Pensées inédites de Rivarol
Toujours excité par son imagination et par sa raison, il échappait à Rivarol de ces éclairs d'esprit, de ces idées vives et justes, qu'on admirait dans sa conversation , et qu'on trouve dans ses écrits; il les ti'açait à la plume et au crayon, et les déposait dans des sacs qu'il appelait son trésor. On a copié toutes ces pensées éparses qui , nous n'en douions pas , charmeront et instruiront le lecteur.
L'ahbé de Pradt, qui lorsqu'il était émigré et royaliste , avait beaucoup connu Rivarol , et à qui celui-ci reconnaissait des lumières et de l'esprit , quoiqu'il fût très sobre de louanges, a écrit que Rivarol dépensait souvent son esprit en petite monnaie, mais qu'elle sortait d'un lingot pur , et cela était vrai. Le comte de Lauraguais , depuis duc de Brancas , qui fut son ami, disait, plus on a de l'esprit plus on lui en trouve, et ce mot est piquant et juste.
Kivarol fut le premier de tous les Français qui écrivit contre la révolution. Les premiers numéros de son journal politique national parurent avant la prise de la Bastille, et Burke le reconnut lui-même dans son excellente Jettre sur les affaires de France et des Pays-Bas, traduite et publiée à Paris , en 1791. On verra dans le recueil que nous publions ce que Rivarol dit lui-même à cet égard, page 75.
Rivarol avait épousé une Anglaise d'origine, mademoiselle Malber-Fliut dont les aveux avaient suivi le roi Jacques; elle était plus âgée que lai et d'une jalousie excessive ; aussi ne le rendit-elle pas heureux, ce qui lui fit dire qu'ayant un jour médit de L'amour, il lui avait envoyé C hymen pour se venger.
Le beau-père de Rivarol est auteur d'une grammaire anglar.se très estimée j et il n'était point professeur de langue anglaise comme on l'a dit. La famille Mather-Flint est très ancienne et très connue dans le pays de Galles , et il y a eu un diplomate de ce nom, cousin de madame de Rivarol, connu dans toutes les cours de l'Europe dans le dernier siècle. Nous avons d'elle des traductions de quelques ouvrages anglais, qui ont été publiées; elle mourut au commencement de la restauration ,
n'ayant obtenu avec le nom qu'elle portait, qu'une très médiocre pension de la liste civile ! Son fils jeune , beau et spirituel , officier de dragons au service de Danemarck, mourut en Russie, où. il avait été appelé par la princesse D. , amie de son père.
L'Almanach des grands hommes fit beaucoup d'ennemis à Rivarol. Les ironies si plaisantes et si spirituelles dont ce petit ouvrage est rempli irritèrent au plus haut degré l'amour-propre de ceux qui y étaient signalés , et de là les sottes méchancetés qui furent lancées contre lui : mais on n'attaqua point ses mœurs : à cet égard la calomnie se tut, et ne joua pas son rôle ordinaire. Dans cet Almanach, il n'y a aucune personnalité, mais le ridicule y est versé à pleines mains, et chaque auteur est forcé d'y rougir de son voisin : il n'y a rien de mieux à dire.
Sa naissance a été bêtement attaquée , quoiqu'on sût très bien que son frère, aujourd'hui officier-général, était capitaine dans l'ancien régime, à l'âge de vingt-cinq ans, et que les plus grands seigneurs à cet âge n'avaient pas d'autre grade. Son grand-père
viij était Italien, et après avoir servi longtemps en Espagne et fait la guerre de la succession dans des grades supérieurs , il se maria en Languedoc avec une cousine-germaine de M. de Parcieux de l'académie des sciences. Il y a encore plusieurs branches de la famille Rivarol en Italie, et une en Corse. Voyez les historiens génois, Ganduccio et Casoni au sujet de son illustration et de son ancienneté. Mais laissons toutes ces sottises que des hommes sans naissance ont mises en avant. Nous sommes dans un temps où les plus hautes dignités sont conférées à des personnes qu'on n'aurait pas connues autrefois, et nous sommes toujours étonnés que des gens qui ont un nom historique, aient pu rester les associés de tous ces hommes que nos révolutions ont fait ainsi parvenir.
Ce qui afflige le plus dans les révolutions , c'est ce manque de respect pour la vieillesse , pour l'enfance , pour l'exil et pour le malheur : on gémit d'appartenir à une telle espèce, honte de l'humanité, qui viole ses sermens, qui foule aux pieds toute vertu , et dont l'esprit satanique se repaît éternellement d'erreurs et d'horreurs.
Qu'on lise attentivement le journal politique de
Rivarol , et l'on verra que ses prévisions s'étendent jusqu'à nos jours , et doivent frapper d'étonnement une postérité plus éclairée. Ses principes immuables font honneur à sa raison et à son caractère, et son dévouement à ses rois fait l'éloge de son cœur. Le général son frère a toujours eu la même fixité , et dit aujourd'hui qu'il faut être royaliste pour soi et mourir comme on a vécu.
Le grand Frédéric écrivit à Rivarol au sujet de son discours sur l'universalité de la langue française, et d'une épître qu'il lui avait adressée, « depuis les bons ouvrages de Voltaire , je n'ai rien lu de meilleur en littérature que votre discours , et j'ai trouvé vos vers aussi spirituels qu'élégans. » Il fut nommé à cette époque membre de l'académie de Berlin ; et mourut dans cette ville à l'âge de quarante-sept ans; c'est mourir trop jeune. Il préparait un grand ouvrage intitulé : Théorie du corps politique, dont il n'est resté que le plan et quelques pensées disséminées dans ce volume.
Voici une anecdote dont nous pouvons garantir l'authenticité. Quand le discours sur l'universalité de la langue française parut , le bon Louis XVI en
fut émerveillé , et disait tout haut , ainsi que Monsieur, depuis Louis XVIII, ah! comme cet auteur fait bien valoir la langue et la nation. Le roi ordonna à M. le baron de Breteuil, de prendre des renseignemens sur l'existence de l'auteur de ce discours : ce ministre sut bientôt que Rivarol n'était pas riche , et qu'il était issu d'une très ancienne famille d'Italie. Le roi dit alors à M. de Breteuil de faire remettre secrètement à Rivarol , 1000 fr. tous les trois mois. Rivarol crut pendant longtemps que c'était Monsieur qui lui faisait cette pension secrète , et ce n'est que dans l'émigration qu'il apprit que c'était le roi. Sur ces 4000 fr. Rivarol en donnait 1000 tous les ans à son frère pour augmenter ses appointemens et pour qu'il s'entretînt plus convenablement au service. Nous tenons cette anecdote de M. de Breteuil qui nous la raconta dans l'émigration.
Rivarol quitta Hambourg, oà. il travaillait à son dictionnaire de la langue , pour se rendre à Berlin en 1800, à la sollicitation d'une princesse russe qui l'honorait de son amitié. Il fut parfaitement accueilli par la cour de Prusse , et surtout par cette charmante reine , que Bonaparte traita dans la
suite d'une maiiièi-e si dure et si peu française. Le premier consul fit offrir à Rivarol sa radiation , de la faveur et de la fortune ; mais il fut inflexible; et il disait de ces mots piquans sur Bonaparte qui faisaient rire et la cour et la ville , et dont peut-être il fut la victime.
Il se lia à Berlin avec le comte Gualtieri , colonel au service de Prusse, qui a écrit de lui , « prodigue de son esprit, il le répandait à pleines mains. Tout le monde pouvait en prendre sa part-, et si quelquefois il le revendiquait, c'était moins par avarice que par esprit de justice».
Dans un recueil intitulé : l'Esprit de Rivarol , il y a beaucoup de choses fausses et controuvées , et l'on y a mis un assez grand nombre de pensées sur le sentiment , le temps , la puissance , le langage , la politique, etc. , qui se trouvent dans la collection de ses œuvres , auxquelles nous renvoyons le lecteur : mais nous ajouterons au volume que nous publions le morceau sur la philosophie moderne, qui est la plus terrible pliilippique qu'on ait jamais faite contre la philosophie (1) , et son discours sur la
(i) Mot de labbé de Pradt.
souveraineté du peuple qui est resté sans réplique. Ces deux morceaux conviennent parfaitement à notre entreprise : notre intention spéciale étant d'y combattre sans relâche , les faux et détestables principes qui n'ont que trop perverti l'espèce humaine, qu'on devrait plutôt, d'après ces principes, appeler l'espèce inhumaine.
Rivarol emporta avec lui quand il émigra une assez forte somme. Il avait un grand nombre d'abon nés pour son journal politique , et quand son frère le vit à Hambourg quelques années après , il lui demanda ce qu'il avait fait de cet argent 5 Rivarol lui répondit : Est-ce qu'il n'a pas fallu secourir les émigrés? En effet, Rivarol était très généreux; mais de toutes les personnes qu'il avait obligées , une seule rendit à son frère ce qui lui avait été prêté. Il faut donc regarder le reste, comme donné, puisqu'il n'a pas été rendu.
Quand le vertueux Louis XVI fut appelé à la barre de la Convention , il fut interpellé par Barrère sur ses liaisons avec Rivarol , ce grand ennemi de la révolution. Voyez le Moniteur. Le roi ne répondit rien. Voilà donc le nom de Rivarol lié