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LXXVI

On rencontre quelquefois chez M. de Bonald de singulières conséquences. Il semble qu'on y tombe par un casse-cou, et l'esprit se sent quelque chose de démis.

LXXVI II

Il n'y a souvent dans ce qu'écrit M. de Bonald que l'attitude et l'insistance d'un homme qui affirme résolument. Il se trompe avec une force!.... C'est un gentillâtre de beaucoup d'esprit et de beaucoup de savoir, érigeant en doctrines ses premiers préjugés.

M. de Beausset a retrouvé le fil perdu de la narration continue, ce fil ductile qui se plie et se replie en mille manières sans se brouiller et sans se rompre. Une élégance simple, une facilité soignée, une modération vraie, rien de cherché, voilà ce qui est rare aujourd'hui, ou plutôt ce qu'on ne voit plus, et ce qui distingue éminemment cet écrivain. Dans Fénelon, il avait à enchâsser des perles, et il les a entourées plus richement, Dans Bossuet, il avait à montrer des blocs, et il les a isolés, cultivant les i/îwes sévères. Ses citations sont, dans le cours de son récit, comme des îles toutes pleines de monuments. En le lisant, on croii descendre un fleuve, par un beau temps, et au milieu d un beau pays. Le siècle qu'il traverse, est montré à droite et à

gauche. Il a rendu son caractère au gejire tempéré, le seul qui soit classique et propre à nous ramener aux beautés saines qui charment l'âme, sans en altérer la lumière, sans la troubler par des passions. Mais on dirait, hélas ! qu'il faut au siècle présent des vertus molles, où il puisse soupçonner quelques blessures, des vertus malades, dont il puisse avoir pitié.

Pétrarque adora pendant trente ans, non pas la personne, mais l'image de Laure; tant il est plus facile de conserver ses sentiments et ses idées que ses sensations ! C'est ce qui faisait la fidélité des anciens chevaliers.

Pétrarque estimait peu ses poésies italiennes qui l'ont immortalisé ; il leur préférait son latin. C'est que son siècle aimait le latin, et n'aimait pas encore l'italien.

Le die mihi, musa, manque aux nouvelles de Boccace. Il n'ajoute rien à ce qu'on lui a dit, et ses inventions ne dépassent jamais le champ formé par sa mémoire. Son récit finit où a fini le conte vulgaire; il le respecte comme il respecterait la vérité.

Le Tasse était sur son art un penseur profond, et ce

POÈTES ET HOMANCIERS. 377

serait un service à rendre aux lettres que d'examiner ses ouvrages en prose et ses principes littéraires . Ce caractère de penseur, au surplus, se montre même dans ses vers; ils ont la forme qui conviendrait à des sentences. Le poète, par les tournures de son style, ne ressemble pas aux poètes anciens, mais il ressemble aux anciens sages.

Il y a cet inconvénient, dans les Lettres de Voiture, qu'il y montre son masque plutôt que son visage, ce (jui les rend plus divertissantes d'abord, mais beaucoup moins longtemps intéressantes. Très-agréable et très-ingénieux, il ressemble cependant un peu à ces portraits qui rient éternellement.

Et souvent avec Dieu balance la victoire.

C'est là le vice impardonnable du poème de Milton.

On reproche à Corneille ses grands mots et ses grands sentiments; mais pour nous élever, et ne pas être salis par les bassesses de la terre, il nous faut en tout des échasses.

Il peut y avoir dans l'âme un degré de hauteur inutile à la pratique des arts, à la beauté des ouvrages, mais non pas au respect que doit inspirer le mérite de l'auteur démontré par son œuvre. Beaucoup plus parfait que Corneille, et moins grand. Racine doit être moins révéré.

Racine eut son génie en goût, comme les anciens.

Son élégance est parfaite; mais eile n'est pas suprême, comme celle de Virgile.

Racine est l'homme du monde qui s'entend le mieux. à fder les mots, les sentiments, les pensées, les actions, les événements; et chez lui, les événements, les actions, les pensées, les sentiments et les paroles, tout est de soie. Pradon a quelquefois aussi des paroles de soie; mais il ne faisait que brouiller.

Le talent de Racine est dans ses œuvres, mais Racine lui-même n'y est pas. Aussi s'en dégoûta-t-il.

Tibiis acfa ludis megalensibus : il me semble que je lis ces mots à la tête de toutes les tragédies de Racine.

Ceux à qui Racine suint sont de pauvres âmes et de pauvres esprits ; ce sont des âmes et des esprits restés béj aunes et pensionnaires de couvent. Admirable, sans doute, pour avoir rendu poétiques les sentiments les plus bourgeois et les passions les plus médiocres, il ne tient lieu que de lui-même. C'est un écrivain supérieur, et, en littérature, c'est tout dire. Mais ce n'est point un écrivain inimitable. Pradon, lui-même, a fait beaucoup de vers pareils aux siens.

Boileau est un grand poète, mais dans la demipoésie.

Racine et Boileau ne sont pas des eaux de source. Un beau choix dans l'imitation fait leur mérite. Ce

sont leurs livres qui imitent tles livres et non leurs âmes qui imitent des âmes. Racine est le Virgile des ignorants.

Alfieri n'est qu'un forçat condamné par la nature aux galères du Permesse italien.

MoiièîÊ est comique de sang-froid ; il fait rire et ne rit pas; a'est là ce qui constitue son excellence.

Molière s'est joué dans Tartufe de la forme des affections religieuses, et c'est là, sans doute, un grand mal.

Regnard est plaisant comme le valet, et Molière comique comme le maître.

Il y a, dans La Fontaine, une plénitude de poésie qu'on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français.

Il n'est pas bon de donner à certains mots une valeur qu'ils n'ont pas, et un sens qu'ils ne sauraient avoir, comme on l'a fait récemment du vers de La Fontaine :

Noire ennemi, c'est notre maître,

en disant de Louis XIV :

II craint même, élranse faiblesse î L'Honiùre du peuple bêlant.

Et mon La Fontaine le blesse D'un mot de son âne parlant.

La fable de l'Ane et du Vieillard est plus ancienne que l'histoire. Connue en Grèce sous le nom d'Esope,

elle l'est, en Orient et aux grandes Tndes, sous ceux de Lokman et de Pilpay. Elle a, de temps immémorial, circulé dans le monde, sans y causer aucun désordre, et sans inquiéter les esprits les plus ombrageux. Ni Crésus, ni Cyrus, ni Aureng-Zeb, ni Chab-Abbas, ni aucun potentat connu, avant l'année 1700, ne s'en sont trouvés offensés. Il ne nous paraît pas probable que Louis XIV en ait eu peur, et que le naïf La Fontaine ait fait trembler ce monarque pour un vers mal interprété, lui qui ne put fâcher personne lorsqu'il le voulut faire, et qui, malgré les trois querelles célèbres dans sa vie, n'eutjamais un seul ennemi qui ne l'appelât le bonhomme, même après qu'il s'était vengé. Tant il se montra peu terrible dans ses plus vifs ressentiments ! tant il eut un génie heureux ! tant sa bonté fut fortunée ! On dénigre l'enfant des Muses,

Un enfant des neuf Sœurs, enfant à barbe grise,

quand, pour lui faire honneur, sans doute, mais â tort et à contre-temps, on l'érigé ainsi tout à coup en épouvantait politique. On dégrade un monarque illustre en le frappant d'un tel effroi. On déguise l'esprit du temps, et on le fait méconnaître , lorsqu'on place sous un tel règne de pareils effarouchements. Le mot de l'âne n'attaque pas les empereurs plus que les pâtres, et les rois plus que les meuniers. En se l'appliquant à lui seul, Louis XIV eût commis une usurpation dont son grani sens le rendit toujours incapable. Tous les âniers de son royaume y avaient autant de droits que lui ; il tombe sur tout ce qui est maître; et qui ne l'est pas dans ce monde? L'aveugle est maître de son chien, et, comme dit notre proverbe, charbonnier est maître chez lui. C'est, dans le monde, un mot d'humeur qu'exhale, '}

POÈTES ET ROMANCIERS. 38î

dans ses lassitudes, la servitude impatientée, et qu'on lui pardonne aisément. C'est, en littérature, un mot fornique par son genre, qui est subalterne. C'est, dans l'auteur français, un mot plaisant; car La Fontaine l'éjiaya avec un art qui lui est propre, lorsqu'il donna à l'animal qui profère cet apophthegme, et dont la bouche le décrie, il faut l'observer en passant, une épitliète qui est gaillarde, et la bonne humeur d'un gourmand. Ce mot sert de pendant à l'adage bourgeois : Nos valets sont nos ennemis. Ils se balancent et se contiennent l'un par l'autre. Le premier n'est pas plus un signe de rébellion, que le second un signe d'oppression et de tyrannie. Ce sont des mots de situation, et non pas de doctrine; mots très-abusifs, très-malsonnants, mais sans aucune conséquence. En leur donnant de l'importance et une sorte de dignité, on s'expose à les introduire dans la société par l'histoire, et à les mettre ainsi à la portée de deux sortes d'esprits, qui peuvent être amusants, mais dont il ne faut pas entretenir la manie : je veux dire, ceux qu'une bile mal réglée rend frondeurs par tempérament, et ceux dont la légèreté, comme a si bien dit Saint- Lambert :

Craint le pilote et non l'orage.

Gartlons-nous d'ôter aux hommes un des plus grands plaisirs du bon sens et de la raison, celui d'admirer ce qu'il y a de plus beau dans les spectacles piditiques, l'autorisé suprême en des mains fortes et capables de la porto/. Quand le dix-septième siècle n'eût pas été éloigné, par sa morale et par ses mœurs, de faire servir la sagesse à blesser ceux qu'il respectait, il en eût été détourné par l'excellence de son goût. Tout ce que la disposition à l'insulte produit n'est jamais beau que d'une

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sorte de beauté sombre, et qui ne peut donner un plaisir parfait ni à l'écrivain qui l'a produit , ni au lecteur même qui l'admire. En faisant cet emploi de leur talent, les écrivains de ce temps n'auraient pu se contenter, Aussi évitaient-ils avec soin ce genre de mérite, que leurs successeurs ont tant recherché. Auteur aussi modeste, lorsqu'à la fin de son livre il disait de la leçon qui le termine :

Je la présente aux rois, je la propose aux sages,

qu'habi'tant paisible du monde et citoyen soumis à la loi de tous les pays, lorsqu'à propos d'un autre âne et des deux voleurs il écrivait :

L'âne, c'est quelquefois une pauvre province ;

Les voleurs sont tel et tel prince, Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois :

Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois.

La Fontaine fut, de tous les hommes de son temps, le moins enclin à tout attentat, même indirect, contre la majesté royale. Incapable de cet orgueil qui se repaît de sa propre audace et se sert à lui-même de spectacle, et de ce courage qui n'est que la peur surmontée d'un danger créé à plaisir, il ne songeait qu'à exprimer l'utile et l'agréable, sans aucun retour sur lui-même, et sans aucune application directe. Le fablier se couvrit de ses fleurs, exhala ses parfums et porta ses fruits, sans blesser jamais d'aucune épine les mains qui s'empressaient à les cueillir,

Les vers de J.-B. Rousseau sont trop pensés. Leutharmonie est plus exacte qu'agréable. Il chante juste, mais non pas divinement.

Le talent de J.-B. Rousseau remplit l'intervalle qui se trouve entre La Motte et le vrai poète.

Piron. C'est un poëte qui jouait bien de sa guimbarde.

L'abbé Delille n'a dans la tête que des sons et des couleurs; mais voyez l'usage qu'il en faiti

Delille moule assez fortement les vers, mais il ne les anime pas.

Les Géorgiques de Delille me semblent être les Géorgiques d'Ovide.

Des blasphèmes mielleux, ou plutôt des ordures vernissées , d'où le blasphème découle avec douceur, comme un miel empoisonné, voilà Parny. Le puritas V7ipuritatis de Juste Lipse est fait pour lui. Il a le cœur et l'âme eunuques. Son impuissance sans doute a quelque grâce; mais il ne se montre insinuant que parce qu'il est énervé.

La sophistique littéraire est l'art de farder les pensées par des mots. Les mots fardent les pensées quand ils leur donnent de l'éclat, sans y ajouter de la beauté. Il y a un lustre nécessaire à un bon style qui n'est pas précisément du fard ; il n'est que de la propreté". Le style a quelquefois un éclat semblable à celui des métaux. Ceux qui remploient ne fardent pas , ù proprement parler, mais ils dorent ce qu'ils disent. On croirait qu'ils

écrivent avec une encre plus luisante, ou qu'ils ont jeté, sur leur encre encore fraîche, de la poudre de diamants ou de la poussière d'ailes de papillons. Tout cela ne va ni à l'âme ni au goût, mais s'arrête aux yeux de l'esprit, qui, d'abord ébloui, en est insensiblement fatigué. Esménard offre un exemple perpétuel de cette espèce d'artifice.

On dit que les Allemands ont excellé dans le genre pastoral : cela n'est pas vrai. Ils s'y sont appliqués, l'ont affecté, l'ont contrefait ; mais ils n'y ont point excellé. Dans leurs pastorales, il n'y a de pastoral que les mots. Leurs bergers sont plus grimaciers que ceux de Fontenelle; ils minaudent la vertu, l'innocence et les mœurs champêtres ; ils affectent la simplicité, bien plus que Fontenelle n'affectait la finesse et la galanterie ; ils parodient l'âge d'or. Je suis effrayé de dire, mais très-fondé à assurer, que jamais homme n'eut un esprit moins naturel et moins naïf que Gessner. Ses ouvrages sont de la mauvaise poésie, fardée avec de la morale. Il n'a de naturel ni dans ses poèmes, ni dans ses lettres à son fils; et malgré sa réputation de bonhomie et sa physionomie un peu rustique, je suis sûr que, même dans sa conversation familière et domestique, il y avait de l'affectation, l'affectation de cette bonhomie qu'on lui attribue à un degré supérieur. C'était un Suisse, un paysan , un Allemand précieux , un petit maître d'Arcadie.

Cervantes a, dans son livre, une bonhomie bourgeoise et familière, à laquelle l'élégance de Florian est antipathique. En traduisant Don Quichotte , Florian a changé le mouvement de l'air, la clef de la musique

de l'auteur original. Il a appliqué aux épanchements d'une veine abondante et riche les sautillements et les murmures d'un ruisseau : petits bruits, petits mouvements, très-agréables sans doute quand il s'agit d'un iilet d'eau resserré qui roule sur des cailloux, mais allure insupportable et fausse quand on l'attribue à une eau large qui coule à plein canal sur un sable

très-fm.

On peut dire des romans de Lesage, qu'ils ont l'air d'avoir été écrits dans un café, par un joueur de dominos, en sortant de la comédie, xxxni.

Berquin excella dans un art où personne, avant lui, n'avait prétendu exceller, celui de parler aux enfants 1-e langage le plus propre à leur plaire, et dont leur jeune esprit s'est fait secrètement un modèle. Cet Age, comme tous les autres, a son idiome, et cet idiome a ses élégances. Son caractère est d'être mêlé de justesse et de naïveté. Cette langue qui leur est particulière, les entants savent la trouver dans la langue commune, et sont industrieux à l'en extraire. C'est une chose à remarquer que le nombre de mots qui , dans les langues même les plus ingrates, servent à signitîer les mêmes pensées ou les mêmes objets, surtout lorsqu'il s'agit des qualités et des sentiments. Chaque couleur n'a pas plus de nuances que n'en a chaque manière d'exprimer une même chose. Observez les êtres humains que l'éducation n'a pas soumis à l'uniformité, ef vous verrez avec quelle variété, non -seulement chaque idiome, mais chaque dialecte est parlé. Les pauvres surtout et les enfants s'en forment un, composé d'expressions toutes très-connues, et qu'ils arrangent cepen*

386 TITUE XXIV.

dant d'une manière si nouvelle, que celles de l'enfant se ressentent toujours de son âge, comme celles du pauvre de sa fortune. Les uns et les autres, se plaisant à oublier leur misère et leur faiblesse, aiment quelquefois à entendre parler magnifiquement ; mais si l'on entretient les enfants de leurs jeux, et les pauvres de leur misère, on ne les contente qu'en en parlant comme ils voudraient en parler eux-mêmes, c'est-à-dire naïvement et pathétiquement. Encore faut-il, pour les satisfaire, être naïf et pathétique avec plus de raison et d'élégance qu'ils ne pourraient l'être eux-mêmes ; il faut qu'on réalise à leur oreille et à leur esprit le modèle idéal que chacun d'eux porte secrètement en soi. C'est là ce que Berquin a fait pour ses petits amis. On a dit de lui avec beaucoup de vérité :

De l'enfance naïve observateur fidèle ,

Il parla son langage en s'exprimant mieux qu'elle,

et ce n'est pas seulement son langage qu'il sait imiter ; il peint, avec plus d'exactitude encore et de perfection, ses manières et ses humeurs : en sorte qu'il olFre en même temps aux enfants le tableau de ce qu'ils imaginent, et celui de ce qu'ils font. Il leur donne à la fois le plaisir du modèle et celui du miroir.

Madame de Genlis a peint, en général, des ligures humaines. Quelquefois cependant elle a fait des demi- , monstres ; mais je connais d'elle des demi-anges qui j m'ont ravi. Si elle a suivi ou donné de fort mauvais | exemples, elle ne l'a pas approuvé. Elle recommande la règle, peut-être même avec aigreur. Enfin, malgré quelques écarts répréhensibles, qu'on peut et qu'on doit

roprodior à ses écrits, par habitude et par principes, sa plume est prude, et son génie collet-monté.

Il y a dans le monde une femme d'une lime vaste et

d'un esprit supérieur Madame de Staël était née

pour exceller dans la morale ; mais son imagination a été séduite par quelque chose qui est plus brillant que les vrais biens : l'éclat de la flamme et des feux l'a égarée. Elle a pris les fièvres de l'âme pour ses facultés, l'ivresse pour une puissance, et nos écarts pour un progrès. Les passions sont devenues à ses yeux une espèce de dignité et de gloire. Elle a voulu les peindre comme ce qu'il y a de plus beau, et, prenant leur énormité pour leur grandeur, elle a fait un roman difforme.

Tl y a, dans la Corinne de madame de Staël, un besoin de philosopher qui gâte tout.

Dans les romans, vus du côté de l'art, il s'agit d'une lamme à peindre, et l'on y peint un brasier. Réaliser, în effet, les destinées que ces dames imaginent, ce serait eter une vie en enfer.

Pour être beau et pour intéresser, il faut que le malleur vienne du ciel, ou que du moins il tombe de haut, ci, il frappe d'en bas et de Irop i)rès : les malheureux 'ont dans le sang.

La tragédie a ses malheurs; mais ils sont finement tissus; ils sont d'un autre temps, d'un autre monde; ils ont jieu de poids, peu de corps, et ne durent qu un mom.ent; ils intéressent. Ici, le malheur est présent; il est durable ; il est de fer, et grossièrement fabricpu^ ; il fait horreur.

On aime assez les catastrophes; mais on n'aime pas les supplices. Or, on ne nous donne là que les martyrs de l'amour, les uns étendus sur le chevalet de l'attente, d'autres déchirés de remords, tous avec une passion qui leur dévore le cœur. Malgré toutes les belles qualités dont on étale pompeusement les noms sur ces théâtres, il est très-vrai de dire qu'on y voit moins des événements déplorables que des personnages mal nés. Aussi on les plaint peu, ou, si on les plaint, on les plaint mal.

Quelques-uns ont dit : « La vie humaine est une toile « noire où se mêlent quelques fils blancs ; » d'autres : ' « C'est une toile blanche où se mêlent quelques fils « noirs. » Dans ces romans, la vie humaine est une toile rouge et noire; le mal y est seul, ou n'est mêlé que de mal

Qu'on se représente une terre qui dévore ses habitants; un ciel sans astres, où l'on ne voit que des éclairs; un sol brûlé, où ne tombe aucune rosée; enfin, un horizon d'airain, où les noms des plus belles choses retentissent en grondant, avec un son lugubre et creux : voilà le pays des romans. J'ai remarqué qu'un des plus beaux mots de la langue, le mot bonheur, y résonne comme sous les voûtes infernales ; celui de plaisir y est affreux. Il s'exhale de leurs pages une sensibilité malsaine et fausse. La jeunesse y apparaît comme un àye de feu, dévoré par sa propre flamme ; la beauté, comme une victime toujours destinée aux couteaux; la souf-

france y est sans relâche, le délire perpétuel, et la vertu elle-même, soit par les choses qu'elle éprouve, soit par les sentiments qu'elle inspire, y est incessamment souillée. Il n'est pas une héroïne de ces livres dont on ne puisse dire avec raison : C'est une rose sur laquelle on a marché.

J'ai vu les loges de la Salpêtrière et les fureurs de la révolution, et il me semble toujours, par une liaison d'idées dont je ne distingue que le nœud, apercevoir, au fond de ces scènes monstrueuses, la chemise des folles et la houppelande de Marat. Je crois même y respirer quelque chose de l'odeur de ce livre infect qui porte un beau mot dans son titre et un cloaque dans son sem. Ces livres honnêtes et ce livre infâme, que je ne veux pas nommer, de peur que l'air n'en soit souillé, sont nés visiblement sous la même atmosphère et dans le temps de la même peste ; ces papiers-là se sont touchés : ils sont marqués des mêmes taches, mélanges d'amour et de sang. Que si cette comparaison indigne les âmes délicates, je leur dirai qu'elle m'indigne aussi , mais elle se fait malgré moi ; je l'écarté , et elle me

poursuit Tant l'abîme appelle l'abîme, tant l'horreur

appelle l'horreur!

Il y a des livres dont l'effet naturel et inévitable est de paraître pires qu'ils ne sont, comme l'effet naturel et inévitable de quelques autres est de paraître meilleurs qu'eux-mêmes; ceux-ci, parce qu'Us donnent une idée de beauté, de bonté, de perfection, qui ev devient comme inséparable; ceux-là, parce qu'ils nous transportent dans des régions où sont toutes les idées du laid, qui en deviennent inséparables aussi.

Quand la fiction n'estpas plus belle que le inonde, elle n'a pas droit d'exister. Aussi ces monstruosités existent

dans la librairie ; on les y voit pour quelques francs» et on en parle quelques jours ; mais elles n'ont pas de rang dans la littérature, parce que, dans la littérature, l'objet de l'art, c'est le beau. Au delà, est l'alïVeuse réalité. Si, oubliant l'ancien précepte : « Hors du temple « et du sacrifice, ne montrez pas les intestins, » les arts tombent dans son domaine, ils sortent des limites et sont perdus.

La natiire a fait assez de passions. Le bien, et le seul bien des livres, est de rendre les hommes plus sages et mieux ordonnés; les romans mêmes doivent rendre l'amour parfait. On ne peut aimer que follement des folles; les belles âmes, on les aime parfaitement : tout amour né de la perfection est, par lui-même, une harmonie. Les livres causent beaucoup de mal quand, au lieu de nous tempérer, ils nous agitent ou nous dépravent en jetant de l'éclat sur ce qu'il y a de pire, l'excès et le désordre, et de l'obscurité sur ce qu'il y a de meilleur, la modération et la règle.

Chose remarquable que des femmes aient méconnu ces bienséances, et que ce soit par des femmes auteurs que ces règles aient pour la première fois été franchies ! Il y a pourtant une morale littéraire, et elle est plus sévère que l'autre, puisqu'elle établit les règles du goût, faculté plus chaste que ne l'est la chasteté même.

HN DES PENSEES. MAXIMES ET ESSiUS.

M, Sainte-Beuve, ce juge éminent des choses de l'esprit, qui n'a laissé échapper aucune occasion de montrer toute sa sympathie pour la publication des Pensées et de la Correspondance de M. Joubert, a recueilli, dans les papiers de M. de Chênedollé, le compte rendu des conversations littéraires que ce dernier avait eues avec MM. de Fontanes et de Chateaubriand et avec M. Joubert lui-même. Il l'a inséré dans une intéressante notice sur M. de Chênedollé, qui, publiée d'abord dans la Revue des Deux Mondes, vient d'être réimprimée à la suite de son livre sur M. de Chateaubriand ^

Il veut bien autoriser celui qui se trouve chargé de surveiller cette nouvelle édition à reproduire ici quelques-unes des appréciations de M. Joubert conservées par M. de Chênedollé. C'est un complément dont le remercieront tous ceux qui estiment à sa juste valeur cet esprit si élevé , si délicat et si hardi à la fois : et le nombre s'en accroît heureusement chaque jour.

Nous nous empressons de profiter de la permis-

' Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire, 2 vol in-8* f'aris, Garnier frères, 1860.

sion que nous a donnée M. Sainte-Beuve. Ces fragments donneront une idée de ce qu'étaient les conversations de ces hommes d'élite.

« Joubert veut de l'avenir dans toutes ses idées. Il veut que le premier mot touclie le dernier, y réponde moyennant un enchaînement continu. Il veut que dès le vestibule tout s'aanonce.

Apparel domus intùs, et atria longa patescimt.

11 faut qu'on entrevoie les longs portiques dans une idée, et qu'ainsi arrivé à la fin , en se retournant, on revoie tout le passé d"une longue perspective*. »

« Joubert dit que le style de Rousseau fait sur l'âme l'impression que ferait la chan- d'une belle femme en nous touchant. 11 y a de la iemme dans son style *. »

« Joubert prétend qu'il n'y a que de fausses beautés dans Buffon. Il prétend que son style est contagieux, parce qu'il cache l'emphase sous un air de sagesse. — Cela est injuste de tout point, s'écriait Chênedollé. Buffon n'est pas le premier des écrivains; sans doute Pascal et Bossuet sont au-dessus de lui ; mais c'est un très-grand écrivain. La pureté parfaite du style s'allie en lui à une noblesse continue. 11 a donné à la langue française cette élévation calme et majestueuse que

1 Ce qui rejoint, ajoute M. Sainte-Beuve, celle autre pensée et la complète : » Il faut que la lin d'un ouvrage fa?se toujours souvenir dv commencement. » (Pensées, p. 319.)

2 V. la même pensée sur Rousseau, reproduite en termes plus heu-reux et dont celle-ci semble la première formule, p. 3G8.

Platon avait donm'e à la langue grecque. — Arrfitez! s'écriait à son (our Joubert. N'associez point à Buffon le nom de Platon, ce ffénie de la grâce. »

« Dans la critique; on peut minier les images et les formes de rc'luquence à la discussion : Diderot l'a fait avec succès. Fontanes, suivant Joubert, est souvent pris aux fausses beau tés; mais il sent vivement le vrai beau, il a aussi cherché à donner une forme animée et des parures à la critique. »

« Voici ce que disait, un jour de février 1807, en se promenant devant la colonnade du Louvre, M. Joubert, à qui revenaient en mémoire René, Paul et Virginie et Atala :

« L'ouvrage de M. de Saint-Pierre ressemble à une statue de marbre blanc ; celui de M. de Chateaubriand à une statue de bronze fondue par Lysippe. Le style du premier est plus poli, celui du second plus coloré. Chateaubriand prend pour matière le ciel, la terre et les enfers; Saint-Pierre choisit une terre bien éclairée. Le style de l'un a l'air plus frais et plus jeune; celui de l'autre a l'air plus ancien; il a l'air d'être de tous les temps. Saint-Pierre semble choisir ce qu'il y a de plus pur et de plus riche dans la langue ; Chateaubriand prend partout, même dans les littératures vicieuses, mais il opère une vraie h msi'ormation ; et son style ressemble à ce fameux métal qui, 'ans l'incendie de Corinthe, s'était formé du mélange de to, -r les autres métaux. L'un a une unité variée, l'autre une ricne variété.

« U y a un reproche à faire à tous les deux. M. de Saint- Pierre a donné à la matière une beauté qui ne lui appartient pas; Chateaubriand a donné aux passions une innocence qu'elles n'ont pas ou qu'elles n'ont qu'une fois. Dans Atala, les passions sont couvertes de longs voiles blancs.

« Saint-Piorre n'a qu'une ligne de beauté qui tourne et revient indéfiniment sur elle-même et se perd dans les plus gracieux contours; Lliateaubriand emploie toutes les ligues, même les défectueuses, dont il fait servir les brisures à la vérité des détails et à la pompe des ensembles.

« Chateaubriand produit avec le feu : il fond toutes ses phrases au feu du ciel.

(' Bernardin écrit au clair de lune , Chateaubriand au soleil. »

« On a dit des Gaules de Bernardin de Saint-Pierre et de leur facilité cherchée : Au premier abord cela a l'air plus antique que Fénelon ; mais au fond cela l'est beaucoup moins. »

« Fontanes dit que Lebrun est un poète de mots. — Et ce n'est pas peu, répond Joubert. »

« La conversation de G..., disait M. Joubert, est très- fleurie ; mais ses fleurs n'ont pas l'air de naître spontanément ; elles ont l'air de ces fleurs de papier qu'on prend dans les bou- Uques. La nature n'a pas fait ces roses.

« Il disait encore à propos des mots de G..., qui semblaient faits d'avance et ne sentaient pas l'inspiration : « Il ne seit pas chaud. »

« Joubert raconte que quand il vit mes premiers vers dans le Mercure, il dit : « Quel est ce M. Chênedollé? Ses vers me plaisent; ses vers sont d'argent; ils font sur moi l'effet du disque argenté delà lune. — Est-ce comme éclat métallique seulement? demandai-je. — Non, ils ont aussi le son argentin, ils me donnent les sensations d'un clair de lune. »

« Ce qui caractérise souvent votre talent , me disait Joubert, c'est l'haleine. Il est impossible de voir dans votre poëme {le Génie de Ihomme) les points de repos, les instants où vous vous êtes arrêté et où vous avez repris l'ouvrage. Tout le poëme paraît fondu d'un seul jet. »

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« Joubert me disait encore : « Il y a dans tout votre ouvrage une circulation qui anime tout. On voit la vie et le sang partout. Il y a de l'harmonie de pensée et de rtiarmonie pour l'oreille. »

Nous arrêtons ici ces extraits. Ceux qui voudront étudier de plus près le milieu littéraire dans lequel vivait M. Joubert et la façon dont se jugeaient entre eux ces illustres amis devront se reporter au livre de M. Sainte-Beuve et à la Correspondance de M. Joubert lui-même.

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