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puissance qu'il exerçait de Tait. Sa roorl, qui est de date récente , a été pleurée, et un deuil général de plusieurs jours a marqué cet événement. Si ces larmes étaient sincères et si ce deuil était entré dans le cœur des Ispahanlis , de pareilles démonstrations •ont très-honorables pour tous ; mais les Persans , qui sont fort habiles dans Tart de la dissimulation^ affectent de pleurer avec une facilité surprenante. — J'ai entendu rapporter, sur le compte de ce même chef de la religion, un fait que je crois d'autant phis volontiers, qu'il conGrme la réputation dejugen^t et de savoir qui lui était acquise ; le fait en lui-même n'a d'ailleui^ rien d'incroyable , et je n'ai point de motif pour mettre en doute la véracité de la personne c]ui m'en a instruit. Cette personne, mon hôte M. N..., voyait quelquefois le grand iman. Un jour qu'il se trouvait seul à seul avec lui, et qu'il était invité à s'expliquer avec franchise sur l'excellence des religions, M. N..., cédant aux sollicitations de l'iman, confessa son incrédulité sur l'origine céleste qu'on leur attribue , attendu qu'elles sont trop nombreuses et trop différentes ; sur les missions divines qui auraient été accordées spécialement à des hommes se contredisant les uns les autres; sur 'u puissance qu'auraient les prêtres de disposer des faveurs du paradis et des peines de l'enfer; sur le don d'infaillibilité fait aux Églises, etc. Lorsqu'il eut achevé, au lieu des contradictions ou, au moins, des réserves qu41 s'attendait à entendre , quelle ne fut pas sa surprise de voir le sultan des ulémas ré-
pondre à sa confiance par des aveux tout pareils; le pape chiite!!
Il y a encore, au rang des personnages les plus considérables de la ville et des districts dJspahan , un mouchtaid, vieillard respectable et trés-res{^cté de tous , qui se nomme Saîd- Bagher. On s'accorde à lui donner les plus grands éloges sous le rapport du savoir, de la modération et de Tesprit de justice. Les mouchtaîds sont des censeurs et des juges que le public choisit parmi les hommes dont les mœurs, la dévotion et la science théologi(]ue surtout sont le plus louables. Le nombre en est toujours Irès-limité, et cependant non déterminé. La puissance des mouchtaîds que Topinion publique prépare, élève et proclame librement, n'en est pas moins une puissance trés-considérable dans l'État; mais ce fait, qui serait monstrueux dans toute monarchie de l'Europe, ne l'est pas en Perse , où le pouvoir est reconnu, en principe, appartenir aux représentants de Dieu , c'est-à-dire aux successeurs des premiers imans, dont les rois, venus depuis, ne sont que les lieutenants. — Un de ces dévots mouchtaîds, dont j'ai beaucoup entendu parler, a écrit un traité édifiant surlamaniéred'accompliravec religion et puretéFacte le plus impur deTéconomie animale. Ce singulier sujet avait commandé ses plus sérieuses méditations; enfin , grâce à la spécialité de ses recherches , les vrais principes sont maintenant connus; des régies sûres et précises sont formulées, et, par exemple, les fidèles croyants qui les consultent savent, en
mesures du pays, combien d'eau est rigoureusement nécessaire aux ablutions. Le mouchtaid écrivant ex professa enseigne beaucoup de choses que je ne puis redire , et explique minutieusement une foule de délicatesses pour lesquelles les consciences scrupuleuses attendaient depuis longtemps un goide spirituel.
Le district dont Ispahan est le cbeMieu devrait payer 360,000 toumans par année; or l'impôt réellement perçu s'élève, à peu près, au double de cette somme. Voici comment les choses se passent : le gouverneur prélève d'abord pour ses petitd besoins ce qu'il croit lui être nécessaire; chaque autorité un peu considérable, de droit ou de fait, se conduit de même; on donne quelques débris de ce grand partage à de petits chefs indépendants , pour les empêcher de se mutiner, et on bâillonne les faibles qui s'aviseraient d'avoir une probité hargneuse , ou lui désir indiscret de rapine qui n'est pas permis à leur faiblesse. Déduction faite de toutes les parts, l'impôt se trouve miraculeusement dissipé, et, selon notre vieux dicton , où il n'y a rien à prendre, le roi perd son droit. C'est cet axiome que la gent adminiiirative d'Ispahan s'efforce de faire goûter à Méhémet* Chah, qui semble n'y rien comprendre, et qui , à la suite de calculs à sa façon , recommence toujours à demander l'impôt avec une obstination mal avisée.
S'il faut en croire des informations qui viennent de loin, Schiras et sa province n'offrent pas un ordre meilleur. On venait d'annoncer la prise de Karek
par les Anglais [leé Persans prononcent Khalkle nom de cette ite), e( leur débarquement sur la côte de Bouchir. A celte iK)uvelle^ Firman, gouverneur de Schiras, et frère consanguin du rot Mébémet, voulut envoyer contre eux des troupes^ mais il ne put trouver ni soldats en nombre suffisant, ni équipement, ni munitions, ni argent nécessaire. On assure que ce prince est nonchalant et incapable; il se lève tard, va au baîn^ déjeune, donne deux heures d'audience à ses courtisans et rien aux affaires; puis il s'enferme dans le harem, où il s'entoure de danseuses; bientôt ilrdine, et alors il commence à boire jusqu'à ce que livresse et le sommeil lui paralysent le bras. Cependant la confusion est dans les administrations, les routes ne sont pas sûres, et le trésor du roi ne retire rien des fortes contributions imposées à la province du Fars.
Mon plan de voyage au delà d'Ispahan avait d'abord été de traverser les montagnes des Baktiaris, pour me rendre à Bagdad en visitant Ghouster. Mais j'y ai renoncé bientôt, en apprenant que je serais infailliblement arrêté par ces nomades soupçonneux, qui jouissent d'une liberté farouche et qui sont avides de pillage. — On connaît peu leurs tribus inhospitalières, et la géographie du pays montueux qu'elles occupent est encore incertaine. Personne ne se hasarde à l'explorer. Ghouster ne communique directement avec Ispahan que par des caravanes composées de gens bien connus dans les lieux qu'elles traversent. — Le peu qu'on entend raconter sur les
Bakliarîs compose un recueil de crimes. En gênéraly ils ne commettent pas d'homicides , mais ils dépouillent le malheureux voyageur qui lombe en leurs mains; ils lui handent les yeux , et ils le conduisent en quelque endroit écarté, où ilsTabandonnenty les bras liés. Us infligent ce traitement, qui équivaut à une mort certaine, avec quelque prétention à passer pour humains. — Us ne sont pas tout à fait sans industrie ; j'ai vu un tube à cartouches assez joliment travaillé, en ivoire d'hippopotame, qui venait d'eux. Ils font des souliers en tissus de coton blanc, dont la semelle est armée, au talon et à la pointe, de crampons taillés dans des morceaux de corne dure, en guise de fers et de clous. On vend de ces souliers a Ispahan, où on en fait aussi.
*jn^lfïW''a^M^KXR^^^R'K'K^K^n'!X^^^R^R^K^X'w^nT3^X9w>K^RfR^^^K^n70l9V(IWAR «^^K^ff^n
Hlspnltaii à HimumchAli.
Le 4 mai, je me suis mis en route dans la direction de Kirmancliàh, et je me suis éloigné pour toujours de cette Ispahan dégradée, qui est peut-être aujourd'hui IVgout du genre humain; mais j'ai été un moment en danger de n'en sortir jamais. Un douanier, élevant les prétentions les plus mal fondées, exigeait un droit d'entrée sur mon bagage; j'ai d'abord objecté que je n'étais pas négociant, et que je ne portais aucune marchandise; j'ai ditensuite que je traversais Ispahan sans m'y arrêter; et enfin» comme cet agent du fisc continuait àse montrer déraisonnable, je lui ai proposé de porter sur le champ notre contestation devant le gouverneur. Au lieu de répondre à cette offre, le drôle s'est pris à m'injurier, et a fermé la porte de la ville pour m'empécher d'entrer; alors la querelle s'est échauffée entre nous; je suis descendu de cheval lestement , et j'ai forcé cette même porte du ton le plus résolu. Furieux d'être témoins fort dans cette lutte,le traître a tiré aussitôt un poignard de sa ceinture. J'étais pris au dépourvu, quand j'ai vu briller le fer sur ma tête ; mais, par bonheur, j'ai en le temps de saisir un des
pistolets pendus aux arçons de ma selle y et, avec la menace de cette arme sûre et bien chargée , j'ai retenu son bras déjà lancé contre moi. Après cela ^ je me suis entêté beaucoup plus dans ma résistance» ei j'ai franchi le passage. — Je suis maintenant à deux parasanges loin du repaire d'Ispahan, et j'attends minuit pour repartir ; je vais désormais cheminer vers l'ouest; ainsi le cœur sera ma boussole.
Le tcharvadar qui me prête ses chevaux a recrafté des marchands qui se sont réunis à nous pour composer une caravane formidable. Parmi les personnes qui ont grossi peu à peu notre troupe, la plus distinguée parait être un mort, bien empaqueté dans une fourrure de bois, qui se fait porter à dos de mulet dans la terre sainte de Kerbelah, au Toisi* nage d'Aly • Les dévots un peu riches de la Perse se donnent communément cette jouissance d'outretombe.
La seconde traite nous a conduits dans un caravansérail qui est à 7 parasanges d^kpahan. Le soleil venait de se lever quand nous y sommes entrés. Le pays voisin est montueux et aride. Nous avons vu arriver, après nous, une bande de dévots fanatiques et frénétiques, ou plutôt de mauvais sujets en guenilles, qur m'ont importuné de leurs visites, de leurs propos ricaneurs et de mille indiscrétions pendant une partie de la journée. Les uns à pied, les autres montés sur des ânes et tous armés de bâtons, ils se rendent en dévotion à Koum. A tout moment ils vociféi*ent en chœur le nom de Dieu et des pro-
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phéles; mais, si ce n'éiait ce signal bizarre de leur grande piété, on ies croirait bien plutôt en expédition de brigandage.— ^ue rhomme, à l'état grossier et sauvage de la nature primitive, est un animal déplaisant! j'aime mieux, je crois, une béte foure; on sait du moins comment on doit agir, et on est averti de prendre contre elle des précautions hostiles.
Je suis reparti un peu avant la fin du jour, et j'ai voyagé jusqu'à l'heure où le soleil levant s'^t dégagé des montagnes qui bordent le village où je viens de m'arréter; c'est une longue marche de 9 parasanges. Tout à lentour du lieu de cette halte, sont des déserts dont la stérilité est «'affreuse à voir, et dans lesquels un peu d'eau seulement fait surgir le long de son cours quelques arbres rabougris. •—Il souffle depuis trois ou quatre jours un vent furieux qui n'a point de relâche; de la pluie est tombée cette nuit ; ses grosses gouttes, chassées avec violence, nous battaient le visage comme des grains de grêle; ensuite un fmid des plus vifs s'est fait sentir.
J'écris cette note sous les yeux d'un groupe de Baktiaris qui me regardent d'un air trés-étonné, et dont je trompe l'ignorance, en paraissant copier un livre, car ils sont jaloux de leur pays et fort disposés à avoir des soupçons désagréables. Comme, d'ailleurs, ils ne sont rien moins qu'honnêtes, ils pourraient me su>citer quelque fôcheuse affaire, s'ils savaient que je m'occupe d'eux, en même temps
qu'ils s'occupent de moi. La fleur des Ispabanlis est mêlée de gens de celte souche montagnarde, el il est difficile de dire ce qu'ils se doivent les uns aux autres.
Le 8 mai. — Le supplice que les odieux Baktiaris m'ont fait souffrir à force d'importunitës u'a cessé qu'à la nuit close. L'audace des petits polissons qui faisaient partie de la foule était de plus en plus grande, et déjà elle se manifestait vers le soir par des injures, prudemment aboyées hors d'atteinte de mon fouet. Au reste, comme j'affectais le plus psr* fait mépris pour ce genre de passion, quoique rim* patience me rongeât le cœur, ils ont fini par se taire. — Je jouedepuis trois jours un rôle dont je suis bien las ; mais je suis dans un coupe-gorge, et la modération et la résignation sont le seul parti raison* nable à prendre. On me fait espérer, toutefois, que, demain soir, mes tribulations finiront ou seront diminuées.— Je viens de parcourir 6 parasanges, moitié de jour, moitié de nuil, par une route qui a des pas dangereux. Nous sommes en bon nombre, et quel* ques*uns de nous sont armés de fusils et de poignards; les autres, composant d'ailleurs la majorité de nos compagnons de voyage, n'ont,* il est vrai, que des bâtons pour se défendre, mais je suppose que nos agresseurs, au milieu de pays si pauvres et si tristes, ne seraient pas mieux équipés. Cependant toutes les dispositions stratégiques que la prudence pouvait conseiller ont été prises ; et, aa moment de pénétrer dans des défilés étroits que
gardent les brigands, nous nous sommes rapprochés en masse, comme une troupe guerrière. Des cavaliers et quelques hommes à pied nous formaient une avant-garde ou marchaient sur nos flancs, fouillaient les replis obscurs du terrain, cherchaient l'ennemi , et, pour lui inspirer à l'avance une crainte salutaire de notre courage, tiraient de temps à autre des coups de pistolet. Mais, soit qu'il ait jeu peur, soit qu*il ait eu aflbire autre part, l'ennemi ne s'est pas montré.-— Âpres avoir franchi la crête où conduisait ce passage redoutable, nous nous sommes trouvés dans une vallée nouvelle. A droite et à gauche du col étaient de hautes montagnes un peu neigées et parfaitement dépourvues de végétation ; vers les bas-fonds, sur une terre stérile, je voyais quelques rares bouquets d'arbres, qui avaient l'air tout aussi étrangers que moi, dans leur isolement au milieu de cette triste contrée.
J'ai été pris en amitié par un pèlerin, négociant de la cité sainte de Méched, qiiî est au nombre de mes compagnons de voyage. Ce brave homme me rend quelques services comme interprète; c'est une fonction dont mon domestique n'est pas capable, car, tout Persan qu*il est, il ne sait pas deux mots de la langue persane. Inversement, c'est à peine si, depuis que je voyage dans les provinces du Midi, j'ai rencontré, en dehors de la population chrétienne, quelques personnes comprenant le tartare. La difl^éreiice des langues n'est pas la seule distinction qui rompe l'unité du royaume de Perse; une grande
Pcnsce» i>l aotra rriiîi|tt«i, t. 3. "H*
haine i*ëciproqlie sépare les provinces du nord et celles du midi. Dja£air> mon domestique, savait si bien quelle mauvaise réputation d'infidèle s'attache à ses compatriotes, pour être mêlés aux Turcs ou pour être trop voisins d'eux, qu'il se montrait à Ispahan avec crainte, et que, dans ses rapports avec les farouches habitants de cette ville, il était presque aussi timide que le sont les Arméniens.
Mon nouvel ami va visiter les tombeaux vénérés de Kerbelah ; c'est un homme proFondéraenC rdigieux. Ses exclamations en Alv et Allah et lescoostants murmures de ses prières ne sont pas amusants, mais, en somme, les gens pieux de TAsie, exception faite des mal dévots fanatiques, sont la meilleure classe de gens qu'on y trouve* Celui-ci m'inspire la plus grande confiance ; j'en avais besoin dans cet entourage de Kurdes, de Baktiaris et d'Ispahanlis, qui débordent.
Notre halte s'était faite dans le voisinage d'un caravansérai tombant en ruine et qui n'était pas habitable. Le gros de la troupe avait été s'élablir. ou, pour parler plus juste, s'était enfoui dans les écuries de quelques paysans ; j*avais préféré le grand air, et je m'étais installé pour la nuit, ainsi que deoi ou trois de nos voyageurs, sur de larges dalles qui formaient des banquettes, en avant de la porte do caravansérai. J'étais déjà étendu sur cette couche et sur un tapis qui la rendait moins froide, ma^ non moins dure, m'apprêlant à dormir, lorsque mon nouvel ami, Hadji^Abdoullah, qui achevait sa der*
nière prièrei s*est aperçu qtie nous étions cernés de divers côtés par des voleurs attentifs à nos mouvements.' Il s'est emparé aussitôt de son fusil en nous donnant l'alerte, et, à cette menace, les voleurs se sont enfuis d'abord; Cependant ils se sont remontrés plus tard ; si bif n que, craignant d'être contraints à veiller lorsque nous avions un si grand besoin de dormir, nous nous sommes rapprochés du centre de la caravane, au risque d*étre souillés d*un peu de vermine. Ce commencement d'aventure n'a pas eu de suite.-— Ce jour-là (8 mai), la température n'a pas dépassé 28 degrés centigrades.
Le 9. — Une heure après le lever du soleil nous avons achevé notre route quotidienne, et nous sommes entrés à Goulpagoun, dont le gouverneur est un ch&h-zadé^ ou fils de roi. — En causant de la Perse avec Hadji-AbdouUah, j'en ai appris que c'est un privilège, chez les femmes de certaines tribus, de se tatouer le visage et tout le corps. Les unes gravent, comme les femmes arabes , des mouches bleues ou des dessins bizarres sur leur poitrine, et les autres s'impriment des figures d'animaux ou des fleurs sur les bras, sur les jambes et jusque sur le ventre.
Je viens de soutenir une vive discussion avec des douaniers, appelés ici ràhdars, qui élevaient la prétention de me faire payer un touman, comme il est d'usage, disaient-ils, à Tégard des chrétiens.
Il n'est pas. un étranger qui n'ait eu à se plaindre de l'insolence de ces percepteurs et de leur avidité. Mais j'étais bien décidé à ne pas souffrir leurs vexa-
tions, et 'je n*ai pas voulu donner un châhhi.
Le 1 0. — Les râbdars et les farrachs qui les aocom* pagnaient m'ont contraint à de nouvelles discussions avec eux, au coucher du soleil ; mais à la fin ils ont compris qu'ils n'obtiendraient rien avec le ton violent. Quand ils ont vu que, importuné par leurs iniislances, je menaçais de leur abandonner mon bagage tout entier et de les faire punir prochainement d'une façon exemplaire, ils ont changé de langage tout à coup, et ils se sont réduits à implorer un pourboire. Cette scène désagréable, qui avait de nombreux, témoins, se terminait alors trop à ma satisfaction pourme montrer difficile jusqu au point de refuser une prière ; d'ailleurs je n'étais pas fâché de jouir du triomphe que me valait le contraste de leurs discours, si différents, à quelques heures d'intervalle. J'ai donc répondu aux percepteurs, en quelques mots, de manière à garder sur eux l'avantage devant la foule entourant en cercle mon tapis, que, volontairement et généreusement, je leur faisais un don de deux sahabkhans, auquel ils n'avaient aucun droit ; et qu'ils devaient se rappeler par diod exemple que les Européens ne supportent aucun despotisme, pas même celui des rahdars et des Carrachs. — Bientôt après j'étais à cheval, et j'ai voyagé toute la nuit. La distance que nous avons parcourue est de 9 parasanges. — Enfin j'avais vu à Goulpagoun une plaine cultivée ; j'avais retrouvé des arbres, des jardins, des campagnes peuplées!
Le 1 1 . — Je passe encore cette nuit à cheval, et je
parcours 7 parasanges, par un froid des plus pi* quants. La neige enveloppe les sommités des hautes montagnes dans Tintervalle desquelles nous sommes engagés et elle descend jusque sur le bord de la route. I^ population et la culture des champs ne s'observent que de loin en loin. On ne voit plus de cara*vansérais; des écuries en tiennent lieu. — On nomme Ammaret le village où nous voici présentement; il est à la naissance d'une vallée que nous descendrons cette nuit. A son entrée est une large surface couverte de gravier, d'où on voit sortir une très belle eau par de nombreuses petites sources.
J'ai passé beaucoup de nuits à cheval pendant mes voyages en Asie, et j'ai eu de fréquentes occasions d'observer le phénomène des étoiles filantes. Dan? le cours du mois d*avril, j'ai pu compter, dans moins d'une heure, un grand nombre de ces traces lumineuses, formées probablement dans les régions les plus hautes de l'atmosphère. II m'est venu à la pensée qu'on pourrait en tirer un bon parti , pour obtenir, avec une exactitude suffisante, la diflTérenoe en longitude de tous les lieux , peu éloignés, où des observations simultanées de ces phénomènes seraient faites pendant un quart d'heure seulement, sur une région convenue du ciel, avec la précaution d'indiquer la longueur des traces, leurs alignements sur les étoiles, et les circonstances de la durée et de l'éclat de ces feux, ou autres remarques propres à établir l'identité des météores aperçus par deux observateurs éloignés. — « Ces catalogues conduiraient peut-être
aussi, par l'appréciatiou des parallaxes, à mesurer les hauteurs variables où ratmosphére est traTersée par les corps circulants qui y produisent cette apparence d'étoiles filantes.
Le 12 y parti après minuit, je ne suis arrivé que vers huit heures au gite d'écurie qui m'attendait; et cependant les muletiers ne comptent pas plus de 4 parasanges dans cette traite qui m'a paru si kmgoe* L'eau d'Ammaret, que nous suivions dans sa course à travers la vallée, arrose, en fuyant, les champs de blé qu'elle rencontre. — Au point du jour nous arrivions à l'entrée d'une riche plaine circulaire, qui n'est que la même vallée élargie. L'eau abonde, la terre est fertile, les montagnes sont couvertes d'herbes et pourraient élever d'immenses troupeaux ; eh bien, tous ces dons de la nature sont perdus; on voit seulement ça et là quelques rares villages^ qui, au milieu de tant de richesses réelles, devraient du moins rapidement s'agrandir, si des cansea politiques ne contre-balançaient pas l'influence qu'un sol fertile exerce sur la multiplication des hommes. CSes causes sont toutes celles qui entretiennent chei un peuple la grossièreté des nuBurs et TétaC sauvage des sociétés primitives.
Je continue à faire fureur chez les Baktiaris, les Lours et les Kurdes. Hais il me survient presque tous les jours, à cause de cela, un genre d'ennui que je prévoyais et craignais, c'esi celui des consultations médicales. La plupart de mes pratiques sont de vigoureux paysans dont Tingénuitë s'exprime
avec une grande naïveté de discours, et qui vien* nent me supplier de leur faire faire des enfants. Gomme il y aurait peut-être quelques désagréments à attendre de ces rustres fort jaloux, si on devait s'occuper sérieusement du fait qu'ils accusent, je me contente de leur donner une réponse en similitude, et de les comparer à une couveuse qui, dans Texcès d'affection à son devoir, écrase de son poids et de Tétreinte de ses ailes les poussins qu'elle doit faire éclore.
Le 13. Que la pluie du mois de mai est froide à minuit, au milieu de ces froides montagnes ! Celle que j'ai endurée aujourd'hui tombait avec force et sans interruption. L'obscurité de la nuit a été si profonde, que je n'ai pu prendre nulle idée des lieux où je passais, avant h naissance du jour ; je ne distinguais pas même la route^ et j'étais forcé de m'abandonner à l'instinct de mon cheval, Enfin, après avoir voyagé péniblement par des chemins étroits, empierrés et difficiles, nous nous sommes trouvés au milieu de prairies naturelles entourées de jolies collines vei*doyantes, et bientôt nous avons fait balte dans le village de Perié. Cette route compte seule* ment pour 4 parasanges.
Après quelques recherches, mon fidèle Djafar a trouvé place pour moi et pour lui au foyer domestique d'un Kurde. Je n'ai pas tardé à voir ma chambre se iremplir de curieux. Je dois dire à leur louange qu'ils se sont montrés fort polis et même empressés à me faire des offres de service, mais j'ai trop d'ex*
UMMii^jle chef id#fllagcr)I vèaMtm^mûnt éhei hùi^Éi I iifiiiil iiiiiiii»! ali<frjii|ilillriii <|iiii ^MniK ■i»«Éâter<^era«li^sli^)fiii'dtf jtoor; itil litoiiliÉirtt «mliiuriaat Je dédr4iii*il>à«éit46 >llitffMli;èiâl«i^,' ft iT
«i^|i6t ëe.S«tai|i Un €«MW<'it'itO>»t<iMttiBii' 'wî' b cfctpifi^'dks fennec ftôii'iittthft^tffÉdti^ iwiitei» «èclMflcàr tiiw^n»Mi''HHyi!^^ fiiit prqiosOT sa filk. Je me mis earêttsé tor iotfiiàiM
«Mal que^^ li'Mmittr {Mis^ WM» 'é'ilf|ieiit pùué ^ftè le p9ix iffet dbiènÉiB ^i^fai^iMit olRirtt. Gé èiMl»^ pj^ûBtel Dè^attlMiéuipwiiittifiiiC ieiellrfîr^^
|iuiiiseii||ibieu ReèoBÇi^
demande si nos femmes sont plus joKes que ccfleÉ'dii Louristanyquinesontni voilées^ ni farouches^ ni jo^ lies malheureusement ; à quoi j ai répondu sans hésiter, et avec un air friand qui a beaucoup diverti le kient-khouda et sa société, que les filles de Perié sont les plus belles que Ton puisse voir, ajoutant la grande exclamation machallah, en homme qui connait les bienséances musulmanes. J*ai été très-applaudi pour cette preuve de bon goût.
Si la curiosité de ces gens est indiscrète, il faut convenir aussi qu'elle est accommodante. On leur ré* pond ce qu'on veut, et, pourvu qu'on réponde vite, on peut se contredire à chaque mot, sans que per» sonne ait l'impolitesse de s'en apercevoir. Je dis k
luû que je viens de Téhéran, à l'autre que j'arrive de Schiras ou de Tlnde; je croi3 que j'oserais dire que je descends de la lune ttprés pour voir un Lours, et que, flattés de cette distinction, les Lours me répondraient en redoublant de félicitations : Khochgueldiik f soyez le bien arrivé de la lune.
Le 14. Il était minuit, et la pluie, qui avait été battante jusque-là, venait fort heureusement de cesser quand nous sommes partis. Mes nombreux amis du village, le kient-khouda en tête , étaient revenus processionnellement me voir dans la soirée. Après quelques détours pour me préparer favorablement à leurs desseins, ils m*ont dit le secret motif de cette dernière visite; mais je les avais devinés et j'étais prêt à éluder. Le chef m'a demandé si j'avais des objets curieux en coutellerie, et si je pourrais me priver démon poignard; combien valait mon fusil à piston ; si j'avais de grandes provisions de thé et de sucre, etc. Le kient-khouda et ceux quiPentouraient avaient des histoires innombrables à raconter sur des Anglaisextrémementriches, et non moins prodigues, qui étaient toujours des généraux et des colonels ; les conteurs insistaient et s'attendrissaient beaucoup à l'article des libéralités qu'ils en avaient reçues. J'ai répliqué modestement aux villageois de Perié que je ne suis ni colonel ni riche, et, pour prendre ma re^ vanche , je n'ai pa^ craint d'ajouter que ce qui me touchait le plus dans ma situation, c'était de ne pouvoir me montrer aussi magnifique qu'ils Tavaient
cru. Us m'ont alors laissé libre de pensée et d'aciion; ce n'était pas trop tôt.
Quelques libéialités déjà anciennes, faites par le gouvernement anglais dans un but qui est bien connu, ont augmenté, outre mesiure, l'avidité naturelle de ces rustres^ non moins que des autres habitants de la Perse. Gomme ni les ims ni les autres ne comprennent rien aux manèges, d'ailleurs assez singuliers, de la politique européenne, et qu'ils ont vu autrefois des Anglais prodiguant des trésors dans leur pays, ils se persuadent peut-être qu'ils ont en eux-mêmes des qualités aimables qui font que nous nous passionnons pour eux.
Quand le jour a paru, j'étais dans une petite vallée élargie en cercle, fertile » boisée et peuplée de plusieurs villages. Les collines voisines étaient arrondies et basses. Droit devant nous s'érigeait TElvend, orientant notre marche; il est encore blanchi par la neige. Nous venons de faire une halle en plein champ; nous y resterons jusqu'à ce que la nuit survienne, et alors nous repartirons. —La traite qui vient de finir est de G parasanges ; celle qui nous est promise est de 8 mesures pareilles bien comptées. Mais, au bout de cette longue course, le repos nous attend; nous serons arrivés sur l'emplacement de la célèbre Ecbatane.
Le 15, noire caravane, déjà fort amoindrie, s'est divisée encore une fois, et plusieurs de nos compagnons de voyage se sont séparés de nous. Comme il y avait quelque danger à craindre de la part des
Toleurs, on nous a donné le conseil d'avoir les yeux au guet pendant la nuit. Il est heureux^ toutefois, que nous n'ayons rencontré que des gens inoffensifsy car nous n'avions maintenant entre tous que fort peu d'armes pour nous défendre, et la plupart de nous dormaient à cheval ou à pied. J'ai moi-même éprouvé cet effet de la puissance du sommeil: j'étais descendu de cheval, sentant bien qu'il ne m'était plus possible d*y rester sans dormir et sans être exposé à tomber, et cependant, malgré moi, mes yeux se fecmaient encore; mon pas inégal m'entraînait, sans m'en apercevoir, en dehors de la route, à droite ou à gauche, tandis que ma marche, peu à peu retardée, se suspendait enfin, et puis bientôt ma tête s'inclinait sous son poids, et mes jambes se dérobaient; alors j'ouvrais les yeux comme en sursaut, et j'étais étonné de me voir en révérences tantôt devant un buisson, tantôt devant un rocher. Les rêvasseries de ce somnambulisme particulier sont des plus fatigantes.
.Ce n'est qu'après treize ou quatorze heures d'une marche rendue pénible par le besoin de dormir, bien plus encore que par sa durée, que nous sommes entrés dans Hamadan. J'ai admiré la bonté des terres qui couvrent toutes les basses collines dont le pied de l'Eivend est formé. Le long des courants d'eau , qu'alimente la neige de cette montagne , on voit des villages et des jardins plantés de beaucoup d*arbres à fruii, dont la verdure et les fleurs récréent l'imagination.
Hamadan est sur le boitl d'une plaine immense.
L' El vend l'abrite au midi, et n'en est ëloi^é que d'un agatch. Cette montagne, qui est reçue aujourd'hui pour rOronte des anciens, n'ofl&e aucun pic élevé et majestueux.
La plaine est parcourue par des ruisseaux qui se perdent dans les sables de Test, ou qui se rassemblent dans des lacs indiqués sur nos caries; mais, s'il fallait en croire quelques habitants, mal renseignes eux-mêmes, que j'ai questionnés à ce sujet, ces eaux seraient versées dans le KizilrOuzen^ et par ce fleuve dans la mer Caspienne. — Les Persans comptent dans la moderne Ecbatane de dix à trente mille maisons. Je rapporte ces limites, assez larges, comme on me les a données, pour faire voir le peu de confiance que méritent les renseignements que Ton recueille, quand on interroge sur la statistique les indiflR^ rents ou les ignorants. Selon moi, la population se* rail de 30,000 personnes à peu prés. Sur ce nombre, on compte une centaine de juifs ayant un rabbin, et vingt familles arméniennes ayant un prêtre. A une petite distance d'ici est un village, aussi arméQien,de cent maisons. — Hamadan est une mine abondante de pierres gravées antiques et de médailles portant leffigie des princes qui tour à tour ont conquis cette ville. J'en ai vu quelques-unes du temps desSéleueus et des rois sassanides aux mains du prêtre ar* ménien, qui était très-disposé à les bien vendre aux amateurs.
La ville qui a succédé à Topulente capitale des Mëdes est d'une saleté et d'une puanteur in*
croyables; elle a'a pas d'alignements, et elle s encombre de ruines, élevant des monticules au-dessus desquels on recommence à bâtir quand ils sont durcis. Il est probable que, par celte cause autant que par l'approfondissement continuel des sillons où l'eau des torrents a tracé son cours, la surface des lieux a été tout à fait modifiée depuis les temps anciens. — Les bazars ne sont point à remarquer. On y vend la tige d'une planlc acide ^t succulente que j'avais goûtée autrefois près de Nakhchivan.' Celte plante, qu'on nomme ichachiur sur les bords de TÂraxe, s'appelle ici ouckkoun. — Les cuirs tannés encombrent et infectent la moderne Ecbatane; ils ont beaucoup de réputation, et ils sont un des objets les plus importants de son commerce.
La maladie de peau, vulgairement connue sous le nom de bouton d'Alep, est répandue dans Hamadan; j'en ai vu Ifcs traces sur plusieurs personnes. Elle a , dit-on , la même marche que partout où on l'a observée. — La peste se propage rarement jusqu'ici ; mais enfin elle s*y voit, et il y a quatre ans qu'elle y exerçait même de grands ravages.
J'ai visité un petit temple musulman, en train de dégradation, dont les matériaux sont, exténieure-» ment^touten briques, et qui est orné, par dedans, de sculptures en plâtre qui nemanqueni pas d'élégance. Je ne sais rien de l'histoire de cet édifice. J'y ai vu beaucoup de caractères d'écriture arabe, et cependant le goût de sa construction n'est ni persan ni arabe. On nomme Goumbaz^j^laùieui cette ruine
commencée, et la grande place dont elle es( rorne* ment s'appelle Meïdan^Miraguil.
J'ai visite aussi les tombeaux vides d'Eslher el de Mardochée. La clef dn misérable monument qui les renferme tous les deux est entre les mains des juifs, qui m'y ont accompagné au nombre d'une demi-douzaine. Pendant qu'ils m'en faisaient la descriplion, ils m'ont appris avec douleur qu'un myrza maudit avait, quelques apnées auparavant, fomenté une pe* tite émeute à la faveur de laquelle il avait pillé le monument. Mais le sacrilège était à peine consommé que le myrza mourut, ce qui fit crier tout le monde au miracle de punition céleste, et les juifs obtinrent aussitôt de reprendre ce qu'ils retrooveraient de leurs reliques. Au reste, les musulmans eox-mëmes vénèrent ces tombes , et ils nomment imao-aadés les personnages qu'elles auraient renfermés. On ne voit aujourd'hui que des ais couverts de lettres hébraïques sculptées dans leur épaisseur, et des planches trop minces pour venir de loin. On sait d'ailleurs positivement que le petit édifice où on conserve ces objets ne date que des premiers siècles de l'islamisme , et qu'il a été construit sur la place présumée des tombeaux inconnus d'Esther et de son père adoptif. La coupole en est toute petite , et la porte si basse, qu'on n'y entre qu'en rédoisant u taille à moitié; d'ailleurs, pour ménager la poterie qui en forme le pavé, on n'c^tient d'y entrer qu'en êe déchaussant. Le tout est sale et puant la graisse de chandelles. Les murs sont couverts d'inscriptions
et des noms hébréuji: des visiteurs ou de petits papiers écrits et collés sur les tombes, ce qui n'est ni beau ni décent, quoique le rabbin m'ait soutenu le contraire. ^- Comme le^ choses les plus triviales ac* quièrentdufirix, quand elles viennent de loin, toutes ces vilenies sont copiées par quelques voyageurs avec une patience admirable.
La célébration de la fête de Purim attire à Hamadan un grand nombre de juifs. On sait qu'une jeune fille des plus obscures du peuple d'Israël, qui déjà était dispersé parmi les autres peuples, dut à la puissance de sa grâce et de sa beauté de devenir réponse du roi Assuérus, qu'on dit être Artaxerce, TArdechyr des Persans. Esther profita de l'empire qu'elle acquit sur ce prince pour sauver les juifs de l'extermination dont ils étaient menacés pour le quatorzième jour du mois d'adar, dans les cent vingtsept provinces du royaume de Sûze, et prit ce jourlà même une terrible revanche, en faisant périr par l'épée les plus cruels ennemis du peuple de Dieu, au nombre de 75,000 hommes, ce qui est pourtant un peu difficile à croire.
Le célèbre Abou-Sina, que nous nommons Avîcenne, a son tombeau dans cette ville, plus incontestablement que la reine Esther.
Très-prés d'Hamadan et à l'orient de ses murs, est une butte arrondie, isolée et aride, appelée Mousalla , où on voit quelques débris d'une forteresse qui la couronnait. De son sommet on embrasse bien
toute la circonférence du plan inégal de la Tille et l'étendue de la vaste plaine • qui se d^ule à ses pieds. Cette plaine est cultivée en fromoit et en vignes, et elle est plantée de beaucoup d'arbres, de peupliers surtout ; mais toutes les mofttagnes sont nues et désagréables à voir.
On croit que la ville d'Hamadan occupe remplacement d'Ecbatane, ou que, du moins, elle est voisine des ruines de cette capitale célèbre du royaume des Médes. Je n*en vois pas, sur les lieux, de preuves par les monuments , qu'on puisse regarder comme décisives, mais on allègue l'autorité des écrivains juifs; et, d'ailleurs, les descriptions du terrain, laissées par les historiens grecs, paraissent convenir aux circonstances de celui qui est sous mes yeux, autant qu'on peut Texiger, en ayant égard au temps considérable écoulé depuis que ces descriptions onl été faites.
Ecbatane, fondée par Dcjoce plus de 700 ans avant J. C, était divisée eu plusieurs parties, s'enfermant successivement les unes les autres, et séparées entre elles par sept enceintes circulaires de murailles qui, par leur hautedr et par la disposition naturelle du terrain, se dépassaient successivement; les plus intérieures étaient les plus hautes. Cette con* dition semble désigner spécialement la butte appelée aujourd'hui Mousalla, car il est dit expressément que la colline sur laquelle Ecbatane était édifiée s'élevait dans tous les sens sous une pente uniforme et égale; toutefois, la longueur assignée à Tmceinte evtérieurr
aurait dépassé de beaucoup la circonférence que la colline offre présentement à sa base.
Au sommet de la colline, dans Tenceinte la plus intérieure, comprenant le centre de la ville, s'élevait le palais det rois. C'est là qu'après la prise d'Ecbatane Alexandre fit enfermer et garder tous les trésors dont il s'était rendu maitre. Ce conquérant, un peu fabuleux, à ce qu'on peut croire, marqua son second passage en cette ville par une de ces grandes orgies dont il avait déjà donné le spectacle, et qui, après avoir coûté à la Perse le plus magnifique de ses temples y lui coula à lui-même, cette fois, la vie d*£phestion, le plus dévoué de. ses amis.
Polybe a beaucoup vanté le nombre des habitants de la Médie et celui des beaux chevaux qu'on y éle^ vait autrefois ; sous ces rapports, il n'y a pas lieu à en faire le même éloge aujourd'hui, quoique cette contrée soit toujours une des plus favorisées de la Perse. Il est dit fort gravement par les historiens qu'après les spoliations commises par Alexandre et ses successeurs, Antiochus 111, profanant les temples et pillant les palais à son tour, trouva encore dans Ecbatane beaucoup d'or et d'argent^ employés aux plus vils usages, et qu'il les fit fondre pour les transformer en monnaie à son effigie. — Les immenses richesses d'Ecbatane ont été exagérées sans aucun doute, et cependant leur valeur me surprend moins que l'emploi qu'on en aurait fait, d'autant qu'on ne connaît pas aujourd'hui en Perse l'usage des tuiles qui couvrent nos maisons. Toutes ces tuiles et briques
PrnscM et aolM rriliqv««, t. 2. W
d or et d'argent de la vieille Ecbataoe, dont les ëcrt* ▼ains anciens font mention, n'étaient certainement que des matériaux argentés et dorés à la surface^ et c'était déjà compromettre beaucoup un édifice que de Tenduire de ces brillants métaux. Les rois modernes ont aussi étalé aux yeux de grandes richesses, car la vanité est de tous les temps, mais ils mettaient quelque prudence à déployer cette ostentation^ et ib n*ont jamais exposé leur fortune sur les terrasses de leurs demeures.
On raconte sur TElvend beaucoup de choses très-merveilleuses ; et^ par exemple, on cile des trésors immenses, renfermés dans des cavernes dont rentrée est inconnue. Ce qui donne lieu à ces histoires grossières, ce sont deux tables verticales taillées dans le roc et chargées de caractères mystérieux. Fiez-vous aux traditions! Ces caractères d'écritnre, que personne ici re sait plus lire, et qu*on suppose dépositaires du secret concernant le trésor , sont nommés, pour cette raison, g^ndj-nameh par las Persans. J'ai fait une excursion vers la montagne, dans le but de voir cette antique inscription. La dis* tance à parcourir est d'une heure et demie de roar* che, dont la première moitié est a peu près en plaine, et l'autre dans un ravin du pied de l'Elvend. D'abord on côtoie des champs cultivés, mais bien-* tôt on arrive au milieu d'un amas de blocs granitiques, autrefois précipités des hauteurs et qui, maintenant, se décomposent sur place ; et puis, enfin, en suivant de près le cours du ruisseau qui crense le
ravin^ on voit sur son bord le rocher céléhre. Le granit en est dur, et cependant, à force d*art ou de patience, on est parvenu à y préparer deux grandes surfaces planes et polies, dans lesquelles des caractères d'écriture, de Tespèce appelée cunéiforme , oo bien encore caractères à tète de clou, sont incisés profondément et ont une longueur d'un pouce et demi. Cette inscription, tout à fait semblable à une autre qui se voit à Van^ a été rédigée en Thonneur de Xerxès, 6Is de Darius. Ce qu'elle offre de très-heureux, pour rintelligeuce future des langues et des alphabets encore mal connus des anciens habitants de la Perse, c'est sa répétition en trois langues, sur trois colonnes voisines et perpendiculaires, qui se partagent la surface des deux tablettes bisto* riques.
Ces lignes écrites et quelques fragments de lions et d'ornements d'architecture sont tout ce qui reste des temps, meilleurs pour la science et pour les arts, par lesquels la civilisation de cette contrée a pass^ avec la vicissitude commune à toutes choses.
En revenant vers la ville, j'ai rencontré de petits groupes de serbas allant au butin. J'ai déjà eu occa* sion de dire que c'est avec le secours de cette industrie qu'ils suppléent à leur solde; or, comme il est connu que le roi ne paye pas ses troupes, et comme, d'autre part, Tenrolement des serbas est volontaire, on peut affirmer que la troupe, dite régulière et composée de ces soldats désordonnés, ne se recrute, en général, qu'avec des hommes portés à la licence
et mauvais sujets. Quelques-uns se dëgoulenl de la gloire des armes, où il n'y a que des coups à recevoir, et du repos sous des lauriers, où il n*y a pas beaucoup d'ombre et pas du tout de pain à manger. Mais, en Persc^ il en est de la vocation pour la caserne , comme en Europe de la vocation pour les cloîtres : on peut entrer, mais on ne peut plus sortir.
J^occupais une chambre dans Tun des plus grands caravansérais de la ville, et, selon Fusage, je man* geais et dormais au su et vu de tous; les visiteurs et les simples curieux m'importunaient sans relâche.
Dans la galerie des personnages qui défilaient devant moi, chaque jour, il y avait un grand nombre de derviches de toutes les espèces et dans tous les degrés d'indigence, depuis la demi-toilette jusqu'à la nudité la plus cynique. Un de ces derviches, de la classe des séides , trompé par mon costume asiatique, ou feignant de l'être, est venu me demander la dlmeque tout muisulmau doit aux petits-fils du prophète.— Rien n'est plus irrégulier que la manière dont cet impôt est perçu; le séide qui le réclame est connu dans la ville comme héritier du sang de Mohammed, et s'il est étranger, il prouve sa généalogie par des certificats couverts de seings et de contreseings authentiques. Tout homme établi doit abandonner la dixième partie de sa fortune à celui de ces vagabonds qui peut exploiter un pareil titre; mais, en lui faisant la cession demandée, il en preud un reçu, qui le met à l'abri d'une demande semblable
de la pari de quelque autre. Le niusuliiian qui se refuserait à donner satisfaclion à cette loi du Coran, fortifiée par l'usage, se verrait outragé par le séide, qui soulèverait contre lui la populace et qui l'exposerait au pillage et à la ruine complète. Les inahoniétans eux-mêmes m*ont avoué que cette classe de mendiants privilégiés^ dont le nombre se multiplie de plus en plus, est composée de gueux qu'ils redoutent autant qu'ils les détestent.
Il est des choses que Ton apprend vite et que Ton communique difficilement ; il est des portraits qu*on saisit dans un clin d'œil et qu*on ne saurait dessiner fidèlement sans beaucoup de peine : tel est celui du barbier persan. Ce personnage a, ici comme partout, un cachet particulier d'homme facétieux et bavard. 11 porte à la ceinture une boilc de métal utile à sa profession et ses ustensiles; un mouchoir attaché autour de ses reins lui sert de tablier. Il se promène le long des bazars, visite les khans, fréquente les cafés, inspecte la toilette de tous ceux qu'il rencontre et offre aux personnes dont la barbe est en désordre, ou dont les papillotes ne sont pas bien bouclées, leur image dans un miroir, ce qui est à la fois un affront fait aux négligents et une manière de leur proposer ses services.
J'ai remarqué aussi par la ville un pauvre diable
qui colporte tout le jour le Coran sous son bras, et
qui donne, sur toute matière qu'on Iqi propose, des
consultations à Taide de son livre. Ce diseur de
.bonne aventure prend un chahhi par nouvelle de
Taveair; c'est beaucoup, et cependant il parait, à en juger par le prophète, que la divination est une voie de fortune ingrate et longue.
Il y a ici un Arménien, doublement apostat, quia renié Jésus-Christ et Mahomet, ou qui les a peutêtre conciliés, et qui, en tous cas, vit en bonne intelligence, sans avoir leur estime, avec les chrétiens et avec les mahométans. C*est une tolérance bien i remarquer, qu'une renonciation au prophète, au milieu d'une grande population de musulmans trèsexaltés, ne soit suivie d'aucun châtiment ngourein; il est vrai que cet homme a une réputation eitraordinaire de guérisseur, et que tout le monde a besoin de ses amulettes bt de ses exorcismes. Je suis entre chez lui, et j'y ai vu une chambre pleine de consultants. Pour la bagatelle de dix chahhis, on s*y guérissait sûrement du mauvais œil et presque de la fièvre. A entendre ceux qui accourent au remède plutôt que ceux qui en ont fait usage, il parait que rien ne peut résister à la puissance d'une lecture combinée du Coran et de la Bible; rien, que k superstition.
Avant de partir, j*ai voulu faire contrôler par plusieurs personnes les nombres qui expriment les distances des menzils, tels que je les ai i*ecueillis en route, depuis Ispahan jusqu'ici. J'ai trouré quelques discordances qui prouvent qu'il ue ikut pas compter sur une parbite exactitude dftns l'estime des agatclis. Toutefois voici , en résumant les marches de mon Hinéraire, les nombres le plus ordinairement reçus
pour leurs longueurs : dlspahan à Aimchyrvan^ 3 agatchs; à Tchaleayah, A; à Diakb^ 9; à Dour, &; à Coukha, prés Goulpagouu, 4 ; à Taniaoi 6 ; à Aoimaretf 8; à Âssar, 4; à Perié, 4; à Neoedjé, 7 ; à Hamadan^ 8«
Four se rendre d*ici à Kîrmanchâh, on suit deux routes, UQ peu diffëreotes, mais à peu prés d'égale longueur ; voici les distances de la route que je vais parcourir : d'Hamadan à Séid Haoua, 4 agatchs ; à Âdjina, 4; à Soungour, 5j à Bisoutoun^ 8; à Kir* mancbah, 6.
Je suis parti d'Hamadan en caravane, une heure avant le joiyr. Comme cette ville n'a que des ouvertures de portes et point de battants qui les ferment, on entre et on sort librement» quand on veut. Après avoir traversé un grand nombre de courants d'eau, fwmës par les égouts de la neige qui couronne la montagne y nous nous sommes engagés entre les collines du pied de TElvend, et bientôt nous avons attaqué au flanc cette haute barrière. Nous avons eu des pentes escarpées à gravir et quelque fatigue à supporter, mais, enfin, nous avons atteint un col que nous avons franchi aussitôt. Ce point n'est marqué que par une faible dépression de la crôte continue de la montagne ; Fair y est froid à raison dp la grande hauteur où il s'élève au-dessus de la plaine. Un peu de verdure accompagne les ruisseaux et marque les sinuosités de leur cours par deux franges étroites, semées de quelques fleurs ; mais, sur tous les autres |K>ints, la surface de TElvend a ua
aspect extrêmement Irîste. Le versant occidental de celte montagne est encore plus nu que l^aulre. Sëîd Haoua apparaît tout à coup, bien loin sous nos pieds. Nous allons y finir cette traite pénible qui, mesurée au mouvement du soleil, paraîtrait deux fois plus longue que mesurée par le nombre des pas.
A la faible lueur de la nouvelle lune, nous nous sommes remis en route. Pour sortir du petit bassin de Séid Haoua, où nous étions descendus quelques heui^s auparavant, il a fallu gravir encore une montagne. Ce travail, car c'en est un que de voyager par des chemins étroits et difficiles, sous un ciel que les étoiles seules illuminent, a employé presque toute la nuit. Nous arrivions au sommet au moment ou le jour allait renaître, et il y régnait un froid des plus piquants; Therbe était abondamment couverte de rosée. Là, commençait une plaine inégale qui nous a menés à Soungour par des pentes insensibles.
Mon muletier, qui est ici dans son pays natal et au centre de sa famille, paraissait inquiet de la conduite qu'il devait tenir à mon égard; mais, à la fin, il m'a offert d'entrer, et je suis en ce moment sous son toit. Le motif de ses bésitations, je le devinais bien; c'est qu'il est sultan de plusieurs jeunes femmes.
Le surlendemain, à minuit, j'allais partir; j'avais fait seller, brider mes chevaux et charger mes mulets; déjà, même, j*avais le pied à l'étrier, quand on vint nous prévenir qu*une insuri*ection avait éclaté dans Kirmanchàh et que le gouverneur»
chassé de la ville, attendait au dehors, avec ses troupes, les ordres du roi à qui il avait expédié des courriers. Or, en attendant ces ordres etle moment de faire un meilleur emploi de leurs armes, les mêmes troupes se livraient à la distraction de dépouiller les voyageurs. Cette nouvelle produisit nécessairement son effet ; les muletiers ne voulurent plus se mettre en route, et je me vis contraint à séjourner à Soungour.
Si le retard que j*éprouve ne dérange pas beau^ couples calculs auxquels j'ai soumis Temploi de mon temps et de mes écus, je ne me plaindrai pas trop de cet incident de voyage; la campagne a de la fraîcheur et de la verdure ; le temps est beau^ je lis et j^écris en liberté pendant une partie de chaque jour, et je trouve à me nourrir passablement.
Le pays de Soungour, qui est probablement trèsélevé au-dessus du niveau des mers, a une ceinture de montagnes encore ensevelies sous la neige, dont le voisinage rend la température extrêmement fraiche, soir et matin ; aussi la végétation est-elle retardée et la tige du blé toujours courte. — Dans la journée du 18 mai, le maximum de la température a été de 20 degrés centigrades seulement.
Soungour n'est qu*un grand village; ses maisons, semblables à toutes celles de la Perse, ont un rezde-chaussée terminé par une terrasse; on les escalade sans peine avec une échelle appliquée contre quelqu'un des murs de la cour intérieure, et les terrasses deviennent ainsi des rues fort passagères,
ouvertes à tous les voisins dont les demeures soat continues.
Mes armes, les objets qui serveai à ma toilette , mes plumes à écrire et les moindres choses d« l'Europe, faisant partie de mon léger bagage de voyageur, sont la cause de l'empressement que les notables de Soungour mettent à me rendre des visites. La composition du café au lait les a extraordinairement surpris : de mémoire d'homme ik n^avatent vu mêler deux breuvages en apparence aussi peu associables que le café noir et amer et le lait blapc et sucré. Us m'ont adressé beaucoup de questions sur nos mœurs et sur les religions de r£urope.
La pratique de l'inoculation est répandue àSoungour depuis longtemps, à ce qu^il parait ; mais U vaccine est encore inconnue. —.Ma clientèle médicale serait considérable, si je voulais écouter totMes les douleurs dont on vimt me dire l'histoire on peu longue, mais j'écarte les clients ; je aais que la médecine la plus rationnelle et la plus sage leur convient moins que les recettes de la superstition qui consistent en certaines pratiques bizarres et surtout en versets du Coran pendus au cou , oa avalés avec divers breuvages. Au nombre des consultants s'est trouvé un jeune homme, marié depuis trois mois , qui , depuis ce même temps, se plaint d'être sous une maligne influence , et qui m'a prié de faire des leclures afin de détruire le charme. Ce sort mérite plus de compassion que de raillerie;
mais» la chose étant délicate à éelaircir, j ai ré|)ondu au jeune homme de placer un peu moins de cou-^- Banee dans les sortilèges eC un peu plus en lui-même, en méditant le sens de ces paroles : que la nature amis ordiuaùrement le remède à côté d'un mal guérissable. -— Je ne m'attendais pas à trouver à une si grande élévation du sol, dans im pays où le froid et le vent semblent devoir purifier si bien Tatmosphére, la fièvre d'accès invétérée et ses tristes suites. J'en ai pourtant vu quelques cas à Soungour, qui m*ont fourni l'occasion d'enseigner à ses babitanis l'usage qu'ils pourraient faire des plantes qui crois^ sent dans leurs montagnes.
J ai vu consacrer im uouveau*né à l'iman Aly^ surnommé glorieusement Ckfr^Khouda. Rien n'est plus simple. Un faendiant, peu recommandaUe en apparence, mais descendant du prophète, venait d'entrer dans la maison, cherchant une aumône. On le pria de demander à son noble parent , le grand Aly , son patronage pour un enfant ; il le promit de bonne grâce , et aussitôt je vis apporter un petit morceau tout rouge de chair humaine , qui depuis une demi'heure prenait part au banquet de la vie, comme dit un poète. Le derviche enveloppa notre nouveau convive dans un pan de son habit- chemise, se le suspendit à la ceinture pendant la durée de l'exclamation : la Aly ! et la consécration fut faite. Ce spectacle m* avait inspiré des réflexions ; j ajoutai mes vœux à celui du derviche, en disant au nouveau venu : Qu'Allah te donne la santé et mo-
dère ton appétit. Tu apprendras un jour que les distributions de pitance sont loin d'être équitables, et que le plus petit nombre seulement trouve à s*em<parer d'une place assise au banquet; lorsque les grands, c'est-à-dire les plus forts, se font large part sur la nappe , la multitude grignote sous la table les miettes échappées qu'elle se dispute.
Quand je me flattais de partir bientôt de Soungour, je ne tenais pas compte de toutes les causes de retard dont la chaîne peut enûn me forcer à hiverner à Soungour , où je ne devais m'arrèter qu'une nuit. Voici, cette fois, qu'au moment où je donne Tordre de reprendre la route, une étoile malheureuse s'est levée qui nous a fait le mauvais oui, et gare à ceux qu'elle peut surprendre au début d'un voyage! Mes muletiers ne sont pas assez hardis pour lutter contre des puissances célestes, et moi pas assez éloquent pour leur persuader que nos ennemis les plus éloignés ne sont pas les plus à craindre. J'ai cru les toucher davantage en ajoutant qu'une grimace d'étoile élait d*autant moins à i^edouter que^ toutes clairvoyantes qu'elles paraissent être , les étoiles ne voient cependant que d'un œil. Cette plaisanterie, qui était tout juste à la |K)rtée de mes Kurdes, n'a pas eu |)lus de succès, et même elle leur a |>aru une raillerie dangereuse. Cet œil d'étoile borgne courroucée a, dit-on, en ce moment une si(];nilication terrible.
Je fais donc ronln» mauvaise forlune bon cirur autant (jue je puis. ()b ! les rieurs sont les heureux
de la terre I Que ne puis-je faire nombre avec eux ! Rire en d'éveillant d'avoir été trompé par les rêves de la nuit, et puis aussitôt commencer à rire des illusions du jour; rire franchement et rire sans cesse, voilà le bonheur. Immortelle et douce gaieté, accepte mes hommages ! Je suis impie à l'ambition de la gloire et de la fortune, mais je connais d'autres dieux et je voudrais n'avoir d*autre culte que le tien; épanouis les rides serrées que des pensées trop sé«rieuses entretiennent sur mon front et plisse mon visage d'un rire inextinguible que j'emporte en mourant !
En général, on ne se met pas en route pour un long voyage le jeudi soir, à cause de la sainteté du vendredi, mais la nuit suivante au plus tôt. Cette raison , combinée avec plusieurs autres de même force, a eu la puissance de relarder encore mon départ de vingt-quatre heures. En attendant que viennent le jour et l'heure favorables, je continue à observer les mœurs de mes hôtes.
Je vois que partout le cœur humain a ses vertus et sa force, ses défauts et ses faiblesses. La mère de famille que j'ai sous les yeux me charme en tout ce que j'observe de sa conduite. Elle est entourée d'une vingtaine de fils, de filles, de belles^filles et de petits enfants qui vivent ensemble dans une par* faite union ; elle est le lien de ce petit peuple que Tamitié groupe autour d'elle. Elle donne le mouvement à tout son monde, en lui donnant l'exemple de l'activité; elle est présente à tout, elle dirige tout, et,
malgré tant de loins, elle trouve le temps de distribuer ses attentions et ses caresses à sa famille, qui lui rend le bonheur qu'elle en reçcHt.
Je suis 9 à moi seul , TëTénement le plus copsidé rable de Soungour depuis près d'une semaine. Quand un Kurde descend des montagnes sauvages qui hérissent l'horizon, et vient secouer ici la neige qui couvrait là*haut sa barbe et ses cheveux en désordre, on s'empresse de lui apprendre que SonnffHut possède un Frengsis. Alors il se Iroave (pielque doeteur qui lui explique ce que c*eal que Frengui, Frengsîz, Inglis et Ourouz, en cornmençant par le prévenir que ce sont en masse des d^aoun , et en décrivant , selon la grandeur de son imagination, les rodiers d'un seul dianwmty ks montsgnes d'éroeraudes et les palais d'or qui soal en leur pays. Après avoir stimulé de la sorte la curiosité de l'étranger, le Kurde, difficile à émouvoir, se trouve ému et demande enfin à voir de ses propro yeux le Frengsiz. On lui indique ordioairemeiH l'heure des repas comme l'instant le plus convenaUe pour la curiosité du spectacle. A cette heure^là , je vois à peu prés chaque jour, arriver un petit noi^ife de gens qui s'asseyent vis-à-vis de moi, en s'arroa» dissant en cercle. L'exercice auquel je me livre de> vant ces témoins leur inspire des réflexions nom** breuses et fort diverses. Une propreté mioiitieose» entretenue autour de moi, et dont la surveillance n'est pas ralentie, lors même qu'elle est auasi difficile que possible à exercer, les étonne d'shord, parce
qu'elle coniraste , dans leur esprit , aTec l'opinion qu'on leur a .donnée de notre impureté morale; mais, ce qui les surprend davantage, c'est de voir que je ne bois que de l'eau ou des breuvages su-» crés que le Coran autorise. Le beau sexe m'assîëga aussi ; les dames ne sokiC ni moins nombreuses , ni moins assidues que. les hommes à m'entourer j mais j*ai cru remarquer que les plus jeunes et les plus naives de mes visiteuses sont moins attentives aux mouvements de ma fourchette que préoccupées dn problàne nouveau qise leur présente un incirconeis.
D abord j'étais indigné de me voir contraint à jouer le r^e d'un phénomène vivant, qui voyage en imposant à dix centinws la curiosité du public» et plus d'une fois je me suis senti de forts penchants à décourager les i mportuns; mais toutes choses nous tournent en habitude et nous deviennent indifférentes.
Enfin je suis en route, voyageant comme toujours, à petites journées. Je pars avec la caravane, vers le milieu de chaque nnit, et je campe aussi avec elle, en quelque endroit ou les chevaux trouvent dans les prés assez d'herbe pour se nourrir. — On rapporte qu'un voyageur anglais divisait le pays de Perse eu déserts inhabitables et en déserts habités. Cette saillie spirituelle exprime un fait qui n'est qne tipop vrai. Hier, de toute la jouruée, nous n'avions ren«* contré personne; cette nuit, j'ai vu abreuver des ebamfis cultivés en blés dans le fond d'une vallée des .plus fertiles, où on trouve çà et là quelques pe* tits villages, dont les chiens sont aujourd'hui les
seuls habitants. Qvm peuveut garder maiolenant ces gardes fidèles? ce ne peul être que la misère de ces cabanes toutes vides, dont les maîtres sont déjà remontés avec les troupeaux vers la neige des montagnes*
Le 28 mai , quelques rayons de la lumière directe du soleil, infléchis vers Thorizon , blanchissaient à . peine TOrient, et, au point où il se couche, le même astre achevait d^éclairer notre course par d*autres rayons que réfléchissait la lune, son brillant miroir, lorsque nousarrivâmes à Kirmaachâh, endormis d'un œil et ne veillant de l'autre qu'à moitié seulement; nous avions passé toute la nuit à chevaL-^La chaleur avait été accablante dans la journée, et son aiguillon avait excité celui d'une multitude de mouches que j'étais surpris de rencontrer si nombreuses en rase campagne. Le vent avait soufflé avec force sans rafraîchir notre camp, et sa violence abattait sans cesse les légers abris que nous éclia Eludions audessus de nos têtes. A la tombée du jour, des myriades de moucherons , dont les agaceries valaient bien celles des mouches, leur avaient succédé. Il avait été impossible de dormir ni même de faire autre chose que de se défendre contre ces légions de petits adversaires bruyants et méchants. Autant la journée avait clé chaude, autant la nuit était devenue peu à peu fraîche, et puis froide, et enfin insupportable au visage et aux pieds. Ces détails ont pour but de donner à comprendre ce que de pareils voyages ont de pénible |iour le corps, et comment
le sommeil devient irrêsislible pendant la nuil, après des veilles si troublées.
Kirmanchàh est entourée de murailles forliGées par des tours. Ses portes s'ouvraient au moment où nous nous y présentions. Je me suis laissé conduire dans la cour de la douane, mais j'ai empêché qu'on y visitât mes effets» ce qui m'a contraint à soutenir une querelle, terminée cependant à mon avantage. La résistance que j'oppose à ces prétentions est fon«dée sur un droit assuré aux Européens; mais, si je tiens à jouir de cette faveur spéciale , c'est surtout parce que je redoute l'indiscrétion extraordinaire d'une foule de curieux qui se rassemblent autour de moi comme les puces se ramassent sur eux. -—Sorti de là, j'ai été m'établir dans un caravansérai assez propre, qui est au sommet de la ville, près des bazars.
Le satrape de Kirmanchàh, qui est un eunuque du dernier roi de Perse, ayant été chassé de sa ville, je m'attendais à trouver la population effervescente; mais, à mon grand étonnement^ il n'en était rien. Une semaine n'était pas encore écoulée depuis cet acte d'insubordination et de vigueur, que personne déjà n'y pensait plus; il n'en restait pas la moindre impression sur la physionomie des gens, ni la moin*»dre trace matérielle dans Kirmanchàh. La chose publique n'allait pas plus mal sans l'intervention du gouverneur; peut-être même allait-elle mieux. Décidément les Kurdes sont plus avancés qu'on ne supposerait d'abord» et ils conduisent les
révolutions politiques avec une habileté qui fendt honneur à des peuples plus civilisés qu'eux. LIicq* reuse expérience qu'ils viennent de faire pourraitdonner à leurs voisins la fantaisie d en essayer autant, et Dieu sait où s'arrête l'innovation quand l'esprit public se met à innover.
L'aspect de Kirmanchàh est des plus tristes, là pauvreté de tout ce que je vois roe frappe, même après tout ce que j'ai vu de la misère des villes persanes. Les rues, rampantes sur le flanc d'une colline, y sont étroites et inégales. Elles sont encombrées d'ànes, apportant du dehors des fagots de bois à brûler et la plupart des marchandises qui appsi^ tiennent à la consommation journalière. Ces animaux sont ici en grand nombre ; c'est par eux que les marchés s'approvisionnent de sel. On m'assore que cette matière, devenue si indispensable à presque tous les peuples, se trouve dans les environs d'Bimadan. — Les bazarS sont aussi peu à remarquer pir leur construction que par les richesses qu'ils présentent aux yeux. — Le pays de Kirmanchàh partit avoir en lui-même peu de ressources ; il traBque plus avec Ispahan qu'avec Bagdad, qui en est cependant bien plus rapproché; aussi les denrées qui ne sont pas de première nécessité y sont-elles a on assez haut prix. Au reste, cette ville, en perdant son ancien gouverneur Méhémet-Aly-Myna, prince d*im caractère guerrier et aimé de ses administrés, a déchu beaucoup et déchu subitement.— ^e ne crois pas qu'on puisse y compter plusde 20 à 25,000 habiunts;
les Juifs y ont cent cinquante maisons, et les Arméniens n'y sont représentés que par cinq ou six familles. Tous les musulmans sont chiites. — Le palais des gouverneurs a peu (l\ipparence, mais Us jardins qui en dépendent sont frais et agréables. — La caserne est dans le goût de toutes celles de la Perse, et aussi mal tenue qu'elles le sont toujours. — Gomme par toute la Perse encore, les heures remarquables sont annoncées par un charivari de trompettes en fer-blanc, qui ont la forme d'un long porte-voix, et dont le son excite à coup sûr les hurlements unanimes des chiens. Les cigognes, debout sur une ou deux pattes, et si parfaitement immobiles aui sommet de toutes les constructions un peu aiguës dont elles se ^ont emparées, ajoutent à ce concert TefFet d'un claquement simultané des man«^ dibules en corne de quelques cenlaines de longs becs qui s'aiguisent à ce jeu.
On m'assure que le bouton d'Alep, connu des Orientaux sous le nomdeKourma (1), n'étend pas jusqu'ici ses ravages. — La peste, qui visite Kir-
(I) Ce moti |»roQonoé de la même maDière, Mgnifie aussi une datte. Il existe, je crois, une opinion populaire qui attribue à ce fruit la fâcheuse propriété de provoquer des maladies de la peau. Je ne saurait ju^ cette opinion, qui toutefois semble difficile à concilier avec ce que j'ai d^ recueilli et fait coonaltre mr le domaine géographique éâ boaU>n d'Alep. Pour acquérir, sur de pareilles matières, des door nées un peu certaines, il faudrait non-seulement faire un séjour pro* longé dans la Perse, mais encore avoir une parfaite itlelligence de la langue du pays. Que ce dernier obstacle est grand , et qu'il diminue Tabondanc^ des moissons du voyageur exact et scrupuleux !
manchâh trois ou quatre fois par siècle, avaii presque entièrement dépeuplé cette ville , il y a quatre ans. J'ai déjà dit qu'à cette même époque Hamadan avait été éprouvée par ce fléau d'une façon aussi cruelle. Au centre des provinces de la Perse méridionale, l'observation est donc parfaitement d'accord avec le résultat de mes premières recherches au centre de l'Asie occidentale, et il est bien prouvé que la peste, qui se propage rarement vers rintérieur des terres, ne se montre pas une fois sur un point éloigné des côtes maritimes , sans se répandre en même temps dans beaucoup d*autres villes. Il est impossible qu'il ne résulte pas de ces faits la conviction que la peste est le produit de certains miasmes inconnus dont les foyers sont élargis et multipliés tout à coup par des conditions atmosphériques, aussi ignorées, qui se réalisent de temps en temps. L'air est sans aucun doute le principal vâiicule de ces miasmes, et lui seul peut les transmettre à de grandes distances; mais l'étude des épidémies de Constantin nople prouve encore, comme je l'ai déjà fait remarquer, que la peste est contagieuse.
J'ai vérifié qu'on n'élève pas de poules d'Inde dans la Perse; on assure qu'elles n'y réussissent ps; et, en effet , le seul échantillon de cet oiseau que j'aie vu, et qui est ici sous mes yeux, est pr«^ire à confirmer cette opinion; il est maigre, diéliff comme engourdi , et son plumage sans lustre est tout ébouriffé.
Ma cabine est proche de celle d'un marchand de
chair humaine. Ce spéculateur se signale par une absence de vergogne qui est assez rare chez les musulmans ; le public est témoin de la façon dont il use de ses droits de propriétaire momentané d'un troupeau de femmes esclaves.
En général , les Orientaux ont pour les femmes d autrui un certain respect qui n'est, à vrai dire, que le respect pour une des sortes upmbreuses de la propriété, ipai&qui n*en. mérite pas. moins d'être cité avec éloges. Leur pudeur est la mém^ à. Tégard des étrangères, et, loii^ de les regarder en face lorsqu'elles se dévoilent, leurs yeux modestement se baissent ou ne i^istent qu'avec embarras, et ils se hâtent de s'éloignep. Une jeune fille toute seule n'éprouve pas un trouble plus manifeste en. présence d'un groupe d'hommes. Cependant, s'ils sont deux ou plusieurs réunis, les pudiques musulmans ont beaucoup plus d'audace; alors le visage d'une femme cesse de les intimider. J ai vu à Tauris des Persans barbus, attroupés autour d'une voituredans laquelle montait une dame européenne ; ils regardaient, avec une expression de sensualité tréfr-condamnable, tout ce que les découpures de la robe et les mailles d*une gaze légère permettaient aux yeux de regarder, et il était facile de comprendre, parles effets physiologiques de cette vue sur chacun d'eux, à quels écarts de leur morale sévère leur imagination se livrait en ce moment-là.
On récolte dans les environs de Kirmanchàh une grande quaqtité de coton ; cette marchandise est, en
conséquence , à bas prix sur les marchés de celle ville. On cultive aussi le pavot blanc pour en extraire de Topiura, mais cette récolte a peu d'importance, et le produit n*en est guère estimé. De grands et beaux jardins s'apercevaient autrefois hors des murSt où on ne voit maintenant que des terres aban* données et en friche. Il reste cependant quelquea-uns de ces fertiles vergers, dans la direction de Touest ; le torrent qui les arrose abreuve aussi la ville, mais le bienfait de ses eaux se compense par des débordements suivis de dommages* De ce c6té encore est une colline d'où la vue s'étend sur Kirmanchah, sur la plaine et sur le passage étroit et dangereux appelé Darbend, qui conduit à Sina.
A la distance d'une heure de route, qui mesure la plus petite dimension de la plaine de Kirmanchah, j'ai été visiter des sculptures antique! connues sous le nom de takht^bostan. Elles sont adhérentes aux parois de deux niches qui ont été percées a la base d'une haute montagne calcaire, au point même où elle fournit une eau de source très-abondante, d\ine fraîcheur délicieuse et d'une limpidité admirable.
J'ai fait la remarque que tous les bas-reliels sculp lés anciennement par les Perses sont voisins de quelque belle source pareille. J*ai observé ce fait sur remplacement de l'antique Rhagès, sur celui dXcbaune, i Bi-*Soutoun, et ici. Le nom de takht, conservé au monument de Kirmanchah, et les jardins qui en embellissaient le point de vue, indiquent la destination de plaisance qu'on lui avait donnée en
le oonstiiiisant. Il est probable que loules les sculptures de ce genre ont eu de même pour objet d'orner les lieux frais et retirés où les princes allaient passer les heures les plus chaudes des journées d*été. C'est pour cela que, quand je considère l'état sauvage de la vallée où j'ai vu l'inscription d'Ecbatane, je ne puis m'empécher de croire que TElvend y a souffert, par laction du temps, des dégradations fort considérables, qui en ont changé tout à fait l'aspect.
Quoi qu'il en soit de ma conjecture, les bas-re* liefs de takht-bostan ne paraissent pas être tous d'une même époque ou, du moins, ne sont-ils pas des ouvrages de même goût. Les sculptures qui occupent le fond de la plus grande des deux salles taillées dans le rocher représentent l'Hercule de la Perse, le grand Roustam ; il est à cheval et armé de sa lance redoutable. On croit savoir aussi les noms des trois personnes qui forment le groupe colossal qui est au-dessus : l'une serait Khosrou Perwyz, roi aussi cruel que magnifique, et une autre, sa femme ou mal tresse, cette Ghyryn, célèbre pour sa beauté, qui préféra au roi des rois de la terre un fort modeste artiste. Sur les deux autres parois de la même salle sont représentées des chasses. La perspective est fort peu respectée dans ces deux dernières grandes scènes; mais le goût est encore plus grossier dans les statues de Roustam et de son cheval , qui ont les formes ébauchées et lourdes.
Dans la seconde excavation de la montagne sont
deux personnages^ m côté desquels on aperçoit des inscriptions sassanides. Les savants, pour qui Thistoire et les lettres de PÂsio ancienne n*ont pas dr mystères, nous les ont nommés ; Tun est Chàpour II*, filsd'Hormoudz, et l'autre est Behram III*» que nous appelons Varahran.
Enfin un dernier bas-relief, situé au dehors des salles voûtées, et le plus proche de la source de takhtbostan, complète la coilecliOA des ouvrages d'art anciens qui sont en cet endroit : le sujet en est allégorique et il comporte trois figures qui sont de grandeur colossale, comme les précédentes.
Un petit village est bâti tout auprès ; je Taî traversé pour revenir à Kirmanchih. Les femmes n*y sont pas jolies, non plus que celles qu'on voit chex les Kurdes nomades, dont les tentes sont dressées ça et là par petits camps répandus dans la plaine; elles ont le corps tatoué et elles portent autour des poignets et des bas de jambes des bracelets faits avec de petits coquillages.
En rentrant, j*ai appris de bien tristes nouvelles : une caravane, forte de cent cinquante personnes qui reviennent de Bagdad, a été rencontrée par un parti considérable de maraudeurs, qui l'ont attaquée et pillée : la plupart de ces pauvres marchands ont été démontés et dépouillés jusqu a la chemise. D'ailleurs j'entends dire de toutes parts que la chaleur est devenue excessive aux environs de Bagdad, ef, pour cette raison ou à cause de la qualité pernicieuse de Teau des citernes de la route, qui est souillée par
des infusQÎres vivants ou morts» et dégoûtants» le voyage de cette ville n'est exécutable aujourd'hui qu'avec la plus grande peine. Ici , quoique )e thermomètre n'accuse pas plus de 29,50 degrés centigrades pour le maximum de chaque jour, on croirait cependant souffirir la chaleur d'une température de 40 à 50 degrés. — Selon toutes probabilités^ il faudrait attendre longtemps un départ de caravane, et ce serait folie de ^éditer d'aller seul ; Bagdad vient d'être ravagée par une crue extraordinaire de son fleuve; deux cents maisons ont été emportées, et nombre de gens ont péri ; le Tigre, en débordant, a versé Texcès de ses eaux sur les routes voisines, et les a rendues impraticables : ainsi voilà réunies plus de raisons qu'il n*en faut pour faire avorter le projet que j'avais de visiter la célèbre résidence des khalifes. Ce projet de voyage, j'avais entrepris, il y a quelques aimées, de le mettre à exécution par les plaines de la Mésopotamie, au temps où les Turcs rétablissaient leur dominatiiHi sur les beys indépendants du DiarbâLir, et alors je n'y avais renoncé que momentanément, et après m'ètre égaré pendant trois jours dans les déserts qui séparent Orfa de Mardin et de Mossonl. Mais, cette fois, c'est sans espoir de jamais le contenter que mon désir s'évanouit encore : Kesmetl C'était l'ordre du destin!-^ Obligé de revenir en arrière, j'aurais voulu abréger ma route et ne pas revoir les lieux que je connais déjà, mais les Kurdes tiennent la campagne, et on ne va pas facilement à Sina. 11 n'y a donc plus à hésiter;
je retourne à Hamadan : aussi bien je suis las des barbares, chez qui on ne peut voyager avec la confiance d avoir devant soi de la vie pour plus de vingtquatre heures.
Oe KlramncliAh à Bra-llMiM
^e 1*' juin, à Taube du jour, je suis parti avec
e caravane de cinquante personnes. Dans ce nom-
s se trouve un amant heureux, poursuivi depuis
lelques jours par un rivai qui a juré de le tuer et
li, pour exécuter ce sinisire projet, le surveille
ins les moindres mouvements, et n'attend qu'une
3casion favorable. L'amoureux, épouvanté, fuit le
oîgnard qui le menace sans cesse et va se cacher à
languian ; il est dans les transes, quand il voit des
avaliers sur nos pas, et, s'ils paraissent venir à
lous, il se déconcerte. A cette occasion, j'ai entendu
ilire que les haines à mort, pour des motifs plus ou
moins graves, s'observent communément en Perse.
— Un autre de nos voyageurs, ne sachant où mettre
en sûreté vingt--cinq pièces d'or, qui étaient toute sa
fortune et qu'on cherchait à lui prendre, s'était avisé
de les avaler; il y a un mois de cela ; son chagrin est
aujourd'hui de ne pouvoir s'en débarrasser l'estomac
aussi facilement que les mains, et d avoir en lui un
trésor inutile : il se plaint depuis la même époque
de douleurs continuelles à l'épigastre. ^- Mes autres
compagnons de route sont des pèlerins de Kerbelah,
quelques femmeSi des marchands^ enfin des muletiers qui ont été en teri*e sainte avec un chargement de corps morts^ et qui sont revenus en Perse avec un chargement de dattes.
J'ai achevé cette journée dans un caravanséraî bâti sur remplacement et avec les matériaux d'une ville qui s*élevait au pied du mont Bi-Soutoun» et le lendemain j'ai visité de nouveau les sculptures de ce lieu ; elles consistent aujourd'hui en un basrelief qui est dans une position peu apparente ei si haut placé, que les dimensions en paraissent fort petites. Le sujet qu'il représente a été expliqué de façons très-diverses; mais, selon l'opinion la plus générale, ce doit être Kay-Khosrou, que nous nommons Cynis, en présence de Crésus, dont il a triomphé. Le roi de Lydie et ses soldats sont prisonniers et enchaînés par le cou.—* Des inscriptions, dont il est aujourd'hui difficile de bien lire les caractères cunéiformes, accompagnent cette composition, et probablement elles l'expliquent. Tout cela a déjà été copié soigneusement par plusieurs voyageurs instruits. — A quelques centaines de pas de ce basrelief, et peu au-dessus du niveau de la route, on aperçoit un reste d'arceau immense, qui parait avoir autrefois protégé une sculpture colossale. Les traces qui restent de ce grand ouvrage sont si effacées qu*il est difficile de les suivre. On montait jadis audessus delà voûte, et on arrivait à une galerie, creusée dans le roc, par un escalier rampant aussi dans la masse de la montagne. — Dans le voisinage est
;ource abondante d'eau fraîche et limpide. ne sont pas là les seules curiosités de Bi-Sou-si on en croit les habitants de ce pays. La igne serait percée, en plus d'un endroit , de nés profondes qui ont, comme de régie, des îs trés-merveilleuses à montrer, surtout à ceux le sont pas dans le cas d'aller les voir pour vé- ' ce qu'on en dit.
I marche de la caravane, que je suis contraint x)mpagner, est d'une lenteur désespérante. Nous ons de très-grand matin et nous nous arrêtons ou moins tard, selon les lieux : l'abondance de 1 et la qualité des p&turages règlent seules la ;ueur de nos traites. — Aujourd'hui nous dorons au milieu d'une plaine immense et marécase, où le danger de la fièvre est d'autant plus à indre que la température varie considérablement is les vingt-quatre heures : la chaleur du jour insupportable, et cependant toutes les nuits sont ides jusqu'à la douleur. Ces deux tourments conires sont séparés par les agaceries des mouche* QS dès que le soleil se couche, et par les aspersions la rosée avant qu'il se lève.
Pendant un de ces bivouacs au beau milieu des 'es, une demi-douzaine d'agents du fisc sont accou* 18 pour contrôler les marchandises de la caravane et 5 sont nus à exercer une sorte de brigandage légal, )U8 le prétexte de prélever des droits. L'un d'eux, ui avait le ton haut et impertinent, s'était attaqué mon domestique et, sans doute pour extorquer de
l'acgent^ réclamait au pauvre Djarar ioUinidé des passe-porls, et je ne sais quelles auires choses noovelles doQ t on ne s'avise point en Perse. Poussé à bout par ses démonstrations, qui devenaient tout à fait insupportables J'ai été droit i lui, le pistolet à la main et la menace à la bouche, et jelai obligé de oesicr ses violences et d'en rester là de ses prétentions. On peut juger de l'état des administrations de la Perse par ce fait. — L'action de ces douaniers et gendarmes en rase campagne, au milieu d'un pays presque désert, est tout à fait sans surveillance, et on trouve, à chaque pas, de pareilles gens sur les routes, qui réclament, sans nul signe distinctif de leur qualité, ce qu'il leur plaît d'imposer aux voyageurs, lanlàt au nom d'un chef, et tantôt au nom d'un autre.
Le 4 juin. Vers une heure de la nuit, à la dislance d'une demi-lieue du point où nous avions campé , et au voisinage d'un cantonnement de Kurdes, nous avons eu une petite alerte dont je n'ai pas su d'abord la vraie cause , au milieu du bruit confus qui s'en fait tout à coup. On a cru que nous allions être at* taqués, et, à l'instant, la caravane a suspendu sa marche; nous nous sommes serrés en groupe , beaucoup d'ordre , et chacun a préparé ses Bientôt un nuage de poussière s'est élevé, et un bruit de chevaux galopants s*est fait entendre. Noos nous attendions sérieusement à une chai^ de cavalerie faite en régie, lorsque tout à coup la cara* vane a repris sa marche tranquille. La nouvelle a circulé plus tard que les cavaliers qui nous avaient
un instant d*émotion étaient un petit groupe 3tres : ils s'étaient détachés pour aller à la re« \\e d^une mule perdue, et, comme on soupconivec quelque vraisemblanc les Kurdes de l'avoir ty ils venaient de visiter les tentes de ces hardis trats.
es Kurdes sont de beaux hommes, mais ils ont aspect 4ur et faroudie qui sied d'ailleurs fort I à leur réputation méritée de brigands. Je viens ra verser un pays trés-oélébre par leurs crimes, je vais ooucher sur une colline qu'ils ont plus ne fois arrosée du sang des voyageurs.
Le 5 juin. Pendant la soirée, notre caravane s'est >ssie d'une nouvelle troupe, et cependant des leurs se sont montrés quand l'obscurité est deve« le profonde. Mais ces voleurs n'étaient pas des us hardis ; ils approchaient à pas de loup , et nelques cris et des coups de (îisil tirés en l'air , ^nlement pour les prévenir qu'on était prêt à les ecevoir avec vigueur, les faisaient enfuir.
A minuit, nous poursuivions notre route. — Nous ioromes campés en ce moment sur le bord d'une rivière, à la distance d'une derai-heure de marche de la petite ville de Kienghaver.
Le 6 juin. Hier soir, un peu avant la nuit , nous sommes entrés dans Kienghaver. Le gouverneur en a fait fermer à l'instant les portes devant et derrière nous, et nous a fait prévenir que sa responsabilité ne lui permettait pas de nous laisser voyager de nuit, à cause du très-grand nombre des voleurs qui
— WG —
infestent la campagne. Après cetle déclaration , \r% chefs de la caravane s'ëlant consultés , et insistant auprès du gouverneur pour qu'il nous fût permis de nous remettre en route , les portes se sont roavertes y et nous sommes partis.
Kienghaver n'est qu'un grand village fort triste, bâti sur une colline peu élevée ; il a un petit bazar assez pauvre et un caravansérai; ses jardins sont agréables et frais. Ce qu'il cSre de plus intéressant, c*est une ruine qui se compose aujourd'hui d'un soubassement supportant encore qudques portions de colonnes en marbre blanc; des débris de cette construction sont répandus çà et la ; je n'ai aperça d'inscription nulle part. Ce monument passe pour un temple consacré à Diane ; le goût de son ardiitecture parait être d*une bonne époque , ou d'une bonne tradition de l'art.
Pendant cette route nocturne, nous avons vn rôder quelques voleurs , mais ils ne se sont point approchés. Nousav<ms campé, vers l'heure de minuit, dans un pré de la plaine de Séid-Haoua , où j'écris cette note; nous y resterons jusqu a ce que le soldl passe de nouveau sous nos pieds.
Une population nomade , composée de quelques familles de Kurdes ^ vient d'arriver sur le même ' terrain, et de planter ses tentes vis-i-vis de nous. C^était un curieux spectacle que celui de tout œ monde voyageant pèle-méle avec son bétail. Les bœufs et les ânes portaient les sacs de blé, les tentes de crin ou de feutre , les moulins à bras , les rouets
t rattirail d*un ménage. Les vaches, nourrices peuplade errante, allaient librement, mais leurs es mamelles étaient remplie^ de lait et lourdes ter; quelques chevaux étaient chargés denatle lapis et de treillis de roseaux, servant à divi- /espace abrité des tentes en compartiments nets pour les hommes, les femmes, et les ani- X. Sur d'autres bêtes de somme, on voyait les lards et les mères entourés de leurs plus jeunes nts; les filles allaient et venaient gaiement, ; voile ; leurs frères les plus âgés poussaient les ipeaux devant eux , tandis que les hommes, arde fusils, de poignards ou de bâtons , coiffés ne calotte de feutre gris et couverts d'un manteau ^asde même couleur, surveillaient Tensemble et igeaient la marche. Les petits poulains se mêlaient i troupe, et suivaient, en bondissant, les traces de rs mères; les chiens, actifs à la garde des brebis, iraient et faisaient la ronde en jappant ; les coqs eux, perchés au sommet du bagage, battaient des es, et s'excitaient par des chants dialogues. Le 7 juin. Je viens de traverser TElvend une sendefois. Son col est encore bien froid aujourd'hui, loique la neige en soit disparue jusqu'à la dernière ace; il est vrai que les sommités voisines en sont •ujours couvertes. Des Kurdes , dont le lieu de iinperoent est proche du nôtre, sont venus causer vec moi.. Je n'ai jamais vu de figures d'hommes plus urprises que les leurs, quand je leur ai montré aes armes à feu et à percussion, sans pierre, et
PtnirH et uou* rritquii. i 1. 9
moD poignard à ressort secret. Ces gens à demi san* ▼âges n'ont qu'une manière de se rendre compte de ce qui les étonne , c'est de supposer, dans toutes les choses qui surpassent leur intelligence, l'interren* tion commode du diable ; il ont donc supposé tout d'abord , et d'un commun avis , qu'il fallait être complice du diable pour tirer le feu du fond d^wi petit godet de cuivre qui paraissait vide; comme ensuite je leur ai donné l'assurance qu'il n*y ataH en cela aucune csuvre de sorcier, leurs exclamatioBS pour admirer le génie inventif des Frenguis ne cessaient plus. Mais alors ils m*ont demandé quel secret nous possédons pour faire des découvertes, ajoutant, avec une naïveté qui m'a fait sourire, que chez eux il n'y a pas encore d'exemple que personne ait inventé quelque chose. Ce secret , je le leur ai dit, au risque de n'en être ni cru ni même compris, et, par conséquent^ trop assuré qu'ils n'en feront pas usage»
Après cette fournée de Kurdes, qui avaient été dans leur tribu répandre la nouvelle des choses merveilleuses qu'ils venaient d'admirer, il en est venu d'autres qui ont apporté a mes pieds des gens, les uns infirmes, les auCres vieux, et tons également incurables, mais voulant tous être guéris sur l'heure. Ma seule réputation de Frengui me valah cette grande confiance. Les Orientaux , ou du moins ks plus ignorants d'entre eux, ont une foi prodigieuse dans notre toute-puissance; ils nous demandent sérieusement de réparer et de rajeunir un corps hn*
^ comme ik demanderaiml de remeiti*e k tieuf [ue vieux meuble. Avec de triUeageiis, lei hû-* s sont aisés ; il suffit qu'une fois sur cent ou nille , le hasard dispose les choses pour faire OQ et pour faire croire à un pareil événement; kt aux cas nombreux d'insuccès, si ou ne par«> t pas à rendre la vue' aux vrais aveugles, à faire :her les vrais paralytiques, à ressusciter les vrais ts, les consultants ont la diqperie de nous accule mauvaise volonté, plutôt que d'impuissance, a des personnes qui aimont à jouer les rôles ^portants , et qui, pour cette raison , acceptent se donnent volontiers le titre de médecin , eu ageant parmi les Orientaux. Leur puàcile vanité ait pleinement satisfaite au milieu des Kurdes qui >ut entouré. Les moindres mots de consolation kappés de ma bouche étaient recueillis avec avié, et répétés comme des oracles; j'étais confus» dans fond de ma conscience, de l'excès d'une foi que omme, faillible en toutes choses^ ne mérite jamais, qui cependant s'attachait à toutes mes paroles. Le 8 juin. — La nuit que j'ai passée sur l'Elvend été humide et froide; mais, en arrivant vers le ^s de celte montagne, pendantla journée, la dialeur est Ëiit sentir d'une manière insui^rtable. Parmi s pèlerins, que je croyais tous Persans, on m'a dé- ^ UQ groupe d'Indieiis, secs , brunis et d^eillés. Ils QMt^ dans leur société, deux femmes qui oysgent A^m 4?ux corbeilles se fiJsant équilibre ur le dos d'un mulet, et qui vcÂlewt trés-scrupu-
leusement leur laideur, que j'ai pourtant entrerae. -—Nous eotrons dans Hamadan et nous nous séparons les uns des autres» pour prendre chacun des directions différentes-
Le 12 juin. — Après avoir attendu en vain des compagnons de route, je me décidais à |>artir seul, malgré le danger d'une mauvaise rencontre. Ce matin, dès Taurore, les chevaux m^attendaient, et déjà je m'apprêtais à monter en selle, lorsque Djafar m'a apporté une nouvelle fâcheuse. Un hommequi venait de passer devant nous à. l'instant s'était pris à élernuer, et Djafar, qui l'avait entendu et qui se connaît en présages, m^aditquec'était unsigne trés-équivoque de l'issue d'un voyage un peu long. Il était d'avis que le sujet méritait une attention sérieuse, et il donnait au diable le nez chatouillé de cet éternueur qui troublait nos combinaisons. Mais, tandis qu'il s'occupait de l'influence funeste qui pouvait nous envelopper en ce moment, et que la membrane pituitaire d'un passant venait de flairer, je venais, moi, de faire la remarque que nos montures nouvelles étaient bien maigres, bien chétives et incapables de nous porter un peu loin. En conséquence, j'ai ajourné mon départ, à la satisfaction de mon domestique, et avec l'espoir que dans un court délai une caravane s*organisera.
Le 16 juin.— Ce n'est pas sans peine que j'ai po partir, et, aujourd'hui encore, un petit événement m'a retenu jusqu'après le lever du soleil. J'étais en difficulté depuis prés d'une semaine avec un vieux
d de muletier qui m'avait ramené de Kirman* » et qui s'était chargé de me conduire sur toutes >utes que je voudrais suivre^ au prix de 3 tous par mois et par cheval. Mais au fait, le fripon . iisé^ chaque jour, de quelque nouveau prétexte * différer ses départs, ou pour faire des traites ornement courtes. Arrivé ici, il espérait me reteindéfiaimcnt malgré moi, et cependant me faire ?r cette longue balte; mais j'avais connu son ma- 3, et j'avais loué d'autres montures. Ce malin, nd je mettais le pied à Télrier, il a eu l'audace Tèter mon cheval par la bride, et Teffronterie de reprocher de n'élre pas fidèle à ma parole. Cette ne se passait au milieu d'une foule qui grossissait moment en moment, car partout on fait foule jr le scandale el le bruit. Alors, nous tournant côté du public, pris pour juge, nous avons plaidé ir à tour notre cause devant lui ; Djafar me se- [idait et parlait en Chrysostôme. J'avais la satis* 3tion de voir les auditeurs peu à peu convaincus le la raison et la bonne foi étaient de mon côté et le la déloyauté était dans la conduite du tcharvair. Cependant nos discours n'apaisant pas cet 3mnie, qui continuait à injurier et qui persistait à e pas me laisser partir, j'ai fini par lui appliquer ertement mon fouet noueux sur les épaules. Je rois que le spectacle d'un chrétien corrigeant un imsulman était nouveau ici; mais je n'ai remarqué iucun signe d'opposition. Après cet acte de justice, e suis parti au milieu de l'ébabissement général.
Je vient de parcourir la belle plaine d'HanuKlan, dans sa plus grande dimension. On aper^it d'abord un pays généralement peuplé, cultivé et boisé; plus loin, la campagne est déserte; on trouve sealeBeni des vestiges de villages modernes et des champs ma« récageux, couverts d'effloresoences minérales*
J'ai fait la rencontre d'un petit nombrede pâertns à qui je me suis réuni; je régie ma marche sur la leur, et comme je leur ressemble un peu par le tume, les passants, qui me confondent avec eux, donnent le séiam des bons musulmans.— Nous pas> sons quelques heures de suite à voyager, et puis nous nous arrêtons au voisinage d'une source et d'un pré où nos dievaux se rafraîchissent ; nous ne tenons aucun compte de la succession des jours et des nuii8> nous veillons ou dormons selon les circonstances des lieux où nous sommes, plutôt que selon celles du temps ; nous bra vous également le froid piquant du matin et l'ardeur du soleil arrêté au point le plus haut de sa course. •— Nous vivons avec des dattes, du beurre, du fromage et du lait.
Aux acclamations en chosur que mes compagnons de voyage font retentir par«dessus les terrasses da villages qui sont sur notre route, tous les habitants sortent en foule pour nous voir passer, et noms en recevons des bénédictions dont je recueille ma part. L'enthousiasme de piété que nous éveillons par h puissance de ces deux mots : la Al y! est si grand, que souvent ceux qui nous rencontrent s'approcheoi
de noas, nous serrent les mains et baisent nos vêtements avec l'expression du plus grand respect.
Pendant ane route de quatre journées, je n'ai aperçu qu'un pays accidenté non pittoresque. Les villages sont rares, les maisons y sont toutes couvertes de voûtes hémisphériques en briques crues^ faute de bois pour construire des terrasses. J'aurais voulu persuader aux gens qui les habitent d'aller peupler des pays meilleurs ; mais Thabitude est si puissante! Ils n'auraient pas eru qu^il y a au monde quelque chose de mieux que des collines monotones dont les débris, roulant les uns après les autres, abritent un pevi de blé, clair-semé dans les joints de deux pierres.
Mes conversations avec les pèlerins de Kerbelah, mes compagnons de route, avaient surtout pour objet les opinions et les mœurs de l'Orient.
Les suicides sont des événements au moins extrêmement rares dans l'Asie occidentale, et les duels, tels que nous les connaissons en Europe, sont choses tout à fait inouïes chez les musulmans.
En cherchant à me rendre compte de ces faits, j*ai trouvé, à l'égard du suicide, trois raisons principales pour en expliquer la rareté. La première, commune à tous les hommes, est que les incertitudes effrayantes qui se rattachent à l'idée de la mort, malgré les promesses d'une vie plus heureuse que celle que nous menons sur terre, sont une puissante garde opposée à la tentation de se détruire soi-même, qui serait ressentie à la première occasion d'un chagrin.
l^f . Celle appréhension de la mort n*est pas particulière à Thomme; les animaux l'éprouvent, et toute chose qui a une existence individuelle est pourvue d'une force conservatrice analogue. La conde raison qui explique fa rarelé des dans les États musulmans est le peu de complication des affaires et la pauvreté des inléréts qui 8*y engagent, en sorie que Ion n*y voit point de ces calas* trophes qui précipitent tout à coup une famille de Topulence la plus capable de faire envie, dans la misère la plus digne de pilié, et que Ton n*y voit pas non plus ouverts ces mille sentiers de l'ambition qui égarent les hommes, et qui les conduisent à tant de désordrjes, au bout desquels est enfin le sacrifice des plus chères affections par le suicide. La troisième raison que j*ai aperçue du même fait est que, si Thomme' parait pouvoir se soustraire, du moins en certaines limites, à la nécessité de ce qui est réglé pour lui et sans lui, à Tavance, ce ne peut être que par IVmpire que son organe pensant exerce sur ses actes ; d*où il suit que Tabus qu*il fera de son intelligence sera le plus grand lorsqu^il lui donnera une fausse direction, après lui avoir donné beaucoup de développement par beaucoup d'exercice. Ainsi voit-on surtoutdefréquentssuiddes dans nos villes, où, d*une part, les motift de ces actc& sont plus nombreux et plus variés, et où, d'tutir part, le moral des habitants est sans cesse surexcité dans les idées cl dans les sentiments. Au contraire, dans nos compagnes et dans TAsie, ou Tcmpire de
la peiisée est loin d*éire aussi considérable, l'homme reste toujours dépendant de celle loi universelle^ la première que nous ayons connue, qui dit à Tétre : Conserve-toi.
Quant au duel, s'il n'est pas encore usité en Asie, et il faut espérer qu'il ne le sera jamais, je vois une manière toute simple de concevoir ce fait; il suffit de remarquer que ce vieil et absurde usage de l'Europe n*entre dans l'histoire du développement des |)euples que comme une aberration de l'esprit humain; qu'il n*est pas la conséquence nécessaire et unique d'une loi primordiale régissant notre nature, mais un cas particulier et fâcheux, compris dans le nombre de toutes les conséquences possibles de cette loi.
Les manières très-différentes dont j'ai vu apprécier les mêmes qualités morales par les Européens et par les Orientaux m'ont induit souvent à réfléchir sur ce que sont les vertus et les vices. Après avoir rejeté plusieurs solutions qui se sont d'abord offertes à mon esprit, remontant enfin à un premier principe qui me semble vrai, sans être rigoureusement démontrable, je crois avoir aperçu Taspect qui convient à la question que je me suis iaite. Ce principe est celui de l'unité du monde; on y arrive soit par Texamen analytique des corps, suivi jusqu'à leur division par atomes, soit en considérant, dans quelque grand ensemble , l'union et le mode d'assemblage des parties qui le composent. C'est lui qui rapproche les molécules semblables d'un cristal en
im cristal plus gros et de même formey lui qui pré* side à la distribution symétrique de b matière dans tous les lieux matériels de l'espace; lut, enfin, qui frit part égale à chaque chose de Funivers des qualités impondérables qui y sont renfermées; ainsi la moindre portion qui se peut détacher et isoler par abstraction de la terre ou des cieux serait conpa* rable à la grande unité dont elle serait séparée. De quelque maoiàre que Ton s'applique à décomposer le monde dans ses éléments, sa structure homogftae et rindissolubilité réelle de ses parties sont ensemble le premier et le plus général des faits qui nous frappent.
La distinction d'un monde matériel et d'un monde qui ne l'est pas est de pure fantaisie et repose sur deux conceptions partielles de l'univers , que nous sommes toutefois bien loin de comprendre , même après ce fractionnement de son ensemble. A ce premier partage , on pourrait aussi légitimement en substituer un autre, et après avoir admis un monde saisissable et un monde rationnel, on pourrait sup» poser ^un monde intangible à l'esprit et aux sens que l'imperfection connue de notre organisation autorise peut-être à soupçonner, mais dont nous n'avons rien à exprimer que ee soupçon même.
Revenant à mon premier objet, qui a commandé ces explications, les vices et les vertus, qui sont sans réalité corporelle, ont, cependant, dans la nature des choses, une réalité qui n'est ni plus ni moins grande qu^ celle que nous donnons préférablemcnt
aux qualités des corps tangibles. La substance est une, une seulement, et la fantasmagorie du monde, qui comprend les qualités de toutes sortes , dont nous n'apprécions qu'une bien petite partie avec nos sens/ est fondée sur les rapports variables des éléments matériels. Ainsi, par leur essence, toutes les qualités semblent être comparables les unes aux autres, et de là cette harmonie universelle que les pofites et les philosophes de tous les siècles ont sentie ou démontrée chacun à leur manière.
Les moeurs de l'homme et celles des sociétés humaines sont préposées à la conservation et au perfectionnement de leur état appelé moral, de même que les fonctions organiques du corps de Thomme et du corps social veillent à leur entretien appelé physique. En continuant ce parallèle et en se rappelant le principe d'unité, cause de la symétrie générale que présentent les parties de toutes choses comparées entre elles (cette symétrie, les langages vicieux que nous avons créés la déguisent plus que ne fait la nature elle-même), on est amené à reconnaître que la vertu d'un homme est une qualité relative à lui, comme son appétit d'aliments, et que les infractions d'une certaine loi qu'elle fait sentir à chacun , ofi Toubli d'une certaine mesure dans Tusage qu*on en fait, en sont les vices correspondants, comme l'excès ou le défiiut dans le besoin de manger sont deux états pathologiques entre lesquels se trouve l'équilibre de la santé.
On pourrait former de la sorte des séries qui pré-
senteraieni chaque vertu comme un seniier ëiit>ii entre deux abimes qui sont ses vices satellites ou ses deux écarts opposés, et de pareilles séries seraient parfaitement comparables à la santé oscillant entre les alternatives de deux maladies dues à dea causes contraires, ou à la beauté du corps accompagnée de monstres, les uns par excès, les autres par défaut. Rien de trop, rien de moins, est un vieux dicton du peuple et comme la formule, révélée par le bon sem du vulgaire^ qui convient à cette théorie.
La générosité, par exemple, est une vertu quand le don est en un certain rapport avec la fortune de celui qui donne. Rester sensiblement au-dessous de cette mesure, c'est être durement égoïste et avare; la dépasser de beaucoup, c'est être prod^ue et insensé. Soit que l'avarice empêche les bienfaits que nous devons à nos semblables, en échange de ceux que nous en recevons sous diverses formes, soit que la prodigalité en épuise la source, le tort public dont nous sommes alors coupables est tout pareil.
Mais ce n'est pas seulement l'abandon de nos économies et le partage de l'or ou des autres biens composant la richesse matérielle que la société exige de nous; c*est aussi quelquefois le sacrifice de notre repos ou celui de notre existence. Sous cette forme particulière, la générosité s'appelle courage et dévouement, soit dans les fonctions du citoyen, soit dans les devoirs du soldat. Les deux extrêmes en sont la lâcheté et la témérité , qui sont également sans proCt et également condamnables.
Il est rare que nous soisisstons justement la mesure parfaite dans laquelle nous devons employer nos facultés, ou l'à-propos d'agir qui convient; et surtout il est rarement possible d'obtenir des applaudissements unanimes. On exalte bien haut, dans un salon, ce qu'on blâme avec aussi peu de mena» gement dans un autre ; ou bien l'entraînement de l'enthousiasme fait qu'on admire un jour ce que les sens calmés apprécient avec plus de mesure ou même de sévérité le lendemain.
Ce qui n'est pas calculé dans ces jugements et n'est pas susceptible de calcul, c'est la grandeur du sacrifice au prix duquel un homme se montre vertueux. Qui peut savoir quelles résistances chaque homme trouve à vaincre au dedans de lui, et après quelles luttes pénibles sa liberté lui permet de triompher enfin d'une organisation rebelle aux grands actes de la vertu? Doit-on confondre le courage brutal des Kurdes avec l'héroïsme de nos sol«* dats? Et cependant il n'est que trop vrai : le langage qui confond ces choses porte avec lui la confusion dans les idées. Pour être justes, quand nous faisons part d'éloges, ne faudrait-il pas aussi distinguer la modeste aumône d'une àme charitable, qui ne peut fair& le bien qu'elle fait qu'à l'aide des plus grands sacrifices , et les libéralités de l'homme riche, qui peut donner beaucoup et souvent, sans se priver? Mais heureusement la vraie vertu sait se passer d'é* loges, et l'injustice ne peut l'atteindre.
La nature qui met en jeu nos organes autour des
matériaux étrangers dont elle nous soUicile à faire usage pour réfMurer les pertes oontinuellea de nstic pit>pre substance, et qui nous donne les sentinieBis nécessaires à b direction de nos premiers rapports avec nos semblables^ imprime de .même au corps social le mouvement qui convient à um enMÊeaot, et lui inspire les notions élémentaires qui le oonaer» vent. Sans doute la vie des peuples n'exige pas primitivement la connaissance des ressorts qui fimi mouvoir les sociétés ni celle des mœurs qui en sont comme Tinstinct , pas plus que Ventretien de notre économie individuelle pu que nos premiers pasdansle monde n exigent la science du merveilleux mëca* nisme du corps humain ou l'étude approfondie de notre existence morale. Mais, ainsi querhommeala curiosité de se connaître lui-même et que du résul* tat de aes e^^rts est né un principe de science médicale, la société, pour obéir à la nécessité du prag^ s'observe à son tour et commenee enfin à dteélcr les causes positives de ses actions.
Les études dont le moral de l^omme et des a»* GÎétés est Tobjet sont loin d'avoir le canctére d'exactitude que Ion imprime à la plupart des a»» très scienœsy et pourquoi? Les écrivains ont pris leurs aises pour répondre à celte question, ea textant la nature différente des choses. Il cet tivemeni plus facile de diviser et de subdiviair cesse que de grouper et de serrer de plusen plus k nœud d'un lien unique. Cependant cette maniAre de conclure, qui est éminemment anfiphiloaephi*
que^ doit être abandonnée ; il est temps de oompi^ndre, par les détails que nous devims à une analyse poussée à Tabus, que la nature, dont on a fait tant de petits morceaux, a comparer aux débris des organes que l'anatomiste divise, est un grand corps tî- ▼ant, un seul, indivisible en réalité, et bien homogène ; que, lorsqu'il nous plait d'en abstraire quelque chose, nous retrouvons dans cette petite part rimage de l'ensemble, et que l'on dirait, en ces opérations d'examens partiels, que l'esprit, armé d'instruments comme ceux de l'optique, ne fait que voir le grand tout, décroissant peu à peu sous la puissance des verres jusqu'aux dernières limites de sa réduction en éléments.
Lorsque ces idées seront entrées dans l'esprit de ceux qui reprendront à neuf la matière, il est possible que, sous leur plume, la science de la nature morale devienne aussi positive que beaucoup d'autres, puisqu'elledoitenfin seconfondre avec ellesdans l'identité du sujet. Il me suffit, à moi, d'avoir proposé les remarques précédentes que je veux faire suivre maintenant d'une conséquence pratique qu'dlei appellent.
Les privilèges de l'esprit et d'un bon moral sont, comme les qualités du corps, des dons naturels auxquels il est impossible d'ajouter rien, et lorsqu'on a le bonheur d'y trouver quelque avantage , il fam savoir en jouir sans se vanter. La nature, qui ne permet pas que nous ajoutions un cheveu à BOtre tète et qui a limité le développement et la poissance
de nos organes, a donné par là à chacun de nous la mesure propre du bien ou du mal qu'il peut faire, el nos efforis ne sauraient nous porter au delà. Il est des hommes malheureusement nés à qui il est aussi impossible de vouloir le bien qu'à un honnête homme de se donner le triste courage d*un crtme*
Le 20 juin, je suis arrivé sous les murs de Zanguian au lever du soleil ; peu qirés je poursuivais ma route vers Mianah.
Je rencontre des nomades qui remontent vers les sommités les plus fraîches des montagnes, à mesure que le soleil brûlant dessèche les sources de la plaine et que les troupeaux achèvent d*y consommer Therbe des pâturages. Il y a six mois, je parsourais les mêmes lieux, et alors le pays était froid et triste; aujourd'hui il est encore triste, mais il est embrasé par la chaleur de l'été; son aspect est celui des steppes de la Russie méridionale au mois d^août, avec des reliefs de terrain qui n'ont pas le pouvoir d'y développer un seul effet pittoresque. Le Kàfilan* Kôh, que je traverse pour la seconde fois, est dé- ^urvu de neige, et montre à nu un reste de chemin pavé; les cimes de quelques montagnes voisines sont encore blanchies par les frimas; l'immense plaine de Mianah est couverte de blé et de rix.
Le 22 juin, je suis parti dans la direction de Ma- «a^a, laissant derrière moi les pèlerins mes compagnons de voyage, qui avaient un autre itinéraire à suivre.
Le pays que je parcours est montueux; les hao*
teurs sont arroadies et couvertes d'un peu d'herbe sèche. Çàetlàj'aivu des champs cultivés etdes villages dont les maisons, ouvertes et coni picotement vidées, n*ont d'habitants que pendant la saison de Thiver. J'ai éprouvé au bivouac que la fiaicheur de Tair est piquantedans ces montagnes, en Tabsence du soleil; aussi la vigne n'y réussit-elle pas.
Le 23 juin, je passe devant la petite ville de Séraskient, qui n'a rien de remarquable; elle reçoit quelque agrément d'une campagne verte et arrosée sur le bord de laquelle elle s'élève. Au delà sont des collines monotones et nues ; plus loin encore s'ouvre une large vallée qui jouit d'une fraîcheur agréable et qui est parsemée de villages peu importants. Je m'arrête près de celui de Tarougli, qui compte à peine quelques maisons fort pauvres. — Je voulais repartir dans la soirée, mais on m'a prévenu que la route n'est pas sûre, que le pays que je dois traverser est désert en cette saison, sur une longueur de plus de 5 agatchs, et que je rencontrerai des groupes de Kurdes maraudant. Contraint de m'arrèter en cet endroit, mais soupçonnant la sincérité de l'avis de mes hôtes, je me suis installé hors du village, sur un lambeau de pré sec, qui était sur le bord d'un torrent, et je me suis tenu sur mes gardes pendant toute la nuit; mon domestique veillait
aussi.
Le 24 juin, à la pointe du jour, je me suis bâté de partir. Au bout d'une heure de marche à travers un pays montueux et désert, ayant des pas étroits et
'dangei^eiiXi j*ai reneoniré une magnifique vallée qm se bifurque au pied du village de Gul^lëpé, dont la position^ au sommet d*un tertre isolé, est des plus heureuses. Des Kurdes cultivaient la terre paisible» ment, et des troupeaux innombrables couvraient les hauteurs arrondies des montagnes voisines. — J'ai rencontré une petite tribu retournant dans le Kara* Dagh d*où elle s'était enfuie ; des cavaliers armés, ^u'on avait aussitôt lancés à sa poursuite, l'avaient 'contrainte à rebrousser chemin. Décidément, la liberté que Ton croit en route pour faire le tour du 'monde n'est pas encore venue ici. -^ J'ai pu arriver sans mésaventure à Souma. L'eau de cet endroit est fratche et bonne. La haute montagnedeSahend, qui est voisine de Tauris, et que je viens d'apercevoir, conserve des traces tle neige.
Le 25 juin, un peu avant le lever du soleil, le thermomètre était à 6* cent, au-dessus de zéro. (Dans la même journée, à Maragha, le maximum n'a été que de 23"* cent.J— - En partant de Souma, je voyage sur une suite de collines qui s'abaissent successivement ; l'eau abonde , elle arrose des terres a fonds marneux^ dont la moindre partie est mise en culture. Dans la grande plaine au centre de laquelle est le lac d'Onrmi, les villages deviennent plus nombreux, et la campagne est mieux cultivée. Cette po pulation et les travaux des champs qui raccompagnent se répandent sur les bords d'une rivière passant sous les murs de Maragha, et ils la suivent jusque prés de son embouchure dans le lac. Vue a
▼ol d'oiseaU) du sommet des collines d'où elle des-** cend, celte rivière flexueuse, qui oblige l'industrie humaine à la suivre dans les caprices de son cours, me faisait Teffet d'une chaîne assujettissant desca|)ûk. Ceux qui se persuadent que les limites de notre liberté d*agir sont bien larges se* sentiraient fort humiliés à regarder de la sorte une rivière ou un simple ruisseau , bordé de champs défrichés et de maisons , qui semble nous traîner en vaincus » nous» si fiers de notre indépendance et si dépendants de la moindre choscé
Maragha est éloignée de Mianah de 18 à 20 agatchs ; il reste encore environ une agatch entre elle et le lac, dont elle est séparée par une mon* lagne isolée qui lui en dérobe la vue. Cette ville^ qui passe ponr une des plus anciennes du monde , et qui a été pendant quelques années, sous les petits fils de Djenguiz-Khan» la capitale de la Perse, n'a aitjourd!hui qu'une médiocre importance par sa po« pulation, son commerce et son industrie.
Elle a des murs en mauvais état, et des portes qui ne valent pas mieux ; vers le nord, elle est à peine protégée par une rivière sans profondeur qui k baigne au pied, et sur laquelle ont été jetés deux ponts en briques. Au dedans elle offre , parmi des mines dont l'histoire est inconnue et qui peut-âre ne mAîtent pas d'être étudiées, des maisons de fort peu d'apparence, plantées sans alignement dans le bourbier de ses ruelles étroites et désertes. Son triste bazar n'a d'autre particularité que d'être par*
ooiiru par iln canal dont les eaux sont dérivées de la rivière.
Marag^ et ses environs comptent k pen piés 200 familles arméniennes. Avant la guerre que h Perse a soutenue dernièrement contre la Russie, il y en avait davantage; mais, k cette époque, beaucoup €mi émigré vers Nakhchivan. Je ne pense paa que h ville réoFerme en totalité plus de 15,000 habitants.
11 y a iciy comme par toute la Perse, une grande négligence habituelle des soins de propreté : le earavansérai que j'occupe en offre la preuve tn^ éfidenté. — Les Persans ont souvent pour chunasure des souliers à pointe longue et reoonibée comme le bout d'un patin, de véritables souliers à la poolaine, comme on en faisait en Europe anciennement (4). Tandis que les Turcs, qui se coiflRmt d'un turban très-chaud, se rasent presque toute la tète, les Ptai^ sans conservent de leur chevelure une grosse mécbe sur chaque tempe, qu'ils font friser en boucle derrière Toreille correspondante. — J*ai remarqué dans les bazars des écrivains patients qui emploient toutes leurs journées à copier des versets du livre sacré sur de grands morceaux de toile blanche , qui sont ensuite peints ou imprimés pour servir de châles. Ce pénible travail est, dit-on, mal rétribué.
J'ai reçu la visite du prêtre arménien de Maragha , et je lui ai rendu coup sur coup sa politesse.
(I) L'usage de cette rbaussiirf s'est consene en Fiaiiop jus^u^â la fia du quinzième siècle.
Sa petite demeure n'offre rien de particulier dans sa distribution. J'étais à peine entre et assis, que j'ai vu dresser devant moi une petite table ronde, sur laquelle on a apporté des ceufs frits^ du fromage, du iahourt, que parfumait un mélange de beaucoup de pétales entiers de poses rouges, des cerises à moitié mûres, et des prunes vertes. La boisson était de Teau pure et de Teau-de-vie, alternativement. Le prêtre m'obsédait d'invitations à avaler de longs traits de cette liqueur brûlante, et ce n'a pu être qu'après beaucoup de résistance que j'ai obtenu enfin de ne pas goûter le détestable breuvage dont lui et un troisième convive vidaient de grandes coupes sans sourciller.— «Pendant que nous étions accroupis autour de la Uible, où mon amphitryon saisissait de ses dix doigts un morceau dans chaque plat, mêlant dans de nouvelles proportions l'aigre, le doux et le gras, à chaque bouchée nouvelle, j'ai vu entrer plusieurs musulmans. Au ton câlin des visiteurs, j'ai cm d'abord qu'ils venaient rôderautour d'une fille jetine et fraîche, qui demeurait dans la maison, mais j'ai su . ensuite la vérité et le motif de toutee patelinage. Le prêtre, qui en était dupe, me disait, dans la sincérité de son âme, que, du petit au grand, tous les musulmans de Maragha étaient de ses amis. Or ces amis venaient effectivement l'inviter à diner chez eux, et ils le pressaient d'accepter de plus en plus, à mesure qu'ils s'apercevaient davantage qu'il n'accepterait pas. Mais, demain, s'ils ne sont pas invités à leur tour, ils s'imposeront à ce brave homme, et ils boi«
roDl à ses dépens jusqu'à sVnivrer. £n général, le rôle du prêtre chrétien en Orieol ne te soutient qu'à la faveur du rôle accessoire de cabarelior.
Celui-ci^ tout livré aux soins de b vie oomnHiae et de sa profession, ou de son métier, pour dite mieux, était trop absorbé par ces détails pour savoir autre cbose; j'ai apprécié de suite la mesure de confiance que je pouvais mettre dans ses rensei^meats, lorsque, pour vanter l'antiquité de la foi chrélieoae chez ses compatriotes, je me suis aperçu qu'il la faisait plus vieille que le Christ même. — On ne sait pa^ à quelle époque le christianisme s'est répandu dans l'Arménie, ni comment il s*y est introduit d'ahord. Mais les Arméniens ont adopté^ des premiers, cette religion, née loin de chez eux. Le nombre des coo* versions qui s'y étaient faites était déjà si considé» rable, à la fin du troisième siècle, que Maximin entreprit une guerre, qui, au reste, ne lui réussit pas, dans le but impie d'y rétablir le culte des idoles méprisables. En Perse pareillement , vers la même époque^ les chrétiens s'étaient multipliés beaucoup, et, dans son traité d'alliance avec le petit^fils de Narsès, Constantin les recommanda, d'une façon tout^ particulière, à l'humanité du roi, qui les avait toujours accablés de persécutions.
. L'usage que l'on a fait des mystères dans toutes les religions est devenu, à la longue, un abus dont les prêtres ont profité, aussi souvent qu'ils se sont rendus indignes du sacerdoce par leur ignorance et p:ir leur participation à des désordres dont les socié-
tés étaient coupables. Alors on voyait s^éteindre les notions saines et vraies, dont le dépôt leur avait été confié, et il ne restait plus au monde que des croyances grossières; puis , un jour, comme le phénix , dont l'histoire est applicable à tous les phénomènes périodiques de la nature , la vérité renaissait sous des formes rajeunies. On ne peut pas douter que la base des propositions mystiques dont toutes les religions se sont fait des sanctuaires inviolables ne soit «l'expression de quelque fait naturel, observé soigneusement et minutieusement analysé.
Par exemple, lorsqu'un joueur lance une boule, et qu'il la dirige de manière à lui faire atteindre un but déterminé y je vois dans cette action un grand nombre de causes réunies. Sans les énumérer toutes, et en ne tenant compte que des principales , j observe premièrement y chez le joueur, un effort pour balancer la boule, qui exige le concours de presque tous ses muscles, et puis une impulsion en avant, qui est due surtout à l'action des bras et proportionnée au poids de la boule et à l'amplitude du jet. Abandonné à lui-même, ce corps rencontre dans Tair une résistance qui dépend de la vitesse qu'il a reçue, de sa forme, des qualités physiques de lair, etc.; il tombe et il roule : la direction qu'il prend alors dépend de toutes les causes précédentes, dont le sens et l'énergie se combinent , et , à la fois , de la forme du terrain, de ses pentes, desa nature qui le rend élastique ou pâteux, et des obstacles, comme
les pierres et le gravier, qui en couvrent la surrace. Le but est-il de renverser une quille? En supposant que la boule vienne la frapper au pied, il faut que de nouvelles conditions, telles que la vitesse qui lui reste, la forme de la quille^ son poids, sa hauteur, la manière dont elle est assise, etc. , favorisent œt effet.
L'examen du phénomène qui , au premier coup d'œil, ])arait le plus simple , conduit à' une pareille énumération de causes » qui n aurait pas de fin , si on voulait comprendre toutes celles qu*on déoou* vre successivement; et on voit d'abord qu*il doit en élre ainsi, puisc|ue, dans Tordre du monde, toutes les choses et tous les faits sont tour à tour cause ou principe^ et produit ou effet, et qu'ils son! ëiroite* ment combinés en un lout, mouvant comme la masse de Tair , et changeant d'aspect comme les dessins capricieux d'un kaléidoscope.
Les causes qui font qu'un joueur abat une quille ne sont pas toutes indispensables; quelques-unes peuvent se suppléer, et, par exemple, certaines combinaisons dans lesquelles un redoubleroenl déneigie de plusieurs de ces causes compenserait le défaut des autres auraient évidemment le même résultat. C*est précisément ce qui arrive lorsqu'une quille est abattue plusieurs fois de suite, car , depuis l'invention de ce jeu, fût^il aussi ancien que le premier homme, les circonstances de la chute dune quille n ont jamais été deux fois loutr:^
blables , non plus, par conséquent, que les combinaisons de causes qui ont permis d'obtenir Teffet qui est le but du joueur.
Cette dépendance réciproque de toutes choses et cette subordination des causes comprises dans la production d'un phénomène quelconque sont ce que les anciens ont ingénieusement exprimé, à Tusage du vulgaire, par un dénombrement de dieux de divers ordres. Avant de saisir le secret de cette théogonie païenne, on s*étonne de ne pas rencontrer, dans la divine assemblée, un membre qui la soumettesaos opposition, qui là conimande toujours, et qui puisse enfin se passer d*e11e, à la rigueur; et même cette remarque a été et reste encore Targument principal dont les chrétiens se servent pour mépriser les idées mythologiques des vieux philosophes. Mais avec moins de préventions et avec un peu plus de connaissance des vérités qui se déguisent sous les pratiques du paganisme, on devient plus indulgent pour lui ; on fait plus, on convient que la réunion complète des dieux est le seul vrai Dieu, et on commence à soupçonner que le christianisme pourrait bien avoir une origine païenne par son dogme essentiel de la trinitë.
En partant de Maragha , pour se rendre à Tauris , on passe au sud d*une haute colline appelée Récet, où Tastronome Nasr-Eddin avait établi son observatoire, au siècle du roi mongol Abakou-Khan. J\ii visité le sommet de ce mont, qui a la forme d*une Uh\v h peu prés horizontale, comme celui de
toutes les collines voisines f qui toutes ensemble se sont formées par une succession de dépôts au sein d'une eau tranquille. La présence de ces couches de terrain sur les bords du lac, dont elles dominent le niveau de plusieurs centaines de pieds, me parait un Tait géologique remarquable par la circonstance que le petit bassin d'Oormi est complètement fermé; du moins est-*il qu'aucune carte géographique B*indîque le déversement de ses eaux dans un bassin inférieur plus vaste. Que sont devenus alors les détritus produits par le déchirement du terrain horiaK)ntal dont on voit, près de Maragha et du lac, des lambeaux, qui se raccordent et qui forment des buttes isolées? Ce n'est pas le fond du lac qui les a reçus et engloutis, puisque les couches de niveau de ce terrain s'étendaient certainement autrefois jusqu'au-dessusde la sur fa ce a u jou rd'hu i cou verted*eau . Il est donc possible que, parmi les commotions qui ont fait surgir des montagnes autour de ce pays, il y en ait eu qui, après avoir fracassé les strates et après avoir facilité d'abord Tépanchement des eaux chargées de leurs débris, aient élevé ensuite une haute barrière et créé par elle, postérieurement à la destruction des terrains horizontaux, le bassin particulier du lac d'Ourmi. Ce n'est là qu'une simple conjecture, que je n'ai même faite qu'après coup; il est vrai que j'aurais pu la vérifier, en étudiant la composition des montagnes tout à Tentour du lac; mais je rappelle qu'on ne voyage pas dans le Kurdistan «ivoo toute la commodilc et la sécurité qui rendent
faciles, chez nouSi toutes sortes de recherches scien-» tifiqi}es. Les barbares habitants de ce pays sont soupçonneux autant qu^iguorants; ils croient que tout.voyageur est nécessairement trés-riche et ils le volent quand ils peuvent; ou bien ils lui supposent rinlention de chercher des trésors prétendus , dont ils sont trés-jalouxy et ils sont inhospitaliers; ou enSn, s'ils le voient écrire, ils ne doutent pas que ce ne soit dans le but de prélever des taxes, de prépa«rer une expédition guerrière contre eux , de s*emparer de leurs froides compagnes , et alors ils font un mauvais parti au curieux dont l'imprudence les a intrigués. .
Du sommet de la colline de Récet, Maragha et sa plaine se déploient d'une manière agréable à la vue; ses jardins, ses fruitiers et ses vignes charment les yeux; mais, au delà, que les montagnes sont arides ei tristes!
Après une route de sept heures, je suis arrivé au village de Chichev(in< J'avais suivi le pied d'une suite de collines qyi bornent de grandes et feitiles plaines étendues jusque sur le bord du lac; j'avais traversé une campagnegénératemeiit cyltivée et couverte de belles moissons de blés presque mûrs.
Chichevan est au milieu de ces magnifiques plaines; une rivière la traverse et arrose sa campagne. Ce village est la propriété de Malek Kassem Myrza. Sur la réputation faite au prince royal, j'attendais plus d'habileté et plus de succès dans ses tentatives de culture et d'industrie agricole ; mais ce que j'ai
vu de lui maintenant me confirme dans Topinion que j avais prise autrefois de la légèreté de soti es* prit : une bonne intention, mais stérile, hëlas! est tout ce qui le recommande* Il n*a ni la position politique, haute et bien établie, ni le caractère sérieux et persévérant qui conviendraient au rôle qu'il affecte comme protecteur des idées de notre civilisa* lion; il a les Caprices d'un enfant; il lui faut des joujoux de bateaux à vapeur, des miniatures de fabriques de sucre de betteraves ;• de tout ce qui est nouveau, qui l'étonné et Tamuse, il lui faut un peu, |K)ur un mois, pour un jour, pour 100 francs» pour un sou. •
J*ai été me promener sur le bord du lac d'Oiirmi, dont la distance à Chichevan est d*une petite demiheure de route. Ses eaux contiennent beaucoup de sel ; aussi ai-je reconnu sur ses boixls la plupart des plantes qui croissent au voisinage de la mer. Oa attribue à cette salure l'absence du poisson, qu*on croit incapable d'y vivre; on devrait peut-être aussi accuser le défaut de profondeur du lac, que le dépôt des rivières comble sensiblement de plus en plus. Du côté où je Tai vu, ce réservoir a un aspect marécageux ; on n'en approche qu'avec difficulté, tant le sol est gras et glissant ; il n'a que quelques pouces de profondeur jusque bien loin du bord. — 11 est fréquenté par des troupes d'oiseaux aquatiques, que je n*ai pas vus d*assez près pour les nommer. «^ 11 est semé de quelques îles que Ton dit bien boisées» et dans l'une desquelles le prince Malek-Kasseni a
élabli un nègi'e ei sa femme^ chargés de refaire dans les peliles limites de ce paisible domaine Tceuvre mal réussie d'Adam et Eve.
La navigation du lac est restreinte et dangereuse, d'autant plus que les mariniers de la Perse ne sont pas adroits à gouverner leurs barques mal charpentées, par des coups violents oomme il en souffle ici quelquefois. Cette réputation d'inhabileté, faite aux Persans dans la science nautique, n'est pas nouvelle, et, à la vérité, elle s'explique très-bien par la constitution de leur pays. — On lit que les anciens Perses évitaient par principe religieux de naviguer, même sur les fleuves, mais qu'après avoir été vaincus par l'heureux rival de Darius, les barrages des rivières furent rompus, et que le commerce en ressentit un grand bien. Sauf le respect dû aux historiens qui ont dit cela et aux savants qui l'ont répété, les rivières de la Perse ne sont pas navigables, et les fleuves ne le sont pas davantage, à l'exception de celui de la Suziane peut-être, qui était, au reste, couvert de barques dès le temps de la conquête macédonienne, et auparavant sans doute. En outre, l'agriculture dut souffrir de la destruction des barrages beaucoup plus que la navigation ne pouvait y gagner.
Continuant ma route vers Tauris, j'ai été coucher le jour suivant à Guioguian, qui est entouré de jolis jardins et de riches moissons. Le chemin qui y con* duit est tracé sur des collines arides et à travers des bas-fonds cultivés : c'est un voyage de huit heures
au pas, Ik la Gn duquel seulement la vue du lac réparait.
Le 28 juin. — Tarrive à Tanris à travers une plaine qui est alternativement aride et cultivée. Cette rontCi longue de dn heures de marche, a été rendue fort péniMe par la chaleur ; mais, cette fatigue, je viens de Toublier dans le montent délicieux où j*ai retrouvé des Européens « avec qui j'ai pu entrer en communication, échanger des idées analogues, et causer enfin dans ma langue maternelle; ce plaisir, déjà si doux, a été augmenté encore par la joie de recevoir des lettres de ma famille. Oh ! il fiiut savoir aimer, avoir été privé et avoir souffert, pour comprendre la vivacité de ce bonheur^là .
Tauris avait vu partir dernièrement toutes ses trqupes, officiers et soldats, mandés par le roi au-* près de lui, à Téhéran. Dooze pièces d*artillerie| do calibre des boolets de douze livres , avaient suivi la même destination. Ces pièces avaient été données, quelques années auparavant, par les Russes, chose d'autant plus à remarquer que les Anglais ne font pas de ces dangei^ux présents , mais qu'ils offirent des cadeaux en piano^forte, en miroirs, en insiraments de musique militaire et autres objets analogues, dont il n'est pas possible de faire un mauvais usage. On disait que Méhémet^Chih voulaié passer une revue de toute son armée eflSective, et se donner le spectacle de la faiblesse réelle de sou régùe.
J'ai été^mraint de m'atréter à Tauris plus longtemps que je n'aurais voulu, la route d'Erz-Roum
étant de nouveau dangereuse à parcourir, ce qui m*o« bligeai t» pour me mettre en route, d'attendre le départ d'une forte caravane. C'est à n'en pas finir avec ces craintes; qui nous délivrera des Kurdes! La nouvelle de la lutte recommencée entre le sultan de Cous tanlinople et le roi d'Egypte a fait entrer ces brigands en campagne. Pour premier essai, on annonce qu'ils viennent d'égorgw des pèlerins de la Mecque qui rentraient en Perse.
Le ciel a été souvent couvert pendant une dizaine de jours que j'ai été retenu à Tauris; il y a eu même plusieurs orages et des poups de vent trés«forts durant les nuits; cependant la chaleur du jour était accablante.
Le 6 juillet , enfin, je puis partir. Mon muletier est un certain Kara-gueuz, homme aisé, qui jouit de la confiance desnégociants de Tauris et d'Erz-Roum, sa patrie. Les marchandises qui composent le char^ gement de ses chevaux sont du coton en laine pour Erz-Roum, et de la soie, du safran, de l'argent monnayé pour Constantinople.— ^ Je ne dois pas oublier deux jeunes cerfs , un peu paresseux à marcher, qui entreprennent un long voyage d'agrément, je veux dire pour l'agrément de leur maître, qu'ils vont rejoindre aux lies Hébrides. On a construit, à leur usage, une petite charrette qui nous accompagne et qui servira à les porter^ quand ils ne pourront pas suivre la caravane.
Au départ de Tauris, nous parcourons une vaste plaine, sillonnée par TAdji-'Sou, et offrant une alter-
nance de places arides et de champs cultivés; pltts loin^ dans le voisinage du lac d'Ourmi, lesoleit une surface plate , cultivée ça et là et quelquefois couverie d'efflorescenoes salines» ou crevassée, et ailleurs conservant l'empreinte du mouvement dei eaux de rhiver.
De ce côté, comme de celui de Maragha , k hc n'a point de profondeur; la putréfaction qui 8*cmpare des plantes croissant sur ses bords rend ton voisinage désagréable dans cette saison; il eo pro-> vient des exhalaisons puantes et peut-être malsainei Un lac sans navigateur ^t. comme un champ sans culture, et, si les poissons ne viennent pas jouer à sa surface et si les oiseaux mêmes semblent craindreson approche , l'aspect en est plus triste cent fois que celui des plus arides solitudes de la terre ferme.
Le 1 1 juillet. Retardés par les difficultés de h route, qui semblait s'étendre à raison du norobredes pas inutiles que nous y faisions, nous voici enfin dans les plaines de Khoi ; nous sommes campés près d'un ruisseau, sous la voûte du ciel, comme chaque jour. Nous venons de franchir le col d'mie montagne , par laquelle nous sommes maintenant séparés du bassin géographique de Tauris.
La petite charrette qui nous suit est , je crois bien , la première voiture qui aura fait rexpérience d*aller à Erz-Roum, et c'est une rude expérience, comme je viens de le voir ; car le cheval et lecochefi qui font Tun et l'autre apprentissage , marchent toujours droit devant eux^ et ni les fosses laiigeset
profonds , ni les bu(e-roues , luuls de plusieurs pieds, qui se renconlreni à chaque pas dans la monlagne, ne les arrêtent un moment ; avec un coup de fouet et un coup de collier, la carriole s'élève sur les rochers comme une chèvre , et retombe en bondissant. Les cerfs ne goûtent pas beaucoup cette façon de voyager.
J*ai été d*abord étonné de ce que ces animaux sont incapables de supporter la fatigue d'une marche an peu soutenue ; mais /en y réfléchissant , je ne ▼ois plus rien en cela qui ne soit conforme à ce que nous connaissons de la diversité des phénomènes de la vie. Le chameau a une marche lente, mais son pas est le plus grand que Ton connaisse et il marche longtemps ; le bœuf est lourd , mais la brièveté de son pas mesuré se compense en quelque façon par la force musculaire dont il est doué ; le cerf léger et capable de franchir rapidement de grands espaces , perd les avantages que lui donne son organisation propre à la course, lorsqu'il doit suivre pas à pas les quadrupèdes qui ont moins de vélocité que lui. C'est un sujet intéressant que l'étude des êtres, sous le rapport de l'espèce et de la mesure des moyens qu'ils ont de se mouvoir.
Les détours que les oiseaux et les insectes font en volant et en courant leur permettent d'échapper à des ennemis plus forts qu'eux et plus rapides. Ce fait remarquable est un exemple des compensations par lesquelles se balancent les avantages accordés à tous les êtres , selon leur nature , et à la
faTeiH* desquels ie fort et le faible peuvent vivre l'un prés de lautre , cooeouraDi ensemble à une même fin. 11 fonde une de ces harmonies dont le monde est rempli, et sans lesquelles il ne serait pas seulement livré au désordre, car le désordre même a une loi, mais il cesserait d^étre. Afin de distinguer soigneusement cette façon de philosopher de oelle qui remonte à des causes finales, j'ajoute que ces harmonies existent primitivement et que Vidée d'un étal contraire n'est pas coihpatible avec Tidée de l*cuatence et ne se conçoit pas ; qu'ainsi, au lieu de s^ezta* sier sur lïmmensité de la science qui a prévu le ba^ soin de certains rapports, comme Tapparition du ver à soie dans les régions et dans les temps où se déve* loppe la feuille du mûrier, il serait bien autremeal admirable de voir cet insecte fournir sa carrière en une autre saison et loin des pays où le mûrier végète; de voir s'établir d'autres rapports, c*est* à-dire des incompatibilités , ce qui est toul à Cût absurde.
Pour revenir à mon sujet , les êtres de même eapèce se suivent exactement par les mêmes détours quand ils se poursuivent. La ligne droite serait , entre eux, aussi sûre pour celui qui fuit que les aaîUe cercles entrelacés qu'il est dans la nature de quel-* - ques-uns de parcourir en se sauvant , mais elle le serait moins dans la défense d'une espèce contre les autres. Quelles diversités, par exemple, dans le vol des Insectes : d'un papillon, d'une mnoche , d*un moucheron , d'une santerdie ; et que ces
dtflfiérenceSy qui semblent d'abord peu importantes, ont cependant une grande valeur pour la conservation ^es êtres! Il est, en vëricé, bien curieux de constater qu'avec des moyens en apparence si avantageux que les nôtres, pour saisir un de ces inseeles qui se laissent approcher à la portée de la main, nous soyons cependant inhabiles à nous en emparer.
Mon muletier m'a fait la confidence que h somme d'argent qu'il transporte est considérable. De pareilles sommes sont souvent confiées à de simples Tatars , et cependant 11 n'y a pas encore exemple d'un seul abus de confiance , ce qui est d'autant plus digne de remarque que celte Faute semble facile à commettre avec impunité; mais, ce qui est aussi remarquable, c'esl que les Kurdes , qui sont les gens les moins scrupuleux du monde , ne flairent pas ces grandes richesses qui traversent leurs dangereuses montagnes , et que jusqu'ici les Tatars leur aient échappé : cela tient du miracle.
Toutefois, si <^es brigands n'ont pas assez d'intelligence pour organiser sûrement le vol , il semble que la nature se chaîne pour eux de pourvoir à leurs besoins, comme elle pourvoit à ceux des êtres que Ton croirait les moins intelligents , les moins utiles et les plus cruels. Les Arabes, les Turcomans, les Kurdes et tous les nomades habitants des pays infertiles et déserts attendent les caravanes au passage comme Taraignée attend sa proie, et le butin ou le droit de transit qui les fait vivre, tout pré-
cafre que paraisse ce moyen d'existence , ne leur manque jamais , non plus qu'une mouche » chaque jour, à Taraignée, dans les lacets de sa Coile.
J*ai admiré la richesse des champs , les Tergers, Fombrage et l'abondance de Teau que j'ai vus autour des villages occupant la plaine de Khoi. Je regrette d'être passé trop loin de cette dernière pedce ville pour en prendre connaissance , car on la dit agréable. Mais, dans cette saison, les caravanes évitent les lieux habités et ne règlent leurs marches que sur l'abondance des pâturages.
Le 16 juillet. Depuis le pays de Khoï, la route s'attache aux flancs arides et déserts des moatignes. Nous sommes en ce moment arrêtés au voisinage des points où les Kurdes remuants, hardis, et assassins , se rassemblent pour arrêter et piller les voyageurs. En conséquence, les précautions voulues pour la sécurité de nos personnes el des marchandises que nous accompagnons sont augmentées ; nos bagages sont disposés chaque nuit en manière de retranchement, et les valets de la caravane font tour à tour une garde et une ronde de surveillance.
Le pays où nous sommes arrêtés est moniueux , élevé et froid. Ce matin, au lever du soleil, le thermomètre était descendu à 6* 50 centigr. De toutes parts , sur les sommités qui dominent lliariiOQ, j'aperçois des Festons de neige.
Le phénomène le plus remarquable de ces lieux est peut-être la sécheresse de l'air. Je n*ai pas d^nstruments propres à en donner une mesure scieuti-
fique; mais, faute de pouvoir Tapprécier mieux^ je remarque que la même encre dont je me sers depuis plusieurs mois s'évapore sensiblement phis vite dans son oornet qu'auparavant^ et que le bout de ma plume se desséche même avec une si grande rapidité, que j en éprouve une véritable gêne lorsque je veux écrire.
Cette sécheresse est cause aussi de Tabondance de Télectricilé qui est accumulée dans tous les corps. Cette nuit, au moment où j'appuyais la tête sur un coussin de cuir, pour pi*endre du repos, le frottement accidentel de mes doigts aryant produit à sa surface un sillonnement de feu, j'ai aussitôt répété à dessein des frictions plus étendues avec la main , et j'ai fait naître alors des gerbes d'étincelles si brillantes et des aigrettes si vives, que je n'ai encore rien vu de pareil. Ma fourrure en peaux de chacal, battue de même, élincelait subitement, et paraissait toute en feu*
Le 19 juillet, avant de nous engager dans les pas les plus difficiles , nous attendions un renfort 'de monde qui nous était promis et qui devait nous joindre ici. Depuis deux ou trois jours, nous faisions exprés des marches extrêmement courtes. Enfin nos amis de Saou^Boulak viennent d'arriver. Leur accoutrement est martial. Un énorme turban blanc, rayé de rouge, d'où pendent des cordelettes de couleur, nouées au bout, et voltigeant au moindre vent pour chasser les mouches , une lance, un bouclier, un fusil et des pistolets composent l'équifiement de
Xnit.,Nnrftfr ■ .JpfrnptihiwriMbi
•-j^^^wft saà» collUioD Acheaae. Mai» Karf^gucox,
^ joniietieTyquiest toujours dans un étal d'aSlirei im-
.i .; possible à décrire, en est devenu plus agité encore.
- ^ W C'est d'ailleurs^ dans sod ensemble et daos aea dè-
> ■ - ' laiU, un persoDuage à peindi-e que ce l^aragueux.
Le pays que j'ai sous les yeux est généralemoil
*.' désert ; cependant on vojt tout à CMip paraître çà et
"- ' là de» cavaliers couverts de leurs armes, sans «avoir
où ilft vont Dt d'où ils vienuent. — De toutea parts,
l'uiHJH^iinlinni nu m de moatagne» vnxloyanicsi,
.flW» aauvagas, avec queues frange» briUafties de
i/ffi^t <^^(u crêtes dentelées de rocs vil». — Nos
cerfs ont tous les honneur» de la curiosité auprès
lie» rares paysans qui se trouvent sur ao» pas.
Le défaut de sécurilé des Heax où nous voici enfin engagés m'oblige à me rapprocher de mes compagnons de route, quand je me livre au sommeil, et m'expose à souffrir des conséquences inévitables d*un tel voisinage. D'ailleurs nous campons sur des terrains ou les caravanes se succèdent sans interruption, et il se trouve toujours là des hôtes invisibles qui, descendus imprudemment de la barbe ou du cou^d'un voyageur, et abandonnés, attendent avec l'impatiente rage de la faim Toccasion d'une épaule, pour reprendre le coursde leurs pérégrinations dans le monde. Si j'avais plus de zèle pour les observa* tions patientes de l'histoire naturelle in minimis, quelle occasion pour étudier les mœurs des familiers de l'homme !
Le 20 juillet. Me voici campé dans un lieu des plus mal famés de la route. — La roche est partout noire et quelquefois criblée de pores; elle est évidemment un prodoit du feu. L'aspect du terrain, qui a la forme d'une plaine déprimée et arrondie, annonce pareillement un immense cratère, ayant rejeté les matériaux calcinés ou fondus qui couvrent sa surface et ses bords plusieurs lieues à la ronde. La plaine qui forme le fond refroidi de cette coupe ardente offre, au voisinage de l'eau, un vaste pré naturel, où sont répandus les troupeaux des Kurdes, dont les tentes de crin noir, semées çà et là, apparaissent comme des taches. J'ai visité le plus voisin de ces groupes de transparentes habitations, pour y chercher quelques vivres frais ; mais je n'ai
\m m'y procurer que du fromage et une poule. Les misérables que j*ai vus là, vivant dans la plusgrande privation où il nous soU possible de concevoir une société foute renfermée, se contentent très-bien de leur étal, grâce à la modération de leurs besoins.
Sous une de leurs tentes, j*ai aperçu une fille remarquablement belle et bien faite. Je lui ai adressé la parole , pour satisfaire mon désir d en détailler ks traits, et pendant ce temps elle m'a regardé, immobile, sans effronterie ni timidité. Ses vêtements étaient simples et décents ; un bandeau relevé en diadème était posé sur sa tète, et, de chaque côté, des tresses de magnifiques ckeveux noirs descendaient de ses tempes. Son bras droit était orné d'une large plaque d*or qui était une riche amulette plutôt qu^un ornement obligé de son costume; une tunique de couleurs mêlées tombait avec modestie jusque sar son cou-de-pied. Jusque-là, tout était séduisant dans cette belle créature, et je me laissais convertir a ridée que la plus modeste aisance pourrait bien mériter Tépithète dorée qu*un épicurien lui donne poétiquement^ lorsqu'il en parle dans labondance des faveurs de la cour et la tête échauffée par le Falerne. Par malheur, tandis que je continuais à suivre les détails de Tajustemcutd^ cette rare beauté, l'amenant quelquefois ma vue sur ses yeux d*im «clat si puissant, sur ses traits si réguliers et si no* hies, et sur toutes ses jeunes perfections physiqties, la mauvaise inspiration lui est venue de se moucher
entre les doigfsl et d'essuyer ses mains humides d*ordure par deux ou trois frictions sur sa robe, le long de sa poitrine et de ses hanches. La fôcheuse impression d'une habitude si révoltante m'a fait tourner bride aussitôt.
Je me suis plu quelquefois à transposer les rôles que la nature semble avoir distribués avec tant de caprices, et à transporter en esprit, au centre de nos sociétés policées, une pauvre fille comme celle-ci, dont l'esprit est sans culture, dont personne . n'apprécie les charmes et qui s'ignore elle-même; ou à supposer, à l'inverse, une femme aimable de nos salons née et élevée sous le toit d'un rustre. Ces fictions sont piquantes, iurtout quand on en parti* cularise l'application. L'esprit et la beauté, vivant chez nous entourés d'hommages, entretenus dans des idées choisies, respirant le parfum d'une civilisation délicate, et puis tout à coup se grattant , s'épuçant et pétrissant delà fiente de vache, ...quel contraste plus grand est possible? Que les extrêmes de la condition sociale sont cependant rapprochés, et qu'il tient à peu de chose que la fortune nous place haut ou bas dans les rangs qu'elle nous assigne !
Une remarque que j'ai eu occasion de faire et de vérifier en observant notre espèce à des degrés différents do culture, c'est que l'esprit de l'individu, de la famille, de la nation, enfin l'esprit particulier de chaque groupe, reste toujours distinct , et conserve sa puissance relative , quelque modification que le temps et la civilisation apportent aux formes de nos
sociétés. Une eri^ur grave des saint-simonieus, qui ies a c<Miduits oonséqueminent à une doctrine morale siérile , parce qu'elle est contre nature, a été de croire à la possibilité de substitutions impossibles, de croire que l'amour de tous peut devenir plus fort que l'amour de soi » tandis que Tégoisme est naturellement, et à jamais, le sentiment le plus puissant et celui qui subordonne tous les autres, Ln progrès sociaux ne s'obtiennent qu'à la condition « de s'appuyer sur cette v^ité qui n'est pas contestable, et nos efforts doivent tendre à réglerai bien ce premier principe de toute notre activité, que les actes d'un dévouement vertueux et de l'apparente abnégation de soi-même ne soient que le sentiment développé de l'égoisme bien entendu.
Dans la ceinture des montagnes qui limitent l'ancien cratère où je passerai cette nuit, on distingue un sommet plus élevé que les autres; c'est celui du mont Ararat. Vu sur ce revers, son effet est moins beau que quand on le regarde du eôté d'Êrivan. H semble, à ne considérer que sa forme, qu'il soit un des soupiraux principaux des fournaises refroidies de ces lieux. Les Arméniens le nomment Maci-dagh et les Turcs Ëgri-dagh.
Parmi les plantes que je vois végéter sur la terre rocailleuse et sauvage où nous avons assis notre camp, je distingue le thym, le caille-lait, le bouillon*blanc , la rose rouge, l'immortelle* le fenouil doux , et une graminée à panaches soyeux , longs de plus d'un pie<i, qui forment un faisceau droit.
s'agitanl au moindre vent avec une souplesse gracieuse.
Le 21 juillet. Hier, un peu avant la nuit, nous avoua reçu la visite de plusieurs curieux. L'un , se^neur féodal des environs, arrivé à cheval et en armes, avec un simple écuyer à sa suite, était un noble vieillard coiffiS d'un bonnet rouge épaté et d'une longue tunique de même couleur ; les autres étaient des gueux , marchant par petites troupes, et portant toujours en main quelques méchants instruments de leurs crimes , des poignards , des fusils I et même des faux ou seulement des bâtons. J*admirais l'assurance pleine d'effronterie avec larquelle ces misérables, qui ont tout au plus ce qu'il faut pour subsister, nous demandaient à acheter des marchandises ; mais ce n'était qu*une f^çon de s'enquérir de la nature de notre bagage, pour savoir quels objets il leur conviendrait plus par* ticuliérement de se mettre en devoir de voler. Notre vigilance a été des plus grandes dés que le soir est venu.-*- La garde de notre camp est confiée d'ordinaire à deux hommes qui maintiennent nos chiens éveillés et qui font avec leur secours une ronde d'yeux continuelle, suivie de signes d'avertissement répétés de moment en moment, comme il est d'usage parmi les sentinelles des armées, en présence de l'ennemi.
A minuit, nous nous sommes remis en route. Il est surprenant que, dans la confusion des grandes caravanes comme la nôtre, ou 150 chevaux au
nooiiiS marchent en troupeau de moutons et voyagent de nuit , il se pei*de rarement ou des bêles de somme ou des bagages. Il est vrai que les chevaui des caravanes ont une telle habitude de mardier ensemble, que ]ias un ne reste en arrière» poor brouter Therbe, et que les domestiques ont cbacuo une 61e de six ou sept bêtes de charge dont ils répondent, et sur lesquelles leur surveillance est comme exclusive.
Nous nous sommes avancés, à travei*s les débris des roches volcaniques, vers une éminence qui marque le partage des territoires persan et turc. I^e jour commençait à poindre quand nous franchissions cette limite politique si souvent déplacée; nous étions en cet instant loin de deux ou trois agatchs de Bayazit qui restait sur notre droite, et qu'une lumière trop faible éclairait mal encore. Du même point deMa route à peu près, on m*a montré sur la gauche une montagne ou l'on observe, m'a-t-on dit, des flammes continuellement dégagées de la terre. Quelques cartes portent bien réellement la désignation, dans les monts Zagros, de fontaines ardentes, semblables sans doute à celle de Bakou, mais la position en serait beaucoup plus reculée; cesi un fait que je n'ai pas pu éclaircir. On ajoutait que la chaleur de ces feux avait été utilisée pour la préparation des aliments , mais que, d'ailleurs, leur voisinage n'était presque pas habité. — Le pays où je suis présentement a été déserté par les Kurdes depuis que le soleil a desséche Therbe qui sert a h
iiourriliire des Iroupeaux ; l'aspect en esl Irisle , comme la vue d*un fourneau encombré de scories froides et de charbon calciné.
Si rOrient n'avait que de pareils pays brûlés et arides , la rareté de sa population s'expliquerait à cette vue, ma» il a des plaines immenses et fertiles, où la population ne se déploie pas en raison des richesses qui lui sont offertes , et il faut en accuser la non-civilisation. Cet état de TÂsie tient aux vices des gouvernements despotiques , et aux habitudes de la famille, dont les mœui^ jalouses repoussent les femmes de la société des hommes. La privation de rinfluence heureuse que les femmes exercent sur la civilisation doit être attribuée, en Orient, à ces ha« bitudes jalouses » qui ont elles-mêmes leur cause dans les défauts de l'éducation de famille.
Le développement moral des peuples s'obtient par Tassociation des forces individuelles de Tintelligence , de même que les grands travaux mécani* ques s'accomplissent par le concours des forces physiques de beaucoup d'hommes. — Comme on invente des machiner pour rendre plus efficace le travail des bras» il arrive aussi qu'on découvre des moyens qui augmentent la puissance de l'esprit ou qui en facilitent et abrègent ks combinaisons. Telle est Timprimerie, ce grand moyen d'action, dans les sociétés modernes, qni réunit en un faisceau les efforts é[iars de la pensée. Avec elle les questions graves, dont l'élaboration est difficile dans des assemblées tumultueuses qui discutent, sont pré-
parées peu à peu dans des dissertations écriles où elles se mûrissent mieux. Ce parait être là le der<nier terme de la perfection que peut recevoir la dis* cussion dans sa forme; reste maintenant à trouver une bonne méthode de recueillir les suffrages écrits de la multitude, et à savoir peser rapidement les <^inions de quelque valeur qui sont rassemUëet par la presse.
Lies Orientaux laissent agir sans contrôle des despotes qui disposent d'eux et de tout ce qui leur appartint. Les anciennes républiques faisaient elles* mêmes leurs affaires, mais sur la place publique, avec passion et cabale, et trop souvent leurs volontés n'avaient ni raison ni justice. Enfin nous touchons à l'époque où la spontanéité des décisions , qui est suivie de si grands abus , sera remplacée par les arrêts tout«puissants des majorités réelles , fortes par le nombre et plus fortes par les lumières de la froide raison. La vie publique sera désormais inséparable de la vie privée, et le toit de nos maisons abritera l'ancien forum.
Le 22 juillet. Nous venons de faire halte dans le voisinage d'Utch-Kilissia (les trois églises). Sept prêtres arméniens, parmi lesquels, depuis qn'Ees» Miasin appartient aux Russes, on compte, à oe que je crois, le premier patriarche du rit d'Arménie, sont préposés au culte. Le reste de la population de ce triste lieu se compose d'un petit nombre de do* mestiques et de bas employés du saint édifice. Aussi n'existe^t-il là aucune industrie, aucune boutique,
aucune autre affaire que celle de piété. On cultive pourtant un peu les champs^ mais en grand danger de se voir surpris par les Kurdes, qui enlèvent tantôt les bœufs à la charrue , et tantôt les récoltes. Une rivière peu large, quoique rapide, traverse la vallée d'Utch-Kilissia ; c*est la branche la plus orientale de TEuphrate : on lui donne déjà le nom de ce fleuve, Mourad«-Tchai , imposé par les Turcs, en mémoire des succès que l'empereur Âmurat a obtenus dans la guerre de Mésopotamie.
Au milieu des pâturages où nous sommes éta* blis, les plus acharnés et les plus importuns ennemis du repos du genre humain , les moucherons et les mouches se succèdent sans interruption, et quelquefois se réunissent pour nous tourmenter; on les compterait par myriades, si on pouvait les compter. Je remarque des scabieuses d*une taille gigantes** que ; j'en vois des échantillons qui ont plus de six pieds.
Le 25 juillet. Après plusieurs marches, à pas lents, et extrêmement courtes, nous campons dans Fimmense plaine de Kara-Kilissia. Un événement qui m'a fort surpris , et qui accuse bien un peu rinintdligenœ des muletiers de ce pays , est la perte d*un cheval qui s'est noyé ce matin au gué d'un ruisseau vaseux, qui» d'ailleurs, était peu profond et peu large : ces accidents ne sont pas très-rares. «--» Quatre caravanes, comparables à la nôtre pour le nombre des personnes, étaient établies avant nous sur le terrain de Kara-Kilissia, qui est un lieu
mal famé. Il y a Iroi» ans qu'une réunion sembla* ble de caravanes, et forte d au moins 500 chevaux, y a été dépouillée. Le nom de Kara-Kilissia (église noire) désigne un village arménien peu important qui s*élè)'e près d*ici ; il était autrefois plus considérable , dit-on. — Les champs sont mal cultivés; la paille du blé est courte, comme elle est toujours dans un pays élevé et froid. On récolte un peu de lin, mais seulement pour sa graine; je crois qa*on jette la tige de cette plante. — Parmi les marchandises que transportent les caravanes qui nous ont précédés ici , je remarque des paquets de jeune bois de cerisier, expédiés de Schiras en Turquie , pour la fabrication des tuyaux de pipe.
Le 26 juillet. I^a température maximum était hier à Sl^'centig. Celte nuit, à quatre'heures du matin, et au lever du soleil , le thermomètre était descendu à 1 r centigrades.
Le 27 juillet. Nous avons eu enfin le oommenoement d'une petite aventure. Tandis que nous achevions de supporter la fatigue d'un jour hrùlut, nos chevaux , abandonnés en liberté dans des pâturages qui étaient loin de nous , avaient été manger des épis de blé dans les champs d'un hameau d'Ar« méniens. Un cheval avait été saisi pour ce dommage par les habitants de l'endroit, et, comme on refusait de le rendre, les valets, par représaille, s'étaient emparés d'une brebis. A la nouvelle de cette contes* tation, nos amis de Saou-Boulak, à qui le cheval appartenait, s'étaient équipés en toute hite, et, ar*
rivés sur le lieu de la scène , avaient subitement brandi leurs lances et leurs sabres; mais les Arméniens ont ici une fierté martiale dont ils ne parais* sent pas capables dans le reste de TAsie ; ils avaient résisté et riposté bravement. Tout- cela se passait loin du camp; je ne pouvais rien entendre ni rien voir, et déjà je commençais à m'iuquiéter du 80i*t de nos compagnons, lorsque j'ai aperçu Karagueut, qui s'était transporté de sa personne sur le théâtre de la querelle, un tchibouk à la main et un discours de pacificateur en tète. Il avait parlé de Jésus4]hrist et fait un signe de croix, et il avait calmé toutes les colères. Triomphant diplomate , il ramenait pèle-méle les combattants à sa suite , après un accord de paix, et, pour cimenter la nouvelle alliance, il leur offrait le pilau et le café aous sa tente.
Les deux jours suivants de cette route sont mar* qués par des orages ; l'aspect du pays est toujours montueux et désert.
Rien ne taquine plus que ces lourdes gouttes d'eau qui, au début d'un orage, battent, de temps à autre, la figure avec force, ou que les gouttières, formées par un repli des vêtements, qui, tout à coup, laissent ruisseler le long du dos l'eau de pluie qu'elles ne peuvent plus contenir. Qu'il est misérable , après avoir enduré ces épreuves dans la journée , de se coucher le soir à découvert sous de gros nuages , réservoirs inépuisables de nouvelles averses! Je regardais mes compagnons de voyage, qui n'avaient pas le cœur plus gai que moi, et dont la contenance
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pileuse au bivouac me rappelait celle des oiseaux par un temps semblable ; ils s*ébourifIient, ils amplifient leur fourrure.
Le 1*' août. Enfin l'immense parasol des nuages orageux a disparu du ciel et le temps est beau . — J^ai vu Hassan Kalé, au pied des montagnes, sur la limite 'd'une plaine étroite et longue , qui mène à En- Roum, où je viens d'arriver. Le blë de celte plaine est encore loin d'être mûr ; le chaume en est court. -«-^ La neige, en petits amas , couvre le sommet de toutes les hauteurs voisines.
J'ai eu d'abord d'assez grandes difficultés avec la douane ^ et d'autres embarras ponr trouver un logement. Les caravanséraiSi où j'ai cherché une place, étaient tous très-remplis de monde et encombrés de marchandises. Là construction de ces bô» telleries est irréguliére; ce sont, en général, de vasles magasins sombres et humides. Dans ma détresse, M. R... est heureusement venu i mon secours : M. R... est un jeune Français à la tète chaude et d'un cœur excellent, employé par les Turcs comme officier instructeur. Le D. M..., médecin du pacha, et plusieurs autres personnes avec qui j'ai eu des relations de société , ont été remplis pour moi d'une bonté prévenante qui m'a pénétré d'un aonre* nir très-vif de reconnaissance. Au milieu de celte petite population étrangère, implantée dans mie ville turque, il convient de distinguer le coosnl an* glais, M. B...» , qui en est l'Ime et Tappai.
M. B est un homme instruit et doué des
manières les plus affables; la fortune^qui favorise ses goûts et ses habitudes d*hmpifaUtë , lui permel de traiter avec une sorte de magnificence les voyageurs, sans dislinclion de patrie, qui traversent Erz-iUmoi. Depuis plusieurs années il travailla à raehèvement d'une maison qu'il a distribtiée à Teuropéenne K meublée avec le luxe et le confort d'un hôtel de Londres. — Sous sa direction, plusieurs jeunes gens, avides de s'instruire et de profiter de la position qui leur est faite, se livrent avec zèle à des études
variées. M. B , à la léte de sa petite troupe sa*
vante, a achevé depuis peu une excursion dans le Kurdistan, d'où il a rapporté des objeUi d^histoire naturelle et des faits intéressants pour la géographie de ces montagnes. Il ma montré la carte ma- Buscrile de la route qu'il a suivie ; le lac de Van y est tracé et prend une figure toute nouvelle. •*- ÏHiitj k Tauris, j'avais fait la connaissance de plusieura per>» sonnes de l'ambassade anglaise que j'ai rencontrées ici , et que j'ai revues avec plaisir. La plupart sont des hommes intelligents, capables^ et d*iine uiiianité parfaite. Je cause avec eux sciences et beauK'* arts sans difficulté ; j'aborde avec plus de droona* peetion le chaptire de la politique générale, et tout ee qui s'y rattache, comme la marine et le oommerte; ^ la politique locale veut être traîiée avec des mé^a* gemaftts bien plus graïads encore, car l'exaspération de mewfiirs les Anglais contra la Rimsie est au comble.
ErX'Roum, dont le nom se compose de deux
mois corrompus qui signifienC une forlei^sse ro* maine , est une ville bàtîe sur un terrain int^l, et dominée en effet par un fort, qui comprend la résidence du pacha. Les rues en sont pavées , ce qui n'empAche pas qu'elles ne soient salies par beancoup d'immondices* Les maisons sont édiBées avec des • pierres, et la plupart ont plusieurs étages. Ce sont ces diverses circonstances qui rendent Taspect d'Erz-Roum si remarquable aux voyageurs qui ont passé quelques mois en Perse, et qui ont accoulomé leurs yeux à là vue des maisons basses et iilates et construites avec de la terre.
Le climat de cette ville est excessivement rude , ce qui semble devoir être attribué surtout à son extrême élévation , évaluée de 6,000 pieds anglais aunlessus du niveau de la mer Noire. En été, il pleut souvent, mais parfois aussi Tair devient, dans cette saison^ trés-sec et très-électrique. —On donne aux appartements des dimensions étroites , afin qu'ils soient plus chauds en hiver. I^e bois sert à faire des planchers et des lambris, nus ou sculptés avec plus ou moins de goût. Des ornements pareils et des rosaces se voient aux plafonds. — De grosses et belles poutres sont employées avec une extraordinaire profusion dans les kans et les autres édifices publics. Ces magnifiques matériaux, dont les constructeurs sont si prodigues , sont tirés d'une montagne voisine ; les caravanes de bœufs qui les traînent dessinent, tout le jour , une longue ligne traçant la route d'Erz*Roum à la forêt.
Les bazai*s ne sont remarquables par aucune particularité; et, parjui les marchandises qu'on y étale, il n'y «.de nouveaii qu*une quajiié de fromage fondu, qui se met sous la forme d'un vermicelle trés-fin. La graqdeur de ces . ijnarchés est en rapport avec celle de la ville , dopt la. population est cnviron.de 40,000 personnes.
Cette poj>ul9ti0n comprend des musulmans, des Arméniens et des catholiques. Les Grecs que Ton y voit ne sont que de passage. Les catholiques, qui étaient les seuls à ne pas av4>ir de temple à Sr^r Roum, vont y posséder bientôt une assez jolie église, qui s'achève et qui est le produit d'une fondation^ pieuse.
L'Euphrate a , prés d'ici , sa source la plus occidentale. Les environs de la ville sont intéressants sous le rapport de l'hydrologie médicale : Hassan- Kalé , que j'ai vu à distance , et que j'ai signalé sur la route , prés d'amver ici , a des eaux thermales fréquentées, dont on vante la vertu médicatrice ; il y en a d'autres à Ilidjé, qui est dans la plaine d'Erz-Roum, à la distance de trois lieues.
Invité à une partie de campagne et à un.diner dans le voisinage d'Ilidjé, j'ai été visiter ses bains. Je n'avais alors ni les réactifs , ni les instruments précis d'observation qui permettent d'étudier des eaux minérales , mais ce que j'ai vu de celle-ci me porte à croire qu'elle est alcaline et ferrugineuse. Elle a plusieurs sources, qui donnent ensemble un grand volume d'eau, et dont la température parait
comprise entre 30 et 36* centigrades. Le gaz diaaous s'en échappe avec bouillonnement et communique une forte impulsion au courant ascendant de Tean thermale^ qui emplit un bassin découTert livré en commun aux baigneurs. A une distance de là , qui est d'un quart de lieue environ , on voit d'autres sources d'eau gazeuse, mais froide. II est probable que toutes ces eaux minérales^ sur quelque p<Hnt qu'on les trouve, à lUdjé, ont une origine commune, et que la température diffiirente qu'elles possèdent à leurs sources particulières, dépend de la longueur diiîirenle dn trajet souterrain et superficiel qu'elles parcourent avant de s'épancher à la surface du éd.
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D'Era^RMun m Tréblm«Mde, et wtmmr ei
Le 6 août, je me mets en route accompagné de moa domestique persan et de deux jquuqs Arméniens, mes muletiers. A la dislance de trois lieues^ nous traversons à gué la branche occidentale de TEuphrate, qui est une rivière peu considérable et indigne de porter sitôt le nom de ce grand fleuve. Après une longue marche» je campe un peu au delà de Mey-Mansour ; ce petit village est situé sur un afllueut de TEuphrate* Je viens d^entrer dans les montagnes.
Le lendemain, parti diligemment, lorsque la lune en déclin se levait, j'ai d'abord rencontré deux paysans qui avaient été dévalisés pendant la nuit avec assez d'audace et d'habileté , et qui , depuis deux jours , couraient en vain après leur bétail et après tout le bagage emporté de leurs maisons. Plus loin, des voyageurs venant de traverser un pas dangereux où nous allions entrer, nous ont donné le conseil de ne pas aller outre, et nous ont avisés que des cavaliers kurdes maraudaient à une petite distance en avant de nous. Nous sommes alors revenus en arriére, sur la pente d'une haute montagne
que nous avions franchie^ et nous y avons passé au repos les heures les plus chaudes du jour. Quand ensuite nous nous apprêtions à reprendre la route, des patres éloignés, que nous n'avions pas encore aperçus, sont entrés en conversation avec nous» et nous ont charitablement avertis qu'il n'était prudent ni d*a^lçr plus avant, ni même de rester davantage où nous étions. Pour le prouver, ils nous ont fait apercevoir des Kurdes qui, d entre les rochers où ils se cachaient, avaient les yeux braqués sur nous et se préparaient à nous attaquer. Heureusement une forte caravane de Persans du Fars éliSt arrêtée au pied de la montagne, dans un pré , à la distance d*une demi-lieue; nous avons été nous y réunir, et nous avons passé une partie de la nuit à côté des ballots de tombaki et des baguettes de merisier qui composaient son chargement.
Le troisième jour, nous accompagnons la caravane dans ses marches et ses stations. Nous sommes engagés dans des montagnes escarpées, dont l'entassement rappelle le chaos d'où le monde est sorti, nn peu maltraité, comme chacun sait, et, depuis lors, toujours un peu souffirant. Les roches sirattfiées s'y montrent en couches tantôt planes et verticales, et tantôt contournées de plusieurs façons bizarres et accidentelles.
Le 9 août, je me sépare de la caravane. Nous étions campés cette nuit dans un pré, à la naissance d une rivière qui passe à Beybout. La rosée de la VUit a été extrêmement abondante. Le tciTain se
— ooô
compose de couches tourmeotées, tordues el roulées en volute. Les bords de Teau se boisent et deviennent riants. Sur la gauche de la vallée que je descends,. et à une demiheure de marche loin de ma route , est une mine de cuivre en exploitation. Sur le bord même de celte route, j ai rencontré une source abondante d*eau froide, acide / gazeuse et incrustante. La rivière de Beybout est traversée par plusieurs ponts en fort bon état, dont les piles sont en pierres de taille. Elle n'a pas assez d'eau pour être navigable , mais on remploie à transporter le bois des montagnes voisines. Sa surface est couverte de troncs et de branches d'arbres qui passent sous mes yeux, et qui arrivent flottant, un à un, jusque prés de Beybout , où un barrage est construit pour les arrêter. Près d'arriver dans cette petite ville, j'entends crier l'essieu des arabats; cette grinçante musique, pour la première fois, me fait plaisir. J'ai retrouvé avec plus de joie encore, en remettant les pieds sur lo territoire turc, les fontaines qui versent pour les voyageurs Teau de roche limpide et fraîche,
Beybout , dominé par une forteresse , a l'aspect d*un grand village; il est entouré de montagnes arides dont il occupe la base, en s'arrondissant un peu en hémicycle. — La récolte du blé se fait en ce moment dans les environs; des enfants sontaccou* rus vers moi, dès qu'ils m'ont aperçu, et ils m'ont oITert des bouquets d'épis qu'il est d'usage d'accepter, en donnant quelque monnaie. Ces bouquets.
qu'on offire aussi en France, et qu'on offrait je crois» en Grèce, et plus anciennement en Egypte, rappellent Tune de ces coutumes universelles qui servent de lien commun aux peuples de toute la leiTe et de tous les âges.
Le 10 août, je passe à Varzan, qui est à deux lieures de Beybout, dans une vaste plaine où je distingue, çà et là, plusieurs autres villages; Celui-ci est tout peuple d'Arméniens. J'y vois les ruines de trois églises qui n'ont pas l'apparence d'une haute antiquité. Les maisons sont toutes construites à un ou deux étages et sur des plans réguliers. Leurs murs sont élevés avec un soin qui prouve une certaine connaissance de l'art de bâtir; mais les pierres ne sont pas cimentées, et quand les soliveaux couchés en travers, qui servent à l'assemblage de ces matériaux secs, ne sont pas en assez grand nombiv, la maçonnerie s'écroule bientôt.
A quelque distance de cet endroit, je me trouvais engagé dans une vallée étroite où la population diminue en s'élevant: la chaleiu* y devint excessive vers le milieu du jour. Nous étions arrêtés, à cette heure-là, sur le bord d'un ruisseau, et nous cherchions jusqu'à terre, et prés des racines de quelques humbles saules, les seuls arbres de ce lieu, la protection de leur feuillage trop rare contre un soletl trop ardent. — Le reste de la journée est employé à atteindre les sommités de la route, qui sillonne le flanc des montagnes. Ce chemin est étroit et dange* reux; l'œil y doaiine des vallées profondes, où il ne
plongequ'avecunesorledecrainle. Je couche sur une pelouse de ces froides régions, bien froides mène, quoiqu'il y reste à peine un peu de neige. Ces hau- * leurs sont couvertes d'innombrables troupeaux, qui en sont les seuls habitants; encore les derniers jours de l'automne les voient«*ils redescendre en hâte vers des pays plus chauds.
Le 4 1 août, pendant la prenûére moitié de cette journée, le temps avait été magnifique et j'avais pu jouir de la verdure des prés naturals et de la frai* lourdes belles eaux, qui d'ailleurs sont quelquefois les seules choses à voir quand on a atteint les plus hautes régions d'un pays montueux ; mais ensuite la brume nous a enveloppés, et elle est devenue subitement si épaisse, que le ciel et la terre même ne s'apercevaient plus.
Le 12 août, nous commencions à descendre rapid?méDt, et le brouillard s'épaississait de plus en plus. Pendant dix heures que nous avons passées à elle val , la pluie n'a pas cessé. Le chemin était af« freusement dégradé ; il était coupé par de mauvais pas que le sol humide et glissant rendait plus dangei*eux • Des cailloux aigus et des aspérités de rochers qui se cachaient dans des mares pleines d'une boue épaisse faisaient subitement buter les chevaux ; et les arbi'es ou les ronces, déguisant des précipices, rétrécissaient de leurs rameaux en désordre la route déjà trop étroite.
Un contraste, qui ne ma pas moins frappé que celui de la sêcheivsse el de rhumidilé de Tair que
j*ai observé en quelques jours de voyage, m'a été offert par lès monlagnes, presque toujours dégarnies, que j ai vues se parer tout à coup d*une végétation qui contribuesansdouleà y Gxei* tant de vapeurd'eau. Les arbres s'y pressent en forêts, et les plus humbles plantes s'y élèvent à la laille des arbustes. De toutes paris de jolies fleurs s'étalent, et elles seml^lent aller au-devant de la pluie féconde qui fait végéter leurs tiges avec cet excès de vigueur. Malheureusement la brume limitait mon horizon, et embarrassé de mon manteau sous lequel j'étouffais, ou obligé de surveiller mon chevaletde guider ses pas, je jouissais |>eu de ces merveilles végétales.
Enfui j'ai pu arriver, avant la nuit, au village de mes muletiers. Ma joie de voir terminée cette traite longue et extrêmement pénible était d'autant plus grande , que je n'étais plus éloigné de Trébizonde que d'une heure et demie déroule. Une êclaircie du ciel , arrivée fort à propos, m'a permis de voir et d'admirer des coteaux délicieux » des vallons frais et cultivés en jardins , des sites enchanteurs, et, au pied de ce panorama, l'un des plus variés et des plus jolis que je connaisse, sans excepter ceux de la Suisse, abondante en points de vue magniGques , la mer, cette immense plaine qui , sans interruption, va finir aux limites du beau pays de France.
Zéphonos est le nom propice du hameau qui urabrile ce soir; il se com|M>se d'une douzaine de maisons de bois. Ces habitations , entourées de
vergers, sont de rarchitecliire la plus rustique et la plus humble , mais elles sont suffisamment orndes par quelques jeunes femmes d'une beaulë très-remarquable qui les peuplent en ce moment. Dans la préoccupation d'admiration et de souvenir où j'étais en approchant de la mer Noire, le nom du hameau qui me compte aujourd'hui parmi ses habitants passagers a été cause d'une singulière confusion de ma part : en l'entendant prononcer, une certaine consonnance avec Xénophon m'avait fait prendre le nom du célèbre général athénien pour le nom réel du lieu. Aussitôt, sur cette base, j'avais conçu les plus belles espérances , et déjà aussi je jouissais du plaisir d'annoncer une découverte si intéressante et si inattendue , lorsque je me suis avisé prudemment, avant d'aller plus linn, de vérifier la prononciation; alors j'ai connu mon erreur, et j'ai su depuis que Zéphonos est un mot arménien qui signifie village.
Le lendemain , j'ai poursuivi ma route vers Trébizonde que j'avais sous les yeux. J'ai parcouru des bois où se trouvent mêlés agréablement le noisetier chargé de fruits, le cerisier que les Romains ont emprunté à ces montagnes, et le châtaignier aux formes capricieuses ; quelques sapins, qui dominent dans les régions élevées où j'étais hier, s'aperçoivent encore, mais de plus en plus rares^ de même que les fougères gigantesques, que je distinguais aussi dans la végétation touflPuede la veille.
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imiiidiiliiÉnIiJQ >iytltil<ito[iiiw JTiW|Éliii)iMflW^^ let 8odét4r'sefaiige»t| ont inM'MU» miIm,' il^ les compare aux grandes causes naturelles qui règlent les destinées des hommes et <les peuples.
Les différences que caractérisent l'amour de la poésie, la légèreté de Tesprit, Tastnce et les autres qualités des Persans, opposées une à une & celles qui distinguent les Turcs , sont dues aux qualités particulières des langues dont ces peuples fonC usage; aux différences organiques 4les races d'où ils sont provenus , Tislamisme ayant été p6rté em Verm par les Arabes et dans TAsie Mineure par des Tartares ; à Titifluence que les mœurs et les vieilles habitudes des pays ont eue sur les conquérants , influence qui a dû varier selon la conduite que les
vainqueurs ont observée à l'égard des vaincus, el selon les rapporte d'énergie qui étaient entre les peuples engagés dans les luîtes d'où la religion de Mahomel est sortie triomphante.
D'autre part, il y a entre Tétat actuel des sociétés dç rOrient et les premiers âges de nos sociétés grandies de l'Europe beaucoup de rapports que j'ai recueillis et qui m'ont frappé sans me surprendre. Je n'en citerai qu'un seul exemple : l'organisation des pays voisins du Tigre, et compris dans une longue chaîne de montagnes qui s'étendent des sources de ce fleuve et des sources de TEuphrate jusque dans la Suziane, sur le bord du golfe Persi-* que, a été jusqu'à présent très-semblable à celle qu'offrait la France , quand la féodalité y était dans toute la violence de ses crimes. Ce sont les mêmes guerres, entre seigneurs s'attaquant les uns les autres, les mêmes rivalités funestes entre les châteamt fortifiés; les mêmes chevauchées ou expéditions armées, pour désoler les campagnes que de pauvres paysans sans défense cultivent à grand'peine; les mêmes coups de main pour détrousser les voyageurs et piller les caravanes.
Ce rapprochement et tous les autres que je pourrais proposer jusque dans les détails de l'adminis* tration des deux pays et dans ceux de la vie tant privée que publique , les essais de l'art théâtral commençant par des imitations des sujete sacréa, l'inviolabilité des temples, Téublissement des premières écoles, formé sous les voûtes des mosquées
aussi bien que sous cellrs des églises, e(e., etc; eos rapprochemenis, dis*je , rie doivent pas (rop nous élonner. Les faits de ta nature humaine, individuels ou sociaux, sont des conséquences obligées des causes qui nous influencent, autant que les faits ordinaires de la physique comprenant ce qu*on appelle la nature inanimée. Aux mêmes causes les mêmes eiFets : comme il pleut aujourd'hui par les mêmes raisons qu autrefois, les désordres de l'Orient moderne s'expliquent aussi par les vices d administration et de gouvernement qui étaient chez nous , pendant le moyen âge, suivis des conséquences déplorables que rhistoire fait connaître.
Le temps âe ma quarantaine était expiré et j'étais revenu sur les rives du Bosphore. Bietitôt après , je saluais, dans Constantiiiople, que sans doute je ne dois plus* revoir, le grand représentant de la vaste Asie, où je ne dois plus rentrer.
Enfin j*ai contemplé de près les ouvrages les plus consiiérables du temps et des hommes. Je me suis chauffé au feu des volcans, sur le bot*d des coulées hrûlantes de pierres et de rochers fondus ; j'ai vu les goufires de la mer s'élargir sous les barques qui m'ont porté, et j*ai senti,, dans les tempêtes de l'hi* ver, les appréhensions prolongées du naufrage et de la mort. J'ai suivi les mineurs dans des galeries souterraines, humides, obscui^eset profondes ; j'ai atteint, palpitant de fatigue et haletant au milieu d'une atmosphère trop rare, des solnmets de montagnes éternellement couvertes de neige; les plus grands
s})ec(acles de la nature ont frappe mes yeux et mon imagination.
Les conditions extrêmes des sociétés qui peuplent aujourd'hui le globe me sont aussi connues. Tantôt, dans le tumulte étourdissant des villes, j'ai suivi des yeux le tourbillon du monde, et d'autres fois, dans les déserts silencieux, j'ai été à la recherche des hommes qui les parcourent.
Je conserve nettement, dans la mémoire, les impressions variées des lieux si différents que j'ai visités, le spectacle des travaux qui s'y accomplissent, et laspect moral de chaque population, au milieu de laquelle j'ai passé. Quand je fais un retour vers tant de souvenirs à la fois, que je m'élève, par la pensée, assez haut pour embrasser, d'un seul regard, les pays que j'ai parcourus, et que de là il me semble voir fonctionner, toutes ensemble, les fractions de ces sociétés que jai vues agir séparément, je trouve dans ce spectacle, le plus intéressant que l'imagination puisse offrir, une source de réflexions qui suffira à la durée de ma vie.
Adieu, Constantinople aux coupoles élégantes; montagnes et forêts poétiques du Caucase; grande Ispahan, surprise par la mort bien avant l'âge, et dont les chacals et les hommes achèvent de déchirer les membres; plaines de la Mésopotamie, qui m'avez fait connaître les mœurs primitives et patriarcales des temps bibliques; Jérusalem éplorée et qui as tant souffert, mais qui ne pourras jamais expier tous les maux dont tu as été la cause; monuments éter-
neU des Pharaons, dont l*Égypte porte le poids glorieux; Thèbes indestructible, qui, depuis quarante siècles, partages avec les rois la réputation impérissable qu'ils t'ont faite, adieu!
Adieu, vous aussi, filles mythologiques de la mer, iles couvertes autrefois de marbres animés ou de jardins délicieux ; et toi , Athènes , école du bon goût, asile antique des arts, des sciences et de h philosophie; et toi, Carthage, presque effacée de la terre, qui n'eus qu'un beau jour dans ta vie, le dernier de tes jours, adieu ! Vous m*avez plu quelquefois, vous m'avez toujours intéressé, mais vous n'avez jamais détaché mon cœur de la patrie , vous ne m'avez jamais fait oublier le doux pays de France.
Je n'ai plus qu'un désir maintenant , c'est de retourner au vallon que j'aime.
Il est un vallon, peu connu au monde, où je reporte souvent mes pensées. Dans l'ennui de la solitude, je me plaisais à lui adresser, de TAsie, ces rapides messagères qui, franchissant d'un bond lobstacle des routes que j'avais péniblement parcourues, me rapportaient de France des impressions nouvelles et des souvenirs rafraîchis.
Le vallon que j'aime est clos presque entièrement. Des montagnes, jalouses de ses richesses, se plient et s'arrondissent autour de lui , et ne laissent qu'on étroit chemin pour y pénétrer. Ses dehors sauvages ont un aspect sévère, mais, aussitôt qu'on franditt l'entrée, on réunit sous le regard des effets ravissants que la nature disperse ailleurs.
Les sommets des monts qui 1 enreloppent sont battus par les Tenls; ces hautes régions, séjour éternel des ministres de Thiver, n'offrent que des ta-" bleaux sombres et terribles. Au milieu de Tenceinte, au centre de cette retraite ignorée, où Tàme se repose avec délice des bruits et des passions du monde, est une colline dont les pentes sont verdies par le feuillage de la vigne. Les pampres y enlacent le tronc des arbres et jettent sur leurs branches des guirlandes, ou couronnent leurs tètes de grappes de fruits retombant en bouquets. Cette colline est terminée par une aire arrondie, que des sapins ombragent, et où les parfums du vallon remontent avec la fraîche humidité que les fougères et les mousses exhalent.
Au fond de la campagne, un roc dur, saillant, escarpé laisse sortir de ses flancs inaccessibles quelques chênes toujours verts ; les cicatrices de la foudre qui Ta frappé s'y dessinent par des ombres fortes. De son pied s'échappe ime eau abondante et limpide, qui d'abord se précipite avec Fimpétuositë d*un torrent, mais contenue par des murs de granit qu'elle |)olit, et qui, plus loin, se répand en nappe sur ua sable brillant. Sa voix, grondante au milieu des obstacles qui embarrassent le haut de aon cours, s'adoucit bientôt et puis expire en un mwmure agréable et lointain que j'entends cDCOve*
Ici, c'est ma hameau qui s'élève sur un sol inégal et qui ajoute f effet pittoresque de ses maisons au
charme du paysage. Des villageois honnèleSi laborieuXi et confiants dans nos lois proteclrioes, s'occupent des soins que réclame la terre, ou des travaoi de la récolte.
LÀ, sont des prés qui Fuienl sous l'abri des arbres el dont les troupeaux animent les tapis de verdure, ou des vergers qui abondent en fruits des plus doux, et en fleurs qui en sont l'espoir. La châtaigne tendre, suspendue aux arbres qui couvrent les montagnes jusque près de leur crête, tombe comme une manne précieuse : de moment en moment son enveloppe mûrie éclate, et le fruit , que protégeait n redoutable armure d'épines, se livre à rbomme sans défense. Sur des terrasses élevées en échelons et pliées en cintre , comme les degrés d'un amphithéâtre, les mûriers, aux tètes arrondies, étalent leur feuillage abondant et frais.
Au printemps, l'éducation de la cheniUe industrieuse de rinde commence, et, plus tard, ce senties soins qu'exige l'art ingénieux de filer les trésors de soie qui sont le prix des longs travaux du fermier.
Mais, à côté d'une charmante habitation qui domine les prairies, les vergers et les vertes terrasses, et qui s'adosse au flanc des montagnes, est un asile religieux où je visite dévotement des tombeaux que je révère et que j'aime. Un jour, dans peu de temps, peut-être, je serai convoqué à la muette assemblée de famille qui s'y tient. Consolation dernière, qu'un soui&e du vent doit, hélas! emporter, tôt ou tard !
Quand Theure suprême sonnera, fasse le ciel que
ce soit au vallon, lorsque le jour déclinera ; que ce soit avec une transition ménagée de la veille au repos, du repos à la mort, après un adieu calme, les yeux encore frappés du joli tableau qui va se voiler de lombre des nuits, l'oreille bruissant encore des derniers sons que le crépuscule va ensevelir, et le cœur chaud des sentiments d'amour et de piété que j'ai voués à mes proches.