VIT
Pourquoi sommes-nous tous si sensibles à l'impression des choses agréables ou pénibles? Nos pères l'étaient moins. C'est que notre esprit est plus vide, et notre faiblesse plus grande. Nous sommes plus désoccupés de sentiments sérieux ou de solides pensées. L'homme qui n'n que son devoir en vue et qui y coui't prend moins gucde à ce qui est sur son chemin.
L«s esprits propres à gouverner, non-seulement les grands Etats, mais même leur propre maison, ne se ïencolitrent presque plus. Aucun temps ne les vit si rares.
il n'y a plus aujourd'hui d'inimitiés irréconciliables.
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parce qu'il n'y a plus de sentiments désintéressés ; c'est un bien né d'un mal.
On a aujourd'hui non-seulement la cupidité, mais l'ambition du gain.
FiC même esprit de révolution a dirigé les hommes dans la littérature, dans l'État et dans la religion. Les philosophes ont voulu substituer leurs livres à la Bible, , comme les jacobins leur autorité à celle du roi.
Chacun, dans ce siècle, a voulu se mêler de toutes choses, et la populace, partageant les ambitions de la philosophie, est venue faire avec les mains ce qu'il faut faire avec la tête. Pendant que les uns mettaient en avant leurs abstractions, les autres se servaient de leurs outils. Tout était renversé, jusque-là que l'instrument du supplice des innocents se forgeait d'après les dessins et sous l'inspection de la chirurgie.
Le siècle est travaillé de la plus terrible des maladies de l'esprit, le dégoût des religions. Ce n'est pas la liberté religieuse, mais la liberté irréligieuse qu'il demande.
On a rompu les chemins qui menaient au ciel et que tout le monde suivait; il faut se faire des échelles.
L'hérésie est moins à craindre aujourd'hui que l'irréligion; l'Eglise a changé d'ennemis et de dangers; elle doit changer de sollicitudes et de combats.
L'irréligion n'est plus dans le monde qu'un préjugé,
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car s'il en est qui viennent des hommes et du temps, il en est d'autres qui naissent des livres et de la nouveauté.
La politique appartient à la prudence plutôt qu'à la science, à la faculté élective plus qu'à la rationatrice, ^'i judiciaire plus qu'au démonstratif. Ain^, dans la manière dont elle est traitée aujourd'hui, on se trompe sur sa nature, sur son genre, sur son classement, et l'on se sert d'une méthode et d'un instrument non convenables.
Le philosophe, chez les Grecs, était le métaphysicien; en France, dans l'acception que l'on donne à ce niot, c'est le réformateur; c'est un homme qui aspire à se conduire par sa propre raison, et jamais par la raison d' autrui; qui érige, dans son esprit, un tribunal où il fait comparaître tout ce que les hommes respectent, et qui préfère ses pensées particulières et les règlements qu'il s'impose aux mœurs, aux lois et aux usages qu'il trouve établis.
L'esprit philosophique du dernier siècle n'a été qu'un esprit de contradiction appliqué aux mœurs et aux lois. L'esprit de contradiction éloigne de toute étude approfondie; il est commode, car il n'exige aucun travail; mais en même temps il est funeste, destructeur. L'esprit d'assentiment demande bien plus d'intelligence, d'examen et de savoir; il est pénible, mais bienfaisant, conservateur, réparateur.
Nos réformateurs ont dit à l'expérience : Tu radotes^ et au temps passé : Tu es un enfant.
Presque tout ce que nous appelons un abus fut un remède dans les institutions politiques.
Les salons ont perdu les mœurs. La plaisanterie a perdu le monde et le trône.
La commodité a détruit la religion, la morale et la politesse.
Toutes les fois que les mots autel, tombeaux, héritage, terre natale , mœurs anciennes, nourrice, maître, pieté, sont entendus ou prononcés avec inditïerence, tout est perdu.
Nous sommes gouvernés par des erreurs et des prestiges : erreurs dans les opinions, prestiges dans les hommes. La liberté, le jury, l'utilité supposée des représentations nationales sont des erreurs. Mirabeau et Napoléon lui-même furent des prestiges. Il plut au ciel d'envoyer le prestige au secours de l'erreur.
Il y a, dans tous nos plans d'amélioration ou de réforme, une perpétuelle hyperbole d'intention qui nous fait viser au-dessus et au delà du but.
Rempli d'un orgueil gigantesque, et, comme les géants, ennemi des dieux, ce siècle a eu, dans toutes ses ambitions, des proportions colossales; vrai Léviathan entre les siècles, il a voulu les dévorer tous, xxvm.
Nous vivons dans des conjonctures si singulières , que les vieillards n'y ont pas plus d'expérience que les
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jeunes gens. Nous sommes tous novices, parce que tout est nouveau.
Tout ce à quoi on nous défie, nous le faisons et au delà; et, comme de vrais écoliers, nous avons tout brisé chez nous, pour montrer que nous étions les maîtres.
Nous ressemblons un peu à des gens qui, lorsqu'on met le feu à la maison, s'occupent à admirer la torche et la bonne mine de l'incendiaire, et bornent là leur prudence.
Il es dans le monde beaucoup de gens qui ont de mauvaises opinions, et qui sont faits pour en avoir de bonnes; et d'autres qui ont de bonnes opinions, et qui sont faits pour en avoir de mauvaises.
Le pathétique outré est pour les hommes une source funeste d'endurcissement. Les tableaux trop énergiques de l'humanité souffrante rendent les cœurs inhumains, et la haine du mal même, quand elle est trop forte, peut rendre les hommes méchants. Ainsi, de la haine du mal qu'inspiraient les livres du dernier siècle, en n'offrant à notre attention que les malheurs attachés à quelques abus, vinrent les événements monstrueux dont nous avons été témoins, et les plus grandes inhumanités qui aient souillé l'histoire des hommes. Un excès en amène un autre. A cette opinion : tout accusé est innocent, succéda bientôt celle-ci : tout accusateur est vertueux.
Quand on a accoutumé les esprits à des idées de crime, on y accoutume bientôt les mœurs.
On craint aujourd'hui l'austérité de mœurs et d'opinions dans le prince, plus qu'on n'y craindrait la rapacité, la cruauté, la tyrannie.
Nous sommes, en politique, presque tous remplis d'un feu qui ne fait que nous agiter, et d'une lumière qui ne fait que nous éblouir.
Pouvoir législatif, exécutif, etc., ce ne sont là que des chiffres. On a porté dans la politique, et jusque dans la morale, les procédés et pres(|ue le langage de l'algèbre; on se sert de mots abstraits au lieu de lettres; on les combine, et l'on croit s'entendre et s'éclairer, parce qu'on a remué des ombres. Et, en effet, ces mots nouveaux, ces notions obscures ne sont pour l'esprit que des ombres sans corps, sans réalité, snns beauté. Dans les démonstrations géométriques , du moins, si l'axiome est dans notre tête, la figure est devant nos yeux, et, entre elle et nos yeux, il y a la lumière de tout le soleil pour éclairer les erreurs que nous pourrions commettre, en appliquant le principe au fait. Mais dans les prétendues démonstrations politiques, nous ne voyons le fait que dans notre esprit, ou dans notre mémoire, puisqu'il est historique, et nous ne le voyons qu'à notre lumière, lumière vague et tremblotante.
C'est un grand malheur quand la moitié d'une nation est mépr/^ée par l'autre; et je ne veux pas seulement
parler du mépris des grands pour les petits, mais du mépris des petits pour les grands.
Etre capable de respect est aujourd'hui presque aussi rare ({u'en être digne.
Il serait politique d'embellir les grandes familles, en forçant leurs héritiers à n'épouser que de belles femmes. Les nôtres n'eurent pas ce soin. Nos grands n'avaient plus même sur le peuple ces avantages de la bonne mine qui donnent tant d'autorité.
OÙ le siècle tombe, il faut l'appuyer.
Ce sont les erreurs de l'esprit qui seules ont fait tous nos maux. Les plus entêtés ont été les plus scélérats.
Ces Grecs et ces Romains étaient de grands personnages, sans doute; mais en admirant leurs actions, îeurs paroles, leurs gestes et leurs attitudes, n'envions pas leur sort; n'aspirons pas à nous faire une histoire qui nous rende semblables à eux; traitons-les comme ces acteurs dont on aime le jeu, mais dont on n'aime pas le métier. Savez-vous ce que vous désirez, à votre insu, dans l'établissement d'un corps législatif? Vous désirez un théâtre, et vous voulez vous faire acteurs. Avec le meilleur gouvernement représentatif possiblej, vous n'aurez encore qu'un mauvais peuple et un sot public.
Ayons le mérite du siècle, si nous en avons les défauts; frappés du mal, aimons les dédommagements.
Il faut opposer aux idées libérales du siècle les idées fliorales de tous les temps.
Le siècle a cru faire des progrès en allant dans des précipices.
Sans l'ignorance qui s'approche, nous deviendrions bientôt un peuple absolument ingouvernable.
Si les peuples ont leur vieillesse, qu'au moins elle soit grave et sainte, et non frivole et déréglée.
Malheureux le sage qui vivrait au milieu d'un peuple vieilli dans ses habitudes perverses, gâté, flatté, endurci, incorrigible ! Il serait privé du plus grand de tous les plaisirs, celui d'aimer et d'estimer la multitude, Les vices des rois donnent aux grands hommes de saintes et vives colères ; mais ceux du peuple les désolent, quand ce peuple est son propre maître, et qu'on ne peut s'en prendre qu'à lui de ses malheurs et de ses fautes.
Il est lâche et tyrannique d'attaquer, dans des temps et dans des lieux où personne ne peut les défendre, des opinions qui ont régné et servi longtemps de trophée à la sagesse des temps anciens. C'est se battre à jeu sûr et chercher un triomphe honteux.
Si vous appelez vieilli tout ce qui est ancien ; si vous Hétrissez d'un nom qui porte avec lui une idée de décadence et un sentiment de dédain tout ce qui a été
consacré et rendu plus fort par le temps , vous le profanez etl affaiblissez; la décadence vient de vous.
Ayons une philosophie amie de l'antiquité, et non pas de la nouveauté , qui se propose l'utilité plus que l'éclat, et qui aime mieux être sage que hardie. La présomption est toujours en faveur de ce qui a été; car s'il a été, s'il a subsisté, il y a eu quehjue raison de son existence et de sa durée, et cette raison n'a pu être que sa convenance avec ce qui existait déjà, ou un besoin du temps, ou un besoin de la nature, quelque nécessité enfin qui le ramènera, si on le détruit, ou qui en fera sentir l'absence par quelque grave inconvénient.
LU
Il ne peut y avoir de bon temps à venir que celui qui ressemblera aux bons temps passés.
LUI
Le temps nous entrame et, avec nous, nos bonnes mœurs, nos bons usages, nos bonnes manières, et nos bonnes opinions. Pour ne pas les perdre et ne pas nous perdre nous-mêmes, il faut nous attacher à quelque époque dont nous puissions ambitionner de faire revivre en nous les mœurs, les opinions, les usages et les manières.
Dieu a laissé engendrer les sciences physiques aux temps; mais il s'est réservé les autres: lui-même a créé la morale, la poésie, etc. Les premiers germes, récemment produits par ses mains, furent déposés par lui dans les âmes et dans les écrits des premieiv, hommes. De là vient que l'antiquité, plus voisine de toutes les créations, doit haus servir de modèle dans ces choses
dont elle avait reçu et nous a transmis les principes plus purs. Il faut, pour ne pas nous égarer, mettre les pieds dans les traces des siens, insistere vestigiis.
Une voix trompeuse a perdu le monde et les arts, en nous criant : Invente, et tu vivras. Ce qui était ancien n'a plus suffi au genre humain; il a voulu des nouveautés, et s'est forgé des monstres qu'il s'obstine à réaliser
En littérature, rien ne rend les esprits si imprudents et si hardis que l'ignorance des temps passés et le mépris des anciens livres.
On demande sans cesse de nouveaux livres, et il y a, dans ceux que nous avons depuis longtemps, des trésors inestimables de science et d'agréments qui nous sont inconnus, parce que nous négligeons d'y prendre garde. C'est le grand inconvénient des livres nouveaux : ils nous empêchent de lire les anciens. Lvni.
On n'aime dans ce siècle, en littérature, ni le simple bon sens, ni l'esprit tout seul, ni le raisonnement soutenu. On veut plus que du bon sens; on n'aime que l'esprit colossal, et, quant au raisonnement, il a trompé tout le monde; on s'en souvient, et l'on s'en défie.
Les anciens étaient éloquents parce qu'ils parlaient à des peuples ignorants et avides de savoir. Mais qu'espérer de persuader et d'apprendre à des hommes qui croient tout connaître? C'est à des critiques armés que nous parlons, plutôt qu'à des auditeurs bénévoles.
Le jugement littéraire de nos pères était plus timide et plus tardif que le nôtre; mais, nourri de graves maximes, leur sens moral était plus tôt formé. Ils ne savaient bien juger ni d'un air, ni d'un édifice, ni d'un tableau ; mais ils savaient ce qu'il fallait faire. On parle aujourd'hui : on agissait alors; on s'entretient des arts: alors on s'occupait des mœurs.
No'j? n'avons plus de bonhomie dans la pensée.
Nos pères jugeaient des livres par leur goût, par leur conscience et leur raison : nous en jugeons par les émotions qu'ils nous causent. Ce livre peut-il nuire ou peut-il servir? est-il propre à perfectionner les esprits, ou à les corrompre? fera-t-ildu bien ou du mal? Grandes questions que se faisaient nos devanciers! Nous demandons : fera-t-il plaisir?
LXUI.
Il fut un temps où le monde agissait sur les livres. Maintenant ce sont les livres qui agissent sur lui.
Après la Nouvelle Béloïse, les jeunes gens eurent des prétentions à être amants, comme ils en avaient auparavant à être buveurs ou bretteurs. C'est à la honte du siècle, plus qu'à l'honneur des livres, (ju'il arrive que des romans exercent un tel ascendant sur les habitudes et les mœurs.
Les auteurs français pensent, écrivent, parlent, jugent et imaginent trop vite. Et cela vient du vice radical de nos mœurs : nous sommes trop pressés de vivre et de jouir; nous jouissons et nous vivons trop vite.
Nous n'écrivons pas nos livres quand ils sont faits; mais nous les faisons en les écrivant. Aussi, ce qu'ils ont de meilleur est-il masqué d'échafaudages. Ils sont pleins de ce qu'il fallait prendre et de ce qu'il fallait laisser.
Notre éloquence a pris l'iiabitude de parler en l'air. On entend, dans tous nos discours, une voix qui s'enfle et qui se perd.
Lxvin.
Le style de la plupart de» écrivains du jour est bon pour les afifaires et pour la controverse; mais il ne va pas au delà. Il est civil, et non pas littéraire.
Je vois partout dans les livres la volonté, je n'y vois pas l'intelligence. — Des idées ! qui est-ce qui a des idées ? on a des approbations et des improbations ; l'esprit opère avec ses consentements ou ses refus; il juge, mais il ne voit pas.
Nous avons trop l'habitude et trop la facilité des abstractions ; notre;esprit se paye de mots qui, comme une espèce de papier-monnaie, ont une valeur convenue, mais n'ont aucune solidité. Voilà pourquoi il y a si peu d'or dans notre style et dans nos livres.