MUSIQUE ET MUSICIENS
La musique ! quel art divin !
honnête, car la musique a aussi ses mœurs. L’italienne n’en a que de mauvaises : mais l’aile^ mande !
En musique, comme dans tous les autres arts, il n’y a pas de grâce sans la force.
La force est une qualité nécessaire, un grand véhicule dans les œuvres de l’art; mais bien peu qui l’aient raisonnablement, car pas trop n’en faut.
Pour adoucir les mœurs des Arcadiens, qui se ressentaient de la dureté du climat, les lois forcèrent chaque citoyen à étudier la musique jusqu’à l’âge de trente ans : les Arcadiens, devinrent par ce moyen les plus polis et les plus sincères des Grecs.
Seuls les habitants de Cynèthe refusèrent de suivre l’exemple des autre s Arcadiens. Ils méprisèrent la musique et demeurèrent dans
leur sauvagerie naturelle. Et nous? que voulons-nous faire?
Sommes-nous en train de devenir
des Arcadiens ou des Cynéthiens?
Lulli, plus efféminé que Rameau, a quelquefois été grand, et Rameau, quoique en général majestueux, a sacrifié aux grâces et à la volupté. Le premier a été regardé même par les Italiens comme un compositeur de tréteaux, tandis qu’ils admirèrent et firent passer dans leur langue quelques opéras du second, qui était Français. De même, j’ai vu à Rome une simple valse de Mozart surprendre et charmer pendant près de quatre ans tous les chantants et toutes les chantantes du pays. Ne serait-ce pas là tout à la fois la meilleure preuve du
talent de Rameau comme du génie de Mozart, et la plus claire réfutation du système du stoïcien (Rousseau) qui nous dénie une musique?
Effet du Requiem de Mozart à San-Gaëtano, en compagnie du ministre de Suède. — A part l’admiration pour ce divin chefd’œuvre, il m’était venu dans l’idée que si je pouvais faire la musique d’une messe des morts j’essayerais d’y ajouter certains prestiges pour produire des effets de pitié et de terreur inusités, à l’exemple des Euménides d’Eschyle. Je ferais sortir de dessous terre des voix de trépassés, des hurlements, des effets d’orchestre à la Gluck... le ricanement des diables et le bruit des tortures
des damnés... 11 y aurait la plus grande obscurité et la plus grande lumière, selon la situation des feux follets; puis les oppositions les plus douces et les plus pures : sentiments d’espérance pour les justes, à côté du repentir et des cris des coupables.
On ne verrait point les musiciens, pour que rien ne vînt distraire des effets mêmes de la musique dans ce sujet si terrible et si solennel. L’église obscure, parsemée de tombeaux, et ne recevant de clarté que par accidents; pas d’instruments à cordes claires; tous sombres, doux, mélancoliques : quintes, basses, hautbois, trompettes sourdes. (Florence, 1821.)
Vive Don Juan, chef-d’œuvre de l’esprit humain! Vive Mozart, le dieu de la musique, comme Raphaël est le dieu de la peinture ! Vive Gluck, ce divin déclamateur, le seul qui parmi les modernes ait chaussé le cothurne grec ! Et vive cet homme extraordinaire qui, sans être aucun des deux autres, a transporté à lui seul, par son terrible génie, son art indompté et sublime à d’autres bornes !
Adorons toujours avec la même ferveur et la même passion Gluok, Haydn, Beethoven, Mozart, notre Raphaël en musique. On a beau dire, tout ce qui n’est pas ces hommes vraiment divins cloche à leurs côtés. On y revient constamment : leurs
beautés sont tellement inépuisables qu’on croit toujours les entendre pour la première fois, et la dernière est toujours la plus belle... Mais jamais rien d’italien! Au diable ce commun, ce trivial, où tout, jusqu’à « Je te maudis », se dit en roucoulant !
Pour quiconque étudie la musique, que les œuvres d’Haydn soient le pain quotidien! Beethoven certes est admirable, il est incomparable, mais il n’a pas la meme utilité qu’Haydn : il n’est pas nécessaire.
Haydn n’a pas fait de chefd’œuvre, il n’a pas son chefd’œuvre. Je le crois bien ! il est chef-d’œuvre partout.
Ces symphonies de Beethoven sont grandes, terribles, et aussi d’une grâce et d’une sensibilité exquises, celle en ut surtout; mais elles sont toutes belles, et les petites se font toujours plus grandes. Et Haydn ! le grand musicien, le premier qui a tout créé, tout trouvé, et tout appris aux autres ! Est-ce que je suis vieux?
Mais c’est celui vers lequel je reviens toujours avec plaisir et calme, comme au pain dont jamais on ne se lasse.
On m’a raconté que Beethoven se promenait souvent seul aux environs de Vienne, pour se livrer à ses inspirations; il était presque sourd. Un jour il s’était agenouillé sur un chemin pour écrire ce qu’il venait de com-
poser. Un convoi survient, suivi d’un nombreux cortège : Beethoven reste immobile. Les préoccupations de son génie, non moins que sa surdité, le rendent étranger à tout ce qui se passe autour de lui; mais on l’avait reconnu.
Le cortège et le convoi s’arrêtent:
« Attendons qu’il ait fini », s’était-on dit unanimement; et l’on attendit en effet que Beethoven se fût relevé.
Quel bel hommage rendu à ce grand homme ! C’est que le génie en travail est en communication avec Dieu même. Voilà ce qu’on sent à Vienne, chez un peuple éminemment religieux ; voilà pourquoi ce peuple a pu sans impiété faire incliner un mort devant un vivant.
Je ne vais plus dans les concerts, qui fatiguent trop mes nerfs; mais j’aime les quatuor de chambre et la musique de piano.
Avec cet instrument, la musique vient toute seule par la lecture.
C’est là qu’on la goûte, qu’on la savoure... Mon excellente Delphine embellit ma solitude presque tous les soirs par les sonates du divin Haydn, qu’elle dit non pas à la virtuose, ce que je déteste, mais dans le vrai sentiment musical, et je l’accompagne quelquefois.
Les musiciens de génie savent seuls plaisanter. Méhul plaisante dans Ytrato, mais il plaisante en dieu : c-’est Jupiter qui badine.