XXII. * Inêtinct. Raison
^^^ Nous avons une impuissance de prouver, invincible 48^ à tout le dogmatisme.
Nous avons une idée de la vérité, invincible à tout le pyrrhonisme.
XXIII. * Mon Dieu, que ce sont de sots discours I m Dieu aurait-il fait le monde pour le damner? Demanderait-il tant, de gens si faibles ? etc. Pyrrhonisme est le remède à ce mal et rabattra cetle vanité.
* Sans doul« Pyrrhonisme.
Conversation. 423
* Grands mots à la religion. Je le nie.
Conversation.
* Le pyrrhonisme sert à la religion.
XXIV. Le pyrrhonisme est le vrai ; car, après tout, *» 265 les hommes, avant Jésus-Christ, ne savaient où ils en
étaient, ni s'ils étaient grands ou petits^ Et ceux qui ont dit Vun ou l'autre n'en savaient rien, et devir naient sans liaison et par hasard ; et même ils erraient toujours en excluant Tun ou l'autre.
* Quod ergà ignorantes quœritis Religio annuntiat vùbis.
XXV, Rien n'est plus étrange , dans la nature de «45 Fhomme que les contrariétés qu'on y découvre à l'égard
de toutes choses. Il est fait pour connaître la vérité; il la désire ardemment, il la cherche; et cependant, quand il tâche de la saisir, il s'éblouit et se confond de telle sorte, qu'il donne sujet de lui en disputer la possession. C'est ce qui a fait naître les deux sectes de pyrrhoniens et de dogmatistes, dont les uns ont voulu ravir à l'homme toute connaissance de la vérité, et les autres tâchent de la lui assurer ; mais chacun avec des raisons si peu vraisemblables, qu'elles augmentent la confusion et l'embarras de l'homme, lorsqu'il n'a point d'autie lumière que celle qu'il trouve dans sa nature '.
Les principales forces des pyrrhoniens, je laisse les »? moindres, sont que nous n'avons aucune certitude de
* Cet alinéa »« se trouve ni dans le MS., ni dans la copie.
i>B l'homme. 401
la vérité de ces principes hors la foi et la révélation, sinon en (ce) que nous les sentons naturellement en nous. t)r ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque n'y ayant point de certitude hors la foi si Thomme est créé par un
* Dieu bon, par un démon méchant, ou à Taventure, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine.
4M De plus, que personne n'a d'assurance, hors de la foi, s'il veille ou s'il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons : on croit voir les espaces, les figures, les mouvements ; on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé. De sorte qu« la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu ou quoi qu'il nous en paraisse , nous n'avons aucune idée du vrai , tous nos sentiments étant alors des illusions. Qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir?
* Et qui doute que si on rêvait en compagnie et que par hasard les songes s'accordassent, ce qui est assez ordinaire, et qu'on veillât en solitude, on ne crût les choses renversées. Enfin, comme on rêve, souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, il se peut aussi bien faire que cette vie n'est elle-même qu'un songe, sur lequel les autres sont entés, dont nous nous 'éveillons à la mort, pendant laquelle nous avons aussi peu les principes du vrai et du bien que pendant le sommeil naturel : ces différentes pensées qui nous y
^02 aRAICOBUR ET MISÈRE
agitent n'étant peut-être que des illusions pareilles à l'écoulement du temps, et aux vaines fantaisies de nos songes '. {Barré.) ,
* Voilà les principales forces de part et d*autre.
Je laisse les moindres, comme les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de réducation, des mœurs, des pays, et les autres choses semblables qui, quoiqu'elles entraînent la plus grande partie des hommes communs qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements, sont renversées par le moindre souffle des pyrrhoniens. * On n*a qu*à voir leurs livres, si Ton n'en est pas assez persuadé : on le deviendra bien vite et peut-être trop.
Je m'arrête à l'unique fort des dogmatistes, qui est qu en parlant de bonne foi et sincèrement, on ne peut douter des principes naturels.
' * Contre quoi les pyrrhoniens opposent en un mot
* Page 381 du MS., on trouve encore les réflexions suivantes : 66 « Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecte- 384 rait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait artisan.
< Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis et agités par ces fanlômes pénibles, et qu'on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souffrirait presque autant que si cela était véritable, et on appréhenderait le dormir comme on appréhende le réveil quand on ci'aint d*entrer dans de tels malheurs, en ef^et. Et, en effet, il ferait à peu près les mêmes maux que la réalité. Mais parce que les songes sont tous différents et qu'un même se diversifie, ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on voit en veillant, à cause de la continuité qui n'est pourtant pas si continue et égale qu'elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n'est rarement, comme quand on voyage ; et alore on dit : Il me semble que je rêve ; car la vie est un songe uo peu moins inconstant. »
rincerlitude de notre origine qui enferme celle de notre nature; à quoi les dogmatistes sont encore à répondre depuis que le monde dure.i u5 Voilà la guerre ouverte entre les hommes > où ilass faut que chacun prenne parti, et se range nécessairement ou au dogmatisme ou au pyrrhonisme ; car ' qui pensera demeurer neutre sera pyrrhonien par excellence. Cette neutralité est l'essence de la cabale ; qui n*est pas contre eux est excellemment pour eux. Ils ne sont pas pour eux-mêmes : ils sont neutres, indifférents, suspendus à tout, sans s'excepter.
Que fera donc Thomme en cet état? Doutera-t-il de
uetout? doutera-t-il s'il veille, si on le pince, si on le brûle? Doutera-t-il s'il doute? doutera-t-il s'il est? On n'en peut venir là ; et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante, et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point.
Dira-t-il donc, au contraire, qu'il possède certainement la vérité, lui qui si peu qu'on le pousse ne peut en montrer aucun titre, et est forcé de lâcher prise?
m Quelle chimère est-ce donc que l'homme? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige! Juge de toutes choses « imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque * d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers .
i4e Qui démêloir cet embrouillement? La nature con-
' Pascal avait mis d'abord : « Car la neutralité, qui est le pari! des sages, est le plus ancien dogme de la cabale pyrrhonienne. «
' Le mot doaquê est effsioé dans la copie de Saint-6ermain-des- Prés et remplacé de la main d'Arnauld par le mot amas qui a passe dans les éditions.
fond les pyrrhoniens,'et la raison confond les dogmatiques'. Que deviendrez -vous donc, ô homme, qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune.
480 Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante; taisezvous, natiure imbécile; apprenez que l'homme passe infiniment Thomme, et entendez de votre maître votre . condition véritable que vous ignorez. "" Écoutez Dieu ^.
Car enfin, si Thomme n'avait jamais été corrompu, 261 il jouirait dans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. El si l'homme n'avait jamais été que corrompu, il n'aurait aucune idée ni de la vérité, ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes et plus que s'il n'y avait point de grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver; nous sentons une image de la vérité,^ et ne possédons que le mensonge : incapables d'ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de
* D'abord : « On ne peut être pyrrhonien sans étouffer la nature ; on ne peut être dogmatiste sans renoncer à la raison, •
' A la place de ces deux paragraphes, Pascal avait écrit d*abDrd cepassage qui est barré dans le MS.
« Qui démêlera cet embrouillement? Certainement cela passe dogmatisme et pyrrhonlsme et toute la philosophie humaine. L'homme passe l'homme. Qu'on accorde donc aux pyrrhoniens ce qu'ils ont tant crié : que la vérité n'est pas de notre portée et de notre gibier ; qu'elle ne demeure pas en terre; qu'elle est domestique du ciel ; qu'elle loge dans le sein de Dieu et que l'on ne la peut connaître qu'à mesure qu'il lui plaît de la révéler. Apprenons donc de la v&>ité incréée et incarnée notre véritable nature. »
DE L'aOMM«. 405
perfection dont nous sooimes nialheureusemenl déchus I <si Chose étonnante cependant que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché , soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nousméme ! Car il est sans doute qu*il n*y a rien qui choque plus notre raison que de. dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui étant si éloignés de cette source semblent inrapabfes d'y participer. Cet écoulement ne nous parait pas seulement impossible, il nous semble même très-injuste : car qu'il y a-t-il de plus contraire aux règles de noire misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il parait avoir si peu de part qu'il est commis six mille ans avant qu*il fût en être? Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine; et cependant sans ce mystère le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme. De sorte que Thomme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à Thomme * .
* A la suite de ce paragraphe, Pascal avait écrit la page suivante qu'il a ensuite barrée.
« D'où il parait que Dieu voulant nous rendre la difficulté de notre être inintelligible à nous-mêmes, en a caché le nœud si haut .ou pour mieux dire si bas que nous étions bien incapables d'y arriver ; de sorte que ce n'est pas par les superbes agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison qne nous pouvons véri* tablement nous connalire.
« Ces fondements solidement établis sur l'autorité inviolable de la religion, nous font connaître qu'il y a deux vérités de foi également
iO^ GRANDBCm ET MISÊRK
isi XXVI. Le péché originel est folie devant les hommes; mais on le donne pour tel. Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes : sapientins est hominibus '. Car, sans cela, que dira-t-on qu*est rhomme? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s'en fût-il aperçu par sa raison, puisque c'est une chose au-dessus de sa raison ; et que sa raison, bien loin de l'inventer par ses voies, s'en éloigne quand on le lui présente ^?
XXVII. * Dira-t-on que pour avoir dit que la justice w< est partie de la terre, les hommes aient connu le péché originel? Nemo antèobitum beatus est ; c'est-à^iire qu'ils aient connu qu'à la mort la béatitude éternelle et essentielle commence.
constantes : l'une que l'homme- dans Tétat de la création ou dans celui de la grâce est élevé au-dessus de toute la nature, rendu comme semblable à Dieu et participant de sa divinité ; Tautre qu'en Tétat de la corruption et du péché, il est déchu de cet éiat et rendu semblable aux bêtes. Ces deux propositions sont également fermes et certaines. L'Écriture nous les déclare manifestement lorsqu'elle dit en quelques lieux : Delieiœ meœ esse cum fiUis hominum, Effundam spiritum meum super omnem carnem, DU estis, etc. Et qu'elle dit en d'autres : Omnis caro fœnum, Homo assimilatus est jumentis insipentibus et similis foetus est illis, Dixi in corde meo de filiis hominum.„.{a) Eccles. 5.
« Par où il paraît clairement que l'homme par la grâce est reudti comme semblable à Dieu et participant de sa divinité, et que, sans la gr&ce, il est comme semblable aux bêtes brutes. »
' Quod stuitum est Dei sapientîus est hominibus. I. Con, i. 25.
' Dans la copie seulement.
(«) Dixi in coi'de meo de filii» hommm^ ul proùarel fus Deus et oslenderet simUesesse bestiis . Ecries^. III. <8.
DB l'homme. ^07