Pensées
Lorsqu’on sait bien son métier et que l’on a bien appris à imiter la nature, le plus long pour un bon peintre est de penser en tout son tableau, de l’avoir pour ainsi dire tout dans sa tête, afin de l’exécuter ensuite avec chaleur et comme d’une seule venue.
Alors, je crois, tout paraît senti 'ensemble. Voilà le propre du grand maître, et voilà ce qu’à force de rêver jour et nuit à son art, on doit acquérir, si l’on est né. L’énorme quantité des ouvrages anciens faits par un seul homme prouve qu’il vient un
moment où un artiste de génie se sent comme entraîné par ses propres moyens et fait tous les jours des choses qu’il ne croyait pas savoir faire.
Il me semble être cet homme.
3e fais des progrès chaque jour; jamais le travail ne m’a été aussi facile, et cependant mes ouvrages ne sont point lâchés : au contraire. Je finis plus qu’autrefois, mais bien plus vite. Il m’est impossible par nature de ne pas faire toujours mes ouvrages en conscience. Les faire vite pour gagner de l’argent, cela m'est bien impossible . (i8i3.)
Je suis pour les arts ce que j’ai toujours été. L’âge et la réflexion »mt, je l’espère, assuré mon goût sans en diminuer la chaleur. Mes
adorations sont toujours Raphaël, sou siècle, les anciens, et, avant tout, les Grecs divins ; en musique, Glüok, Mozart, Haydn. Ma bibliothèque est composée d’une vingtaine de volumes, chefsd’œuvre immortels, et, avec cela, la vie a bien des charmes.
Gomme je fais de la peinture pour la bien faire, je suis long, et, par conséquent, je gagne peu... Moi, pauvre diable, avec le travail le plus assidu, et, j’ose dire, distingué, je me trouve, à trente-huit ans, n’avoir pu mettre de côté que mille écus à peine; encore faut-il vivre tous les jours.
Mais ma philosophie, ma bonne conscience et l’amour de l’art me soutiennent, et me donnent le
courage, avec les qualités d’une excellente femme, de me trouver passablement heureux. (1818.)
Tout braver avec courage, ne travailler que pour plaire d’abord à sa bonne conscience, puis à peu de monde : voilà le devoir d’un artiste, car l’art n’est pas seulement une profession, c’est aussi un apostolat. Tous ces efforts courageux ont tôt ou tard leur récompense. J’aurai la mienne. Après tant de jours ténébreux, arrivera la lumière.
Vivre sagement, borner ses désirs et se croire heureux, c’est l’être véritablement. Vive la médiocrité! C’est le meilleur état de la vie. Le luxe corrompt les qua-
lités du cœur, car il est malheureusement vrai que plus on a plus on veut avoir, et moins on croit avoir. Sans la stupide dissipation de ce qu’on appelle le monde, on vit avec un petit nombre d’amis que l’on s’est faits par l’inclination et par l’expérience; on exerce délicieusement les beaux-arts; les lettres, les connaissances humaines peuvent occuper tous vos instants et vous rendent un autre homme que le vulgaire. Les sources de ces jouissances sont inépuisables.
Voilà donc, selon moi, l’homme heureux, le vrai sage, la vraie philosophie. (1821.)
J’ai produit jusqu’à présent (20 avril 1821) beaucoup d’ouvrages au moins aussi bons que ceux
des autres, s’ils ne sont pas faits dans un meilleur sens : mais jamais l’ardeur du gain ne m’a fait hâter les soins que je donne à mes ouvrages, conçus et exécutés dans un esprit étranger à l’esprit moderne; car, après tout, leur plus grand défaut aux yeux de mes ennemis est de ne pas assez ressembler aux leurs. Je ne sais qui d’eux ou de moi aura raison à la fin; l’affaire n’est pas encore jugée: il faut attendre la sentence de la tardive mais équitable postérité. Toutefois, je veux bien qu’on sache que, depuis longtemps, mes ouvrages ne reconnaissent d’autre discipline que celle des anciens, des grands maîtres de ce siècle de glorieuse mémoire, où Raphaël posa les bornes éternelles et incontestables
do sublime de l’art. Je crois avoir prouvé dans mes tableaux que mon unique ambition est de leur ressembler et de continuer l’art en le reprenant où ils l’ont laissé
Je suis donc un conservateui des bonnes doctrines, et non un novateur. Je ne suis pas non plus, comme le prétendent mes détracteurs, un imitateur servile des écoles du xive et du xve siècle, quoique je sache m’en servir avec plus de fruit qu’ils ne savent voir.
Virgile sut trouver des perles dans le fumier d’Ennius. Oui dût-on m’accuser de fanatisme pour Raphaël et son siècle, je n’aurai jamais de modestie que devant la nature et devant leurs chefs-d’œuvre. (1821.)
Je compte beaucoup sur ma
vieillesse : elle me vengera.
Il ne faut pas croire que l’amour exclusif que j’ai pour ce peintre (Raphaël) me fasse son singe : chose d’ailleurs si difficile, ou mieux, impossible. Je pense que je saurai être original en imitant. Eh! qui, dans les grands, qui n’a pas imité? On ne fait rien de rien, et c’est en se rendant les inventions des autres familières que l’on en fait de bonnes. Les hommes qui cultivent les lettres et les arts sont tous enfants d’Homère. (1821.)
Si la nature m’a doué de quelque intelligence, je m’efforce de pénétrer plus avant par toutes sortes d’études, et si je sens que
je fais parfois quelques pas de plus, c’est précisément par cela même que je vois que je ne sais rien. Oui, depuis que plus touché du grand et de sa perfection jo me trouve admis au désespér int avantage d’en mesurer l’é tendue, je détruis plus que je ne fais, et je suis trop long à combiner les beaux résultats, amant surtout du vrai, ne voyant le beau que* dans le vrai, ce vrai qui fait les beautés d’Homère et de Raphaël.
Avec cela, l’ignorance et les sottises du public : en voilà assez pour occuper mes plus petits moments et me faire passer de mauvaises nuits. A la vérité, tout ce mal et cette peine ressemblent au mal délicieux des amoureux, ou mieux aux souffrances
courageuses et tendres de la maternité. Un succès, un peu de gloire, et surtout une conscience à peu près contentée, et l’on reprend ses chères douleurs. (1821.)
Je serais trop heureux si les moyens légitimes pour se faire un nom et se donner la puissance d’anéantir les ignorances de ce siècle m’étaient aussi faciles que de faire l’art comme je le fais.
À mon âge, on ne joue pas, je le vois, avec les attachements, sans en ressentir beaucoup de regrets. Ma transplantation subite à Rome m’est dure, pénible. Je savais bien que j’aimais mes amis, mais- peut-être pas à oe
point de trouver tant qu’ils me manquent...
Je suis à Rome, il est vrai, aussi bien que je puis être sous tous les rapports, au bout d’un mois à peu près de séjour : en bonne harmonie avec mon prédécesseur, mais jamais dupe, s’il y avait lieu, et allant droit de ma volonté. Excellent ambassadeur, bon secrétaire d’ambassade; considération et entière confiance de la part de mes pensionnaires, qui vivent très bien entre eux; maison très confortable et établie dans le meilleur ordre, dont ma femme, avec sa véritable capacité, fait mouvoir déjà tous les rouages, même financiers, ce qui n’est pas peu de chose pour moi.
Enfin, excepté des soins et des devoirs extérieurs qui me fatiguent
plus que ma gestion, je devrais être satisfait; je devrais être content de ma position honorable et flatteuse, assurément, si je pouvais oublier tous ceux que j’ai laissés et mieux supporter l’idée de la séparation. (i835.)
Le pape Léon XII nous a rendu vraiment de beaux services! La divine Vénus du Capitole a été enfermée dans un cabinet, comme les femmes de mauvaise vie à San-Michele : il faut une permission pour la voir. Il faut d’ailleurs des permissions pour tout.
Les énormes feuilles de vigne couvrent les statues, hommes et femmes; les lieux publics sont barricadés de serrures; on badigeonne toujours, on refait Saint- Paul à la Yaladier. Enfin, de ce
côté, Rome n’est plus Rome. Les monuments vieillissent, les fresques ont des cheveux blancs que cela fait m;al à voir, les processions et les cérémonies sont un peu moins belles : plus de peuple pittoresque, ni au dedans ni au dehors ; partout des manches à gigot. Tout s’abâtardit; mais, malgré cela, les têtes sont de toute beauté, les ouvrages de l’art antique toujours sublimes; le ciel, le sol, les fabriques, admirables, et, par-dessus tout, Raphaël éclatant de beauté, un être vraiment divin descendu chez les hommes : ce qui, cependant, fait qu’en somme Rome est encore supérieure à tout. Paris vient après. (i835.)
Le ministre est venu à moi pour les travaux de la Madeleine, el, par une lettre de sa main, il me les a proposés. Ma réponse a été un non. J’ai suivi en cela mon sentiment naturel, pour beaucoup de raisons; d’abord parce que je dois penser à rester mes six ans à Rome, où, à présent, je suis bien, et puis parce que c’eût été une occasion de réveiller l’envie et de me redonner des tourments que j’ai fuis; parce que j’ai eu de la peine à surmonter les ressentiments qui me poignent encore contre tant de gens et tant de choses. J’ai voulu être conséquent avec moi-même en refusant tout, comme j’ai l’intention de le faire toujours, parce qu’on ne devait pas me laisser partir, parce qu’on devait
dans le principe me charger, moi le premier, de ces grands travaux...
Tout beau qu’est ce travail, on ne me l’offre qu’après que, par accident, il se trouve vacant.
Certes, l’occasion était belle, car tout a servi ma passion : oh!
combien ce non m’a été doux et sensuel à dire! (i836.)
Ces petits ouvrages (la Strato nice et la petite Odalisque) , je ne les termine que par respect humain et pour tenir mes engagements. Cependant ce sont des nains dont il faut faire des géants. J’y use toute ma patience, et j’en ai beaucoup; mais telle est ma position affreuse en cela, qu’avant tout, dussé-je y passer toute ma vie, dussé-je y mourir, il faut me contenter... Jamais je
ne me hasarderai à montrer, encore moins à donner à graver, une chose faite vite, pas plus que je ne voudrais faire une mau vaise action. (i836.)
On a beau me dire : Finissezen donc, allez vite, ne recommencez pas; si mes ouvrages ont valu et valent quelque chose, c’est parce que... j’ai dû vingt fois les remettre sur le métier, les châtier avec une recherche et une sincérité extrêmes. Ce que j’ai été, donc, je le serai apparemment toute ma vie. Dois-je m’en repentir? Aux autres d’en juger. Moi je ne puis faire autrement. (i836.)
A .présent que je me porte bien, Rome me possède tout en-
tier, et la quitter avant le temps serait pour moi un désespoir. Cependant le choléra nous en chassera peut-être bientôt. Déjà des cas, de faux cas, dit-on, il est vrai, se sont produits dans le Transtevere. . . On me dira que voilà une raison pour revenir :
non, je ne puis. Nous pouvons fuir Rome, mais non pas fuir à Paris. Et puis, dans cette circonstance, je suis père de famille; je dois et je veux rester à mon poste le dernier, bien entendu. (1837.)
Lorsque nous pensons à nos amis, ce qui nous arrive souvent à ma bonne femme et à moi, nous détestons notre exil. Tout beau qu’il est, c’en est un véritable. Ne pas voir ses amis, ne pas jouir de leur présence, c’est
comme une demi-mort. (1837.)
La proposition m’a été faite de peindre un tableau pour Versailles. Pour ne pas retarder davantage ma réponse je dis non, parce que je suis on ne peut plus décidé à ne plus jamais rien peindre pour aucun public, (i838.)
Je suis de l’avis du bon La Fontaine : « Point de paix avec les méchants! »
On accuse à Paris mon influence, on accuse publiquement a la tendance qui se manifeste depuis quelque temps dans les travaux des pensionnaires de Rome »... Eh bien, oui, il y a influence, et je défie d’ailleurs qu’un directeur, quel qu’il soit,
à moins d’être Lethière ou Thévcni n , n’influe nécessairement sur le moral artiste de ses pensionnaires. Mon influence estelle bonne? Oui, excellente; oui, comme aucune autre n’a été bonne. Mes malheureux ennemis, hypocrites et fourbes..., veulent donc que ce soient leurs mauvaises doctrines qui dominent! Ils ne peuvent guérir les blessures profondes que leur ont faites la beauté et la vérité des miennes. Eh bien, quoique je ne sois certainement pas gâté par le public, même éclairé, mais qui ne l’est pas assez pour partager entièrement mes idées, je le fais juge entre eux et moi. Il est impossible, il est, malgré tout, impossible qu’il ne finisse pas par me préférer à eux.
... Je prévois tout le reste de ma vie troublé. Voyant que les chiens chercheront toujours à me dévorer, il n’a tenu qu’à un bras qui a retenu ma plume que je ne fisse trois coups de tête... J’ai cédé pour le moment, jusqu’à ce que je me sois vengé de m^es stupides détracteurs, jusqu’à ce que je les aie jetés dans une honteuse confusion. Je suis furieux.
Il ne me reste, je le sais, j’en ai les preuves patentes, que bien peu d’amis parmi tant d’ânes; mais, du moins, ces amis me restent. Sans cela, je ne sais ce que je deviendrais ici, où nous sommes d’ailleurs si seuls. Nos bons nous quittent, s’en retournent, et nous avons encore deux longues années à passer avant d’aller retrouver nos amis! Et en-
core qui sait si je ne serai pas forcé de dire un dernier adieu à la France, mon beau pays, mais qui devait me faire un lit plus doux! Je m’habitue à cette malheureuse pensée, dont l’accomplissement, en vérité, tient à bien peu de chose. Ah! la médiocrité l’emportera toujours! (i838.)
Je ne vis pas ici dans le bonheur... Cependant je resterai, malgré tout, jusqu’au dernier jour. Je compte les moments où je pourrai reprendre le commerce de la vie amicale, mais très-retirée, que je veux mener à Paris. Je suis désenchanté sur tout, excepté sur la musique, la paix intérieure, et quelques vieux amis : peu, bien peu. (i83q.)
Il n’y a pas à dire, mon œil doit tout voir faire, sans compter les difficultés des permissions à obtenir, etc. Ce pays-ci est bien changé. Rome autrefois si généreuse, si libérale en art, n’existe plus. Toutes les portes sont fermées, et l’on est humilié d’avoir à tout demander, à supplier à propos de tout. Comme cela me va, à moi! Et encore, souvent des refus. Cela enfin est si fort que je suis obligé d’adresser des réclamations et de longues plaintes à notre ambassadeur, et de me fâcher tout rouge, mais avec dignité. Il y a aussi des griefs contre l’école de Rome que je ne puis laisser passer sans en avoir raison. Voilà comme je vis, sans jamais être à moi, toujours détourné, pris à chaque instant :
tout cela, pour être bon directeur, pour bien faire mon devoir, et, au bout, pour être blâmé, et par qui! Mais j’ai quelques compensations. Mes pensionnaires me sont, s’il est possible, plus attachés que jamais. Quoi qu’il arrive, je ferai toujours de mieux en mieux, pour me venger de mes malheureux, stupides et méchants ennemis. (i83q.)
Ma bonne femme me console et m’encourage à faire face au présent; mais, moi, le passé me tue, et je suis comme Oreste, déplorant la fatalité qui m’a fait subir tant de cruels désappointements, depuis près de six ans, hélas! que je suis ici. Mais je ne veux pas recommencer à parler des causes malheureuses qui,
successivement, se sont liées les unes aux autres pour tout empêcher. Puis il y a des choses que j ' n’ai pu vaincre, malgré ma patience et une force de volonté dont, j’ose le dire, j’ai souvent fait preuve : je ne suis pas de bois, au contraire, je suis nerveux en diable. (1839.)
Une fois mon tableau fini (la Stratonice), la fièvre m’a saisi.
Que le destin la patafiole et Rome aussi, dans laquelle on ne peut vivre, avec son climat, et qui n’est plus la Rome que j’ai connue autrefois. Tout y est insupportable.
J’entame le premier des cinq mois de séjour qui me restent.
Heureusement, j’aurai à peine le temps d’en sentir le poids par tout ce qui me reste à faire : trois
tableaux à terminer, et bien d'autres choses. (i84o.)
Malgré cette espèce d’apothéose vivante qui me rend véritablement si heureux, ma vie continuelle d’artiste est dans cet admirable axiome : « Connais-toi toimême. )> C’est ce que je sais faire, en ne prenant de si grandes louanges que ce qui peut véritablement m’appartenir, et en acceptant le reste comme un motif de noble émulation... Je me sers de ce reste comme d’ailes pour voler plus haut; mais je remercie la Providence qui me procure tant de succès. (i84o.)
Je suis enfin sorti de cette belle Rome dont on sent surtout l’énorme prix lorsqu’on la quitte.
Comme on sent bien alors tout ce qu’elle vaut! Hélas! je n’ai pu dire adieu à Raphaël qu’en pleurant comme un enfant, à chaudes larmes : car qui sait si je reverrai jamais le Vatican? Que dire ensuite du mal ou du bien que m’a fait l’adieu si touchant et si honorable de mes amis, de mes pensionnaires, que je n’ai pu laisser sans une émotion profonde? Enfin, j’ai l’idée consolante que je vais revoir d’autres amis autant et plus chers encore à mon cœur. (i84i.)
J’ai accepté de grands travaux; j 'ai beaucoup accepté, mais cela m’a été si bien offert que je n’ai' pu ne pas dire oui. Peut-être aije trop consenti à rompre avec ce que j’ai constamment gardé de-
puis six ans, ma liberté, en rentrant dans la position d’un homme public, avec toutes ses éventualités. Je ne sais, à vrai dire, si j’aurai, comme autrefois, le coeur à lutter et à combattre dans l’arène turbulente, moi qui, depuis six ans, ai goûté le bonheur de n’être rien, sinon (et cela a été quelque chose) directeur de l’Ecole de Rome. On a bien su me dénier ou m’envier le bien que j’ai fait! Mais, tout en redoutant ma nouvelle situation, les encouragements , les louanges , les hommages même que j’ai reçus ont vaincu mes anciens ressentiments, et je vais devant moi; arrive que pourra! Ce qu’il y a de sûr, c’est que ma sensibilité nerveuse ayant, s’il est possible, encore augmenté avec l’âge, il faut
que l’on me laisse tranquille; car, si l’on me tourmentait trop, mon parti serait bientôt pris : je ferais vite comme le chien de Jean de Nivelle. En attendant, je ne demande pas mieux que de servir mon pays, que j’aime par-dessus tout. (i84i.)
Quelquefois, couronné de ma propre approbation, je suis heureux : surtout quand je revois longtemps après, dans le monde où je les ai lancés, mes ouvrages, ces enfants de mon âme qui m’ont coûté tant de soins, tant de sollicitudes tendres et courageuses! (i84i.)
Je vis à Paris attaché comme sur une enclume que toutes les contrariétés de la vie d’artiste
battent à qui mieux mieux. Oui, j’enrage ici de tout ce que je vois, de tout ce que j’entends, de tout ce qui me prive de toute espèce de liberté. On m’a donc donné tout Paris à peindre! .. Et malgré cela, malgré ce qui pourrait tuer un autre, je me porte bien, à quelques infirmités près.
On blasphème ici à qui mieux mieux, en paroles et en faits, l’homme-dieu que nous adorons, Raphaël. O le cruel pays! N’étaient mes petits dieux Lares, les objets d’art qui m’entourent et auxquels j’ai lié ma vie, je décamperais bien vite... Mais où aller? En Italie? Empestée aussi.
Ah! impérieuse nécessité qui m’attache ici où je souffre, mais
où j’ai à la vérité des anus que je ne pourrais quitter sans désespoir! (i85i.)
J’ai été privé d’aller aux séances de la commission, assemblée très embrouillée, où personne ne s’entend qu’à défaire ce que l’on avait bien fait. Plus de grande médaille d’honneur! La commission est accouchée d’une liste de neuf, où moi, peintre de haute histoire, je suis sur le même rang que l’apôtre du laid... Aujourd’hui, dans ce moment, on est occupé à faire sanctionner, en assemblée de toutes les commissions, ces iniquités. Je ne sais en vérité ce que je dois faire. Tout ce que je sais, c’est que si je ne suis pas content de ce que l’on fera pour moi, je déserte le
monde, ma position, toute espèce de participation aux travaux d'art, et je me clos chez moi pour... donner mes derniers moments à l’amour de l’art, par l’exercice et la seule fréquentation des chefs-d’œuvre, en vivant en paresseux laborieux. (i855.)
Je suis absorbé par mon travail, que je niai jamais aimé autant qu’actuellement. Plus je vieillis, plus il devient pour moi un besoin irrésistible.
Je me porte à merveille, et cependant, par mon grand âge, je suis bien près de faire mon paquet; mais je le veux le plus gros et le plus beau possible, voulant vivre dans la mémoire des hommes. (i856.)
Que faire à Paris, dans cet ingrat pays livré à ce que l’anarchie des arts a de plus violent, de plus absurde, et sans espoir de retour?
Je me repose ici, au sein de ma bonne et excellente famille; mais les chagrins artistiques ne m’y poursuivent pas moins, si bien que ma vie en est profondément troublée. Je finirai par changer d’existence. Déjà, excepté l’honneur qui n’est pas perdu, Dieu merci, et mon vif amour pour l'art, excepté quelques amis précieux à mon cœur, tout le reste m’est devenu indifférent. Je finirai par vivre éloigné de ce qui m’est odieux et insupportable.
Je suis à présent si vieux moralement, je vois et j’apprécie
tellement (plus que jamais) ce que sont et ce que valent les choses, que je ne désire vivre et achever ma vie qu’avec les bonnes affections très intimes et les jouissances très personnelles...
jouissances que personne ne peut m’ôter jusqu’à mon dernier soupir. Je m’affranchis ainsi de bien des ennuis en brisant avec la société, ignorante, fausse, envieuse, de mauvais goût, et surtout en évitant d’être toujours remis en question. (i858.)
On m’a fait observer, et peutêtre avec justesse, que je reproduisais trop souvent mes compositions, au lieu de faire des ouvrages nouveaux. Voici ma raison : La plupart de ces œuvres, que j’aime par le sujet, m’ont
paru valoir la peine que je les rendisse meilleures en les répétant ou en les retouchant, ce qui m’est arrivé souvent pour les premières que j’ai faites, entre autres pour la Chapelle Sixtine.
Lorsque par son amour pour l’art et par ses efforts un artiste peut espérer qu’il laissera son nom à la postérité, il ne saurait assez faire pour rendre ses œuvres plus belles ou moins imparfaites. J’ai pour exemple le grand Poussin, qui a souvent répété les mêmes sujets; mais il ne faut abuser de rien. Il est aussi des ouvrages qui peuvent ne pas être redits, et, sans orgueil, je serais absurde de vouloir refaire le Saint Symphorien. (i85g.)
On me reproche d’être exclusif, on m’accuse d’injustice pour tout ce qui n’est pas l’antique ou Raphaël. Cependant je sais aimer aussi les petits maîtres hollandais et flamands, parce qu’ils ont à leur manière exprimé la vérité et qu’ils ont réussi, même admirablement, à rendre la nature qu’ils avaient devant les yeux.
Non, je ne suis pas exclusif, ou plutôt je ne le suis que contre le faux. (1859.)
Si je n’éprouvais la dure privation de mes meilleurs amis, je serais très-heureux de ma vie solitaire et studieuse, vivant de moi-même, avec des livres, un pinceau que je tiens, grâce à Dieu, encore assez bien, et de labonne musique classique. (1860.)
Enfin, il est vrai que j’ai depuis la fin du mois dernier quatre-vings ans : c’est sérieux cela!
Vous en avez quelques-uns de plus, mais ayons confiance. Malgré notre âge, nous ne sommes pas, comme tant d’autres, des imbéciles. Cet âge nous conserve notre esprit, notre tête; on ne vit que pour cela. (1860.)
Cette couronne d’or, l’eût-on faite pour l’Empereur, on n’eût pu la faire plus belle; mais ce qui m’a touché bien davantage, c’est la vue de ces deux mille signatures de toutes les classes de la société.
Voilà comment dans cette vie il y a de bons et de mauvais jours; mais ceux-ci sont bien plus nombreux. Ce que j’ai souf-
fort, et au moment si voisin pour moi de l’inexistence, me décourage et me révolte, car il y a deux hommes en moi. L’un, encore vif, d’une sensibilité intelligente et jeune qui augmente plutôt qu’elle ne décroît, devient irascible, insupportable, et dit à ce pauvre corps délabré, infirme et souffrant : Imbécile! va donc!
Pourquoi es-tu vieux? Enfin, si ma religion et les soins tendres de mon excellente Delphine n’adoucissaient mes souffrances, je serais bien malheureux malgré toutes mes auréoles, malgré une position si enviable et si glorieuse.
J’ai apporté ici (à Meung) le vrai bien de la vie, le travail, une assez grande Vierge à terminer sans me fatiguer trop, en m’amu-
saut à passer doucement le temps et à profiter de ce que j’ai encore toute la flamme de trente ans, pour l’employer, si Dieu le permet et me fait cette grâce, à augmenter le faible contingent de mes œuvres jusqu’au grand départ. Dieu veuille dans la postérité les rendre tant soit peu méritoires! (i863.)
Je suis de mon pays, je suis Gaulois, mais non pas de ceux qui ont saccagé Rome et voulu incendier Delphes. Il y a encore de ceux-là parmi nous. Ils ne détruisent plus, il est vrai, par les armes; mais, dans leur petit orgueil et dans le déréglement de leurs mesquines idées, ces petits Gaulois d’aujourd’hui tournept leurs efforts contre leur propre
pays en travaillant à le déposséder de l’art véritable. Cet art, ils le minent dans ses racines; comme les termites, ils en rongent la moelle jusqu’à ce qu’il finisse par crouler et qu’il se réduise en poussière. Je puis paraître acerbe et dur auprès de certains esprits, mais aux grands maux les grands remèdes. D’ailleurs je crois n’être que juste dans mes inébranlables opinions et dans ce sincère amour pour l’art que personne au moins n’osera me disputer... Qu’on me trouve singulier, intolérant, bizarre : comme mes goûts élevés font partie d une religion, comme je puis rendre raison de la hauteur de ce que j’aime, de ce que j’adore, on comprendra, sans parler de la nécessité de mes nerfs, d’où
viennent mes prétendues bizarreries et pourquoi je suis intolérant. (i864.)
Les mauvais connaisseurs, les mauvais artistes! Comme des diables sortis de dessous terre, ils bouleversent, détruisent tout et régnent; mais nous, avec notre foi, nous sommes plus forts qu’eux moralement. Comme ils sont aveugles et que nous seuls y voyons clair, ils sont encore plus malheureux que nous.(ï866.)
Jusqu’à cette heure, la crainte de l’opinion ne m’a pas fait faire un seul pas en arrière; car, pour moi, c’est un point d’honneur de rester fidèle à de vieilles convictions, à des convictions que je n’abandonnerai jamais, même à la dernière heure. (1866.)