^afége Vélever dtins taette manosurre.

J'ai fait la connaissance du premier tnédedn Ai roi^ Mfrsa B* On fait Téloge de son xraractére et de

la solidiië de soa esprit ; malheureusement il nous fallait un interprète pour causer ensemble. Je trouvais toujours chez lui une chambrée d'oisifs, au nombre desquek plusieurs malades » qui tous, les uns par besoin, les autres par occasion, se faisaient tater le pouls. Le poids du corps reposant sur les gras de jambe et le dos renversé vers le mur, chacun à son tour demandait et recevait une consultation accompagnée de deux ou trois petites pilules iosérécs -au fond d'un cornet moins grand qu'un dé à coudre et roulé avec adresse, par le médecin lui-même, sur le bout de son ongle. Les vides à remplir et à ouvrir, quand il sortait ou quand il entrait quelqu'un, obligeaient la colonne agenouillée à faire des oscillations continuelles. Le menu peuple se tenait à la porte et venait montrer la tète, à tour de rôle, dans Técartement des rideaux entr'ouverts. Cétaii un plaisant spectacle que celui de toutes ces langues menteuses qu'on voyait, à dix pas d'éloignemeni, s'allonger les unes après les autres, sous toutes les formes, au commandement du médecin, et rtotrer aussi brusquement sur un nouvel ordre. Ces scènes, au dedans et au dehors, où figuraient chaque jour plus de soixante personnes, duraient environ une heure.

Il est remarquable que, lorsque la Turquie abonde en pharmacies et en pharmaciens, il n'y en ait point en Perse. Les bazars ne renferment, en effet, que quelques drogueries, et chaque médecin prépare lui*méme les médicaments qu'il prescrit à ses ma-

lades. Les médecins attachés aux ambassades sont pareillement obligés d'être leurs propres pharmaciens.—Le contact, déjà anciepy des Anglais se manifeste par quelques améliorations dans la polypharmacie des Esculapes de Téhéran, et par l'emploi abusif des préparations mercurielles. Quant aux médecins nationaux des autres villes, leurs théories, s'ils en ont, et leur pratique se conforment à ce que les Arabes leur ont appris, et la responsabilité en revient toute à Galien. — La méthode hydrosudopathique, qui est de mode nouvelle dans la médecine de l'Europe, est, au contraire, ancienne chez les Persans (1). -^ J'ai été fort surprit de la diligence que l'on apporte ici à enterrer les morts : l'intervalle laissé en^tre le dernier souffle d'un mourant et l'en* sevelissement de son corps n*est quelquefois que de trois à quatre heures.

Le général S. est un Russe parvenu, dont la conversation annonce le bonhomme et le soldat sans façon. Je trouvai chez lui une personne mal accoutrée et de Ggure assez peu distinguée; c'était son beau-pére, le fils d'Héraclius, dernier roi des Géorgiens. Je voulus causer avec cet homme, et, d'abord, dans l'espoir de Tintéresser, je lui parlai de ses plus

(1) Les affusioDS froides répétées ont eu quelque succès dans b médecine des Rotnaios : Antonius Musa, affranchi d'Auguste et médecin, guérit cet empereur par une méthode à peu près pareille ; elle loi réussit encore avec le poète Horace, buveur délicat, très-amateur du vin de Falerne, qu^il inonda d'eau froide, malgré la rigueqr de la saisoft.

Pnêim «t Miet criliq«««, t. 2. 22

illustres aieux , mais le prince déchu faisait peu de cas des vieux temps et des vieilles gens ; je me rabattis alors sur Thistoire coutemporainei et je vanlai l'héroïsme de la princesse Marie, sa proche parente ; toutefois il ne s'en soucia pas davantage, et, en général, il revenait, pour (oute réponse, à une sorte d*idéc fixe, qui était Tespoir de régner un jour. Vain rêve d'une pauvre tète!

Le dernier personnage considérable que j'ai vu est un fils de Fetli -Aly-Chàh, qui était gouverneur d'Ispahan, quand son père mourut, et qui fit, à cette époque, quelques vagues efforts pour lui succéder. Méhémet, pour le punir de cette tentative, s'est coqtenté de lui ravir ses immenses possessions, ei ne lui a laissé d'un roi de Perse que le nom royal et rinaclion royale. Cet entretien a été des plusdépourvus d'intérêt; aussi l'ai-je abrégé autant que les bienséances pouvaient le permettre à Tégard d'un hôte auguste. Ce prince a la réputation d'avoir peu d'intelligence; Tapathie de ses mouvements et la langueur de ses yeux semblent confirmer sa r^mtalion.

La ^cour du roi Méhémet diffère à plusieurs égards de celle de son aïeul Feth-Aly. Elle est bien moins brillante et bien moins riche, mais, en revanche, elle est plus morale. Le vieux roi est regretté ; ou Taimait, cl la Perse lui était toute soumise. Son pe* tit-fils semble douter des sentiments de sa propre tribu, et compte encore moins sur l'adhésion sin* ctTr des villes et des tribus méridionales.

Méhémet-Ghàh n'a que trois épouses et point de maîtresses ; son grand-})ére avait des unes ou des autres autant que de caprices , et sa vie remplie de libertinages a donné lieu à des anecdotes que le public raconte^ mais qui sont trop animées de luxure pour prendre place dans un journal. — On sait que chez les Orientaux la beauté est hermaphrodite. Felh-Aly-Ghâh le croyait ainsi, et il adressait indistinctement des hommages aux deux sexes. Une fois ce fut un Européen imberbe qui excita dans son âme les feux du plus violent amour; ses louanges étaient chantées en vers erotiques ; son portrait, reproduit partout, était sans cesse sous les yeux du roi brûlant; enfin la passion devint telle, que, de crainte d'un dénoûment qui pouvait faire nailre des embarras, on se hâta d'éloigner du moharque le jeune et bel étranger,

Feth-Âly était généreux; il aimait à donner. II est vrai que les largesses ne lui coûtaient rien : pour donner beaucoup, les despotes de TÂsie n'ont qu'à prendre beaucoup. Celui-ci employait cependant les formes les plus aimables que Ton puisse donner à la spoliation; il la réalisait pendant les plaisirs d'une partie de chasse. Il est d'usage, en Perse, que, lorsque le roi tue une pièce de gibier, les seigneurs invités, qui sont témoins du fait et qui sont invités pour cela, lui fassent cadeau d'une bourse. Les grands personnages à qui le roi voulait faire rendre gorge recevaient l'ordre péremptoire de l'accompagner dans une chasse, et alors ces ri-

rhes courtisans, pour satisfaire aux exigences d'un honneur coûteux, mais qu'ils ne pouvaient pas refu^r, mettaient en partant deux ou trois bourses d*or dans les poches. Feth-Âly aimait à chaaser et à se faire suivre d'un grand nombre de riches seigneurs.

Une particularité qui m*a été dite à ce sujet, c'est que le présent lui était donné sans qu'il le regardiit; il tendait la main au-devant de Toffrande, mais il la tendait derrière son dos, et on assure qu'il appréciait avec une étonnante justesse, par la seule intensité du poids d'une bourse, la somme qui s> trouvait contenue*

Sur la fin de ses jours, de grands revers avaient profondément humilié le chdhun chah, le roi des rois. Son orgueil eut particulièrement à souffrir de Tacceptation d'une clause du traité signé avec les Russes, qui donne à l'ambassadeur du czar le droit de s'asseoir devant le soleil de Sa Majesté. Ce n'était pas encore tout; la rivalité des nations ne permettant pas au représentant anglais de se laisser traiter avec moins d'égards, il y eut à ce sujet des réclamations de son côté, et des résistances du côté des Persans, pen* dant lesquelles le ministre de la Grande-Bretagne se retira sous la tente avec la colère et la dignité d'Achille, jusqu'à ce que la question du cérémonial et des préséances eût été réglée selon ses désirs, et avec une nouvelle humiliation pour le grand roi*

Ce prince, en vieillissant , commença à craihdre Tnaibilion do ses enfants, jusque-là qu*il se réjouis-

sait des revei's qu'éprouvaient leurs «irmes, |)arce que, dans son opinion, ces revers devaient diminuer la popularité qui s'attachait à eux, et dont il était jaloux; il supposait, et malheureusement ce n'était pas sans raison peut-^tre, que la bonne opinion du |>euple pour ses fils aurait pu les acheminei* à la révolte. Pour prévenir ce scandale, qui n'a pas été i*are en Perse, non plus qu'ailleurs, il exigeait que son fils préféré, Abbas Mirza, l'héritier du trône, choisi par lui, mais qui mourut avant lui, ne se présentât à ses audiences que désarmé complètement; encore faisait-il surveiller tous ses gestes par des serviteurs bien dévoués et éprouvés. Mais alors, lorsque ces précautions étaient prises, il osait réprimander vertement son fils, quand il y avait lieu, et même il le menaçait de la canne. Il le fit un jour, entre autres, que la fille de Loutf-Âly-Khan s*était plainte à lui d*ètre négligée par Abbas Mirza, pour les mignons que ce prince entretenait, à l'exemple du père. L'effet de la leçon fut immédiat ; le prince royal alla au-devant de sa noble esclave, et, neuf mois après, naquit un fruit de son obéissance.

Une personne bien informée m'a dit qu'un certain mollah, vénérable vieillard de quatre-vingts ans, est souvent invité à faire rendre cette sorte de justice aux femmes des grands seigneurs. En chapitre d'amour, la loi musulmane est des plus explicites, et les maris, qui sont trop souvent inattentifs à l'observance des vendredis, s'exposent aux admonitions de ce juge doublement respecté.

Méhémet-Ckàh s*e8t trouvé dernièrement d^hu* meur à marier des filles de sang royal ^ et, en un jour, il a donné des cpoux à cinq d*entre elles. Ce qui est curieux à noter, dans ces arrangements ma* trimoniaux, pour marquer la différence des mœurs de rOrient et des mœurs de nos pays, c*esr que le roi a changé ses combinaisons, sans que cela ait paru grave ni aux intéressés , ni aux étrangers, et qu*après avoir donné à Tun une de ses propres sœurs, qu*ii avait déjà promise à un autre^ il a dédommagé celui-ci en lui offrant une tante.

Les fêtes ordonnées pour la célébration de tous ces mariages de grands seigneurs ont eu peu de retentissement dans la ville, si ce n'est par le vacarme des trompes et des tambours conjurés dans un concert. — Le roi faisait cadeau à chaque époux d'un habit très-riche et envoyait pour le bain, qui est d'usage, des parfums et du henné.

Au bout de moins d'une semaine, j'eus l'occasion de voir Tun de ces nouveaux mariés : c'était un jeune homme de haute naissance, le (ils d'un kan de la famille des Karageuz-Oglou, qui compose une des tribus les plus importantes de la Perse. Ce qui m'avait attiré chez lui, c'était la curiosité de savoir en quoi consistait une prétendue sorcellerie dont il avait le secret, et qui lui permettait de procurer de douces extases à ceux qui se mettaient entre ses mains. Or, le manège qu'il employait pour cela, et dont il voulut bien me rendre témoin, était une pra« tique des plus simples, mais non pas sans danger,

qui consisie à suspendre la circulation du sang dans la tète, par la compression des ironcs veineux prin^ cipaiix du cou, à laide des deux pouces. Le patient éprouve plus ou moins d'anxiété au premier temps de cette expériente, selon qu'elle est conduite; sa Ggure se gonfle par la réplétion des vaisseaux veineux ; la qualité du sang qui s'y accumule de plus en plus la fait passer du rouge vif au brun livide et noir des asphyxiés ; les yeux deviennent exorbitants et se convnlsent; les muscles paralysés laissent pencher la tête; le tronc et les membres s'affaissent; c'est alors que le patient éprouve les jouissances de l'extase, c'est-à«*dire d'un état de compression cérébrale qui procure des rêvasseries d'abord, et qui peut provoquer enfin une^apoplexie grave.

Quand je fus satisfait sur ce points le jeune kan entama un chapitre de superstitions grossières que je combattis par les armes que fournit la raison la plus commune, mais sans pouvoir le convaincre, tant il est vrai que l'entendement peut être obscurci par une mauvaise éducation, et que ce qu'on noodme le gi*06 bon sens veut être bien conduit pour acquérir toute sa plénitude. Avant de nous séparer, il me fit servir du thé, et il en prit occasion de me demande par quels moyens on obtient, en Europe, le beau sucre blanc que les Anglais et les Russes apportent en Perse. Je lui dis donc tout ce que je savais sur les opérations de cet art , et je m'aperçus seulement alors que j'en avais trop dit ; le raffinage rend le sucre hnpur, et, en conséquence, Mahmoud -Khan

ne goûtera plu« ce produit si parfait de notre iudustrie*

J'ai entendit évaluer la population de la Perse par un homme intelligent, et qui parait des mieux instruits sur la statistique de ce roya«aie, à six ou sept millions d'habitants au plus, parmi lesquels il comptait quatre mille familles arméniennes, toutet peu aisées, les catholiques d'Ourmi, qui sont bien moins nombreux, et quelques Juifs dispersés, misérables, méprisés et maltraités. La même personne estimait le revenu public à 4,5 croures de toumans ou 1,125,000 toumans (1).

L'armée persane est aujourd'hui composée de soixante-trois bataillons de fantassins réguliers, qui seraient de mille hommes chaque, s'ils étaient com* plets; d'un peu d'artillerie, dont je ne sais pas au juste l'importance, mais qui est plus bruyante que dangereuse; d'une infanterie irréguli^, appelée tufinkdji, chargée de la police du royaume, et {Jus nuisible au royaume lui«-méme, en temps de paix, qu'à ses ennemis pendant la guerre (le nombre ne parait pas en être absolument déterminé); et enfin, d'une cavalerie qui compte pour cent cinquante mille hommes au moins, et qui est toute fournie par les

(I) Le croure vaut 260,000. Le tooinaD est uoe mooiUM idéale, di • visée en 10 sahabkbanaLOO 200 chAhis, et sa valeur, qui a été réduile de plus en plus, n'est présentement que de 12,60 (irancs environ. En Perse et par louleTAsie occidentale, on voit beaucoup de dueals de Hollande, parmi lesquels il se trouva souvent des pièces rognées et manquant de poids, et même des pièces fausses.

tribus errantes et guerrières. Celle Mvalerie est la meilleure troupe de l'armée; par sa qualité et par son nombre, elle aurait une valeur considérable^ s'il pouvait surgir en Perse un chef capable^ qui lui inspirât.assez de confiance pour qu elle se réunit toute sous son commandement, et qui sût mouvoir des escadfons nombreux. Ces cavaliers sont les Parthes redoutés des Romains; leur manière de combattre est encore aujourd'hui la même qu elle était autrefois» et leur adresse et leur vitesse ne sont pas chan • gées : dangereux en fuyant devant l'ennemi, autant que lorsqu'ils le chargent, ils échappent au danger noblement, en le regardant en face et en faisant usage de leurs armes avec autant d'habileté que s'ils galopaient droit devant eux.

Dans l'état actuel de la Perse, il est difficile de prévoir les événements que ferait naître la mort de Méhémet-Châh. D'après une prédiction trèsrépandue, son règne ne doit pas durer plus de sept ans, et 4« royauté des Cadjars doit s'éteindre avec Iui*-Il est possible, en effet, que l'anarchie à laquelle les esprits s'abandonnent soit exploitée à propos, et que la prédiction se vérifie violemment.

Aucun lien patriotique ne réunit les familles de la Perse, et cette circonstance rendrait facile une in vasion étrangère de quelque côté qu'elle arrivât; mais le fanatisme religieux est grand, et s'il était réchauffe, il rendrait impossible l'occupation permanente du pays, car la Perse a de profondes plaines, dont les habitants nomades peuvent se transporter

au loin sans qu'il leur en coule rien, etdesrelraîles dans les monlagnes» d'où ils pourraient inquiéter ei fatiguer une armée à leur poursuite.

Je pense, aujourd'hui que j'ai vu de mes yeux ce qu'est la Perse, que Ton n'a pu songer, et que de longtemps aucune puissance européenne ne songera sérieusement à s'en emparer ; mais la Russie et l'Angleterre ont sur elle des vues différentes, et la politique de chacune parait facile à saisir. On reproche aux Anglais <i'avoir voulu opposer à une invasion des Russes un pays peu civilisé et troublé par la turbulence des nomades; d'avoir, enfin, cherché à établir, enlre leurs propres possessions de l'inde et ks provinces de leurs rivaux du nord, une limite diflficileà franchir, qui ressemblât, en quelque manière, par un procédédel'art diplomatique, aux déserts naturels de l'Arabie. Il est vrai que si les Anglais ont eu de meilleurs plans, et surtout des intentions plus généreuses et plus affranchies des considérations étroites d'une politique égoïste ayant le double tort d'être inhumaine et fausse, il est vrai, dis*je, qs'oa cherche cependant en vain, par tout le rqyaume de Perse, l'empreinte de leur génie civilisateur.

Les Russes, qui, bien évidemment, n^ont pas à craindre la convoitise de leurs froids pays, devaient se proposer un but contraire, ou jouer un rôle d'indifférence. En effet, les présents et les autres soins utiles par lesquels ils cherchent à gagner des amis à leur cause, le désir qu'ils témoignent de voir peupler et fleurir la Perse et les petits efforts qu'i

seraierrt disposés à faire pour cela, ont pour objet difficile de détruire les préventions très-naturelles avec lesquelles ils sont vus^ et de se préparer des alliés ou des intelligences et diverses ressources pour l'avenir. Mais il est aussi probable que ce mouvement res<* taurateur serait par eux*mémes arrêté^ s'il menaçait d'aller plus loin que leurs vœux^ et aussitôt que la Perse reprendrait la dignité d'une puissance libre. Je le répète, la Perse n'est pas un pays qui, dans son état pi*ésent, soit à> envier, et les Russes ne l'envient pas, non plus que les Anglais. Les premiers ne prendront pas cette route pour s'acheminer vers l'Inde, s*ils tentent jamais cette iM*odigieuse expédition par terre, et les seconds se sont trop vite efirayés de ce projet, dont ils doivent bien connaître Timpossibilité pour le présent. Toutefois ils ont établi leurs frontières de l'Inde au point où il convenait à une bonne défense qu'elles fussent portées, et ils se sont retranchés derrière l'ancien Afghanistan, le véritable boulevard de leurs possessions d'Asie. Mais il est une nécessité contre laquelle les Anglais lutteront encore un peu de temps et qui les fera succomber enfin , c'est celle d'avoir partout des rivaux dangereux sur l'Océan. D'ailleurs le développement même de leur marine leur a créé une situation particulière qui devient fausse de plus en plus, et dont il faudra bien qu'ils subissent les conséquences iné« vitables, qui sont la perte ou l'isolement de toutes leurs colonies, car une domination qui s'exerce à la distance de TAnglcterc et de Tlnde, mesurée par

l'épaisseur du globe, est nécessairement un fait anomal et passager.

Quant au roi Méhémet, il semble jcondamné, dans tous les cas, à ne faire désormais d'autre figure en politique que celle d'un gouverneur russe ou anglais. Un ancien militaire, parfaitement neutre dans ces débats , brave bomme qui voit sainement et sans passion ce qui se passe en Perse, simplifiait d*une façon amusante le problème des intérêts qui s'y heurtent, et me disait à Tauris, dans son lan* gage précis et technique : L'ambassadeur russe conseille à Mébémet-Châh de sentir le coude à droite ; l'ambassadeur anglais lui persuade de sentir le coude à gauche , et le roi irrésolu se laisse pousser des deux côtés et presser les deux coudes à la fois.

Au lieu de compter sur l'appui de leurs voisins, les Persans pourraient profiter de leurs rivalités et de leurs inimitiés évidentes pour développer leurs propres ressources, qui sont considérables. — Des tiers désintéressés , comme le sont les Français , les Aliemsmds , les Italiens, etc., pourraient leur rendre d'évidents services dans ce but. C*est , au reste , de cette manière seulement que , vu l'état actuel de l'industrie en Europe, il nous est possible d'avoir un point de contact avec ce peuple qui est loia de nous et inaccessible à nos marchands ; mais ce point de contact nous devons le désirer pour Textension de nos conquêtes intellectuelles sur le globe*

La guerre d'Hérat était un sujet nouveau de conversation^ et tout le monde l'exploitait. Comme

il n*y avait pas beaucoup de choses flatteuses à en dire ni pour lui-même , ni pour ses armes , le roi imagina la plus folle et la plus impossible des ordonnances qu'un despote puisse inventer, et défendit y sous peine d'amende , qu'il en fût parlé en aucune manière. Cette mesure était une occasion nouvelle^ maladroitement offerte, de faire parler un peu plus du sujet qui s'y rapportait. J'ai donc maintes fois entendu causer de cette guerre, et les détails que j'en ai appris ne m'ont pas édifié sur rhabileté de l'administration du royaume.

Aucune opération militaire n'était régulièrement concertée : deux bataillons manquaient de fusils ; les autres allaient au feu avec une ou deux cartouches; on jetait chaque jour, dans la place assiégée, quelques boulets inutiles; les approvisionnements en poudre étaient insuffisants. L'armée se composait en majeure partie de pillards, enrôlés à grand'peine et réunis seulement dans l'espoir d'un butin, avec qui les paysans ne voulaient pas trafiquer sans être prudemment retranchés dans leur village; les soldats qui venaient acheter leurs denrées étaient obligés de leur remettre préalablement la somme convenue pour la vente dans un panier qui montait et descendait avec une corde le long des murs.

Les prisonniers étaient ordinairement massacrés. On cite , à ce sujet , un propos de Méhémet-Ch&h , qui peut-être ne dément pas le caractère faible qu'on lui reproche , mais qui est certainement incompatible avec la bonté que d'autres lui attribuent. On

dit qu'en voyant le sol rougi par le sang de quelques misérables prisonniers égorgés sous ses yeux et par son ordre^ il s'écria, avec une satisfaction barbare: Ah ! ah ! quel parteri*e de roses !

La campagne de Téhéran est un désert triste , aride et désolé tantôt par le froid, tantôt par h chaleur. La ville, bâtie sur une surface plate, n'ot fre, d'aucun côté, un aspect de grandeur ou un effet pittoresque» Nigaristan et Casrcadjar, deux palais royaux que j'ai visités dans^son voisinage, sont petits, mal tenus et privés de tout agrément; quelques portraits de mignons et de maîtresses, et une grande et ridicule peinture, qui représente Feth-Aly-Chik donnant une audience solennelle aux ambassadeurs de France et d'Angleterre, couvrent les murs de la salle du trône, et ornent seuls l'intérieur de œs tristes habitations en briques sombres. Ce qui mérite le plus d'y fixer Tattention, ce sont, dans le harem, les cellules occupées par les femmes du vieux roi et les moyens ingénieux de sa sensualité. Les bains chauds et les bassins d'eau froide, où sa volupté insatiable s'irritait par les inventions les plus bizarres et les moins honnêtes , offrent encore des traces de Tart qu'il appelait au secours de ses sens énervés; tout y respire la recherche du plaisir et le mépris des femmes qu'il appelait à le faire naitre sans quY^les y prissent part autrement que par l'usage servile de leurs charmes et par les soins honteux de leur complaisance.

A une demi-heure de chemin , loin de Téhéran,

dans la direction du nord-est, j'ai été visiter les ruines d'une ville qu'qn dit avoir été fort considérable et qu'on suppose occuper l'emplacement de Rhagès, la ville de Tobie, qui aurait plus lard été appelée du nom de Rhey. Ce qu'on en voit aujourd'hui et la tradition incertaine ne suffiraient pas pour garantir cette opinion , mais les savants qui l'adoptent l'appuient sur de meilleures bases. La comparaison des distances qui existaient jadis entre les principales villes de l'Asie, et que les auteurs anciens nous ont conservées , établit assez bien que la ville mentionnée dans la Bible n'est autre que l'Europus des rois Assyriens, l'Arsacia qui l'a remplacée et le CbàU Abdoulazim, modeste village qui reste comme un dernier jalon épargné par le temps, pour marquer le lieu de la grande cité d'Ha-* roun al Resciiid. Toutefois la géographie ancienne, qui a conquis ce fait depuis moins de cinquante ans, est encore obscurcie par bien des doutes qui proviennent de Tinstabilité des dénominations ar« bitraires données aux villes(l). On a trouvé dansce lieu des sculptures qui sont du siècle de Châhpour. Alexandre, poursuivant Darius avec une partie de son armée , arriva d'Ecbatane , en onze jours , dans la ville de Rhagès ; il y donna cinq jours de repos à ses troupes, et, en une marche, il arriva aux portes Caspiennes, d'où il continua le cours de ses conquêtes. Ces renseignements s'accordent avec

n) Voyez la note 3« à la fin du tome second.

leâ positions assignées aujourd'hui à Rhagès et à Ecbatane. — On ne sait pas aussi bien d'où était venue la célèbre Thalestris avec ses trois cents guerrières , ni à quelle distance d'ici le héros grec recul la visite de cette reine , qui lui demanda si cavalièrement un héritier de son empire ; sur quoi le bon RoHin fait observer, avec une naïveté charmante , que fr cette demande obligea Alexandre de (( séjourner )à quelque temps. »

Tandis que les Anglais travaillent avec em^ pressement à reconstituer le royaume des Afghans au profit de son ancien chtf et au leur, les Russes, de leur côté , font diligence ; ils étudient le terrain et les esprits , et ils surveillent ce qui se fait de nouveau. Parmi les officiers de cette nation , allant ou revenant avec des missions politiques , il en est un, M. V. , q«e le hasard m*a procuré le plaisir de rencontrer chez un de ses compatriotes. C'était un jeune homme dont la conversation était pleine d'intérêt.

Son existence , jusqu'à ce jour , avait été toute noaiade. Il avait vécu sept années parmi les Kir* gbiz,parcourant leurs steppes en tous sens, toujours à cheral, toujours armé, ne passant pas une semaine sans repousser, avec les frères de sa tribu adopiive, quelque parti ennemi , dormant sous une tente , mangeant, sans pain ni addition de riz, de la viande de eheval et buvant de l'eau , du lait ou du kou* miz. Il avait pris une telle habitude de cette manière d*étre, que l'habitation paisible des villes lui

paraissait insupportable ^ et cependant la rudesse de sa vie nomade n'excluait en lui ni la douceur des mœurs, ni le bon ton , ni Tinstruclion, ni le goût de s'instruire encore, qui conviennent mieux à . Thomme des salons de Petersbourg.

II m'a conGrmé que le lac Aral , dont il avait fait presque le tour entier « a des iles nombreuses, habitées par une infinité de pécheurs , qui vivent du produit de ses eaux claires et potables.

Pierre le Grand et ses successeurs ont fait explorer souvent toute la Turcomanie et le désert des Kirghiz jusqu'aux frontières de la Chine. Ijcs documents nombreux et précis i] ui sont provenus de ces recherches se trouvent à Oienbourg. Il est fâcheux que la Russie paraisse les y oublier , ou que plutôt elle juge prudeQt de ne pas les rendre publies; mais elle aura beau faire : qu'elle se persuade bien que ce qu'elle appellerait des ménagements pour la susceptibilité de ses voisins ne diminuera point la crainte qui, en ce moment, préoccupe les Anglais.

Après avoir rempli une mission à Caboul, M. V. venait de visiter le lac Zerreh , appelé Hamx>un par les habitants des pays voisins. Lis principaux affluents de ce grand amas d'eau douce sont mal indiqués sur les cartes qu'on en connaît; il y en a quatre, parmi lesquels deux viennent du septentrion ; on voit Sur leurs bords et aur ceux de THelmend beaucoup de ruines , qui sont de vé-

l*rn>r«-> ri nolr« riiliqa**, t. 2. ^

riubles mines de monnaies antiques , exploitées par des troupes de maraudeurs.

Les Baloutchis se rapprochent du Seistan depuis quelques années; ils se fixent autour de son lac, où on trouve en hiver une prodigieuse quantité de gibier et des oiseaux fort curieux. — Tout le pays voisin de l'Heimend est magnifique. .

Les déserts salés par lesquels M. V. est arrivé à Téhéran offrent plusieurs dangers. Le premier est d*étre rencontré et attaqué par les sauvages baloutchis qui les parcourent sans cesse. Ce soni des brigands, à peu prés nus, et des assassins inexorables, n'ayant d'autre arme qu*un sabre, mais affrontant, avec une audace étonnante, toutes sortes d'ennemis, pourvu que leur tète soit abritée soos un étroit bouclier de cuir. Ils franchissent, dans ces déserts, des espaces d'une étendue incroyable , sans presque avoir les moyens de subsister, montés deux à deux sur un chameau et tournés dos à dos, pour embrasser ensemble toute l'étendue de rhoriton. L'audace les conduit quelquefois jusque dans le voisinage de Kacham et de Koum. La difficulté qu'ils trouveraient à nourrir et à transporter des prisonniers les décidé à ne jamais en faire et à massacrer les voyageurs qu'ils dépouillent. Un autre péril , bien grand , de ces plaines désertes vient de la nature du sol , qui cède sous le poids des dievaux, si on s'écarte des sentiers éprouvés et connus , et (|ui se creuse peu à peu en un tombeau inévitable. Aucune plante ne croit à la surface de

ces triotea lieux; aucun être vivant, si ce n'est rhomme , ne s'aTcntare à les visiter.

J ai cansé aussi avec des Turcômans de la tribu comprise entre le Goufgan et l'Âtrek, tribu soumise, qui, pour gage de sa paix avec les Persans, consent à leur laisser en otage un certain nombre de familles, dont l'industrie est de fabriquer avec le poil des chameaux des tissas grossiers servant à faire des bissacs. La physionomie commune de ces hommes m'a rappelé parfaitement cMe des Tatars-Mongols que j*avais vus de l'autre côté de la Caspienne. Leurs habitudes les rapprochent plus que leurs traits phy« siques des populations nomades de la Perse; leurs moBursy plus douces que celles des autres Turcômans, sont certainement modifiées par la nature de leur pays, qui est mieux arrosé et plus fertile.

Les plus dangereux voisins et les plus implacables ennemis des Pei*sans sont les hommes de cette race qui composent leurs tribus de Test sur la fron-* tiére du Khorassan. On connaît assez la vigueur, la vitesse et la beauté des chevaux turcômans de ces tribus. La célèbre Nysa, qui fournissait aux anciens rois de la Parse les magnifiques juments qu'ils faisaient conduire à leur suite, est au centre de leurs possessions, mais les excellents coursiers qu'elle continue de produire ne sfbnt plus destinés aux triomphes; ils ne servent qu'à Thumiliation des rois modernes, à la destruction des familles de la Perte et à la désolation des campagnes. Le brigandage des Turcômans s'étend jusque prés d'Hérat,

qui esl environnée de vallées délicieuses, où s'élèvent des villages tout à fait intacts, mais complètement dépeuplés par eux. On peut se faire une idée de l'activité de leur brigandage, en apprenant qu'un voyageur estime à 30,000 le nombre des esclaves persans répandus dans la Khivie.

J'ai entendu raconter à ce sujet bien des histoires lamentables , pendant mon séjour à Téhéran. Je rapporterai seulement les deux faits qui suivent :

Un jeune homm^, fatigué de vivre au milieu des vanités du monde et stimulé- par les motifs les plus généreux , avait eu le projet de consacrer sa belle fortune, son instruction, la force de sa jeunesse et la puissance de son bon cœur à la civilisation des Turcomans. Arrivé ici, on avait cherché à le dissuader, mais rien n'avait pu ébranler ses résolutions. 11 était parvenu sans obstacle à Astérabadp où il s'était embarqué pour le golfe du Balkan. Là commençait le danger; toutefois, dans la tribu des lou mouds, à qui il se confiait, il trouva des guides qui le conduisirenly avec une bonne foi inaccoutumée, jus* qu'aux limites de leurs propres déserts ; mais alors d*autres Turcomans nomades le firent prisonnier, et depuis lors il subit la dure condition des esclaves*

Le sujet du second exemple est un Persan qui m'a lui-même raconté son histoire. CSe jeune homme accompagnait dernièrement l'armée de Méhémel- Chah dans la guerre du Khorassan, et vendait aux soldats des comestibles et des liqueurs. Un jour

qu'il s^étailécarté pour renouveler ses approvisionnements, il rencontra des maraudeurs qui s'emparèrent de lui et qui le forcèrent de les suivre à la distance de plusieurs journées, les yeux presque toujours couverts d'un bandeau. — Enfin il arriva au milieu de la famille turcomane dont il était l'esclave ; on lui prescrivit ses devoirs, et on lui dit quelles récompenses ou quels châtiments seraient le prix de son zèle ou de sa désobéissance. Il se mit à l'œuvre. Dans la journée il donnait des soins aux bestiaux, et, le soir, il accomplissait les plus pénibles fonctions 'de la domesticité. Les heures qu'il passait au sein de la famille étrangère étaient celles des plus tristes souvenirs, car lui aussi avait eu une famille, une femme, des enfants, des affections; et tout ce qui lui rappelait un bonheur que probablement il ne devait plus connaître rendait sa captivité plus affreuse, et son désespoir plus grand. Un soir qu'il était occupé de ces pensées accablantes et qu'il broyait avec la meule à main le blé destiné à la nourriture de sesmaitres, une jeune femme, profitant du moment qu'il était seul, interrompit tout à coup ses sanglots par quelques douces paroles de consolation, et, lorsque, aux sons de cette voix, l'esclave surpris tourna la tète, il vit une main qui lui offrait une bourse pleine d'or, et il entendit la même voix qui ajoutait que vers le soir il trouverait, dans un certain lieu désigné, l'un des meilleurs chevaux de la tribu avec lequel il devait immédiatement

prendre la fuite. En achevant ces mots, la jeune femme disparut.

Le pauvre Persan crut avoir été visité par un ange du ciel, ou avoir la raison troublée par ses malheurs; mab la bourse qu'il avait reçue et qu'il tenait sons ses yeux étonnés lui démontrait qu'il n'y avait pas d'illusion. U enferma ce trésor dans sa ceinture, et puis, lorsque la nuit fut venue, trouvant, à Tendroit indiqué, une monture excellente , sellée et bridée pour lui, il s'en empara et partit au galop, en bé* nissant du cœur sa bienfaitrice. — Le fugitif suivait dans sa course la direction, à peu prés, où il supposait qu'était sa province natale, et ne faisait de détours que pour éviter les rencontres dangereuses des aouls ou des maraudeurs qui s*en détachaient. Cependant ces manœuvres prudentes lui avaient fait perdre un temps précieux ; sa fuite avait été connue de bonne heure, et plusieurs cavaliers armés, qui l'avaient poursuivi en droite ligne , de toute la vitesse que possédaient leurs chevaux, l'avaient enfin aperçu et le serraient de près. Par bonheur, le courant d'une eau rapide se présente ; le Persan y précipite son cheval, qui le franchit, et qui fuit de nouveau à toute bride, tandis que les chevaux moins ménagés des Turcomans succombent ou refusent de passer, et que la rage de leurs maîtres se consume en imprécations inutiles.

Après une longue traite qui venait de lui faire gagner du terrain, sentant le besoin de repos pour

le précieux animal qui lui avait sauvé la vie et pour lui-même, il était entré dans un bois, où, se croyant parfaitement seul et en sûreté, il comptait, pour la première fois, les pièces de son trésor, lorsqu'un coup de fusil, parti inopinément, fit siffler une balle à ses oreilles, qui alla tuer son cheval à deux pas de lui. Dans son trouble, il cache à la hâte quelques pièces d'or dans la plaie saignante de la pauvre bète, et les autres dans la poussière qui est à ses pieds ; mais déjà les assassins sont arrivés sur lui, ils découvrent une partie de cet or, ils le dépouillent lui-même de ses vêtements, et puis, par un reste de sentiment humain, au lieu de le tuer, ils rattachent au tronc d*un arbre.

Mais les bonnes et les mauvaises chances devaient agiter brusquement et tour à tour le cœur du jeune captif dans cette journée, et une femme encore devait venir à son secours dans la situation critique.où il se trouvait nouvellement. Une femme .passait à quelque distance dans la profondeur du bois; il l'appela, il la supplia de lui venir en aide , et elle accounit. Quand ses liens farent brisés, le Persan lui demanda d'achever sa bonne œuvre et de lui procurer des vivres, qu'un reste de son trésor volé lui permettait de payer. La crainte de quelque fâcheuse aventure lui était trop présente pour qu'il entreprît d'aller lui-même jusqu'à l'aoul voisin, où peut-être l'esclavage l'attendait ; il fit donc promettre à sa libératrice de laisser ignorer sa rencontre en ces lieux, et de lui apporter secrètement la nourriture

dont il avait besoin. La bonne femme, intéressée doublement au sort du malheureux qu'elle sauvait, partit avec des intentions et un zèle également louables. Celui-ci l'accompagna d'abord de son regard à travers les sentiers du bois> et aussitôt qu'il eut cessé de la distinguer, réfléchissant avec une prudence qui faisait plus d*honneur à son jugement qu*à la moralité de. noire espèce, il se hâta de grimper au plus haut de l'un des arbres les plus touffus, assuré d'échapper ainsi aux conséquences d'une trahitOD, si elle avait lieu. Mais, au contraire, après quelques moments d'attente et d*incertilude pénibles, il vit revenir la même femme, exacte à sa parole et à sa commission; il en reçut les provisions de bouche qu'il lui avait demandées, et, après en avoir recueilli plusieurs renseignements qu'elle lui donna sur la route qu'il avait à suivre, il prit la direction du Mazendéran, où il arriva enGn sans nouvelle malencontre.

Si ce Persan n'était pas très-menteur, ce dont je ne puis répondre, on voit que le simple récit de sa captivité et de sa fuite est un canevas de roman.

Serai t->il donc si difficile d'empêcher de tels brigandages, et généralement toutes les déprédations dont la Perse a tant à souffi*ir ? Quels moyens donneraient à ce pays des garanties de prospérité ?

Quand on réfléchit à l'immensité de la surface que comprend la Perse, et au petit nombre de ses habiiants,les uns Gxés dans des villes, les autres errants à la suite des troupeaux, on ne s'étonne pas que Tad-

ministralion du royaume, qui en a causé la dépopulation par les vices et par les crimes dont elle a élé longtemps coupable, trouve aujourdliui, dans la situation ainsi créée, de trés*grands obstacles à devenir meilleure.

Les populations nombreuses ont des forces sociales exubérantes qui attirent les provinces d*un pays les unes vers les autres, et qui les sollicitent à unir leurs intérêts. Au déclin des royaumes, qui s'annonce par la désertion de leurs habitants, un progrès inverse est naturel; les forces de Tunion diminuent, les provinces tendent à se désagréger,

et un grand Etat se résout en un certain nombre d'États secondaires. Comme les choses ne sont jamais mieux en rapport que lorsqu'elles se conforment à l'ordre naturel qu'elles doivent avoir, je tiens pour assuré que le partage de la Perse actuelle en trois ou quatre monarchies, qui seraient encore suffisamment grandes (peut-être même trop grandes), serait l'état le plus convenable pour le bien de cette immense contrée.

Tandis qu'une seule main, et une main malhabile, rapproche avec peine les membres engourdis de la Perse, qui n'ont nulle tendance à se mouvoir les uns au-devant des autres, des chefe indépendants, appliqués à améliorer les diverses provinces, y recueilleraient leurs forces partielles et en feraient partiellement une distribution plus prompte et plus avantageuse à tous. L'union nouvelle et la régénération de la Perse s'élaboreraient dans cet

étal de rractionDemenl plus sûrement et plus vile que dans le système de grande centralisation qui convenait bien aux époques heureuses et aux grands rois de ce pays, mais qui ne convient nullement à sa pauvreté présente, ni à ses modernes souverains. Soit qu'un pays s'achemine vers le progrès, soit qu'il recule , c'est également un malheur pour le peuple qui l'habite qu'on ne tienne aucnn compte, dans son administration, des changements que son état a subis.

Si, cependant, ce conseil de sagesse n'était pas écouté (et il ne le sera pas), qu'y aurait-il à faire dans l'intérêt du royaume? Oh ! certes, il sulRt de jeter les yeux autour de soi pour saisir en foule des sujets d'amélioration, et on s'étonnerait que ce pays ne fut pas considérablement perfectionné en moins de quelques mois, si on ne savait combien la science de conduire les hommes est en réalité plus difficile qu'il ne semble d'abord, combien la pratique des affaires publiques exige de lact et de persévérance, combien, enfin, la raison, par laquelle on croit possible de conduire un peuple, n'est souvent, diez un homme et chez les masses d'hommes, qu'un ins* trument de contradiction et de résistance. Mais il ne suffit pas de savoir quelles améliorations sont à introduire; il faut surtout discerner dans qi^el ordre elles doivent être introduites successivement , et, • cet égard, concevoir entre elles une loi qui établisse leur dépendance, car on n'agite pas les peuples aussi facilement ni aussi vite qu'on le dit, et le vieil

adage des physiciens, que la nature n'admel pas dans de brusques ressauts , est aussi vrai des phénomènes sociaux que de la continuité des lois de la physique ordinaire. C'est pour n'avoir pas connu cette nécessité de succession et de ménagements que tant de novateurs superficiels se sont lourdement trompés, et que tant d'expériences vaines ont été faites, qui ont justement prévenu les Orientaux contre toutes les idées réforma tï'ices. Les Persans et les Turcs envoyés à Técole de l'Europe pour prendre connaissance de notre civilisation, parce qu'on les supposait plus capables d'apprécier, selon les besoins de leur pays, toutes les choses nouvelles dont ils devaient être frappés, sont justement de ceux qui ont commis quelquefois les plus graqdes méprises. J'ai vu des Persans qui, après avoir habité l'Angle* terre durant plusieurs années, comparant Taspect misérable de leurs villes à l'aspect imposant des plus grandes cités anglaises, proposèrent sérieusement de raser au pied toutes les constructions de leur pays. Il ne s'agit point de cela , assurément ; mais les coqditions nécessaires à une amélioration réelle ne sont pas faciles à réunir. Il faudrait à la tète du gouvernement, non pas un indolent propriétaire de la Perse n'ayant d'autre crainte que de voir différés ou diminués les revenus qu'il consomme ou prodigue par lui-même ou par des courtisans plus avides que dévoués, mais un administrateur vigilant, animé de l'esprit du bien public, et empressé à réaliser d'utiles projets ; un prince juste et ferme, et surtout

un homme habile à choisir ses rainislres, et alteDlif à les faire persévérer dans les voies du progrès*

Quant aux actes de cette administration probe» éclairée, active et surveillée de près par son chef, ils seraient tels qu'ils devraientètre en Turquie» et partout où il s'agit d'égaler par les moyens les plus sûrs e( les plus prompts la civilisation la plus élevée. Mais il n'est donné à personne, que je sache, d*im* proviser la merveille de la rénovation d'un peuple, et, de sa nature, ce projet demande des soins assidus et l'aide des années.

Avec cette concession du temps, les choses qui commandent les premiers soins sont les développements corrélatifs des mœurs, des institutions poliiiques et de la fortune publique.

L'éducation bien comprise et bien dirigée donnerait le moyen de former les mœurs publiques pour Tétat nouveau où la jeune population serait appelée.

Sous le raifort des institutions, l'Europe a fait et fait encore journellement des apprentissages et des progrès qui doivent profiter aux nouvelles organisa • tions sociales de l'Asie, de même que l'expérience des vieillards sert à gouverner la jeunesse des générations qui s'élèvent

Quant aux sources de la fortune publique, la Per^e en a d'abondantes qu'il serait facile d'exploiter. Son sol déboisé pourrait se couvrir de plantations, et se» champs cultivables devraient être cultivés en plus grand nombre. Les seuls produits de la soie, si Téducation de rinsectc qui la fournit était encouragée

cl mieux faile, et si l'industrie du filateur était à comparer à celle que nous connaissons en Europe, suffiraient à doubler les revenus actuels du pays. Le sucre de canne et les tissus de coton pour lesquels la Perse est tributaire de l'Europe, bien qu'elle produise du coton et du sucre, seraient bientôt assez abondants chez elle pour se passer du secours de l'étranger; il en est de même de certaines industries qui ne peuvent être la spécialité d'aucun peuple, parce que la matière première s'en trouve partout, et parce qu'elles correspondent aux plus pressants besoins, à l'égard desquels, seulement, les États* doivent être attentifs à ne pas se rendre dépendants les uns des autres. On voit, d'après cela, pourquoi les gouvernements que la situation de la Perse intéresse le plus s'empressent si peu de seconder ce pays dans ses efforts d'émancipation.

Et cependant c'est là un méchant calcul d'égoîsme qu'on peut attaquer de deux manières. D'une part, un état plus prospérede la Perse augmenterait rapidement le nombre de ses habitant, et sa consommation en produits étrangers, réduite et annulée même à l'égard de certainsarticles, serait croissante par rapport à tous les autres, tellement que de longtemps encore le commerce européen n'aurait point à en souffrir. D'autre part, c'est une folle entreprise de s'opposer à ce que la population du globe, que nous avons vue jusqu'ici osciller d'un continente l'autre, comme les eaux troublées de la mer , se répande en paix et uniformément, ainsi que cela doit être, sur toute

la terre ferme habitable à la fois, proportionnellement à la surface et aux ressources de chaque lieu. Enfin c'est un crime , selon la religion de tous les peuples f d'empêcher la procréation des hommes par les soins qu'on apporte à cultiver la barbarie, et un crime plus grand, dans le rapport même des nombres, que si un homme en assassine un autre pour le dépouiller.

Dans la situation de Méhémet - Ch&h, un souvei*ain intelligent comprendrait que la meilleure garantie qu'il puisse avoir contre les agressions au«dacieuses des Turcomans et de tous les ennemis du dehors doit se trouver dans l'union intime de ses peuples et dans la solidarité qu*il s'agirait d'établir entre eux pour la défense commune. Or Thomogénéité, cette première condition si nécessaire à la réunion des parties d'un royaume en un tout, n'est encore ni dans le langage , ni dans la religion des provinces : on parle des dialectes tartares dans le nord de la Perse, et des dialectes persans assez divers dans l'ouest et le sud ; un schisme partage de même les sujets' musulmaus en deux groupes d'ennemis acharnés (1). Ce sont là des embarras sérieux et qui méritent de préoccuper vivement un prince qui connaîtrait ses devoirs. S'il avait à cœur de les remplir, peut-être ses réflexions l'amèneraient-eUes

(1) rat déjà dit, à l'arlicle de ConstaotiDople, que la di?ersité des religioos et des langues était encore plus considérable en Ttarquîe, et qu^elle y produisait une séparation hostile très-fâcbeust entre les habitants de cet empire.

à se convaincre que, poyr souslraii^e un peuple au joug d*une idée fausse el préjudiciable qui le divise, il n*y a qu'un moyen, un seul moyen un peu prompi el d*un résultat assuré , qui esl de substituer à la puissance de cette idée la domination générale d'une idée nouvelle non moins tyrannique , mais plus noble, et dont on soit maître de régler Tintensité et les efiiets ; c'est de substituer, par exemple, au fanatisme de la religion le fanatisme équivalent de la gloire.

Selon moi, un des plus pressants besoins de la Pêne est la formation d'un esprit public et national, qui s'élargirait plus tard, comme il doit arriver partout enfin , en un sentiment général d'humanité. Cet esprit se formerait instantanément, si on lui préparait un centre^ Il faudrait offrir à Tadmiration du peuple le faisceau de toutes les gloires de la Perse; l'appeler dans des fêtes publiques annuelles, instituées pour solenniser les actes brillants de ses chefs, lui rappeler sans cesse par les yeux, dans quelques monuments, l'histoire de ces actes et les noms des héros qui en sont les auteurs; l'amuser un peu moins avec les fables de l'inimi- Uble Roustam , et l'instruire un peu plus des grandes choses qui sont possibles, afin que l'émulation puise des forces et non dii découragement dans les exemples qu'on lui propose.

J'avais conçu le dessein d'adresser de vive voix ces réflexions à Mébémet-Châh et de lui exposer ma pensée avec des développements, s'il lui convenait

de Tentendre. LadifficuUé étaitd'arriver jusqu'à lui: pour cela, j'imaginai de piquer sa curiosité par une sorte de hardiesse ; je rédigeai une note' que je fis traduire, dans laquelle, donnant à mes expressions une certaine enflure et^ au ton général une grande emphase, pour faciliter le plus possihle son interprétation en langue persane, je disais au roi que Dieu lui avait réservé la gloire de réparer une immense injustice à Tégard du conquérant Nadir* Kouli ; que ce prince , lâchement outragé après sa mort , devait enfin recevoir une sépulture honorable. — Je connaissais hien la haine héréditaire qui sépare les Cadjars de la tribu de Nadir-Chah ; je savais encore qu'Âgha-Mohammet-Khan, coupable d'une vengeance inutile sur un tombeau, était le grand-oncle du roi actuel ; je n'ignorais pas non plus les tentatives répétées de Nadir-Chàh pour anéantir le schisme musulman, projet louable dont on lui a fait un crime, et projet d'ailleurs mal concerté ; enfin je ne prétendais pas excuser les cruautés exécrables dans lesquelles le pâtre do Khorassan avait des modèles trop nombreux , comme il a eu depuis des imitateurs trop fidèles: mais le temps aurait dû assoupir les rancunes soulevées contre ce prince , et le peuple ne pouvait pas oublier la gloire de son règne. J aurais voulu que Méhémét, s'en souvenant aussi, fit cesser le scandale de la proianationquesouflrentles ossements du plus grand capitaine de son pays; qu*il leur fil rendre, au contraire, des honneurs convenables;

qu'en roi intelligent ^ il cherchât , par cet acte, à se concilier la vive affieclion de son peuple, et que , profitant de celte solennelle occasion, il fit, ce jourlà, le premier effort pour donner aux Persans les liens politiques d*une patrie. Ce ne sera qu'en éveillant les grands souvenirs, et surtout en invoquant les noms des plus vaillants guerriers, que l'on pourra rapprocher de suite des populations toutes belliqueuses» mais d'ailleurs aussi différentes que le sont les hommes des villes et les peuples nçmades qui habitent ensemble le vasie pays de Perse.

Or il est arrivé, contre mon attente, que je n*ai trouvé personne qui osât remettre en mon nom la note dont je viens de parler, et que Ion m'a, au contraire, soigneusement écarté du palais. Mes intentions ont-elles été dénaturées; ai-je été signalé au roi comme un propagandiste dangereux de quelque doctrine funeste? Je ne sais; mais vingt fois au moins j'ai été informé que dans la semaine, que le jour même, que dans une heure. Sa Majesté m'accorderait la permission de paraître devant elle, et cet honneur, toujours promis, en définitive ne m'a jamais été accordé, quoique Méhémet-Gh&h soit peut-être le plus accessible de tous les souverains. Je savais bien, moi, que, n'ayant aucune mission que celle que je me donnais, j'étais d'autant moins ca* pable de nuire que je n'en avais ni le pouvoir ni la pensée ; mais en me traitant avec quelque défiance diplomatique, on m'élevait, à mon grand étonnement, à la hauteur d'un personnage considérable. Enfin il

P«ntAt« H aoira Lnti<|ii««, t. 2. 'il

me parut qu'une influence cachée» mais puissante, me faisait obstacle et cherchait à m'éloigo»^. Si cette conjecture était vraie, le but était d'autant plus facile à atteindre que je n'étais grefl^é sur ancun protecteur, et que le roi ayaitdes ministres dont quelques*uns semblaient payés pour le desservir et le trahir au besoin.

Pendant ce temps, je m'occupais aussi d'un sujet non moins libéral, dont j'ai dit un mot ailleurs, et qui concerne la transformation du système de l'écriture* Mais là encore il n'y avait de récompense à attendre que d'une conscience satisfaite d'obéir a un sentiment noble et philanthropique ; et conune, en Perse, chez les courtisans corrompus, le plus noble sentiment et la plus belle consdenoe ne valent pas un ducat, mon idée libérale eut le sort que je devais en attendre.

Cependant Méhémet-^Cbàh avait dû entendre par* 1er de moi par son ministre des affinres étrangères, sous des rapports qui n'étaient sans doute pas trop défavorables, et, pour preuve^ lorsque je m'apprèiai à partir de Téhéran, j'eus la surprise d'apprendre qu'il avait donné l'ordre de me remettre un khalat : c^est un gage de munificence qu'il accoftle quelquefois aux étrangers. La richesse de ce présent est réglée sur la considération et le rang de celui qui le reçoit ; on ne disait pas la valeur du mien, qui ne pouvait être que des plus modestes^ Je n'avais pas sollicité cette marque de distinction, et lorsque j'en reçus Ta vis ofliciel, de la bouche du ministre, je

croyais si peu la mériter, que tout d*abord je voulus m'en défendre; mais^ le ministre insistant, je compris que ne point accepter serait une faute, et que les motifs de mon refus seraient interprétés à mon désavantage; ainsi donc je répondis cette fois que je recevrais avee gratitude le présent de Sa Majesté.

Depuis ce jour jusqu'au moment de mon départ, j eus des avis à peu près quotidiens du khalat fastueusement annoncé^ mais il ne vint pas à ma rencontre, et j'eus la dignité de ne pas courir après. On m'a assuré que le roi payerait le cadeau dont il m'honorait, comme si je l'avais réellement reçu, et que le prix en serait partagé entre trois ou quatre myrzas chargés des dépenses du trésor. Une friponnerie de ces déloyaux serviteurs, que l'on m'a dit leur être familière, est d'échanger les armes, les châles et les tissus de soie qui composent les présents royaux, contre des objets semblables de moindre valeur.

Au reste, sans prétendre justiBer cette conduite, les employés sont si peu et si mal payés, qu'ils n'ont guère d'autres ressources pour subsister que d'en venir à des expédients déshonnétes. — J'ai connu un personnage considérable dont le traitement nominal était de plus de 60,000 francs, mais qui, n'en touchant pas un chàhis, avait dû cultiver les procès pour vivre. Il faisait rechercher toutes les contestations qui s'élevaient au bazar; on disait même qu'au besoin il les faisait provoquer , et puis il les appelait à son tribunal pour prononcer une sentence payée par les deux plaideurs.

Malgré le mauvais succès des choses que j'ai treprises à Téhéran, je reste convaincu qu'avec un peu plus de souplesse dans le caractère^ et surtout avec plus de patience et de résignation dans les contrariétés à souffrir, les mêmes projets pourraient avoir de meilleurs résultats ; je crois aussi qu'ils va-lent bien la peine qu'on y revienne.

A moins de quelque grand intérêt à faire valoir, je n'aimerais pas le séjour de la Perse. Pour un étranger fsolé, la vie est désagréable; les climats y sont froids ou chauds à l'extrême; les plaisirs de la société y sont restreints, gênés ou impossibles; c'est enGn, au milieu des plus nombreuses populations, une existence tout exceptionnelle et pleine de privations pour nous, hommes de l'Europe.

J'occupais un petit appartement assez propre, mais excessivement triste; c'était une prison d'amour à la manière d'Orient; on n'y entendait aucun bruit du dehors, et les murs ne laissaient d'autre ré* création aux yeux que la vue d'une portion du ciel. J'étais cependant éveillé de bonne heure, chaque jour, par un dévot musulman , mon voisin , dont l'exercice de prière était un acte véritable de frénésie, tel qu'on en voit seulement chez les derviches hurleurs, les plus exaltés. A côté de ces hommes arrivés à lextase par divers procédés, qui les séparent en espèces religieuses plutôt qu'en sectes, et qui rappellent les illuminés de l'Europe, lesquels, au reste, paraissent leur devoir leur origine, comme ils la doivent eux-mêmes aux fanatiques de l'Inde, se

trouvent deaathéeSi des spiritualisles, des matërialistes, enfin l'assemblage à peu prés complet des désordres extrêmes et contraires, dont l'inCelligence humaine est coupable.

Un mollah fort considéré et instruit, que je trouvai un jour au milieu d'une société de gens lettrés, essaya de quelques arguments pour me convertir à rislamisme. Je ripostai de mon mieux, et le débat théologique s'engagea de telle façon, après quelques mots, que je reçus un défi en controverse pour le lendemain. J'acceptai ; je n'étais pas fâché d avoir une occasion d'éprouver une fois jna logique contre celle d'un docteur musulman. Je fus exact au rendez*vous, mais mon adversaire ne parut pas, et je ne le revis même jamais.

Une autre fois, je me suis trouvé vis-à-vis d'un iman, homme simple et superstitieux, qui avait tenu des discours ridicules dans un cercle d'auditeurs où j'étais assis, discours acceptés par eux comme articles de foi, et que j'avais laissés passer sans m'émouvoir. Piqué de mon indifférence, plus peut-être qu'il ne l'aurait été d'une contradiction, l'iman essaya de me taquiner, et prit texte sur ce que j'étais assis en ce moment sur une caisse qui enfermait mes livres. Dans l'opinion de cet homme, il n'y a qu'un livre au monde, le livre par excellence, la Bible, Kitab; il me reprocha donc d*étre assis sur le livre de Dieu, et il employa toutes les ressources de son éloquence à me faire rougir de la profanation dont j'étais coupable. — Un mot aurait pu le désa-

buser^ et lui éviter les frais de toaies les paroies inutiles qu'il dit à cette encootre, et toujours à la satisfaction de ceux qui nous entouraient ; mais je trouvai plus à propos de ne pas repousser le repio* che^ de laisser triompher l'iman, jusqu'au bout de sa déclamation, et de le confondre alors par une réponse dite d'un ion plus solennel encore que le sien. Je lui objectai que la parole divine était immatérielle , qu'elle n'était pas profaoable dans le sens qu'il y mettaiti et que mes livres étaient l'ouvrage des hommes ; mais la terre, aputai-je, est l'œuvre immédiate de Dieu, et comment osez-vous y marcher .et la fouler aux pieds ? L'iman, interloqué, se retira confus dans sa conscience, et n'y trouva rien à répondre.

L'ambassade anglaise s'était éloignée par suite de quelques difficultés passagères élevées entre elle et le roi Méhémet; mais, comme, en bonne politique, on profite des moindres avantages de chaque position nouvelle, les Anglais s'étaient emparés aussitôt de quelques positions fortes dans le golfe Persique ; et, de même qu'ils ont trouvé des raisons quelconques pour s'4tablir en maîtres dans un pays étranger, sans déclaration de guerre, ils sauront bien en trouver d'autres pour conserver leurs prises.

Laissant à part ce que la conduite de leur gouver^ nement a d'injuste, de violent et d'inexcusable dans les procédés de son égoîsme, on ne peut s'empêcher d'admirer sa prévoyance et la vigueur d'exécution qu'il met en ses projets. Sa politique a l'avantage,

suria nàire etfiur Coûtes les autres peut-étre, d'être à Tabride ooatinuelles vicissitudes; et^ par là, elle acquiert la supériorité que donne la constance à suivre des plans. Toutes les questions importantes sont étudiées longtemps avant l'événement qui doit les soulever ; toutes les combinaisons possibles semblent prévues^ comme dans une partie d'échecs, et, à cha'que éventualité qui déconcerterait des joueurs moins habiles et moins expérimentés, les Anglais opposent, avec une admirable vigilance, et promptement, des solutions déjà trouvées. C'est ainsi que depuis longtemps ils préparaient la route de l'Inde par l'Eu- (^rate, qui est aujourd'hui réduite à ses difficultés naturelleSi depuis leur expédition récente dans la Syrie, et grâce aux possessions qu'ils viennent d'ac^ quérir dans le golfe Persique.

L'ambassade russe était composée d'un petit nombre de personnes généralement instruites, avec qui mes rapports ont été agréables, et ils le fussent devenus davantage si j'avais pu les voir plus souvent. Mais, d'une part, ces messieurs vivaient beau* coup entre eux, et, de l'autre, il étaitdélicat pour des étrangers, désintéressés comme moi dans les aOaires des gouvernements, de paraître trop rechercher la société des représentants d'une seule nation, décidé que j'étais à bien vivre avec tout le monde, quoique les inimitiés des États rivaux fussent visiblement devenues des inimitiés de personnes.

M. le général X., appelé depuis peu à l'importante fonction d'ambassadeur , passait pour un

homme très-capable de bien soutenir la réputation d'habileté dont jouit le corps diplomatique russe. Madame Tambassadrice était une jeune mariée; elle parlait facilement plusieurs langues de l'Europe, et, ce qui vaut encore mieux que la science chez une femme, elle était fort aimable ; enfin elle découvrait son visage, selon l'habitude des pays de l'Occident : c'était beaucoup plus qu'il n'était besoin pour ramener les réflexions d'un voyageur, et ses regrets, vers notre France, si prodigue en trésors de grâce et d'esprit^ et pour faire sentir davantage les privations de ce genre, dont on souffre en Asie, et dont on est certainement plus affecté qu'on ne peut l'être de quelques changements dans les habitudes de la vie physique.

J'ai rencontré à Téhéran un officier français et

une dame française, habitant la Perse depuis longues années. Etrangers aujourd'hui, non par le» souvenirs et le cœur, mais par l'ignorance des événements actuels de l'Europe, au pays qui les a vus naître, les sympathies qu'ils manifestent pour leurs compatriotes m'ont valu de leur part un accueil e( des soins dont je resterai toujours pénétré et reconnaissant.

Si le gouvernement de ce pays avait plus d'intelligence dans l'administration de ses intérêts, et s'il témoignait plus de sollicitude pour le bien public, il saurait tirer bon parti du dévouement et des connaissances du petit nombre d'étrangers que les événements politiques de TEurope ou que les bourras-

ques de la vie individuelle ont amenés en Perse; mais, loin de là, il les décourage et il leur ôte toute énergie. Les Français avaient créé sous l'ancien roi, au temps de nos luttes contre TEurope entière, une fonderiede canons et de boulets. Cet atelier, soustrait aujourd'hui à la surveillance des Européens, ne donne plus que de mauvais produits, et l'administration dont il dépend est livrée aux plus grands dé« sordres; chacun y vole de son mieux, tout le monde lésait, jusqu'au roi même, peut-être; cependant tout le monde feint de l'ignorer, et chacun a ses raisons particulières de feindre; les unsont peur et les autres comptent sur un retour de service semblable. Il y a peu de jours que, pour se procurer de l'argent, un grand fonctionnaire suggéra au roi d'ordonner la refonte de deux pièces d'artillerie, d'origine prussienne, qui étaient d'un bon service ; l'opération se fit sans retard, les pièces furent fondues ; une partie de leur bronze fut détournée, et la Perse fut dotée d'un mauvais canon, plus inutile que les deux qu'il remplace.

Un artilleur expérimenté, qui a servi dans les rangs de Tarmée française, a été employé à établir une poudrière qui chôme; il en sera ainsi prochainement d'un atelier à forer les fusib, qui s'achève à grand'peine, et qui est en construction depuis trois ans. Quand une bonne direction souveraine fait défaut, il n'est pas étonnant que la probité^ le zèle et tous les moyens d'exécution manquent a la fois au succès des affaires publiques.

Les femmes riches recherchent les bijoux ; elles s'en amusent et puis elles les revendent ; le soin de leurs enfants est souvent abandonné aux esclaves. — Le plus grand délassement des riches consiste à recevoir et à rendre des visites qui entraînent de folles prodigalités auxquelles le mari éprouve Vi barras de faire face, mais dont on parle, et qui sent à la vanité; cela s'appelle avoir des konaks. Les invitées de ces fêtes arrivent suivies d'une phalange de domestiques qu'on nourrit tout le jour, et dont l'appétit doit faire honneur à la générosité de l'amphitryon.

Il est cependant des femmes, ici plus qu'à Cous* tantinople , qui ont une instruction littéraire asseï grande , et qui mettent leur application à cultiver la poésie. Ces femmes entretiennent un commerce d'esprit, et on les voit, dans leur correspondance, ou dans l'échange plus rapide des mots de leur conversation, s'efforcer d'amener naturellement la citation d'une foule de pensées empnintées ef de beaux vers, qui témoignent de leur bon goût ainsi que dr l'étMidue des études qu'elles ont faites.

Les femines persanes ne se réunissent pas en multitude dans la campagne; elles connaissent encore moins que les habitantes de la Turquie le plaisir de la promenade en public. D'ailleurs dle< n'ont pas de voitures à leur service , et pour aller vite ou pour aller un peu loin , elles n'ont, comme les hommes, d'autre moyen de transport que le dos des montures , ou une sorte de palanquin , qui

rappelle la liiièi*e que j'ai viie encore en usage sur la montagne de Sicile.

Le roi de Perse lui^mèttie ne voyage pas aulremenU Les voitures dont l'empereur de Russie avait fait présent à son père tombent en ruine au milieu d'une cour de Tarsenal où elles sont exposées à toutes les rigueurs du mauvais temps. J'ai entendu confirmer que la répugnance des rois de l'Asie à se servir de ees D>eubles élégants, commodes et utiles vient de la nécessité de faire asseoir un sujet en kur présence, au devant d'eux et plus haut qu'eux ; c'est un singulier motif, mais on est d'avis, en Perse, que la forme est plus respectable que le fond des choses^ et il ne parait pas ccmvenable que le cocher de l'État se laisse publiquement conduire par un autre cocher.

Cette absence complète de voitures dans le royaume de Perse est d'autant plus à remarquer que les chars y étaient autrefois fort nombreux, soit comme instruments de guerre, soit comme moyens de transport, et que les plaines considérables de ce pays sont très^favoraUes à leur emploi. Je n'ai pas été moins surpris de la disparition des éléphants dont les Darius et les Artaxerce (appelés ici Darab et Ardicher) fortifiaient leurs années et ornaient leurs triomphes. Nos ménageries sont aujoiird'liui plus riches en animaux de cette espèce que n'esi le roi actuel des Persans. Méhémet-Chah n'en possède plus qu'un ou deux, que j'ai vu employer au trans-

port d'un grand poids de moellons et -de matériaux à bàlir.

Au resie, dans le système actuel de la guerre, et depuis que l'usage de Tartillerie est introduit en Perse, le chameau est plus propre^ sous tous les rap* ports, à rendre de grands services.

A l'état sauvage, l'éléphant s'est éloigné de la Perse depuis longtemps, s'il y a jamais vécu. Les bétes fauves, qu'on dit parcourir la surface de ce pays, y sont pareillement si rares, que je n'en ai jamais rencontré; on m'a assuré cependant qu'un soldat russe a tué vers le fleuve Araxe, il y a pea d'années de cela, un tigre royal de moyenne taille.

Les Persans s'égayent au nourouz et s'attristent en moharrem. La première de ces époques, calculée sur la marche du soleil, est l'occasion d'une fête qui a été célébrée par tous les peuples anciens, fête de la nature qui correspond à la séparation du printemps et de l'hiver et au renouvellement de l*année. Moharrem est un mois lunaire avec lequel les musulmans font accorder certains faits de leurs histoire, et qui, en Perse, rappelle notamment le martyre et la destruction de la famille d'Aly. Or, cette fois, le nourouz tombait en moharrem, et il fallait choisir. La tristesse étant mieux séante à l'état du royaume, la fête de moharrem fut décrétée.

Aussitôt les grands fonctionnaires se vêtirent de noir, en signe de deuil, et se firent des visites mutuelles. Des takias, qui sont des emplacements coq-

verts d'uDC grande tenture qui les abrite contre le soleil, furent apprêtées sur les places principales de la ville, et dans les maisons des riches, et puis des prières publiques, suivies de scènes théâtrales, commencèrent par tous ces lieux à la fois et durèrent dix jours. J'assistai aux représentations dramatiques qui rappellent les circonstances du procès, de la condamnation et de la mort d'Hussein, et qui sont des scènes aussi grossières que le furent chez nous, à la porte de nos églises, les premiers essais de ce genre de spectacles. Ces fêtes , où tout le monde pleure, ont une solennité très-grande. Pendant qu*elles durent, les Européens sont plus considérés, et les sunnis un peu moins , s'il est possible. Cela tient à un conte absurde, d'après lequel un ambassadeur frengui, dont on fait un Anglais, aurait pris fait et cause pour Hussein , contre les partisans d'Omar, aurait été converti par lui, se serait fait circoncire, et, enfin, devenu musulman fanatique, aurait consenti à partager le sort des héritiers légitimes du prophète. Pendant ces représentations, qui sont toujours longues, les grands personnages font généreusement offrir aux auditeurs une cuillerée tour à tour d'un sorbet sucré que leurs domestiques promènent dans tous les rangs.

J*ai remarqué que l'oraison des prêtres est interrompue de moment en moment par une sorte de complainte cadencée que la foule dit en chœur, et qui s'accompagne d'une percussion de la poitrine avec la main tombant en mesure; c'est comme un med

culpd mis en musique. Ce qui est à noter dans œ Fait si exceptionnel au milieu du culte musulman, c'est que cette musique n'a nullement le cairaelèrf de celle que connaissent les Orientaux, qu'elle est contenue et qu'elle ne procède pas par éclats de toîx et par écarts de tons, comme d'ordinaire.

Quant à la représentation du drame, les acteurs changent peu de diose à leur costume habitue!, à Texception toutefois de l'ambassadeur^ qui se traveslit en officier, et qui, embarrassé de son maintien avec un chapeau à plumes , une épée cC des boites dont il n'a pas Tusage, oflfre une charge anglaise d'autant plus comique qu'il ne met pas d*intentioB plaisante dans ce qu'il fait. — hç lieu de b scène était mie estrade étroite, élevée de trois à quatre pieds, et n'ayant aucunes coulisses dans lesquelles les personnages qtri sortaient possent se réfugier* Au vu et au su de tout le monde, ils se tenaient au* tour de l'estrade, et ils en descendaient ou y re» montaient selon qu'il était nécessaire, sans se sonciar de l'illusion. Les acteurs tenaient leur r61e à la main ; ils en lisaient la moilié, et tout à propos, en signe de deuil , ils se couvraient la tète de paille hachée, qui tenait lieu de cendres. — > Aux endroits pathétiques, l'assemblée sanglotait bruyamment; les femmes se battaient la tète des deux mains ou balançaient leur corps, ce qui est, chez elles, une preuve ordinaire de grande tristesse, et les hommes se frappaient la poitrine comme des forcenés. Cetie exaltation religieuse de la population maie durait

une partie de la nuit; les plus furieux parcouraient lea quartiers de la viHe en troupes, et malheur au musulman scfaismatique qui se montrait à eux.

De œ que j'ai vu sur les tréteaux de ces représentations jusqu'à lart théâtral régulier, il y a bien loin sans doute, mais la roule est facile, et, à Tétat où se trouve le peuple persan, on peut dire, avec vérité, que le théâtre serait pour lui une école de mœurs bien plus qu'il ne lest pour nous aujourd'hui ; ce serait d'ailleurs un moyen politique, et^ si le gouvernement de la Perse savait s'en servir avec habileté, il en ferait un instrument utile de la réforme.

Un mois envirott s'était écoulé depuis le jour de mon arrivée à TëAiéran. Les iatigues que j'avais souffertes pendant mon voyage, l'impression débilitante qui m'était restée de la maladie dont j'avais été atteint dans le Ikighestan, et dont j'avais eu des ressentiments répétés, l'influence de l'isolemeni et des réflexions sérieuses , enfin laction plus décisive peut-4tre de l'eau pure^ V^^ était, avec l'infusion chaude du thé, ma seule boisson depuis longtemps, avaient compromis ma santé peu à peu, d'une façon assez grave pour nécessiter des soins ; je m'en aperçus heureusement assez tôt pour prévenir le progrés d'une infiltratioa séreuse générale qui commençait.

Mais, plus tard, j'éprouvai des scnaatioM fort extraordinaires que je ne crois pae absolument dépendantes de l'anasartjue , quoiqu'elles pussent s'y

rattacher; et, en effet, elles n'étaient pas nouvelles, car je les avais éprouvées plus de quinze ans aupa-* ravant, en parfaite possession de jeunesse, de force et de santé ; seulement elles avaient alors moins de persistance et je les maîtrisais plus vite.— Je me suis persuadé depuis longtemps que c'est à la suite de quelque impression de cette sorte, à la puissance de laquelle ils n'ont pu résister, que des hommes de bonne foi ont tout à coup senti s'opérer en eux des conversions sincères à des croyances religieuses qu'ils avaient toujours méprisées. La conversion de saint Paul, certifiée par TEvangile, en est peut-être un exemple, et le même fait est probablement eacore au fond de plusieurs récits mêlés de mensonges ou d'hallucinations que fournit l'histoire. Ce qui arrive à quelques-uns inopinément et accidentellement survient à d'autres parce qu'ils le recherchent , et le moyen qu'ils emploient est la prière, l'intuition prolongée et la pratique des mortifications du corps.

Pour moi, j'attribue le trouble de l'àme que j^aî senti à la fréquence et à la durée des contentions de mon esprit vers des choses abstraites. Au reste, voici, telles que je les ai consignées aussitôt dans mon journal, les impressions de terreur dont j'étais saisi; et sous l'empire desquelles je m'étudiais :

(c Que sommes-nous, d*où sommes^ious venus, M où allons-nous? Dans quel but courons-nous f< vers les profondeurs de l'éternité et de Tespaee a sans limites?. . Jamais cette grave préoccupation

cf ne s'est emparée de moi ni si vivement ni avec (« tant d'obstination que depuis quelques jours; ja- « mais ma pensée n'est descendue aussi profonde- <c ment dans les abimes au fond desquels repose la « vérité que je poursuis^ et que je ne puis atteindre. i< Effet terrible de la persévérance et de laudace <c apportées dans de pareilles recherches! L'imi< pression que j'en éprouve aujourd'hui me fait M détourner avec horreur de l'examen de toutes les « choses secrètes que le goût de la spéculation mé- K taphysique me faisait habituellement rechercher. a Les abimes sur lesquels je me suis penché sans i< appuis, en danger de m'y voir précipiter, ont H moins troublé mes sens que l'idée affreuse qui u s'attache à moi; elle déconcerte mon existence, « elle frappe ma conscience de paralysie et d'éva- (c nouissement.

u Comme une lumière trop vive blesse les yeux, u les contemplations soutenues auxquelles j'ai conn trainl mon esprit ont répandu Teffroi dans ma « frêle organisation. J'ai touché témérairement une (f arche mystérieuse et sainte qu^il fallait respecter. <c Quand j'approche des sources inconnues de ce 41 qui est, je me sens frappé de stupeur et conu fondu ; toutes les idéalités que je crois saisir en a moi et autour de moi s'évanouissent à l'instant a même, et me semblent moins vraies que les ap-> u parences qui agitent le sommeil; je n'aperçois « plus d'appui extérieur dans Funivers; je m'y vois ce seul, vis-à-vis de l'infini, et que suis*je? Je ne

a sais : la conscience a cesse de me répondre. Un (( trouble extraordinaire s'empare de tout mon u être ; j'éprouve une épouvante instinctive et in- (€ dicible; mon visage pâlit; un tremblement bvo- « lontaire agite tous mes muscles ; une sueur froide u s'exprime de mon corps; enfin mon cœur, tource mente d'anévrisme et quelquefois bonditnnt « dans ma poitrine, est comme assoupi, et ses pul- « sations, ordinairement fortes et martelées, decf viennent si rares et si faibles, que ma circulation M est près de se suspendre, m

Les dangers de cet état sont évidents : le plus immédiat est le coup de la mort. Quant à ses autres conséquences, le trouble qu'excitent les contemplations abstraites n'est pas le délire de la véritable folie ; car, en ces matières, nous sommes tous condamnés aux mêmes incertitudes qui, certes, peuvent bien nous remplir d^épouvante, mais la fréquence de ces agitations morales est un des moyens nombreux d'y arriver.

Si nous étions plus avancés dans l'étude des fonctions du cerveau, il serait peut-être facile d'expliquer le mécanisme selon lequel se produit le pbéoomèoe physiologique que je viens d'exposer; mais tout ce qu'il m'est permis de dire à cet égard, c'est que le sang me parait y jouer un des principaux rôles; que, comme il s'était répandu avec ébullition daos la peau, lorsque je souffrais les démangeaisons d^une urticaire, et qu'il engorgea plus tard mes poumons dans Taccès quasi mortel qui me surprit

dans la steppe des Nogaîs, ses menaces semblaient tournées mainteilant reH la tête. Toutefois, cette action n*est peut-être ni seule, ni primitive, et il faudrait pouroir dire comment les mots de vie et de mort, de réalité, d*infini, et quelques autres, qui cachent des abîmes pour la pensée, sont tantôt sans puissance sur ceux qui les prononcent, et tantôt doués d'une vertu énergique qui se manifeste par le plus grand trouble. Il faudrait pouvoir dire comment une idée siiperflciëlle et sans effet considérable devient, par la méditation , profonde et propre à développer les perturbations les plus extraordinaires dans toutes leS fonctions organiques; il faudrait pouvoir dire enfin comment l'habitude rend ces fortes impressions plus vives et plus durables.

Il est certain que, sous ces divers rapports, les phénomènes que j'ai observés en moi conviennent, en tant que phénomènes nerveux cérébraux , avec ceux des somnambules, des convulsionnaires, des extatiques, des hystériques, des épiteptiques, etc. De même que les actes bizarres, désignés sous le nom de passes, ont la vertu toujours croissante de développer, chez les personnes qui y sont soumises, un état appelé de somnambulisme artificiel, et, de même encore que certains derviches acquièrent, par rhabitude de regarder en silence Texirémité de leur propre nez ou la pointe de leur barbe, la faculté, de plus en plus grande, de développer en eux les phénomènes organiques de Textase, ainsi j'ai pu faire naître en moi, et toujours de plus en plus vite.

le trouble causé par la considération de certaines idées effrayantes que je m'obstinais à poursuivre dans Tespoir de les soumettre à ma raison» ou de dominer au moins la terreur qu^elles inspirent. Je pouvais, par exemple, m'appliquer à Tidée de Tinfini, de façon à éprouver sûrement et bientôt Tatteinte grave dont je parle.

Je n'ai pas tardé à reconnailre le danger de ces expériences^ et je m'en garde maintenant avec soin ; mais les frayeurs qui s'y rapportent se développaient si facilement à la suite des études que j'en ai voulu faire, que je redoutais beaucoup la solitude, parce que l'exercice un peu prolongé des réflexions les plus communes me ramenait par une pente irré— sistible aux pensées qui m'inspiraient de rhorreur^ et que j'étais résolu d^éviter.

La raison philosophique que j'aperçois de Vetkt que je raconte est que l'homme, être limité et fini, ne peut pas et ne doit pas se mettre en rapport avec ce qui est sans proportion avec sa puissance; et, par exemple, Tinfini est intangible pour Tesprit humain comme un corps céleste l'est pour nos doigts : employer les forces de notre intelligence à embrasser de pareilles difficultés et employer nos forces physiques à remuer des montagnes sont des tentatives également vaines, dont le plus sûr résultat ne peut être que de briser les ressorts de l'esprit et d'épuiser le corps de celui qui essaye de pareilles choses.

Les phénomènes dont j'ai rendu compte avaient produit en moi des impressions si profondes et

iii*avaient inspiré une telle crainlei que je renonçai à poursuivre, vers Boukhara et Samarkand^ le voyage en Chine que je méditais alors. La confiance que j*avais toujours sentie, et avec laquelle j'aurais surmonté toutes les privations imaginables et lutté contre tous les obstacles, quelque grands et nombreux qu'ils fussent, venait de m^abandonner subitement. Je changeai mon itinéraire; j'allégeai mon bagage en me défaisant d'une partie de ma bibliothèque et des autres choses qui m'étaient le moins indispensables, et je me préparai à partir pour l^pahan avec une caravane d'Arméniens qui ramenaient leur archevêque à Djoulfa.

De TéliéMMi h

Je soriis de Téhérau le 9 avril, vers quatre beu« res du soir, et j'allai me réunir i^ la carayane, qui était arrêtée en plein champ, à la distance d'aoe lieue, prête à se mettre en route dans la nuit. Une aventure désagréable m'y attendait : mon muletier, à qui j'avais fait de justes reproches pour un manque Je foi, et que j'avais trés-sérieusemcnt menacé de ma cravache pour m'avoir fourni dés chevaux tout à fait piteux, les reprit à petit bruit , sans m'en amener d'autres, et disparut dans l'obscurité, au mépris des conditions convenues entre nous, k n'en sus rien qu'au moment du départ; mais alorSi quand je me vis sur le point d'être abandonné par la caravane, en dehors de la ville, dont les porte» étaient fermées, je commençai à faire grand bruit; et, comme je soupçonnais les autres muletiers d'itit complices de la fourberie du mien, je les rendis res* ponsables du tort dont j'avais à me plaindre. Je JQ* rai que je les empêcherais de partir, si je n'étais rééquipé à l'instant, ou s'ils ne me remettaient aux mains le drôle qui m*avait trompé. Gr&ce à cette vigueur, qui n'avait contre elle que l'apparence de

rinjusiice, el que j'étais autorisé à moBtrer, parce que j'appréciais assez bien les roueries de ces genslà, on me fournit en effet d'assez bons chevaux, que je m'estimai heureux de payer seulement un peu plus cher.

EnGn nous étions partis plus de deux heures avant le jour. Vers midi, après une marche lente et retardée encore par la difficulté de guéer un large ruisseau se dirigeant vers les plaines sablonneuses qui sont à Test de noire route, nous nous arrêtons dans un caravansérai appelé Kiénaradir, du nom d'un pauvre village qui en est voisin. Un courant d*eau douce et bonne à boire passe au pied de la colline où il s'élève.

Les femmes qui se trouvent dans notre caravan» sont enfermées dans des cages de bois, où elles sont assises sur de petits matelas ; elles s'abritent contre les regards des hommes avec leurs voiles, ou derrière un treillis léger qui ferme les cages. Un mulet porte deux femmes et leurs mobiles prisons, disposées comme les corbeilles d'un âne; quelquefois un enfant trouve encore à se placer entre deux, sur la sellette de Tanimal.

Les Persans voyagent à cheval et' préfèrent les mulets pour les transports ; les chameaux sont de même employés par eux pour ce dernier usage, et rarement ils les font servir de monture. Les selles persanes ont des étriers courts et des pommeaux droits, longs et dangereux ; elles sont fort incommodes pour les Européens.

Le patriarche arménien, doué d'une rotondité majestueuse et d'un poids à rompre les reins d*uD seul cheval, se fait porter sur une civière couverte» appelée takht-ravan , qui est confiée à la prudence de deux mulets marchant l'un devant l'autre. Le saint homme parait tenir à la bonne chère, malgré les sévérités du temps et des lieux. Je viens de le voir plumer une poule avec fort bonne grâce ; un petit chevreau , qui tout à l'heure s'était jeté entre mes jambes en bêlant, passe actuellement sous mes yeux écorché et destiné au repas de ce soir ; voici qu'à l'instant on déballe des poissons secs de la mer Caspienne, et qu'on fouilie'dans les caisses réservées aux flacons de vin de Schiras. Alexandre « qui ne voyageait pas, il est vrai, pour baptiser, confesser el absolutionner les gens, mettait moins à contribution ces mêmes provinces, après les avoir conquises, que l'appétit du prélat en tournée.

Il est deux précautions que j ai cru convenable de prendre avant de partir : l'une était de changer encore une fois de domestique, et, à raison des dangers que je savais exister sur plus de deux cents lieues que j'allais parcourir, de ne recevoir à mon service qu'un sujet intelligent et honnête. Sous ce double rapport, je n'ai pas été trop mal inspiré, en donnant ma confiance à un jeune musulman de Tauris. L'autre précaution était de prendre un vé« tcment qui, sans me faire respecter en public, au« tant que celui que nous portons en Europe, aura peut-être l'avantage de m'exposer moins, et de me

soustraire à une des causes les plus puissantes de la curiosité importune que nous excitons chez les Asiatiques. J'ai pris le costume des AFghans , et ma barbe épaisse et noire concourt à perfectionner la ressemblance qu'il me donné avec les Orientaux. Tandis qu'autour de mes reins s'enroule une ceinture de soie d'Yezd, rayée de bleu, un turban épais, de laine rouge, rampe en hélices sur ma tête, et les franges de ses deux bouts pendent sur mon épaule gauche.

De plus, pour entrer tout à fait dans les mœurs du caravansérai, je fais en public la revue de toutes les pièces de mon vêtement, et je termina ces examens quotidiens et minutieux et quelquefois heureux, par des ablutions abondantes.

Le lendemain, la caravane s'arrête à Haousou- Sultan, sur la lisière des solitudes de la Perse ; pour y arriver, on traverse une rivière nommée Adji-sou (eau amère), qui s'épuise par des saignées qu'exigent les irrigations du printemps, et qui forme en hiver de grands amas d'eau, absorbés ensuite en partie par les sables ou desséchés par le soleil dé l'été. Plus loin est un vaste pays couvert de grès friables.

Nous campons en plein air, bravant le soleil et la pluie; par bonheur le froid est très -supportable , et mon léger manteau blanc de poils de chèvre, que les Arabes nomment mechlahh, suffit pour me protéger contre les caprices du ciel. — L'eau qui nous abreuve est tirée d'une grande citerne recouverte d'un dôme maçonné. Ces constructions, qui sont si

miles daos un pays où l'eau douce est rare en été, servent de point de ralliement aux caravanes, et marquent les stations ou menzils de chaque jour. Auprès de celle-ci est un étroit caravanaërai occupé depuis ce matin par une jeune tante du roi, femme d'un prince de Géorgie. Je l'ai vue sortir tout à l'heure 9 précédée de deux jolis petits eunuques abyssins et accompagnée de plusieurs esclaves de son sexe. En la voyant rôder autour de moi, j*ai cm comprendre le dessein de la belle, qui voulait se montrer et s'ienfuir (.••• sed cupU antè vider!). Je lui ai donné la satisfaction de la poursuivre des yeux dans les petits manèges connus de la coquetterie, et j'en ai obtenu le peu qu'il était permis d'obtenir et d attendre. Trompant la surveillance de ses gardiens innocents , elle m'a adressé un gracieux sourire en dégageant de son voile un visage céleste» qui ne devrait jamais être couvert que de baisers.

A côté de nous sont campés quelques soldats irréguliers que je viens de voir livrés à des jeux d'équilibre et d'adresse. Les Persans sont des jongleurs fort adroits ; voici un exercice vraiment remarquable qui leur est familier : un homme saisit une barre longue de trois métrés; il en assujettit un bout dans sa ceinture, et il la tient à deux mains redressée verticalement. Après ces préparatiops, un bateleur escalade Thomme qui porte la barre, en montant de son gras de jambe sur ses reins, et de là sur son i'I^aulc; puis il s*éléve au haut de la perche, comme

à UD mal, ei, quand il y e$t arrivé, il sV place en travers. Dans cette position, il se dessaisit de la perche; il étend à la fois les bras et les jambes; tout le poids de son corps est soutenu par le bout du bâton qui lui presse la base de la poitrine. Un instant après , il se relève, il tourne avec adresse sur lui-même, et il recommence sa délicate expérience, en offranl cette fois la surface de ses reins à Tétroit appui du bout de la perche, le visage tourné vers le ciel.

La troisième traite de notre voyage ne nous a offert que la continuation des plaines de sable où nous étions entrés hier. Elles sont couvertes çà et là d'efflorescences salines. La distance que nous venons de parcourir est de quatre farsaks ou farsangs (mots que Ton reconnaît à peine dsins celui de parasange, qui nous a été légué comme la dénomination d'une mesure itinéraire des anciens Perses). Sedr-Abad, où nous venons d'arriver, est un vaste et beau caravansérai, abreuvé par une magnifique citerne dont Teafi est claire et potable pendant une partie de Tété. L'hôtellerie de Sedr-Abad est un des monu* ments u|i)es qup la Perse doit au grand Abbas II ; elle a un pourvoyeur d^ vivres, qui d'ailleurs ferait bien de se pourvoir lui-même un peu mieux.

Un vent subit d'ouragan s'est élevé quand nous étions près d'arriver, et il nous tourmente sans re<lâche depuis plusieurs heures. Il ^ beau jeu dans les vastes plaines où nous voici; il y soulève uiie poussière abondante qu'il tient suspendue et comme dissoute dans l'air; il la broie, il l'atténue et

il Tuse par des froUemenls, comme Teau des fleuves brise et polit les pierres qu'elle entraine. La lumière si blanche du soleil semble se salir en traversant la couche flottante de ce sable, interposée entre nos déserts et Tastre qui est, sur leur sur&ce plate et uniforme, le seul objet à contempler.

S*il est une terre de liberté quelque part, ne semble-t-il pas qu'on doive la trouver en quelque lieu inhabité du pays de Perse, où Ton va et vient sarb passe-port et sans contrôle, où l'on a toute permission de . vivre comme on peut et de mourir comme on veut? Cependant voici tout à coup bien des restrictions inattendues à la liberté, bien des compensations cruelles à la possession de cette indépendance qu on ne trouve qu^iux champs, loin du commerce des hommes : c'est le vent et la poussière, le soleil, U chaleur et l'éclat de la lumière, ou la nuit, I obscu* rite et le froid qui empêchent de dormir, de veiller, de lire et d'écrire, et quelquefois même de penser. Que ces dernières privations, légères pour les grossiers nomades, nous sont difficiles à supporter! Mais aussi, que les moindres satisfactions acquièrent de prix lorsqu'on a été privé ! Un peu de belle eau ou d'ombre, ou de quelques autres biens aussi peu appréciés dans la vie de nos salons , m'a valu plu» d'une jouissance qui, pour ne rien coûter, n'en ëuit pas moins grande.

L'épi de la Vierge brillait au méridien quand nous sommes partis, et sa lumière, prés d'être eftcée pir celle du soleil levant, venait de s'éclipser dans le»

vapeurs de Thorizon, lorsque nous sommes arrivés h Koum, ayant parcouru environ 6 farsaks.

J'ai acquis en voyage, par l'habitude de contempler les constellations du zodiaque et celles du pôle nord, la faculté d'apprécier, par Tétendue du mouvement de leurs étoiles les plus brillantes, des divisions assez petites du temps. La grande Ourse est une magnifique horloge de nuit, très- commode pour cet usage, et je remploie de préférence. D'ailleurs, j'ai attaché à chacun de ses sept points étincelants des noms de personnes et des souvenirs qui me sont précieux. Je certifie que, si c'est une douce joie de retrouver, loin de ses amis et de sa famille, une roche d'une certaine espèce ou une plante qui nous les rappelle par diverses liaisons d'idées, c'est une source de consolations plus grandes de regarder les astres, après les avoir vivifiés. en quelque sorte, et de les voir suivre partout, fidèlement, et comme pour nous protéger sans cesse, les détours les plus nombreux et les plus compliqués de nos voyages sur le globe.

Pour régler ma montre ou pour vérifier sa marche, je me sers depuis longtemps d'un procédé que voici, qui est suffisamment exact pour un objet de si peu d'importance : lorsque les localités le permettent, j'observe l'heure des levers et des couchers apparents du soleil, et je prends la moitié du temps écoulé entre ces deux phénomènes; je regarde ensuite si ce milieu, qui marque l'instant de la plus grande hauteur de l'astre, correspond à midi ou à minuit de ma montre, et, dans le cas contraire, j'en apprécie la

difFérencei que je corrige. C'est la facilite que Ton a partout de connaitre* à forl peu prés Theure du coucher apparent du soleil, qui fait qu'on a employé d'abord cet instant pour origine de la division du jour; et les Orientaux, qui sont redevenus si ignorants dans Tastronomie , que la plupart ne connaissent pas même le gnomon, le plus simple de ses instruments, n'ont pas d'autre façon de compter les heures en chaque lieu.

A moitié chemin de notre voyage de cette nuit, nous avons rencontré un beau caravansërai qui cornmence à tomber en ruine. Il est bâti à la télé d*un pont appelé Pol-i-Dellac, qui a été jeté sur une riviére dont Teau est saumâtre. — Le terrain de Koum est graveleux ; le nom tartare de cette ville indique celte qualité de son sol. On traverse sur un pont étroit un torrent qui coule sous ses murs, et on est aussitôt au milieu d'un beau bazar neuf, à peine achevé.

Koum est au nombre des villes saintes et vénérées des musulmans chiites; elle est triste, et cependant, si ce n'était le concours des pélferins qui la visitent, cette ville, déjà si peu animée, serait encore plus silencieuse, et le désert y reprendrait ses droits. Elle a une grande superficie, mais elle est couverte de maisons détruites et de vieux bazars abandonnés; sa population fixe est certainement trés-faible. — Ses principales curiosités sont des mosquées, dont une a un dôme enrichi de dorures qui brillent de loin au soleil, et dans laquelle est enterré Feth-Aly-Chah : mon déguisement n'est pas assez sûr pour que j'ose

y entfer, et que je m'expose, incrédule que je suis, à la haine jalouse des dëvdts. Après deux ou trois jours de sCaliod pieuse autour des saints tombeaux de eette TÎIle, les pèlerins qui, eft cet instant, abondent, s^eo vont par petites troupes à Miécbéd prier Dieu et riman Hëza*

L*eau de Moum, malgré sa mauvaise réputation, m'a paru agréable au goût ; elle devient très-fratche dans les jolis alcarasas que Ton fabrique ici, et qui siwïif avec plusieursdutresarticlesde poterie, Tobjetle plus important de l'industrie et du commerce de cette ville. Ces vases, aux formes légères et élégantes, doivent leur propriété, comme on sait, à un suintement continuel sur tonte leur surface, d'où provient une ëvaporaiion abondante qui abaisse la température du vase et celle de l'eau qu'il renferme.

Le 14 avril, en partant de Koum, le matin, une heure après le lever du soleil, j'ai remarqué dans la campaghe un grand nfômbre -de monuments élevés aux descendants d'Âly.Ces temples mortuaires, que la piété héglige, m'ont paru asftez peU remarqua* blés sous le rapport de l'art et de la magnificence; des nids de cigognes respectés en surmontent les dômes coniques et couverts de briques bleues vernissées. Dans les environs, quelque verdure e^t répandue sur des diamps de blé qu'on arrose et dans des jardins plantés d'arbustes, de grenadiers surtout^ dent le fruit est également agréable à \olt et à goûtar.-^Je viens d'arriver à Passangotf, qui est uncaravansërai isolé au milieu d'une plaine aride et cou-

verte de graviers ou de sables, qui reiident la chaleur et le vent de cette journée fort inoommodes.

Une cour des messageries est^ en Europe, un lieu des mieux choisis pour observer nos mœurs ; elle fournit au romancier et au peintre sérieux, comme au spirituel feuilletoniste et au railleur qui crayonne gaiement la caricature, des sujets d'études inépuisables. 11 doit en être ainsi, à plus forte raison, d^uo caravansérai en Orient, et surtont d*un caravansérai au désert. C'est déjà quelque chois d'assez curieux en soi que le contraste du silence attrislant qui règne jusque prés des portes de Thôtel, dans tout le pays voisin, et du mouvement qui est au dedans. — Des murs épais, relevés de tours aux quatre angles pour leur défense, forment l'enceinte de l'édifice» A l'intérieur, l'espace, divisé en deux ou plusieurs cours, offre dans chacune un certain nombre de chambres et des écuries. D'ailleure la seule diffé* rence entre elles est que les habitations des hommes sont exhaussées de quelques décimètres, qu'dles ont une |H)rte, quelquefois une fenêtre et une cheminée*; qu-'en fin elles sont plus petites et souvent plus sales que les écuries. Dans la saison de l'été, on déserte avec empressement ces sombres cachots; des enfoncements voûtés et pratiqués dans Tépaissenr du mur, qui se répètent régulièrement comme les arceaux d'une galerie, reçoivent alors le voyageur et son bagage. A cette époque aussi, des ânes, monture adoptée par les séids, et des chameaux agenouillés forment, ça et là dans les cours, des groupes paisibles, parmi

lesquels les ballots des marchandises s'élèvent en monts, tandis que les mulets et les chevaux sont attachés par Piles à des cordes tendues contre (erre. Les heimissemeots et les querelles que les rivalités de l'amour excitent parfois entre tous ces animaux rendent les cara va userais fort bruyants : à ces ru« meui*s, les maîtres et les valets accourent et, pour rétablir Tordre troublé, crient, jurent, frappent, et quelquefois se battant entre eux-mêmes.

On ne paye pas le séjour qu'on fait dans ces hôtel* kries, mais seulement ce qu'on y consomme. A tout moment quelqu'un part et quelqu'un arrive : la variété des physionomies, des costumes et des équipements est infinie. La plupart portent à la ceinture une giberne, une poire à poudre, des pistolets et un poignard ou un sabre ; derrière leur dos se voit un fusil, ou bien encore cette arme est passée sous la cuisse et retenue par une simple pression du genou conti*e la selle. L'un est coiffé d'un turban, l'autre porte un bonnet en fourrures d'agneau. La matière et la forme des manteaux, qui sont des mechlahh arabes ou des bourka circassiens, et les couleurs différentes que chacun adopte font reconnaître un homme du Fars ou de l'Irak, un Kurde ou un Af<^ ghan, un guerrier ou un mollah ; le riche myrza se pare de châles, et le derviche se pare de sa pauvreté.

La citerne où l'on puise, pour le besoin des gens et des bétes, la seule eau qui soit dans le pays, est ui^e profonde cavité circulaire aunlessus de laquelle s'élève une voûte conformée en ovoide allongé, et

PaaiéM fl nolM critM|«Mt, I. 7. 'M

percée de plusieurs ouvertures. Celle eavilë se remplit avec les eaux pluviales 4e la fin de Thiver, qui sont amenées de plus on moins loin par la pente naturelle du terrain, et qui sont recueillies par quelques rigoles ouvertes tranversalement dans la direction du réservoir. Cette provision suffit, en général, aux besoins de Tannée entière, mais Teau finit par s'altérer au bout d'un long séjour, et elle est même si fétide quelquefois, dans le cours de lelé, qu*elle cesse d'être potable.

11 était à peine une heure du matin, que le tcharvadar donnait déjà le signal pour partir. Après une traite pénible de 7 parasanges, nous voici enfin dans le beau caravansérai de ^nsen. Mous avons d'abord achevé de parcourir la surface caillouteuse et dé* série où était la station de cette nuit, et puis nous nous sommes engagés dans les sentiers de quelques basses montagnes, composées de saUe et d'argile friable, dont les couches schisteuses , minces et redressées à rhorizon, montrent à nu leurs tranches alternativement rouges et verdatres. Ces collines, dégradées facilement par les agents atmosphériques, ont une stérilité et un aspect qui leur sont propres. Sensen est dans une grande plaine offrant mr plusieurs de ses points un peu de culture , grice à quelques sources que chaque été voit tarir, il est vrai, mais qui suffisent à la production d'un peu de grain. On m'assure que le froment rapporte 10, et l'orge de 12 à 15 mesures à la récolte, pour 1 de seinence. Le coton est un des produits de la contrée.

ainsi que les melons et les pastèques, dont il y a des champs considérables; ces Fruits ont beaucoup de réputation. — J'ai observé aujourd'hui, à l'ombre, une température maximum de 31 degrés centigrades; au coucher du soleil, le theimomètre marquait encore 26 degrés. — On aperçoit, dans les environs, des ruines qui indiquent l'existence d'une ville ancienne de quelque importance; mais les ruines ellesmêmes ne paraissent en avoir aucune.

Le 16 avril. — Nous étions à cheval peu après minuit. Sur la droite de noire route, une chaîne de montagnes^ interrompue par les coupures de plusieurs grandes vallées, semble suivre la direction du nord au sud : les crêtes en sont très*élevëes sans doute, car on y découvre quelques longs rnbans de neige qui résistent longtemps à l'action du soleil. Après avoir parcouru une distance de 6 parasanges, qui montre une alternance répétée de pur sable caillouteux et de terre de labour, de stérilité et de richesse agricole sur une surface plaie continue, nous arrivons aux portes de Cachan, qui étale, sans beaucoup d'effet , les dômes de ses mosquées et ses minarets inutiles. Cette ville est bien déchue; cependant elle a des fortifications qui lui donnent encore un certain aspect imposant. Des murs^ successive*» ment plus élevés et s'enveloppant les uns les autres, forment sa défense; lorsqu'on les a franchis, d'autres murs plus petits, mais offusquant encore la vue, se contournent en ruelles étroites et forment un vrai labyrinthe. Je n'ai jamais visité de ville dont

les maisons Tussent plus striclement closes : chacuae semble un petit monde à part, dont Teolrée invisible est ouverte dans les coudes d'une impasse, commune à plusieurs maisons voisines, et la porte seule de cette impasse se voit du côte de la rue. On comprend qu*une telle disposition de la ville doit en rendre Taspect peu agréable.

Les mosquées, sur lesquelles j'ai jeté, en passant, un coup d*œil rapide, sont décorées avec goût ; les caravansérais sont petits, mais propres, et quelquesuns sont même élégants. Vers l'entrée des bazars étaient les jardins royaux d'Âbbas, qui sont aujour* d'bui représentés par quatre enclos mal entretenus : ces bazars eux-mêmes ne sont guère plus remarquables; cependant ils out quelques belles coupoles. J*ai admiré surtout la première, qui se compose de plusieurs segments de voûtes entrecoupées régulièrement : ces sortes d*intersections sont fort usitées dans l'architecture persane.

Le mûrier végète très-bien ici et à Koum, el rindustrie de la soie fait vivre plusieurs familles de ces deux villes; mais les procédés de la filature el du dévidage sont anciens et vicieux. — Déjà on cueille et on vend des amandes fraîches.^ Les boutiques du bazar sont parées de verdtu« : on y voit partout des plats remplis d'orge germée, que les marchands interposent entre les objeu mis en étalage sur le devant de leurs boutiques, entre des pains de sucre gris décorés avec des franges de papier découpé, et des flacons d'orgeat surmontés de pommes

et dWanges. Les débitants de glace ornent pareil-» lemenl leurs petite^ Ton ta i nés artificielles de prairies semées sur des assiettes.

Les hommes de la Perse ont une telle habitude de creuser la lerre, que le sol de Cachan, qui est naturellement plat, présente de nombreuses inégalités dues à cette pratique et augmentées, chaque jour, par des ruines éparses ça et là. Cette ville est abreuvée par plusieurs grandes citernes dont Textérieur est conique et a des degrés circulaires par lesquels on monte commodément à leur sommet.

Le peuple de Cachan, de même que celui de Koum, est toujours mêlé de derviches et de pélerînSy qui le rendent fanatique de religion. J'ai rencontré, la nuit dernière, plusieurs troupes de gens déguenillés qui chantaient des hymnes à la louange d'Âly, mais qui, d'ailleurs, paraissaient assez peu recommandables sous d'autres rapports que celui de cette exaltation de la piété. Une voix seule récitait une sorte d'exposition, à laquelle le chœur répondait par un hourra terminé par le nom d'Aly, et la troupe, chaque fois, se serrait aussitôt autour de Tétendard qui gouvernait sa marche. — Actuellement voici prés de deux heures que j'entends un séid qui s'est pris à haranguer les passants en plein bazar f il a réuni autour de lui un certain nombre de cu« rieux et de fanatiques, et une petite aumône sera le prix de ses peines : c'est un rude métier. Ce que les déclamations de ces prédicateurs ont particulièrement de remarquable, ce sont des éclats de voix

<^ subits et extraordinaires, dans lesquels il semble toujours quHls vont périr, et puis une profusion incroyable de paroles qui ne se font jamais attendre. Rien ne peut les interloquer; ils ont la répartie prompte et une audace insolente. Pendant la durée de leurs discours, qu'ils animent de beaucoup de gestes et même d'une action théâtrale, on voit que leurs regards cherchent à imiter constamment l'effet de l'inspiration divine.

Enfin, vers la chute du jour, je croyais être quitte de ces dévots et je m'apprêtais à dormir, lorsqu'un saint personnage de la classe la plus relevée des mendiants vint visiter notre caravansérai; c'était un vieillard fort propre, à barbe blanche et bien peignée, déjà vêtu d'une étoffe légère d'été, et portant, au sommet de la tète, un curieux bonnet tout bariolé de rouge, qui montait en cône aigu et qui était si petit qu'il semblait tenir par miracle. Cet homme, ayant une démarche Gère et faisant entendre des exclamations emphatiques sur les tons les plus graves d'une voix très-sonore, tenait à la main un long tube de cuivre, droit et extrêmement mince, que terminait un pavillon pyramidal. De temps en temps, il en tira quelques sons grêles, dont la vertu devait être d'appeler la foule, et, quand cette foule fut rassemblée, il lui tint des discours déclamatoires, qu il entremêla de cette même musique de trompette sur un seul ton; cependant tout cela semblait produire peu d'effet sur son public, et la générosité restait sans élan. Alors un beau garçon, qui lui servait de

valet, vint lui parler à Toreille, et je n*eus fuis de peine à comprendre qu'il s agissait de moi. Déjà le vieillard avait paru me distinguer comme un des personnages les plus considérables parmi ses auditeurSy et, à plusieurs reprises, il m'avait personnel* lement apostrophé et salué d'un geste gracieux. Je rendais le sélam avec assez d'assurance et de politesse, mais je ne répondais pas à ses interrogacioiis persanes, que je ne comprenais pas. Informé enGn par son serviteur que j'étais né au pays des Fren^ guis, il se contenta de m'adresser de nouveaux gestes plus nombreux, sans allocution directe, et, quand il fut arrivé au bout de ses discours, il vint m'oFfrir, en preuve de déférence particulière, six mor* ceaux de sucreries d'Yezd. Ma gratitude, calculée à peu prés sur la valeur du présent, parut assez grande pour appeler sur moi et sur toute la grande peuplade du Frenguistan des bénédictions, que le ciel conGrme!

Après le départ du vieux derviche, Tévèque arménien, mon compagnon de route, me réprimanda sur ma trop grande complaisance à écouter cet in* fidèle, et il me menaça d'en voir arriver bientôt beaucoup d'autres. En effet, et presque au même instant, un jongleur fort éveillé et type des mauvais sujets établit son théâtre devant mon tapis. D'abord il se mit à jouer d'une sorte de flageolet qui était un simple bout de roseau percé de six trous, dont il obtenait l'embouchure en disposant l'instrument d'une façon particulière sous l'arcade des dents de la ma*-

choire supérieure; ensuite il chanta, et puis il dausa. La durée de ce speclacle et Teffronterie des discours, qui en faisaient le plus grand mérite, autant que je pus le soupçonner, commençaient à me lasser, et, enfin, j'en témoignai de Timpatience; mais, pour me délivrer de ses indiscrétions, je dus payer ses grossièretés et faire marchander son départ , qu^il mettait à un prix élevé. En s'en allant, il répandit sur moi et autour de moi une eau chargée d'essences. Cette manière d'honorer les personnes est fort ancienne dans l'Asie, et il m'est arrivé plusieurs autres fois de vérifier que, sous ce rapport comme sous des rapports plus importants, la patrie primitive de l'homme n*a rien oublié de ses vieilles traditions : d'un bord à l'autre du continent oriental , les usa* ges semblent immuables. A Jérusalem, dans la maison de Caïphe le souverain sacrificateur, dans le lieu mâme où Jésus aurait été abreuvé d'outrages et maltraité, ]e me suis vu honorer, et mes vêtements ont été inondés de parfums!

Le bateleur dont je venais heureusement de me débarrasser est un de ces hommes qu'on nomme loMiSf espèoe de gens qui pullulent ici , et à Isphan surtout, et dont on retrouve quelques-uns par toute la Perse. Ce que j'ai compris de toutes les définitions qu*on m'a données des loutis, eVsl que ce sont des gueux dont la corpoi*ation se met a la solde des grands. Us sont craints de tout le monde, et ils serendent coupables de toutes sortes de désordres. Par eux se fait une guerre secrète et détesta-

ble d^ambitions jalouses^ et s*exercent des iFengeances qui troublent TÉtat. Cette redoutable milice^ qui se meut ordinairement dans l'ombre , inspire des craintes aux.chers des provinces et elle les assujettit à sa puissance invisible.

Vers onze heures du soir, je partais de Gachan ; Tair était alors immobile, pesant et étonnamment chaud. L'avant-veille, pendant la nuit, le vent soufflait du fond des plaines de sable qui répondent aux déserts du Kerman, et il apportait des bouffées d*air chaud et suffocant qui m'ont rappelé une observation analogue sur la température de Trébizonde, et ancienne d'un an à peu près. Ainsi devient plus pro* bable l'explication que j'ai donnée alors de cette chaleur, dans cette saison, sur le bord de la mer Noire.

Rapprochés d'un chaînon de montagnes se rattachant au massif de l'Elvend, que nous observions sur notre droite depuis quelques Jours, nous nous y engageons aussitôt; nous passons pendant la nuit devant un caravansérai désert, et, continuant à suivre les bords d'un ravin, quelquefois escarpé et dangereux, nous arrivons aux premières clartés du jour, à la hauteur d*un vaste réservoir servant à abreuver la ville de Gachan. Gette grande collection d'eau, qui se forme et s'entretient par la fonte continuelle de la neige en été, est obtenue au moyen d'un barrage dont Âgha-Mohammed-Khan a ordonné l'exécution •

11 est pénible de passer à cheval des nuits entières;

le besoin de dormir, que nulle dtsiraclion ne mai* trise et que la sécurité exige pourtant que Ton comprime, est un tourment des plus cruels. Plus d'une fois, sur le point d'y céder, j'ai été menacé d'une chute, et cet accident est arrivé à {^usieurs personnes de notre caravane.

Un peu au delà du réservoir, on aperçoit une campagne cultivée, à travers laquelle on arrive au village de Khorou. Que cette culture fait plaisir à voir! Ce sont de tous côtés des terrasses irréguliéres, échelonnées par bas étages et couvertes de sillons où Torgeet le blé germent ensemble, ou des jardins plantés d*une prodigieuse quantité d*arbres fruitiers actuellement en fleur. Ce n'est pas que, là où la nature ne se charge pas des plus grands frais, les PersaD$ remplacent la nature, non ; il m'a semblé que, dans l'art des jardins, où j'ai souvent entendu dire qu'ils sont très^avancés, on a vanté beaucoup trop ce qu'ils savent faire. Cependant, j*ai vu avec plaisir qu ils sont plus instruits dans la science plus imporianle de la grande culture; ils amendent le sol à propos; dans des terrains compactes, comme on en trouve au fond des vallées, ils versent des cailloulages et du gravier qu'ils enterrent pour diviser largile, et ils corrigent les unes par les autres les qualités nuisibles de leurs champs; ailleurs, on admire l'hahileté avec laquelle ils savent gouverner leauqui doit servir à des irrigations.--*On conçoit bien que, dans im pays où il y a beaucoup plus de terres à cultiver qu'il n*en faut |K)ur les besoins de la population, on

n'enlende pas l'économie agricole de la même manière que chez nous, et que les assolements, qui n'y sont pas utiles, ne soient encore soumis à aucuns principes.

C'est une réflexion des plus vulgaires, et toutefois souvent négligée, que ce qui convient à un peuple ne saurait toujours convenir à un autre. En m'appuyant sur cette remarque, j*ai déjà eu l'occasion de relever quelques fautes échappées aux réformateurs qui ont visité la Turquie et la Perse; des fautes semblables d'inattention ont été commises en ce qui concerne la culture des champs.

Il n'est peut-être pas inutile de faire observer que les problèmes de l'agriculture, qui renferment un grand nombre de données très-variables, sont susceptibles, à raison de quelques différences premières, de plusieurs solutions tout à fait différentes; c'est aussi ce qui arrive dans les questions de méca- * nique qui engagent le temps, la force et la vitesse, et où on modifie les solutions et les machines qui les représentent, selon que l'on peut disposer plus librement de l'une ou de l'autre de ces trois choses.—^Par exemple, chez nous, la terre suffit à peine aux bras des cultivateurs, et, pour tirer de nos champs le plus grand par tipossible, les jachères ont été proscrites; mais les Turcs et les Persans doivent-ils nous imiter ? non, sans doute; ils n'ont pas besoin de s'imposer des sacrifices d'argent et des peines pour obtenir, par l'exploitation continue du même champ, des produits que donne en plus

grande abondance l'ensemencement alternatif de plusieurs champs égaux. Chez nous, encore, la rareté du terrain fait, avec raison, attacher beaucoup de prix à perfectionner toujours de plus en plus les instruments de travail ; mais, en Perse, la terre est un élément qui est compté pour peu, et, au contraire, les bras sont proportionnellement très -chers; la conduite des paysans doit donc être différente. Dans l'état actuel de ce pays, avec les conditions que je viens de dire, le plus sûr moyen d'augmenter la production agricole doit être moins de perfectionner les œuvres de la terre que de faire beaucoup d'oeuvres et d'économiser les bras ; et, par exemple, au lieu d'une charrue qui n'exige que le travail de deux chevaux, il serait certainement avantageux d'employer un instrument qui traçât à la fois deux ou plusieurs sillons, fussent-ils moins parfaits et dussent les bétes de labour être beaucoup plus nombreuses dans les fermes;ou encore, au lieu de recoller minutieusement les épis du blé, à la façon de nos moissonneurs, mieux vaudrait faucher et recueillir les moissons par di*s procédés expéditifs.

Le caravansérai de Khorou est un vieux monument tombant en ruine et livré aux scorpions. — Le temps a été couvert toute la journée ; deux heures avant le coucher du soleil, la température était à 1 8 degrés centigrades.

Le lendemain, 18 avril, à deux heures du matin, j'étais en selle. Il faisait froid, surtout à la hauteur du col de la montagne, où nous sommes arrivés

après plus d*une heure de marche. Quaod le soleil 8*e8l levé, nous n'avons aperçu que de tristes rochers toul autour de nous.— Le caravansérai de Saou, qui est notre lieu de halte aujourd'hui , est à 5 parasanges de celui d'hier et à 1 1 parasanges de Cachan.

Le village de Saou est petit et fort mal approvi^ sionnë^ si ce n'est en eau de roche excellente. A l'exception des rubans verts qui sont dus à la germination d'un peu de blé semé le long d'un ruisseau voisin d'ici, tout est d'un aspect rude ou sévère dans cette gorge de montagnes. — Le temps a été couvert comme la veille; la température maximum a été de 21 degrés centigrades.

Le peuple est toujours peuple : le sujet seul de ses superstitions et de sa curiosité change avec la nature du pays. J'ai été fatigué par les contemplations stupides de quelques déguenillés, qui ont entendu dire que je suis Européen. Je crois bien que ce qui les a étonnés le plus a été de ne pas éprouver Tétonnement qu'ils se promettaient en venant me voir. Plusieurs de ces gens avaient la barbe teinte en couleur orangé vif.

Dans la soirée, deux officiers supérieurs venus d'Hamadan, et installés à coté de nous dans le caravansérai, ont volé la pipe d'eau d'un muletier, ce qui a été l'occasion d'une grande querelle aussitôt que cette action honteuse a été découverte. Déjà, pendant mon séjour à Téhéran, j'avais vu étrangler un colonel qui détroussait les passants sur la route, comme cela se pratiquait, au moyen âge, parmi les

seigneurs féodaux de l'Europe. Voilà pourlaot i quelles gaoïs sont oiHifiëes quelquefois la conduite ef la discipline des soldats! Ci*oirait-on ensuite qu*il est des Persans qui objectent, pour excuser ces voleurs, que le roi ne paye pas les troupes et que les officiers n'ont pas d*argent? Dupeurs et dupés, quelles meeurs publiques !

Deux heures avant minuit, nous nous acheminions déjà vers Noulckakhar , qui est à la distance de 7 parasanges. A la faible lueur d*un ciel qui n'est pas toujours aussi pur que je Tattendais de sa réputation de sérénité, nous avons achevé de descendre la montagne, et alors s'est offerte une grande plaine dans laquelle nous avons fait halte vers huit heures du matin.

A cinq heures du soir, j*étais remonté à cheval; je devais voir s'éteindre et voir renaître le soleil sans descendre de Tétrier. La route était presque toujours une plaine parfaite s'enfonçant, à gauche , vers des déserts arides et sablonneux, et limitée, à droite, par les montagnes élevées du Louristan. J*ai d*abord assez bien supporté Tennui de cette longue ronte nocturne , mais la fatigue et le besoin de sommeil ont peu à peu comprimé mes sens , et mes yeux se sont fermés malgré moi, tout contemplant la magnificence des cieux lentement déroulée par le movt^ vement de notre globe.— Enfin il est jour ; les 9 pa* rasanges de la dernière traite sont achevées, et j>ntre dans la grande Ispahan^ dont l'hyperbole orientale fait une moitié du monde, seulement.

Je vois de toutes parts des ruines misérables, dont on accuse les Afghans. Ces murs, qui achèvent de tomber en poussière y et ce silence des maisons dépeuplées nejustifient pas la haute opinion que j'avais de la ville de Châh-Abbas , même après ses désastres. De ce côté, au lieu des grandes portes qui annonçaient autreFois In brillante capitale du royaume, on ne voit plus que des portes étroites et basses, séparant les uns des autres divers quartiers inhabitables ou peu habités. — J'achève de traverser Ispahan de part en part, et je vais m'établira Djoulfa. Les Arméniens, mes compagnons de route, y sont reçus en fête par leurs familles, qui s'empressent au-devant d*eux avec des témoignages d'amitié et de plaisir. Je me sépare alors de ces bonnes gens, qui ont eu quelques prévenances pour moi , et je me fais conduire aussitôt chez M. X.... pour qui j'ai des lettres de i^ecommandation. M. X..., le seul Européen qui soit aujourd'hui fixé dans la province d'Ispahan, me presse d'accepter l'hospitalité dans sa jolie demeure; l'état actuel d'anarchie, qui fait commettre des désordres publics assez graves, me rendait cette offre trop agréable pour faire beaucoup de façons; en conséquence , j'accepte , et je m'établis dans un kiosque.

Ce service n'est pas le seul dont je sois obligé envers mon hôte. 11 a fait servir à mon instruction les connaissances qu'il a acquises par un long séjour à Djoulfa; je lui dois aussi les conseils les plus profitables sur la manière de me conduire au milieu d'une

population qu*il est dangereux d*approcher en ce moment.

Des musulmans sont mêlés aux Arméniens de Djoulfa; mais ils ne le sont qu'en petit Dombre. La population arménienne est elle-même bien bible; elle est estimée de 1 >500 personnes seulement, parmi lesquelles on compte peu ou point de descendants des premiers colons qui 8*y sont fixés il ▼ i deux siècles; aussi la grande ville de Djoulfa» qu'on ne peut plus aujourd'hui regarder comme un bu* bourg d'Ispahan, puisque des ruines Ten ont isolée, et comme éloignée de plus d'une demi-lieue, panitelle bien déserte; elle est d'ailleurs altristée par les hautes clôtures de terre grise qui tracent ses longues rues trop étroites , et au pied desquelles on voit un peu d*eau bourbeuse circulant à peine dans des canaux où végètent des tronçons d'arbres oubliés par Tesprit de destruction générale qui plane sur ce malheureiu pays. — Les femmes d'Ispahan , en masse, ne sont pas jolies; individuellement, les femmes de Djoulfa sont biides.

La ville chrétienne a un bazar toujours ouvert, qui ne compte que quelques pauvres boutiques et un marché tenu le dimanche, qui est aussi fort peu important. Une partie de sa vaste étendue est occupée par des jardins aux légumes, par de jolis vei^pn et par des vignes. Ordinairement ces cultures se font dans des enclos ayant une porte d'une seule et grande pierre plate dans laquelle on a taillé deux gonds qui lui permet teni de pivoter sur deux pièces de bois qui

lut servent de crapaudines. Lk nuit, les chacals se rapprochent des enclos; ils entrent dans ceux qui sont ouverts et abandonnés, et ils y concertent sur les tons les plus bruyants.

Les habitants de Djoulfa ont la réputation d*é(re laborieux; ils se livrent à des fabrications variées, mais leurs instruments de travail et leurs procédés sont en général bien imparfaits. Ils emploient le coton à fabriquer beaucoup de toiles, des bas et des gants y mais ils ne savent encore ni filer ni tisser cette matière avec la rapidité , Téconomie et la perfection qu'on obtient par Tusage des machines connues en Europe.

Les cultivateurs arméniens distinguent à tort ou à raison trente-deux espèces, ou au moins variétés de plants de vignes , parmi lesquelles les plus estimées sont le meiret et le kichmich. Celle-ci , que je crois être Fespëce à petit grain que nous connaissons sous le nom de raisin de Corinthe , se vend desséchée, dans tous les bazars de la Perse, et elle est véritablement de très-bon goût. Le raisin frais est aussi expédié à Téhéran, dans des boites, entre des couches de coton cardé ; mais j*ai vu que ce procédé de conservation n'est rien moins que certain. — On est ici dans l'usage d'arroser sans cesse les vignes^ de même que tous les arbres fruitiers. Cependant l'arrosage est suspendu définitivement un mois environ avant la récolte.— -Quand le raisin est coupé , on le porte sur des lits de paille , où on Tahandonne à l'action desséchante de l'air pendant

quinze oq vingt jovirS| et, au bout de ce tempt , on le foule. On croît que cetlç préoauUoa e$t néeetsaire à la conservation du vin ; mais, d'ailleurs, U ipiantilé de vin qui se prépare après dMKpie vendas^ est consommée tout entière dans l^anoée qui soit, et le manque de caves et surtout Tinsuffisanoe des vaisseaux vinaires ne permettent pas qu'il en soit autrement. — Le raisin est égrappd à mesure qo*on le porte au fouloir pour en exprimer le jus. La anaase de ce jus est sans cesse agitée aussitôt que la fermentation 7 commence, et, quand le mare sa précipite au fond|On décante la liqueur, qui est bonne à boire. Quoique le vin ainsi obtenu soit très^câpileox » il manque encore de fermentation , et il est probable enfin que, pour avoir toute la qualité qu'il pourrait acquérir, il lui manque surtout de fermemer en plus grande masse.

Dans les localités où il n'est pas possible d'arroser, mais où il 7 a de Teau souterraine à une petite profoodeur^on fait un trou dans lequel on plante, rapprodiës les uns des autres, plusieurs pieds de vigne, qu'on sépare ensuite en les enterrant, lorsqu'ils ont anffi« samment grandi.

On fabrique beaucoup d'eaux«4e-*vie de vin pour boisson, mais les appareils à distiller sont grossiers, ^ et l'art qui les emploie est {mvé des instrumenla de précision qui établissent avec une rigouraose exactitude le titre alcoolique des liqueurs.

Le vinaigre est remarquablement bon ; on Toblient en foulant, au temps des vendanges, une

laine quantité de raisin qu'on abandonne , sac et marc tout ensemble, à la fermentalion, d'abord vineuse et puis acide. Le vinaigre, ou le jus du citron, est trés*souvent employé dans l'assaisonnement des mets.

On fait grand usage aussi d'une poudre qni les remplace, et qui provient du lait acide; cetle poudre sert , par exemple , à préparer d'excellents po« tages maigres. Elle s'obtient en laissant aigrir de plus en plus et s'évaporer spontanément le iahourîj jusqu'à dessiccation parfaite de sa partie solide. Ce résidu sec, brisé et pilé , se conserve très-longtemps sans iâ moindre altération. — Ce qu'on riômroe iakourt est du lait acidifié faiblement par l'addition d'un peu de iahoupt ancien ou de petit-*)ait, égoutté du fromage frais. Lorsqu'il a acquis une saveur aigre agréable et une consistance de gelée, on l'ajoute aux pilaux de riz et à la plupart des aliments. Une petite quantité de cette substance dissoute dans leau compose une boisson rafraichissante qui est redier*» chée par les Orientaux pendant la saison chaude.

Le beurre, auquel on substitue souvent la graisse des moutons dans les usages culinaires , se sépare en agitant la crème du lait dans une peau de bouc rasée et retournée, qui est suspendue par une corde à la hauteur d^nn homme , et qui est rudement %^m côuée à deux mains par Tautre bout. Ces outres lemplacent nos battes-beurre^ nos tonneaux et touce la vaisselle de bois qui est en usage dans nos fermes.

On élevait jadis à Ispahan et à Djoulfà des vers à

soie qui réussissaient bien ; celte industrie est au-jourd'hui presque inconnue , parce que la précieuse récolte de la soie veut, plus que toute autre, une régularité de travaux qui est incompatible avec le mauvais ordre actuel des provinces méridionales de la Perse.

Ispabati a des ateliers de teintures el des imprimeries de toiles de coton , qui imitent maintenant le goût des dessins de l'Europe. La graine jaune de Perse et le safranum ou carthame sont au nombre des matières tinctoriales les plus employées dans ces fabriques- Nulle part, en Perse, je n'ai vu mouler les chan* délies; on les prépare à la cuiller comme les bougies de cire. Le suif qui les compose est d'une blancheur et d'une pureté parfaites.

L'huile de ricin, qui sert aussi à réclairage, est employée quelquefois comme purgatif : on assure que la propriété médicinale de cette plante est connue ici depuis bien longtemps.

On mange la graine du chanvre ; on mange aussi celle du pavot : celle-ci parait définitivement avoir un effet narcotique très-faible, qui est senti quand on en prend beaucoup en une fois.

Le volume et le parfum exquis des oMngs d'bpaban ont beaucoup de réputation. On croit qu'ils doivent ces qualités vraiment remarquables, la dernière surtout^ à l'usage où on est de grefler leurs arbres sur aubépine — On abuse de l'arrosage; cette prodigalité d'eau nuit particulièrement à la qualité

des fruits, qui en sont plus gros, mais moins savoureux, les pèches, par exemple. Au contraire, les ar* rasemenis répétés paraissent être Tunique cause de la saveur douce des gros oignons que les jardiniers persans cultivent.

Le henné, que les hommes et les femmes emploient également à teindre tes ongles, les cheveux, la barbe et la psiume de leurs mains, sert aussi de médicament topique, et est employé comme répercussif dans la médecine des hommes et des che** vaux.

Le beng est une liqueur chargée de toutes les parlies solubles de la poussière ou pollen du chanvre secoué dans l'eau au temps de la floraison, et abandonnée pendant une vingtaine de jours à la fermentation, dans un vase à demi enterré où on l'agite chaque jour. Cette liqueur se boit par petites tasses. ~ L'extrait sec de cette préparation aqueuse se nomme tchar ; il se fume dans le ghaléon , mêlé en petite proportion avec le tombaki. Comme le beng, et beaucoup plus énergiquement que lui, il est enivrant et on l'emploie, en plus d*une occasion, d'une manière répréhensible. C'est la même substance et à peu prés sous la même forme, que j'ai vu, par toute l'Asie occidentale , et notamment en Syrie et en Egypte, appeler hachich et remplacer ropium,dont il a les funestes effets sur ceux qui en font un usage habituel.

Les Orientaux récoltent et consomment beaucoup de tabac, qu'ils fument presque toujours. Le petit

nombre de ceux qui prisent se procurent diificilement le tabac préparé comme il convient à leurs besoins: la poudre de ce labac est sèche et extrême* ment fine. — Les Persans se servent de la pipe d'eau par préférence aux autres pipes, et, à cet effet, ils recherchent letombaki. On désigne sous ce nom le tabac ordinaire, recevant du climat, on du terrain, ou de la culture, une qualité supérieure; eelni de Schiras est particulièrement réputé, mais le eom- BMree qu'on en fait souffre beaucoup de fraudes.— Il est généralement admis, je crois, que la plante du tabac est originaire d'Amérique, et qu'elle n'a été apportée sur le vieux continent que vers le miKeu du XVI* siècle. On sait avec quelle rajndité son usage se répandit alors en Europe, malgré beaucoup de préventions et d'entraves de la part des gouvernemonts. Mais n'est-*il pas prodigieux que œt usage soit devenu encore plus général dans TAûe, qui, à cette époque, avait peu de relati<ms avec l'Europe, ou qui n'avait que des relations très*génées^ d*au«tant plus que l'interprétation naturelle du Coran condamne sagement, par la voix des prêtres, toute sorte d'enivrement, quelle qu'en soit la cause?

bpahan a une race de chais, qui coBunenee h devenir rare et à s'abâtardir, dont le poil est soyenx et long comme dans la race appelée d'Angora, avec laquelle elle se confond peut-être. Angora, qui fait de fréquents envois de chats à Constantinople, lire elle-même ces animaux de la ville de Van, ainsi que je Tat entendu dire quand j*étais sur les lieux, et il

est |iit>btble que c*esi du même fiays froid qu'lspa^ lian fait venir la souche des siens qui sont si cliaudément fourrés. — On voit beaucoup moins de chiens errants en Perse qu'en Turquie ; il ne parait pas qu^ils y soient atteints de la rage, non plus qu'à Constautinople. — Les scorpions n'y sont pas redoutés.

La ptste est, dît^on> inconntfe à Ispahan ; les cal* culs urinaires ne s'y observent pas non plos. Des fièvres întermitlentea, de h nature la pia^ gî^'^e, régnent endémiqncment pendant la durée des saisons liédes qui précédent et qui suivent VHé. La phlhisie^ la teigne et lebotiton d'Alep paraissent être au rang des maladies led plus comtnunes.

A l'égard du bouton d'Alep, voietee que les renseignements, que j'ai mis de la dHigMfce à me procnrer, aa'ont appris : il atteint plntôt les habitants de BjJMlb que ceux d'Ispahan, plutôt ks enfants que les adultes, sans distinction de$ sexes ^ et les Arméniens en plus grand nombre proportionnel que les nnisuhnans qui vivent parmi eux à Djoulfa , ce qui fait que les Persans le connaissent soùs le nom de maladie des Arméniens. II se montre en toute saison ; k la figure plus souvent que sur une autre partie do corps. Rarement il sort plus d'un bouton à la fois ; la maladie ne récidive pas. Le malade n*éprou^e aueun trouble coïncident dans les grandes fondions de la vie« Une croûte sèche, ayant une surface convexe, inégale, épaisse, large de 14 à 15 millimètres, couvrait la joue d'un jeune enfant qu'on

m'a montré ; la peau était un peu rougeâtre toul à Tentour^ et au-desaous de ces points elle était m-* pâtée et durcie. Plusieurs croûtes, toutes pareiHes, étaient déjà tombées spontanément et s'étaient formées, comme celle-ci, par la dessiccation de la ma* tière sanieuse et sanguinolente qui se voyait à leur place; le suintement continuel de cette matière est, sans doute, la cause mécanique qui les détache ainsi de la peau. Quelques personnes s'administrent des traitements inutiles, bizarres ou dictés par la superstition ; mais la |>lupart ne font rien, et, au bout d'un an ou dix-huit mois, la maladie cesse en gé« néral, quoi qu'on fasse ou qu on ne fasse pas. Tai vu pourtant de fâcheuses exceptions à cette régie, sur un jeune homme, entre autres, chez qui ce mal, rampant à la manière de certains ulcères, avait duré plusieurs années en laissant au visage une cicatrice, de couleur rouge très-vive, profonde comme la trace d'une grave brûlure.

Je me suis fait amener des enfants atteints de la teigne , et j'ai questionné leurs parents. CSetle dégoûtante affection est regardée comme contagieuse; on lui oppose le traitement douloureux de la calotte de poix, ou, plus souvent, on néglige de s'en occuper. On a observé ici, comme en Europe, qu'au temps de la puberté elle disparait, en général, d'ellemême, mais en laissant ses traces habituelles sur le crâne, qui est toujours plus ou moins dégarni de cheveux.

Je ne connais pas exactement la hauteur d'ispa-

hao au-dessus du niveau des mers; mais elle est probablement assez considérable, à en juger par la température de Teau bouillaiite. On n'y ressent pas de tremblements de terre, comme en d'autres lieux de la Perse. En général, il n'y pleut guère, si ce n'est en octobre ; la neige 'CSt toujours rare, mais elle est quelquefois tardive. L'air est ordinairement trè^«sec, et c'est par cette circonstance qu'on expli-» que la durée considérable des maisons, quoique simplement construites en terre : j'en ai vu qui sont bâties depuis plus de cent ans et qui sont encore parfaitement conservées. — Le 28 avril, Tair ayant une transparence parfaite, sa température, à l'ombre, a été de 23* centigrades à midi, et de 25* 5 à trois heures du soir. Pendant les deux semaine^ que j'ai passées à Ispahan, toutes les nuits ont été fraîches; il y a eu, chaque jour, un peu de vent et parfois un léger voile de nuages.

Djoulfa est au sud d*bpahan; il en est séparé par le Zendé-Roud, rivière qui vient de l'ouest et dont l'origine est à une trentaine de parasanges d'ici. Le nom de cette rivière, qui signifie, dit-on, eau renaissanté, lui aurait été donné parce que ses eaux , em«ployées à l'irrigation^ semblent renaître des sources nouvelles qu'elle rencontre en divers points de son cours. Elle s'épuise par les tributs qu'elle paye aux champs en culture, avant d'arriver jusqu'aux déserts de sable de l'est qui devraient l'absorber; c'est un canal de dérivation du Zendé-Roud qui alimente Djoulfa, SCS jardins cl la campagne voisine.

L'Église de Rone possédait aoirefbis ileux a»- Tenta* Ces édifices ont été abandannés peodant long* lempa et se sont dégradés au point que Tan dea denx est aujaurd*buî inhabitable. Dans l'autre , j'ai vu une petite égliae, triste, panyre et déserte» el on reste de faibliolfaèqoe française qui n'offre plus que des ouvrages de piété dépareillés.

Ce couvent^ qui subsiste sous l'antique et puissaule protection de la France, est occupé, depuis quelques années» par deux prêtres arméniens catholiques. Leur pnnci|)al devoir est de diriger le petit troupeau de leur communion, mais l'aidenr indiscrète des propagandistes de Rome leur insinue d'opérer des conversions parmi let Arméniens schi»* matiquea. Les moyens employé^à cet effet août aussi sûrs que simples ; on leur recoaunande de ne pas imposer de tribut à leurs ouailles et de les traiter avec une douceur qui fasse ressortir à leur avantage la conduite du clergé arménien, qui» sons cea rapports» n'est pas tou jeors exempte de reproehea. Mais cette manière d'agir, qui est trës^louaMe em ellemême, est fort répréhensibk dans son but » parce que la propagande , qui est exacte à envoyer des exhortations» n'envoie rien de pina » et que les renégats» exposes aux mille vexations des Arméniens, qui sont les plus nombreux et les plue forts» se trouvent condamnés à vivre misérablement. Un exemple remarquable s'en est offert au sujet de deux religieuses arméniennes qui ont changé de foi. Lors de cet évënementj qui n'est pas encore vieux, le clergé

schismatique, ému de la plus vive indignation, menaça de ebatiments corporels tonte la petite tribn latine , sur laquelle il commençait à s'arroger des droits despotiques, et les prêtres romains se virent un instant fort embarrassés de leur conquête. Un étranger, h<Hnme énergique, intervint à propos pour les tirer de peine , et exbnma d'anciens firmans oubliés que la France avait jadis obtenus pour la protection de ses églises.

J*ai visité à son tour le couvent des Arroéniws, où j'ai retrouvé mon archevêque et les autres principaux chefs de TÉglise, mes compagnons de route, dans les mêmes di^K>sitions Uen veillantes à mon égard^ et dans les mêmes dispositions d'appétit que je leur connaissais. Ils étaient rangés autour d'une petite table à manger, où j'ai été invité à m'asseoir. Après avoir répondu à cette galanterie par quelque CMnplaisance à écouter des sornettes sur les démons^ sur les génies, sur tes trésors cachés dans la terre, et sur d'autres sujets aussi édifiants pour la raison, j*ai demandé à voir Téglise. Ce monument est bâti au milieu de la cour du palais pontifical, dont les mun élevés et les portes épaisses servent à protéger le haut clei^ et les objets du culte, doublement précieux par leur valeur métallique et par la valeur sacrée qu'on leur d<Nine. — Dans cette cour, on remarque les tombeaux de plusieurs Anglais morts dana Djoulfa, ou morts prés d'ici, sur la route de Bender-Bonchir. Ce qui est cause de l'impression

saisissante qu*oa éprouve à cette vue, ce n'est pas un titre, plus inutile que jamais, qui est souvent écrit sur ces tombeaux ; c'est le nom d'une fa«* mille absente et le nom d'une patrie éloignée qui s*y lisent. — - L'église offre pour décoration intérieure de grandes peintui*es à la fresque qui rappellent les principales scènes bibliques. Cette méchante galerie d'un peintre arménien se termine par la représenUition du jugement des morts, imitée, en style burlesque, des tableaux où les maîtres de Tart se sont immortalisés.

Le même couvent possédait, autrefois une bibliothèque très-riche en manuscrits. Ces colieclioos sont encore si rares en Orient, que celle-ci, quelle qu'elle fût, méritait d'être soigneusement gardée; cependant un prélat, embarrassé de ces richesses qu'il appelait un fatras de papiers indéchiQrables, en a ordonné enfin la vente au poids. Il n'y avait peul-étre pas grand dommage à redouter de cette décision, mais, si, par hasard, il en était autrement, la perte qu'elle a entraînée est, de sa nature, irréparable.

Les prêtres arméniens qui aspirent au pontificat sont tenus à prendre l'engagement de vivre dana la chasteté ; les autres ne sont tenus à rien. 11 ai résulte que ceux-ci épousent et que ceux-là n'épousent pas : c'est entre eux la plus grande différence.

J'ai entendu conter plusieurs choses sur le couvent des femmes que je ne dois pas redire, de crainte que la jalousie et la haine religieuses ne les aient

envenimées. Ces religieuses font des vœux ; on ne sait ni comment ni combien , mais des vœux de cloitre : ce sont les plus ardents.

Beaucoup d'Arméniens de Djoulfa vont traGquer dans l'Inde, l'espace de plusieurs années ; quelquesuns même y restent tout à fait, ou font désirer leur retour pendant longtemps. Leurs femmes, justement ennuyées d'un tel abandon , réclament quelquefois la permission de se remarier, et quelquefois l'obtiennent, au grand scandaledes casuistes du pays. Dansée cas, il est arrivé que le premier mari s'est montré inopinément, et que, faisant valoir ses droits anciens, que l'Église ne peut pas abroger, la femme aux deux maris, l'Église et les deux maris euxmêmes, se sont trouvés dans un grand embarras dé scrupules et de conduite. Ces - émigrations des hommes expliquent peut-être pourquoi, dans la population arménienne^ le nombre des femmes pai-ait constamment l'emporter de beaucoup sur celui des maies.

LfC Zendé-Roud se répand sur une large surfiice et n'atteint jamais une grande profondeur. Cette rivière, sur le bord gauche de laquelle Ispahan a été bâtie, est traversée par quatre grands ponts. L*un est construit de telle sorte que l'on peut barrer le cours de l'eau à volonté et exhausser alors sa surface dans un bassin où les femmes du harem royal se promenaient autrefois en bateau. Ce pont et un autre pont très-voisin sont les deux plus beaux; ils sont pourtant d*une architecture massive. Ils sont

turmoobéi de deut falerict panttèlèi bôvdiiil le chemin I et oonstniitee en briiiiMi evêc'dee oawi^. tares en arceaux. Cette raperfitâtite archilMlBnle est cause que Tensemlile de Tdanvif^ BMi^pM'de grice et del^gèraté. Ces.deujt mèases poÉis ahiNH tissent» det#eax o6tés; du Zendé4loiid, i uasdar* bagh:

Les lchar4M||r sont de longues allëks omimfiss |iar des artnes^et coupées par des plaies4iaiides ou par de^bassisi^ rsBddis d-eau; de faanteo muiaihs kar tracent des alignements un peu Crap aévéns» wgAê elles sont interrompues par dee kiaeqneey. par des uKMqnëes^ etpar plusieurs ouvertures oaperass d'entrée dans les quatre jardins qui ont fsit donner è ces tieus«lÙ0ndm de ichar-bagk. Ce genre d'om#^ ment des Tilles persanes, qui remonte ii CbihpAb^ bas» a été imité par ses successeurs. Tout ce qifreu reste aujourd'hui sous les yeux est bien misera Me : l'eau croupit dans les bassins; les parterres sont envahis par les mauvaises herbes; les reptiles se sont emparés de tous les trous des murailles; les allées sont désertes de promeneurSt et les jardins sont transformés en champs d'orge et de blé. A peine deux siècles sont écoulés depuis que la mort a surpris le fondateur d'Ispahan, et déjà le tempe a abaissé au niveau de la poussière le front des monuments que sa volonté» ferae, intelligente et heureusement di* rigée» avait fait surgir.

Ce que j'ai vu de plus élégant et de mieux conservé au milieu de tant de ruines amoncelées par

les révolutions, c'esl une mosquée et un mëdressë de la mère de Chah^Hussein. La porte commune de ces deux monuments, qui se confondent en un seul, est doublée d'argent, et les moulures empreintes sur ce riche métal sont exécutées avec beaucoup d'art. Le jardin qui est en dedans est agréable et Irais, et les briques vernissées qui revêtent la mosquée et le collège offrent des guirlandes de fleurs et des dessins de bon goût. Prés de là est un superbe bazar neuf et un très-vaste caravansérai,' également déserts, qui tendent ensemble à une ruine prochaine et complète.

J'ai visité successivement, sur les deux rives du Zendé-Roud, mais sans m'y arrêter plus que le faible intérêt des lieux ne commande, Âftast, Âcht«£ech, Tchil-Soutoun et Divan-Khané. J'ai va là des jardins vastes, mais en désordre, avec de grands kios« ques ornéB de piliers de bois incrustés de miroirs. Les plafonds et les murs sont revêtus de pareils mi-* roirs, ou oSPrent de mauvaises peintures de chasses et des portraits de Felh-Aly-4]lhàh.

La place Royale, ou Chàh-Méidan, figure un grand rectangle; elle était autrefois ombragée, mais depuis longtemps les arbres en sont disparus. Des taudis, tristes et sales comme des niches à chiens, Fenlourent et servent de demeure à quelques centaines de mauvais sujets enrégimentés dans l'armée régnlière de Méhémel-Chàh. — La inosquée d'Abhas, qui en occupe une extrémité, est un vaste temple dont lea voûtes sont hardies , mats dont les minarets mesquins ne sont nullement élégants. Des

lézardes longues ei profondes menacent ce monu* ment. — Sur la même place publique , une autre mosquée, qui porte le nom de Cheikh- Feth-OuUah, parait abandonnée. — En regard de celle-ci, au milieu de la longueur du rectangle , est Aly-Capou, Tancienne demeure d'Âbbas : c'est une lourde construction qui s'élève en prisme compacte à la hauteur de trois étages, et qui est toute trouée de fenêtres aomme un pigeonnier.

La porte d'entrée aux bazars fait face à la grande mosquée du Chàh-Méidan ; elle est siurmontée d'un cadran derrière lequel était jaidis une horloge. Depuis q|tte ThimaS'Kouli-Khan, fatigué par une iasomnie opiniâtre et impatienté d'entendre le bruit périodique de la sonnerie, en a fait détruire le mécanisme, l'heure du soir est annoncée par im brouhaha de trompes en fer*blanc , de grosses caisses et de timbales concertantes.

Cette porte des bazars est obstruée par des changeurs et par des marchands de légumes et de fruits qui abritent leurs divers étalages sous des tentes. Les baladins, fixés près de là, des marchés pour les chevaux et des ménageries augmentent l'encombre- Vient de ce passage oà la foule des curieux désom* ▼rés reste attroupée à leur entour. *- Les mêles du grand bazar sont étonnamment longues , mais contournées sur elles-mêmes et embranchées comme les sentiers d'un labyrinthe. Il m'a paru qn'3 y a peu de richesses aujourd'hui dans les boutiques d'bpahan, autrefois si vantées.«-*On y voit ua b6teldes

moBoaies foM mal tenu ^ qui ne mérite pas même uue mention d'à-propos. — Je n'observe plus ici les boites à calcul que j'ai vues à Téhéran et à Tauris, et que les marchands emploient avec tant d'avantages. Je ne doute pas que ces boites ne soient une importation utile* des Russes, chez qui elles sont tréa-communes, et qui , dit*on, s'en servaient bien avant de connaître l'usage des chiffres.

On trouve peu de marchandises européennes dans le bazar; encore la plupart de celles qui paraissent avoir cette origine arrivent-elles par l'intermédiaire des négociants de llnde. ^ Entre autres articles, le commerce de l'Inde fournit direclemenl du sucre candi, dont on voit une plus grande abondance que de sucre en pains raffiné^ parce qu'il est moins cher que le sucre d'Europe. — On remarque chez les confiseurs une sorte de nougat, dans lequel le sucre de canne et le miel sont remplacés par une poussière appelée guezençou^ que donnent les végétaux du voisinage. Le nougat se nomme lui-même guézen^ guébi. Cette poussière sucrée se présente sous l'apparence de grains parfaitement secs, au moment où' on la récolte, mais, réunis en coasse, ces grains s'agglutinent et ils forment une pâte gommeuse, que Ton couvre d'un peu de farine, afin qu'elle se conserve. J'ai entendu appeler ^uévan la plante sur laquelle se trouve le goézengou : je n'ai pas pu m'en faire apporter, toutefois je soupçonne qu'elle est la même qu'on désigne sous le nom de kharitckoutûur chez les Tar* taM»^ et qui croit abondamment dans les déserts,

FtiMéiret noUf rritiquvt, t. 3. ft

où le chameau en fait 8a pâture. Ou dit que b poussière sucrée ne sV montre ^'tprés que la plante a été piquée par up certain insecte qu'on nomme. Elle serait donole produit d'une exsudation accidentelle; it)ais les paysans croittt que les grains du guéieogou sont les œiib mésies de l'insecte.— Les Persans paraissent aroir conservé ou retrouvé l'art de polir lé fond des gravures sur pierres dures. — Us raccommodent la porcelaine arec beaticoup d'adresse. -— Les débitants de sorbets étalent aux regards de grands vases de terre, remplis d'un jus sucré de divers fruits; de temps en temps, ils y plongent un morceau et glace qui rafraîchit le breuvage et qpi Tentretient à un niveau constant, malgré la consommation qui s'en fait. Les passants altérés obtiennent, pour une petite monnaie de cuivre, la permissîoQ de poursuivre et de pécher un nombre compté de pruneaux. En général , même dans les plus grandes maisons^ les sorbets ne se boivent pas autrement qu*en commun» dans une grande jatte; seulement on emploie à puiser la liqueur une grande cuiller de bois travaillée à jour avec autant de patience que d'adresse. — Les gens du peuple, qui croient fermement que les chrétiens ont une souillure originelle, pouvant se communiquer aux choses touchées par eux, nous i*efusent d'ordinaire de partager leurs aliments et leurs boissons, et surtout de goAter les nôtres. Quelques hommes instruits ont ce préjugé comme le plus bas peuple (est-il au monde un homme instruit, et d'une raison forte, qui ne soit

esclave d*uo préjugé?); seulemint ils emploient une manière adroite.de dissimuler -l'affront , ou de le converliren un aulre qui leur paraisse moindre.. Je me suis toujours épargné ces humiliafions^ quand elles devaient m*attendre, «d les renvoyant à leurs auteurs, et, pour cela, je reFnsais à propos le thé om le café qui m'étaient offerts.

Au sujet de cette iatoléraoce religieuse des Per^ sans, on raconte encore chez les Arméniens des faits qui sont recueillis depuis longtemps par les voyageurs. Un chrétien renégat avait fait venir chez lui des danseuses; des musulmans scrupuleux prétendirent que cet homme, malgré sou apostasie, était impur, et ils le tuèrent pour le crime de s'être diverti avec des femmes de la plus grande pureté. La tache de l'impur ou nadji eti ineffaçable, et Dieu sait à quelles privations des biens de ce monde elle expose les mécréants qui vivent rapprochés des fi* dUe» de la Perse! La lèpre était moins honteuse chez les Hébreux, et la séquestration des malades y était moins sévère ; mats cette intolérance elle-même n'est-elle pas une plaie sociale bien hideuse, et quel remède lui opposer? — Il n'y en a que deux : une extermination en race de ces fanatiques, moyen dont les croisades ont donné Toccasion de connaître la vanité et l'odieuse influence sur les mœurs, et la conquête delà Perse par l'éducation du peuple, bien dirigée, c'est-à-dire conduite avec une prudence et avec des ménagements convenables pour le succès,

aussi bien qu'avec des plans un peu larges qui annoncent l'intelligenoe de Tavenir.

Mais voici une aventure moins tragique et plus ridicule. Un sunni avait un âne ; un chiite avait une ânesse. L'àne^ pardcipanl de la mauvaise nature de son propriétaire^ évidemment, était nadji ou impur : par une raison de même force, Torthodoxie de son maître profitait à l'ânesse. Malheureusemenl la femelle, n'ayant pas assez de jugement pour bien comprendre sa supériorité, se laissa prendred'amour pour l'âne sunni : les deux animaux se convinrent toul à coup; il y en eut beaucoup de témoins, et c'était là justement le grand mal. Or ce fâcheux événement avait rendu 1 anesse impure : le chiite, en re* prenant sa bète, s'exposait à son tour à l'impureté, et par lui la souillure se propageait dans sa famille. Que de conséquences lamour peut entraîner! Le cas était grave, tellement que, prenant parti de coté et d'autre, les gens se mirent à s'eotre-baltre avec violence. Les boutiques du bazar où se passait la scène furent à l'instant fermées, et, dans ce désordre, le fil et la solution de cette burlesque histoire furent perdus pour toujours.

Kousrou-Khan, eunuque, était gouverneur de la ville d'Ispahan, où il habitait les kiosques d'AftasC sur le bord droit de la rivière. Pendant longtemps, il contint, avec les gens de sa maison et avec quelques troupes , l'audace des loutis qui , enfin, loi firent ouvertement la guerre et qui, après l'avoir

attaqué dans son propre palaisi où il capitula^ lui imposèrent la condition d'abandonner le gouvernement de la province. Depuis ce jour, la mutinerie et l'insolence des bandits aimés ont fait des progrés continuels et bien déplorables; ils n'obéissent plus, ils commandent. Le nouveau gouverneur d'Ispahan, qui n'est à peu près qu'un chef nominal^ dépend si bien d'eux, que, pour en obtenir la protection et Fassistance dont il a besoin, il en a pris un certain nombre à sa solde. Toutefois il ne les paye pas de sa bourse, mais il les laisse se payer de leurs propres mains : il est même connu de tout le monde que, pour meilleure garantie du pacte fait avec eux, le gouverneur, qui a au moins la responsabilité morale des crimes qu'il laisse commettre, est associé aussi au partage du butin honteux que ces crimes rapportent.

Ispahan offre aujourd'hui le spectacle de la désorganisation d'une société : les mœurs des habitants sont devenues dures et sauvages. Tandis que les serbas, ennemis des loutis et maîtres de la ville, volent au dedans avec impunité, ceux-ci exploitent les environs d'Ispahan avec la même activité et les mêmes avantages; ils se tiennent particulièrement au guet des Arméniens de Djoulfa, et ils les rançonnent. Ces loutis se rassemblent par petites troupes, qui sont dévouées à un chef dont elles prennent le nom, et qui est toujours celui d'entre eux réunissant au plus haut degré les qualités éminentes d'un louti. L'éclat du soleil ne leur inspire pas la honte, et

robsenrité de la nuit ne (rompe pas leur vigilance. Il y a peu de joars encore, ils eiHraient par niae et par violence jusque dans les maisons de Djoulfa, et ils les vidaient complètement; pendant le Rama* dhan, ils forçaient l'entrée des bains publics et ils s'emparaient, en un tour de main, des habits de tooi les baigneurs.

J'ai été rencontré une fois par la bande du gêné* rai Hassan : le guêpier de ces bandits était fixé à une tète de pont, et il était bien difficile de l'éviter. Je fus assez heureux pour n'en être point attaqué; au contraire, deux cavaliers, qui d'abord venaient à moi avec cette intention, et qui connurent que j'étais Européen, furent três-civils et me dirent que j'étais le bienvenu : cependant je ne laissais pas de prendre toujours mes armes quand je sortais.

J'avais une lettre pour Timan Djouma, aussi ^ pelé sultan des ulémas. Le caractère sacré de cet homme oblige le roi à lui faire la première visite, lorsque, par hasard , ils se trouvent ensemble dans la même ville. J'allai porter ma lettre, mais, comme le prince des ulémas se fit beaucoup trop attendre, je partis sans le voir. Je m'étais troové, pendant ce temps ^ tlans un cercle d'une douzaine de mollahs, qui discutèrent, à Toccasion de ma venue, sur remplacement géographique des principaux Étais du monde. Ce qu'ils dirent à ce sujet fait peu d'honneur à leur science ; leur embarras était surtout d'assigner une place à l'Amérique, atiendu qu'ils se représentaient encore la terre comme un disque plat

doQt toutes les places leur paraissaient occupto depuis longtemps.

Je ne veux pas négliger cetie occasion de faire remarquer encore une fois les déplorables effets de la diversité des langues que parlent les peuples. Les Persans s'insi misaient autrefois, dans les sciences , à l'école des Arabes; mais il y a déjà longtemps que les Arabes eux-mêmes ne comptent plus pour rien dans le monde savant, et ce n'est pas à leurs écrits surannés que les Persans, s'ils voulaient s'instruire de nouveau, devraient aujourd'hui recourir. Encore, si, tandis que les peuples gardent l'usage des langues vulgaires, qui servent aux besoins de b conversation et à l'expression des idées qui naissent de nos rapports sociaux, les langues techniques, du moins, leur devenaient communes, il serait facile de po|)uIariser les sciences modernes ; mais que d'obstacles pour atteindre ce résultat, dans la situation réelle des choses ! D*ailleurs, il s'en faut bien que les langues spéciales soient assez régulières et assez complètes pour valoir la peine de chercher à les rendre générales , telles quelles (1 ).

L'ancien chef de la religion, frère de Timan Djouma actuel, était Tidole du peuple d'Ispahan; il était, au titre près, le roi de cette ville, et Méhémet-Chàh , qui n'a pas encore hasardé de visiter les provinces méridionales dont il a hérité, eut en vain essayé de ravir à ce prêtre la souveraine

(1) Voyez la note 4« à la fin du loroe second.

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