‹ PenséesChapitre 83 sur 91 · PROSATEURS · texte numérisé non relu

PROSATEURS

Il n'y a rien de si clair que le badinage, rien de si leste et de si gai que le libertinage d'esprit. Le badinage du comte de Gramont et d'Hamilton est moins élégant que celui de Voltaire ; mais il est plus exquis, plus agréable, plus parfait.

Dans Montesquieu il y a des idées, mais il n'y a pas de sentiments politiques. Tous ses ouvrages ne sont que des considérations. C'est par les sentiments politiques cependant que les États ont une âme et de la vie. Hors de là, les empires n'ont qu'un mouvement dont le ressort n'est pas en eux.

La tète de Montesquieu est un instrument dont toutes les cordes sont d'accord, mais qui est trop monté et rend des sons trop aigus. Quoiqu'il n'exécute rien contre les règles, il a, dans ses vibrations trop continues et trop précipitées, quelque chose d'au delà de toutes les clefs d'une belle et sage musique.

Montesquieu fut une belle tête sans prudence.

11 sort perpétuellement de l'esprit de Montesquieu des étincelles qui éblouissent , qui réjouissent, qui échauiï'ent même , mais qui éclairent peu. C'est un «prit plein de prestiges ; il en aveugle ses lecteurs. On ippreud plus à être roi dans une page du Prince que ians les quatre volumes de C Esprit des Lois.

Montesquieu avait les formes propres à s'exprimer îD peu de mots; il savait faire dire aux petites phrases le grandes choses.

La phrase vive de Montesquieu a été longtemps méditée; ses mots, légers comme des ailes, portent des réflexions graves. Il y a en lui des élans, comme pour sortir d'une profondeur.

Voltaire a répandu dans le langage une élégance qui en bannit la bonhomie. Rousseau a ôté la sagesse aux umes, en leur parlant de la vertu. Buffon remplit l'esprit d'emphase. Montesquieu est le plus sage ; mais il semble enseigner l'art de faire des empires; on croit l'apprendre en l'écoutant, et toutes les fois qu'on le lit, on est tenté d'en construire un.

Voltaire eut l'esprit mûr vingt ans plus tôt que les autres hommes, et le conserva dans sa force trente ans plus tard. L'agrément que nos idées prêtent quelquefois à notre style, son style le prêtait à toutes ses idées.

Voltaire conserva toute sa vie, dans le monde et dans les affaires, une très-forte impression de l'esprit de ses premiers maîtres. Impétueux comme un poëte, et poli comme un courtisan , il savait être insinuant et rusé comme un jésuite. Personne n'a observé plus soigneusement, mais avec plus d'art et de mesure, la fameuse maxime dont il s'est tant moqué : Se faire tout à tous. Il avait le besoin de plaire, plus encore que celui de dominer, et trouvait plus de plaisir à mettre en jeu ses séductions que sa force. Il mit surtout un grand s Jn à ménager les gens de lettres, et ne traita jamais en ennemis que les esprits qu'il n'avait pu gagner

Voltaire,, esprit habile, adroit, faisant tout ce qu'

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voulait, le faisant bien, le faisant vite, mais incapable de se maintenir dans l'excellent. Il avait le talent de la plaisanterie, mais il n'en avait pas la science; il ne sut jamais de quelles choses il faut rire, et de quelles il ne le faut pas. C'est un écrivain dont on doit éviter avec soin Vextrême élégance, ou l'on ne pensera jamais rien de sérieux. A la fois actif et brillant, il occupait la région placée entre la folie et le bon sens, et il allait perpétuellement de l'une à l'autre. Il avait beaucoup de ce bon sens qui sert à la satire, c'est-à-dire une grande pénétration pour découvrir les maux et les défauts de la société, mais il n'en cherchait point le remède. On eût dit qu'ils n'existaient que pour sa bile ou sa bonne humeur; car il en riait ou s'en irritait, sans s'arrêter jamais à les plaindre.

Voltaire aurait lu avec patience trente ou quarante volumes in-folio pour y trouver une petite plaisanterie irréligieuse. C'était là sa passion , son ambition . sa manie.

Voltaire est quelquefois triste ; il est ému ; mais il n'est jamais sérieux. Ses grâces mêmes sont effrontées. Il y a en lui du cadédis.

Il est des défauts difficiles à apercevoir, qui n'ont pas été classés, déterminés, et qui n'ont pas de nom. Voltaire en est plein.

Voltaire connut la clarté et se joua dans la lumière, mais pour l'éparpiller et en briser tous les rayons, comme un méchant. C'est un farfadet, que ses évoluitions font quelquefois paraître un génie grave.

Voltaire avait le jugement droit, rimagiiiation riche, l'esprit agile, le goût vif, et le sens moral détruit.

Volta:^:e, dans ses écrits, n'est jamais seul avec luimême. Gazetier perpétuel, il entretenait chaque jour le public des événements de la veille. Son humeur lui a plus servi pour écrire que sa raison ou son savoir. Quelque haine ou quelque mépris lui a fait faire tous ses ouvrages. Ses tragédies mêmes ne sont que la satire de quelque opinion.

Mépriser et décrier, comme Voltaire, les temps dont on parle, c'est ôter tout intérêt à l'histoire qu'on écrit.

Voltaire est l'esprit le plus débauché, et, ce qu'il y a de pire, c'est qu'on se débauche avec lui. La sagesse, en contraignant son humeur, lui aurait incontestablement ôté la moitié de son esprit. Sa verve avait besoin de licence pour circuler en liberté. Et cependant jamais homme n'eut l'âme moins indépendante. Triste condition, alternative déplorable, de n'être, en observant les bienséances, qu'un écrivain élégant et utile, ou d'être, en ne respectant rien , un auteur charmant et funeste ! Ceux qui le lisent tous les jours s'imposent à euxmêmes, et d'une invincible manière, la nécessité de l'aimer. Mais ceux qui, ne le lisant plus, observent dej haut les inlluences que son esprit a répanlues, se font] un acte d'équité, une obligation rigoureuse et un de-] voir de le haïr.

Il est impossible que Voltaire contente, et impossible qu'il ne plaise pas

Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui , au bout d'une habile main, un laid visage.

Cette autorité oratoire dont parlent les anciens, on la trouve dans Bossuet plus que dans tous les autres, et, après lui, dans Pascal, dans La Bruyère, dans J.-J. Rousseau même, mais jamais dans Voltaire.

Voltaire eut l'art du style familier. Il lui donna toutes les formes, tout l'agrément, toute la beauté même dont il est susceptible; et parce qu'il y fit entrer tous tes genres, son siècle abusé crut qu'il avait excellé dans tous. Ceux qui le louent de son goût confondent perpétuellement le goût et l'agrément : on ne le goûte point, mais on l'admire. Il égayé, il éblouit; c'est la mobilité de l'esprit qu'il flatte, et non le goût.

XXX VII

Voltaire entre souvent dans la poésie, mais il en sort aussitôt ; cet esprit impatient et remuant ne saurait s'y fixer, même pour un instant. Ses vers passent devant l'attention rapidement, et ne peuvent s'y arrêter, par l'impulsion de vitesse que l'esprit du puëte leur imprima en les jetant sur le papier.

Je vois bien qu'un Rousseau , j'entends un Rousseau corrigé, serait aujourd'hui fort utile, et serait même nécessaire; mais en aucun temps un Voltaire n'est bon à rien.

Voltaire a introduit et rais à la mode un tel luxe, dans les ouvrages de l'esprit, qu'on ne peut plus offrir les

mets ordinaires que dans des plats d'or ou d'argent. Tant d'attention à plaire à son lecteur annonce plus de vanité que de vertu, plus d'envie de séduire que de servir , plus d'ambition que d'autorité , plus d'art que de nature , et tous ces agréments exigent plutôt un grand maître qu'un grand homme

Voltaire a, par son influence el le laps du temps, ôté aux hommes la sévérité de la raison. Il a corrompu l'air de son siècle, donné son goût à ses ennemis mêmes , et ses jugements à ses critiques.

J.-J. Rousseau avait l'esprit voluptueux. Dans ses écrits, l'âme est toujours mêlée avec le corps, et ne s'en sépare jamais. Aucun homme n a fait mieux sentir que lui l'impression de la chair qui touche l'esprit, et les délices de leur hymen.

J.-J. Rousseau donna, si je puis ainsi m'exprimer, des entrailles à tous les mots , et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d'assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison.

Son visage essuyé n'a plus rien que d'alTreux.

C'est ce qu'on pourrait dire de J.-J. Rousseau, si l'on dépouillait ses pensées de leur faste, qu'on en essuyât les couleurs, qu'on en ôtât, pour ainsi dire, la chair et le sang qui s'y trouvent.

Donnez de la bi'le à Fénelon et du sang-froid à J.-J.

Rousseau, vous en ferez deux mauvais auteurs. Le [)vemier avait son talent dans sa raison; le second, dans sa folie. Tant que rien ne remua les humeurs de celui-ci, il fut médiocre : tout ce qui le rendait sage en faisait un homme vulgaire. Fénelon, au contraire, trouvait son génie dans sa sagesse.

Quand on a lu M. de Bufîon, on se croit savant. On se croit vertueux, quand on a lu Rousseau. On n'est cependant pour cela ni l'un ni l'autre.

Donner de l'importance, du sérieux, de la hauteur et de la dignité aux passions, voilà ce que J.-J. Rousseau a tenté. Lisez ses livres : la basse envie y parle avec orgueil ; l'orgueil s'y donne hardiment pour une vertu ; la paresse y prend l'attitude d'une occupation philosophique, et la grossière gourmandise y estfière de ses appétits. Il n'y a point d'écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe. On apprend avec lui à être mécontent de tout, hors de soi-même. Il était son Pygmalion.

L'esprit de Jean-Jacques habite le monde moral , mais non l'autre qui est au-dessus.

Une piété irréligieuse, une sévérité corruptrice, un dogmatisme qui détruit toute autorité : voilà le caractère delà philosophie de Rousseau.

La vie sans actions, toute en atîections et en pensées demi-sensuelles ; fainéantise à prétention ; voluptueuse lâcheté; inutile et paresseuse activité, qui engraisse l'âme sans la rendre meilleure , qui donne à la cons-

cience un orgueil bête, et à l'esprit l'attitude ridicule d'un bourgeois de Neuchâtel se croyant roi ; le bailli suisse de Gessner dans sa vieille tour en ruine ; la morgue sur la nullité; l'emphase du plus voluptueux coquin, qui s'est fait sa philosophie, et qui l'expose éloquemment; enfin le gueux se chauffant au soleil, et méprisant délicieusement le genre humain : tel est J.-J. Rousseau.

Je parle aux âmes tendres, aux âmes ardentes, aux âmes élevées, aux âmes nées avec un de ces caractères distinctifs de la religion, et je leur dis : « Il n'y a que « J.-J. Rousseau qui puisse vous détacher de la relire gion, et il n'y a que la religion qui puisse vous gué- « rir de J.-J. Rousseau. »

Fontenelle. C'était une ombre d'homme qui n'avait qu'une ombre de voix. On ne l'entendait plus, mais on ['écoutait avec soin. Il ressemblait au vieux Titon, quand il fut changé en cigale.

LU

Buffon a du génie pour l'ensemble , et de l'esprit pour les détails. Mais il y a en lui une emphase cachée, un compas toujours trop ouvert.

LUI

Marmontel n'avait que l'esprit qu'il s'était fait. Singulier talent et bien singulier pouvoir que celui de se donner de l'esprit quand on n'en a pas !

LTV.

Les règles ont une raison qui est la règle des règles, et qui en détermine à la fois les limites et l'étendue. Les exceptions viennent de la raison des règles. Qui connaît

le métier connaît les règles ; qui connaît l'art connaît la raison de ces règles, ou la sent et y obéit. C'est là ce qui fait les modèles. La Harpe savait le métier, mais il ne savait rien de l'art. La facilité et l'abondance avec lesquelles il parle le langage de la critique lui donnent l'air habile, mais il l'est peu. Cet élégant petit esprit n'était habitué qu'à juger des mots. On voit qu'il est dépaysé quand il s'agit des choses ; il chancelle, et, quelque bonne mine qu'il fasse, on sent qu'il n'est plus là sur son terrain. Aussi cherche-t-il à se raccrocher promptement à quelque passage de livre.

Thomas a la tête concave : tout s'y peint grossi et exagéré.

Kaynal était amoureux de paroles et de grandisonance.

D'Alembert, dans son style, semble ne tracer que des

figures géométriques.

Lvni.

Diderot et les philosophes de son école prenaient leur érudition dans leur tête, et leurs raisonnements dans leurs passions ou leur humeur.

itiderot est moins funeste que J.-J. Rousseau. La plu 5 pernicieuse des folies est celle qui ressemble à la sagi !sse.

Diderot ne vit aucune lumière, et n'eut que d'ingénieuses lubies. 11 avait des idées fausses sur le but et les beautés de l'art ; mais il les a bien exprimées.

Condorcet, il est vrai, ne dit que des choses communes ; mais il a l'air de ne les dire qu'après y avoir bien pensé, et c'est là ce qui le distingue.

Il y a, dans les écrits de Cerutti, plus de vibrations que d'émotions ; on y sent le nerf plutôt que le cœur. Son élocution renferme plus de figures que d'images, et plus de feu que de chaleur. Ses pensées ont plus de lumière que d'éclat, et presque toutes ses opinions viennent plutôt d'éblouissement que de clarté. Il y a enfin, dans la marche de son esprit, plus de mouvement que de progrès. En tout, cet écrivain a peu de ce qui se communique ; car on n'aime et on ne reçoit avec plaisir la vibration que par l'émotion, la figure que par l'image, le feu que par la chaleur, et le mouvement littéraire que par le progrès.

Rivarol caresse les surfaces de la vérité ; mais il ne pénètre pas plus avant. Dans son discours préliminaire, il brode des obscurités, et couvre de ses filigranes la simplicité des questions qu'il soulève. En admettant comme solides les abstractions de Condillac, il a pris un brouillard pour une terre.

Rivarol avait plus d'urbanité que Voltaire. Celui-ci pensait au public, tandis que l'autre ne pensait qu'aux délicats. On peut dire qu'il avait, en littérature, plup de volupté que d'ambition.

Il n'y a pas, dans les écrits de Rivarol, une grande fermeté de pensées, mais il y a une grande fermeté de

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