‹ PenséesChapitre 78 sur 91 · G VII · texte numérisé non relu

G VII

Il faut dire ce qu'on pense, pour être content de soi et de ce qu'on dit; mais pour être éloquent, fécond, varié, abondant, pour être orateur, en un mot, il est peut-être nécessaire de n'avoir à dire que ce qu'on pense à demi, vaguement, depuis peu, à l'instant même. La chaleur des pensées, en effet, vient de leur nouveauté, et leur surabondance, des indécisions mêmes de l'esprit. Le sage, c'est-à-dire celui qui ne met au grand jour que ce qu'il a mûri, le sage peut être éloquent comme ui oracle; mais il ne sera jamais disert comme CicéronJ Pour faire aisément de beaux discours, il faut opérai

DES OLAi.nr-s DE l'écrivain. 321

sui' soi-même comme on veut opérer sur son auditeur, r est-à-dire se persuader, à proportion qu'on parle, dt la vériié de ce ou'on dit.

CYIII.

Il y a deux sortes d'éloquence : l'une tend à communiquer nos enthousiasmes, et l'autre nos passions. Dans la première, tout vise au repos et à la lumière; tout dans la seconde, au contraire, tend à l'ardeur et au mouvement.

Toute éloquence doit venir d'émotion, et toute émotion donne naturellement de l'éloquence.

ex.

L'orateur est occupé de scu sujet, et le déclamateur de son rôle; l'un agit, l'au^t-e feint; le premier est une personne exposap^ de grandes idées, et le second un personnage débitant de grands mots.

On ne persuade aux hommes que ce qu'ils veulent. Il ne s'agit donc, pour les dissuader, que de leur faire croire que ce qu'ils veulent, en etfet, n*est pas ce qu'ils pensent vouloir.

ex II.

Beaucoup de choses sont des motifs, et ne sont pas des raisons; je veux dire que beaucoup de choses déterminent la volonté, et lui impriment son mouvement, qui ne déterminent pas /'intelligence et n'y portent point de clarté. L'orateur doit employer et les motifs et les raisons, car il tend plus à déterminer qu'à instruire mais le but où il se propose d'arriver et d'amener les autres doit être le plus sage et le plus juste, aux yeux de sa propre raison et de sa propre intelligence. Il faut

que son mobile unique soit l'équité, ou la légitimité de sa cause préalablement démontrée à sa conscience.

Il y a un gran 1 charme à voir des faits à travers des mots, parce qu'i n les voit alors à travers une pensée.

Tout n'est pas grave et important dans l'histoire des peuples, et souvent on y rencontre avec plaisir des minuties qu'on se plaît à y regarder, et qui n'y sont point inutiles, soit parce qu'elles détendent et amusent l'attention, soit parce qu'elles entrent facilement dans l'esprit, et, s'attachant à la mémoire, y fixent les faits principaux, dont elles sont des dépendances. Quelques détails, après les masses, introduisent la variété. Les petits faits sont des traits excellents pour le signalement. Ils doivent leur existence aux mœurs du temps, à l'humeur d'un personnage, à ses goûts , à ses habitudes, à ses manies. C'est un fonds qui les a prociuits, un terrain où on les a vus. Les grands événements naissent des choses et de l'enchaînement des causes; mais les petits naissent de l'homme, productions spontanées dont la semence est dans le sol, et qui en décèlent la qualité.

La couleur qu'on nomme historique est d'autant meilleure qu'elle sert en quelque sorte de vêtement. Employez-la donc dans les figures nues; mais, dans les ligures vêtues, peignez soigneusement la chair. Il faut que la nudité porte toujours son voile avec elle, et que jamais le vêtement ne cache toute la nudité. 11 faut, enfin, dans les œuvres de l'art, que le feint et le vrai jouent perpétuellement ensemble.

DES Ql- ALI TES DE L*ÉCRÎVAIN. 323

GXVI.

tes récits coupés et rapides, en entraînant le lecteur,

le cahotent.

ex vil.

La description d'une bataille devrait être une leçon de morale. Il faudrait n'en parler avec quelques détails que pour montrer l'empire que le sang-froid, les précautions, la prévoyance, ont sur la fortune, ou l'empire que la fortune a quelquefois sur tout le reste, afin que les audacieux soient prudents, et que les heureux soient modestes. Mais, au lieu de leçons de morale, on ne trouve guère, dans l'histoire, que des leçons de politique et d'art militaire.

Il ne faut mêler aux récits historiques que des réflexions telles que l'intelligence d'un lecteur judicieux ne sulïirait pas pour les lui suggérer, ex IX.

L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé d'être malléables.

Il faut que l'auteur comique et le tragique se maintiennent méditatifs, celui-ci pour être égal à son ouvrage, et celui-là pour être supérieur au sien,

Le comique naît du sérieux du personnage; le pathétique, de la patience ou du repos de celui qui soufïre. 11 n'y a donc point de comique sans gravité, ni de pathétique sans modération. Celui qui fait rire doit oublier qu'il est risible, et celui qui pleure, ignorer ou retenir ses larmes.

cxxu .

Le plaisir propre de la comédie est dans le rire, et celui de la tragédie dans les larmes. Mais il faut, pour l'homieur du poète, que le rirequ'd excite soit agréable, et que les larmes soient belles. Il faut, en d'autres termes, que la tragédie et la comédie nous fassent rire et pleurer décemment. Ce qui forcele rire et ce qui arrache les larmes n'est pas louable.

Le vrai comique excite, non pas seulement de la gaieté, mais de la joie. C'est qu'il y a, dans le vrai comique, beaucoup de lumière et d'espace; les caractères y sont montrés dans un jour vrai et tout entiers ; l'attention en fait le tour.

La comédie ne corrige que les travers et les manières, et souvent elle les corrige aux dépens des mœurs,

La comédie doit s'abstenir de montrer ce qui est odieux.

CXXYI.

Les théâtres doivent divertir noblement, mais ils ne doivent que divertir. Vouloir en faire une école de morale, c'est corrompre à la fois la morale et l'art. Une morale héroïque et poétique peut y avoir son utilité sans doute; mais la morale usuelle, quand on l'enseigne sur ces tréteaux, en contracte je ne sais quoi de comique ù\i de tragique, qui n'en fait plus qu'un verbiage de comédien.

Pour être dramatiquement beau, l'homme flétri par le malheur doit l'être par un long malheur : tel Œdipe. Il faut qu'on découvre dans ses traits la destinée qui

l'attend, comme on prévoit le sacriiice jusque dans l'aiTangcment des fleurs dont la victime est couronnée. Niobé doit conserver la trace, et, pour ainsi dire, la beauté de sa prospérité passée.

Avec la fièvre des sens, le délire du cœur et la faiblesse de l'esprit; avecles orages du temps et les grands fléaux de la vie, la faim, la soif, le déshonneur, les maladies et la mort, on fera tant qu'on voudra des romans qui feront pleurer; mais l'àme dit : « Vous me faites ï mal. »

s( J'ai faim, j'ai froid, donnez. » Il y a là matière à une bonne œuvre, mais non à un bon ouvrage. Il ne suffit pas pour écrire d'attirer l'attention et de la retenir; il faut encore la satisfaire, Le talent a-t-il donc besoin de passions? Oui, de beaucoup de passions réprimées.

Losciva est nobis pagina, vita proba; ce n'est pas là une excuse. Pagina lasciva \mi>orte; vita proba importe moins.

11 n'est pas nécessaire qu'il y ait de l'amour dans un ivre pour nous charmer; mais il est nécessaire qu'i' ^ ait beaucoup de tendresse.

Tu seras toujours contente de toi : voilà la récompense jue les arts d'imitation doivent montrer à la vertu. Ce erait lui faire une promesse imprudente et menteuse lue de lui dire : Toujours tu seras contente du sort.

Hélas! il faut, pour plaire aux peuples cori'ompus, leur peindre des passions désordonnées comme eux. Ces âmes, à qui leur désordre a rendu les grandes émotions nécessaires, sont avides d'excès dans leur implacable faim. C'est ainsi que les hommes accoutumés à la crainte de la tempête, à l'espérance du calme, à tous les grands mouvements qu'apportent de longues et périlleuses navigations, ne goûtent plus le repos de la teire, et demandent sans cesse la mer et ses écueils, l'orage et ses horreurs.

Peignez au moins, dans les passions exclusives e1 dominantes, le cri de la nature qu'elles tourmentent, el l'eiFort de l'âme qu'elles épuiseni.

Il n'y a pas eu un seul siècle littéraire dont le goût; dominant ne fût malade. Le succès des auteurs excel-i lents consiste à rendre agréable à des goûts malades' des ouvrages sains.

CXXXVIII

Un goût sûr est celui qui sait distinguer la matièn de la forme, et séparer les vices de la forme de l'excellence du foiid, les vices du foi.d de l'excellence de la forme.

Dans toutes les sortes d'ouvrages de goût et de génie, la forme est ia partie essentielle, et le fond n'est qu'u: accesso-ire.

Les choses littéraires sont du domaine intellectuel; en parler avec les passions de celui-ci est contraire â la convenance, aux proportions, au bon esprit et au bon

sens. Le zèle amer de certains critiques pour le bon goût, leurs indignations, leurs véhémences, leurs flammes sont ridicules; ils écrivent sur les mots comme il n'est permis d'écrire que sur les moeurs. Il faut traiter les choses de l'esprit avec l'esprit, et non avec le sang, la bile, les humeurs.

Où n'est pas l'agrément et quelque sérénité, là ne sont plus les belles-lettres. Quelque aménité doit se trouver même dans la critique. Si elle en manque absolument, elle n'est plus littéraire.

La critique sans bonté trouble le goût et empoisonne les saveurs.

La critique est un exercice méthodique du discernement.

La connaissance des esprits est le charme de la critique; le maintien des bonnes règles n'en est que le métier et la dernière utilité.

Les critiques de profession ne sauraient distinguer et apprécier ni les diamants bruts , ni l'or en barre. Ils sont marchands, et ne connaissent, en littérature, que les monnaies qui ont cours. Leur critique a des balances, un trébuchet; mais elle n'a ni creuset, ni pierre de touche.

CXLYI.

Certains critiques ressemblent assez à ces gens qui, toutes les fois qu'ils veulent rire, montrent de vilaines dents.

Le goût est la conscience littéraire de l'âme.

Le goût sert plus souvent de mesure au plaish" que de discernement de ce qui est bien.

Que de gens, en littérature, ont l'oreille juste, et chantent faux !

Le bon jugement en littérature est une faculté trèslente, et qui n'atteint que fort tard le dernier point de son accroissement.

L'homme raisonnable veut la solidité, l'homme d'esprit l'apparence, l'homme de goût la saveur. La matière suflit à l'un, la forme à l'autre; il faut au dernier lesdélices et la salubrité.

CLIÏ.

En littérature, ce sont les premières saveurs qui forment ou déforment le goût.

Ceux qui sont simples, par état et par nature, aiment peu la simplicité dans les arts; elle les étonne trop peu, De là vient que les rois et les grands ont un meilleur . goût littéraire.

Dans les moments d'émotion universelle, il n'est pas un seul homme qui n'ait du goût. Voyez, aux spectacles, combien les âmes émues ont le tact rapide et le discernement exquis 1

Le mauvais goût consiste à aimer ce qui n'est pas i'

UES QUALITES DE l'ÉCRIVALN. 329

aimable, et le faux enthousiasme, à s'enflammer pour ce qui naturellement n'enflamme point.

Lorsqu'il naît, dans une nation, un individu capable de produire une grande pensée , il en naît un autre capable de la comprendre et de l'admirer.

Nous trouvons éloquent dans les livres, non-seule ment tout ce qui augmente nos passions, mais aussi tout ce qui augmente nos opinions.

Les écrivains qui ont de l'influence ne sont que des [hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou ies sentiments qui tendaient à éclore. C'est dans le ibnd des esprits que sont les littératures.

Ne réprouvons pas ce qui sort du bon goût pour mtrer dans le grand goût. L'esprit a parfois de grands faits, des mouvements, des coups de maître qui ne lépendentpas de lui. Parfois se produisent de certaines )eautés d'imagination ou de sentiment absolument louvelles. On les remarque, elles étonnent, et leur noueauté rend indécis ; on craindrait, en les approuvant, le hasarder son jugement, de compromettre l'honneur »e son opinion; on n'ose donc les goûter, et on laisse épreuve se faire. Puis on est tout étonné, un jour, )ngtemps après qu'on les a vues pour la première fois, e se sentir charmé et subjugué par elles. C'est qu'il

a, dans les beautés littéraires , quelque chose qui ient du ciel et qui échappe aux efforts des hommes, uand ils veule/:t le dépriscr.

fXX.

L'exception est de l'art aussi bien que la règle. L'une en défend et l'autre en étend le domaine

Quand on se souvient d'un beau vers, d'un beau mot, d'une belle phrase, on les voit devant soi, et les yeux semblent les suivre dans l'espace. Un passage vulgaire, au contraire, ne se détache point du livre où on l'a lu, et c'est là que la mémoire le voit d'abord, quand on le cite.

La mémoire n'aime que ce qui est excellent

Le je ne sais quoi, en littérature, se moule à chaque esprit, à chaque goût; c'est comme un mets exquis où se trouvent réunies toutes les sortes de saveurs, et qui se change, au goût de ceux qui s'en nourrissent, eu l'aliment que chacun d'eux préfère.

Ce qui étonne étonne une fois; mais ce qui est admirable est de plus en plus admiré.

La perfection ne laisse rien à désirer dès le premier^ coup d'œil; mais elle laisse toujours quelque beauté,; quelque agrément, quelque mérite à découvrir.

Les livres qu'on se propose de relire dans l'âge mûi sont assez semblables aux lieux où l'on voudrail vieillir.

Uecherchons les écrits qui, participant aux plus exquises qualités des choses agréables, l'odeur, la saveur] les couleurs, donnent à la fois du plaisir aux troii

DES QUALITÉS DE j/ ÉCRIVAIN. 33T

facultés de l'esprit qui correspondent à l'ouïe, à la vue et au goût : l'attention, rimagination et le discernement.

Les beaux ouvrages n'enivrent pas, mais ils enchantent.

Le beau parfait exerce à la fois toutes les facultés de l'homme, développées dans toute leur étendue; il en résulte un plaisir que toute l'âme approuve.

Il résulte de tous les ouvrages bien faits une sorte de forme incorporelle qui s'attache aisément à la mémoire.

Ce ne sont pas les opinions des auteurs, et la partie de leurs doctrines qu'on peut appeler des assertions, qui instruisent et nourrissent le plus l'esprit. li y a, dans la lecture des grands écrivains, un suc invisible et caché; c'est je ne sais quel fluide inassignable, un sel, un principe subtil plus nourricier que tout le reste.

Il est des poèmes et des tableaux où il n'y a pas précisément une belle poésie et une belle peinture, mais ils en donnent l'idée, et tout ce qui donne l'idée du beau charme l'esprit. On rencontre dans l'art et dans la nature des individus et des ouvrages qui plaisent plus qu'eux-mêmes en quelque sorte, parce qu'ils appartiennent visiblement à un beau genre; c'est l'espèce alors qui, beWe par elle-même, embellit seule la personne oa la chose qui en est empreinte. Anacharsh, par exemple, donne l'idée d'un beau livre et ne l'esf pas. Racine et Fénelon eux-mêmes donnent de leui

332 TITRK XXIII.

génie ou de leur âme une idée supérieure à ce qu'ils en laissent voir.

CLXMII.

Il est des livres où l'on respire un air exquis.

Quand on lit un ouvrage bien fait, il y a toujour ' dans l'esprit une netteté de plus, ne fût-ce que pat l'idée ou le souvenir que l'on en garde.

Il faut, si l'on veut lire avec fruit, rendre son attention tellement ferme qu'elle voie les idées comme les yeux voient les corps.

CLxxyi.

Entre l'estime et le mépris, il y a, dans la littérature, un chemin tout bordé de succès sans gloire, qu'on obtient aussi sans mérite.

Peu de livres peuvent plaire toute la vie. Il y en a dont on se dégoûte avec le temps, la sagesse ou le bon sens.

CLXXVIII

La vogue des livres dépend du goût des siècles. Même ce qui est ancien est exposé aux variations de la mode. Corneille et Racine, Virgile et Lucain, Sénèque et Cicéron, Tacite et Tite-Live, Aristote et Platon n'ont eu la palme que tour à tour. Que dis-je? Dans la même vie, selon les ûges, dans la même année, seion les saisons, et quelquefois dans le même jour, selon les heures, nous préférons un livre à l'autre, un style à un autre style, un esprit à un autre esprit.

Le talent va où est la voix de la louange; c'est la syrène qui l'égaré.

DES QUALITÉS DE l'ÉCRIVAIN, 333

L'esprit, dans nos ouvrages, s'évapore en passant à travers les siècles : il n'y a que ce qu'ils ont de vrai suc et de solidement substantiel qui puisse subsister longtemps. C'est là ce qui fait que les premières générations les recommandent aux suivantes, et que celles-ci s'accoutument successivement à les transmettre comme à les recevoir. Le mérite passé de nos livres leur fait, jusqu'à la fin, un bien présent.

L'esprit humain a, dans tous les siècles, les mêmes forces, mais non pas la même industrie, ni d'aussi heureuses directions. Il est des siècles où règne une température (jui lui est plus favorable et lui fait produire de plus beaux fruits.

Il faut entrer dans les idées des autres, si l'on veut retirer quelque profit des conversations et des livres. 3uand il y a, dans un ouvrage dogmatique, des clartés ]ui pourront nous plaire, il importe de souffrir les obsiurités préliminaires qui pourraient nous rebuter.

CLXXXIII

Il faut se faire un lointain, se créer une perspective, le choisir un point de vue, quand on veut juger d'un mvrage, même d'un ouvrage d'esprit, d'un mot, d'un ivre, d'un discours.

En littérature, et dans les jugements établis sur les luteurs, il y a plus d'opinions convenues que de vériés. Que de livres, dont la réputation est faite, ne l'obtendraient pas si elle était à faire !

Le irédiocre est l'excellent pour les médiocres.

« Ton sort est d'admirer, et non pas de savoir. » Un pareil sort est un bonheur plus grand encore que celui de l'homme qui peut, à la fois, et savoir et admirer. Le savoir qui ôte l'admiration est un mauvais savoir : par lui la mémoire se substitue à la vue, et tout est interverti. Un homme devenu tellement anatomiste qu'il a cessé d'être homme, ne voit, dans la plus noble et la plus touchante démarche, qu'un jeu de muscles, comme un facteur d'orgues qui n'entendrait, dans la plus belle musique, que les petits bruits du clavier.

CLXXXVII

Naturellement, l'esprit s'abstient de juger ce qu'il ne connaît pas. C'est la vanité qui le force à prononcer quand il voudrait se taire.

CLXXXVIII

Les esprits faibles demandent si le conte est wai; les esprits sains examinent s'il est moral, s'il est naïf, s'il se fait croire.

Ce qui est douteux ou médiocre a besoin de suffrages

pour faire plaisir à l'auteur; mais ce qui est parlait

porte avec soi la conviction de sa beauté.

On dit que les livres sont bientôt lus ; mais ils ne sont ' pas bientôt entendus. Le point important est de les di-j gérer. Pour bien entendre une belle et grande pensée, il faut peut-être autant de temps que pour la concevoir, L'abeille et la guêpe sucent les mêmes fleurs; mais] toutes deux ne savent pas y trouver le même miel, Même pour le succès du moment, il no suffit pas

DES QUALITÉS DK l/ÉClUVAIN. 335

qu'un ouvrage soit écrit avec les agréments propres au sujet; il faut encore les agréments propres aux lecteurs. Il faut qu'un livre rappelle son lecteur, conirû® on dit que le bon vin rappelle son buveur. Or, il ne peut le rappeler que par l'agrément. Un certain agrément doit se trouver même dans les écrits les plus austères.

Décomposez un poëme excellent; désunissez-en toutes les expressions, et faites-en un amas, un chaos. Donnez ce chaos à débrouiller à un écrivain médiocre, et, de ces parcelles éparses, dites-lui de créer, à sa fantaisie, un monde, un ouvrage : s'il n'ajoute rien, il est iaipossible qu'il fasse de tout cela quelque chose qui ne plaise pas. De même, changez l'ordre de toutes les pensées d'un beau discours; mettez les conséquences avant les principes, et ce qui suit avant ce qui doit le précéder; démolissez, ruinez tant qu'il vous plaira : il y aura toujours, dans ces matériaux renversés, de quoi retenir et satisfaire les regards d'un observateur,

Il n'y a, dans la plupart des livres agréables, qu'un caquet qui n'ennuie pas.

oxcv.

Il est beaucoup d'écrits dont il ne reste, comme du spectacle d'un ruisseau roulant quelqaes eaux claires sur de petits cailloux, que le souvenir des mots qui ont fui.

Rien n'est pire au monde qu'un ouvrage médiocre qui fait semblant d'être excellent, En quelques-uns, écrire est leur occupation, ieur

336 TITRK XXIII.

affaire, leur vie; en quelques autres, leur amusement, leur distraction, leur jeu. En ceux-là, c'est magistra- "ïire, fonction, devoir, inspiration; en ceux-ci, tâche, métier, calcul, commerce, propos délibéré. T.es uns écrivent pour répandre ce qu'ils jugent meilleur à tous ; les autres pour étaler ce qu'ils estiment meilleur à eux. Aussi les uns veulent bien faire et les autres fa.xe à propos, se proposant pour fin, les premiers la vérité, et les seconds le profit.

Les vrais savants, les vrais poètes deviennent tels par le plaisir plus que par le travail. Ce qui les précipite et les retient dans leurs études, ce n'est pas leur ambition, mais leur génie.

Les savants fabriqués sont les eaux de Barèges faites à Tivoli. Tout y est, excepté le naturel. Elles ne valent que par l'emploi, et non par leur essence.

ce.

Les productions de certains esprits ne viennent pas de leur sol, mais de l'engrais dont il a été couvert.

Tous les hommes d'esprit valent mieux que leurs livres; les hommes de génie et peut-être les savants valent moins, comme le rossignol vaut moins que son chant, le ver à soie moins que son industrie, et l'instinct plus que la bête.

Il y a des fantômes d'auteurs et des fantômes d'ouvrages.

Évitez d'acheter un livre fermé.

Page 1