DE LA FOI ET DES CLARTÉS DE LA RÉVÉLATION
Ce monde roule tout entier sur deux ordres de causes et d'effets ; l'ordre physique et l'ordre moral ; le premier parle aux sens , se fonde sur l'observation des phénomènes et se prouve par le calcul : le second parle à la conscience , et ne considère que le côté moral de nos actions.
Dieu est toujours présent dans l'ordre physique de l'univers : ses lois s'accomplissent éternellement d'une manière éclatante et fixe. Dieu ne nous apparaît jamais pour nous dire qu'il a fait les lois du mouvement , et qu'il ordonne d'y obéir ; qu'il ne faut ni se Llesser, ni se noyer; qu'on périt faute de prudence ou de vigueur, etc. : mais pour nous annoncer qu'il faut être humain , juste et bienfaisant; pour nous proposer, en un mot, l'ordre, la règle et le bonheur, l'attrait de la vertu et la haine du vice , sous Fappareil des plus hautes récompenses , et des peines les plus effroyables dans une vie à venir.
En effet, si je tombe de ma fenêtre dans la rue, le poids de mon corps, la hauteur de ma chute , la fragilité de mes membres et la dureté du pavé , tout est calculé, et j'ai le corps froissé ou brisé : la nature est là avec ses lois éternelles , et je suis irrémissiblement puni de ma faute. Que je me trompe sur une manœuvre , sur une liqueur, sur une plante inconnue; je fais naufrage, j'égare ma raison, je perds la vie. JVIais si je mens , ma langue ne se glace pas dans ma bouche ; si je lève ma main en justice, pour un faux témoignage , mon bras n'est pas frappé de paralysie ; enfin , si je massacre mon prochain , je ne suis pas foudroyé.
Il résulte de là deux vérités : l'une , que Dieu ne punit que les fautes ; mais qu'il les punit infailliblement.
L'autre, qu'il abandonne le châtiment des crimes à la justice humaine et à la religion.
Car les fautes sont toujours des défauts de prévoyance ou de calcul contre l'ordre et les lois physiques du monde ; et les crimes sont des attentats contre l'ordre moral. Mais les gouvernemens qui ne punissent pas les arimes, commettent la plus grande des fautes ; et c'est ainsi qu'ils tombent sous la main de celui qui punit toujours les fautes. L'Europe offre un mémorable exemple de cette vérité.
S'il faut , pour entretenir l'ordre physique du monde , que la nature punisse les fautes ; la politique , pour maintenir l'ordre social , doit punir les crimes connus , et se servir de la religion et de la morale pour réprimer les passions et poursuivre les crimes cachés dans les retraites où la loi ne pénètre pas. L'ordre social périrait, si le gouvernement laissait impunis les délits avérés; et les crimes obscurs lui échapperaient et finiraient par tout bouleverser, sans l'appui de la morale et le frein de la religion qui sont les grands supplémens de la justice humaine,
La nature a donc les yeux constamment ouverts sur les fautes, et fermés sur les crimes ; la politique et la religion sont indulgentes pour les fautes , mais elles ont l'œil ouvert sur les délits : ces trois puissances veillent ensemble sur nos actions *. la nature sur les fautes , la politique sur les crimes connus , la religion sur les crimes cachés , sur les vices et même sur les intentions.
Ceci explique pourquoi le crime est souvent heureux sur la terre : il suffit pour cela qu'il ait été commis sans faute. Cromwel , par exemple, ne fit pas de fautes dans son grand attentat contre son pays et son roi ; et dès qu'il régna il punit les crimes des autres. Malheureusement le monde est plein de criminels rusés , qui, moins éclatans que Cromwel , jouissent comme lui du fruit de leurs complots conduits avec art ou avec bonheur. Ces artisans du crime ont toujours paru des objections contre la providence ; mais ce sont les gouvernemens , dont ils ont su tromper le regard et la surveillance , qui en sont responsables.
Un particulier qui commet un meurtre est puni, parce que le corps politique a plus besoin d'un exemple que d'un particulier; mais un roi qui a le malheur de tuer un de ses sujets , n'est, et ne saurait être puni juridiquement, parce que le corps politique a plus besoin d'un roi que d'un exemple, et qu'il ftc faut pas que la réparation soit pire que le mal. Tout souverain, peuple ou roi, est inviolable de sa nature.
En général , les crimes des puissances ne sont guère punis en ce monde que par la haine et le mépris; à moins qu'ils ne soient accompagnés de fautes assez graves , pour que les trônes en soient renversés ; car tout est proportionné.
En un mot , la nature n'a fait d'autre contrat avec nous que celui des lois éternelles du mouvement ; elle ne nous a promis que l'harmonie du monde phy-
sique : c'est à nous à créer et à maintenir l'harmonie du monde moral ; grande et sublime mission. Il est donc nécessaire, puisque tout conspire à l'ordre général du monde physique, qu'il se forme aussi une conspiration dans le monde moral en faveur de la vertu contre le vice , et de l'ordre contre l'anarchie , de peur que les hommes ne soient dans ce monde moral que Dieu leur a conjâé , par le moyen de la conscience et de la religion , plus vils que le moindre atome dans le monde physique; de peur enfin que ce ne soit par notre faute et pour notre malheur , si l'ordre social n'a pas , comme l'univers, ses lois certaines et son invariable régularité.
Cette théorie que je viens d'exposer, donne une base inébranlable à la justice et à la religion : je n'en connais pas , humainement parlant , de plus vraie , de plus imposante , de plus propre à fonder l'ordre social : point de politique sans justice et sans reli gion.
On sait qu'il s'est trouvé des hommes qui se plaçant dans l'ordre physique en ont tiré des conclusions contre l'ordre moral : un meurtre, disent-ils , n'est que du fer plongé dans du sang , le mensonge , un vain bruit qui frappe l'air, et une foule d'autres sophismes aussi redoutables dans leurs conséquences qu'horribles dans leurs motifs. On sait la belle réponse de Caton et de Cicéron à César qui se permettait de tels argumens en faveur de Catilina et de ses complices : ils observèrent au sénat que César pro-
fessait une doctrine funeste à la république et au genre humain. Ils répondirent en vrais philosophes, puisqu'ils parlèrent en hommes d'état. Quant aux argumens plus funestes encore , tirés de l'incertitude d'une vie à venir , et de la certitude qu'un crime bien caché ne peut être puni dans ce monde, ils sont, à mon avis , la preuve la plus pressante qu'il faut une justice pour effrayer de tels raisonneurs , et une religion pour leur dérober le peuple, afin que le sophisme ne trouve pas de dupes , et que la corruption manque de satellites. Car toute importante qu'est la justice humaine, il ne faut que comparer un moment ses lois à celles de la nature, pour sentir combien la religion lui est indispensable pour gouverner les hommes. Cette justice dit : tu ne tueras pas, car si tu tues, tu mourras ; voilà le châtiment 5 mais elle ne promet rien à celui qui ne tuera pas. La nature dit : tu mangeras , car si tu ne manges pas, tu mourras', voilà le châtiment , et si tu manges , tu auras du plaisir ; voilà la récompense. Dans ses préceptes , la nature unit donc le châtiment à la récompense , et la peine au plaisir ; aussi ses lois sont des penchans : mais la justice des hommes n'a que des menaces. Tout se fait de gré dans l'une , et de force dans l'autre.
La religion , plus auguste que la justice et plus libérale que la nature , intervient dans le pacte social ; elle charge les devoirs de tant de prix , et les prévarications de tant de peines , qu'elle peut donner au cœur humain un penchant impérieux pour le
Hen, et une horreur invincible pour le mal. C'est alors que la politique, forte d'une aussi haute alliée, et s'appuyant sur de telles craintes et de telles espérances , peut se promettre d'établir dans le monde moral , les mouvemens réguliers et la tranquille administration de la nature.
On voit , dira-t-on , des hommes qui ne croient pas à la providence , et qui ont pourtant de nobles sentimens et des vertus ; c'est que l'honneur est aussi une religion qui nous enchaîne dans les moindres procédés , comme dans des devoirs sacrés ; l'homme juste , le serait sans tribunaux; cela est incontestable : mais cette multitude qui se dérobe aux regards de l'honneur et aux censures de l'opinion , qui n'a d'innocent que ses occupations , et dont les loisirs sont si redoutables , sur qui cent bonnes maximes ne font pas autant d'effet qu'un seul mauvais principe , qu'en ferez-vous donc ? Philosophes I je vous le demande. Si les hommes cultivés sont encore mieux retenus par la crainte que par la raison, que ferez-vous de cette masse inculte d'hommes qui ne comprennent que les harangues des passions ? Vous savez ce qu'il en a coûté pour les avoir attroupés et harangués philosophiquement , et pour leur avoir donné l'empire avant l'éducation.
Laissez donc à la religion et les assemblées po pulaires, et l'éloquence passionnée qui lui réussit toujours avec le peuple. Vous ne parlerez jamais aussi puissamment qu'elle à l'amour de soi , puis-
qu'elle seule promet et garantit aux hommes un bonheur éternel; et c'est pourquoi elle attendrit et ramène les plus barbares. Voyez les Croisés pleurer en entrant à Jérusalem : voyez les Musulmans fondre en larmes à la vue de la Mecque ; parce que si l'homme est traître et cruel à l'homme, il ne l'est pas à lui-même. Que l'histoire vous rappelle que partout où il y a mélange de religion et de barbarie , c'est toujours la religion qui triomphe; mais que partout où il y a mélange de barbarie et de philosophie , c'est la barbarie qui l'emporte.
Laissez l'honneur et la morale pure au petit nombre , et la religion et ses pratiques au peuple. Car si le peuple a beaucoup de religion , et si les gens élevés ont beaucoup de morale, il en résultera pour le bonheur du monde, que le peuple trouvera beaucoup de religion à la classe instruite , et que celle-ci trouvera beaucoup de morale au peuple ; et on se respectera mutuellement.
Mais , dira-t-on encore , la philosophie apprend à supporter la pauvreté, et à pardonner les outrages. Elle prêche aussi la fraternité, mais quand les Français se sont appelés /rères, ils ne se sont abordés que le poignard à la main. Je ne crois pas que la philosophie ait à se vanter d'avoir encore inspiré le mépris des richesses, et l'oubli des injures à une nation : je la défie surtout de calmer un cœur en proie à ses remords , et c'est ici que triomphe la religion.
Quand un coupable bourrelé par sa conscience,
ne voit que châtimens du côté de la justice , et flétrissures du côté du monde; quand l'honneur, ajoutant encore ses tortures à son désespoir, ne lui ouvre qu'un précipice; la religion survient, embrasse le malheureux , apaise ses angoisses et l'arrache à l'abîme. Cette réconciliation de l'homme coupable avec un Dieu miséricordieux , est l'heureux point sur lequel se réunissent tous les culte», La philosophie n'a pas de tels pouvoirs : elle manque à la fois , et de tendresse avec l'infortuné , et de magnificence avec le pauvre : chez elle , les misères de la vie sont des maux sans remède , et la mort est le néant : mais la religion échange ces misères contre des félicités sans fin, et avec elle le soir de la VIE TOUCHE a l'aurore d'un jour éternel.
Enfin , autant la philosophie moderne entrave les gouvernemens, autant la religion rend l'empire facile. Spinosa est forcé de convenir que c'est par elle qu'on obtient le miracle de l'obéissance. Un grand roi disait que si son peuple était plus religieux , il diminuerait son armée et ses tribunaux ; et je ne sais quel empereur répondit à un philosophe qui voulait passer avec lui d'une discussion métaphysique à des conseils sur le culte : ami jusqu'aux autels.
Il y a, de plus, cette différence entre la philosophie et la jeligion , que celle-ci en se propageant dans le monde , y laisse une sorte de sentiment pieux qui s'allie naturellement à la morale , tandis que la philosophie que le peuple entend toujours
mal, ne laisse pourtant pas de lui donner une sorte de tournure impie qu'elle-même désavoue et qui tue tout. Si la religion ne répond pas de tel individu , elle répond des masses ; et ne fût-elle pas indispensable à tel homme en particulier , elle Testa telle quantité d'hommes. Il n'en est pas ainsi delà philosophie ; elle ne répond que de quelques individus : les masses , les peuples et les empires lui échappent.
Pourquoi les idées les plus superstitieuses se marient-elles si naturellement aux vérités les plus importantes, tandis que l'esprit philosophique se mêle aux erreurs les plus monstrueuses? C'est que Dieu est tellement source d'harmonie, que son idée raccommode tout. Avec la religion , il n'est point d'erreur dangereuses pour les peuples.
C'est la religion qui attache la multitude à de saines idées , qui la rassemble sans danger , qui lui prêche l'égalité et la fraternité sans erreur et sans crime (1). Expression du rapport des hommes à Dieu , elle est l'inestimable caution qu'ils se donnent sur la même foi, le crédit réciproque qu'ils se prêtent sur leurs âmes , le gage sacré qu'ils se confient mutuellement sur leur salut éternel : caution , crédit et gage qui reposent sur le serment, lequel, sans religion , est un mot sans substance : sacramentum , chose sacrée. La conscience contracterait
(i) Souvenez-vous de ces clubs où tout le monde entrait gratis, où fermentait l'écume de !a nation, où chacun parlait à l'envi contre le gouvernement , la religion et la propriété.
en vain avec elle-même : il faut l'intervention de Dieu pour que les hommes ne se jouent pas des hommes , pour que l'homme ne se joue pas de luimême. La morale sans religion , c'est la justice sans tribunaux : morale et religion, justice et tribunaux, toutes choses corrélatives dont l'existence est solidaire , comme la parole et la pensée.
Qu'on ne s'étonne pas que les gouvernemens s'accordent facilement avec les religions ; mais entre eux et nos philosophes point de traité : il faut pour leur plaire , ou que le gouvernement abdique, ou qu'il leur permette de soulever les peuples. En un mot , la philosophie divise les hommes par les opinions , la religion les unit dans les mêmes dogmes , et la politique dans les mêmes principes ; la philosophie les appelle à la solitude ; la religion et la politique les convoquent dans les temples et dans les villes : il y a donc un contrat éternel entre la politique et la religion. Tout état, si j'ose le
dire , EST UN VAISSEAU MYSTÉRIEUX DONT LES ANCRES SONT DANS LE CIEL.
Le vrai philosophe qui entend ce mystère, laisse la foi à la place de la science, et la crainte à la place de la raison , parce qu'il ne peut se charger de l'éducation du peuple , ni courber par l'habitude, ou élever par le perfectionnement des facultés , les esprits et les cœurs d'une multitude destinée au travail et aux sensations , et non au repos et au raisonnement. Il ne gagnerait rien de dire aus. peuples : soyez justes , parce qu'il règne une grande
harmonie dans l'univers : ce n'est pas ainsi que la politique traite avec les passions. Elle considère l'homme non seulement avec l'œil de la loi , mais avec les yeux de la morale et de la religion; elle emprunte des lumières à la philosophie même*, enfin , elle prend des brides de toutes mains. Le crime des philosophes est de faire présent de l'incrédu-' lité à des hommes qui n'y seraient jamais arrivés d'eux-mêmes ; car ceux qui ont eu le malheur d'y parvenir par la méditation ou par de longues études , sont ou des gens riches, ou des esprits calmes , retenus à leur place par l'harmonie générale : leur éducation et leur fortune servent de caution à la société ; mais le peuple que tout invite à remuer, et qui ne sent pas l'ordre dont il fait partie, reste sans crainte et sans espérance , dès qu'il est sans foi. J'en appelle à nos philosophes mêmes : quand la philosophie a commencé une révolution dans leur esprit, ne les a-t-elle trouvés plies aux bonnes mœurs et aux bons principes par la religion et le gouvernement? Il est donc certain que la philosophie moderne a moissonné dans le champ de la religion et de la politique. Si elle trouvait des hommes comme elle se les figure , ou comme elle voudrait les façonner , elle ne verrait bientôt plus que des monstres : aussi la brièveté de ses vues , son embarras et son impuissance n'ont jamais paru d'une manière plus éclatante qu'à l'époque où elle a réuni tous les pouvoirs et réalisé son rêve d'un peuple philosophe. C'est alors qu'elle a vu trop clai-
rement que si, pour vivre dans le loisir et la paresse, il faut s'entourer d'hommes laborieux; il faut, pour vivre sans préjugés, s'environner d'un peuple de croyans: c'est un terrible luxe que l'incrédulité (1). Que les philosophes comprennent enfin « que ce n'est pas pour attaquer la religion qu'il faut de l'esprit et du courage, mais pour la défendre et la maintenir. » Cette réflexion si simple n'est encore tombée dans l'esprit d'aucun d'eux : ils ont au contraire fait grand bruit de leur incrédulité ; ils en ont fait le titre de leur gloire; mais dans les têtes vraiment politiques , l'incrédulité ne se sépare pas du silence.
Au reste , les incrédules eux-mêmes sont forcés d'avouer que chez les grandes nations le culte s'épurait de jour en jour. Dégagée des subtilités de l'école , et de quelques vieilles pratiques superstitieuses, la religion, cette fille du ciel, se réduisait à des dogmes importans unis à des cérémonies aussi nobles que touchantes : les lumières du clergé égalaient celles des philosophes ; la simplicité s'alliait à la majesté pour la double satisfaction de l'esprit et des sens : l'arbre était bien greffé et sagement émondé , et c'est l'époque que les philosophes ont choisie pour l'abattre. Il en est donc des cultes
(i) Bayle distingue fort bien entre rincrédvililé des jeunes gens et celle de l'âge mùr. L'incrédulité d'un savant, étant le fruit de ses études, doit être aussi son secret; mais celle des jeunes gens est le tVuit des passions; elle est toujours indiscrète, toujours sans excuse , jamais sans danger.
comme des gouvernemens I on ne les renverse que quand ils sont trop bons.
Les philosophes attaquaient les gouvernemens , et le peuple les crut ses amis. L'enchantement fut réciproque, et ils crurent aimer le peuple. Mais le pouvoir dont l'essence est de s'allier à la bonté et à la fixité dans les têtes saines , fermenta et s'aigrit dans celle de nos philosophes. C'est inutilement qu' Aristote avait défini la loi , une âme sans passion ; les philosophes devenus les maîtres n'entendirent que la voix des passions, et ne parlèrent que leur langage. Ils virent le monde , la raison et la postérité dans l'étroit et fougueux théâtre de leurs tribunes ; ils prirent la contagion pour le succès; ils admirèrent tout , jusqu'au jour où ils tremblèrent. Vaincus , ils ont mérité leurs revers , sans qu'on puisse dire que les vainqueurs aient mérité leurs succès : on ne saurait parler d'eux avec justice sans en parler avec mépris.
C'est ainsi que les sectaires de Voltaire , de Diderot, de d'Alembert, etc., enfantèrent les Jacobins, ces criminels sans exemple , dans l'histoire du monde , et les Robespierre, les Danton, les Marat, cette terreur dont ils furent les créateurs et les victimes : le ciel est juste.
Nous ne pouvons nous dispenser de présenter ici le tableau de cet épouvantable règne , où pour l'éternelle humiliation des ambitieux sans génie , on vit le plus obscur satellite de la philosophie moderne s'élever au trône par un sentier que les phi-
losopbes lui avaient ouvert de leurs mains et pavé de leurs têtes: (1) époque, où sur une surface de trente mille lieues carrées , six cent mille Français se trouvèrent tout-à-coup sans asile et sans issue, où chaque loi ajoutait à la lâcheté plus encore qu'au désespoir , où l'on ne savait plus que gémir, payer et mourir, où tout était en réquisition et dans les fers , où tout fut victime et bourreau , où les pères et les enfans, poussés par milliers aux frontières, y venaient en tremblant pour y faire trembler l'Europe : ils y arrivaient, dis-je, courbés par la crainte , mais grâces à l'aveuglement des puissances, ils y trouvaient d'abord la brillante distraction des victoires qui les relevait , et on vit pour la première fois peut-être la peur orgueilleuse et l'orgueil tremblant : on vit la première armée qui ait encore marché entre la terreur et la gloire, entre les triomphes et l'échafaud ; et cependant la nation écrasée au dedans , et redoutée au dehors , consternée de ces massacres sans fin, et confuse de ces victoires sans fruit, attendait en frémissant un nouveau Dieu et un gouvernement inconnu. L'agonie de ce peuple a duré quatorze mois , et il n'a pas tenu aux ennemis de l'humanité, tant intérieurs qu'extérieurs, que le dernier français ne se soit enfin trouvé en présence du dernier bourreau.
Cette effroyable crise s'est appelée gouvernement révolutionnaire ; expression indéfinissable , mon-
(i) L'abbé Delille s'empara de cette expression
strueuse alliance de mots , préparée par la philosophie du siècle! Que de calamités, que de crimes, ce mot seul me rappelle... Le signal est donné; plus d'autorités constituées , tout est comité ou tribunal révolutionnaire-, la souveraineté du peuple est suspendue; ses représentans, déclarés inamovihles, cessent d'être inviolables : car il faut qu'un parti règne , et que l'autre périsse. La nation entière tombe à la fois en état d'interdiction et de conspiration , mineure pour agir, et majeure pour le supplice; elle tombe et se débat sous les poignards de cent mille assassins. Quel est ce char mystérieux (1), immense , dont les roues innombrables vont en tous sens , chargé de chaînes et d'échafauds , de têtes coupées et de sceptres brisés? C'est le char de la révolution. Et ce peuple hideux et couvert de haillons , aux yeux hagards, aux bras ensanglantés, qui se presse autour du char? C'est le peuple de la révolution... Mais le char avance, aplanissant tout; il roule continuellement dans les places publiques, dans les rues , devant les portes , parcourant la France, traînant ou écrasant mille victimes par jour, et la nuit ne ralentit pas sa course. Sur le char est assise la révolution , le soupçon en avant et la hache à la main. Le bruit lugubre de sa marche couvre celui de la guerre, et le canon qui gronde et tue au loin paraît doux et brillant à des
(i) Image empruntée au peuple , qui [ne parlait que du cliar de la révolution.
imaginations profondément épouvantées des coups inr»posans, perpétuels et sourds de la guillotine Point de douleur éclatante, tout est glacé d'horreur; point de retour sur sa fortune et sur sa famille, tout est à la révolution; point de pitié pour la vieillesse, la jeunesse et l'innocence, tout est nécessaire. Il faut que le sang coule, que les villes tombent, que la nation diminue; il faut que le brigand aguerri et que le pauvre oisif et abruti mettent la France à leur portée. Je n'entends qu'un cri : La révolution ira, le char avancera (1). Eh quoi! tant de villes sans communication, tant de bouches sans murmure, tant de populations sans mouvement! La terreur comprime tout, la terreur isole tout. Vieux respects, propriétés antiques , droits, humanité, vous êtes des conspirations; sanglots étouffés, soupirs et gémissemens , vous êtes signes de contre-révolution. La terreur est la justice... Cependant les maisons se ferment, les chemins se couvrent d'herbe , et les murailles de listes mortuaires. Quel silence! la nation entière est aux écoutes ; quelques journaux lui disent froidement les décrets du jour et le nombre des morts.
Tout Français est soumis , rampant , fidèle , et tout Français est suspect; on passe, on s'examine à la dérobée , de peur de se reconnaître ; on se reconnaît pour s'éviter. Quand on marche au supplice, il n'y a qu'une ancienne réputation ou quel-
(i) Ah! ça ira! ça ira!
que rôle éminent dans la révolution qui vous attire un regard, un mot, ou quelques féroces applaudissemens de ce peuple occupé , et le spectacle sanglant du lendemain vous efface à jamais. Accoutumé à voir tomber, massacrer ses victimes , le peuple les suit avec le sentiment révolutionnaire. La subsistance est assurée à la foule qui entoure le char et à la multitude qui combat aux frontières ; sur tout le reste , la pâleur de la faim et les ombres de la mort. On ne compte qu'avec la révolution et sur la révolution; c'est elle qui nourrit et dévore, qui élève et renverse , qui produit et détruit.
L'or n'achète plus la vie,' et ne saurait payer la fuite; et cependant la corruption est dans le sein de la barbarie, mais si tout se vend , rien ne se garantit : c'est toujours sauf la révolution et la guillotine. Tel vient mourir après s'être racheté six fois. N'espère pas , citoyen timide, te réfugier parmi les bourreaux en promettant d'être un scélérat : il faut l'avoir été. Ce ne sont pas des crimes à venir, mais des crimes commis et connus, qu'on te demande. Et cependant on peut être coupable de tant de manières envers la révolution , que peu de scélérats lui échappent : car la révolution n'est pas un froid tyran qui calcule ses coups; c'est un tyran entraîné, qui ne peut s'arrêter qu'il ne tombe; mais le char de la révolution résiste par sa masse, et dure par son mouvement.
Oh fuir? à qui parler? à qui se confier? Ce n'est plus comme au temps des rois , où un exil vous
recommandait au public , où la disgrce honorée trouvait partout des asyles; mais ici pas une retraite, pas un cœur, pas une larme. L'ennemi d'une nation ! il tombe tout à coup dans une excommunication universelle; sa femme et ses enfans frémiraient à sa vue; il faut que de sa main il abrège son supplice et termine sa vie, ou qu'il vienne lui-même s'offrir à l'écbafaud , où tout aboutit.
Philosophie moderne! où nous as-lu conduits, et à qui nous as-tu livrés ? Sont-ce là tes saturnales, tes triomphes et tes orgies? Sombre nuit apparue au nom de la lumière; vasie tyrannie, au nom de la liberté; profond délire, au nom de la raison! Sanglans outrages, insultes recherchées, affronts inhumains, on ne saurait vous peindre trop fidèlement pour être utile, ni trop vous atténuer pour être cru.
Ainsi fut traitée la nation française, cette nation plus légère que la fortune, et dont le fier courage semblait défier un tel système d'oppression. Mais je m'arrête : ces grandes infortunes m'ont entraîné malgré moi.
J'aurais pu , sans doute , épargner au lecteur ce cruel tableau et ces déchirans souvenirs , mais le moment où j'écris m'en fait une dure nécessité. Il s'en faut bien que les philosophes démagogues soient fatigués d'erreurs , les gouvernemens de fautes , et les peuples de malheurs ; et tant que durera le divorce entre la force et la justice , entre la puissance
et la bonté, entre le raisonnement et la raison, je conclurai que nos maux auront de la durée, et que les ciiâtimens n'ont pas égalé les crimes.
iV. B. Le discours sur la Souveraineté du peuple se trouvait dans les manuscrits de l'auteur, et son frère le publia en 1851.