G VIII
La figure qui résulte du style doit entrer dans l'esprit tout à coup, et tout entière, dès qu'elle est achevée. Ce qui en reste dans le livre, sans s'en détacher de luimême, pour s'appliquer au souvenir, est un défaut, quelque limé que cela soit, et quelque achevé que cela paraisse d'abord.
Lorsqu'au lieu de substituer les images aux idées, on substitue les idées aux images, on embrouille son sujet, on obscurcit sa matière, on rend moins clairvoyants l'esprit des autres et le sien.
ex.
Quand l'image masque l'objet, et que l'on fait de l'ombre un corps; quand l'expression plaît tellement qu'on ne tend plus à passer outre pour pénétrer jusqu'au sens; quand la figure enfin absorbe l'attention tout entière, on est arrêté en chemin, et la route est prise pour le gî*e, parce qu'un mauvais guide nous '•nnduit.
On peut ''oncevoir et s'expliquer parles images, mais ion pas juger et conclure.
Le poli et le fini sont au style ce que le vernis est aux tableaux; ils le conservent, le font durer, T éternisent en quelque sorte.
On n'est correct qu'en corrigeant.
Le style recherché est bon, quand on le trouve; mais j'aime mieux le style attendu, La netteté, la propriété dans les termes, la clarté sont le naturel de la pensée. La transparence est sa beauté. Il en résulte que, pour se montrer naturelle, il faut de l'art à la pensée. Il n'en faut pas au sentiment : il est chaleur, l'autre est lumière.
Souvent les pensées ne peuvent toucher l'esprit que par la pointe des paroles.
Les tournures ingénieuses de phrases dirigent et contiennent l'esprit.
Quand il y a du recherché dans un bon style, c'est plutôt un malheur qu'un défaut; car cela vient de ce que l'auteur n'a pas eu le temps ou la bonne fortune de :, trouver ce qu'il cherchait. Ce n'est pas le goût qui lui a manqué, mais le succès.
Il y a tel écrivain dont on pourrait dire qu'il écrit à petits plis.
Le tour antithétique, énigmatique, reclierché, est indispensable au raccowxi dont on est obligé d'user, quand on veut faire tenir sa pensée, son humeur ou son sentiment, dans un espace trop borné de paroles el de temps. Ce tour est alors naturel, et sa nécessité er fait l'excuse et ie mérite.
Les saillies naissent quelquefois parce que l'esprit, après avoir vu tous les côtés, saisit rapidement celui qu'il faut choisir pour piquer la curiosité, et abandonne tous les autres à l'attention avertie. Elles sont la ressource des gens impatients d'être entendus, et qui veulent tout montrer, mais non pas tout dire. Elles naissent d'un grand besoin d'être compris, en s'expliquant très-vite. Leurs traits sont des aiguillons qui réveillent l'intelligence. Une sagacité extrême en donne le talent, parce qu'elle rend ce talent nécessaire,
Dans le style, le substantif est de nature et de nécessité, l'épithète de réflexion et d'ornement, il y a, dans l'emploi de l'un, quelque chose de sobre et de suffisant, et, dans l'usage fréquent de l'autre, de la pompe, de l'ambition et du superflu. La simplicité, même celle qui est ornée, disparaît, si les épithètes ne sont pas rares et clairsemées. Les écrivains qui en font abus n'ont rien ou ne montrent rien qui ne soit vêtu. On ne trouve chez eux que de l'éclat; aucune nature ne s'y rencontre dans sa propre sincérité. Us teignent tout des couleurs naturelles à leur esprit; proprio fucata succo
depromunt.
cxxin.
Un assez bon nombre de nos poètes ayant écrit en
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prose, le style ordinaire en a reçu un éclat et des liardiesses qu'il n'aurait point eus sans eux. Peut-être aussi quelques prosateurs nés poètes, sans naître versificateurs, ont-ils contribué à parer notre langue, jusque dans ses familiarités, de ces richesses et de cette pompe qui avaient été jusque-là le partage exclusif de l'idiome poétique. La Grèce et Rome eurent également sans doute des prosateurs nés poètes, Platon, Tacite et quelques autres. Mais ils étaient poètes par l'extase, tandis que les modernes le sont par la vivacité et la rapidité des aperçus. Ce n'est pas là ce que le génie poétique a de plus beau. Un oeil contemplatif a un caractère plus céleste qu'un œil perçant.
Comme il y a des vers qui se rapprochent de la prose, il y a une prose qui peut se rapprocher des vers. Presque tout ce qui exprime un sentiment ou une opinion décidée, a quelque chose de métrique ou de mesuré. Ce genre ne tient pas à l'art, mais à l'influence, à la domination du caractère sur le talent,
Quand la pensée fait le mètre, il faut le laisser subsister, et il y a quelquefois, dans tel écrivain, des phrases qui ne sont insupportables que parce que sa pensée faisant le mètre, sa diction ne le fait pas.
il faut aux phrases Itur nombre, leur mesure et leur poids. Ces conditions réunies font seules un ensemble arfait,
Lorsque le langage, dans les livres, n'a pas de pompe ou d'harmonie, et souvent il ne doit point en avoir, il faut qu'il ait au moins du mouvement ou delà cadence,
^de l'onction ou de l'abandon, de l'épanchement ou du flottant, comme les nuages dans le ciel.
Le style qui sent l'encre, c'est-à-dire celui qu'on n'a jamais que la plume à la main, se compose de mots qui paraîtraient étranges hors du discours où ils sont contenus, et qui, n'existant point dans le monde, ne se trouvent que dans les livres, et n'ont d'utilité que par l'enchaînement. Ces mots n'ont pas naturellement d'accès dans la mémoire, parce qu'elle aime la netteté, et que, dem-i-clairs et demi-obscurs, ils n'y porteraient qu'un nuage, une figure informe. Comme ils sont nés de l'écritoire, leur seul terrain est le papier. Il faut qu'il y ait, dans notre langage écrit, de la voix, de l'âme, de l'espace, du grand air, des mots qui subsistent tout seuls, et qifli portent avec eux leur place,
Pour que la beauté ait le mérite de la dissonance , il faut qu'elle soit employée par un homme qui connaît l'harmonie, et qui y pense en la fuyant; comme il faut, pour le mérite de la caricature, qu'elle soit traitée par un homme qui a en lui le type du grand, et qui y pense en s'en écartant.
Pour conserver aux pensées et aux phrases, dans l'enchamement du discours, leur liberté, leur air dégagé et mobile, il faut donner à chacune son orbite et son disque, son étendue et ses limites. Il faut que la phrase soit semblable à la pensée, c'est-à-dire qu'elle n'en excède pas les dimensions , qu'elle n'en altère point la forme, qu'enfin elle ne reste en deçà et n'aille au delà d'aucun de ses termes. C'est la rondeur du sens, dans les mots et dans les incises, qui fait le vers
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de la pensée. Cette rondeur s'acquiert quand les pensées et les mots ont longtemps roulé dans la mémoire Achever sa pensée ! cela est long, cela est rare, ceU cause un plaisir extrême ; car les pensées achevées entrent aisément dans les esprits ; elles n'ont pas même besoin d'être belles pour plaire ; il leur suffit d'être finies. La situation de l'âme qui les a eues se communique aux autres âmes, et y transporte son repos.
DES QUALITÉS DE L'ECR'IVAiN ET DES COMPOSITIONS LlTTÉRAIUrS»
Dans les qualités littéraires, les unes tiennent aux organes, d'autres à l'âme, quelques-unes à la culture, quelques autres à la nature. La verve, par exemple, nous est donnée, et le bon goût s'acquiert. L'intelligence vient de l'âme, et le métier de l'habitude. Mais ce qui vient de l'âme est plus beau , et ce qui nous est naturel plus divin.
La verve a plus de mouvement , lé goût un mouvement plus ordonné. Il y a dans la première plus de vie, et plus d'âme dans le second. L'une s'élance en sautant; l'autre procède avec mesure. L'une est plus brillante; l'autre plus harmonieux. La verve est une passion, une impulsion, un besoin : elle cherche ù se contenter. Le goût est un sentiment : il voudrait plaire à tout le monde.
Naturellement l'âme se chante à elle-même tout ce qu'il y a de beau, ou tout ce qui semble tel. Elle ne se
le chante pas toujours avec des vers ou des paroles mesurées, mais avec des expressions et des images où il y a un certain sens, un certain sentiment, une certaine forme et une certaine couleur qui ont une certaine liarmonie l'une avec l'autre, et chacune en soi Quand il arrive à l'âme de procéder ainsi, on sent que les libres se montent et se mettent toutes d'accord. Elles résonnent d'elles mêmes et malgré l'auteur, dont tout le travail consiste alors à s'écouter, à remonter la corde qu'il entend se relâcher, et à détendre celle qui rend des sons trop hauts, comme sont contraints de le faire ceux qui ont l'oreille délicate quand ils jouent de quelque harpe. Ceux qui ont produit quelque pièce de ce genre m'entendront bien, et avoueront que, pour écrire ou composer ainsi, il faut faire de soi d'abord, ou devenir à chaque ouvrage, un instrument organisé.
En poésie, en éloquence , en musique, en peinture, en sculpture , en raisonnement même, rien n'est beau que ce qui sort de l'âme ou des entrailles. Les entrailles, après l'âme, c'est ce qu'il y a en nous de plus intime.
Ce sont les enchantements de l'esprit et non les bonnes intentions qui produisent les beaux omTages. Celui qui, en toutes choses, appellerait un chat un chat, serait un homme franc et pourrait être un homme honnête, mais non pas un bon écrivain; car, pour bien écrire, le mot propre et suffisant ne suffit réellement pab. 11 ne suffit pas d'être clair et d'être entendu; il faut plaire, il faut séduire, et mettre des illusions dans lous les yeux ; j'entends de ces illusions qui éclairent, et non de celUs qui tronjpent, en dénaturant les objets.
DES QUALITÉS DE l'ÉCRIVALN. 303
Or, pour plaire et pour charmtn', ce n'est pas assez qu'il y ait de la vérité ; il faut encore qu'il y ait de l'homme ; il faut que la pensée et l'émotion propres de celui qui parle se fassent sentir. C'est l'iiumaine clialeuret presque l'humaine substance qui prête à tout cet agrément qu-i nous enchante.
L'enthousiasme est toujours calme, toujours lent, et reste intime. L'explosion n'est point l'enthousiasme, et n'est point causée par lui : elle vient d'un état plus violent. Il ne faut pas non plus confondre l'enthousiasme avec la verve : elle remue, et il émeut; elle est, après lui, ce qu'il y a de meilleur pour l'inspiration. Boileau, Horace, Aristophane, eurent de la verve; La Fontaine, Ménandre et Virgile, le plus doux et le plus exquis enthousiasme qui fût jamais. J.-B. Rousseau eut plus de verve que Chaulieu, et Chaulieu plus d'enthousiasme que Rousseau. Quant à Racine, ce n'est pas là ce qui le distingue : il eut la raison et le goût éminemment. Dans ses ouvrages, tout est de choix, et rien n'est de nécessité. C'est ià ce qui constitue son excellence, vu.
Il faut de l'enthousiasme dans la voix pour être une grande cantatrice; dans la couleur, pour être un grand peintre; dans les sons, pour être un grand musicien, et dans les mots, pour être un grand écrivain ; mais il faut que cet enthousiasme soit caclié et presque insensible : c'est lui qui fait ce qu'on appelle le charme.
Il y a deux sortes de génie : l'un qui pénètre d'un coup d'œil ce qui tient à la vie humaine; l'autre, ce qui tient aux choses divines, aux âmes. On n'a guère le premier pleinement et parfaitement, sans avoir aussi
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quelques parties du second; mais on peut avoir le second sans le premier. C'est que les choses humaines dépendent des choses divines, et y touchent de toutes parts, sans qu'il y ait réciprocité. Le ciel pourrait subsister sans la terre, non la terre sans le ciel.
Buffon dit que le génie n est que l'aptitude à la patience. L'aptitude à une longue et infatigable attention est en effet le génie de l'observation; mais il en est un autre, celui de l'invention, qui est l'aptitude à une vive, prompte et perpétuelle pénétration.
Il y a une sorte de génie qui semble tenir à la terre : c'est la force ; une autre qui tient de la terre et du ciel : c'est l'élévation; une autre, enfin, qui tient de Dieu : c'est la lumière et la sagesse , ou la lumière de l'esprit. Toute lumière vient d'en haut.
Sans emportement, ou plutôt sans ravissement d'esprit, point de génie
Tout grand talent vient d'un contre-poids mal établi, où le vital est le plus faible et l'organique le plus fort; sorte de désordre animal , mais force et santé d'esprit ; dérangement conforme à l'ordre moral, car il provient uniquement de ce qu'entre nos deux principes l'excellent- a prédominé. Cette prédominance cependant a ses mesures et ne doit pas aller jusqu'à l'excès. Sans quelque proportion, il y aurait ruine ; ce ne serait plus seulement l'équilibre qui se romprait, mais la balance.
L'esprit dominant la matière, la raison domptant les
DES QUALITÉS DE l'ÉCRIVAIN. 305
passions et le goût maîtrisant la verve, sont les caractères du beau.
La sagesse est le commencement du beau.
Il faut avant tout, pour qu'une personne, une chose, une production soient belles, que l'espèce ou le genre en soit beau. Sans cette condition, il n'y aura point là de beauté intérieure et qui puisse toucher l'âme; car rien n'est touchant, rien n'est pénétrant que ce qui vient de Dieu, de l'âme et du dedans.
La facilité pour le beau est le bonheur et non le partage commun des grands génies. Ce n'est qu'une habitude de simples et belles tournures à laquelle l'esprit s'est trouvé propre de bonne heure, et qui dépend des siècles où l'on a vécu , des premiers maîtres, des premières affections, de la fortune, de l'éducation, bien plus que de la nature ; car à génie égal , l'un peut l'avoir et l'autre ne l'avoir pas Ainsi Homère, Euripide, Ménandre l'avaient plus qu'Hésiode et que Sophocle; Cicéron plus que Démosthène; Tite-Live beaucoup plus que Tacite; l'Arioste que le Tasse; Quinault même que Racine; et Eschyle, le Dante, La Bruyère moins que Fénelon et que J.-J. Rousseau; Voltaire lui-même ne l'avait pas du tout.
Le beau est plus utile à l'art; mais le sublime est plus utile aux mœurs, parce qu'il élève les esprits.
Il y a deux manières d'être sublime : par les idées, ou par les sentiments. Dans le second état, on a des paroles de feu qui pénètrent, qui entraînent. Dans le
premier, on n'a que des paroles de lumière, qui échauffent peu, mais qui ravissent.
L'eau qui tombe du ciel est plus féconde.
Souvent on ne peut éviter de passer par le subtil, pour s'élever et arriver au sublime, comme pour monter aux cieux, il faut passer par les nuées. Si donc on se sert du subtil comme d'un moyen pour atteindre à deliaut&s réalités, on doit l'admettre; mais si on voulait s'y arrêter, il faudrait l'interdire, c'est-à-dire qu'il faut l'admettre comme chemin, et l'interdire comme but.
Le sublime est la cime du grand.
L'énergie gâte la plume des jeunes gens, comme le haut chant gâte leur voix. Apprendre à ménager sa force, sa voix, son talent, son esprit, c'est là l'utilité de l'art, et le seul moyen d'exceller, xxni.
La force n'est pas l'énergie; quelques auteurs ont plus de muscles que de talent.
Où il n'y a point de délicatesse, il n'y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que de la force et un certain feu sans éclat n'annonce que le caractère. On en fait de pareils, si l'on a des nerfs, de la bile, du sang et de la fierté.
Les livres, les pensées et le style modérés font sur l'esprit le bon effet qu'un visage calme fait sur nos yeux et nos humeurs.
DES QUALITÉS DE l'ÉCIUVAI.N. 307
Une imagination ornée et sage est le seul mérite qui puisse faire valoir un livre.
XX vu.
Les paroles, les ouvrages, la poésie où il y a plus d', repos, mais un repos qui émeut, sont plus beaux que ceux où il y a plus de mouvement. Le mouvement donné par l'immobile est le plus parfait et le plus déli cieux; il est semblable à celui que Dieu imprime au monde; en sorte que l'écrivain qui l'opère exerce une ar^tiou qui a quelque chose de divin, xxvni.
Tout ce qui est brillant et qui passe devant les yeux, sans donner le temps de le regarder, éblouit. Il faut que l'ombre succède à l'éclair pour le rendre supportable.
On trouve dans certains livres des lumières artificielles, assez semblables à celles des tableaux, et qui se font par la même sorte de mécanisme, en amoncelant les obscurités dans certaines parties, et en les délayant dans d'autres. Il naît de là une certaine magie de clair-obscur, qui n'éclaire rien, mais qui parait donner quelque clarté à la page où elle se trouve,
La splendeur est un éclat paisible, intime, uniforme dans tous les points; le brillant, un éclat qui ne règne pas dans toute la masse, ne la pénètre pas, et ne se rencontre que dans les parties.
Il est bon, il est beau que les pensées rayonnent; mais il ne faut pas qu'elles étincellent, si ce n'est for' rarement. Qu'elles reluisent est le meilleur»
Nos idées, comme nos peintures, se composent d'omi bres et de clartés, d'obscurités et de lumières.
Il y a des pensées lumineuses par elles-mêmes ; il ei, est d'autres qui ne brillent que par le lieu qu'elles occupent : on ne saurait les déplacer sans les éteindre
Quelques écrivains se créent des nuits artificielles pour donner un air de profondeur à leur superficie, et plus d'éclat à leurs faibles clartés. ♦ j
La véritable profondeur vient des idées concentrées.
Soyez profond en termes clairs, et non pas en termes obscurs. Les choses difficiles deviendront à leur tour aisées; mais il faut porter du charme dans ce qu'on approfondit, et faire entrer, dans ces cavernes sombres, où l'on n'a pénétré que depuis peu, la pure et ancienne clarté des siècles moins instruits, mais plus lumineux que le nôtre.
Il est permis de s'écarter de la simplicité lorsque cela est absolument nécessaire pour l'agrément, et que la simplicité seule ne serait pas belle.
L'affectation tient surtout aux mots; la prétention, à la vanité de l'écrivain. Par l'une, l'auteur semble dire: Je veux être clair, ou je veux être exact, et il ne déplaît pas; il semble dire par l'autre : Je veux briller, et on le siffle. Règle générale : toutes les fois que l'écrivain ne songe qu'à son lecteur, on lui pardonne; s'il ne songe qu'à lui, on le punit.
DKS QLALITKS DE l'kCRIVAIN. 309
L'affectation de l'excellent est la pire, sans contredit; mais l'excellent est le meilleur.
On reproche de la recherche à certains auteurs. Pour moi, je recherche beaucoup dans les livres l'expression juste, l'expression simple, l'expression lapins convenable au sujet mis en question, à la pensée qu'on a, au sentiment dont on est animé, à ce qui précède, à ce qui suit, ù la place qui attend le mot. On parle de naturel! mais il y a le naturel vulgaire, il y a le naturel exquis. L'expression naturelle n'est pas toujours la plus usitée, mais celle qui est conforme ù l'essence. L'habitude n'est pas nature, et le meilleur n'est pas tout ce qui se présente le premier, mais ce qui doit rester toujours.
La manière est à la méthode ce que l'hypocrisie est à la vertu; mais c'est une hypocrisie de bonne foi; celui qui l'a en est la dupe.
On appelle maniéré, en littérature, ce qu'on ne peut pas lire sans l'imaginer aussitôt accompagné de quelque gesticulation menue, de quelque mouvement peu franc, peu partagé par la totalité de l'homme. Le précieux ou l'afféterie fait imaginer le pincement. Le ridicule donne une idée de contorsion. On ne peut lire certains auteurs sans leur attribuer un certain air de tête facile à contrefaire. Il y a quelquefois dans Montesquieu, par exemple, une sorte de pincement. C'est comme ce froncement des sourcils que fait la pénétra- Tion, pour ne laisser rien échapper.
xLin.
11 est des agvéments efféminés. On entend dans beau-
310 Tir II E xxiii.
coup de discours des voix de femmes plutôt que des] voix d'hommes. Celle de la sagesse tient le milieu, comme une voix céleste qui n'est d'aucun sexe. Telle ' est celle de Fénelon et de Platon.
Le naturel ! il faut que l'art le mette en œuvre, qu'il
file et lisse cette soie.
Quand on écrit avec facilité, on croit toujours avoir plus de talent qu'on n'en a. Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.
La facilité est opposée au sublime. Voyez Gicéron : rien ne lui manque, que l'obstacle et le saut.