XI IJ
à jamais à ce déplorable et épouvantable événement qui sera la honte éternelle de la nation française, comme celle de Charles premier pour la nation anglaise. Les deux rois les plus vertueux de l'histoire sont morts sur l'échafaud, et d'odieux tyrans sont morts dans leur lit : il y a là de quoi être dégoûté d'être vertueux quand on est roi ; mais la vertu trouve sa récompense dans le ciel et dans la mémoire des hommes.
Un écrivain qui ne manque point d'esprit , et qui a publié dernièrement des mémoires attribués à une grande dame , vint prier le général de Rivarol de vouloir bien lui lire quelques unes des pensées inédites de son frère, il le fit avec plaisir; mais il fut un peu étonné de trouver quelque temps après dans un volume de ces mémoires plusieurs de ces pensées , et surtout celle-ci , l'assemblée constituante tua le roi , la Convention ne tua que l'homme. Cette pensée est un peu à la manière de Tacite. L'éditeur ou l'auteur de ces mémoires n'aurait pas dû faire de Rivarol un simple bel-esprit; c'était un penseur et un écrivain remarquable , et il aurait dû le dire.
Nous avons entre les mains une traduction des
amours de Tancrède et d^Herminie, épisode de la Jérusalem Délivrée, que le père de Rivarol publia auciennement dans )a Bibliothèque des Romans ; un petit poème très spirituel sur un événement ridicule de la révolution, la Fuite de Marat, et un sonnet que bien des gens préfèrent à celui de Desbarreaux. On pourrait faire une édition des œuvres de la famille Rivarol ; et ce serait une chose peu commune : on y verrait du père ce que nous venons d'annoncer, ensuite tout ce qu'ont fait ses deux fils, et l'Essai sur les Calabres , un Discours sur Rollin, et une Ode sur le café , de son petit-fils , capitaine dans la garde royale. Tous les hommes bien pensans qui ont une bibliothèque souscriraient inévitablement à cette édition qu'on donnerait par livraisons, et à bon marché.
Le père de Rivarol , à qui le sien ne parlait qu'italien , apprit cette langue à ses deux fils dès leur enfance, ce qui fit que son aîné traduisit l'Enfer du Dante , étant encore bien jeune , et le cadet traduisit son petit poème des Chartreux en vers italiens : c'est leur père qui dirigea et perfectionna leur éducation, et c'est faire son éloge : d'ailleurs au sujet de la révolution, il pensait comme ses
deux fils , et ne varia jamais ; il leur adressa ce quatrain :
Mon espérance enfin n'a pas été trompée ;
J'ai deux fils bien chers à mon cœur ; L'un se sert de la plume , et l'autre de l'épëe ,
Et tous les deux me font honneur.
Bivarol , comme on sait , mourut émigré à Berlin en 1801 : le fils de son frère fit pour lui le distique suivant , qu'on peut regarder comme son épitaphe :
Regihus atque Deo fidum servavit amorem } Necnon eloquio clarus et ingenio.
L'origine de la servitude est dans le mot même. Serviis est un abréaê de servatus.
La fortune déplace les sots, plus qu'elle ne cache les gens d'esprit.
Aristote a régné long-temps entre la foi et la raison.
Le pauvre pédant prend les rayons de sa bibliothèque pour ceux de la gloire.
De même que ce sont les images des objets , et non les objets mêmes qui frappent nos yeux ; ainsi nos âmes sont frappées des opinions qu'on a des choses , et non des choses mêmes.
Dans les voyages de long cours au milieu des
mers , on est à la fois trop séparé du monde et trop près des gens du vaisseau.
On devine bien la raison pourquoi un sot est si obstiné , et un homme d'esprit si facile.
Quand on se marie , si on a des enfans , on offre trop de surface à la fortune.
La dissimulation peut mener à l'esprit : G.*, dit si souvent le contraire de ce qu'il pense , que cela lui fait attraper de jolies choses.
L'ignorance fait tout le plaisir et toute la fraîcheur des premières sensations.
On tue l'ignorance comme l'appétit : on mange, on étudie , et c'est ainsi qu'on arrive vers cet état qui rend la mort si nécessaire.
Tout a un regard philosophique ; même de considérer des mots d'une langue qu'on n'entend pas : cela fait mieux sentir que tout est convention dans le langage.
Dififérence des procédés de la nature et des nôtres; n'ayant que le même spectacle à nous offrir, elle change les spectateurs , et nous changeons le spectacle.
Les jeunes gens auprès des femmes sont des riches honteux , et les vieillards des pauvres effrontés.
Les sots , les paysans et les sauvages se croient hien plus loin des hêtes que le philosophe.
On ne déraisonne jamais mieux que lorsqu'on a beaucoup de raison à perdre; comme on ne se ruine jamais mieux , que lorsqu'on a beaucoup de fortune.
Le moi dans l'homme est l'effet d'une convergence dans toutes les facultés , d'un véritable éréthisme. La plupart du temps l'homme agit sans le moi, et son corps va sans pensée comme un vaisseau sans pilote, parle seul bienfait de sa construction. Enfin ce moi, cet état d'énergie fatigue ainsi que tout autre éréthisme, comme lorsqu'on veut dormir, c'est-à-dire perdre connaissance, et qu'on ne le peut pas.
Les mouvemens brusques de la pensée fatiguent
comme ceux du corps. On l'éprouve eu faisant des divisions dans son discours, si on va et revient vite de l'une à l'autre.
Les visions ont un heureux instinct : elles ne viennent qu'à ceux qui doivent y croire.
L'amour dans l'État social, n'a peut-être de raisonnable que sa folie.
Il faut de si fortes raisons pour vivre , qu'il n'en faut pas pour mourir.
C'est un grand effet de la providence que le bonheur des enfans ; car si ce monde était une bonne chose , ce sont ceux qui n'y comprennent rien qui seraient le plus à plaindre.
Vivre dans l'aisance , avoir de la patience , de la prudence et de la santé, voilà le bonheur de l'homme : si avec tout cela , il n'est point heureux , c'est qu'il n'est pas digne de l'être.
Ce qu'il y a d'horrible en général dans ce monde.
c'est que nous cherchions avec une égale ardeur à nous rendre heureux , et à empêcher les autres de l'être. Beaucoup d'hommes lancent sur nous autant de traits que de regards.
Le mot cher a quelque chose de doux et de vil. Il est l'expression de l'amour et de l'avarice, et semhle dire que ce qui lient à la bourse tient au cœur. On dit toucher de l'argent pour dire le prendre.
Les images n'avancent pas l'esprit, mais elles le déplacent, et le mettent souvent mieux en face de la question. Elles font jouer le rôle de juge au lecteur.
On corrompt la fille innocente avec des propos libres , et l'amour délicat séduit la femme galante : fruit nouveau pour Tune et l'autre.
Il y a des gens qui, en nous offrant leurs services , nous resserrent le cœur, et l'avertissent de refuser: d'autres qui, par leur cordiale franchise, relâchent notre sévérité.
Il faut de C économie dans les petites fortunes, et de l'ordre dans les grandes.
La nature n'ayant plus rien de nouveau à offrir à l'homme qui pense et qui vieillit, et la société encore moins, il ne doit demander que l'air et l'eau, le silence et l'absence, quatre élémens de la vie, quatre choses sans goût et sans reproche.
Malheureusement il y a des vertus qu'on ne peut exercer que quand on est riche.
La paresse n'est dans certains esprits que le dégoût de la vie ; dans d'autres , c'en est le mépris.
Donner la question se dit parce qu'on interroge par la douleur.
La croyance à certaines vérités n'est venue à tous que parce qu'elle était d'abord venue à quelqu'un.
On dit un grand, un ingrat, un infidèle; pourquoi ne dit-on pas un bon, un paisible, un doux?
L'homme dit commencement et fin ; ce sont deux idées. Dans un système entier, comme un homme
ou un arbre , on ne trouve ni commencement ni fin, si ce n'est naître ou mourir; et tout cela n'est que changement pour la nature, qui ne commence ni ne finit en lieu comme en temps.
On ne fait point l'histoire de la nature. Si je mettais chaque jour un masque , celui qui aurait dessiné tous mes masques n'aurait pas encore fait mon portrait.
Tout le monde s'agite pour trouver enfin le repos ; mais il y a des hommes si paresseux qu'ils mettent le but au début.
Sur dix personnes qui parlent de nous, neuf en disent du mal, et souvent la seule personne qui en dit du bien le dit mal.
Il faut se proposer d'être toujours vrai dans toutes ses paroles ; parce que ce plan invariablement suivi nous élève à nos propres yeux , et parce qu'il nous rend discrets. Une vertu en amène une autre. La dissimulation ne doit pas passer le silence.
Pourquoi préfère-t-on pour sa fille un sot qui
a un nom et un état à un homme d'esprit? C'est que les avantages du sot se partag-ent, et que ceux de l'esprit sont incommunicables. Un duc fait une duchesse ; un homme d'esprit ne fait pas une femme d'esprit.
Les hommes les plus sages sont toujours ceux qui ont le moins d'ascendant sur les autres hommes , parce qu'ils ont le moins de rapports avec eux ; c'est comme les plus ingénieux.
Quand on se propose un but, le temps, au lieu d'augmenter, diminue.
Quand un homme vaut mieux que ce qu'il possède, il faut qu'il soit bien pauvre ; et voilà pourquoi les riches paraissent valoir si peu , et d'où vient la faveur des philosophes pour les pauvres.
Dans Esther Louis XIV est Assuérus ; Louvois Aman ; et les protestans les juifs : mais le roi ne se laissa pas fléchir comme Assuérus, parce que son Esther avait apostasie. Madame de Maintenon avait été protestante.
Si l'homme avait des yeux tout autour de la tête, devant et derrière n'existeraient pas pour lui.
Il y a deux sortes de langages ; Racine et Molière , Plaute et Virgile. Les uns, en élevant leurs expressions, échappaient au grand nombre de leurs contemporains ; mais ils les portaient plus loin autour d'eux et dans la postérité. Les autres, en prenant leurs expressions dans toutes les classes de la société , frappaient mieux leurs contemporains , et sont moins entendus de la postérité. Il y a des choses dans Molière que les étrangers ne peuvent pas comprendre.
On a remarqué que les gens à talent s'enivrent souvent comme les gens du peuple, et que les gens d'esprit y répugnent.
On sent pourquoi le mot artisan peut s'appliquer à Dieu , et non celui d'artiste.
En Angleterre l'esprit public est plus sain 5 en France l'esprit particulier vaut mieux : de sorte qu'en Angleterre vous trouverez plutôt un meilleur peuple, et en France un meilleur homme.
Il y a des gens fidèles dans leur perfidie, comme on a dit de la Fortune, qu'elle est constante dans son inconstance.
Ce ne sont pas les peines d'une telle condition dans la vie qui nous en dégoûtent, mais les plaisirs d'une autre.
Parmi les malveillans, qui disent étourdiment le mal dont ils ne sont pas sûrs, il y a des amis discrets, qui taisent prudemment le bien qu'ils savent.
L'homme de la nature est trompé par les sensations, et l'homme social par les opinions. Sans ces deux sortes d'erreur , il ne pourrait exister et ne saurait pas vivre.
Un homme à talent dira plutôt une sottise qu'un homme d'esprit. Les gens du monde s'y trompent souvent, et confondent l'esprit et le talent.
Revenez , écrivait une femme peu chrétienne à son amant ; si j'avais pu aimer un absent , j'aurais aimé Dieu : cette femme faisait de Dieu un homme ; il est toujours présent.
Il faut toujours avoir affaire, ou à la malice des hommes si les temps sont calmes, ou à leur barbarie, s'il y a révolution.
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L'admirable nature a voulu que ce que les hommes ont de commun, fût essentiel, et ce qu'ils ont de différent peu de chose : il est vrai que ce qu'ils ont de différent change beaucoup ce qu'ils ont de semblable.
Faut-il traduire les lois en français, comme on a traduit l'Évangile ? Il est plaisant que l'Europe, qui a consenti à être sauvée sur des traductions , ne veuille être jugée que sur des textes.
Le martyr d'une vieille religion a l'air d'un entêté ; le martyr d'une religion nouvelle a l'air d'un inspiré.
Si le riche n'était libéral que comme la terre , qu'il n'accordât rien qu'au travail , il passerait pour dur.
Les philosophes sont plus anatomistes que médecins, ils dissèquent et ne guérissent pas.
Le tour le plus ingénieux qu'on ait joué à l'égoïsmc, c'est l'établissement du dogme d'une autre vie; car on a forcé l'homme à sacrifier celle-ci pour l'autre.
12 • La fatalité ou prédestination est dans les choses et non dans nous. Il est fatal que tout corps qui passera sur telle pente, j^lisse et tombe; mais il ne l'est pas que tel homme y passera.
"Vingt mille femmes mal faites font passer une mode qui n'est favorable qu'à leur défaut ; le petit nombre de belles femmes s'y assujettit : la majorité l'emporte.
Rien de si afiFreux que d'être riche sans vertus.
La peur est la plus terrible des passions, parce qu'elle fait ses premiers efforts contre la raison ; elle paralyse le cœur et l'esprit.
L'homme fut placé sur le seuil de la vie comme devant un carrefour ; les animaux comme devant une seule route. Raison pourquoi nous sommes capables de doute , et coupables de fourberie : les animaux exempts de l'un et de l'autre et toujours incorruptibles.
Ce qui rend les consolations si inutiles et souvent si insupportables, c'est qu'on ne peut offrir le temps.
L'homme compte tellement sur les vicissitudes de la fortune, que s'il est bien , il craint ; s'il est mal, il espère. La craiwte étant une mauvaise espérance , on aurait pu dire la Lonne et la mauvaise espérance, comme on dit bonheur et ma/Ziewr, c'est-àdire bonne heure et mauvaise heure. Cela peut se trouver peut-être dans quelque langue.
Quand les lois sont obscures, les juges se trouvent naturellement au-dessus d'elles , en les interprétant comme ils veulent. Il y a dans chaque application de la loi une partie imprévue abandonnée à leur sagacité.
Ce qu'il faut éviter en morale, c'est de placer la vertu dans des actes indifférens , comme le jeûne , le cilice, les austérités : tout cela ne peut pas être utile aux autres hommes.
L'impiété a des conséquences affreuses. Les jeunes gens y sont fort sujets, aux premières lueurs de la philosophie.
L'homme a une tranquille inattention et une ingratitude habituelle pour les jouissances les plus essentielles de la vie, comme la vue, la santé, etc. Dans la privation, il sent l'horreur et le regret. Il a
de l'enthousiasme pour les jouissances accidentelles et imprévues , comme celles des arts , les spectacles, etc., et dans la privation , l'oubli ou une facile indifférence.
Dans la société politique il y a gloire et danger pour les uns , et danger et honte pour les autres : sécurité paisible sans gloire et sans honte pour le grand nombre.
Il y a deux grandes traditions dans l'antiquité qu'on n'a pas assez remarquées. « Satan, le premier des anges veut détrôner son bienfaiteur : le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal donne la mort. » L'une enseigne que l'ingratitude est inhérente à tout être créé ; l'autre que les lumières ne rendent pas les peuples heureux.
Le fatalisme est merveilleux dans la tragédie. Comment s'intéresser à une femme criminelle , si elle ne peut en rejeter la faute sur les dieux ?
Ces dieux, qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d'une faible mortelle....
Phèdre.
Ce même fatalisme dégrade l'histoire dont l'es-
seiice et la majesté consistent à tout rapporter aux causes naturelles et aux passions,
La distraction tient à une grande passion ou à uue grande insensibilité.
Le mouvement entre deux repos , est l'image du présent entre le passé et l'avenir. Le tisserand qui fait sa toile fait toujours ce qui n'est pas.
Une langue mal faite , comme le chinois , retient l'esprit dans une véritable imperfection.
Voyez les fruits qui tombent avant le temps ; ils ont une fausse maturité , une fausse couleur, une douceur fausse qui nous trompent. Les fruits qui doivent passer par toutes les périodes de la belle saison , ont une verdeur et une âpreté qui contrastent avec ceux que je viens de peindre.
Voyez aussi les enfans qui meurent avant de devenir hommes, ils mûrissent tout-à-coup. Leurs gestes, leurs paroles, leurs regards sont d'un autre âge ; ils étonnent souvent par une tournure morale qui n'a plus rien de l'enfance. Au contraire , ceux
qui doivent arriver à l'état d'homme , ont une enfance longue et turbulente 5 et pour compléter l'analogie , les parens abandonnent leurs enfans quand ils sont grands , et les arbres leurs fruits , quand ils sont mûrs.
Rien n'étonne quand tout étonne ; c'est l'état des enfans.
Les rêves , la folie et l'ivresse prouvent que notre âme dépend beaucoup de notre corps , et vice versa.
Nous paraissons en littérature avec une certaine quantité d'idées qui font notre réputation d'esprit. Les ouvrages que nous faisons au-delà, sont de notre talent plutôt que de notre esprit, et nuisent souvent à notre réputation. Il est bon de distinguer le moment où on n'a plus rien à dire au public , et de ne pas abuser de la facilité qu'on a acquise en écrivant ses premiers ouvrages.
Un homme, habitué à beaucoup écrire, écrit souvent sans idées ; comme ce vieux médecin qui tâtait le pouls à son fauteuil en mourant.
A mesure que la philosopliie se propage, les cèj^émonies pour les morts diminuent, et la croyance d'une autre vie s'affaiblit. A^oilà pourquoi on a donné le nom de superstition k cet article des croyances religieuses qui fait que nous croyons nous survivre; et cet article étant le plus important, il a donné son nom aux crédulités de tout genre. 5mperstitiosos vocabant illos qui se sïbi esse superstites credebant.
Si, étant fort occupé d'une idée , on se retourne dans son lit, on la perd, et souvent pour longtemps.
Les enfans font des cris , aiment le bruit , le feu, etc. 5 ils font tout ce qu'ils peuvent pour s'avertir de leur existence. Les gens bornés aiment le mouvement. Il n'y a que les hommes exercés à la méditation qui aiment le silence et le repos : leur vie est une suite d'idées.
L'ouvrier a besoin de chanter eu travaillant. Nous avons du goût pour la symétrie et les rimes. Tout cela nous avertit que nous sommes composé» de parties correspondantes et en harmonie.
Les bourses se vident pour un chanteur et un
danseur ; tout est de glace pour l'homme qui pensé et qui redresse les idées de son siècle. C'est que celui-ci ne donne que de la fatigue et humilie les gens médiocres , tandis que le chanteur ne donne que du plaisir et n'humilie jamais. Les idées perdront toujours leurs procès contre les sensations. Il n'y a que les excellents esprits qui quittent tout pour suivre une tête pensante.
Il naît plus d'hommes que de femmes en Europe, et, sans la guerre, les femmes y seraient condamnées à l'infidélité. Dans un pays où il y aurait plus de femmes que d'hommes , beaucoup seraient condamnées à la fidélité.
Mlle La Guerre, ayant eu un démêlé assez vif avec son amant , s'enfuit un soir de l'Opéra avec ses habits de théâtre, tout en pleurs, et perdant si bien la tête , qu'elle s'égara dans la campagne. Elle y passa la nuit à pleurer, et vers le matin, c'était en été , elle se mit à chanter et à saluer l'aurore d'un très bel air qu'elle avait souvent fait applaudir à tout Paris. Les paysans qui aperçurent cette belle créature, avec des habits d'une richesse et d'un goût inconnu pour eux, étonnés de ses gestes, de sa superbe taille et de sa voix, la prirent pour un ange, et se mirent à genoux autour d'elle. C'est pourtant
au siècle des lumiëres que ceci s'est passé et près de Paris en 1778.
Il y a des gens à talent de deux espèces; ceux qui ne s'exercent que sur la matière, comme les sculpteurs , les peintres , mais qui ont peu d'esprit ; et ceux qui s'exercent sur la parole , comme orateurs et poètes. Ceux-ci attrapent de l'esprit et des idées. On peut les comparer aux orfèvres qui ont pour eux les parcelles du précieux métal qu'ils mettent en œuvre.
L'esprit malin et le cœur Lon; c'est la meilleure espèce d'hommes.
La partie du scandale est le morceau neuf de l'Evangile qui y est admirablement traitée.
Il faut observer que chez les anciens on avait de la religion sans avoir de clergé, et que c'est le contraire chez les peuples modernes. Quand tout particulier est prêtre , il a des autels chez lui.
De même qu'une fleur ou un fruit sont embellis ou grossis parla culture , moins ils portent de grai-
nés ou de pépins : ainsi plus un homme cultive sa tête , moins il est propre à la génération ou au travail des mains. Ce qui prouve toujours que la nature n'est pas qu'une fleur soit une belle fleur , ou un fruit un gros fruit, ou l'homme un grand penseur.
Se révolter contre les maux inévitables et souffrir ceux qu'on peut éviter, grand signe de faiblesse. Que dire d'un homme qui s'impatiente contre le mauvais temps , et qui souff're patiemment une injure?
Ce qui fait la puissance du talent, c'est qu'il exprime d'une manière neuve et piquante, les pensées les plus communes : or , les pensées les plus communes se composent des sensations premières, souvent répétées, et par conséquent fondamentales dans l'homme.
C'est si fort la mode aujourd'hui de dire du mal des princes , qu'on a l'air de les connaître particulièrement quand on en dit du bien.
II n'est pas besoin de passer devant les objets quand les objets passent devant nous : aussi les
habitans des grandes villes ne croient pas avoir besoin de voyager.
La plupart de nos impies ne sont que des dévots révoltés.
Si nous étions composés d'élémens insensibles , d'atomes sans mouvemens et sans vie , et que pourtant nous fussions capables de sentir et de nous mouvoir , il faudrait bien conclure qu'il y a en nous un être qui se meut et qui sent , comme le ressort d'une montre. Mais il est très vrai au contraire que nous sommes pétris d'atomes pleins de vie et de sensibilité, qui aiment, haïssent , souffrent^ se réjouissent.
Le mot précaire signifie aujourd'hui une chose ou un état mal assuré , et prouve le peu qu'on obtient par la prière, puisque ce mot vient de là.
C'est peut-être une erreur fondamentale que de croire la matière impénétrable.
L'homme étant composé de parties enharmoniques , est réduit à prouver par la raison qu'il a raison , et par son oreille que tel son est juste.
Un jeune homme très connu avant la révolution, s'étant poussé dans le monde, profitait d'une circonstance heureuse pour envoyer quelque secours à son père, et recommandait le secret à un ami qui l'aidait en cela ; parce que, disait-il, dans un siècle si corrompu, le malheur d'avoir un père pauvre, pouvait lui faire plus de tort que sa piété filiale ne lui faisait honneur.
L'art fait tout avec art , et la nature fait tout sans art.
La nature remue des élémens, et nous ne remuons que des masses. Si nous voyions les élémens, nous ne verrions pas les masses 5 d'où, il résulte que voyant celles-ci nous ne devons pas voir les autres.
Ce qui fait qu'un sauvage ne se plaît pas dans nos villes , c'est qu'il n'attache aucune importance à l'opinion , car s'il y en attachait , il supporterait bientôt toutes nos chaînes , puisqu'il porterait déjà la première et la plus lourde. On a vu des matelots devenus sauvages ne vouloir jamais revenir à l'état social, et on n'a pas vu un seul sauvage qui ne soit retourné chez les siens à la première occasion, quelque agrément qu'on lui procurât parmi nous.
L'homme du peuple , situé par la misère entre le travail des mains et la mort, abhorrant également l'une et l'autre, recourt aisément au travail. L'homme du monde, dans cette situation, choisit entre le travail et la mort.
Notre vie est composée de mouvemens réglés. Tout mouvement plus fort ou moins régulier produit ou la douleur ou le plaisir ; tout mouvement plus faible, le sommeil. La nature n'a pas prévu l'ennui.
Un homme à qui la nature a tout donné, et à qui la société dispute ou refuse tout, ne peut rien pour ce monde et ne travaille que pour l'avenir.
On dit dans l'école : Dieu ne peut faire un bâton sans bouts : c'est que Dieu résiste à l'impossible, parce que l'impossible n'est pas vrai , et que Dieu est la vérité même. La raison d'ailleurs ne veut et ne peut l'absurde.
J'ai vu la Hollande, en 1793, sur le point de se perdre par économie plutôt que de se secourir avec son argent. Elle se croyait une république et n'était qu'un comptoir.
Lors de notre fureur pour les jardins anglais, on alla jusqu'à vouloir que ces sortes de jardin fussent de vrais paysages. On diminuait les fleuves et les montagnes, mais les arbres et les hommes restaient les mêmes : de sorte qu'on francliissail un fleuve d'un pas, et que deux arbres couvraient une montagne, sans compter qu'on n'obtenait jamais la perspective aérienne et les lointains que la peinture imite avec tant de succès.
Il faut que la vérité arrive nue à son but ; et pour qu'elle y arrive nue, il faut qu'elle laisse tomber ses voiles , et ses voiles sont les in-folio.
L'enfant qui tette n'est qu'un organe , tel qu'un des vaisseaux lactés qui pompe le chyle.
On ne peut pas vouloir une idée avant qu'elle nous vienne, et on ne peut pas toujours la chasser quand elle est venue.
En 1782 quelques demoiselles de nom , âgées de quinze à dix-huit ans , s'ennuyant à l'Abbaye-aux- Bois, s'avisèrent d'écrire une belle lettre au Grand Turc, pour le supplier de les admettre dans son sérail. La lettre interceptée fut remise au roi, et on
en rit beaucoup à la cour. L'ennui du couvent et le désir de l'amour leur tirent faire une chose très naturelle .
Le talent n'est autre chose que l'esprit d'employer l'esprit.
La pudeur , une des principales chaînes de la société, et le rire, particulier à l'homme, prouvent évidemment l'existence d'un beau idéal.
Ce qui prouve que l'esprit a commencé en nous, c'est qu'il est plus inquiet de ce qu'il sera que de ce qu'il a été.
La vanité a ses douleurs. Le marquis de *'^'^, homme extrêmement vain, ayant épousé une femme de chambre que le duc de^'^^avait voulu épouser, tant elle avait de mérite et de beauté, s'écriait souvent : « Ah ! combien je gémis d'avoir fait mon bonheur. »
Les gens les plus malheureux sont ceux qui souffrent par la vanité. Ces sortes de douleurs n'ont pas de dédommagement. Une des maîtresses de
Louis XV, qui en avait un fils, gémissait de ce que le roi ne l'avait pas fait prince ; je lui dis : « Vous avez couvé l'œuf d'un paon , et il n'en est sorti qu'un poulet. »
L'opinion est dans le public, et non dans le peuple : c'est ce qui a trompé beaucoup de gens.
Si à mesure qu'un homme augmente sa fortune , il agrandissait son estomac , il faudrait bien s'en défaire ; c'est le cas des avares. Le coffre où ils entassent leurs écus ressemble à un estomac qui deviendrait chaque jour plus ample, et qui finirait, si la mort n'y mettait un terme , par engloutir la nourriture de toute une ville.
L'esprit bat quatre fois dans le temps que le sens commun n'en bat qu'une. Il est toujours une raison prompte , et souvent une raison ornée.
Songez que ce grand est sujet à toutes vos petites passions, timide ou insolent, avare ou faux comme vous. Où. réside donc cette grandeur? Chez vous et non chez lui. La grandeur d'un homme est comme sa réputation; elle vit et respire sur les lèvres d'autrui.
Un homme médiocre qui prend bien son temps, peut avec de l'adresse et de la patience, jouer un rôle et faire parler de lui.
L'incrédule se trompe sur l'autre vie; le croyant se trompe souvent sur celle-ci.
Quoiqu'un homme éloigné paraisse petit , il y a pourtant de la différence entre un homme éloigné et un petit homme : effet de la perspective.
Un homme devient grand , et tout-à-coup beaucoup de gens se font lierre, parce qu'il s'est fait chêne.
On appelle la vie un bienfait, et cette expression si usitée est fausse. Je n'existais pas , vous m'avez fait , et voilà tout. C'est un acte et non un bienfait, de quelques dons que soit enrichi l'ouvrage. L'horloger ne peut pas dire qu'il est le bienfaiteur de l'or, de l'acier et du cuivre dont il a fait une montre.
L'homme est le seul animal qui fasse du feu , ce qui lui a donné l'empire du monde.
L'art de la guerre n'est pas le premier ni le plus difficile des arts par sa nature , mais il est le premier par ses conséquences qui font la destinée des empires.
Entre deux sots qui combattent, il y a toujours un victorieux, et c'est bien égal.
La vanité est plus forte que l'amour de la gloire. Un homme d'un grand nom qui ferait Lien les vers, les lirait dans la société , et n'oserait les publier sous son nom. La gloire d'un grand seigneur est dans sa maison, celle d'un grand écrivain est dans sa personne. BufTon et Voltaire sont connus dans les deux mondes , et beaucoup de gens qui ont un nom illustre y sont inconnus.
Celui-là est toujours libre qui fait, quoique forcé, les choses dont il a besoin, comme un valet sert pour vivre : mais celui-là est esclave qui est contraint de faire ce dont il n'a aucun besoin.
Nous sommes plus frappés des événemens de notre temps et qui se passent autour de nous que des événemens passés ou lointains , quoiqu'ils soient également frappans. Le présent nous touche sans
cesse.
L'amour du repos donne le goût de l'ordre, et le »ût de l'ordre donne l'amour des puissances.
Quand on a raison vingt-quatre heures avant le commun des hommes , on passe pour n'avoir pas le sens commun pendant vingt-quatre heures.
La métaphysique ne résout pas certaines difficultés , mais elle les expose mieux en les mettant sous un plus grand jour. Le commun des hommes voit des taches dans la lune 5 un télescope nous met en état de compter , de dessiner ces taches sans nous en expliquer la nature. La métaphysique rend donc la visière plus nette et voilà tout.
Il y a certaines questions en morale auxquelles un homme sage et sûr de sa conscience ne doit jamais répondre. La loi est écrite sur le frontispice de l'édifice social ; elle garde les portes et les avenues et ne connaît ni acception ni exception. Il est pourtant dans l'édifice de la morale et des lois un asile secret que j'appellerais volontiers le tribunal de la conscience j dont la vertu seule connaît le chemin et que la multitude doit à jamais ignorer. Ce serait un crime que de montrer à l'étranger le plan de nos fortifications ; il aurait alors la clé du royaume. Je ne montrerai donc pas le chemin couvert et la porte
oO secrète de ce sanctuaire écarté où se jugent les délicatesses de la morale , les perplexités de la justice, et tous ces problèmes pour lesquels Thémis n'a pas de balances : car si on les montrait , l'avide intérêt et tous les sophismes des passions forceraient bientôt la porte et violeraient la conscience dans son dernier asile.
A moins que l'esprit n'ait la vérité pour but, et le raisonnement, l'utilité, je ne vois pas de raison pour les admirer.
L'indulgence pour ceux qu'on connaît est bien plus rare que la pitié pour ceux qu'on ne connaît pas..
Martyr signifie témoin ; mais comme les Chrétiens qu'on persécutait témoignaient au milieu des supplices , on n'entend plus ce mot que dans le sens d'une personne qui souffre pour sa religion, ou par extension, de tout homme qui souffre de longues tortures pour quelque cause que ce soit.
Le langage des perroquets prouve qu'ils sont occupés du son et non du sens, comme les enfans; puisqu'ils ont la variété de l'alphabet dans leur
organe vocal, tout comme eux, et que, comme eux, ils choisissent les sons et les tons qu'il faut pour répéter.
Ce qui fait que les gens du monde sont à la fois médiocres et fins, c'est qu'ils s'occupent beaucoup des personnes et fort peu des choses : c'est le contraire dans les hommes d'un ordre plus élevé.
Comprendre, c'est saisir et contenir. Notre esprit ne peut tout comprendre, comme nos mains et nos bras ne peuvent tout contenir et tout embrasser , et comme nos yeux ne peuvent tout mesurer. Quand on n'écoule pas ce qu'on dit, et qu'on ne comprend pas ce qu'on fait, la langue parle et les membres agissent à notre insu.
Il y a dans nous un esprit qui a reçu la vie et la pensée à des conditions matérielles.
La nation la plus vive et la plus légère de l'Europe a eu un jeu, une danse, et une musique graves, le piquet , le menuet et nos airs anciens. Serait-ce le pourquoi de lagaîté de Racine, qui faisait des tragédies , et la tristesse de Molière qui faisait des comédies ?
L'enfant qui naît, n'ayant que des facultés, n'est encore que récipient : sent-il pour la première fois, non seulement il est alors rempli de la sensation actuelle , mais au second moment il sent qu'il a senti , et qu'il ne sent plus ; là commence la mémoire ; et si on lui fait éprouver au troisième instant une nouvelle sensation , il sent que celle-ci n'est pas l'autre ; ou si c'est la même il sent l'identité : ainsi il exerce sentiment, mémoire et jugement. Le moi résulte avec le temps du nombre des sensations qu'il éprouve, car à force de se toucher et de se sentir , il finit par se distinguer de tout ce qui n'est pas lui.
Il y avait, dans ma jeunesse à Paris, des hommes qui donnaient beaucoup d'argent aux filles pour s'en faire aimer, « C'est un homme , disait une de ses tilles , en parlant du duc de **''^, qui veut être adoré , et c'est cher. «
Vers les derniers temps, on ne pouvait plus réussir à la cour de France , sans avoir quelques ridicules qui se faisaient aimer , ou une nullité parfaite qui vous faisait supporter.
L'imagination n'est que le sentiment d'un premier sentiment qui nous revient , même en l'ab-
sence de l'objet. Le jugement n'est que le sentiment de l'identité ou de la différence de deux autres sentimens ; d'où naissent l'esprit et le goût. Le mélange de la mémoire et du jugement règle l'imagination. La folie est de deux espèces , l'une fixe et l'autre multiple. L'ivresse assoupit à un degré égal les trois grandes facultés du sentiment , de la mémoire et du jugement. On a donné le nom d'idées qui signifie images, aux sentimens simples ou composés, et leur effet s'appelle sensation.
Le spectacle des médians a fait les gens de bien, comme celui du ridicule a fait les gens de goût : jura inventa metu injusti.
Ceux qui demandent des prodiges ne se doutent pas qu'ils demandent à. la nature l'interruption de ses prodiges.
La nature a voulu que ce qui bornait nos idées , bornât aussi nos désirs : ignoti nidla ciipido. Voyez le paysan qui ne convoite pas la dame du village, et son égal, devenu homme d'esprit par l'éducation , dont les rêves et les passions sont aussi étendus que les idées qu'il a acquises.
L'ignorance étant une négation et partant un mal
dans l'ordre social, elle n'en est pas un dans l'état des bois ; aussi la nature n'a donné aucun moyen à l'homme des bois d'acquérir des notions qui feraient son supplice, comme elles font souvent celui d'un homme exilé de nos villes dans un désert : car ces notions seraient des souvenirs , puisqu'il n'y a point d'idées innées. Rousseau a écrit pour ce qu'il appela l'état de nature, contre la nature éternelle des choses. La science n'est un mal bien souvent, que parce qu'elle n'est pas entière , que parce qu'elle est une demi-ignorance. Mais il ne faut pas moins s'inoculer la science pour éviter le mal d'ignorance. Quant aux arts et métiers, c'est folie de dire que nos mains n'étaient pas faites pour exécuter tout ce que notre esprit inventait , ce qu'exigeait l'ingénieuse et impérieuse nécessité.
L'inscription de la bibliothèque égyptienne était admirable : Trésor des remèdes de l'ame.
L'avare manque autant de ce qu'il a que de ce qu'il n'a pas. C'est l'homme haïssable par excellence. Un riche qui ne fait pas du bien sans être avare est un soleil qui aurait perdu sa lumière.
Les gens du monde emploient mieux leurs loisirs que leur temps : les pauvres n'ont pas de loisirs.
Les philosophes se sont trompés sur le peuple et sur les grands. Us ont pensé que les petits s'éclaireraient, et que les grands ne s'éclaireraient point.
Si en copiant un hcau modèle, vous faites un dessin estropié, direz-vous pour vous excuser que vous vous êtes abandonné à la nature; c'est à celle de votre modèle qu'il fallait s'abandonner et non à la vôtre ; car vous vous êtes gâté vous et votre modèle en suivant vos libres mouvemens , tandis que vous auriez approché de la perfection si vous eussiez renoncé à votre inutile liberté , au profit de la belle nature.
Il n'est pas de talent sans un peu d'orgueil , et sans l'orgueil il n'y aurait pas de talent ; c'est lui qui dicta les vers de Voltaire et qui fit danser Vestris. L'orgueil du talent et celui du nom sont également naturels , et une suite de nobles et de danseurs peuvent flatter également.
L'amour-propre, en amour ou dans le malheur, prie toujours maladroitement; car il parle toujours de lui-même à l'objet aimé ; et de services rendus , au lieu de bienfaits reçus , à la puissance qu'il implore.
L'bomme qui conte pour conter, ment souvent et s'étourdit lui-même 5 mais celui qui ne voit et ne conte que pour tirer des principes et des conséquences, ne peut vouloir ni tromper ni se tromper.
Il faut que la raison rie et se fâche. On sait l'usage que Socratc faisait de l'ironie. Pascal a mêlé les deux manières. Dieu lui-même, après qu'il eut condamné Adam au travail et à la femme , lui fait une ironie : voilà donc Adam devenu une espèce de Dieu: Ecce factus sicutumis ex nobts.
On n'aime pas à être obligé malgré soi , et par certaines personnes; c'est que chacun doit jouer le rôle auquel il est appelé, et qu'il ne faut eu usurper aucun, pas même celui de bienfaiteur.
Lavoix humaine étant douée de la variété des inflexions , il ne fut pas difficile à l'homme une fois en état de société, et la famille le conduisit d'abord à l'état social, d'appliquer la variété de ces inflexions à la variété des sensations ; il eut donc d'abord quelques articulations, et la parole naquit du mélange des voyelles et des consonnes. L'événement a prouvé cette subite génération du langage, puisqu'on n'a pas trouvé des sauvages en état de famille sans idiome , et qu'il n'était pas rare de trouver jusqu'à
cent idiomes différens dans un petit pays, selon le rapport unanime des plus graves voyageurs. Mais , l'homme se servant de la parole, ne l'analysa point 5 il se passa Lien des siècles avant qu'on s'aperçût du mélange des voyelles et des consonnes, mécanisme de l'articulation. Aussi le premier homme qui songea à fixer la parole par des signes, eut-il une pensée ingénieuse , mais tout-à-fait incomplète et propre à éterniser l'enfance de l'esprit humain , car il ne songea qu'à peindre les objets tels qu'ils étaient, ce qui le conduisit à la peinture ; mais les objets manquaient de liaisons, et les actes invisibles ou impalpables de l'homme sur les objets et leur réaction sur l'homme n'étaient pas rendus : il fallut donc imaginer des signes pour représenter des choses qui n'avaient pas de figures; ce qui conduisit aux hiéroglyphes; et comme on était parti du faux principe que ce sont les objets qu'il faut peindre , on s'exposa au malheur d'avoir un dictionnaire aussi étendu que la nature même , et à la nécessité d'accabler la mémoire du double fardeau d'une prodigieuse quantité de mots ou expressions et d'autant de signes, ce qui emportait la vie entière. Enfin , il fallait à chaque objet inconnu , à chaque mouvement nouveau de l'esprit, inventer une figure nouvelle.
Un homme, et c'est sans doute un des plus grands génies qui aient jamais existé, un homme s'aperçut que ce n'était pas les objets qu'il fallait peindre , puisqu'ils l'étaient déjà par la parole ; mais que c'était la parole elle-même qu'il fallait peindre ; qu'il
fallait en un mot faire la peinture de la peinture : or, pour cela il fallut l'analyser, et figurer les diverses ouvertures du gosier et les différens mouvemens de la langue et des lèvres. C'est ce pas en arrière où le hasard ne fut pour rien , puisqu'il est tout-à-fait algébrique, qui place l'inventeur de l'écriture au premier rang des bienfaiteurs du genre humain. Celui qui créa l'alphabet nous mit à la main la clé de la nature et le fil de nos pensées :
C'est de lui que nous vint cet art prodigieux , De peindre la parole et de parler aux yeuxj
et non pas cet art ingénieux, comme l'a dit un poète , trop peu pénétré sans doute de la sublimité de l'alphabet. La nature ayant donné la voix à l'homme , et la voix ayant donné la parole à la pensée, le génie donna l'écriture à la parole , et la pensée devint maîtresse des hommes par la parole, et des temps et des espaces par l'écriture : enfin, la découverte de l'imprimerie lui assura des titres éternels à cet empire.
En effet, l'imprimerie en multipliant les livres à l'infini , a mis l'art en état de dire à la nature : « Ta fécondité ne m'effraie plus ; j'égalerai le nom- « bre des livres au nombre des hommes ; mes édi- « tions à tes générations ; et mes bibliothèques , « semées sur toute la surface de la terre, triomphe- « ront du temps et des élémens , de l'ignorance et « de la barbarie. »
On peut aisément réunir les pouvoirs dans un bon gouvernement , interdire la poudre aux sujets , ou leur imposer par une grande masse d'artillerie , en un mot , par l'armée : mais on ne peut plus , depuis l'imprimerie, confiner les lumières dans certaines mains , comme jadis en Egypte ; mais on confond toujours le peuple et le public, et l'on a trop oublié cette admirable tradition de la plus haute antiquité : le fruit de l'arbre de la science du bien el du mal, donne la mort ; et , en effet, ces prétendues sciences populaires font le malheur des nations ,
Le premier de tous les luxes est de faire gérer ses affaires et sa propre fortune sans s'en mêler 5 c'est aussi le dernier, et c'est par là qu'on finit.
J'ai connu un grand seigneur qui s'occupait beaucoup des vols qu'on fesait chez lui. Un tel me vole tant, disait-il, tel autre tant, et tous ensemble , tant : mais je les garde , j'en prendrai peutêtre de pires. Au reste, je suis assez riche pour aller jusqu'au bout ; mon fils s'arrangera comme il voudra. C'est Louis XV qui disait : la monarchie durera autant que moi ; je plains bien mon successeur : dernier degré de l'insouciance et de l'égoïsme.
Il faut avoir l'appétit du pauvre pour jouir de la fortune du riche , et l'esprit d'un particulier pour jouir comme un roi.
C'est une bonté sotte et cruelle que de consulter les enfans sur l'état qu'ils ont à prendre ; il faut choisir pour eux , et ne pas les jeter dans des indécisions qui leur font perdre toute confiance en nous , sans leur en faire trouver davantage eu euxmêmes. Il en est de même des peuples et de leur gouvernement.
La vanité est le défaut qui cache le plus de vices : l'avarice et même la jalousie ne lui résistent pas.
Un moyen sûr de reconnaître un bon esprit , et même un grand esprit d'avec un simple bel esprit, c'est de voir si un homme est plus enclin aux analogies et aux rapprochemens qu'aux antithèses.
L'antiquité donna le nom de héros , demi-dieu , homme au dessus de l'humanité à ceux qui faisaient tout par eux-mêmes 5 tels que les Hercule , les Thésée, etc., qui n'étaient soutenus que par leurs vertus. Elle accorda aussi ce nom à ceux qui dans les armées payaient sans cesse de leur personne, comme Achille, Ajax, César ou Alexandre. Ainsi,
Enée fut le héros de la piété filiale , pour avoir porté lui-même son père sur ses épaules à travers les flammes 5 mais il n'était plus héros s'il l'eût fait porter par ses esclaves. On est encore héros toutes les fois qu'on dompte une grande passion , qu'on fait un sacrifice immense au puhlic , puisqu'en ce cas , on ne s'appuie que sur sa propre force et sur sa vertu. Mais il n'y a que la flatterie qui ait prodigué le titre de héros à des rois et à des généraux qui n'employaieut que la tête ou les bras d'autrui. On peut être un grand roi ou un grand homme sans être un héros , et Louis XIV et le cardinal de Richelieu ne sont pas plus héros qu'Homère ou Aristote.
Il ne faut pas dire, mon esprity ma figure , ne m'ont servi de rien : dites plutôt , mon esprit et ma figure ne m'ont conduit à aucun malheur ^ et félicitez-vous, au lieu de vous affliger. Ces dons ne vous ont pas nui ; ils ont fait plus que vous servir. J'en appelle à cette Maintenon qui écrivait , le bien qu'on dit aujourd'hui de mon esprit, on l'a dit autrefois de mon visage. Elle ne trouva qu'afîliction d'esprit au comble des grandeurs. L'expérience est donc faite ; et en vérité , le dégoût ou l'ennui attaché aux succès peut entrer en comparaison avec l'amertume d'un revers.
Un homme qui s'enivre de vin , de tabac ou
d'opium, pour être moins sensible atout ce qui se passe autour de lui, ressemble à celui qui voudrait être sourd ou aveugle au milieu des rues de Londres ou de Paris.
Les habitudes corporelles sont des économies de la mémoire, souvent aux dépens de l'imagination et du jugement, comme les préjugés.
Dans l'histoire fameuse du Collier , il y eut deux coupables : Madame La Mothe et M. de Breteuil ; la première par intrigue et besoin , le second par vengeance. Il y eut aussi deux victimes : la reine et le cardinal , mais la reine fut la plus innocente.
Du jour oti les Anglais craindront plus pour leur liberté que pour leurs propriétés , le gouvernement sera perdu.
Le peuple se plaît plus aux pièces de théâtre grossières et familières qu'aux chefs-d'œuvre de la scène , c'est qu'il entend les premières.
Ce que nous appelons le bonheur des grands est dans nous et non dans eux. Leur grandeur est dans
l'œil de l'envie, mais en les voyant de près , on cesse de les envier.
La pression des liquides et des fluides en tout sens , peut nous donner une idée du mouvement de la lumière , et nous conduire à la pénétrabilité de la matière. Avec le dogme de l'impénétrabilité , on ne peut se tirer d'embarras , au contraire.
Il n'y a point de langue , ancienne et moderne , qui ait autant de constructions fixes que la nôtre :de là sa véritable puissance.
Nous sommes, nous et les animaux et les plantes, des ateliers où la nature travaille à un grand but que nous ne connaissons pas. Et comme nous donnons à nos ateliers et à nos instrumens, des formes qui les mettent en état de servir à nos desseins (ce qui fait qu'ils exercent une portion de notre intelligence dont ils portent l'empreinte) , ainsi nous avons reçu de la nature des formes et une portion de son intelligence qui nous mettent en état de concourir à son but , qui nous y nécessitent et nous font trouver notre bonheur dans l'exercice de nos fonctions. Mais nous ne donnons que le mouvement à nos machines , et la nature donne aux siens le mouvement et la vie; les nôtres n'ont qu'un moi
extérieur , les siennes ont à la fois un moi extérieur et un moi intérieur : d'où il résulte que nous connaissons bien nos machines , mais que les siennes se connaissent elles-mêmes; que les nôtres servent et périssent, et que les siennes servent et se perpétuent : car , ce que nous apercevons évidemment du grand Lut de la nature, c'est qu'elle veut se perpétuer, et que tout tend en efifet à continuer l'univers.
L'idée fondamentale de la religion juive , c'est que Dieu a préféré les juifs à tous les peuples. Par cette idée seule , Moïse éleva un mur d'airain entre sa nation et toutes les nations 5 il fit plus ; il dévoua ce malheureux peuple à une véritable excommunication de la part de l'univers ; et ce qui est admirable, c'est que par cette haine universelle , il lui assura l'immortalité. L'amour ou même l'indifférence des autres peuples , auraient fait disparaître les juifs depuis long-temps, puisqu'ils se seraient fondus par les mariages , par l'effet des conquêtes , par les dis persions : mais cette haine du genre humain les a conservés , et c'est par elle qu'ils sont effectivement impérissables.
L'esprit ne demande pas des sensations , et les sens ne demandent pas des raisons. L'évidence suffit à l'un , et le sentiment aux autres.
Les esprits extraordinaires tiennent grand compte des choses communes et familières ; et les esprits communs , n'aiment et ne cherchent que les choses extraordinaires .
Nos besoins sont fondés sur les proportions. Ce monde étant une harmonie , et par conséquent tout fondé sur des proportions , ]a sensibilité dans le sens de pitié , n'est entrée pour rien dans le plan de la nature.
C'est une grande question de physique et de métaphysique que celle de savoir si les hommes voient les mêmes objets du même œil, et les couleurs de la même nuance. Quand un peintre a fait un portrait, il paraît très ressemblant aux uns, et très peu ressemblant aux autres. Cette expérience prouve qu'il y a des hommes qui ne voient pas de même , et qu'il y en a qui voient de même : car ceux qui trouvent le portrait ressemblant, voient la personne peinte du même œil dont le peintre l'a vue.
L'homme qui n'est pas inventif ne saurait être un grand esprit, dans quelque genre que ce soit, quand il saurait tout ce qui s'est dit et fait de bon depuis le commencement du monde. Il y a beaucoup d'hommes qui ont l'esprit des autres , et voilà tout; ou ne les pille pas.
Â6 A la cour on ne se passe rien, et on dissimule tout : ce qui fait qu'on vise à un grand goût, et qu'on arrive à une grande politesse. Les hommes forts en tout genre ne font que fournir des modèles à un homme de cour*, de là vient cette légère teinte d'universalité qui constitue l'esprit de cour.
Les citations rendent le talent paresseux, en chargeant notre mémoire d'une foule de formes de style, parfaites, mais étrangères au génie de notre langue, et en nous accoutumant à ne pas oser ni les traduire , ni à dire l'équivalent en français. Elles nous font penser dans une langue étrangère.
Il y a des gens qui vont jusqu'à estimer la valeur d'un royaume; comme s'il existait un marché pour en faire la vente ou l'achat : autant vaudrait-il estimer ce globe et le vendre à la lune. La terre ne donne que des revenus; elle ne connaît pas de capitaux. Si on la mangeait en nature , au lieu de vivre de ses fruits , alors elle serait un capital dont on pourrait calculer le prix et la durée , et il y a long-temps que le genre humain aurait mangé son séjour. Mais la terre n'est pas le gâteau des rois ou le gros pain des Esquimaux : elle répare ses pertes et résiste à notre voracité en nous opposant sa fécondité, le temps et les espaces.
La géométrie n'a de difficile que son langage ; que dis-je? elle consiste dans ce langage. Un homme qui pense et qui parle bien résout la foule de ses idées, et celui qui parlerait bien l'algèbre résoudrait de même la foule des problêmes.
La justice ainsi que la haine, l'amour , le vice et la vertu naquirent des qu'il y eut plus d'un homme sur la terre. N'y en eût-il que deux, ce qui serait utile à tous les deux serait un sujet de dispute avant de leur paraître la justice : car on peut croire qu'ils commenceraient plutôt par se nuire que par se servir , à cause que la nature ne leur a donné que l'amour de soi ; il arriverait donc qu'ils ne parviendraient aux idées du juste que par l'expérience de l'injustice. — La définition du juste serait enfin ce qui est utile à tous, et comme ce qui est utile l'est toujours , de là les lois avec leurs formes fixes.
La pitié suit la justice ou le crime puni; le cri de la conscience indignée poursuit le crime triomphant.
Le goût des nouveautés tue l'amour et le génie. Voyez ceux qui changent de livres et de femmes tous les jours. La passion est préférence; il faut pour être amoureux aimer toutes les femmes dans
une seule, et pour avoir quelque génie, méditer et ne relire que les modèles qui sont les archives du goût : c'est avoir profité que de savoir s'y plaire.
Annibal et Scipion se sont illustrés en se combattant : Bossuet et Fénélon , Voltaire et Rousseau se sont un peu dégradés en se combattant. Un grenadier qui s'expose sur la brèche , s'honore; un physicien qui périt dans une expérience hasardée est un peu ridicule.
Tout est proportion dans l'homme comme dans le langage. On ne peut pas dire, j'ai um une puce couchée tout de son long, quoique ce soit aussi vrai d'une puce que d'un veau.
Louis XIV était ambitieux, tout le monde fut ambitieux , et il en résulta un grand mouvement et un grand éclat. Louis XV était envieux , l'envie domina , elle ternit et glaça tout.
Une femme disait un jour à un parvenu très vain qui lui refusait une grâce,//// vous avez bien tous les défauts des grands : et elle obtint ce qu'elle demandait.
Le voleur n'est pas assez bien défini dans l'Harpa-
gon de Molière , et le vol n'y est pas assez mis au rang des crimes.
Les principes d'Helvétius sur les effets de l'éducation sont vrais pour les peuples et faux pour les individus.
Les passions se font différentes issues : on voit des hommes non seulement avouer leurs vices, mais s'en vanter, et d'autres les cacher avec soin 5 les uns cherchent des compagnons et les autres des dupes. Le plus grand égoïste n'est pas toujours celui qui convient de son égoïsme 5 comme le plus gourmand n'est pas celui qui se récrie sur un hon plat, mais celui qui le savoure et qui se tait , de peur que tout le monde ne lui en demande.
Lecteurs , si vous trouviez dans l'histoire qu'une nation refusa d'acheter les hiens de ses proscrits , vous l'admireriez, que penserez-vous de la nôtre?
C'est le système de la terreur interposé qui fait du hien à Bonaparte ; il n'aurait pu succéder à un roi ; on eût trouvé cela ridicule. Il n'a refusé aucune des chances de la fortune et sans doute à des conditions imposées.
J'espère que les malheureux plongés depuis dix ans dans un abîme, et pour qui l'usurpation est un bonheur, qui courbés sous la main d'un Alaric, qui a saisi tous les pouvoirs sans leur consentement, sont guéris de toute illusion.
La fortune de Bonaparte est extraordinaire vu le personnage ; elle ne l'est pas, vu les circonstances : il est ambitieux , il ira loin.
Il en est des malheurs comme des vices, dont on rougit d'autant moins qu'on les partage avec plus de monde. L'émigration m'a prouvé, et l'infortune y était au comble, que les malheureux tiraient toute leur consolation de leur nombre.
Rien ne prouve mieux le peu d'estime que les hommes ont pour leur espèce, que le mépris involontaire qu'ils témoignent aux acteurs et en général à tous ceux qui les amusent et qui servent leurs plaisirs : et la plupart des hommes donnent pour raison de leur mépris pour une femme , qu'ils l'ont eue.
Les poètes nous ont plus intéressés en donnant aux dieux les faiblesses humaines, que s'ils avaient donné aux hommes les perfections des dieux.
Les savants allemands forcés au silence avec leurs contemporains veulent bavarder avec la postérité , et font des volumes pour les lecteurs à venir. C'est tout le contraire qu'il faut se proposer. Voltaire, à cause de sa longue retraite , est tombé dans cet inconvénient familier aux solitaires : il envoyait ses conversations à Paris.
L'homme sage, en fait de religion, ne doit être ni superstitieux ni impie.
Un courtisan , et je ne crois pas qu'il y ait quelque [chose au monde de plus sot qu'un courtisan, répondit à Louis XV, qui lui demandait l'heure : « Sire, l'heure qu'il plaira à votre Majesté. »
La justice, vertu si nécessaire à l'ordre social , n'est pourtant que le moyen et non le but de la société. C'est par la justice qu'elle se conserve 5 c'est donc la conservation qui est le but ; or, le but va toujours avant le moyen ; puisqu'en effet il y a des occasions où l'État serait peut-être perdu si l'on consultait la justice , à plus forte raison la liberté, même la pitié. Justice due au tout ; humanité et pitié pour le tout. Liberté générale ou sûreté générale , tout cela préférable à la justice particulière. La justice est fille et non mère de la puissance. Les
voleurs entre eux ne peuvent subsister sans elle. La liberté a été donnée aux animaux comme moyen et non comme but ; elle leur sert à se conserver.
Tacite a parlé en vrai philosophe quand il a dit , qu'il valait mieux croire en Dieu que d'en discourir : Sanctiùs ac reverentiiis videtur de existentiâ Dei credere , quàm scire.
Il n'y a dans le fond qu'une religion sur la terre , c'est le rapport de l'homme à Dieu , comme il n'y a qu'un métal appelé argent; mais chaque nation marque ce métal à son coin, ce qui fait les différentes monnaies. Il en est de même des langues qui diffèrent entre elles, quoiqu'il n'y ait qu'une parole. Comment appliquer la mesure de fixité aux cultes et aux langues? Comment trouver leur côté universel ?
Il est certain que la possession d'une chose en donne des idées plus justes que le désir : d'où il résulte que le soldat et le voleur sont plus courageux que le propriétaire. L'homme a plus d'ardeur pour acquérir que pour conserver.
Ce qui maintient le peu d'honnêteté et de mo-
raie publique qui brille encore en ce monde , c'est qu'un coquin ne veut pas passer pour tel, et qu'il appelle ainsi un autre coquin comme lui. Tout serait perdu , s'il osait dire tout haut , je suis un coquin. Cette pudeur n'est point hypocrisie.
Un dictionnaire qui ne définirait que les termes dont la valeur ne tombe pas sous les sens, et qui ne sont que des conceptions de notre esprit , serait très nécessaire : il servirait de mesure fixe pour le commerce, pour les traités et pour les sciences. Cicéron ayant à parler aux Romains de tous les systèmes de philosophie des Grecs , se plaint de la nécessité où il est , non seulement d'avoir à parler de choses nouvelles , mais encore en termes nouveaux.
C'est de la familiarité que naissent les plus tendres amitiés et les plus fortes haines.
La noblesse en France avait autant de peine à se retirer du service qu'à y entrer ; tantôt faute d'emploi , tantôt faute de fortune.
L'amour est libéral en effets, et la crainte en promesses ; mais quand on ne se contente pas des
promesses , la crainte donne encore plus que l'amour.
On n'est jamais plus écrasé ou mieux consolé , plus humilié ou plus relevé que par l'opinion publique ; mais il ne faut pas la confondre avec les opinions universelles, communes à tous les hommes, ou à leur grande majorité.
Il y a une foule de règles dans toutes les langues, qui ne sont pas fondées sur la métaphysique du langage ; ce sont les idiotismes : gallicismes chez nous, germanismes en Allemagne.
La même raison qui fait que les sots s'opiniâtrent à une idée, leur fait prodiguer jusqu'au dégoût la même plaisanterie. Louis XV, qui n'était pas sans esprit, avait la sotte habitude de raconter du matin au soir la même anecdote, et cela ne l'ennuyait pas.
Par la révolution philosophique arrivée dans les idées, Bossuet et les pères de l'Eglise étant également baissés , la phrase de la Bruyère n'en a pas moins gardé toute sa valeur , et Bossuet est vraiment un père de l'Eglise.
Un étranger de bonne foi disait, pour excuser sa haine contre les Français : Que voulez-vous ? nous étions humiliés par les maîtres , et nous sommes battus par les valets.
La conduite de M. Pitt a été fort, claire dans la révolution. Hauteur dans sa conduite, comme si la puissance anglaise eût pris le rôle noble et désintéressé , elle, qui n'a parlé que d'indemnités, et qui se porte pour l'heureuse héritière des puissances qui périssent autour d'elle : témoins Toulon, Lyon , la Vendée , la Corse , et les efforts sur Brest (1). On ne parle que d'équilibre en Europe, et on ne pense pas à celui des mers.
Le plus bel artifice de l'esprit humain , qui consiste à créer des termes collectifs , a été la cause de presque toutes ses erreurs.
Les pensées et les expressions d'un écrivain ne commandent pas le souvenir, quand elles n'ont pas commandé l'attention.
Voyez cet impie , ô Jupiter I qui se moque de
(i) El puis le Cap de Bonne-Espérance, les îles Ioniennes,
Malte.
{Note de l'Editeur. )
votre foudre. . . . Jupiter ; il est peut-être physicien.
On sait que de dessus notre terre, les mouvemens des autres planètes paraissent irréguliers et confus , et qu'il faut se supposer dans le soleil pour bien juger l'ordonnance de tout le système : ainsi, un simple particulier juge bien plus mal du corps politique où il vit , que celui qui est placé dans le gouvernement.
Les lois de la nature sont admirables ; mais elles écrasent beaucoup d'insectes dans leurs rouages, comme les gouvernemens beaucoup d'hommes.
Si nous étions insensibles , le mal physique n'existerait pas pour nous , mais le plaisir non plus. La douleur est la sentinelle de tout être sensible.
Les comparaisons étant ou devant être toujours plus claires , ou du moins , aussi claires que le sujet, elles font jouer un rôle agréable au lecteur, en exerçant son imagination, et le constituant juge à chaque instant d'un incident facile à saisir.
L'évidence est l'effet immédiat et prompt de
cette intuition de l'esprit qui embrasse un objet intérieur dans tous ses rapports , comme le sentiment de la vision quand l'œil embrasse un objet extérieur.
Nous sommes trop heureux que les animaux déjà séparés par la forme n'aient pas la parole ; car s'ils communiquaient d'idées et de sentimens avec nous, s'ils parlaient, l'humanité nous empêcherait de les manger. On ne peut même se résoudre à tuer les animaux qui entrent en communication plus intime avec nous , comme le chien. Si vous tuez la poule d'un paysan, un écu le satisfait ; mais si vous tuez son chien, il n'y a pas de compensation ; un écu serait un outrage de plus.
On a distingué les vertus en deux classes ; celles qui ne sont utiles qu'à nous , comme la tempérance, la prudence , la vigilance 5 et celles qui sont utiles aux autres, comme la justice, la bienfaisance, le dévouement. Ce qui n'est utile qu'à nous n'est pas une vertu; en ce sens, qu'un homme solitaire ne peut être vertueux ni vicieux. Mais dans la société , un homme prudent , tempérant , vigilant , en est plus propre à être bon père de famille, bon soldat , bon magistrat , et c'est en ce sens que ces qualités personnelles deviennent des vertus.
Les chimistes qui ont trouvé le secret d'envoyer tant les livres à la lessive , ont rendu un grand service, car l'esprit a ses ordures tout comme le corps.
Enfermé dans ma paresse, je voyais croître autour de moi ma réputation de méchant, sans que j'eusse d'autres torts que quelques malices et quelques gaîtés 5 et je voyais autour de moi des hommes véritablement méchans qui ne pa-ssaient pas même pour malins.
Je lis toujours avecfruit Hippocrate, Boerrhave et Bordeu : comme ils ont affaire à la matière vivante, ils sont parle spectacle des causes finales, toujours plus près de la difficulté.
L'inconvénient au sujet de Mirabeau et de toutes ces idoles du peuple , c'est que , quoiqu'il eût été facile de le confondre lui-même en face et de le réduire à sa juste valeur, il faut, puisqu'il est mort, capituler avec l'amour-propre compromis de ses admirateurs, et c'est ainsi qu'il reste toujours beaucoup trop à des gens qui valaient si peu.
L'esprit est le même partout, le talent a des suc-
ces variés comme le goût. Les Arabes s'engouèrent d'Aristote et n'aimèrent pas les poètes grecs. La différence d'un homme qui écrit avec son talent , avec celui qui n'a que de l'esprit, c'est que celui-ci est plus court, et que l'autre peut ne pas finir. Un bon chanteur chante tous les jours, un homme d'esprit n'a pas toujours de l'esprit.
Le plus grand malheur qui puisse arriver aux particuliers comme aux peuples, c'est de trop se souvenir de ce qu'ils ont été, et de ce qu'ils ne peuvent plus être. Rome moderne se donna des tribuns et des consuls. Le temps est comme un fleuve, il ne remonte pas vers sa source.
C'est une idée populaire et fausse que le bonheur soit attaché aux hautes conditions, et les philosophes qui ont consigné cette apparence de vérité dans leurs livres, qui l'ont si souvent applaudie sur le théâtre , devraient rougir d'avoir soulevé le peuple à l'aide de cette envie naturelle aux hommes qui leur fait haïr ceux qu'ils supposent heureux.
Comme il faut avoir une âme très-forte et très-élevée pour être heureux et vertueux sans fortune et sans éclat , je ne parlerai pas de cette petite classe devrais philosophes qui rendent la pauvreté et l'obs-
curité aussi respectables aux yeux des autres que supportables pour eux-mêmes. Un bomme de la cour et un homme du peuple sont tous deux malheureux quand ils manquent d'arg^ent , quand ils ne peuvent soutenir, l'un son rang-, l'autre son existence, et l'on doit croire que le premier est encore plus à plaindre.
Dans la guerre entre les gens d'esprit et les sots, ce sont toujours les sots qui ont commencé : l'homme de goût est blessé avant de piquer.
Il faut mettre de la diversité dans les goûts, dans les exercices et dans les mets ; c'est un principe de santé et de plaisir ; mais c'est un peu cher. L'homme de cabinet et le manouvrier sont également malheureux, si l'un ne peut se donner des distractions, et l'autre du repos.
Les Juifs disaient à Dieu : Seigneur , faites tout pour les vivans, car vous n'avez rien à attendre des morts : Non mortui laudabimt te, Domine,
La vie étant un tout, c'est-à-dire, ayant un commencement , un milieu et une fin , il n'importe pas qu'elle soit longue ou courte ; il importe seulement
Gl qu'elle ait ses proportions. On ne peut donc se plaindre que d'une mort prématurée , qui arrive avant la fin de la vie. Une telle mort n'est pas en effet la fin, mais l'interruption de la vie.
II fallait nécessairemet que la nature donnât la durée à l'individu ou à l'espèce. Elle a suivi le premier pian pour les globes et les soleils, et le second pour les animaux et pour les plantes. Or, dans ce cas-ci, il fallait Lien que les formes individuelles fussent passagères pour que l'immortalité restât à l'espèce.
On passe aisément pour méchant quand on est homme de lettres. Il faut des noirceurs aux gens du monde pour se décrier; une gaîté, une ironie suffisent à un écrivain. L'esprit malin et le cœur bon , c'est la meilleure espèce d'hommes.
Montaigne peint tous les esprits, Plutarque tous les caractères , et Robinson , ouvrage qu'on n'a pas assez loué, peint l'homme sorti de la société et aux prises avec la nature et la nécessité.
Horace a eu une idée profonde dans son ode sur la fortune : « L'inilexible nécessité qui la devance,
« lient dans sa main de fer et porte devant elle et « les énormes clous, et l'ancre recourbée et le plomb « fondu » — c'est-à-dire, les emblèmes de la fixité que la fortune dérange toujours. Cette mobile divinité n'habitait jamais les cieux.
C'est dans la description de la mort de Didon qu'une grande actrice doit chercher les attitudes , les combats, les convulsions de l'agonie, et ses terreurs , et son horreur, et ses derniers soupirs.
Le talent dans sa force aime à émouvoir les hommes , et dans sa vieillesse à les peindre.
La victoire n'est rien sans ses conséquences. Il est plus facile de vaincre les hommes que de les contenter, ce qui met un bon ouvrage au-dessus d'une victoire. Je suppose une victoire sans conséquence, et non une de celles qui changent la face des empires; ces victoires sans fruit laissent peu de traces , et se cachent avec le nom du général dans des tablettes chronologiques, soit général de cour, soit général de faction.
On a reproché à Molière et à Racine, les deux plus grands talents, et les deux talents du plus
grand goût qui aient brillé sous le règne de Louis XIV, à l'un des faiblesses pour le peuple, à l'autre ses faiblesses pour la cour : mais le défaut de Molière était plus raisonnable que celui de Racine, puisqu'il faisait des comédies, ce que Boileau n'a pas soupçonné.
Les oublis et les refus de la politesse sont des injures, par la raison que ses protestations ne sont pas des services.
Les passions ne cèdent qu'à la crainte, ce sentiment vainqueur de tous les autres , cette sentinelle conservatrice de tout ce qui respire. La raison n'est qu'une conjecture avant l'événement, ou un retour douloureux sur nous-mêmes après l'événement. On sait l'bistoire de Cassandrc au siège de Troie. La raison est assise sur le rivage ; ses conseils sont perdus pour ceux qui sont en pleine mer; elle ne recueille que les naufragés. La crainte est surtout nécessaire pour gouverner tel peuple connu , parce qu'il est léger, vaniteux et insolent : il ne lui faut pas un gouvernement faible. Quand la crainte le frappe, il est soumis jusqu'à la bassesse.
Ce monde est un grand banquet où la nature convie tous les êtres vivans, à condition que les
convives se mangeront les uns les autres : De morte vita datur.
Une académie ne pourrait pas faire une fable, à plus forte raison un drame , parce que c'est un corps artificiel. Son moi est fictif; on ne le personnifie que par supposition , et par forme d'emprunt : il n'a point de mœurs. La vraisemblance y est trop choquée, et le goût y répugne.
C'est en vain que nous disions dès 1789: ne laissez pas envenimer cette révolution ; les coupables se multiplieront; ceux de 89 seront les innocens de 90, et ainsi de suite, jusqu'aux monstres de 92 et 15. Leur nombre et leurs crimes effraieront le monde; la justice sera réduite au désespoir, et ils laisseront une race et des principes funestes au genre humain.
Les gens d'esprit envient les savans, les savans envient les gens d'esprit; les pauvres envient les riches , ceux-ci envient les grands ; la laideur envie la beauté. Cette passion est sortie de l'enfer; elle rend l'espèce humaine odieuse. Mon frère avait assez bien peint l'envie dans des vers imprimés en
Là gît un monstre aifreux , des humains abhorré , Nourrissant les serpens dont il est dévoré.
Un sourcil hérissé cache son front livide; Il roule en clignotant son œil louche et perfide ; De ses ongles sanglans il se creuse le sein , Et ,«a hoviche distille un horrlhle venin, Ija lumière du jour le blesse et l'importune; Il sovirit au malheur et maudit la fortune.
Les gens d'esprit aiment les choses d'esprit, comnne les gourmands aiment les friandises , et les coquettes la louange.
L'admiration pour Mirabeau est un symptôme de médiocrité ou de perversité.
Il y a des gens qui n'ont de leur fortune que la crainte de la perdre.
Le travail féconde tout, et l'adresse féconde le travail. Cette adresse est le fruit de la division du travail. La paresseuse Espagne a chez elle déshonoré le travail. Il est l'âme des gouvernemens.
Comme Rousseau écrivait our renverser la monarchie , on dirait qu'il préparait des ressources à la noblesse émigrée , en faisant de son gentilhomme un menuisier.
Non seulement il y a beaucoup d'esprits bornés , mais même leurs bornes sont mal posées.
L'ambition et la volupté ont souvent le même langage. César avouait au faîte des grandeurs humaines que les prières lui chatouillaient l'oreille. J'ai connu une femme qui disait à son amant , Ati ! sollicitez-moi bien. Les princes parvenus jouissent mieux de l'empire que les princes héréditaires.
J'ai vu un homme qui ne croyait pas en Dieu , et qui était une véritable providence pour tout ce qui l'environnait. Je n'ai trouvé que celui-là.
On dirait qu'il y a dans les dictionnaires certains mots usés qui attendent qu'il paraisse un grand écrivain pour reprendre toute leur énergie.
Il faut faire, pour valoir quelque chose en ce monde, ce qu'on peut, ce qu'on doit, et ce qui convient.
Il y a des auteurs qui prétendent que nous devons tout aux anciens, et qu'ils ont tout inventé; que ne donnent-ils un fusil à Apollon.
Deux hommes également ignoraiis , n'auraient aucun moyen de se prouver leur ignorance. Il faut pour que deux hommes se conùaissent, que l'un deux soit instruit; et alors celui-ci prouve à l'autre qu'il est ignorant sans le savoir; et que lui-même sait bien qu'il est ignorant : de sorte que l'un a une ignorance qui s'ignore, et l'autre une ignorance qui se connaît : voilà toute la différence.
Le commerce rapproche les espaces, et le crédit rapproche les temps.
Il s'en faut bien qu'on emploie à dominer sur soi , les mêmes soins et la même constance qu'on emploie à dominer sur les autres.
11 est bien triste d'en être à désirer le nécessaire coname une chose sans laquelle on est malheureux , et avec laquelle on n'est point heureux.
Les hommes ont rangé sur la même ligne ceux dont ils se font une grande idée, ceux qui leur donnent de grandes idées, et ceux qui ont fait de grandes choses ou opéré de grands évéuemens.
La dévote croit aux dévots , l'indévote aux phi-
losophesj mais toutes deux sont également crédules.
La nature ayant à créer un être qui convînt à l'homme par ses proportions physiques , et à l'enfant par son moral , résolut le problême , en faisant de la femme un grand enfant.
L'amour est un larcin que l'état de nature fait à l'état social.
Les prêtres , curés de village , prédicateurs , missionnaires , ont fait connaître Voltaire et les philosophes au petit peuple , et même aux paysans dans les campagnes. Ils ont par-là fort accru leur réputation. M. de Beaumont, archevêque de Paris, n'aurait jamais dû combattre Rousseau par un mandement. Mais les gens d'église voulaient être applaudis des philosophes qui étaient alors les distributeurs des réputations; ils voulaient du moins leur disputer les applaudissemens du public.
On a de la fortune sans bonheur , comme on a des femmes sans amour.
La modestie ne convient guère à l'obscurité. Un
jeune homme inconnu et sans fortune peut se perdre avec des vertus qui ne conviennent qu'à des gens éclatans..
On attendra longtemps une bonne histoire de la révolution : mais dans le temps où nous sommes on est plus près d'une action que d'une idée , d'un regret que d'un remords , et d'un rôle quelconque que d'un talent. Les acteurs de la révolution ressemblent aux vents et aux vagues d'une mer irritée , ils font la tempête et l'ignorent. On ne peut pas encore donner aux Français une confession salutaire de leurs excès : il faut observer que partout ailleurs la révolution et son principe n'eussent été qu'une hérésie, mais faite en France elle devient la religion dominante de l'Europe.
La philosophie avait tant promis qu'on a droit d'examiner sévèrement les fruits qu'elle a portés. Dans ce grand procès contre elle , tout honnête homme est forcément juge et partie : car, et ceci est important, il faut bien se souvenir qu'entre le genre humain et ses adversaires , impartialité n'est pas justice.
Les philosophes n'ont négligé aucune des routes de l'erreur : expliquant tantôt des apparences par
des réalités , et tantôt des réalités par des apparences. Cicéron avait remarqué qu'il n'y avait rien de si absurde qui n'eût été dit par quelque philosophe.
Les partisans de la constitution veulent tout rejeter sur les aristocrates et les jacobins ; mais il n'y avait que le roi qui pouvait redouter le zèle des uns et l'atrocité des autres , parce qu'il avait toujours pour ennemis les constitutionnels. J'avais dit, tout constituant est gros d* un jacobin, et ceux-ci ont été instrumens avant d'être bourreaux.
Si Louis XVI était mort les armes à la main au 10 août , son sang eût bien autrement fécondé les lys. L'échafaud et le silence du peuple seront toujours flétrissans pour la nation , pour le trône , pour l'imagination même.
Bonaparte fit réellement au 13 vendémiaire ce que Louis XVI fut accusé faussement d'avoir fait au 10 août. Il succéda à Robespierre et à Barras , et cela n'était pas difficile; une poignée de soldats suffisait. D'ailleurs Paris était bien changé, il n'y avait plus de public : ce n'était qu'un vaste repaire avec une police.
Les Français las de se gouverner se massacrèrent; las de se massacrer au dedans, ils subirent le joug de Bonaparte qui les fait massacrer au dehors.
Les Français avaient autrefois enrichi l'église comme des benêts ; ils l'ont dépouillée comme des brigands. On aurait pu faire absoudre un si grand vol si les hôpitaux et les collèges en avaient profité.
Un grand peuple remué ne peut faire que des exécutions.
La première assemblée ôta le royaume au roi ; la seconde ôta le roi au royaume , la troisième tua l'un et l'autre. L'assemblée constituante asservit le roi, Paris et l'armée. Paris asservit l'assemblée; les jacobins décimèrent Paris , l'armée et l'assemblée.
Français , vous n'avez travaillé jusqu'ici, à travers mille fautes et mille crimes , que pour quelques grossiers centurions et un général parvenu. Si on vous eût montré dans un tableau prophéti-
que, Robespierre, votre humanité eût frémi, et l'état actuel, voire amour propre eût rougi.
Il sera plaisant de voir un jour les philosophes et les apostats suivre Bonaparte à la messe en grinçant des dents; et les républicains se courber devant lui. Ils avaient pourtant juré de tuer le premier qui ravirait le pouvoir.
Français , qu'aurez-vous sauvé de la révolution? est-ce la milice, l'impôt, la liberté de la presse? vous n'avez travaillé que pour le despotisme.
Les hommes coupables et sots , la révolution en est une preuve , sont punis par la fortune avant de l'être par la justice. Les coupables habiles se tirent d'affaire.
Nous sommes le premier de tous les Français qui écrivîmes contre la révolution avant la prise de la Bastille; Burke le reconnut lui-même dans son excellente lettre à mon frère qui a été publiée , et nous noujs en faisons gloire. Nous l'osâmes, et ce ne fut pas sans danger, et avec espoir de récompense , car nous la trouvions dans notre conscience et notre raison, à cette époque, où chacun ne
voyait dans la révolution que le grand bienfait de la philosophie, la réunion de tous les vœux, le concert de tous les efforts, et le fruit de toutes les lumières. L'assemhlée forte de la faiblesse du roi, et fière de l'insurrection de Paris , ivre de ses succès , et de l'encens qui fumait pour elle dans les provinces et chez l'étranger , abusait de tout avec fracas , et dans cet état d'éblouissement ne prévoyait ni les conséquences de ses principes, ni les successeurs qu'elle se préparait.
Nous écrivîmes et nous parlâmes inutilement en faveur de la religion , de la morale , de la politique , et au nom de l'humanité et de l'expérience de tous les siècles. Notre voix se perdit dans la destruction universelle, nous nous tûmes.
Notre journal politique ne contient en effet que l'histoire des six premiers mois de la révolution. Tous les grands coups étaient portés. La raison d'abord inutile était déjà criminelle. Le roi était prisonnier dans Paris, la noblesse et le clergé détruits et fugitifs , les lois, faisant place aux décrets et le numéraire aux assignats, les jacobins assemblés, quelle ressource restait-il aux cœurs honnêtes et aux bons esprits, quand tout était espoir et perspective pour les fous et les brigands? Il fallut donc quitter la France à l'époque où les jacobins préféraient encore notre fuite à notre mort, et aller montrer nos misères à des peuples et à des rois qui n'en étaient pas fâchés.
L'assemblée constituante tua la royauté et par conséquent le roi; la convention ne tua que l'homme. La première fut régnicide , et l'autre parricide. La victime était parée ; les jacobins n'eurent qu'à appliquer la hache. Comme roi , Louis XVI mérita ses malheurs parce qu'il ne sut pas faire son métier,; comme homme, il ne les méritait pas. Ses vertus le rendirent étranger à son peuple.
Une armée dont on se sert pour asservir, est déjà asservie elle-même , et le marteau reçoit autant de coups que l'enclume.
Un usurpateur pour se faire valoir ne devrait pas sanctionner les crimes. Que deviendront les régicides et les meurtriers du peuple? Seront-ils pardonnés et même récompensés?
La passion pour la liberté est funeste à l'état social quoiqu'elle paraisse noble; c'est par elle que des esprits justes d'ailleurs deviennent faux en politique.
Après dix ans de sophismes , d'erreurs , de malheurs et de crimes, les Français rassemblent les débris dé leur naufrage , se rapprochant de leur an-
cien état, en frayant le chemin à la monarchie. La religion et la royauté frappent à tous les cœurs. Bonaparte le sent hien.
Il y a des hommes qui voudraient revenir de leurs vices , mais ils ne font pas parler leur repentir assez haut pour raccommoder leur conscience avec leur raison. Rien n'est plus difficile à l'homme que de se corriger.
Il y a des hommes si faciles à préoccuper, si indifférens sur leur jugement, et si entêtés d'ailleurs, qu'ils finissent par mettre leur prohité à douter de celle des autres.
L'esprit épigrammatique est, j'ose le dire, un esprit d'ordre et de symétrie. La raison est souvent entre le rire et la colère.
Généralement la guei're est un mal et la paix un bien; mais la politique offre des circonstances contraires à cette maxime. Elle est la science qui fait entrer le plus de passions dans ses résultats , comme l'ambition , l'envie , la cruauté , l'avarice 5 mais l'ambition et l'envie, vices en morale, sont des ressorts en politique La guerre est le suicide des peuples.
Les philosophes qui ont si libéralement donné la co-éternité à la matière , n'ont pas réfléchi à la vie et au sentiment non moins extraordinaires que la création. Nous voyons partout des causes finales , et nous ne voyons pas la plus importante , celle de l'univers.
Les passions et leurs tumultes , l'imagination et ses rêves, l'esprit et ses hérésies, les tyrannies royales et populaires , tout cela disparaît pour renaître, malgré les vérités fondamentales de la religion et de la morale qui sont inséparables.
Etrange bizarrerie de l'esprit humain , on peut convaincre un homme de ses erreurs, et ne pas le convertir.
La difîérence des cultes et des langues , en s'opposant à l'épidémie des opinions, assure la paix du monde et l'oubli de toutes choses. Oui, tout est destiné à l'oubli, à ce lyran muet et cruel qui suit la gloire de près , et dévore à ses yeux ses amans et ses favoris. Que dis-je ? la gloire elle-même n'étant que du bruit, c'est-à-dire, de l'air agité, elle flotte comme l'atmosphère autour du globe, et son cours change et souffle sans cesse, promenant les noms et les renommées et finissant par les disperser.
Si tant de principes, de conséquences, si tant de vérités tirées de l'ordre naturel, social et polilitique qui frappent une foule de bons esprits , si tant de théorismes fondés sur la nature des choses, sur la nécessité, sur l'exemple des malheurs et des fautes des rois et des peuples , si enfin les clartés de la métaphysique, les conseils de la morale et les leçons de l'expérience ne frappent pas l'Europe , il faudra bien convenir que la souveraineté du peuple est une superstition dont les esprits mal faits sont les apôtres.
Dans les temps calmes les réputations dépendent des hautes classes, mais dans les révolutions elles dépendent des basses , et c'est le temps des fausses réputations.
Au spectacle qu'a offert la France , pouvait-on être impartial entre honnête homme et brigand , entre vice et vertu, entre victime et bourreau? jamais l'envie n'a reçu de plus grandes consolations, le malheur de plus grands exemples , et la misère plus de secours.
Deux énormes calomnies circulent aujourd'hui en France : que l'on ne peut revenir à la royauté qu'en passant par le gibet , et que le roi n'y ren-
trerait que pour achever l'œuvre des jacobins : que les émigrés ont armé les rois de l'Europe , et que les rois ne s'arment que pour eux.
La joie des rois en voyant les malheurs de l'auguste race des Bourbons, et celle de leurs courtisans en voyant la misère des émigrés, a été ineffable. Frédéric disait , nous autres rois du nord, nous ne sommes que des gentilshomjnes ; les rois de France sont de grands seigneurs. 11 y en avait bien assez là pour que l'envie attirât la haine , et celle-ci des crimes peutêtre.
La nation française a été envieuse avec les heureux , impitoyable avec les malheureux : elle a choisi ses victimes parmi ses bienfaiteurs , et des maîtres parmi ses bourreaux.
Français ! ne me reprochez pas de vous retracer de cruels souvenirs : je cherche à parler à votre cœur, n'ayant pu réussira me faire entendre à votre esprit. Puisse -je prédire votre sagesse et votre bonheur, comme j'ai prédit vos folies et vos infortunes.
L'œil des envieux bourgeois en France était blessé de l'éclat des rangs. Leur oreille fut ravie des harangues des avocats , des mots liberté , égalité , mais elle doit être aussi fatiguée du verbiage de ses ora-
teurs , et du néant de ces mots , que leurs yeux l'étaient de l'éclat des rangs , et le règne des avocats devrait être fini. On dit que Bonaparte ne les aime pas : mais les démocrates croiront n'avoir pas tout perdu , pourvu que leur roi soit un bourgeois.
Spectacle cruel et imposant entre deux puissances qui se haïssent , et qui veulent se détruire. Dans cette lutte, la France dépensera, s'il le faut, jusqu'au dernier homme , et l'Angleterre jusqu'au dernier écu.
Les puissances en 1789 étaient comme les colons qui jasaient à Paris sur la révolution sans la prévoir à Saint-Domingue.
Si la raison parle avant l'événement , elle est traitée de prophète de malheur; après, elle est traitée de médecine.
Il arriva dans le gros de la nation ce qui arrivait en même temps dans l'armée. Les officiers , tout nobles qu'ils étaient , voulaient plus ou moins un changement. Leurs soldats n'étaient alors qu'automates , et quand ceux-ci devinrent démocrates , les officiers se firent aristocrates , comme s'ils n'avaient
fav<)risé la révolution que pour s'en faire écraser. Ainsi , en général , le clergé , la noblesse, les parlemens , ainsi que tous les gens connus voulaient une révolution, quand le gros de la nation était tranquille 5 et quand celle-ci cédant à leur impulsion s'est révoltée, ils ont pris la fuite ou passé à l'échafaud. Je n'approuvais pas l'émigration, et je ne sortis de France qu'à la fin de 1791; le roi le voulut ainsi; ma plume pouvait être utile à ses frères. Je m'attends à la méconnaissance des services rendus.
Il y a eu combat entre la population et le territoire. La France crie de toutes ses proportions à la monarchie : elle est là avec ses formes inaltérables.
Les philosophes disaient, tout fructifiera pour les nouvelles générations en sacrifiant celle-ci ; et en attendant on détruisait les établissemens , les monumens , les maisons , les familles , tout ce qui va à la postérité. Ils ne voulaient , disaient-ils, que la considération personnelle, tandis que leurs satellites ne convoitaient que les dépouilles disponibles , l'or, l'argent, les diamans. Quel est donc le plus coupable ou de celui qui n'a pas horreur du vol ou de celui qui vole?
Ce qu'il y a de plus affreux , et ces grands désas-
1res fournissent de tristes décorations à l'histoire, c'est que si les événemens révolution nafres se renouvellaient encore, les opprimés ne chercheraient pas des leçons de salut dans nos écrits, et les malfaiteurs chercheraient des modèles dans les manœuvres des jacoLins. J'ai vu en 1789 des memhres de l'assemblée constituante chercher et lire avec empressement , Clarendon , que ces misérables n'avaient jamais lu , pour y voir comment se conduisit le long parlement avec Charles I".
Au reste , je suis convaincu , car Pamour de soi et les passions vivent toujours, qu'il n'y a de leçons ni pour les peuples , ni pour les rois , et que si Louis XYI a des successeurs de sa race , ses fautes et ses malheurs ne seront pas même des avertissemens pour eux.
L'esprit public en France se compose encore de l'asservissement où le tiennent ses oppresseurs, et de l'orgueil que lui donnent les conquêtes et la victoire. La conscience publique est indécise. Sous la convention et le directoire, on disait, point de rois, mais des tyrans, point de nobles, mais des brigands , point de religion , mais point de mœurs. On aura un nouveau maître, de nouveaux nobles et la religion telle quelle.
Quand on vit dans un temps où l'on renvoie la religion au petit peuple, où l'on peut être un vil espion , où l'on peut avoir été criminel et obtenir des emplois publics , où l'on peut se perdre pour une bonne action , où il faut prendre dés précautions pour être honnête et juste , où les honneurs sont sans honneur, et où l'innocence est la proie du vice , il faut se bien cacher et ne vivre qu'avec sa conscience : elle est la voix de Dieu , et la raison intime de l'homme.
Louis XIV enorgueillissait la nation et irritait les rois; Bonaparte mystifie l'une et humilie les autres. Il serait plaisant qu'il créât un jour des cordons et qu'il en décorât les rois ; qu'il fît des princes , et qu'il s'alliât avec quelque ancienne dynastie. On peut s'atten(lre à tout d'un grand ambitieux, et les rois de l'Europe sont tels qu'il [ eut tout attendre d'eux. La légitimité est en péril , et ceci prépare de grandes et nouvelles calamités.
Bonaparte règne pour avoir tiré sur le peuple , et pour avoir réellement fait le crime , dont Louis XVI fut faussement arxusê. La France roulait de précipices en précipices vers un abîme ; elle s'est accrochée aux bayoneltes d'un soldat.
Le luxe et la richesse finiront par tuer l'ambition.
Les parvenus enrichis ne désirent pas de régner quand ils s'amusent comme des rois. Bonaparte les laissera faire , el ils laisseront faire Bonaparte.
Dans la mythologie le ciel fui sacrifié à la terre, mais dans le christianisme la terre devait être sacrifiée au ciel; et elle l'eût été si l'église et sa vaste milice , en prêchant le renoncement aux hiens de ce monde, eût aussi prêché d'exemple. Et en effet , pourquoi tant de richesses, puisque la terre n'est qu'une figure , cette vie une ombre, et la vie à venir une réalité?
De nos jours , si le pouvoir absolu d'un seul s'établit en France , la philosophie opposerait moins de digues à la tyrannie que la religion.
Nous vivons encore à une époque , où l'on est indigné contre le malheur, irrité contre l'innocence, et où on ne s'exalte que pour le pouvoir. Il y a en France un double agiotage de pouvoirs et de biens volés ; impolitique et immoralité. Bonaparte veut la redresser et lui rendre la vie, mais il ne peut qu'exhumer, le roi seul peut ressusciter.
La révolution n'était due ni à une cause mépri-
sable, ni à l'excès de la tyrannie : elle est due à la honte et à la faiblesse de Louis XVI. Quant à l'élan de la liberté , celte cause est toujours là entre les mains des factieux; et on recommencerait encore la révolution , si le consul n'opprimait tout. La philosophie trouva tout préparé , et inspira les révolutionnaires , et son souffle qui agissait avec lenteur depuis long-temps se changea en tempête: des idées hardies renfermées dans les livres et dans quelques têtes , saisirent toutes les têtes. Un petit nombre d'hommes aveugles voulurent résister. . . Oui , ils voulurent arrêter cette œuvre du crime et de la violence... Je suis un de ces aveugles. Tous les propriétaires étaient aveugles ; il n'y eut d'éclairés que les brigands et leurs chefs qui s'intitulaient défenseurs du peuple, et qui servirent la philosophie avec des lanternes et des poignards. Le crime enfin se régularisa , et nous eûmes des tribunaux révolutionnaires et des juges, des avocats et la guillotine.
Si on entend par être libre exister sans lois , rien n'est libre dans la nature , ainsi que dans l'ordre social. L'univers a ses lois , tout animal suit les lois de la nature, et celles de sa propre nature. Dieu lui-même, dans l'idée que nous nous formons de lui, a une nature que nous appelons nature divine, car nous ne concevons que des choses fixes , c'est-à-dire, ayant une manière d'être, et lorsqu'un être subit des changemens , comme les plantes e
les animaux, ces changemens entrent dans leur nature.
Mais si on entend par être libre avoir une volonté, faire un choix, commencer le mouvement, exercer des pouvoirs , nous sommes libres , animal et plante, à des degrés différens. Nous commandons et nous obéissons tour-à-tour, tant dans l'ordre naturel que dans l'ordre social. La liberté est définie pouvoir dans les lois romaines 5 définition dont on a fait honneur à Loke , mal à propos. Toute la difficulté est donc dans le mot libre qui n'a pas de définition; il fallait dire, yo/onfajre. Tout être qui suit sa volonté se croit libre , se sent libre : s'il agit contre sa volonté , il souffre , il est gêné , il se croit esclave. S'il n'a point de volonté , il reste sans action. Ce monde est comme certaines armées , composé de volontaires, et tout volontaire se croit libre. Bonaparte dit qu'il veut rétablir la liberté , et les Français ont l'air de le croire, tant la révolution les fatigue. Il est plaisant que nous soyons proscrits pour avoir écrit il y a long-temps ce qu'il fait aujourd'hui.
C'est une chose à remarquer : les philosophes Porphyre, Jamblique, Celse, Julien , Hiéroclès, etc., défendirent la religion de l'empire politiquement, parce qu'elle s'était incorporée à l'état, parce que l'empire avait fleuri sous cette religion; ils s'opposèrent donc au culte naissant qui menaçait de tout
renverser; mais ce fut en vain; Dieu le voulut ainsi; le torrent entraîna tout : l'empire et la religion de toutes les nations furent abolis , et l'ancien monde se trouva chrétien. Et lorsqu'après dix-huit siècles ce même christianisme devenu politique s'est incorporé à son tour aux nouveaux états qui s'étaient partagé l'empire; quand l'Europe était à la fois calme et florissante sous l'étendard de la croix, les philosophes attaquent cette même religion , et finissent par fermer les églises et faire tuer les prêtres; et la France effrayée et muette reste sans religion et sans principes fixes, en proie aux poignards des brigands et à la guillotine, et prête à recevoir un usurpateur devenu puissant et nécessaire, au grand scandale de cette même philosophie. Son fanatisme sera un jour remplacé par la politique. Les apôtres du Christ eurent des papes pour successeurs, et les apôtres avocats de la philosophie moderne ont eu des séides qui feront place à des gén; raux , et les poignards céderont à l'épée. Le fanatisme de la phdosophie est une honte pour les temps modernes , et fera rougir la postériié.
La iîxité est surtout l'argument invincible en faveur de la maison royale. Bonaparte ne devrait être que le premier général du roi : car si on allègue ses taleiis militaires, il faudra toujours détrôner son successeur en faveur du meilleur soldat ou du plus heureux.
La nécessité métaphysique est qu'une cliose est telle que son contraire est impossible , comme deux et deux font quatre. La nécessité physique est l'existence actuelle des choses ; il est nécessaire que le soleil brille. La nécessité morale est dans les choses qui ne sauraient être autrement ; il est moralement nécessaire qu'une mère aime ses enfans.
La nécessité n'afflige pas l'homme comme la contrainte; elle s'allie avec la liberté qui ne peut exister avec la contrainte : il est de l'essence de la raison humaine de porter le joug de la nécessité. Les anciens la confondaient avec la fatalité ; elle tenait l'univers et les dieux sous son empire.
Les dialectes diffèrent des patois en ce qu'ils sont reconnus , et également adoptés par différentes cours et différens écrivains , et qu'ils ne cèdent la prééminence à aucun d'eux : ce qui vient de la multiplicité des capitales. Homère a employé plusieurs dialectes dans ses poèmes ; mais dans les pays soumis à une seule puissance, il ne peut y avoir qu'une langue; tout le reste est traité de patois.
Les chemins que les Suisses ont construits sont des tranchées ouvertes devant leur liberté. Leurs forteresses sont abattues; ils ont logé leur ennemi dans leur sein, la richesse. Les Suisses ne sont plus que les esclaves de l'Europe. Maxime éternelle; la
liberté est la grande affaire des états pauvres : cela vient de ce qu'ils ne diffèrent pas beaucoup de leurs commencemens.
Louis XIV avait si bien éclairé toutes les parties de son administration, que s'il est permis de le dire , les illuminations de son règne duraient encore en 1789. Ses ordonnances, les mémoires des intendans et des bureaux en font foi. Nos premiers commis, tous si excellens , vivaient des traditions des siens. Dans la révolution, nos administrations étaient des forêts où. tout le monde volait sans crainte et sans pudeur : de là, des fortunes qui dégoûient des ricbesses.
Quand le peuple vit que la noblesse était abandonnée par un jeun<î Montmorency et défendue par un conseiller au parlement, il se mit à dire qu'il n'y avait que ceux qui ne savaient pus encore ce que c'était , qui la défendaient : elle fut bientôt détruite Nos rois avaient trop affaibli et abattu la noblesse; aussi n'a-t-elle pu les défendre.
Le prince absolu peut être un Néron , mais il est quelquefois Titus ou Marc-Aurèle. Le peuple est souvent Néron, et jamais Marc-Aurèle.
Ce qui rend la politique une science difficile ,
c'est qu'un état trop petit ne peut se défendre , et qu'un trop grand état s'il peut protéger, peut opprimer. Plus on s'approche de la liberté, plus on s'éloigne de la sûreté. Les impôts, les subsides, toujours donnés par le peuple, sont le grand et dangereux embarras des gouvernemens.
Si on ne prêtait jamais aux gouvernemens, les capitaux seraient pour le commerce et l'agriculture. Les peuples ne craindraient plus d'usurpateurs, et les rois de révolutions.
Il y avait à l'assemblé constituante beaucoup de députés qui ne demandaient pas mieux que d'être corrompus par de l'or ou par des emplois : i's furent aussi indignés que surpris de voir que M. Necker, d'accord avec le roi, les mettait à la probité pour tout régime. La corruption est un grand moyen politique. Un ministre anglais disait, j'ai le tarif des consciences du parlement] et en effet, sans la corruption le gouvernement n'irait pas en Angleterre.
Dans les gouvernemens représentatifs , on aura toujours dans les chambres, comme le disait d'Urfé des Provençaux, des (jcns riches de pende biens ^ glorieux de peu d'honneurs, et savans de peu de science.
Un de nos rois eut pour lui Jeanne d'Arc : Louis XVI eut contre lui une Tliéroig^ne. C'est d'un côté, la vertu et le dévoûment, et de l'autre, le vice et le crime.
Certain public devrait bien rougir d'avoir pris le parti de la sottise contre le §oût-, de n'avoir vu qu'un côté frivole dans la raison, et un côté malin dans la justice.
Il y a des temps où le gouvernement perd la confiance du peuple, mais je n'en cannais pas où. le gouvernement puisse se fier au peuple.
Nos poètes ont voulu faire de Bonaparte un Auguste , persuadés qu'ils seraient aussitôt eux-mêmes des Virgiles et des Horaces. Il a moins d'esprit, et surtout moins d'esprit de suite qu'Auguste. Ses discours lui ont toujours fait tort ; il devrait mettre parmi ses gardes, un officier de silence... La fortune fait des hommes extraordinaires; le génie seul, et la conduite politique et morale font les grands hommes. Bonaparte a laissé concevoir des espérances ; mais on ne peut exiger qu'il ait une idée plus haute que sa place.
Les peuples qui se réjouissaient des désastres de
la France, ne songeaient pas assez qu'elle devait un jour vivre à leurs dépens.
Un jacobin disait : amenons la prosp rite par la désolation-, un autre, déshonorons l'honneur : tel autre, on bat monnaie sur la place de la Révolution. O France I tu as pu souffrir de pareils monstres.
Un homme insolent se fait beaucoup d'ennemis; celui qui s'est fait beaucoup d'ennemis a grande envie de les détruire; d'où il résulte que cet homme sera cruel dès qu'il sera puissant.
Ce qui prouve que Bonaparte est supérieur à Lannes, Ney , Soult, Moreau, Bernadotte , c'est qu'ils le servent au lieu de s'en défaire.
Bonaparte en s'entourant de la canaille démocratique et des régicides , se couvre du sang du roi : il croit devoir son pouvoir à la révolution ; mais c'est aux maux et non aux principes et aux agens de la révolution qu'il le doit; car sans l'armée et la si tuation oi on se trouvait, ces démocrates l'auraient-ils souX rt? Syès et ses consorts ont détrôné pour lui le roi et le peuple.
Un pouvoir exorbitant donné tout à coup à un
citoyen dans une république , forme une monarebie ou plus qu'une monarchie. Quand on succède au peuple, on est despote.
S'il est vrai que les puissances de l'Europe n'en voulaient qu'à la maison de France, dont elles étaient si jalouses, elles laisseront en place un roi parvenu plus fort que ses prédécesseurs.
Les royalistes pensent à Monk , et sont plus partisans de Bonaparte que les démocrates , et en attendant il est adulé comme Necker, Lafayette et Pétion.
Les philosophes ont fait grand bruit de Charles IX; ils ont montré la fenêtre du Louvre, etc. Osent-ils en faire autant de Bonaparte pour le 15 vendémiaire ? c'était la faute de la majorité de la nation, car il y avait dix fois plus de catholiques que de protestans, et Charles IX suivit l'impulsion de la majorité. Il était très jeune, et ses remords l'ont un peu absous de ce grand crime : mais qui absoudra la nation?
Les gens de bien dans toute l'Europe n'aiment
point Bonaparte ; ils portent dans le cœur le deuil de ses victoires. Ah! s'il voyait ceux qui s'en réjouissent, il en rougirait. Ses victoires ont fait régner trois ans l'affreux directoire.
Bonaparte place mal ses haines et ses amitiés : les régicides et les révolutionnaires le perdront s'il s'en entoure. Il a plus de pouvoir que de dignité, plus d'apparence que de grandeur, plus- d'audace que de génie, et il est plus aisé de le féliciter que de le louer.
Bonaparte doit se dire , c'est pour moi que la première assemblée fut si coupable, que la convention fut si monstrueuse , que Barras fut si bête et Syès si imbécile : me voilà sur un théâtre échafaudé par la fortune; c'est le seul échafaud qui me convienne.
Les révolutionnaires couvent le crime; ils ne se repentiront jamais. Les victoires du soldat les contiendront ; ils le serviront même pour mieux le perdre. Malheur à lui s'il n'est pas toujours vainqueur I Si le roi rentre un jour en France, malheur à lui et aux siens , s'il était capable de sanctionner des scandales, et de légitimer des immoralités. On aura de lui , sans doute , oubli pour les opinions , par-