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XXX

Cicéron est, dans la philosophie, une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt, lumière toute grecque, que le romain a adoucie et affaiblie.

Cicéron, dans son érudition, montre plus de goût et de discernement que de véritable critique.

Aucun écrivain n'eut, dans l'expression, plus de témérité que Cicéron. On le croit circonspect et presque timide; jamais langue, pourtant, ne le fut moins que la sienne. Son éloquence est claire ; mais elle coule à gros bouillons et cascades, quand il le faut.

H y a mille manières d'apprêter et d'assaisonner la parole; Cicéron les aimait toutes.

On trouve, dans Catulle, deux choses dont la réunion est ce qu'il y a de pire au monde : la mignardise et la grossièreté. En général, cependant, l'idée principale de chacune de ses petites pièces est d'une tournure heureuse et naïve ; ses airs sont jolis, mais son instrument est baroque.

Horace contente l'esprit, mais il ne rend pas le goût heureux. Virgile satisfait autant le goût que la réflexion. Le souvenir de ses vers est aussi délicieux que leur lecture.

XXX VII

Il n'y a pas dans Horace une tournure et, pour ainsi dire, un mot dont Virgile eût voulu se servir, tant leurs styles sont différents.

Ce sont les symétries du style de Sénèqae qui le font citer.

Pline le Jeune soignait ses mots, mais il ne soignait pas ses pensées.

Otez sa bile à Juvénal , et à Virgile sa sagesse : vous aurez deux mauvais auteurs.

Plutarque, dans ses Morales, est l'Hérodote ae la philosophie.

Je regarde les Vies des hommes illustres comme un des plus précieux monuments que l'antiquité nous ait légués. Ce qui a paru de plus grand dans l'espèce humaine s'y montre à nos yeux, et ce que les hommes ont

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fait de meilleur nous y sert d'exemple. La sagesse antique est h\ tout entière. Je n'ai pas pour l'écrivain l'estime que j'ai pour sa compilation. Louable de mille vertus, lui qui ne laissait vendre ni ses vieux esclaves, ni les animaux que le travail ou des accidents avaient mutilés à son service, il ne l'est pas de cette pusillanimité qui le laisse flotter entre les opinions des philosophes, sans avoir le courage de les contredire ou de les appuyer , et qui lui donne , pour tous les hommes célèbres, le respect qu'on ne doit qu'à ceux qui furent vertueux ou justes. Il fait luire un jour doux même sur les crimes.

Avec un excellent jugement, Plutarque a cependant une singulière frivolité d'esprit. Tout ce qui l'amuse l'attire et l'occupe. C'est un maître écolier dans la force de ses études. Je ne dis rien de sa crédulité. Il ne faut pas blâmer, à cet égard, ceux qui écrivent les faits dont le philosophe doit se servir pour composer l'histoire.

La pensée de Plutarque, dans ses Morales, se teint de ia pourpre de tous les autres livres. Il y dit ce qu'il sait plutôt que ce qu'il pense.

Plutarque, en interprétant Platon, est plus clair que lui, et cependant il a moins de lumière et cause à l'âme moins de joie.

Le style de Tacite, quoique moins beau, moins riche m couleurs agréables et en tournures variées, estpourantplus parfait peut-être que celui de Cicéron même; ar tous les mots en sont soignés, et ont leur poids, leur nesure, leur nombre exact; or, la perfection suprême

réside dans un ensemble et dans des éléments parfaits,

Il ne faut pas seulement chercher dans Tacite l'orateur et l'écrivain, mais le peintre, peintre de faits et de pensées inimitable.

XL vin.

jL»ans les narrations de Tacite, il y a un intérêt de récit qui ne permet pas de peu lire, et une profondeur, une grandeur d'expression , qui ne permettent pas de lire beaucoup. L'esprit, comme partagé entre la curiosité qui l'entraîne et l'attention qui le retient , éprouve quelque fatigue : l'écrivain s'empare en effet du lecteur jusqu'à le violenter.

Le style de Tacite était propre à peindre les âmes noires et les temps désastreux.

Saint Thomas et saint Augustin sont l'Aristote et Id- Platon de la théologie. Mais saint Thomas est plus ArlS' tote que saint Augustin n'est Platon.

Le style de saint Jérôme brille comme l'ébène.

Pascal a le langage propre à la misanthropie chr&i tienne, misanthropie forte et douce. Comme peu ont c^ sentiment, peu aussi ont eu ce style. 11 concevait forte

ment ; mais il n'a rien inventé, c'est-à-dire rien découvert de nouveau en métaphysique.

La plupart des pensées de Pascal, sur les lois, les usages, les coutumes, ne sont que les pensées de Montaigne qu'il a refaites.

Derrière la pensée de Pascal, on voit l'attitude de cet esprit ferme et exempt de toute passion. C'est là surtout ce qui le rend très-imposant.

Nicole est un Pascal sans style. Ce n'est pas ce qu'il dit, mais ce qu'il pense, qui est sublime; il ne l'est pas par l'élévation naturelle de son esprit, mais par celle de ses doctrines. On ne doit pas y chercher la forme, mais la matière, qui est exquise. Il faut le lire avec un désir de pratique.

Dans les Essais de Nicole, la morale de l'Evangile est peut-être un peu trop raffinée par des raisonnements subtils.

Dans le style de Bossuet, la franchise et la bonhomie gauloises se font sentir avec grandeur. Il est pompeux et sublime, populaire et presque naïf.

Voltaire est clair comme de l'eau, et Bossuet comme le vin; mais c'est assez : il nourrit et il fortifie.

Bossuet emploie tous nos idiomes, comme Homère employait tous les dialectes. Le langage des rois, des politiques et des guerriers ; celui du peuple et du savant, du village et de l'école, du sanctuaire et du bar-

reau ; le vieux et le nouveau ; le trivial et le pompeux; le sourd et le sonore : tout lui sert; et de tout cela il fait un style simple, grave, majestueux. Ses idées sont, comme ses mots, variées, communes et sublimes. Tous les temps et toutes les doctrines lui étaient sans cesse présents, comme toutes les choses et tous les mots. C'était moins un homme qu'une nature humaine, avec la tempérf.nce d'un saint, la justice d'un évêque, la prudence d'un docteur et la force d'un grand esprit.

Fénelon habite les vallons et la mi-côte; Bossuet, les hauteurs et les derniers sommets. L'un a la voix de la sagesse, et l'autre en a l'autorité; l'un en inspire le goût , mais l'autre la fait aimer avec ardeur, avec force, et en impose la nécessité.

Fénelon sait prier, mais il ne sait pas instruire. C'est un philosophe presque divin et un théologien presque ignorant.

M. de Beausset dit de Fénelon : « Il aimait plus les « hommes qu'il ne les connaissait. » Ce mot est charmant ; il est impossible de louer avec plus d'esprit ce] qu'on blâme, ou de mieux louer en blâmant.

Fénelon laisse plus souvent tomber sa pensée qu'il ne la termine. Rien en lui n'est assez moulé. Le style' du Télémaque ressen;)ble à celui d'Homère, mais de l'Homère de madame Dacier.

Les pensées de Fénelon sont traînantes, ronis aussi] elles sont coulantes.

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Fônelon nage, vole, opère dans un fluide; mais il est mou; il a plutôt des plumes que des ailes. Son mérite est d'habiter un élément pur. Dans ses préceptes il ne parle que de véhémence, et il n'en a point. Oh! qu'il eût bien mieux dit s'il eût parlé d'élévation et de délicatesse, qualités par lesquelles il excelle ! Je lui attribue de l'élévation, non qu'il se porte et qu'il se tienne jamais très-haut, mais parce qu'il ne touche presque jamais la terre. Il est subtil , il est léger, mais d'une subtilité de nature, et non de pratique. Cet esprit demLvoilé et entrevu ,

qualeai primo qui surgere mense

Aut videl, aut vidisse putat per nubila lunam,

plaît à la fois par le mystère et la clarté. Ce qui impatiente, c'est qu'on l'a loué jusqu'ici sans précision, et avec une exagération peu conforme à ses goûts, à sa manière, aux règles de sa poétique et de sa critique. Ordinairement ce qu'il dit échappe à la mémoire, mais n'échappe pas au souvenir; je veux dire qu'on ne se rappelle pas ses phrases , mais qu'on se souvient du plaisir qu'elles ont fait. Cette perfection de style, qui consiste à incorporer de telle sorte la parole avec la pensée, qu'il soit impossible de se rappeler l'une sans l'autre, n'est pas la sienne ; mais il en a une autre : sa construction molle indique l'état de son âme, la douceur de son affection. Si l'on y voit moins bien ses pensées, on y voit mieux ses sentiments.

Fénelon avait cet heureux genre d'esprit, de talent et de caractère, qui donne infailliblement de soi,"à tout le monde, l'idée de quelque chose de meilleur que ce

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qu'on est. C'est ainsi qu'on attribue à Racine ce qui n'appartient qu'à Virgile, et qu'on s'attend toujours à trouver, dans Raphaël, des beautés qui se rencontrent plus souvent, peut-être, dans les œuvres de deux ou trois peintres que dans les siennes.

Fénelon eut le fiel de la colombe, dont ses reproches les plus aigres imitaient les gémissements; et parce que Bossuet parlait plus haut, on le croyait plus emporté. L'un avait plus d'amis, et, pour ainsi parler, plus d'adorateurs que l'autre, parce qu'il avait plus d'artifices. Il n'y a point d'ensorcellement sans art et sans habileté. L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal, et une douce contenance toujours grave et polie ont l'air de la simplicité, mais n'en sont pas. Les plis, les replis et 'adresse qu'il mit dans ses discussions, pénétrèrent

jtns sa conduite. Cette multiplicité d'explications ; cette rapidité, soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement ; ces ruses innocentes ; cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir, et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la simplicité du serpent, tel qu'il était dans le premier âge du monde, lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de l'innocence : simplicité insinuante, non insidieuse cependant; sans perfidie, mais non sans tortuosité.

De Saci a r'^sé, poudré, frisé la Bible; mais au moins il ne l'a pas <ar Jée.

L'abbé Fleury est à Fénelon ce que Xénophon est Platon, un demi-Fénelon, un Fénelon rustique.

11 n'y a, en Bourdaloue, ni précision parfaite, ni volubilité.

Tout est pratique dans les idées du judicieux Bourdaloue.

Il faut admirer, dans Fléchier, cette élégance où le sublime s'est caché ; cet éclat tempéré à dessein ; ceî-te beauté qui s'est voilée; cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes ; ces formes vastes et qui occupent si peu d'espace ; ces phrases qui, dans leur brièveté, ont tant de sens ; ces pensées profondes, aussi limpides, aussi claires que ce qui est superficiel; cet art enfin où la nature est tout entière. Mais on voudrait plus de franchise, un plus haut vol.

Le plan des sermons de Massillon est mesquin ; mais les bas-reliefs en sont superbes.

Massillon gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant*

llÉTAPHYSICIEiNS.

Bacon porta son imagination dans la physique, comme Platon avait porté la sienne dans la métaphysique ; aussi hardi et aussi hasardeux à établir des conjectures, en invoquant l'expérience, que Platon était

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magnifique à étaler des vraisemblances. Platon, du moins, donne ses idées pour des idées; mais Bacon donne les siennes pour des faits. Aussi trompe-t-il en physigue plus que l'autre ne trompe en métaphysique. Voyez son Histoire de la Vie et de la Mort. Tous deux, au reste, étaient de grands et beaux esprits. Tous deux ont fait un grand chemin dans les espaces littéraires ; Bacon d'un pied léger et ferme, Platon avec de grandes ailes.

Hobbes était, dit-on, humoriste; je n'en suis pas surpris. C'est la mauvaise humeur surtout qui rend l'esprit et le ton décisifs; c'est elle qui nous porte irrésistiblement à concentrer nos idées. Elle abonde en expressions vives; mais, pour devenir philosophique, il faut qu'elle naisse uniquement de la déraison d'autrui, et non pas de la nôtre; du mauvais esprit du temps où l'on vit, et non de notre mauvais esprit.

Descartes semble vouloir dérober son secret à la Divinité, comme on dit que Prométhée déroba aux dieux le feu du ciel, afin d'introduire et de multiplier les arts sur la terre. Cela est si vrai, qu'une hypothèse à l'aide de laquelle on peut arriver à ce but, lui paraît, de son propre aveu, aussi utile, aussi belle, aussi précieuse que la vérité même. Il n'y a pas d'homme à qui la probabilité ait plus suffi pour déterminer ses opinions, pourvu que cette probabilité fût établie sur des raisons qui lui fussent propres.

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