‹ PenséesChapitre 31 sur 91 · DE LA FAMILLE ET DE LA MALSON · texte numérisé non relu

DE LA FAMILLE ET DE LA MALSON

tins du matin sont une débauche. Je hais les chants du

déjeuner.

xyiii.

Ni pour son plaisir ni pour le nôtre il ne faut avoir pour cammensal habituel un excellent convive; il nous blase et nous le blasons.

Il y a dans la sobriété de la propreté et de l'élégance.

On n'aime pas la tempérance où la vertu n'entre pour rien.

Un peu de tout, rien à souhait : grand moyen d'être modéré, d'être sage, d'être content.

Ayez soin qu'il manque toujours dans votre maison quoique chose dont la privation ne vous soit pas trop pénible, et dont le désir vous soit agréable. Il faut se maintenir en tel état qu'on ne puisse être jamais ni rassasié ni insatiable.

Inattention qu'on donne à la maison et aux meubles distrait du maître, comme le temple distrait du Dieu.

« Il n'est pas honnête de contredire les gens dans « leur maison, » dit le conte. Chaque homme a le droit d'y être maître absolu, d'y vivre en roi, et d'y être heureux, môme par son amour-propre. C'est là qu'il est comme permis à ses intirmités et à ses défauts d'être à l'aise. Il est chez lui : quiconque y vient, entre dans un empire étranger. Ce sont de tels privilèges qui, chez les peuples civilisés, rendent la vie domestique déli-

cieuse, et préférable à toutes les indépendances de l'homme brut et isolé. Cette vie, au surplus, a des devoirs qui imposent perpétuellement le sacrifice de ces droits. Mais l'abandon qu'on eu fait est volontaire, généreux, honorable; il devient ainsi une possession, une jouissance et un bien de plus.

Il faut porter son velours en dedans, c'est-à-dire montrer son amabilité de préférence à ceux avec qui l'on vit chez soi.

L'aménité, le bon accueil sont un billet d'invitation qui circule toute l'année.

Voir le monde, c'est juger les juges.

On est dispensé d'être instrument dans la société, quand on y est modèle.

Épurer son goût, en écumant son esprit, est un des avantages de la bonne compagnie et de la société des lettres, à Paris. Les idées médiocres s'y dépensent en conversation ; on garde les exquises pour les écrire.

Que de choses on dit de bonne foi, en discourant sur un sujet, qu'on ne penserait pas, si l'on se bornait à le connaître, sans en parler! L'esprit s'échauffe, et sa chaleur produit ce qu'il ne tirerait pas de sa lumière. Parler est une source d'erreurs, mais peut-être aussi de quelques vérités. La parole a des ailes; elle porte où l'on n'irait pas.

On ne doit mettre dans un livre que la dose d'esprit

DE LA COiNVI:RSATION. IOS

qu'il faut; mais on peut en avoir, dans la conversation, plus (ju'il ui' faut.

Quand 1 abus de l'esprit est un badinage, il plaît; quand il est sérieux, il déplaît.

Dans la conversation, on affuble vite sa pensée du premier mut qui se présente, et l'on marche en avant,

On se contente, dans la conversation, de signaler, d'étiqueter les choses parleur nom, sans se donner le temps d'en avoir l'idée.

C'est un grand désavantage, dans la dispute, d'être attentif ù la faiblesse de ses raisons, et attentif à la force des raisons des autres ; mais il est beau de périr ainsi.

Le but delà dispute ou de la discussion ne doit pas être la victoire, mais l'amélioration.

Ce n'est jamais l'opinion des autres qui nous déplaît, mais la volonté qu'ils ont quelquefois de nous y soumettre, lorsque nous ne voulons pas.

Le plaisir de plaire est légitime, et le désir de dominer choquant.

La contradiction ne nous irrite que parce qu'elle trouble la paisible possession oùn^us sommes de quelque opinion ou de quelque prééminence. Voilà pourquoi les faibles s'en irritent plus que les forts, et les infiinies plus que les sains.

*06 TITRE VllI.

On peut convaincre les autres par ses propres raisons ; mais on ne les persuade que par les leurs.

Une bonne raison, pour se faire comprendre, n'a jamais besoin que d'un mot, si on la sait bien,

Souvent une raison est bonne , non comme concluante, mais comme dramatique, parce qu'elle a le caractère de celui qui l'allègue, et qu'elle naît de son propre fonds ; car il y. a des arguments ex homine, comme il en est ad hominem.

C'est presque toujours avec les difficultés qui naissent de ses idées, et non avec celles qui naissent des choses, que l'homme est aux prises, dans les discussions dont il tourmente son esprit et l'esprit des autres.

Il faut se piquer d'être raisonnable, mais non pas d'avoir raison; de sincérité, et non pas d'infaillibilité.

La franchise est une qualité naturelle, et la véracité constante, une vertu.

Bonne dans l'exécution, la circonspection nuit aux affaires dans les conseils, et ne sert qu'à celui qui l'a. C'est la sincérité qu'il faut dans les délibérations. Elle ouvre de nouvelles voies aux recherches ; elle promène l'esprit sur plus de points; elle multiplie les unités dans la quantité d'expédients soumis aux délibérations; eniîn, elle aide aux heureux résultats; car, pour bien

DE LA CONNERSATION. 107

choisir, il vaut mieux choisir entre mille qu'entre deux.

LU

On ne peut s'expliquer franchement qu'avec l'espoir d'être entendu, et l'on ne peut espérer d'être entendu que par les gens qui sont moitié de notre avis.

Lin.

Quelqu'un a dit plaisamment: « Quand on est par- « venu à s'entendre, on ne sait plus que se dire, » Oui: mais on est tenté de se quitter et de se fuir, quand on ne s'entend pas.

11 faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.

Certaines gens, quand ils entrent dans nos idées, semblent entrer dans une hutte.

Que peut-on faire entrer dans un esprit qui est plein, et plein de lui-même? \

L'huile coulant sur le marbre offre l'image d'un caractère impénétrable aux douceurs de la persuasion. On est pressé dans la vie, et ces caractères décidés, tout faibles qu'ils sont en secret, ressemblent à ces bornes qu'on aime mieux tourner que franchir, quand on les rencontre sur son chemin ; au lieu d'assiéger leurs opinions dans les règles, on les bloque, ou l'on se détourne.

Les esprits intraitables s'exposent à être flattés. Ou

les TITRK VIII.

cherche naturellement h désarmer ceux qu'on ne peut pas vaincre, et<|u'on ne peut pas combattre,

De toutes les monotonies, celle de l'affirmation est la pire.

Il faut toujours avoir dans la tête un coin ouvert et libre, pour y donner une place aux opinions de ses amis, et les y loger en passant. Il devient réellement insupportable de converser avec des hommes qui n'ont, dans le cerveau, que des cases où tout est pris, et où rien d'extérieur ncDeut entrer. Ayons le cœur et l'esprit hospitaliers.

Écrire serait cent fois moins pénible que converser avec ces gens qui sont perpétuellement occupés à passer la pierre ponce sur tout ce que vous pensez et sur tout ce que vous dites ; ils vous font mal. Avec eux, on ne peut se délasser ; il faut jouter, ferrailler, combattre. La contrainte qu'ils vous imposent, sans but et sans nécessité, est le plus insupportable inconvénient de toutes les dépendanpes.

LXIÎ.

L'attention de celui qui écoute sert d'accompagnement dans la musique du discours.

Il faut porter en soi cette indulgence et cette attention qui font fleurir les pensées d'autrui. Tout genre d'esprit qui exclat de notre caractère la complaisance, l'indulgence, la condescendance, la facilité de vivre et de converser avec les autres, de les rendre contents de nous et contents d'eux-mêmes, en en mot d'être aimable et d'être aimant, est un mauvais genre d'esprit.

DE LA CONVEIISATIO.N. f 09

Un entendement doux est patient ; il cherche à comprendre avec lenteur, se prête à se laisser convaincre, évite de s'opiniâtrer, aime mieux s'éclairer que dominer.

Il vaut mieux se faire agréer que de se faire valoir.

Il est des entretiens où l'âme ni le corps n'ont de part. J'appelle ainsi ces conversations où personne ne parle du fond de son cœur, ni du fond de son humeur; où il n'y a ni abandon, ni gaieté, ni épanchement, ni jeu ; où l'on ne trouve ni mouvement ni repos, ni distraction ni soulagement, ni recueillement ni dissipation ; enfin, où l'on n'a rien donné et rien reçu, ce qui n'est pas un vrai commerce.

Dans la société, on parle de ce qu'on effleure ; mais dans l'intimité, on ne parle guère que de ce qu'on approfondit.

Les véritables bons mots surprennent autant ceux qui les disent que ceux qui les écoutent; ils naissent en nous, malgré nous, ou du moins sans notre participation, comme tout ce qui est inspiré.

Une conversation ingénieuse avec un homme est un unisson; avec une femme, c'est une harmonie, un concert. Vous sortez satisfait de l'une ; vous «ortez de l'autre enchanté.

Il ne faut pas montrer une chaleur qui ne sera pas partagée ; rien n'est plus froid que ce qui n'est pas communiqué.

Dans le discours, la passion, qui est véhémente, ne doit être que la dame d'atours de l'intelligence, qui est tranquille. Il est permis, il est même louable de parler avec son humeur; mais il ne faut penser et juger qu'avec sa raison.

Il vaut mieux remuer une question, sans la décider, que la décider, sans la remuer.

L'un aime à dire ce qu'il sait, et l'autre à dire c^ qu'il pense.

Qui ne sait pas se taire n'obtient point d'ascendant, S'il faut agir, prodigue-toi; s'il faut parler, ménage-toi; en agissant, crains la paresse, et en parlant, crains l'abondance, l'ardeur, la volubilité.

Lxxrv.

La taciturnité est, dans quelques hommes, une qualité politique, espèce de charlatanisme qui a tous let effets des charlatanismes cachés.

*-i jjuBlqu'un a deux noms, il faut l'appeler du phii beau, du plus doux et du plus sonore

LXX VI

N'usez que de pièces d'or et d'argent dans le coninierce de la parole.

LXX vu.

On doit respecter la pudeur et la piété dans la légèreté de la conversation. Les exposer à rougir et les llé-l trir est un jeu grossier, un véritable attentat.

LXX VI II

Se connaître est un devoir ; mais il ne nous est poini

DE LA CONVF.RSATION. 111

ordonné de connaître les autres. OJjscrver leurs défauts, au delà du premier coup d'œil, est utile aux affaires, mais inutile, nuisible même à nos vertus.

Rendre risible ce qui ne l'est pas, c'est en quelque sorte rendre mauvais ce qui était bon.

Quiconque rit du mal, quel que soit ce mal, n'a pas le sens moral parfaitement droit. S'égayer du mal, c'est s'en réjouir.

Il faut haïr et mépriser avec esprit. Les gros mots blessent le bon goût; le sot rire est toujours le rire d'un sot ; il rend haïssable celui qui l'a.

Dans les qualifications odieuses, les âmes douces restent toujours en deçà : elles ménagent et se ménagent.

Ne montrez pas le revers et l'exergue à ceux qui n'ont pas vu la médaille. Ne parlez pas des défauts des gens de bien à ceux qui ne connaissent ni leur visage, ni leur vie, ni leur mérite.

La médisance est le soulagement de la malignité. , j.xxxv.

En prenant pour un travers d'esprit ce qui n'est qu'un travers d'opinion, ou pour un défaut de caractère ce qui n'est qu'un défaut d'humeur, en jugeant un homme d'après un propos, une vie d'après un fait, une âme d'après un mouvement, quand tout cela est irrégulier, on fait beaucoup de mal et beaucoup d'injustices.

Pour dire du mai d'un homme illustre, il faut attendre qu'il en ait l'ait.

S'il est pardonnable de juger les vivants avec son humeur, il n'est permis de juger les morts qu'avec sa raison. Devenus immortels, ils ne peuvent plus être mesurés que par une règle immortelle, celle de la justice.

LXXXYIIl.

Le ciel punit souvent les fautes des gens de bien dans leur mémoire, en la livrant à la calomnie.

Dire d'un homme vain et bavard : c'est un bon père de famille, un bon voisin, un hôte affectueux, c'est le juger avec son àme. Dire, au contraire, du père de famille homme de bien, du voisin officieux et du maître de maison hospitalier, qu'il est bavard, c'est le juger avec son esprit ; c'est oublier le visage pour la verrue, et le plan pour le point.

Attribuer à un galant homme le mérite qu'il n'a pas, c'est méconnaître celui qu'il a.

Repos aux bons! paix aux tranquilles !

Braver toujours les bienséances est d'une âme abjecte ou corrompue ; en être esclave dans toutes les occasions est d'une âme petite. Le devoir et les bienséances ne sont pas toujours d'accord,

La déférence pour l'âge, le mérite et la dignité, est une partie du devoir; pour les égaux, les étrangers et

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