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LXXI

Toutes les choses qui sont aisées à bien dire ont été parfaitement dites ; le reste est notre affaire ou notre tâche : tâche pénible !

Pendant le siècle dernier , les écrivains médiocres s'cKprimaient trop lentement; le contraire arrive au-

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jourd'hui. Les uns parlent trop bas; d'autres trop vite; quelques-uns semblent s'exprimer en termes trop menus. Notre style a plus de fermeté , mais il a moins de grâce : on s'exprime plus nettement et moins agréablement. On articule trop distinctement, pour ainsi dire.

Presque tout ie monde excelle aujourd'hui aux ralTi- .lements du style; c'est un art devenu commun. L'exquis est partout, le satisfaisant nulle part. « Je vou- « drais sentir du fumier , » disait une femme d'esprit.

Le style frivole a depuis longtemps atteint parmi nous sa perfection.

En littérature, aujourd'hui, on fait bien la maçonnerie, mais on fait mal l'architecture.

Nous ne prenons plus garde, dans les livres, à ce qui est beau ou à ce qui ne l'est pas, mais à ce qui nous dit du bien ou du mal de nos amis et de nos opinions.

On ne saurait dire à quel point l'esprit est devenu sensuel en littérature. On veuttoujours quelque beauté, quelque appât dans les écrits les plus austères. On confond ainsi ce qui plaît avec ce qui est beau. Lxxvni.

Le style philosophique, né parmi nous déclamatoirt et violent, est demeuré depuis emphatique ou enflé. Même quand il se borne à disserter, il participe de ces défauts ; seulement, son emphase est plus iroide et son enflure plus sèche. Il y a , dans toutes nos disserta-

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tions, l'accent delà querelle, et un ton liari?neux déguisé.

Au lieu de ce langage poétique et mathématique .out à la fois qu'on doit employer dans les matières métaphysiques, et dont les anciens nous ont laissé quelques exemples, nos idéologues modernes se sont fait une espèce de style géographique et catalogique, avec lequel ils assignent à ce qui est spirituel une position et des dimensions fixes. Malheureux, qui durcissent tout et changent l'âme elle-même en pierre !

L'école avait trouvé l'art d'embrouiller avec des mots, et nous avons l'art d'embrouiller avec des pensées. Nos devanciers se trompaient avec du vide ; nous nous trompons avec du plein et de fausses solidités.

Ce qui fait que nous n'avons pas de poètes, c'est que nous pouvons nous en passer. Ils ne sont pas nécessaires à notre goût, parce qu'ils ne le sont ni à nos mœurs, ni à nos lois, ni à nos fêtes politiques, ni à nos plaisirs domestiques.

LXXXU.

Les premiers poètes ou les premiers auteurs rendaient sages les hommes fous. Les auteurs modernes cherchent à rendre fous les hommes sages.

Les dramatiques modernes ont fait de leur art un «eu où, pour remporter le prix, ou se trouver hors de perte, il faut observer certaines règles, certaines formules difficile j et inutiles, dont ils sont convenus entre eu?-

?30 TiTiuî xvni.

Le goût, en littérature, est devenu tellement domestique, et l'approbation tellement dépendante du plaisir, qu'on cherche d'abord dans un livre l'auteur, et, dans l'auteur, ses humeurs et ses passions. Nous voulons que l'àme des écrivains se montre avec la force et les faiblesses, le savoir et les erreurs, la sagesse et les Illusions, qui peuvent rendre les hommes propres à notre usage, et que nous aimons à trouver dans les liaisons que nous formons. Ce n'est plus un sage que nous demandons, mais un amant, un ami, ou du moins un acteur qui se représente lui-même, et dont le rôle et le jeu charment nos goûts, beaucoup plus que notre raison. Nous voulons que les livres nous rendent, non pas meilleurs, mais plus contents; que ceux qui les ont faits excitent en nous une sorte de goût sensible; qu'ils aient, enfin, de la chair et du sang. Nous ne saurions plus admirer de purs esprits. Cependant, la lumière est le bien des yeux; et, comme nous sommes sensibles, si quelque intelligence céleste venait à nous inonder tout à coup de ses rayons, peut-être nous trouverions des délices inconnues dans le jour plus éclatant qu'elle ferait luire devant nous.

Un des maux de notre littérature, c'est que nos savants ont peu d'esprit, et que nos hommes d'esprit ne sont pas savants.

Des esprits rudes, et pourvus de robustes organes, sont entrés tout à coup dans la littérature, et ce sont eux qui en pèsent les fleurs.

La multitude des paroles qui remplit nos livres an-

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nonce notre ignorance et les obscurités dont nos savoirs sont remplis.

Lxxxvni.

Les anciens critiques disaient : Plus offendit nimium quompanim. Nous avons presque retourné cette maxime en donnant des louanges à toute abondance.

On ne trouve presque partout que des paroles qui sont claires et des pessées qui ne le sont pas.

Il est des découvertes où l'on ne peut arriver que par un détour. Les modernes s'obstinent à procéder par leurs lignes droites; les circuits platoniciens étaient une méthode plus sûre.

Je suis las de ces livres où il n'est jamais question que de la matière. On dirait que les sciences ne sont étudiées et traitées que par des exploiteurs de mines, des maçons, des charpentiers, des tisserands, des arpenteurs ou des banquiers. Je ne sais si cette manière de s'instruire et d'instruire les autres est favorable à la prospérité des arts; mais à coup sûr elle est funeste à l'élévation de l'esprit et pernicieuse aux mœurs.

La physique, aujourd'hui, a une telle étendue et occupe une telle place dans l'esprit qui veut l'étudier, qu'elle en remplit toutes les capacités et en absorbe toutes les pensées.

xcni.

Que de savants forgent les sciences, cyclopes laborieux, ardents, infatigables, mais qui n'ont qu'un œil!

232 TITRE .WIII.

La science confond tout; elle donne aux fleurs un appétit animal; elle ôte aux plantes mêmes leur chasteté.

« Progrès des sciences! » dit-on sans cesse; et l'on ne s'occupe pas, on ne dit rien de la possibilité et du danger de leur dégénération. Des lueurs utiles et qui dirigent vers le gîte valent mieux que des lumières éclatantes, qui nous éloignent du chemin. Le siècle des Il nièresl Souhaitons le siècle des vertus,

Dans le luxe de nos écrits et de notre vie, ayons du moins l'amour et le regret de cette simplicité que nous n'avons plus, et que peut-être nous ne pouvons plus avoir. En buvant dans notre or, regrettons les coupes antiques. Enfin, pour ne pas être corrompus en tout, chérissons ce qui vaut mieux que nous-mêmes, et sauvons du naufrage , en périssant , nos goûts et nos jugements.

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