‹ PenséesChapitre 1 sur 10 · rAH«*GK «rioisJîi:!.. î · texte numérisé non relu

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Il y a quelques années, quand je commençai mes études féÙbréennes, je remarquai dans la Revue des langues romanes deux ou trois petites chansons de geste d'un auteur limousin qui m'était inconnu, l'abbé Joseph Roux. Je lui écrivis ; une correspondance s'engagea entre nous, et le plaisir que je goûtai bientôt dans le commerce de mon nouvel ami me suggéra l'idée d'y faire participer les autres. J'avais découvert, en effet, dans M. l'abbé Roux, non plus seulement le poète limousin que j'étais venu chercher, mais un écrivain français remarquable et presque un polygraphe.

Jamais je n'oublierai le sentiment de surprise que j'eus à

dépouiller, pour la première fois, le volumineux dossier de ses

manuscrits, alors qu'il ne s'agissait pour moi que d'une notice

sur un poète. Ici, j'ajouterai ce détail, qu'une partie des cahiers ayant été arrêtée, pour vice d'expédition, par la poste corrézienne, les bonnes âmes de ce lointain pays ne manquèrent pas de raconter que M. le curé de Saint-Hilaire faisait imprimer son propre éloge au dehors... En présente donc de ces grandes pages toutes recouvertesd'une étonnante écriture lapidaire qui ferait la joie des graphologues, mais fort inégales, à vrai dire, et de tous les tons, j'entrevis déjà plusieurs volumes d'œuvres complètes pour cet inédit de cinquante ans. Grande allait être là surprise de ses compatriotes et lui-même ne pouvait prévoir toute sa fortune, car, surenchérissant d'avance, des savants d'Allemagne commençaient à lui éditer ses travaux philologiques. C'est une profonde vérité que nul n'est prophète dans son pays. Les esprits supérieurs sont comme ces étoiles qui peuvent disparaître de notre horizon avant qu'un rayon de leur lumière n'en soit parvenu jusqu'à nous.

Mon premier soin fut donc d'exécuter ce projet d'une biographie du Felibf^e limousin (mars 1883) qui, en effet, à quelques mois de là, et grâce au bienveillant appui de Mistral et des félibres de Paris, devait lui assigner une haute place parmi les chanteurs méridionaux. Cette circonstance et la publication que j'ai faite d'une partie de ses études françaises dans la Revue Lyonnaise et la Revue du monde latin, ont beaucoup répandu le nom de M. l'abbé Roux parmi les lettrés du Midi. C'est à ce titre que je me suis permis d'écrire, sous la forme d'une causerie familière, cette introduction à son œuvre.

Né à Tulle, en 1834, d'une humble et nombreuse famille dont il est le dernier enfant, Joseph Roux est destiné de bonne heiire au sacerdoce. Sa jeunesse ne retiendra donc de la médiocrité laborieuse de son premier milieu, que le culte des légendes et du parler natals. Ce culte se réveillera en lui tardivement, quand il se montrera vraiment poète, dans s^ langue patriale, en limousin. Jusqu'à ce moment-là, c'est-à-dire vers sa quarantième année, la double influence de son éducation classique et religieuse l'enserrera tout entier. Il imitera trop aisément, préférera le grandiose au profond et, s'il n'y prend garde, solennisera sans cause et à tout propos.

Les premiers essais du jeune prêtre, à peine sorti du séminaire de Brive, ont été remarqués par son évêque,Mgr Bertaud. L'illustre théologien, voyant peut-être en lui une future lumière

de l'Eglise, lui laisse le choix de sa position, M. l'abbé Roux choisit l'enseignement, mais un excès de travail le fait y renoncer... pour étudier davantage. Il obtient la vicairie d'un village deux fois poétique par son site et ses souvenirs, Varetz, le berceau du Grand maître Pierre d'Aubusson , et il y poursuit ses premiers essais de versification et de prose. Je né répéterai pas le jugement que j'ai porté ailleurs sur les poésies françaises de M. l'abbé Roux. J'y vois plutôt des gammes que de la

musique. Il y a cependant là, comme dans ses premiers articles littéraires et ses quelques maximes de 1866, une sève réelle.

Mgr Bertaud l'avait distinguée, dans son grand esprit. On se rappelle à Tévêclié de Tulle certaines de ses conversations familières avec le jeune vicaire de Varetz : « Va, mon enfant, je te connais bien : tu es comme les hommes de génie, tu as de grands défauts et de grandes qualités. . . » Dans toute l'œuvre française publiée avant les Pensées, ces défauts prédominent singulièrement. On se rappelle aussi les répliques de M. l'abbé / Roux, retenant avec peine, comme toujours, les boutades de sa verve puissante.^. Mais c'était encore un bon temps, que ces premières années de campagne. Peu à peu la solitude devint lourde au jeune écrivain. Il venait d'échanger Varetz contre la cure de Saint-Silvain, petite paroisse voisine de Tulle où lui étaient réservées douze années d'un triste isolement.

Si les grandes pensées viennent du cœur, les plus consolantes viennent de l'esprit. M. l'abbé Roux s'était prémuni contre cette nécessité du prêtre de campagne par une éducation solide. On comprend de quelle ressource lui fut sa mémoire. Ses lannées d'études avaient été bien employées dans les bibliothèques. Il y passait invariablement ses journées de vacances, amassant à l'âge heureux où se fixent les impressions, tout un trésor qu'il allait faire fructifier.

A Saint-Silvain où il avait écrit ses nouvelles poésies françaises, M. l'abbé Roux composa ses premières Pensées et aussi les premiers fragments de sa Chanson limousine. Enfin, en 1876, il fut appelé à la cure de Saint-Hilaire le Peyrou, un

gros bourg corrézien, très «éloigné des centres, où il est encore aujourd'hui.

Depuis son départ do Brive, en 1860, voilà donc vingt -cinq ans que ce noble esprit prépare dans Tombre et le silence une œuvre dont il ne peut tarder de jouir. Deux circonstances seulement, deux dates capitales dans ITiistoire de son humble vie, ont tempéré son abandon par leur nouveauté remarquable, sinon par leur bienfait réel : un préceptorat qu'il exerça six mois, en 1870, dans une ancienne maison de Nor mandie, qui le détendit de l'oppression de sa solitude et lui permit d'entrevoir Paris, le précipitant davantage dans ses idées de littérature, puis son affiliation presque providentielle à l'œuvre des félibres, à l'occasion du centenaire de Pétrarque, en 1874, et que nous ne redirons pas.

Si cette dernière circonstance fut certainement un bienfait pour M. l'abbé Roux, on ne saurait apprécier de même la première. Il perdit, à la gare de Chartres^ dans son brusque retour, en 1871, six cahiers de ses Pensées — tout son bien — qu'il n'a que faiblement reconstitués. La moitié de sa vie était là ! Il se remit courageusement à la tâche, mais je ne puis affirmer que l'œuvre nouvelle, plus intime, plus subjective, vaille bien en poésie et en fraîcheur d'impressions la première, à jamais disparue. * Telle qu'elle est aujourd'hui, telle qu'elle paraîtra successi-

vement, l'œuvre de M. l'abbé Roux comprend quatre volumes distincts : Les Pensées^ la Chansou lemonzina (24 petites

épopées), les Etudes (Campagne et Littérature), et les Poésies^ recueil franco-limousin. Je n'étudierai dans cette introduction

que les Pensées et les Etudes^ -et plus spécialement les Pensées,

Lorsque, m'ayant communiqué le manuscrit considérable et encore inexploré de ce livre, M. l'abbé Roux voulut bien se rapporter à mon jugem3nt pour le choix à y faire, ces Pensées formaient, sous la dénomination de Maooimes, études et images, le recueil souvent indigeste de toutes les réflexions de l'auteur, monnayées au coin spécial de nos grands moralistes. Mes éliminations furent nombreuses. On m'a reproché cependant, tout en reconnaissant le succès unanime qui accueillait la publication partielle que j'en ai faite, d'y avoir laissé subsister certains morceaux que, de mon propre gré, j'eusse évidemment supprimés. — Outre qu'on persuadera difficilement à un père que ses enfants puissent être inégalement beaux, n'est -il donc pas plus intéressant d'avoir à étudier un fort tempérament d'écrivain avec ses défauts et ses qualités, et de faire lire aussi bien avant dans une âme ! . . .

Les premières Pensées ont été écrites en vue d'une publicité plus ou moins prochaine. C'est seulement en s'apercevant qu'elle tardait à venir que l'auteur a donné carrière aux aban dons de son subjectivisme. Ses plus belles pages en sont l'écho. De même pour tous ceux chez qui une éducation classique a provoqué le réveil de l'esprit : leurs pages les moins préparées seront les plus durables. Voyez les versiculets de Voltaire et sa Correspondance, Il n'y a d'exception que pour ceux qu'une vie toute d'indépendance ou d'aventures a délivrés peu à peu de cette contrainte des formules. On comprendra que les morceaux les plus piquants du volume, comme ces deux strophes

bibliques qu'eût signées Lamennais : Germe obscur^ reste sous terre... soient les dernières nées de la mélancolie du penseur, mais on se demandera en même temps si, décidément chez lui le poète ne domine pas le prosateur. La réponse est malaisée ; car, en dehors de son travail, tout spécial de médailleur de pensées, M. Tabbé Roux s'est rarement, ou bien tard, donné l'occasion d'assouplir sa prose en des morceaux de longue haleine. Le mieux est d'affirmer qu'il y a en lui un analyste et un poète pénétrants, se complétant l'un par l'autre dans ce journal, ces Confessions d'un solitaire.

J'ai voulu me rendre compte par moi-même de l'isolement de mon ami et un beau jour il reçut ma visite en son nid d'exil. Il m'apparut semblable au géant limousin de sa geste de Charlemagne, sous sa forte carrure et sa voix de basse profonde. Avec une douceur d'enfant ou de poète, il me démontra la simplicité dç sa vie et je repartis plus ému que je ne saurais dire.

C'est un pays bien reculé que ce Bas-Limousin. Les missions s'y prêchent en patois comme s'y traiteront longtemps, quoi qu'on fasse, toutes les affaires importantes. Ce peuple est resté dur et inculte, de cette inculture dont certaines pensées nous donnent l'idée la plus exacte. Quelle sera donc la situation d'un esprit élevé dans ce triste milieu ? C'est là ce que j'ai tenté d'expliquer dans mon Introduction,

Me voilà conduit à parler tout d'abord de ses Pensées sur les PaysanSy les plus intéressantes du recueil, les plus originales à coup sûr et qui méritent d'assurer à leur auteur un nom durable ; car, dirait -il, le nom c'est Thomme et le renom c'est l'écrivain.

Leur accent de tristesse, leur goût d'amertume les ont fait remarquer dans la Bévue lyonnaise où jo n'en ai donné qu'une faible partie. Sans être précisément les plus âpres de toutes, comme les cris intimes, les pensées de l'isolement, elles en sont à la fois le prélude et le corollaire. Nous commencerons donc par là.

Malgré la sève puissante qui en déborde, sève d'amertume et de vain désir, toute cette partie de l'œuvre est désolée, comme le pays qui l'a vu naître. Ce vieux Limousin semble porter le deuil de sa gloire d'autrefois. Il me souviendra toujours de la longue désolation qui s'étend de Clermont à Tulle, tout au long du chemin de fer. A considérer cette morne étendue, la solitude de mon ami m'en était rendue plus poignante. Je passai même une nuit d'auberge à Ussel. Ce bourg historique n'est point sans caractère. Mais quoi pays insipide et plat !.. Terre de poètes, cependant et de mélancolie, comme tous les pays de landes.

Au contraire de La Bruyère qui, pour avoir été élevé à la

campagne,en avait gardé une impression douce, miséricordieuse, M. l'abbé Roux n'y étant venu qu'à Tâge d'homme y a souffert avec peine un isolement aggravé par l'égoïsme de ses habitants. Ce n'est pas lui qui dirait avec Joubert, l'homme heureux : (( J'ai de la peine à quitter la campagne, parce qu'il faut me séparer de moi.» Ces soliloques avec soi-même prédisposent à la médisance. Mais « certaine médisance vient d'amour? » Je le veux bien... Aussi, du jour où il a su frapper en médaille ses parcelles d'observations, le La Bruyère des paysans n'a-t-il pas hésité à s'emparer d'eux. Il a stigmatisé- au fer rouge leurs travers et leurs égoïsmes ; il a montré sous leur aspect véritable les qualités de leur nature; il a établi, enfin, supérieuriement les rapports du paysan et de la campagne. C'est là un tableau qui manquait au Musée des Lettres françaises.

Il est intéressant de voir comme un prêtre qui subit le charme de la nature expose cette beauté, explique sa séduction, pour arriver surtout à l'opposer à l'antipathique laideur du paysan. Quand je dis que personne n'avait vu tout cela, je me trompe. Un puissant écrivain, Proudhon, dans une page que n'a sans doute pas lue M. l'abbé Roux nous amène comme vous allez voir à la confession de son panthéisme brutal :

« Le paysan est le moins romantique, le moins idéaliste des hommes. Plongé dans la réalité, il est l'opposé du dilettante et ne donnera jamais trente sous du plus magnifique tableau de paysage.

c( Il aime la nature comme un enfant aime sa nourrice, moins occupé de ses charmes dont le sentiment ne lui est pas étran-

ger, cependant, que de sa fécondité. . . Le paysan aime le nature pour ses fécond?s mamelles, pour la vie dont elle regorge. Il ne l'effleure pas d'un œil d'artiste; il la caresse à pleins bras comme l'amoureux du Cantique des Cantiques : Veni et inebriemur uberibus. ))

On a reconnu qu'il y avait dans tout poète de la nature un panthéiste au moins inconscient. Les plus religieux, au sens évangélique, Mistral et Laprade, par exemple, devant les mélèzes du Ventoux ou les chênes du Forez, s'abandonnent insensiblement à rivresse païenne. Mais tout poète n'est pas prêtre, et ce sentiment panthéiste qui lui est interdit, le prêtre finira par le refouler si bien qu'il lui échappera devant la nature.

M. Tabbé Roux, ne dépeint jamais la nature pour ellemême. Rarement une description souriante vient tempérer Tâpretéde ses observations. C'est tout au plus si la réhabilitation d'une plante ou d'un animai méprisés, ouvre une éclaircio sur cette uniforme rigueur. Le moraliste ne nous montre jamais la campagne sans les paysans, à moins qu'il ne s'y montre lui-même, indifférent et isolé.

Ce peuple du Bas-Limousin, grossier, rude et lourd, mais d'une lourdeur de force, est assez semblable, de par la distance qui l'éloigné des centres, au peuple de l'ancienne France que La Fontaine, La Bruyère et Sévigné ont surpris dans sa misère. Il a cependant sa poésie, saine au dedans et rugueuse au dehors, comme le fruit du châtaignier si répandu dans la région. Les proverbes du Bas-Limousin sont pleins de ces comparaisons vivement imagées qui attestent une sève de poésie.

N'est-ce pas là qu'a pris naissance cette qualification des ramoneurs : les rossignols d'hiver... Les études rustiques de M. l'abbé Roux, dont les plus courtes seulement figurent dans les Pensées^ témoignent aussi de cette force aisée et rude du tempérament limousin. Jean Rozier en est un exemple. Outre qu'il renferme une grande vérité pratique dont l'intelligence a laissé tant d'organisations supérieures se dévoyer par routine ou présomption, il nous montre une physionomie locale très en relief, et sert de prétexte, comme l'histoire de BourassoUy d'une naïveté bien étonnante, à un exercice de style fort curieux. Ce martellement de phrases, cet effort constant, parfois pénible, cette recherche originale du mot pittoresque et de la concision, sont bien les signes de cette déshabitude de la prose courante où s'est mis l'auteur, pour l'exercice tout spécial du monnayage de maximes.

Quoi qu'il en soit, les Etudes rustiques de M. l'abbé Roux, prises sur le vif comme ses caractères, forment dans leur ensemble un chapitre très moderne et très véridique de l'histoire morale de nos provinces. Dans toutes ses remarques sur la vie à la campagne, l'auteur ne se croit pas toujours tenu do conclure, de se demander, par exemple, à la manière du psychologue, le pourquoi des exubérances vulgaires du paysan devant le ciel étoile et tranquille, et de se répondre subtilement comme l'a fait Amiel, choqué par cette contradiction : a Pourquoi ? par un secret et triste instinct; par le besoin de se sentir dans sa spécialité d'individu, de s'affirmer, de se posséder exclusivement, égoïstement, idolâtriquement, en opposant son moi à tout le reste, en le mettant rudement en contraste avec la nature

qui nous enveloppe, avec la poésie qui nous ravit à nousmêmes,' avec l'harmonie qui nous unit aux autres, avec l'adoration qui nous emporte vers Dieu »... encore moins de conclure en y reconnaissant « la vision rapide du côté absolu de l'âme personnelle ! »

Non ! c'est bien plus un besoin de s'épancher que le dessein arrêté d'écrire une étude morale qui a guidé celui que nous avons nommé le La Bruyère des Paysans. Ce puissant dérivatif qui est une confession littéraire. Fa porté à approfondir ce point plus qu'un autre, voilà tout. Il en a rapporté des pages nouvelles et de premier ordre.

On y trouve bien çà et là quelques contradictions : la contra- .diction n'est- elle pas le caractéristique de ce pauvre grand siècle ! Mais nous avons, sinon une étude vraiment critique, du moins une grande page de moraliste qui restera.

. S'ensuivra- t-il que pour avoir vu profondément les paysans, M. l'abbé Roux ait l'esprit éminemment critique et qu'il portera la même pénétrante analyse sur d'autres sujets moins éprouvés par lui, comme la littérature et la morale? Je vous répondrai que la profondeur de ses vues sur le Paysan repose sur la sincérité de son observation. Or il s'est rencontré bien peu

d'hommes de son esprit dans une situation plus péniblement soufferte. Si critique que soit donc l'examen qu'y fait Fauteur des divers ressorts du peuple des campagnes, la nouveauté de ce chapitre en constitue le plus grand intérêt.

Car l'esprit de critique, au sens moderne du mot, n'est point la note dominante de ces Pensées. Dans les jugements littéraires de ce livre comme dans les études diverses qui formeront un second recueil, on trouvera de larges exposes, une expression picturale, de la critique de poète, ou seulement des mots à la Saint-Victor, superbes et insuffisants, — de l'imagination toujours. Mais dans tout cela l'étude approfondie du milieu, des causes, des procédés de l'esprit ne tient pas ou ne tient que peu de place. On n'y trouve pas la « moelle substantificque » d'un Weiss ou d'un Sarcey — sinon la belle raison du premier, il a du moins le fort bon sens de l'autre — mais un thème, un exposé poétique et classique des remarques de son imagination, sur lesquelles plane comme une philosophie de l'histoire. Ici se pose à nous la question de savoir jusqu'à quel point Tesprit de soumission d'un prêtre est accessible à l'esprit de critique, j'entends de cette critique pure dépouillée de tous les . artifices de copie, portrait, éloge* sentiment, et qui consiste dans l'analyse, le développement de la gymnastique d'un esprit dans un sens ou dans un autre. Or, passer par toutes les phases d'un raisonnement, c'est fatalement s'y arrêter. L'esprit religieux ne répugne-t-il pas à ce dilettantisme philosophique ?

J'ai souvent entendu dire à Ghenavard ce mot de Sainte- Beuve que, pour bien apprécier un système, une opinion, il

faut l'avoir partagée, ne fut-ce qu'un instant. Le grand psychologue le répétait souvent, sans se douter qu'il excusait d'avance ses fréquentes stations dans toutes les écoles, voire dans le saint-simonisme où il se complut quelque temps.

Oui, la critique telle qu'on l'entend de nos jours, c'est-à-dire le démontage moral, l'analyse à outrance, se complique chez la plupart de ses maîtres, d'une volupté intellectuelle, d'une, tendance à trouver en tout quelque chose de bon, éminemment fatale aux convictions solides. Un savant distingué de mes amis définit de la sorte l'art du dilettantisme : jouir de tout et se jouer de tout. La définition d'un sentiment vague comme celui dont nous parlons ne saurait être bien précise. Le dilettantisme n'en conduit pas moins l'esprit critique à mi-chemin du terme de cette définition. Mais de combien de voluptés n'est pas entouré ce chemin séduisant! Henri Heine, ce divin dilettante, distinguait déjà comme deux consciences d'esprits, les nazaréens des hellènes^ ceux qui auraient suivi l'une ou l'autre des apparitions du songe d'Hercule. Elle est bien profonde, cette distinction et répond bien aux deux états de la conscience moderne. Qui n'est pas avec moi est contre moi, a dit Jésus. Toute religion immuable doit en dire autant.

Regardez ce jeune homme qui se prépare aux luttes de la pensée. Sa première éducation l'a fait nazaréen. Mais que cette pure loi de chasteté et de soumission est difficile à suivre, dans cette Babel de tous les systèmes qui s'appelle Paris. S'il a cessé un jour de s'observer, à l'âge critique des directions de l'esprit, le voilà qui devient hellène ^ « pour rien, pour le plaisir ». Et quand il se prendra à songer, c'est le grand problème de l'esprit

moderne qui lui apparaîtra; Où se cache la vérité dans la direction de l'esprit? Dans quelles limites, l'art doit-il se renfermer devant la conscience? Enfin, L'art absolu est-il l'absence d'âme ? comme Henri Heine faisait penser Ludwig Bœrne, ce qui donnerait raison à la vieille esthétique d'impassibilité, galvanisée par nos parnassiens! — Il songera, le pauvre nazaréen, déjà gagné par l'hellénisme... Hélas! Dans cette avalanche de contradictions qui aflluent vers l'esprit de qui est attentif aux systèmes des philosophes, la lumière se fera-t-elle jamais? Et un artiste croyant viendra- t-il, qui associera le dilettantisme à la foi ?.. .

Car c'est toujours là le grand mot : dilettantisme ! terrible et charmant comme ces sphynx d'Egypte au sourire immobile qui troublaient les anciens voyageurs.

. Celui qui se maintient dans une invariable doctrine l'approfondira aisément, ira au bout de ses conséquences, mais, en même temps s'interdira peut-être jusqu'à la connaissance d'un système voisin pour ne s'y pas arrêter. La saveur de tous les états d'âme est comme cet arbre aux mille fruits empoisonnés et séduisants par leur éclat, sous l'ombre duquel il est dangereux de s'endormir. Car le propre du dilettantisme est d'aggraver chaque jour l'empoisonnement, d'étendre à l'infini le champ de son ravage.

M. Paul Bourget en a donné de fines analyses au cours de sa Psychologie contemporaine^ non seulement quand il en traite eœ professe à propos de M. Renan en qui il le personnifie, mais encore quand il aborde Baudelaire et Stendhal. Pour moi, le dilettantisme est plutôt un procédé (processus)

qu'une habitude, qu'un état do l'esprit, comme semble l'apprécier M. Bourget. Le but aperçu d'abord est généralement dépassé, et le meilleur naturel s'y altère. Je ne vois, par exemple, dans Stendhal, ce dilettante du cosmopolitisme, qu'un^ vieil enfant égoïste. Et si l'abus de l'analyse conduit à l'égoïsme, l'abus de l'égoïsme est le commencement de la négation de la vertu.

Satisde hoc, comme disait l'abbé Galiani. Pourquoi subtiliser ainsi en présence d'une âme simple, triste et religieuse?.. « Préparons une œuvre au goût du public français restreint, choisi, difficile à contenter mais qui a des yeux et des oreilles pour une pauvre âme éprouvée et plaignante » m'écrivait un jour M. l'abbé Roux. Et en effet, l'influence des milieux sur sa pensée et son œuvre est aussi aisée à étudier qu'elle est embrouillée pour beaucoup d'auteurs modernes. On a tant usé et abusé dç ce genre d'étude!... Le moment vient, d'ailleurs, oùilsera fort difficile à appliquer.

Jadis, on ne subissait bien qu'une ou deux influences, développées dans le même milieu. Maintenant l'horizon s'élargit, au préjudice de la profondeur des observations. Nous ne savons plus bien, avec l'enquête universelle dont nous béné ficions tous, d'où nous vient ceci et cela, telle faculté acquise et tel trait de nature. Le système de M. Taine convenait tout à fait à une époque de transition comme la nôtre, à cheval, pour ainsi dire, sur deux phases de l'esprit humain qui paraissent devoir ne se ressembler guère. Mais il a aussi fait son temps. Aujourd'hui, par la compénétration réciproque des milieux, les écoles s'effacent, il tend à n'y avoir plus que des individua-

lités. Et qui sait, d'autre part, si cette contagion d'unitarisme, compliquée du développement égoïste donné à l'intérêt personnel, ne menace pas de s'étendre, aux langues elles-mêmes et aux nations !

Nous dirons plus loin comment et en quoi son éducation sàcerdotale a plus ou moins endigué les aspirations de notre penseur. Jusqu'ici nous avons laissé entrevoir l'influence d'une éducation toute classique. C'est elle qui lui a fait donner à ses confessions cette forme contrainte, circonvenue, qui en fait un livre de Pensées. Car on pourrait bien m 'accuser d'exagérer la poésie qu'exhale cette âme, pour n'en avoir pas subi, comme moi, l'irrésistible charme dans ses lettres et ses pages intimes, tout humides de mélancolie, comme certains poètes anglais de séraphisnie, de sensibilité. Cette empreinte classique qui apparaîtra à la première lecture de son livre, si elle est très stable dans le style même de Tauteur, s'efface parfois dans la conduite de son jugement. Je ne lui trouve pas en général assez de mesure. Est-ce à dire qu'il manque de goût ? J'ai dans la mémoire une petite phrase de M. Brunetière, à propos de Galiani, qui me donne justement ma réponse. « Il n'a pas cette discrétion qui est le fond même de l'esprit français , cette mesure, cette élégance... »

Ea eflfet, ua utile alliage n'a pas toujours lesté cet esprit puissant qui (je ne vous ferai pas finesse de cet aveu) ne répugnerait même pas au calembour, comme Galiani. Quant au bon sens, il n'en manque certes pas. C'est même une partie de sa force, faite aussi d'images superbes et bibliques, d'ironie pleine de verve, d'antithèses puissantes, et remontant d'un grand fond de poésie.

Prenons par exemple ses définitions d'auteurs, en deux traits, qui sont comme une suite à Joubert. Il s'y montre charmant et frappant. Ce qui est ingénieux est bien près d'être vrai, pensait Joubert. M. l'abbé Roux dans ses définitions^ moins profond, moins étudié, est plus spontané, plus poète. « Toute pensée doit être un peu comme l'éclair, rapide et lumineuse, a dit quelque part M. J. Glaretie, et plus elle aura cette rapidité, cette électricité, plus — au contraire de l'éclair — elle durera. » Dans les étymologies elles-mêmes de M. l'abbé Roux, parfois discutables, — on le lui a prouvé — la pensée du poète, toujours visible, est digne d'intérêt.

Un grand fond de poésie est persistant chez lui. Il a une de ces natures puissantes à la Veuillot, plus commandée peutêtre par le tempérament que par la patience du génie, — ce qui excuserait ses fautes de goût. Mais cette poésie, pondérée et retenue par l'exemple des modèles, reste classique par la symétrie. Tordre et la clarté du style.

On y retrouve bien çà et là, dans ce style, des échos lointains de La Bruyère, de Lamennais, même de Victor Hugo. Le jeu de mots lui est familier, nous l'avons vu ; ainsi il dira : (( J'ai besoin de voir, de savoir. . . j'ai été inspiré par la gratitude

sinon par les Grâces... » Mais ce style est beau, beau de force et de poésie. L'antithèse aussi lui est familière, bien qu'il en reproche si durement l'abus à Victor Hugo. Mais l'antithèse de notre penseur est celle de Pascal our de saint Augustin, ferme et harmonieuse. Et c'est assurément un don superbe que l'esprit d'antithèse, comme le génie en est un autre...

A part ces exubérances qui en constituent le revers, le style de M. l'abbé Roux est d'une forte originalité. Nourri de réminiscences classiques, plein de la sève des anciens, de la moelle du lion, il évite les libertés modernes de la phrase. Mieux que cela, son style est lapidaire comme son écriture, large et concis; et tout accidenté qu'il est de limousinismes y je l'ai déjà dit, il n'en a que plus de saveur. Mais l'abus même de cet agrément constitue un défaut qui choqué. Je l'ai fait observer à l'auteur. 11 m'a d'abord opposé, non sans quelque raison, \e% patavinismes de Tite-Live si goûtés des anciens, puis surtout mon éloge du félibre limousin qui me « condamnerait sans appel ».

Je n'ai pas reculé, jusqu'ici, devant les intimités, puisque c'est une causerie — non destinée précisément au grand public, que j'ai prétendu placer entête du volume de M. l'abbé Roux. Je dirai donc que les plus éminentes qualités de sa prose courante

se retrouveront, un jour, dans sa correspondance. Ce que Técrivain hésite à confier à ses écrits, l'aveu tendre, naïf, poignant, la sincère confession de son âme, l'ami le confie à ses lettres.

C'était un bel art — bien perdu — que l'art épistolaire ! Avec cette fièvre de jouir qui est l'âme elle-même du temps présent, les habitudes du commerce littéraire ont cessé. Jouir ! jouir ! l'obsession des hommes du siècle ! Elle va jusqu'à les faire se hâter de produire pour jouer leur constant personnage... Combien de correspondances dignes de ce nom restera- t-il des écrivains d'hier et d'aujourd'hui? La facilité des rapports aidant, et ce style télégraphique qui menace d'être la langue de l'avenir entrant chaque jour dans les mœurs, la littérature épistolaire est inutile ou impossible. Ce qui peut être un bienfait pour la civilisation n'en est pas toujours un pour le cœur !...

Nous avons vu la grande place qu'avait tenue l'idée du félibrige dans les préoccupations de M. l'abbé Roux. Les conséquences mêmes de cette idée ont fait subsister parmi ses fidèles les vieilles traditions épistolaires. A défaut d'autres mérites, le félibrige conserverait celui-là. Je. sais plus d'un de ces fins lettrés provinciaux qui se sont faits bi-lingues comme étaient leurs aïeux, au dire de Strabon, et dont la postérité recueillera sûrement la correspondance. Pour ne parler que de ce qu'on peut déjà en partie apprécier, les lettres de Mistral sont des merveilles de finesse et de poésie; celles de Roumanille gardent sous une verve rare et d'excellent aloi un goût de tei*roir unique. J'y joindrai, naturellement — et mes lecteurs du Midi approuveront sans doute — les lettres de M. de Berluc-Pérussis

qui perpétue à Aix en Provence, où il a su grouper une société d'élite, la vieille tradition des gentilshommes érudits et poètes, celles enfin de M. l'abbé Roux où Ton trouvera quelque jour, plus encore que dans les Pensées, la confession naïve et poigiiante de son isolement.

Nous avons en lui un exemplaire bien rare du curé de campagne écrivain, ne se manifestant ni par la théologie ni par les sciences naturelles, mais par la littérature et la poésie. Car en dehors de Paris et des petits cercles universitaires groupés dans une froide sympathie autour des chefs-lieux académiques, il n'y a plus de groupes littéraires en France. — Qui donc a occasionné ce miracle ? Eh ! mon Dieu, c'est encore le félibrige qui a rassemblé dans une large communion tous les fidèles du parler natal, avec ce vague sentiment qu'ont les croyants et les soldats d'être mêlés à de grandes choses.

On m'accusera — on l'a déjà fait si souvent ! — de tout ramener à une idée fixe, à Texaltation d'une chose inutile et périssable... Avant de songer aux conséquences à venir, songez donc au bienfait présent et reconnaissez que la plupart des valeurs utilisées par le félibrige fassent restées vaines sans lui.

Cette correspondance de M. l'abbé Roux, née de son affihation félibréenne, l'a amené peu à peu à étendre ses études, à s'occuper d'histoire, de philologie, de poésie, lui affirmant à lui-même sa vocation littéraire par ce puissant besoin d'écrire qu'elle développait en lui. Nous avons vu que les six cahiers de Pensées, perdus à Chartres, n'avaient été reconstitués, qu'en minime partie. La majorité de celles qui nous restent date de cette impulsion nouvelle. Je le constatai, quand j'eus connaissance

des manuscrits de M. l'abbé Roux, et aussi que l'œuvre antérieure, toute objectrve, n'était que le premier écho peu profond d'une solide éducation classique.

Le premier mouvement de l'auteur dans tous les nouveaux abandons de son esprit, sera donc un regard jeté sur sa solitude. Il s'est habitué à cette forme des pensées, qu'il manie déjà en artiste. Il lui pousse maintenant une maxime, réflexion qui a son tout dans sa brièveté, comme il vient à Soulary, par exemple, un sonnet. Sous cette expression de son état d'âme, comme sous toutes les autres qu'il emploie concurremment, il écrira donc surtout le journal d'un solitaire. En effet, sa vraie biographie, tout intime et ignorée, est dans ses lettres et dans ses pensées. Au contraire de La Rochefoucauld, de La Bruyère et de Vauvenargues, il n'a pas un dessein arrêté, à proprement dire, daiis l'agencement de son livre — car c'est bien un livre qu'il entend faire de toutes ses réflexions — mais il s'épanche librement pour soulager son âme, à l'occasion seulement d'un sujet qu'il ne verra que dans ses rapports avec sa destinée. — Il ne s'aperçoit pas, ce virtuose de sa propre mélancolie, qu'il n'est le plus souvent qu'un moraliste imagier ou poète.

Si Flaubert a eu raison d'écrire que « toute œuvre est condamnable où l'auteur se laisse deviner » celle-ci n'est bonne qu'à jeter au feu. J'aime mieux penser avec M. Paul Bourget, qu'aucune œuvre de poésie ne saurait être nécessaire à une autre âme si elle n'a été d'abord nécessaire à la nôtre. Et, sans même parler d'un bienfait moral, croyez -vous que la curiosité n'est pas pour moitié dans le succès de la plupart des

grandes œuvres modernes, cette curiosité qui fait y rechercher les moindres traces de la vie et des passions de Tauteur. Dans l'œuvre de M. l'abbé Roux, ce moi si haïssable, au dire de Pascal, est presque toujours à découvert. Puisqu'il se trouve au fond de toute œuvre de psychologie, pourquoi le voiler d'oripeaux que déchirera la critique avant d'entrer dansle sujet ?

L'excès contraire est également à éviter. Se faire trop explicite ne laisse rien aux investigations des analystes, puis survient un lecteur qui entend aussi découvrir quelque chose. . .

Cette habituelle disposition d'esprit de notre penseur lui fit m'écrire un jour : « Malade de tristesse longue, profonde, accoutumée, inguérissable peut-être, je suis votre malade. Scarron s'intitulait : malade de la Reine; je suis le malade de votre cœur, et votre cri : espérez! me fait sourire mélancoliquement, moi qui n'ai plus, par fatigue de connaître et de pressentir, même une lueur d'illusion sur cet avenir «dont vous me parlez toujours. »

Qu'on me pardonne cette citation, mais elle fait, il me semble, une ouverture nécessaire sur l'état, de tristesse mor^ bide que cette solitude, aggravant une santé précaire, met en l'esprit de notre ami. On a remarqué d'ailleurs que l'hypocondrie est fréquente chez les moralistes, généralement valétudinaires. Seul peut-être le bon Joubert, malgré l'état de souffrance qui' accompagna sa vie n'en a rien laissé transpirer dans son œuvre. Il était heureux de cette médiocrité d'ambitions qui ne lui commanda point d'avoir souci de ses Pensées. Aussi ne portent-elles pas l'empreinte de l'universelle loi qui dit au génie des hommes : ta enfanteras dans la douleur !

J'ai recueilli à travers les œuvres d' Amiel quelques maximes

du même ordre et j'ai constaté l'abîme qui sépare nos deux

penseurs, le chrétien dn dilettante. Amielest celui des penseurs

contemporains qui a le plus souffert de ne se sentir pas à sa

place. Mais les réflexions du doux Genevois nous font -elles

croire que, bien plutôt qu'il ne souffrit de ses déceptions lit -

téraires, il vécut inquiété par son dilettantisme. Combien est

plus poignante la résignation du prêtre limousin ! Ecoutez

Amiel :

— Rien ne ressemble tant à l'orgueil que le découragement.

— Ne méprise pas ta situation, c'est là qu'il faut agir, souffrir et vaincre.

— Nous ne sommes jamais plus mécontents des autres que lorsque nous sommes mécontents de nous.

Toujours un fond de douleur religieuse, mais encore plus de plaisir pessimiste. Ah! la fréquentation allemande! Tout se complique dans les sentiments. Je préfère à toute leur philosophie (( les poétiques réserves, les angéliques silences, » comme dirait M.. Renan, que renferment pour l'éternité les tombes obscures des prêtres de village.

La vérité est cependant que dans toute condition humaine Tennui donne au caractère je ne sais quoi d'aride, d'égoïste, comme un accent de dépit amer. — Mais là encore, le bien apprécier est délicat.

Un jour, à Paris, Joséphin Soulary, qui est de sa nature l'humoriste le plus âpre du monde, dégustait en ma présence dans la Revue lyonnaise où elles paraissaient, une importante série des Pensées. J'écrivais précisément à l'auteur. — « Dites

donc à votre abbé Schopenhauer, me fit Soulary, que je goûte beaucoup son pessimisme, son humeur sombre, car nous sommes un peu parents dans cette affaire ». Je transcrivis la réflexion du poète, et nous nous mîmes à discuter sur Tafânité qu'il pouvait y avoir entre ces deux mélancolies. La pensée de son ami Ghenavard, l'illustre causeur qu'on retrouvera dans tous les Mémoires du siècle, vint aussitôt à Soulary et il dut convenir avec moi que s'il est au monde, mais dans un but tout opposé, deux... misanthropies comparables, c'est assurément celles du grand peintre panthéiste et de M. l'abbé Roux. La préoccupation philosophique de Soulary, en effet, n'exclut pas certain paganisme de vues, certaine indifférence sensuelle. Il est bien l'Horace français. Au contraire, la préoccupation purement sociale de Ghenavard implique un prosélytisme d'apôtre qui, à sa manière, est d*un croyant.

M. l'abbé Roux ignorait, alors, jusqu'au nom du pessimiste allemand : «les nouveautés arrivent si tard en Bas-Limousin ! » Ge n'est pas ce qui put le lui faire goûter davantage. Le pessi misme, sous toutes ses formes, n'est d'ailleurs qu'une maladie intellectuelle, maladie complaisante et privilégiée, c'est-à-dire accessible au seul dilettantisme, à la seule libre pensée. A ce point de vue, je comprends cette maxime énigmatique d'un philosophe : le principe de l'extrême tristesse réside en nous plus que dans les choses. Cependant, si fixe que soit l'obsession de notre solitaire, il est loin, ce résigné, déjuger la vie mauvaise en soi, de soupçonner même l'essence du pessimisme. « Ah ! si je pouvais échapper à la machine pneumatique qui m'enveloppe, comme j'élèverais vers le haut mon cœur et mon

aile! » Tout au plus montre-t-il quelque misanthropie, issue de mécomptes sans fin et d'illusions tour à tour envolées.,. (( Mais, m'a-t-il répondu d'avance, nul n'aime plus que moi le bien, le beau et le vrai; nul ne désire plus que moi l'homme vrai, beau et bon; nul n^est plus heureux que moi de rendre ou de savoir quelqu'un heureux!... Allons, Phiiinte, souvenezvous qu'Alceste-Montausier eut renom d'être le plus honnête homme de son temps » .

N'ai je pas trop oublié le prêtrejusqu'ici?... Celui qui sera allé droit aux Pensées, sans prendre plus garde à ce préambule, l'aura bientôt rencontré. De même que, dans le salon de M""® Swetchine, on sentait le voisinage de la chapelle, on s'aperçoit à fréquenter notre penseur que l'église paroissiale est proche. On aurait tort de le lui reprocher ; c'est en cela, surtout, que son cas est intéressant. Nous avions déjà dénoncé en lui, dans im Félibre limoimn, un mystique presque espagnol, thérésien, si je puis ainsi parler. Certaines pensées du chapitre : Dieu, Théologie, édifieront chacun sur ce point. Cela tient à sa qualité de méridional, de poète et aux influences de sa jeunesse sacerdotale. Comme l'éducation pèse sur une vie ! Le temps passé au séminaire pèse sur toute l'âme du prêtre. Quand parfois il déclame, quand il sermonne ou s'a-

bandonne aux aveux naïfs, naïfs jusqu'au ridicule, n'en cherchez pas ailleurs la cause. Vous avez vu notre penseur, malgré son éducation si éminemment classique, s'en prendre à Fénélon lui-même de sa littérature païenne ! Mais le poète est resté très libre sous cette apparente rigueur, Avez-vpus remarqué cette pensée profonde : « La raison, inspiration habituelle, secondaire; l'inspiration, raison supérieure, intermittente». — Il aurait pu dire : la foi!... — Le poète mourra vieux chez lui.

Ces Pensées sont, en effet, marquées au coin d'une haute liberté d'esprit. Par ce temps d'œuvres sceptiques, on a le tort communément de croire que le principe d'autorité enlève tout essor à l'Eglise et à ses fidèles. On a si rarement l'occasion de juger un auteur affirmant une idée religieuse bien arrêtée et définie, (au lieu de ce déisme vague, indifierent à tout le reste, qui perce seulement auxôows endroits des livres), que des pensées philosophiques d'un prêtre sous cette forme et de cet intérêt profond, tombant dans le milieu décadent où nous sommes, auront de quoi étonner fort. — H y a cependant comme un retour, dans une jeune école littéraire, au mysticisme raffiné de certaines époques, sous la double influence de Baudelaire et de M. Barbey d'Aurevilly. Mais ce groupe aisément sensualiste ferait plutôt du pseudo-catholicisme que de l'art sainement chrétien. M. Tabbé Roux n'a rien à voir avec lui. — Une œuvre peut être humaine, vécue, vraie, sans être nécessairement un exposé des troubles .de la chair ou des crises de la conscience. Autrefois, on savait trouver ailleurs do l'intérêt. La critique psychologique moderne, par Tabus qu'elle fait de la physio-

logie, semblerait se complaire à l'examen des maladies intellectuelles, jusqu'à y confiner la nature et Tart tout entiers !

Quant à savoir, — et on nous l'a demandé — jusqu'à quel point toute cette œuvre laissera une impression favorable, nous ne trouverons pas dans un mot la réponse. Au jugement du lettré de 1885, elle doit faire événement par le fond d'humanité qu'elle découvre. Il y a vingt ans, la présence du prêtre derrière cet hymne souffrant eût fait froncer un regard aujourd'hui sympathique. La vérité, la vérité nue, on ne voit rien autre. Et pourtant, comme disait Amiel, « qu'il y a peu d'êtres originaux, individuels et valant la peine d'être écoutés » !

Il y aurait encore beaucoup à critiquer et beaucoup à louer dans l'œuvre que je viens de présenter. J'arrêterai cependant ici mes observations. L*amitié qui m'attache à M. l'abbé Roux est maintenant trop claire pour qu'il me soit permis, dans un sens ou dans un autre, de pousser plus loin l'analyse

Je demande seulement qu'on fasse attention à la situation étrange de l'auteur. « Vous publiez mes Pensées, m'écrivait-il, prenez garde. Je ne suis pas assez indépendant pour rechercher les calomnies, car je ne suis pas individu, mais légion, et le bon abbé Joseph Roux portera la montagne de préjugés qui pèse sur le clergé en tout temps et surtout en ce temps-ci... Prudence, mon ami ! vous me feriez croire que je vais devenir un personiiage. J'ai quelque peine à l'espérer. Je serai toujours un emmuré. Avec un caractère fier et timide, on n'arrive jamais à rien... ». .

Ayant osé, cependant, il lui a donc fallu attendre. Mais peu de prêtres sont capables d'oser ainsi, et ceux-là restent isolés.

Ne voyons-uous pas, dans toutes les administrations du monde, de ces injustices terribles? Qui fait plus que sa besogne est suspect, qui fait plus que son devoir est ridicule.

M. Tabbé Roux se sera affranchi de la contrainte universelle. La dominante de ses Pensées est une longue aspiration dans une longue impuissance. Ce grand inédit de cinquante ans aura écrit, dans un style durable, le poème chrétien des angoisses d'un abandonné.

— Mais voilà , me direz-vous , qui ressemble fort à une oraison funèbre ? — Ce n'est point, en vérité, ce que je me proposais... Songez plutôt, ami lecteur, que vous assistez à une naissance et que vous y aurez aidé.

Paul Mariéton.

Mars 1885.

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