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Il y a un style qui ruine l'esprit, tant il consomme de pensées, tant il met de forces en action, tant il nous cause de dépense, tant il faut, pour l'entretenir, souffrir de déperditions.

Chaque auteur a son dictionnaire et sa manière. Il s'affectionne à des mots d'un certain son, d'une certaine couleur, d'une certaine forme, et à des tournures de style, à des coupes de phrase où l'on reconnaît sa main, et dont il s'est fait une habitude. Il a, en quelque sorte, §a grammaire particulière, sa prononciation, son genre, ses tics et ses manies.

Il est des mots saillants qui s'emparent de l'attention au point de la détourner de la pensée. Ils sont propres surtout à manifester les attitudes et les mouvements de l'esprit, opérations aussi agréables et aussi importantes à connaître que les pensées elles-mêmes.

On reconnaît souvent un excellent auteur, quoi qu'il dise, au mouvement de sa phrase et à l'allure de son

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style, comme on peut reconnaître un homme bien élevé à sa démarche, quelque part qu'il aille.

Quand votre phrase est faite, il faut lui ôter avec soin les coins et les autres empreintes de votre calibre particulier. Il faut l'arrondir, afin qu'elle puisse entrer facilement dans les autres esprits, dans les autres mémoires.

Toutes les formes de style sont bonnes, pourvu qu'elles soient employées avec goût; il y a une foule d'expressions qui sont défauts chez les uns, et beautés chez les autres.

Il y a, dans la grande langue, une espèce de langue particulière et que j'appellerais volontiers langue historique, parce qu'elle n'exprime que des choses relatives à nos mœurs présentes, à nos gouvernements actuels, à tout cet état de choses enfin qui change chaque jour, et qui doit passer. Quiconque veut se faire un style durable ne doit en user qu'avec une extrême sobriété. Lxvin.

Il est un style qui n'est que l'ombre, la vague image, le dessin de la pensée; un autre qui en est comme le corps et le portrait en sculpture. Le premier convient à la métaphysique, où tout est vague et étendu, et aux sentiments de piété, qui ont quelque chose d'infini. Le second convient mieux aux lois et aux maximes de morale. Le meilleur des deux est celui qui se montre le mieux assorti à ceux qui le parlent, et à ceux qui veulent exprimer. De même donc qu'il y a deux sortes de styles, il y a deux sortes d'écrivains ; les uns qui dessinent ou peignent leur pensée, la laissant, pour ainsi

dire, collée à leur papier, comme un tableau à la (oile; les autres qui y gravent la leur, l'y enfoncent ou l'en détachent, en lui donnant un relief qui la fait nettement ressortir. Ces derniers sont particulièrement propres à exprimer les pensées qui doivent être connues de tous, oifertes à tous, et exposées, comme en une place publique, à l'attention universelle; de cette espèce sont les lois, les inscriptions, les maximes, les proverbes; tout ce qui, chez les anciens enfin, pouvait être appelé nomes, et qui dépend, chez les modernes, du genre sentencieux.

On doit traduire largement les orateurs et les moralistes verbeux, et strictement les poètes et les écrivains sentencieux : leur nature le veut ainsi.

La logique du style exige une droiture de jugement et d'instinct supérieure à celle qui est nécessaire pour enchaîner avec perfection toutes les parties du système le plus vaste; car le nombre des mots et de leurs combinaisons est infini, et un système, quelque grand qu'on le suppose, ne saurait embrasser cette multitude d'innombrables détails. Ajoutez que les pensées otfrent une certaine étendue , par conséquent une multitude de points, et qu'il suflTit qu'elles se touchent par un point. Dans le style, au contraire, chaque chose est si déliée et si fine, qu'elle échappe, en quelque sorte, au contact. Et cependant il faut que ce contact soit parfait, car il ne peut être qu'entier ou nul. Il n'y a qu'un seul point par lequel, selon l'occurrence, un mot correspoiide avec un autre mot. Il faut, pour être un grand écrivain, une perspicacité d'esprit, une finesse de tact plus grandes que pour être un grand philosophe.

li'art de grouper ses paroles et ses pensées exige que la pensée, la phrase et la période s'encadrent de leurs propres formes, subsistent de leur propre masse, et se portent de leur propre poids. La Bruyère, disait Boileau, s'était épargné la peine des transitions. Oui; mais il s'en était donné une autre, celle des agroupemen'ts. Pour la transition, un seul rapport suffit; mais, pour l'agrégation, il en faut mille; car il faut une convenance entière, naturelle, unique.

Il y a une sorte de netteté et de franchise de style qui tient à l'humeur et au tempérament, comme la franchise du caractère. On peut l'aimer, mais on ne doit pas l'exiger. Voltaire l'avait; les anciens ne l'avaient pas. Ces Grecs inimitables avaient toujours un style vrai, convenable, aimable; mais ils n'avaient pas un . style franc. Cette qualité est d'ailleurs incompatible avec d'autres qui sont essentielles à la beauté. Elle peut s'allier avec la grandeur, mais non avec la dignité. Il y a en elle quelque chose de courageux et de hardi , mais aussi quelque chose^d'un peu brusque et d'un peu pétulant. Le seul Drancès, dans Virgile, a le style franc; et en cela il est moderae, il est Français.

La vérité dans le style est une qualité indispensable, et qui suffit pour recommander un écrivain. Si , sur toutes sortes de sujets, nous voulions écrire aujourd'hui comme on écrivait du temps de Louis XIV, nous n'aurions point de vérité dans le style, car nous n'avons plus les mêmes humeurs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs. Un écrivain qui voudrait faire des vers comme Boileau aurait raison, quoiqu'il ne soit pas

Boileau, parce qu'il ne s'agit lu que de prendre un masque : on joue un rôle plutôt qu'on n'est un person. nage. Mais une femme qui voudrait écrire comme madame de Sévigné serait ridicule, parce qu'elle n'est pas madame de Sévigné. Plus le genre dans lequel on écrit tient au caractère de l'homme, aux mœurs du temps, plus le style doit s'écarter de celui des écrivains qui n'ont été modèles que pour avoir excellé à montrer, dans leurs ouvrages, ou les mœurs de leur époque, ou leur propre caractère. Le bon goût lui-même, en ce cas, permet qu'on s'écarte du meilleur goût, car le goût change avec les mœurs, même le bon goût. Quant à ce qui ne peut être dit et peint que par le mauvais goût, on doit s'abstenir toujours de le peindre et de le dire. Il est cependant des genres et des matières immuables. Les mœurs et les opinions ecclésiastiques, par exemple, ioivent toujours être les mêmes, car il ne s'agit point là d'humeurs; et je crois qu'un orateur sacré ferait bien d'écrire et de penser toujours comme aurait écrit et pensé Bossuet.

Tout son dans la musique doit avoir un écho; toute figure doit avoir un ciel dans la peinture; et nous qui chantons avec des pensées et qui peignons avec des paroles, nous devrions aussi, dans nos écrits, donner à chaque mot et à chaque phrase leur horizon et leur écho.

L'esprit du lecteur est charmé lorsque, par la contexture de la phrase, un des mots indique la cause dont un autre a marqué l'effet.

Dans le style, il faut que les tours se lient aussi bien que l' s mots.

Prendre garde, en écrivant, d'enfoncer tellement le soc qu'on ne puisse plus le retirer d'un sillon, pour le transporter dans un autre : c'est un principe important, mais difficile à observer , pour peu qu'on écrive aver

force.

Le style littéraire consiste à donner un corps et une configuration à la pensée par la phrase.

LXJXIX.

L'attention est d'étroite embouchure. Il faut y verser ce qu'on dit avec précaution, et, pour ainsi dire, (goutte à goutte.

C'est un grand art que de savoir darder sa pensée et Venfoncer dans l'attention.

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