SOUVERAINETE DU PEUPLE
Cunctas nationes et urbes populus , aut primores , aut singuli regunt; délecta ex his et constituta reipublicae forma laudari faciliùs quam evenire , vel, si evenit, haud diuturna esse polest. Tacite.
Cette même erreur, qui plaça notre petit globe terrestre à la première place de l'univers, donna au peuple la souveraineté dans le corps politique. Il ne suffisait que d'avoir des yeux , disait-on autrefois , pour convenir que tous les astres tournaient autour de la terre, et que , par conséquent, le séjour de l'homme était au centre du monde. Ce système appuyé par toutes les apparences , et fondé par les antiques traditions , et d'ailleurs si favorable à l'orgueil humain , était pourtant si faux, que pendant plus de trente siècles il a été funeste aux
progrès de Fastronomie et de la géographie. Mais quand une fois les cieux et les mers furent ouverts par le télescope et par la boussole, la terre, alors mieux connue, fut reléguée dans les limites de son orbite; et l'homme, pour ainsi dire déchu, mais plus instruit , chercha des raisons plus vraies à son orgueil. 11 arrive aussi également que, toutes les fois qu'on traite de la souveraineté , toutes les apparences sont en faveur du peuple. En considérant l'ensemble et la masse , il semble que c'est en lui que consiste la totalité et l'existence politique de tout corps social. 11 semble que tous les intérêts et toutes les forces se réunissent en lui : c'est de son sein qu'on tire les soldats et qu'on prend les cultivateurs ; il peut créer et détruire les rois ; il peut souffrir et rejeter un sénat; il peut nommer et casser des représentans ; et en somme , il trouve en lui la force de confirmer, changer, détruire les formes, les lois et les coutumes, et, non moins formidable que l'Océan , renverser toutes les digues opposées à sa fureur par la prudence et l'expérience des temps, et disperser sur la terre les ruines des empires détruits. Des apparences aussi séduisantes parurent d'abord une évidence ; et la souveraineté du peuple , prêchée par de grands écrivains , et mise à l'épreuve par la plus funeste révolution , parut subitement, aux yeux d'une partie de l'Europe , la découverte la plus fatale et la doctrine la plus formidable ; aux yeux de l'autre partie, elle parut le dogme le plus précieux , et , pour ainsi dire, le plus
saint; et aux yeux de tous une véritable révolution de l'esprit humain. Telle qu'un nouvel astre ou un météore inconnu, elle s'est montrée épouvantable pour les uns, consolante pour les autres, et lumineuse pour tous : ainsi elle a produit un effet universel. Les rois, les républiques, les poètes, les philosophes , les politiques , les légistes ont tous courbé la tête devant cette idole , et les potentats eux-mêmes , tremblant sur leur trône , se sont dit les représentans des nations , et très inutilement ils ont ajouté qu'ils en étaient les représentans inamovibles et héréditaires. Mais, le principe de la souveraineté du peuple étant accordé, les rois n'ont plus été regardés que comme des usurpateurs , ou consolidés sur leur trône par le consentement ou du moins par le silence des nations ; usurpateurs tantôt éclairés, fermes et bienfaisans 5 tantôt fous, faibles et tyrans , dont les excès ont donné une grande force à ce principe , et que les belles et bonnes actions de quelques uns n'ont jamais pu faire oublier; et cependant les peuples, ravis de joie, se sont persuadé qu'ils étaient des souverains détrônés par les rois.
Cette doctrine a renversé la France , épouvanté l'Empire et l'Angleterre, effrayé l'Italie, enchaîné la Suède , le Danemarck et la Suisse ; menaçant tous les trônes et toutes les aristocratie.^; et dans ce moment elle précipite la Pologne vers sa déplorable tin. Ses racines se sont tellement approfondies en Europe, qu'il n'y a pas de ville où elle n'ait, pour
ainsi dire, des séminaires, point de famille où elle n'ait ses prosélytes; enfin, cette doctrine a produit un tel effet sur la raison , qu'en France, où l'on en souffre le plus, tout en abhorrant le joug des jacobins, on adore leurs maximes, et qu'on ne-crie que contre leurs excès, et non contre leurs principes. Pour attaquer le dogme de la souveraineté du peuple, en vain dirait-on : Ce principe est si dangereux qu'il faut le supprimer, ou pour mieux dire le détruire. Mais les efforts seraient vains , car un principe qu'on croit une vérité ne peut être ni supprimé ni détruit. Si c'est une lumière et qu'on veuille l'éteindre, elle se rallumerait par les incendies populaires. Que si c'est une découverte, il faut la cacher; mais les démagogues ne la perdraient jamais de vue , et diraient toujours que, si le principe est vrai, il doit être droit et bon, et que, mieux connu et partout adopté, les peuples en seraient plus heureux , et les états plus florissans. La nation française et ses trois assemblées , et surtout les jacobins, ayant admis ce principe avec tant d'ardeur, et l'ayant si étroitement embrassé, on aurait dû à chaque pas avancer vers la plus belle prospérité; mais au contraire , une fatale expérience de cinq années ne démontre que trop aux yeux du monde étonné qu'en faveur de ce principe, cette nation a passé de l'insurrection aux convulsions , et des convulsions à l'anarchie , et qu'avec une excessive rapidité elle est tombée de crimes en crimes et de malheurs en malheurs sous la plus violente tyran-
nie : à tel signe que l'Angleterre , qui admet ce principe comme la France, fleurit d'autant plus qu'elle lui est infidèle, et que la France périt pour lui être trop fidèle. Quelque convaincant que soit ce raisonnement , il n'y a que les âmes droites et éclairées qui en sentiraient la force , en appuyant la vérité sur des faits , et le bien dans la réalité , et ne pourraient jamais admettre un principe d'où ont pu sortir tant de calamités ; mais les subtils discoureurs dont l'Europe abonde, les publicistes allemands, anglais, italiens, et tous les démagogues français , diraient bien vite que le fait ne prouve rien contre le droit '^ que le principe est juste et vrai, quoique le peuple français en ait fait un mauvais usage : que les droits de l'bomme ne peuvent être prescrits par les excès d'une nation, et que la vérité ne pdut jamais être dangereuse-^ enfin, pour dernière conclusion, ils demanderaient : Si la souveraineté n'est pas dans le peuple , où est-elle donc ? Réduisant ainsi au silence les personnes les plus sensées , bouleversant sans cesse les états par leurs essais politiques , et abreuvant sans cesse les vénéneuses racines de ce principe par les larmes et le sang des peuples et des rois, et en son nom détruisant la propriété , troublant la paix par l'insurrection, opposant les droits aux devoirs, et foulant aux pieds tout bien-être et toute justice, ils feraient de l'univers un théâtre de désolation , et sèmeraient des maux interminables pour les siècles et les générations à venir.
Il est temps enfin de parler avec l'autorité de la raison, et d'avertir tous les peuples en un seul, en disant aux Français : Vous vous êtes exterminés les uns les autres pour soutenir la souveraineté du peuple et pour l'avoir voulue à toute force : les crimes commis et les calamités souffertes au nom de ce principe seront contre vous l'éternel et l'irrésistible argument de la postérité. Sachez une fois, hommes coupables , que ce principe est faux , et que vous ne recueillerez jamais de lui que des délits et des malheurs.
II est triste et déplorable, en effet, que la paix de la terre, la fixité des états, le maintien de la propriété, dépendent aujourd'hui des armes subtiles de la métaphysique; mais puisque dans ses arsenaux les philosophes et les tribuns ont trouvé et pris les piques qui ont frappé ce vaste empire, la hache qui a séparé de son corps la tête d'un roi vertueux , et le canon qui retentit dans les deux hémisphères , cherchons nous-mêmes dans la métaphysique des armes propres à la défense , et couvrons-nous de ce bouclier prolecteur des empires qu'un grand poète (1) a placé dans le ciel; et puisque les philosophes , comme les génies des tempêtes, s,e sont élevés jusque dans les plus hautes régions , pour de là mieux foudroyer l'ordre social et les réunions politiques du genre humain , il est nécessaire de les suivre jusque dans les hauteurs où
(i) Le Tasse.
ils se sont placés, afin de justifier cette providente nécessité qui a mis l'antidote à côté du venin, et retourner victorieusement contre nos ennemis leur propre maxime , que la vérité ne peut jamais être dangereuse. 11 ne s'agit plus que de découvrir et d'enseigner aux hommes l'ordre pour lequel les a disposés la nature.
Le monde existait avant que ce système fût connu ; pour arriver de l'art à la pratique on n'avait pas attendu les théories ; l'ordre social se maintenait, et les plus grands empires avaient été florissans , avant que quelqu'un pensât à disserter sur la nature de l'homme et sur la politique. Elle est comme un sphinx qui dévore ceux qui n'entendent pas ses énigmes. Il n'est plus temps, je le répète, d'éluder la question, de la cacher ou de la taire. Une espérance immodérée s'est emparée de tous les cœurs , et un aveugle délire de tous les esprits. S'il se formait tout-à-coup une réunion d'hommes qui voulût replacer la terre au centre de l'univers, en traitant le soleil d'usurpateur , il faudrait sourire de cette ridicule insurrection contre la monarchie démontrée de cet astre , ou du moins se taire ; mais dans une révolution politique qui réprouve le passé, engloutit le présent, et menace l'avenir ; mais chez un peuple où toute statue est renversée , toute subordination abolie, et toute droite estimation des choses détruite ; où l'homme innocent doit son salut plutôt à l'obscurité qui le cache qu'à la loi qui le protège ; où la raison est aveugle, la justice sans
force, et réducation sans morale ; où chaque regard de celui qui passe est un trait hostile ; où une nouvelle race de philosophes nous instruisent non à coups de plume , mais de poignard ; où , pour l'amour de la liberté et de l'humanité , on vous emprisonne et l'on vous massacre 5 il n'est plus permis de garder le silence. Il faut dire à ce peuple en délire : Vos nouvelles idées seront détruites par la raison , vos passions furieuses devront céder à votre propre intérêt , vos volontés seront contredites par la nécessité , vos efforts et vos prestiges seront anéantis par Féternelle et inaltérable nature des choses. D'ailleurs, s'il appartient à l'Europe armée d'exterminer un jour la révolution française , il appartient à tout homm-e qui a de l'humanité de la combattre par les maximes de la raison : car , si la force tue , elle ne convertit pas ; elle soumet , mais elle n'éclaire pas.
Mais le peuple ne lit pas , dira-t-on... Est-ce que le peuple a jamais lu le Contrat social , le Système de la nature, et tant d'autres livres philosophiques et dangereux? Nous écrivons pour réprimer l'audace et les déclamations de ceux qui les prêchent. Nos écrits pourront être un frein pour les peuples : le Contrat social ne les a que trop excités. Quand Neptune veut calmer les mers , ce n'est pas aux flots qu'il s'adresse , mais aux vents.
Mais on dira peut-être que les usurpateurs démagogues de la monarchie française qui liront ceci n'admettent pas plus que nous la souveraineté du
peuple. Eh bien ! soit ; je demande à mes lecteurs si , quand les philosophes se proposèrent de renverser le christianisme en France, ils s'informèrent si les prêtres y croyaient ou non. Il leur suftit de voir que l'église, mère et souveraine du peuple, dominait les opinions et dirigeait les consciences; et leur secte attaqua la religion sans relâche, jusqu'à ce que les temples en tombant écrasèrent les prêtres sous leurs ruines.
Il est vraisemblable , et j'en conviens , que les démagogues français qui se servirent de la force du peuple pour détruire les différens pouvoirs établis, prévirent clairement que la tourbe populaire ne saurait les retenir pour elle ni les faire mouvoir.
Cherchant et trouvant le peuple souverain dans la populace parisienne, et couvrant, pour ainsi dire de pourpre ces misérables, ils n'eurent en vue que d'opprimer les riches , et d'empêcher que les regards jaloux de leurs satellites ne s'aperçussent qu'eux-mêmes s'étaient emparés de la souveraineté. Cette puissance , qui n'était ni indiquée ni décorée par aucun signe extérieur, était d'autant plus terrible qu'elle était invisible entre leurs mains 5 et à y bien réfléchir , une adroite politique pourrait trouver dans la conduite des démagogues un excellent traité contre la souveraineté du peuple. Mais il faut se rappeler qu'il n'y avait pas un orateur dans la première assemblée nationale qui ne reconnût le droit essentiel et primitif du peuple , excepté ceux qui parlaient en faveur du roi. Peut-être même que
les chefs hypocrites qui tyrannisaient la France , en usurpant audacieusement tout pouvoir constitué , reniaient secrètement le principe de la souveraineté du peuple ; mais cette idée les servait admirablement pour fonder et faire croire que l'insurrection française était légitime et sacrée, et à propager cette doctrine avec laquelle ils empoisonnent la coupe fatale qui enivre le peuple et leurs satellites. Il y a donc une grande urgence à recourir à de grands remèdes. Venons donc aux prises obstinément avec ces dictateurs de l'opinion ; frappons à grands coups CCS principes et leurs propagateurs , et arrachons les racines de l'arbre funeste qu'ils ont planté ; que les hommes eniin se persuadent que c'est en vain que les grandes nations s'agitent et se révoltent pour s'attribuer, par le fait, la souveraineté dont leur essence même les rend incapables ; et que, s'ils ne peuvent souffrir des maîtres qui les protègent , ils tombent sous la main des tyrans , qui les oppriment ; et qu'ils sentent enfin que , si les rois périssent sous les efforts des peuples , les peuples fleurissent à l'ombre des rois.
Mans on pourra me dire : A quoi sert la raison au sein des révolutions? quel pouvoir a la métaphysique contre les insurrections , et la politique contre la destruction des empires? Je réponds : Que peut l'hydraulique contre les inondations, et l'art nautique contre les naufrages ? La plus puissante architecture ne résiste pas aux tremblemens de terre ; et quand de semblables accidens ou les outrages
des siècles ébranlent nos raonumens , et que les élémens et la fureur des hommes parviennent à les renverser, rarcLitecture les fait de nouveau ressortir de leurs ruines.
Enfin , on me dira pour la dernière et plus forte objection : Vous voyez que les divers cabinets de l'Europe ont regardé jusqu'à présent l'exemple de la France comme le vrai modèle de la représentation nationale. Mais à l'horrible aspect de ses conséquences, l'Europe doit être en garde et guérie de l'illusion d'un tel principe. Disons les choses telles qu'elles sont : si pendant l'espace de trois ans les cabinets de l'Europe ont vu d'un œil indifférent la révolution française abattre successivement la dignité royale , le clergé , la noblesse , et détruire finalement jusqu'à la propriété elle-même ; s'ils ont souffert que la contagion de tels principes se soit répandue avec une épouvantable rapidité par le moyen d'un peuple dont depuis deux siècles l'Europe entière a adopté les modes, les manières, les livres et le langage ; si l'Angleterre elle-même en a senti trop tard l'enivrement; si finalement toutes les nations voisines, et le nouveau monde aura son tour , se sont laissé envahir , pour ainsi dire , par les jacobins , les laissant tranquillement ourdir et produire le renversement d'un grand royaume, qui, semblable au mont Gibel , vomit ses laves brûlantes sur les terres qui l'environnent ; comment donc les souverains pourront- ils attendre aujourd'hui de leurs peuples , et les pères de famille de leurs
enfans , cette judicieuse conduite qu'ils n'ont pas su tenir eux-mêmes? A des vérités aussi tristes s'ajoute cette réflexion , que dans le cœur humain les haines ont une certaine hiérarchie , et que ces haines ne se cèdent jamais l'une à l'autre. Il couve dans le sein des peuples un antique désir de vengeance contre l'ordre de la noblesse , du clergé et des tribunaux, et ceux-ci en couvent aussi un contre les cours. Ces haines sont mieux senties que toutes les autres haines , même que celle qui devrait les surpasser toutes , je veux dire celle contre les jacobins, tout épouvantables qu'ils soient pour l'Europe. Mais pour chaque peuple en particulier il y a une satisfaction secrète qui les fait regarder comme une puissance heureusement élevée contre les gouvernemens. Le même cas arrive entre certaines nations : le Danemarck , la Suède et la Hollande , si le stathouder ne s'y opposait pas, conservent un ancien ressentiment contre l'Angleterre, comme la Pologne contre la Prusse et la Russie 5 et ce ressentiment les aveugle à tel point, qu'il leur semble que la révolution française leur offre une merveilleuse occasion de se venger , quand bien même pour réussir elles se verraient exposées à des désastres certains. 11 n'y a point de peuple , il convient de le dire, qui ne se croie plus capable et plus digne d'être heureux que le peuple français. Tous ont le désir extrême d'une révolution fondée sur la souveraineté nationale , avec la confiance intime qu'ils sauraient régler leur propre révolution avec
des mesures mieux calculées, et mettre en pratique, par un choix judicieux de moyens et de plus heureuses prévoyances , les effets de ce grand principe que les Français ont si atrocement déshonoré. Si les révolutions étaient comme les médecines , qui font naître le dégoût avant de s'en servir , je crois qu'on n'en voudrait pas ; mais on les essaie, on les tente, parce qu'elles plaisent au peuple avant de renverser l'état , et parce que de grandes satisfactions en précèdent la ruine.
La situation politique de l'Europe est telle, depuis quelques années , que , si les puissances , menacées d'une chute commune, ne conviennent pas de devoir la craindre; si jusqu'à présent elles se sont laissé constamment prévenir de la part de leurs ennemis par le temps , par la force et par les idées ; si , dis-je , elles ne réunissent pas, d'un commun concert et dans le même temps , les efforts de l'artillerie et ceux de la persuasion par les livres ; si elles ne sont pas aussi prodigues à répandre partout les vérités que les Français l'ont été en inondant l'univers de mensonges ; si elles ne cherchent pas à faire pénétrer la vraie politique dans les villes, et la religion dans les campagnes, et si elles ne parviennent pas, à rendre populaire en Europe la haine contre les jacohins, comme ceux-ci ont su la rendre populaire contre les royalistes ; si enfin cette . union de la déraison et du crime se maintient, il arrivera , et je le prédis amèrement , que nous n'aurons parlé dans cet écrit qu'aux nouveaux maîtres
du monde, lesquels, bien assis sur les trônes qu'ils se préparent , ne seront pas fâchés que le principe de la souveraineté du peuple soit détruit par nous, puisqu'ils en auront ravi l'exercice 5 et, parvenus à l'empire par l'illusion, ils sauront s'y maintenir par la réalité.
Il me semble que j'ai assez bien prévu les objections, et bien démontré la grande importance de mon sujet ; mais je ne puis cependant dissisaiulerla difficulté qui s'y trouve. Celui qui se propose de combattre une opinion générale doit regarder comme certain qu'il écrit pour des hommes déjà formés et pour des jeunes gens , et qu'il s'agit de bien diriger les uns et de bien conduire les autres ; pour des esprits égarés et coupables, qui déploreraient encore mieux leurs disgrâces que leurs délits ; pour un certain nombre de lecteurs qui, avec une tranquille indolence, vous demandent la solution d'un grand proi)lême , et qui ne savent pas que c'est par de grands efforts qu'on peut parvenir aie résoudre ; enfin, pour un grand nombre de personnes auxquelles les désastres de la révolution en ont tellement rendu la cause odieuse, qu'ils se croient en état de la combattre parce qu'ils la détestent, eux que le raisonnement du plus vulgaire démagogue saurait réduire au silence. Le plus juste , et le plus malheureux, pour se défendre, ne s'appuie pas toujours sur les meilleures armes. Si quelque lecteur critique me reprochait d'avoir employé des notions trop élémentaires, et de passer
trop rigoureusement de l'idée connue à l'inconnue, qu'il réfléchisse dans quel siècle nous écrivons , siècle qui a la manie de faire de la métaphysique sur tout; qu'il pense qu'avant de livrer bataille, il s'agit de déloger l'ennemi des postes avancés. J'avais besoin de contenter l'ardente curiosité d'une foule de lecteurs répandus dans toute l'Europe , lesquels voient avec le plus grand étonnement que la France périt en raisonnant ingénieusement , et ne croient pas que ses faux raisonnemens soient la cause de ses maux, mais pensent plutôt qu'ils doivent considérer les Français comme des victimes volontaires qui se sacrifient aux grandes et nouvelles découvertes de la philosophie; esprits hasardeux qui ont la manie de chercher, de découvrir, d'établir des hypothèses, et qui s'échauffent plus pour des idées chimériques que pour des sentimens réels, préférant à la saine raison la vaine gloire de raisonner avec subtilité , et ne croyant possible d'obtenir la tranquillité et le bonheur qu'à force de calculs et de syllogismes.
Quant au grand nombre de lecteurs simples et de sens rassis , pour qui toute métaphysique est obscure , je leur conseille de ne pas perdre leur temps à me lire. S'ils ne peuvent pas voir la lumière de l'esprit , comment pourraient-ils voir les sentiers qu'elle éclaire? Mais que ces âmes tranquilles se consolent; la mécanique interne des états n'est pas visible pour tous les yeux ; et, quand la Providence se complaît à rendre un empire florissant ,
^28 est -il utile de recourir à des spéculations politiques? Qu'on se contente d'y vivre heureux sans disserter sur le bonheur; qu'on jouisse de sa constitution sans l'anatomiser par des théories, et qu'on goûte les plaisirs des beaux-arts sans trop les connaître et les cultiver. Par la pompe extérieure de ses merveilles la nature obtient tous nos hommages j mais elle y cache une foule d'autres merveilles , et elle s'embarrasse peu sans doute que nous admirions ce qui surpasse notre intelligence. Si quelques lecteurs , avec humeur et une mauvaise intention , me demandaient par quelle autorité je prétends élever au milieu de l'Europe une digue qui s'oppose à l'opinion générale, je leur répondrai ce que dit Montesquieu en parlant des deux premiers écrivains qui , au temps du roi Saint- Louis , fixèrent la rédaction des lois : « Quoique ce fussent de simples particuliers , ils eurent pour titre d'autorité à leur entreprise la vérité , la nécessité et la publicité. » Par quelle fatalité la politique, malgré tant de grands écrivains , n'a-t-elle pas eu encore son Copernic? et pourquoi l'esprit humain n'a-t-il pas encore réussi à découvrir la vérité , la raison à la prouver, et le talent à la faire aimer?
Je tâcherai surtout d'être précis dans l'application des principes, bien persuadé que celui qui voit le mieux dit le moins. L'imagination ne peut colorer tous les objets , ni l'esprit rendre lucides toutes les idées. 11 convient donc de se contenter de peu de paroles et d'un simple traité, et, pour
me servir d'une comparaison matérielle , le soleil montre l'heure sur le mur en se servant de l'ombre.
Je n'aurai pas vécu inutilement si ce faible essai, appuyé sur la vérité , et traité par moi , ne perd rien de sa force. Les rois sages et les bons esprits m'en sauront gré : c'est une grande récompense. Quoique je tourne les yeux vers les Alpes quand le mot pairie (1) frappe mes oreilles, je n'en suis pas moins né en France , et bon Français ; mais les horribles événemens qui désolent cette nation qui me fut si chèi'e ont fermé mon âme à toutes les satisfactions les plus pures , et je gémis de voir la lumière sous un ciel étranger.
La souveraineté du peuple ne peut être que celle de la force : or la force n'est pas le droit. Montesquieu a mal défini le droit : il est fils de la conscience. Quand Marius , Sylla, César, s'emparèrent du pouvoir, ils n'en avaient pas le droit; Cromwell , qui était à ces grands et terribles hommes ce que l'Angleterre était à l'empire romain, usa du pouvoir sans le droit. La souveraineté est dans le corps politique , qui consiste dans ceux qui savent et qui possèdent, et qui veut un roi, un sénat, pour qu'il y ait droit , force et union dans le pouvoir. Que serait-ce qu'une armée sans chef? Or le peuple n'est que cela : ainsi les conséquences sont trouble, confusion et crimes. D'ailleurs la souveraineté ne peut être coupable. Or, de l'aveu même des démagogues,
(i) Le grand-père de Rivarol était né en Lombardie.
le peuple se rend coupable lorsqu'il s'oppose à la félicité publique , et qu'il mérite la loi martiale. Si la souveraineté était dans le peuple, le mot révolte n'existerait dans aucune langue. Quand un homme se révolte contre lui-même , c'est qu'il est fou , et il faut l'enchaîner. Comme l'humanité est souvent coupable dans l'homme, ainsi le nombre et la force sont coupables dans le peuple quand il en abuse au détriment du corps politique.
Une chambre délibérante n'a aucune force réelle, parce qu'elle manque d'unité; et il est absurde de dire que le peuple est souverain parce qu'il ne peut avoir une volonté , puisque nommer des représentants , en supposant même que la nomination fût libre et éclairée, c'est donner sa procuration, ce n'est pas transmettre sa volonté. Or une procuration qu'on ne peut retirer est une interdiction réelle et une tutelle forcée ; et ces tuteurs du peuple, soit par impuissance , par corruption ou par lâcheté , ne manqueront jamais de trahir et de livrer leur pupille l\ébété , qui de lui-même n'a ni connaissance ni volonté. Le peuple ne peut intervenir dans le gouvernement que comme la force dans les machines : c'est à l'intelligence à l'employer.
On a pris même à contre-sens tous les principes de la métaphysique quand on a posé l'axiome insensé de la raison universelle , maîtresse du monde. C'est écarter toute la théorie des passions et les effets de l'ignorance.
C'est en vain que nous disions dès 1789 : Ne lais-
sez pas envenimer cette révolution; les coupables se multiplieront: leur nombre et leurs crimes effraieront le monde ; la justice sera réduite au désespoir, et le peuple souverain laissera une race et des principes funestes au genre bumain.
Si, qua^jd le peuple s'est révolté contre le corps politique, quelques factieux le poussent jusqu'à vouloir se faire, un autre gouvernement, il sera nécessairement la dupe des nouveaux cbefs qui le guident, beaucoup mieux qu'il ne l'était des anciens : car, la leçon de l'insurrection n'étant donnée qu'à l'ancieu gouvernement, le nouveau ne la prend pas pour lui.
Il est démontré que les mouvemens du peuple ne peuvent qu'être funestes au corps politique , ce qui fait que la souveraineté ne peut le regarder; et l'art qu'il faut pour faire entrer le peuple dans la souveraineté prouve assez qu'il n'y est pas naturel , et c'est ce qu'on appelle faire une constitution.
L'application du droit et de la force est le grand ressort de la souveraineté; et, le peuple n'ayant réellement que la force, il s'agit de savoir si c'est à la force à appliquer la force. On ne fait pas un raisonnement en faveur de la domination du peuple qu'on ne puisse le faire en faveur de l'armée : car, au bout du compte, c'est toujours argumenter en faveur de la force.
Le principe faux de la souveraineté du peuple entraîne le droit de changer non seulement les magistrats , mais encore les formes du gouverne-
ment , tous les jours , et même à toutes les heures.
Les hommes ont besoin de leurs propriétés pour vivre ; les propriétés ont besoin de lois pour être conservées ; les lois , de la puissance pour être exécutées : tout cela se trouve dans la souveraineté du corps politique , avec son chef ou son sénat , et non dans la souveraineté du peuple, qui attaque si souvent les propriétés qu'il n'a pas , les lois qui le menacent, et la puissance qui le gêne.
Les esprits faux confondront toujours la force, qui peut tout détruire, avec la souveraineté, qui doit tout conserver; ils prennent le bûcheron qui abat l'arbre pour le jardinier qui le plante et cultive.
Dans les gouvernemens représentatifs , il y aura toujours des députés qui ne demanderont pas mieux que d'être corrompus par de l'or ou par des emplois, et qui seront toujours aussi indignés que surpris d'être mis à la probité pour tout régime.
Démagogues souverains! vos Séides ont volé, massacré , noyé, fusillé pendant deux ans; ils n'ont épargné ni la vieillesse ni l'enfance; ils ont tué un roi innocent , sa sainte sœur, sa noble femme, son jeune fils ; ils ont égorgé les prêtres , qui eussent empêché tous ces attentats, car la religion est le grand conservateur des corps politiques, et vous l'aviez frappée à mort ; la France enfin a nagé dans le sang, voilà la souveraineté du peuple. Cent Néron,
EN DIX SIÈCLES , EUSSENT MOINS FAIT DE CRIMES. Tl'i-
buns et philosophes ! c'est votre ouvrage : ayez donc horreur de vos principes.
ï»OST-SCRIPTUM DE L^ÉDITEUR.
ï)ès qu*à Rome il y eut des tribuns , c'est-à-dire un pouvoir intermédiaire, avec un veto, entre le sénat et le peuple , les dissensions , les malheurs et les crimes , renversèrent le corps politique ; et les Marius , les Sylla , les César, s'emparèrent de la puissance. Nos rois se servirent habilement et avec constance des parlemens pour affaiblir la puissance des seigneurs , et devinrent les maîtres ; mais ces mêmes parlemens, dans les temps de minorité , ou sous un roi faible , remuaient le peuple 5 et enfin , par leur refus d'enregistrer les impôts, ce qui était un veto, ils nécessitèrent l'appel des états-généraux et la révolution : ce furent de grands coupables. Les 221 , avec leur menace de refuser le budget, et ils n'auraient pas manqué de le faire, ont amené la révolution de juillet ; et leurs successeurs, par le même moyen, peuvent nous donner une autre révolution. Les peuples ne demandent pas mieux que de ne pas payer les impôts. Quand un pouvoir leur dit : ISe pmjez pas, l'obéissance est sûre, et de là le renversement du corps politique. Il faudrait donc trouver un moyen de paralyser ce terrible veto, cause de révolutions, de crimes et de malheurs. Louis XVIII aurait dû mettre dans sa charte : « Si jamais une des deux chambres refuse
une loi, et que l'autre raccorde de concert avec le roi, la loi existe. » Ainsi, si la chambre des députés eût refusé le budget , le roi et les pairs l'auraient fait aller , et tout était dit. Une loi juste et sévèrement exécutée contre ceux qui attaqueraient la religion de l'état et la royauté aurait rendu le journalisme plus discret et plus raisonnable, et l'autre loi, les députés moins entreprenans et plus sages. Au reste , le nouveau gouvernement est dans la même position que le gouvernement déchu , et nous en verrons les suites ; les mêmes causes amènent les mêmes effets.
Puisse le Ciel donner à la France une monarchie où le roi sera assez puissant pour protéger ses sujets sans les asservir-^ où. la religion aura son juste pouvoir et sa sainte influence; où la justice s'administrera selon les formes que les lois ont prescrites , par les tribunaux qu'elles ont établis , et d'après les décisions qu'elles ont portées ; où les droits de la propriété se concilieront avec les besoins de l'état , la liberté publique avec la sagesse des lois, la liberté civile avec l'ordre social , et la sûreté individuelle avec la tranquillité publique! Mais, pour arriver à un état de choses si désirable, il faut frapper la révolution jusque dans ses racines , qui revivent et se renouvellent sans cessCv Le mot révolution doit faire trembler tout homme qui a du cœur et de la raison : car il n'y a pas de leçons pour les peuples . et un renversement en amène un autre , toujours causé par la vanité et l'ambition
des uns , les besoins et la cupidité des autres , et l'égoïsme de tous.
Enfin, pour entrer dans les idées de l'auteur, nous pouvons ajouter que tant qu'on confondra le peuple et le public y le pouvoir et la puissance , l'égalité et la ressemblance, il n Y aura, ni sûreté, ni stabilité dans le corps social.
Ce Post-Scrîptum est du frère de l'auteur.