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XXXI

Les belles poésies épiques, dramatiques, lyriques, ne sont autre chose que les songes d'un sage éveillé. xxxm.

Dans l'ode, il faut laisser au poëte, pour repos et pour délassement, le plaisir de parler de lui. XXX i\\ Le poëte ne doit point traverser au pas un intervalle qu'il peut franchir d'un saut.

Quelquefois l'âme, en partant d'un sentiment, franchit tout, pour en atteindre un autre dont elle éprouve le besoin. Les strophes de l'ode en offrent de fréquents exemples. Il n'y en a pas moins entre elles un indissoluble lien ; elles sont unies des nœuds de la nécessité nœuds éternels, célestes et ravissants.

Il est des vers qu'on croit rapides, et qui ne sont que remuaTîts; ils marquent plus le mouvement que le progrès; ils n'ont pas d'ailes, mais des pattes, des pieds, des articulations où l'on voit la secousse. Il faut que le vers sérieux avance à grands pas , et non en piétinant. Il doit donner à la rapidité, quand il veul: la peindre, la marche des dieux d'Homère : « Il fait un pas, et il arrive. »

Dans le langage ordinaire, les mots servent à rappeler les choses; mais quand le langage est vraiment poétique, les choses servent toujours à rappeler les mots

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xxxviiii.

Dans le style poétique, chaque mot retentit comme le son d'une lyre bien montée, et laisse toujours après lui un grand nombre d'ondulations.

Une des causes principales de la corruption et de la dégradation de la poésie est que les vers n'aient plus été faits pour être chantés.

Le chant est le ton naturel de l'imagination. On raconte l'histoire, mais on chante les fables ; la raison parle , mais l'imagination fredonne. Si les maximes et les lois offrent une sorte de mesure, c'est que la mémoire aime les cadences, et que le souvenir se plaît aux symétries.

Il faut que son sujet ofire au génie du poète une espèce de lieu fantastique qu'il puisse étendre et resserrer à volonté. Un lieu trop réel , une population trop historique emprisonnent l'esprit et en gênent les mouvements.

Tout ouvrage de génie, épique ou didactique, est trop long, s'il ne peut être lu dans un jour.

On doit bannir avec soin du poëme épique tout appareil combiné trop fastueux, et .s'y interdire également les attitudes et les décorations du théâtre.

Tout ouvrage étendu ne peut être bien composé que par une égale continuité de force, de mouvement et d'attention. Delà vient que la nature elle-même veut que les poëmes épiques soient écrits avec la même

DE L\ POÉSIE. an

espèce de vers , et avec celui de tous qui demande, pour être bien fait , le plus de calme et de sagesse,

11 est nécessaire, pour le succès d'un poème épique, que la moitié des idées et de la fable soit dans la tête des lecteurs. Il faut que le poète ait affaire à un public curieux d'apprendre ce que lui-même est désireux de raconter. C'est ainsi que l'auteur et les lecteurs ont à la fois la tête épique, conjonction ou conjoncture qui est réellement indispensable.

On ne peut trouver de poésie nulle part quand on n'en porte pas en soi.

La poésie construit avec peu de matière, avec des feuilles, avec des grains de sable, avec de l'air, avec des riens. Mais, qu'elle soit transparente ou solide, sombre ou lumineuse, sourde ou sonore, la matière poétique doit toujours être artistement travaillée. Le poète peut donc construire avec de l'air ou des métaux, avec de la lumière ou des sons, avec du fer ou du marbre, avec de la brique même ou de l'argile : il fora toujours un bon ouvrage s'il sait être décorateur dans les détails et architecte dans l'ensemble.

Les mots s'illuminent quand le doigt du poète y fait passer son phosphore.

Les mots des poètes conservent du sens, même lorsqu'ils sont détachés des autres, et plaisent isolés comme de beaux sons. On dirait des paroles lumineuses, de l'or, des perles, des diamants et des fleurs.

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Il Tant que les mots, pour être poétiques, soient chauds du souffle de l'âme, ou humides de son haleine

Comme ce nectaire de l'abeille qui change en miel la poussière des fleurs, ou comme cette liqueur (|ui convertit le plomb en or, le poète a un souffle qui enfle les mots, les rend légers et les colore. Il sait en quoi consiste le charme des paroles, et par quel art on bâtit avec elles des édiflces enchantés.

Lorsque les langues sont formées, la facilité même de s'exprimer nuit à l'esprit, parce qu'aucun obstacle ne l'arrête, ne le contient, ne le rend circonspect, et ne le force à choisir entre ses pensées. Dans les langues encore nouvelles , il est contraint de l'aire ce choix par le retardement que lui imprime la nécessité de fouiller dans sa mémoire, pour trouver les mots dont il a besoin. On ne peut écrire, en ce cas, qu'avec une grande attention.

L'homme aime à remuer ce qui est mobile, et à varier ce qui est variable ; aussi chaque siècle imprime aux langues quelque changement ; et le même esprit d'invention qui les créa les détériore en subsistant toujours.

C'est toujours par Vau delà , et non par l'en deçà, que les langues se corrompent ; par Vau delà de leur son ordinaire, de leur naturelle énergie, de leur éclat habituel. C'est le luxe qui les corrompt, et le fracas qui accompagne leur décadence.

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Les mots dont le son, la clarté et, pour ainsi dire, le volume sont amoindris, c'est-à-dire, qui n'expriment rien que d'adouci, sont dans le langage ce que les demi-tons sont dans la musique ; ils y forment un genre achromatique. Ces mots prennent faveur lorsqu'une langue , ayant acquis toute son énergie , et en ayant abusé, son affaiblissement devient, quand il est élégant, une nouveauté qui frappe et qui plaît. Les esprits très-cultivés s'en contentent longtemps.

En littérature, il faut remonter aux sources dans chaque langue, parce qu'on oppose ainsi l'antiquité à la mode, et que d'ailleurs, en trouvant, dans sa propre langue, cette pointe d'étrangeté qui pique et réveille le goût, on la parle mieux et avec plus de plaisir. Quant aux inconvénients, ils sont nuls. Des défauts vieillis et abolis ont perdu tout leur maléfice : on n'a plus rien à redouter de leur contagion.

On n'aime pas à trouver dans un livre les mots qu'on ne pourrait pas se permettre de dire, et qui détournent l'attention , non par leur beauté , mais par leur singularité. Mais on les tolère, on les aime même dans les vieux auteurs, parce qu'ils sont là un fait de l'histoire littéraire; ils montrent la naissance du langage, tandis que, dans les modernes, ils n'en montrent que la dépravation.

Remplir un mot ancien d'un sens nouveau , dont l'usage ou la vétusté l'avait vidé, pour ainsi dire, ce n'est pas innover, c'est rajeunir. On enrichit leslangues en les fouillant. 11 faut les traiter comme les champs :

DU STYLE. 2iD

pour los rendre fécondes, quand elles ne sont plus nouvelles, il fauf les remuer à de grandes profondeurs.

Toutes les langues roulent de l'or.

Rendre aux mots leur sens physique et primitif, c'est les fourbir, les nettoyer, leur restituer leur clarté première; c'est refondre cette monnaie, et la remettre plus Nuisante dans la circulation; c'est renouveler, par le type, des empreintes effacées.

Le nom d'une chose n'en montre que l'apparence. Les noms bien entendus, bien pénétrés, contiendraient toutes les sciences. La science des noms ! nous n'en avons que l'art, et même nous en avons peu l'art, parce que nous n'en avons pas assez la science. Quand on entend parfaitement un mot, il devient comme transparent; on en voit la couleur, la forme; on sent son poids; on aperçoit sa dimension, et on sait le placer. Il faut souvent , pour en bien connaître le sens , la force, la propriété, avoir appris son histoire. La science des mots enseignerait tout l'art du style. Voilà pourquoi, quand une langue a eu plusieurs âges, comme la nôtre, les vieux livres sont bons à lire. Avec eux, on "emonte à ses sources, et on la contemple dans son ;ours. Pour bien écrire le français, il faudrait entendre ,e gaulois. Notre langue est comme la mine où l'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs.

Il est une foule de mots usuels qui n'ont qu'un demisens, et sont comme des demi-sous. Ils ne sont bons qu'à circuler dans le parlage, comme les liards dans le commerce. On ne doit pas les étaler, en les enchâssant

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dans des phrases, quand on pérore ou qu'on écrit. Il faut bien se garder surtout de les faire entrer dans dos vers; on commettrait la mémo faute que le compositeur qui admettrait, dans sa musique, des sons qui ne seraient pas des tons, ou des tons qui ne seraient pas des notes.

Il y a dans la langue française de petits mots dont presque personne ne sait rien faire.

Dans la langue française, les mots tirés du jeu, de la chasse, de la guerre et de l'écurie , ont été nobles.

Il est important de fixer la langue dans les sciences, surtout dans la métaphysique, et de conserver, autant qu'il se peut, les expressions dont se sont servis les grands hommes.

Quand les mots n'apprennent rien, c'est-à-dire lorsqu'ils ne sont pas plus propres que d'autres à exprimer une pensée, et qu'ils n'ont avec elle aucune union nécessaire, la mémoire ne peut se résoudre à les retenir, ou ne les retient qu'avec peine, parce qu'elle est obligée d'employer une sorte de violence pour lier ensemble des choses qui tendent à se séparer.

Avant d'employer un beau mot, faites-lui une place.

Toutes les belles paroles sont susceptibles de plus d'une signification. Quand un beau mot présente un sens plus beau que celui de l'auteur, il faut l'adopter.

Il faut que les mots se détachent bien du papier;,

c'est-à-dire qu'ils s attaclient facileiiiont ù l'attention , à la mémoire ; qu'ils soient commodes à citer et à dé- [)lacer.

Les mots liquides et coulants sont les plus beaux, et les meilleurs, si l'on considère le langage comme une musique ; mais si on le itonsidère comme une peinture, il y a des mots rudes qui sont fort bons, car ils font trait.

Les hommes qui ii*ont que des pensées communes et de plates cervelles ne doivent employer que les mots les premiers venus. Les expressions brillantes sont le naturel de ceux qui ont la mémoire ornée, le cœur ému, l'esprit éclairé et l'œil perçant.

Un seul beau son est plus beau qu'un long parler.

Les plus beaux sons, les plus beaux mots sont absolus, et ont entre eux des intervalles naturels qu'il faut observer en les prononçant. Quand on les presse et qu'on les joint, on les rend semblables à ces globules diaphanes qui s'aplatissent aussitôt qu'il se touchent, perdent leur transparence en se collant les uns aux autres, et ne forment plus qu'un corps pâteux quand ils sont ainsi réduits en masse.

Pour qu'une expression soit belle, il faut qu'elle dise plus qu'il n'est nécessaire, en disant pourtant avec précision ce qu'il faut; qu'il y ait en elle abondance et économie; que V étroit et le vaste, le peu et le beaucoup s'y confondent ; qu'enfin le son en soit bref, et le sens infini. Tout ce cui est lumineux a ce caractère. Une lampe

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éclaire à la fois l'objet auquel on l'applique, et vingt autres auxquels on ne songe pas à l'appliquer.

Que de soin pour polir un verre! Mais on voit clair et on voit de loin : image de ces mots de choix. On les place dans la mémoire, et on les y garde chèrement. Ils occupent peu de place devant nos yeux, mais ils en ont une grande dans l'esprit; l'esprit en fait ses délices, et cette gloire est assez grande, ce sort est assez beau.

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