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ET SUR QUELQUES ARTISTES

Les matériaux de l’art sont à Florence et les résultats sont à Rome.

Le vrai berceau de la belle peinture a été la Chapelle des Brancacci, dans l’église des Carmes, à Florence.

Les deux églises superposées d’Assise. — Celle d’en bas est sombre, mystérieuse; c’est Je lieu des expiations. Celle d’en haut est claire, sereine : c’est le ciel, c’est l’espérance et le bonheur qui l’accompagne.

Le seizième siècle a produit les plus grands hommes dans tous

les arts. Tous ceux de ce ten.ps-là étaient conduits par cette règle constante, infaillible, que le dessin est le seul principe capable de donner aux ouvrages de l’art leur véritable beauté et leur véritable forme. De là tant de travaux éloquents et d’immortels chefs-d’œuvre.

Raphaël n’était pas seulement le plus grand des peintres; il était beau, il était bon, il étai tout !

Le ciel sembla jaloux de la terre lorsqu’il lui ravit si tôt Raphaël et Mozart.

Tout homme, pour peu qu’il ait un entendement sain, le sen timent des arts et le tact du beau, aura un besoin toujours renais-

sant de s’entretenir d’IIomère, à qui il devra ses plus pures jouissances. Plus on parlera d’Homère, plus on aura de choses à en dire; les idées neuves naîtront de celles qu’on croit usées. Il en sera de même du divin Raphaël, dont les louanges ne sont encore qu’ébauchées.

Je suis allé avec Paulin voir les Stanze (i8i4). Jamais Raphaël ne m’avait paru aussi beau, et, plus que jamais encore, je remarquai combien cet homme divin l’emporte sur les autres hommes. Je suis convaincu qu’il travaillait de génie et qu’il portait toute la nature dans sa tête ou plutôt dans son cœur. Lorsqu’on en est là, on est comme un second créateur.

Sa Dispute et surtout sa Messe de Boiserie m ont paru (les chefsd’œuvre merveilleux. Dans celleci, quels portraits ! et, dans l’autre, quelle belle et noble symétrie ! symétrie qu’il a employée presque toujours, ce qui donne à ses compositions cet air si grand, si majestueux!

Dans YHéliodore, il a mis, selon sa coutume (et c’est beau), les groupes principaux sur les bords et il a laissé un vide au milieu.

Ses plis ont l’air de vouloir faire place à d’autres, tant ils imitent la nature et le mouvement.

Il me faudrait un livre, des volumes, pour m’étendre sur les qualités de Raphaël et sur ses inventions incomparables : mais

je dirai que les fresques du Vatican valent bien plus à elles seules que toutes les galeries de tableaux ensemble. Ce beau musée est si varié, celui qui l’a fait a si bien touché toutes les cordes, si bien imité la souplesse de la nature jusque dans la diversité des effets! Et tout cela a été peint par Raphaël sur des dessins !

Adonc continuons, et tâchons de l’imiter, de le deviner, en étant, moi, assez malheureux pour avoir à regretter toute ma vie de n’être pas né dans son siècle. Quand je pense que, trois cents ans plus tôt, j’aurais pu devenir son disciple véritablement!

Raphaël a peint les hommes bons : tous ses personnages ont l’air d’honnêtes gens.

Homère, repoussé, misérable, mendie. Apelles accusé par la calomnie, est sauvé par la vérité :

son œuvre lui sert de justification. Phidias, injustement accusé, meurt misérablement, si ce n’est violemment. Socrate, Euripide, Théocrite, Esope, Dante, Jean Goujon, meurent de mo^t violente ou sont tourmentés comme devraient l’être les méchants : Lesueur enfin ! Poussin, notre grand Poussin, persécuté par un Fouquières, dégoûté, quitte la France qu’il devait orner. Et Dominiquin, et tant d'autres, et Camoëns !

Il est vrai que, même dans les temps héroïques, Midas préféra Pan à Apollon.

Les grands hommes sont persécutés comme s’ils avaient mé-

rite le supplice des Coupables par les Furies, précisément parce qu’ils sont de grands hommes. Et Molière ! 11 n’y a pas une de ses pièces qui ne lui ait coûté des larmes amères. Molière ! Et Mozart !... Mais je ne finirais pas,

Raphaël pourtant fut heureux, dira-t-on. Oui, mais c’est qu’il était de nature divine, inviolable.

En considérant les œuvres gigantesques, sublimes de Michel- Ange, en les admirant de tout son cœur, on y aperçoit cependant les symptômes ou les marques des fatigues de l’humanité.

C’est le contraire chez Raphaël.

Ses œuvres sont toutes divines, car la création en paraît facile et, comme dans les œuvres de Dieu,

tout y semble un pur effet de la volonté.

Raphaël et Titien tiennent sans contredit le premier rang parmi les peintres, et pourtant Raphaël et Titien ont considéré la nature sous des aspects bien différents. Tous deux ont possédé le privilège d’étendre leur vue sur toutes choses : mais le premier a cherché le sublime là où il est vraiment, dans les formes, et le second dans le coloris.

Je comprends aujourd’hui (août 1 854) , — si l’intelligence divine de Raphaël peut se comprendre, — comment Raphaël a pu produire tant d’œuvres de peinture par ce que j’ai pro-

duit moi-même depuis quelque temps, avec le secours de mes deux élèves qui peignent pour ainsi dire, comme moi, exécutant le beau matériel de mes ouvrages, mais sous ma continuelle direction, pendant que, de mon côté, je termine.

Les fresques d’Andrea del Sarto à Florence sont bien décidément, suivant moi, ce qu’on peut voir de plus complet dans la peinture d’histoire après les oeuvres de Raphaël.

Les portraits peints par Holbein sont, comme physionomie et comme dessin, au-dessus de tous les autres II n’y a que ceux de Raphaël qui les surpassent.

Rien peut-être ne m’a mieux donné une idée de la peinture des anciens que certaines parties de fresques de Jules Romain dans le palais du Té, à Mantoue.

Quel maître que celui qui a fait, à Mantoue, la figure de Polyphénie, et la femme nue, au premier plan, dans les Noces de Psyché ! Voilà ce que tout peintre d’histoire devrait copier, pour acquérir des trésors qui le feront vivre toute sa vie et pour venger ce grand homme de l’injustice ou de l’impertinence avec laquelle les ignorants parlent de lui. On le regarde généralement comme « un aide docile, » comme un simple imitateur de Raphaël, presque comme un habile ouvrier. Il suffirait pourtant de

voir, quand on a des yeux, ses cartons et ses dessins du Louvre; mais c’est convenu, Jules Romain n’a su qu’imiter son maître, voilà tout : tandis que son génie était sinon aussi fort, aussi créateur que celui de Michel-Ange, au moins aussi original et aussi ample que celui de Fra Bartolommeo. Est-il, dans aucune école, un seul maître qui ait interprété Lantique comme celui-là? Les joueuses de cymbales des Noces et toutes les compositions de YHistoire de Psyché , cela ressemble-t-il à Raphaël? Il n’avait pas, lui, malgré son divin génie, le sentiment de l’antique com- i me Jules Romain. Raphaël, c’est la grâce, c’est la beauté, c’est l’harmonie, enfin c’est Raphaël :

Jules Romain, c’est l’antique. Et

• 'exécution de ces peintures de Mantoue ! Je n'en connais pas de plus parfaite ni de plus surprenante, quand on songe que ce sont des fresques. Oh! quel maître, quel maître! Gomment a-t-il eu si peu de réputation de son vivant? et il faut encore qu’après lui cette iniquité subsiste ! Non, cela ne doit pas être. 11 faut que tous les honnêtes gens qui comprennent l’art se liguent pour lui faire rendre les honneurs qu’il mérite et pour le mettre enfin à sa vraie place!

Poussin ne pouvait rien souffrir de Michel-Ange de Caravage : il disait qu’il était venu au monde « pour détruire la peinture ». On pourrait bien en dire

autant de Rubens et de plusieurs autres.

Le Caravage cependant a fait de beaux portraits, notamment celui du Grand Maître de Malte , qui va de pair avec les portraits les meilleurs et de première ligne.

Oui sans doute, Rubens est un grand peintre : mais c’est ce grand peintre qui a tout perdu

Chez Rubens, il y a du boucher; il y a avant tout de la chair fraîche dans sa pensée et de l’étal dans sa mise en scène.

Vous êtes mes élèves, par conséquent mes amis, et, comme tels, vous ne salueriez pas un de

mes ennemis, s’il venait à passer à côté de vous dans la rue. Détournez-vous donc de Rubens dans les musées où vous le rencontrez; car si vous l’abordez, pour sûr il vous dira du mal de mes enseignements et de moi.

Les écoles flamande et hollandaise ont leur genre de mérite, je le reconnais. Ce mérite, je puis m’en flatter, je l’apprécie autant que personne; mais, de grâce, ne confondons rien. N’admirons pas Rembrandt et les autres à tort et à travers; ne les comparons pas, eux et leur art, au divin Raphaël et à l’école italienne : ce serait blasphémer.

L’air naturel, sans affectation d’aucune sorte, des portraits de

Titien nous arrache un respect involontaire, La noblesse y paraît innée et inhérente. Lorsque, par hasard, un portrait de Titien se trouve placé à côté d’un Van Dyck, celui-ci devient froid et gris par cette comparaison.

Ce qui manque en général à notre école de peinture, Poussin cl deux ou trois autres exceptés, c’est la force naturelle et saine.

Elle est plus nerveuse que robuste. Or c’est la force seule qui fait les grands rénovateurs et les grandes écoles.

Tous les tableaux de Poussin se ressentent de l’étude particulière qu’il a faite de la peinture .antique, la Noce aldobrandine. Il a poussé la vénération pour les

anciens assez loin pour désirer de donner à ses ouvrages l'air de vrais tableaux antiques, même dans la proportion des figures. I) nous a enseigné que lorsqu’on veut représenter des sujets de l’antiquité, il ne faut pas qu’il y ait quelque^ chose dans le tableau qui nous fasse penser aux temps modernes. L’esprit se promène alors dans les siècles passés; rien ne doit se présenter à lui qui puisse le tirer de cette illusion.

Le génie de Poussin ne l’eût pas conduit si loin et si haut dans la philosophie de la peinture, s’il n’y eût joint l’étude assidue des bons auteurs anciens et la conversation des hommes savants.

Poussin ne se présente pas à la postérité avec l'avantage d’avoir exécuté de grands travaux publics dans notre pays. A qui la faute? À un roi petit, à des ministres trop peu instruits et par conséquent instruments du mal, à Vouet et à sa cabale, à un Fouquières intrigant. Ses heureux goûts philosophiques te consolèrent. Il chérissait l’indépendance, et s’était élevé au-dessus de la gloire de vaincre des rivaux qui n’étaient que des envieux...

L’amour extrême qu’il eut toute sa vie pour la retraite, et ses infortunes, l’obligèrent à ne donner à ses ouvrages que des proportions restreintes : qu’importe?

Libre de toute vaine ambition dans la route qu’il se fraya et dont il ne s’écarta jamais, il sut

jusqu’à la fin tirer parti de 1 Millième pour faire naître des jouissances inconnues à lame des hommes avant lui, et pour contenter son propre génie et son cœur.

Sans être sorti de la campagne de Rome, et presque de Rome même, l’immortel Poussin a découvert le sol pittoresque de l’Italie. Il a découvert un nouveau monde, comme ces grands navigateurs, Améric Vespuce et autres; mais sa conquête a été plus paisible. Poussin, — nom glorieux entre tous! — a su voir dans le pays qu’il a si noblement exploité ce que les autres n’v avaient pas vu, pas même Titien, les Carrache, les Dominiquin :

grands peintres d’histoire et, à

cause de cela, grands paysagistes, car il n’y a que les peintres d’histoire qui soient capables de faire du beau paysage. Lui le premier, lui seul, il a imprimé le style à la nature italienne. Par le caractère et le goût de ses compositions, il a prouvé que cette nature lui appartenait; si bien qu’en face d’un beau site, on dit, et l’on dit justement, qu’il est poussirtesque.

Au dix-septième siècle, l’Italie, comme épuisée par ses gloires, semble se reposer et céder à notre pays sa puissance et ses triomphes. Les Carrache et les Dominiquin ferment les portes du temple. C’est un Français, c’est Nicolas Poussin qui hérite de l’autorité des maîtres italiens et

de leurs privilèges, mais avec une hauteur de vues personnelles, avec une profondeur de pensée et un art admirables : Poussin !

le modèle des hommes par son caractère, et Pun des plus grands peintres du monde.

Eustache Lesueur : tendre enfant des œuvres de Raphaël, qui, sans être sorti de Paris, devina le beau et enfanta des merveilles de grâce et de simplicité sublime.

Sa vie presque ignorée, comme celle de Jean Goujon, ne fut pas, à ce qu’il semble, plus heureuse, tandis que celle d’un émule bien inférieur à lui par le sentiment et par le style s’écoula dans la gloire : Charles Lebrun fut comblé d’encouragements et d’honneurs. Lebrun d’ailleurs est à sa

manière un grand artiste. Voyez ses belles compositions sur V Histoire d’Alexandre et ses immenses travaux à Versailles. Aujourd’hui sa réputation a baissé, mais il est en réalité au-dessus de celle qui lui reste.

S’il est permis de ranger Philippe de Champaigne parmi les peintres appartenant à notre pays, on peut dire que les œuvres les plus vraiment religieuses qui aient paru depuis la fin de la renaissance italienne sont des œuvres françaises. Les tableaux religieux de Lesueur l’emportent de beaucoup sur tout ce qui a été peint en ce genre hors de France, et les Religieuses de Port-Royal , par Philippe de Champaigne, sont un miracle d’onction, de

simplicité, d’expression profonde sous le calme des apparences, dont certes on ne trouverait nulle part l’équivalent. Et quelle vérité admirable dans ces deux portraits ! Quelle ingénuité du peintre devant la nature, quelle sincérité, quelle bonne foi !

<( Les Français, dit Félibien, ont naturellement la mauvaise coutume de n’estimer pas assez les hommes savants qui naissent parmi eux et d’estimer trop ce qui vient des pays étrangers ».

Félibien disait cela sûrement à l’occasion de la préférence que l’on avait donnée au Bernin sur les architectes français, lorsqu’on le fit venir à Paris pour y exécuter la façade du Louvre. Tous savent que, quoiqu’il fût un

homme de génie, il trouva ici à qui parler, et qu’il eut la modestie de se retirer. Celui qui a hérité aujourd’hui de sa réputation, celui qui se nomme Canova et qui passe pour le meilleur artiste de l’Italie, mais qui n’a du Bernin qu’un mauvais goût d’une autre sorte, ne s’en est pas tiré avec autant de modestie et de bonne foi. Or ce sont ces deux qualités qui achèvent le grand homme.

Canova, de son vivant, fut réputé un demi-dieu, même à Paris, où il y avait cependant des sculpteurs qui le valaient bien.

Mais comme le temps est un maître justicier, qu’est devenu le grand homme? Excepté la figure du Pape sur le Tombeau de suint

Pierre, et quelques gracieux ouvrages d’une brillante exécution, que reste-t-il de lui? Rien, pas grand’chose; personne ne s’en occupe plus. (i835.)

La mort du pauvre Léopold Robert est affreuse. J’en ai été doublement touché, par ma propre douleur et par celle qu’aura éprouvée M. Marcotte. C’est une perte réelle pour l’art; mais, sans dire du mal des morts, j’aime très-peu le tableau des Pêcheurs .

Il est à remarquer que, même à ses moins belles époques, l’école française a gardé la suprématie sur les autres écoles. Voyez ce qui se passe au temps du trop célèbre Roucher. Malgré la décadence évidente du goût, malgré le

règne impudent en France de la manière et de la convention, notre art au dix-huitième siècle a plus d’esprit, de grâce, de savoir même, que l’art pratiqué alors par les autres nations.

Celles-ci, en s’efforçant de nous imiter, n’arrivèrent qu’à redire gauchement ce que nous avions dit au moins avec aisance et avec adresse.

J’ai vu hier (22 octobre 1852); mais sans l’auteur que je n’ai pas trouvé, la chapelle de M. Périn à Notre-Dame de Lorette.

Peinture froide, mais pleine de talent; d’un ton agréable, bon caractère religieux, et, dans les petits tableaux, des choses délicieuses : le tout fait avec une conscience et un soin qui, à eux seuls, constituent un rare mérite,

surtout aujourd’hui. Aussi tout cela aurait-il droit à une sérieuse approbation.

Eh! que m’importent à moi les talents, fussent-ils de grands talents, s’ils sont dirigés vers un but vicieux, s’ils n’aboutissent qu’à un résultat immoral? Que m’importent ces faux beaux esprits, ces Byron et ces Goethe de toute espèce qui, dans les lettres ou dans les arts, pervertissent, corrompent ou découragent le cœur de l’homme ? Pour moi ils n’existent pas, puisqu’ils sont hostiles ou inutiles à la cause du vrai beau. Que d autres les vantent, si bon leur semble : moi, je les maudis.

Le talent! de notre temps, il court les rues, mais c’est à dégoûter du talent.

Je voudrais qu’on enlevât du Musée du Louvre ce tableau de la Méduse et ces deux grands Dragons, ses acolytes; que l’on plaçât l’un dans quelque coin du ministère de la marine, les deux autres au ministère de la guerre, pour qu’ils ne corrompent plus le goût du public qu’il faut accoutumer uniquement à ce qui est beau. Il faut nous délivrer aussi une bonne fois des sujets d’exécution, d’auto-da-fé et autres : est-ce là ce que la peinture, la peinture saine et morale, a la mission de représenter? Est-ce là ce qu’on doit admirer, est-ce à ces horreurs qu’on doit se plaire?

Je ne proscris pas pour cela les effets de la pitié ou de la terreur, mais je les veux tels que les a rendus l’art d’Eschyle, de Sophocle ou d’Euripide. Je ne veux pas de cette Méduse et de ces autres tableaux d’amphithéâtre qui ne nous montrent de l’homme que le cadavre, qui ne reproduisent que le laid, le hideux :

non, je n’en veux pas! L’art ne doit être que le beau et ne nous enseigner que le beau.

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