DE L’ART ET DU BEAU
Il n’y a pas deux arts, il n’y en a qu’un : c’est celui qui a pour fondement le beau éternel et naturel. Ceux qui cherchent ailleurs se trompent, et de la manière la plus fatale. Qu’est-ce que veulent dire ces prétendus artistes qui prêchent la découverte du « nouveau » ? Y a-t-il rien de nouveau P Tout est fait, tout est trouvé.
Notre tâche n’est pas d’inventer, mais de continuer, et nous avons assez à faire en nous servant, à l’exemple des maîtres, de ces innombrables types que la nature nous offre constamment, en les interprétant dans toute la sincérité de notre cœur, en les ennoblissant par ce style pur et ferme sans lequel nulle œuvre n’a de
beauté. Quelle absurdité que de croire que les dispositions et les facultés naturelles peuvent être compromises par l’étude, par l’imitation même des oeuvres ciassiques! Le type original, l’homme, reste toujours là : nous n’avons qu’à le consulter pour savoir si les classiques ont eu tort ou raison, et si, en employant les mêmes moyens qu’eux, nous mentons ou nous disons vrai.
On n’a plus à découvrir les conditions, les principes du beau.
1! s’agit de les appliquer sans que le désir d’inventer nous les fasse perdre de vue. La beauté pure et naturelle n’a plus besoin de surprendre par la nouveauté : c’est assez qu’elle soit la beauté. Mais l’homme est amoureux du chan-
gement, et le changement dans l’art est bien souvent la cause de la décadence.
L’étude ou la contemplatioii des chefs-d’œuvre de l’art ne doit servir qu’à rendre celle de la nature plus fructueuse, plus facile:
elle ne doit pas tendre à la faire rejeter, la nature étant ce don!
toutes les perfections émanent e!
tirent leur origine.
C’est dans la nature qu’on peut trouver cette beauté qui fait le grand objet de la peinture; c’est là qu’on doit la chercher, nulle part ailleurs. Il est aussi impossible de se former l’idée d’une beauté à part, d’une beauté supérieure à celle qu’offre la nature, qu’il l’est de concevoir un
sixième sens. Nous sommes obligés d’établir toutes nos idées, jusqu’à celle de l’Olympe et de ses divins habitants, sur des objets purement terrestres. Toute la grande étude de l’art est donc d’apprendre à imiter ces objets.
La principale et la plus importante partie de la peinture est de savoir ce que la nature a produit de plus beau et de plus convenable à cet art, pour en faire le choix suivant le goût et la manière de sentir des anciens.
On doit se rappeler que les parties qui composent la plus parfaite statue ne peuvent jamais, chacune en particulier, surpasser la nature, et qu’il nous est impossible. d’élever nos idées au delà
des beautés de ses ouvrages. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de parvenir à en opérer l’assemblage. A parler strictement, les statues grecques ne surpassent la nature que parce qu’on y a rassemblé toutes les belles parties que la nature réunit bien rarement dans un même sujet. L’artiste qui procède ainsi est admis dans le sanctuaire de la nature.
Il jouit alors de la vue et de l’entretien des dieux; il en observe la majesté comme Phidias, il en apprend le langage pour en faire part aux mortels.
Phidias parvint au sublime en corrigeant la nature avec ellemême. A l’occasion de son Jupiter Olympien, il se servit de toutes les beautés naturelles réu-
nies pour arriver à ce qu’on appelle mal à propos le beau idéal.
Ce mot ne doit être conçu que comme exprimant l’association des plus beaux éléments de la nature qu’il est bien rare de trouver parfaite en ce point, la nature étant d’ailleurs telle qu’il n’y a rien au-dessus d’elle, quand elle est belle, et tous lès efforts humains ne pouvant non seulement la surpasser, mais même l’égaler.»
N’étudiez le beau qu’à genoux.
On n’arrive dans l’art à un résultat honorable qu’en pleurant.
Qui ne souffre pas ne croit pas.
Ayez de la religion pour votre art. Ne croyez pas qu’on produise
rien de bon, d’à peu près bon meme, sans élévation dans lame.
Pour vous former au beau, ne voyez que le sublime. Ne regardez ni à droite, ni à gauche, encore moins en bas. Allez la tête levée vers les cieux, au lieu de la courber vers la terre comme les porcs qui cherchent dans la boue.
L’art vit de hautes pensées et de nobles passions. Du caractère, de la chaleur ! On ne meurt pas de chaud, mais on meurt de froid.
Ce que l’on sait, il faut le savoir l’épée à la main. Ce n’est qu’en combattant qu’on acquiert quelque chose, et, dans l’art, le
combat, c’est la peine qu’on se donne.
Dessine, peins, imite surtout, fût-ce de la nature morte. Toute chose imitée de la nature est une œuvre, et cette imitation mène à l’art.
Les chefs-d’œuvre ne sont pas faits pour éblouir. Ils sont faits pour persuader, pour convaincre, pour entrer en nous par les pores.
Les mauvaises pratiques tuent tout : il n’y en a pas dans la nature.
Poussin avait coutume de dire que c’est en observant les choses que le peintre devient habile plu- s
lût qu’en se fatiguant à les copier.
Oui ï mais il faut que le peintre ait des yeux.
Le grand point est d’être dirigé par la raison pour distinguer le vrai d’avec le faux, ce à quoi on ne peut arriver qu’en apprenant à devenir exclusif, et cela s’apprend par la fréquentation continuelle du seul beau. O le plaisant et monstrueux amour que d’aimer de la même passion Murillo et Raphaël !
En matière de vrai, j’aime mieux qu’on soit un peu au delà, quelque risqué que l’on coure, car, je le sais, le vrai peut n’être pas vraisemblable. Bien souvent il ne faut pour cela que l’épaisseur d’un cheveu.
Dans les images de l'homme par l’art, le calme est la première beauté du corps, de même que d&ns la vie, la sagesse est la plus haute expression de l’âme.
Tâchons de plaire pour mieux imposer le vrai. Ce n’est pas avec du vinaigre qu’on prend les mouches, c’est avec du miel et du sucre.
Regardez cela (le modèle vivant) : c’est comme les anciens et les anciens sont comme cela.
C’est un bronze antique. Les anciens, eux, n’ont pas corrigé leurs modèles, j’entends par là qu’ils ne les ont pas dénaturés.
Si vous traduisez sincèrement ce qui est là , vous procéderez comme eux, et, comme eux vous
arriverez au beau. Si vous suivez une autre marche, si vous prétendez corriger ce que vous voyez, vous n’arriverez qu’au faux, au louche ou au ridicule.
Quand vous manquez au respect que vous devez à la nature, quand vous osez l’offenser dans votre ouvrage, vous donnez un coup de pied dans le ventre de votre mère.
L’art n’est jamais à un aussi haut degré de perfection que lorsqu’il ressemble isi fort à la nature qu’on peut le prendre pour la nature elle-même. L’art ne réussit jamais mieux que quand il est caché.
Aimez le vrai parce qu’il est aussi le beau, si vous savez le discerner et le sentir. Faisons-nous des yeux qui voient bien, qui voient avec sagacité : je ne demande que cela. Si vous voulez voir cette jambe laide, je sais bien qu’il y aura matière, mais je vous dirai : Prenez mes yeux, et vous la trouverez belle.
Le laid : on le pratique parce qu’on ne voit pas assez le beau.
Vous tremblez devant la nature : tremblez, mais ne doutez pas !
On est toujours beau quand on est vrai. Toutes les fautes que vous faites ne viennent pas de ce que vous n’avez pas assez de
goût ou d’imagination; elles viennent de ce que vous n’avez pas mis assez de nature. Raphaël et cela (le modèle vivant) c’est synonyme. Et quel chemin Raphaël a-t-il pris? Lui-même a été modeste, lui-même, tout Raphaël qu’il était, a été soumis.
Soyons donc humbles devant la nature.
La sculpture est un art sévère, rigide : aussi avait-elle été consacrée par les anciens à la religion.
Malheur à qui joue avec son art! Malheur à l’artiste qui n’a pas l’esprit sérieux!
Ne vous occupez pas d’autrui, ne vous occupez que de votre be-
sogne; ne songez qu’à la faire de votre mieux. Voyez la fourmi qui porte son œuf : elle chemine sans s’arrêter, puis, quand elle est arrivée, elle se retourne pour regarder où en sont les autres.
Quand vous serez vieux, alors vous pourrez faire de même et comparer ce que que vous aurez produit avec les productions de vos rivaux. Alors, mais alors seulement, vous regarderez tout sans danger et vous apprécierez tout à si juste valeur.