II
54 DlVfiaTlSSEMBNT.
pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu'ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères qui nous en détournent', mais la chasse nous en garantit. Et ainsi f quand on leur reproche que ce 209 1 78 qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, s'ils répondaient comme ils devraient le faire s'ils y pensaient bien , qu'ils ne cherchent en cela qu'une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans repartie^. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu'ils ne se connaissent pas eux-mêmes ; * ils ne savent pas que ce n'est que la chasse et non la prise qu'ils recherchent ^.
Ils s'imaginent que s'ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir; et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l'agilation.
Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui vient
> Les mots qui nous en détournent sont omis dans la copie.
' En marge est écrit : « La danse. — Il faut bien penser où l'on mettra ses pieds. »
' En marge : « Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est un plaisir grand et un plaisir royal ; mais son piqueur n'est pas de ce senlimenî-là »
DIVKRTISSEMENT. 55
du ressentissement de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n*est en effet que dans le repos et non pas dans le tumulte; et de ces deux instincts contraires il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par Tagitation et à se figurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés quHls envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos.
Ainsi S'écoule toute la vie. On cherché le repos en 79 combattant quelques obstacles ; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable. Car, ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée ', ne laisserait pas de sortir au fond du cœur où il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin.*
Le conseil qu'on donnait à Pyrrhus, de prendre le 210 repos qu'il allait chercher par tant de fatigues, recevait bien des difficultés.
* Ainsi l'homme est si malheureux , qu'il s'ennuie- 247 rait même sans aucune cause d'ennui, par l'élat propre de sa complexion ; et il est si vain qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moin-
« Montaigne: «Et de son aulhorité privée, à ceste heure le
chagrin prédomine en moy; à ceste heure l'allégresse. » Essais. Liv. IT. chap. 12.
(Ire chose comme un killnrd et une bulle quMl pousse suffisent pour le divertir, go Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela? Celui 133 de se vanter demain entre ses amis de ce quMl a mieux joué^qu^un autre. Ainsi les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu*ils ont résolu une question d'algèbre qu'on n'aurait pu trouver jusqu'ici ; et tant d'autres s'exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d'une place qu'ils auront prise et aussi sottement à mon gré. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages mais seulement pour montrer qu'ils les savent ; et ceux-là sont les plus sots de la bande puisqu'ils le sont avec connaissance, au lieu qu'on peut penser des autres qu'ils ne le seraient plus s'ils avaient cette connaissance.
Tel homme passe sa vie sans ennui , en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les malins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à la charge qu'il ne joue point : vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c'est qu'il cherche l'amusement du jeu, et non pas le gain. Faites le donc jouer pour rien, il ne s'y échauffera pas et s'y ennuiera. Ce n'est donc pas l'amusement seul qu'il recherche : un amusement languissant et sans passion l'ennuiera. Il faut qu'il s y échauffe et qu'il se pipe * lui-même, en s'imagtnant qu'il serait heureux de gagner ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu'il se forme un sujet de passion et qu'il
■ La copie dit par erreur • se pique » au lieu de « se pipe. »
, DiVEHTlSSEaiENT. 57
excite sur cela son désir» sa colère» sa crainte " pour Tobjet qu'il s*est fornié, comme les enfants qui s'effrayent du visage qu'ils ont barbouillé ^ 80 D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois son fils, unique, et qui accablé de procès et de querelles était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant * ? Ne vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d'ardeur depuis six heures. Il n'en faut pas davantage : Thomme, quelque plein de tristesse qu'il soit, si l'on peut gagner sur lui de le faire
■ Celle image des enfants qui s'efTrayenl du visage qu'ils ont biirl>ouillé esl empruntée à Montaigne.
' Pag. 1 10 du MS., on lit une première ébauche qui parait avoir été écrite fort rapidement d*un premier jet, et que Pascal a ensuite barrée de plusieurs traits de plume. La voici :
• Cet homme si affligé de la mort de sa femme et de son fils unique, qui a cette grande querelle qui le tourmente, d*où vient qu*à ce mo>. meai il n*esl pas triste et qu^on le voit si exempt de toutes ces pensées pénibles et inquiétantes? Il ne faut pas s'en étonner ; on vient de lui itUr (a) une balle et il faut qu'il la rejette à son compagnon. 11 est occupé à la prendre à la chute du toit pour gagner une chasse ; comment voulez-vous qu'il pense à ses affaires ayant cette ^utr« affaire à manier. Voilà un soin digne d'occuper cette grande âme et de loi 6ler toute autre pensée de l'esprit. Cet homme né pour connaître l'univers, pour juger de toutes choses» pour régir tout un état, le voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un lièvre.
« Et s*il nes*abaisse àcela et veuille toujours être tendu, il n'en sera que plus sot, parce qu*il voudra s'élever au-dessus de l'humanité, et il n'est qu'un homme au bout du compte, c'est-à-dire capable de peu et de beaucoup, de tout et de rien. Il n'est ni ange ni bête, mais homme.
• — Une seule pensée nous occupe ; nous ne pouvons penser à deux choses à la fois. Donc bien nous prend selon le monfde, non selon Dieu "
(a) La copie dit : itrm ào lieu Aejeler. Ce mot et d'autres qui se troavaieut sur le bord de la page ont été coupes et manquent dans le MS aut.
entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là.
* Et rhomme, quelque heureux qu'il soit, s'il n'est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche Tennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement il n'y a point de joie, avec le divertissement il n'y a point de tristesse. Et c'est aussi ce qui forme le bonheur des personnes f de grande condition qu'ils ont un nombre 247^ de personnes qui les divertissent et qu'ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état.
76 Prenez-y garde. Qu'est-ce autre chose d'être surintendant, chancelier, premier président, sinon d'être en une condition où l'on a dès le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes ? Et quand ils sont dans la disgrâce et qu'on les envoie à leurs maisons des champs, où ils ne manquent ni de biens, ni de domestiques pour les assister dans leurs besoins, ils ne laissent pas d'être misérables et abandonnés, parce que personne ne les empêche de songer à eux.
* Divertissement.
73 III. La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle- «e même pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu'il est? Faudra-t-il le divertir de cette pensée comme les gens du commun ? Je vois bien que c'est rendre un homme heureux^ de le divertir de la vue de ses misères domestiques
DIVEaXISSEMBNT. 59
pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d'un roi, et sera-t-il plus heureux en s'attachant à ces vains amusements qu'à la vue de sa grandeur? Et quel objet plus satisfaisant pourrait-on donner à son esprit ? Ne serait-ce donc pas flaire tort à sa joie, d'occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d'un air, ou à placer adroitement une balle S au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l'environne? Qu'on en fasse l'épreuve : qu'on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir, et l'on verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on évite cela soigneusement, et il ne manque jamais d'y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu'il n'y ait point de vide; c'està-dire qu'ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant bien qu*il sera misérable, tout roi qu'il est , s'il y pense.
* Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens, mais seulement comme rois.
* Divertissement.
go ly. Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la mi- 121
• n y a barre dans le MS. — Du reste, ce passage n'est pas écrit de ia main de Pascal.
sère, rignorance se sont avisés, pour se rendre heureux, de ne point y penser.
— * Nonobstant ces misères, il veut être heureux et ne veut être qu^heureux et ne peut ne vouloir pas rélre; mais comment s*y prendra-t-il? Il faudrait pour bien faire qu'il se rendit immortel ; mais ne le pouvant il s'est avisé de s'empêcher d'y penser.
' Divertissement,
108 V. La mort est plus aisée à supporter sans y penser, ui que la pensée de la mort sans péril.
* Divertissement.
VI.* Si Thomme était heureux, il le serait d'autant plus qu'il serait moins diverti, comme les saints et Dieu.
01 Oui; mais n'est-ce pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement? Non, car il vient d'ailleurs et de dehors et ainsi il est dépendant et partant sujet à être troublé par mille accidents qui font les afflictions inévitables ^
* Misère.
VII . * La seule chose qui nous console de nos misères 97 est le divertissement, et cependant c'est la plus grande de nos misères.
81 Car c'est cela qui nous empêche principalement de
' Celle pensée ue se relrouve que dans les copies.
DlVERTlSSBlieNT. 4 1
songer k nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans Tennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d*en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort.
* Les misères de la vie humaine ont fondé tout s7 cela. Comme ils ont vu cela, ils ont pris le divertissement.
VIII. Condition de rhomme : inconstance, ennui, 70 inquiétude.
IX. Qui ne voit pas la vanité du monde esl bien vain ss lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement et dans la pensée de Tavenir? Mais ôtez leur ' divertissement, vous les verrez se sécher d*ennui; ils sentent alors leur néant sans le connaître : car c'est bien être malheureux que d*étre dans une tristesse insupportable aussitôt qu'on est réduit à se considérer, et à n'en être point diverti.
' X. * Les hommes s'occupent à suivre une balle et 25 un lièvre; c'est le plaisir même des rois.
* Arnauld, dans U copie du Fonds de Sl.-Germain a ajouté leurs, ce qui a fait la leçon des cdUions :... « Otez-leur leurs diveitissements... »
42 BlVfiaTlSSBMBMT.
* Penséeg.