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DES BEAUX-ARTS

C'est une si bel le chose que la lumière, que Rembrandt, presque avec ce seul moyen, a fait des tableaux admirables. On ne conçoit point de rayons et d'obscurité (jui appellent plus puissamment les regards. Il n'a, le plus souvent, représenté qu'une nature triviale, et cependant on ne regarde pas ses tableaux sans gravité et sans respect. Il se fait, à leur aspect, une sorte de clarté dans l'âme, qui la réjouit, la satisfait et la charme. Tls causent à l'imagination une sensation analogue à celle que produiraient les plus purs rayons du jour, admis, pour la première fois, dans les yeux ravis d'un homme enfermé jusque-là dans les ténèbres. Dans ses belles ligures, comme son Rabbi, la lumière, il est vrai, n'est ylus l'objet principal dont l'imagination soit occupée, mais elle est encore le principal moyen employé par l'artiste pour rendre le sujet frappant. C'est elle qui dessine ces traits, ces cheveux, cette barbe, ces rides et ces sillons qu'a creusés le temps. Co que Rembrandt a fait avec le clair-obscur, Rubens l'a fait avec l'incarnat. Rubens a régné par les couleurs, comme Rembrandt par la lumière. L'un savait rendre tout éclatant, l'autre tout illuminer; l'un est splendide, l'autre est magicjue; et si l'âme n'est pas toujours charmée par eux, l'œil humain leur doit, du moins, ses plu? brillantes illusions.

Pour qu'un groupe se forme et soit réel à l'œil, il faut qu'il y ait une liaison entre le mouvement de chaque figure et de celle qui la suit; que les attitudes des personnages s'enchaînent l'une à l'autre; qu'il y ait dans les caractères de leur couleur, de leurs traits ou de leurs expressions, une gradation bien ménagée et des

nuances qui se fondent; que l'esprit, aussi bien que l'œil, les embrasse d'un seul regard, et qu'enfin, suivant qu'il y a dans le tableau un seul ou plusieurs groupes, les personnages forment une seule ou plusieurs unités bien distinctes et dont le souvenir soit facile. Dans le Bélisaire, la femme, l'enfant et le vieillard groupent parfaitement; mais le soldat ne groupe ni avec eux, ni avec les personnages peints dans le lointain, ni avec le lieu, ni, pour ainsi dire, avec lui-même. Pour qu'une figure groupe avec elle-même, en effet, il faut qu'elle ait une vérité d'expression comme de conformation qui la replie sur son propre individu, et lui donne un mérite absolu, indépendant. C'est ce que celle-ci n'a aucunement; son attitude et son expression sont fausses et mentent à la nature encore plus qu'au sujet. C'est peut-être par la même raison qu'elle ne groupe pas avec le lieu. Je me propose de l'examiner ailleurs.

Dans l'Endymion de Girodet, le personnage du zéphire donne un témoin à une scène qui ne devrait pas en avoir.

David, relève ton génie et ton Andromaque assise!

Regarder une mauvaise peinture avec respect, et une bonne avec délices, c'est la plus louable, et je dirai mêm^ la plus honorable disposition où puisse se trouver et se montrer une honnête ignorance

L'art théâ'ral n'a pour objet que la représentation. Un acteur doit donc avoir l'air demi-ombre et demiréalité. Ses larmes, ses cris, son langage, ses gestes,

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doivent sembler denii-feints et demi-vrais. Il faut enfin, pour qu'un spectacle soit beau, qu'on croie imaginer ce qu'on y entend, ce qu'on y voit, et que tout nous y semble un beau songe,

L'objet de toute représentation est de donner une idée fixe et dont l'effet soit chaque fois infaillible. Or, pour y parvenir, il faut que la représentation soit trèsdéterminée, c'est-à-dire très-exacte et très-achevée dans toutes les parties qui doivent produire l'effet auquel on vise.

Il serait bon que les spectacles dramatiques fussent sntièrement publics, ne fût-ce que pour donner au peuple une idée d'un beau son, d'un beau geste, d'un Deau langage et d'une belle voix.

Nos danseurs ennoblissent ce qui est grossier; mais Is dégradent ce qui est héroïque.

La danse doit donner l'idée d'une légèreté et d'une ouplesse, pour ainsi dire, incorporelles. Les beaux-arts »nt pour mérite unique, et tous doivent avoir pour but, e faire imaginer des âmes par le moyen des corps.

Tout bruit modulé n'est pas un chant, et toutes les Dix qui exécutent de beaux airs ne chantent pas. Le liant doit produire de l'enchantement. Mais il faut our cela une disposition d'âme et de gosier peu comlune, même parmi les grands chanteurs.

La mélodie consiste en une certaine fluidité de sons

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coulants et doux comme le miel d'où elle a tire son nom.

xLvir , La musique, dans les dangers, élève plus haut les pensées.

L'air périodique ne convient qu'à l'expression des sentiments où l'âme aime à circuler, pour ainsi dire, et dont elle ne peut se séparer qu'après un long détour. Toutes les émotions qu'on n'exprime que pour les exhaler, et se rendre soi-même plus calme, n'admettent l'air périodique qu'autant qu'il est court et brisé, comme l'air fameux : Che farà senza Euridice?

La musique des chants de deuil semble laisser mourir les sons.

Il n'est pas toujours nécessaire, dans la musique, d'exprimer un mouvement marqué ou une émotion distincte. Le chant lui-même peut être l'objet du chant. S'il peint une âme en harmonie, un talent qui s'élève et redescend par une belle échelle de sons, une existence qui, libre de soins et livrée à mille affections passagères et rapides, s' égayé et se joue entre la terre et le ciel, enfin une intelligence désoccupée, qui vole au hasard, comme l'abeille, s'arrête sur mille objets, sans se fixer sur aucun, caresse toutes les fleurs et bourdonne son plaisir, celte peinture en vaut une autre.

TITUr. XXI.

Qu'est-ce donc que la poésie? je n'en sais rien en ce moment; mais je soutiens qu'il se trouve, dans tous les mots employés par le vrai poëte, pour les yeux un certain phosphoro, pour le goût un certain nectar, pour l'attention une ambroisie qui n'est point dans les autres mots.

Platon enseignait que toutes les choses créées ne sont que le produit d'un moule, qui est dans l'esprit de Dieu, et qu'il appelle idée. L'idée est à l'image ce que la cause est au produit. Or, prétendait ce philosophe, toutes choses n'étant qu'une copie de l'idée, l'image qu'une copie des choses, et les mots, à leur tour, qu'une expression de l'image , les poètes qui sont fiers de leur art ne font cependant, dans leurs poëraes, que des copies de la copie d'une copie, et, par conséquent, quelque chose d'infiniment imparfait, parce que cela est inliniment éloigné et différent du vrai modèle. Platon voulait condamner la poésie, et il lui faisait des reproches dignes d'elle et dignes de lui. Mais je veux la défendre, et, en

entrant dans sa doctrine, je la tourne toute en faveur de cette poésie qu'il ^M'oscrivait, en lui donnant une couronne. Je dis, n'en déplaise à Platon : Tout est périssable et défectueux ici-bas, excepté les formes qui sont l'empreinte de l'idée. Or, que fait le poète? A l'aide de certains rayons, il purge et vide les formes de matière, et nous fait voir l'univers tel qu'il est dans la pensée de Dieu même. Il ne prend de toutes choses que ce qui leur vient du ciel. Sa peinture n'est pas la copie d'une copie, mais un plâtre de l'archétype, plâtre creux, si je puis dire, qu'on porte aisément avec soi, qui entre aisément dans la mémoire, et se place au fond de' l'âme, pour en faire les délices dans les instants de son loisir.

Les accents inarticulés des passions ne sont pas plus naturels à l'homme que la poésie.

L'esprit n'a point de part à la véritable poésie; elle est un don du ciel qui l'a mise en nous; elle sort de l'âme seule; elle vient dans la rêverie; mais, quoi qu'on fasse, la réflexion ne la trouve jamais. L'esprit, cependant, la prépare, en offrant à l'âme les objets que la réflexion déterre, en quelque sorte. L'émotion et le savoir, voilà sa cause, et voilà sa matière. Lamatière sans cause ne sert à rien; la cause sans matière vaudrait mieux : une belle disposition qui demeure oisive se fait au moins sentir à celui qui l'a, et le rend heureux.

Le talent poétique naît dans les âmes vives de l'impuissance de raisonner.

La poésie n'est utile qu'aux plaisirs de notre âme

La nature bien ordonnée, contemplée par l'homme bien ordonné, est la base, le fondement, l'essence du beau poétique.

C'est surtout dans la spiritualité des idées que con- • iste la poésie.

Rien de ce qui ne transporte pas n'est poésie. La lyre y".t, en quelque manière, un instrument ailé.

Il faut que le poëte soit, non-seulement le Phidias et le Dédale de ses vers, mais aussi le Prométhée, et qu'avec la figure et le mouvement, il leur donne l'âme et la vie

La haute poésie est chaste et pieuse par essence, disons même, par position; car sa place naturelle la tient élevée au-dessus de la terre, et la rend voisine du ciel. De là, comme les esprits immortels, elle voit les âmes, les pensées, et peu les corps.

Quiconque n'a jamais été pieux ne deviendra jamais poëte. L'exemple de Voltaire même ne dément pas cette assertion. 11 fut enfant, et ce qui prouve qu'il avait été dominé par les impressions religieuses, c'est qu'il passa sa vie à les rappeler, à les décrier et à les combattre.

Même quand le poëte parle d'objets qu'il veut rendre odieux, il faut que son style soit calme, que ses termes soient modérés, et qu'il épargne l'ennemi, conservant cette dignité qui vient de la paix d'une âme supérieure

à toutes choses. Qu'il se souvienne de ce beau mot de Lucain :

Pacem summa teaent

Voulez-vous connaître le mécanisme de la pensée, et ses effets? lisez les poètes. Voulez-vous connaître la morale, la politique? lisez les poètes. Ce qui vous plaît chez eux, approfondissez-le : c'est le vrai. Ils doivent être la grande étude du philosophe qui veut connaître l'homme.

Les poètes sont enfants avec beaucoup de grandeur d'àme et avec une céleste intelligence.

Le poète s'interroge; le philosophe se regarde.

Les poètes ont cent fois plus de bon sens que les piiilosophes. En cherchant le beau, ils rencontrent plus de vérités que les philosophes n'en trouvent en cherchant le vrai.

Les poètes qui, dans l'épique, représentent une communication, perpétuellement ouverte, de la terre au ciel, et entretenue par des êtres intermédiaires entre les hommes et les dieux, n'ont fait qu'imaginer et que peindre confusément le véritable état du monde, dans ce qu'il y a de plus digne d'être connu et de plus caché à nos yeux.

Le vrai poète a des mots qui montrent sa pensée, des pensées qui laissent voir son âme, et une âme où tout se peint di^tinctement. Il a un esprit plein d'images

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très-claires, tandis que le nôtre n'est rempli que de signalements confus.

Les poètes sont plus inspirés par les images que par la présente même des objets.

Pour être bon et pour être poëte, il faut vêtir d'abord ce qu'on regarde, et ne rien voir tout nu. Il faut au moins mettre sa bienveillance et une certaine aménité entre tous les objets et soi.

Les autres écrivains placent leurs pensées devant notre attention ; les poètes gravent les leurs dans notre souvenir. Ils ont un langage souverainement ami de la mémoire, moins encore par son mécanisme que par sa spiritualité. Il sort des figures de leurs mots, et des images des choses qu'ils ont touchées.

Il ne faut pas seulement qu'il y ait dans un poëme de la poésie d'images, mais aussi de la poésie d'idées.

Il faut que les pensées des poètes soient légères , nettes, distinctes, achevées, et que leurs paroles ressemblent à leurs pensées.

Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums.

Tous les vers excellents sont comme des impromptus faits à loisir. On peut dire de ceux qui ne sont pas nés comme d'eux-mêmes, et sortis tout à coup des flancs

d'une paisible rêverie : Prolem sine matre creatum. Ils ont tous quelque chose d'imparfait et de non achevé XX vil.

Chaaue parole du poëte rend un son tellement clair, et présente un sens tellement net, que l'attention, qui s'y arrête avec charme, peut aussi s'en détacher avec facilité , pour passer aux paroles qui suivent, et où l'attend un autre plaisir, la surprise de voir tout à coup des mots vulgaires devenus beaux, des mots usés rendus à leur fraîcheur première, des mots obscurs couverts de clartés.

L'élocution, dans l'éloquence, roule ses flots comme les fleuves. Mais, dans la poésie, il y a plus d'art : des jets, des cascades, des nappes, des jeux de mots de toute espèce y sont ménagés avec soin, et en augmentent le charme par leur variété.

Le caractère de la poésie est une clarté suprême. Il faut que les vers soient de cristal ou diaphane ou coloré : diaphane, quand ils ne doivent nous donner que la vue de l'âme ou de sa substance ; coloré, quand ils ont à peindre les passions qui l'altèrent, ou les nuances dont l'esprit de l'homme se temt.

Il y a des vers qui, par leur caractère, semblent ap- ;^artenir au règne minéral : ils onî de la ductilité et de l'éclat; d'autres, au règne végétal : ils ont de la sève; d'autres, enfin, au règne animal ou animé , et ils ont de la vie Les plus beaux sont ceux qui ont de l'âme, ils appartiennent aux trois règnes, mais à la muse encore plus

Les vers ne s'estiment ni au nombre ni au poids, mais au titre.

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