L'AUTEUR DE CE LIVRE
Émettre des w Pensées », voilà ma consolation, mon délice, ma vie. Moi aussi je m'écrierais, dansun sens autre : « Je pense, donc je suis ! ))
" Maximiste, pessimiste.
Les a pensées » sont des fruits, les mots des feuilles... Éparaprons ! épamprons ! afin que la pensée, mise en lumière, gagne force, beauté et saveur.
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vous qui cueillez ces « pensées », puissiez-vous, sous leur voile de verdure, toujours trouver une fleur odorante, un fruit sa-
voureux !
On demandait à un religieux : « Vivant dans la solitude, comment connaissez- vous le monde! — Je Tétudie en moi, » répondit-il.
Ainsi, je. ne vois la société qu'en passant; mais le peu que je vois, je Tobserve beaucoup, puis j'y pense longuement et fréquemment.
ennui d'écrire seul, de corriger seul! Qui m'écoute, me conseille, m'encourage? Virgile se comparait a l'ourse léchant ses petits, pour les « finir ». Heureux Virgile, qui travaillait plein d'espoir, à mi-voie de Rome, sous des regards augustes I
Pascal est sombre, La Rochefoucauld amer, La Bruyère malin, Vûuvenargues mélancolique, Chamfort acre, Joubert bienveillant, Swetchine douce.
Pascal cherche, La Rochefoucauld suspecte, La Bruyère épi§,
Vauvenargues opine, Gliamfort condamne, Joubert excuse, Swetchine plaint.
Pascal a une obsession, La Rochefoucauld un parti pris, La Bruyère un point de vue, Vauvenargues un idéal, Chamfort un ressentiment, Joubert une aspiration, Swetchine une espérance.
Pascal rapporte tout à une folie, La Rochefoucauld a un vice, La Bruyère à un travers, Vauvenargues à un principe, Chamfort à un abus, Joubert à un sentiment, Swetchine à une croyance.
Pascal est profond, La Rochefoucauld pénétrant, La Bruyère sagace, Vauvenargues délicat, Chamfort paradoxal, Joubert ingénieux, Swetchine contemplative.
Pascal est un problème, La Rochefoucauld un verdict, La Bruyère une étude, Vauvenargues un aperçu, Chamfort un réquisitoire, Joubert une image, Swttchine une prière.
Pascal paraît hypocondre, La Rochefoucauld misanthrope, La Bruyère apathique, Vauvenargues cordial, Chamfort rageur, Joubert tranquille, Swetchine sereine...
C'est une entreprise difficile, une entreprise délicate que d'écrire des « pensées ». Quel esprit avisé, quelle imagination féconde, quel sentiment juste et profond des choses, quel style heureux il y faudrait, même pur être médiocre I
Pourquoi ai-je mis sur mes épaules un tel fardeau ? Quel besoin m'incline sur cette tâche?... Hélas! Tintelligence de l'homme est
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un mystère; et comme la plaute, chacun de nous s'approprie natu rellement et s'assimile ce qui, autour de lui, répond à ce qu'il est au dedans.
D'habitude, le commentateur d*un poète incline à l'éloge : histoire de montrer qu'on a du goût ; le commentateur d'un maximiste penche au blâme : affairo de prouver qu'on a du jugement.
De tout ce que j'écris restera-t-il quelque chose, et qu'est-ce que c'est qui en restera? Si j'obtiens du renom, à quoi le devrai-je ? A mon Grand Dictionnaire limousin? A mon Épopée limousine? A ces Pensées?... Je voudrais le savoir, mais comment le savoir ? Laissons à l'avenir son secret, et confions -nous à Dieu.
« ...C'est une humeur mélancolique, produite par le chagrin de la solitude, qui m'a mis premièrement en tête cette rêverie de me mêler d'écrire. Et puis, me trouvant entièrement despourvu, et vuide de toute aultre matière, je me suis présenté moymesme à moy pour argument et pour subject. » (Essays, Livre II, ch. VIII.)
Ces raisons de Montaigne sont les miennes, a la différence de son merveilleux esprit, de sa haute position, de sa grande scienca et de son expérience rare. Ce « chagrin de la solitude » qu'il a
LES PENSEES ET liES PENSEURS 41
connu seulement dans une part de sa vie est mon compagnon de route depuis ma jeunesse. De plus, les Essays, fruits d'une mélancolie ennemie de sa complexion naturelle, diflfèrent bien de mon ébauche où se remarque beaucoup de tristesse, voire même un peu d'amertume.
Un auteur a pour ses ouvrages plus de sentiment que de raison
Je suis à la fois, tour à tour tout images, comme un poète, tout maximes, comme un philosophe.
Quiconque publie un ouvrage non médiocre se crée nombrç d'amis et d'ennemis connus ou inconnus.
44 • PENSKES
Le réel donne Texact; l'idéal ajoute le vrai. Le réaliste ne reproduit que des choses, l'idéaliste « invente » des êtres.
Je définirais la poésie : l'exquise expression d'impressions exquises.
La poésie est toujours toute-puissante sur les âmes non affadies.
L'artiste, esprit et chair, doit se garder du pur idéal, c'est-àdire de l'esprit non uni à un corps, et du pur réel, c'est-à-dire du corps non uni à un esprit.
Les grandes âmes sont harmonieuses,
Le désert attire le nomade ; l'Océan, le matelot; l'infini, le poète.
La belle langue, le latin! Je l'aime d'amour. On a dit d'un lati-
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niste qu'il parlait latin au berceau. J'ai appris le latin au collège, mais avec autant de cœur que si c'eût été la langue de mon père et de ma mère. Je ne l'ai pas dans ma mémoire, je l'ai dans mes entrailles, pour ainsi dire. Longtemps j'ai pensé en latin, pour parler en français. Il y a plus, ma prose et mes vers, encore aujourd'hui, fourmillent de latinismes... prémédités? non, venus de grâce.
On cite Virgile et Ton a raison, on cite peu Homère et l'on a tort.
Virgile et Homère ont des airs de famille : même sang coule dans les veines de l'un et de l'autre , il est vrai ; mais Homère a engendré Virgile!
Qu'Homère, lu avant ou après Virgile, me plaît toujours avec sa faconde de grec, avec sa faconde de vieillard ! Virgile est plus homme, Homère est plus poète. Homère s'empare entièrement de l'intelligence entière. Ce n'est pas le verbe d'un siècle poli, d'un siècle unique, c'est le génie des siècles anciens. Au-dessus d'Homère, et de ses sublimes histoires d'enfants, il n'y a que Job et Moïse, ces incomparables secrétaires du Dieu vrai.
Nos gens de collège, assez ignorants de la langue « aux douceurs souveraines », ont dû épargner à Homère leurs gloses dithyrambiques ; malheur à qui s'en plaindra ! Il ne faut pas bâtir autour des monuments ; il ne faut pas bâtir autour d'Homère. A quoi bon des maisons et des hommes, qui, regardés de ce haut monument, ont l'air de fourmilières et de fourmis ?
Homère est tel que toute comparaison, loin de l'amoindrir, le grandit encore.
46 PENSEKS
Homère appelle^ le soleil: « œil et oreille du monde ». Passe pour(( l'œil », mais « l'oreille », qu'est-ce que l'oreille a donc à faire ici? Ce mot étrange ne contiendrait-il pas en germe mainte découverte toute récente sur la transmission du son par la lumière, de la lumière parle son?
Toute langue a des termes à double emploi pour exprimer le phénomène du son et le phénomène de la lumière. « Son éclatant », «lumière éclatante... », dit le français. Néanmoins, avouons-le, aucune expression n'est vraie, pittoresque et hardie comme le mot du vieil Homère.
Heureux Virgile! A-t-il été choyé, dorloté, caressé, admiré, gâté par messieurs les scholiastès ! Gliacun a voulu sous ce nom graver son nom au burin, au couteau, n'importe comment. La plupart des éditions virgiliennes apparaissent bigarrées de points d'exclamations, de parenthèses laudatives, de signatures tapageuses On dirait une photographie du Pausilippe, avec les sentences qui encombrent les parois du nid de marbre où dort le cygne de Mantoue.
Je suis, moi, de ceux qui aiment Virgile, non pour la foule qui bruit autour de son œuvre, mais pour lui, pour son âme mélodieuse et chaste! Comment pénétrer, à travers tant d'obstacles, jusqu'à lui, l'entretenir seul à seul, cœur à cœur ? Roi, éloignez votre cour; ami, écartez ces profanes! La poésie est un tête-à-tête mystérieux. Parlez-moi, parlons-nous, et que rjen ni personne T\e se mette plus entre nous deux,
LA LIÏTÉRATURK, LES POKTES 47
(( Tit Marcellus eris!.. » A cet endroit, Octavie se trouva mal. Revenue de son évanouissement, elle fit compter au poète un sesterce pour chaque vers... »
Cet épisode sensibilise nos gens de collège; je soupçonne les sesterces, des sesterces d'or ! d'y être pour quelque chose : « Heureux poète ! Princesse généreuse !.. » et le reste.
Ces sesterces me gâtent ces vers : leur Octavie me gâte mon Virgile.
(( Poeia est omnis scriptor: » Le poète est tout Técrivain. Qui a dit ce mot profond? Cicéron? Quintilien? saint Jérôme? saint Augustin? saint Isidore? Non, c'est un grammainen, 'oublié depuis longtemps, Despautère ! Combien nous sommes loin dé ces époques fortunées où des écolàtres même pensaient grandement !
Jésus -Christ vint, roi des âmes, roi des intelligences. Les âmes furent longtemps à se christianiser ; les intelligences, préoccupées d'Homère et de Virgile, furent plus tardives encore. Ambroise et Claudien disaient àl'envî :« l'Olympe. » Ausone chantait «Cupidon crucifié. » Le même encens brûlait sur le même autel à Jésus et à Jupiter ; la même lyre vibrait pour le Dieu de l'Ida et le Dieu du Thabor; il y avait conflit journalier entre ces deux cultes, qui triomphaient tour à tour, au foyer de famille, sur la place publi- •aue, dans le sénat. Les poètes qui sont, ainsi que les iuei*s et Ie§
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montagnes, riches d'images et d'échos, les poètes reproauisaient fidèlement ce contraste dans leurs œuvres. Et puis, la routine est si puissante ! L'éducation, tiraillée entre le passé et le souvenir, n'était pas d'une seule pièce ; il fallait, chrétien dans les basiliques, être païen dans les gymnases. L'antiquité savante s'imposait; Moïse, David, Job d'un côté, de l'autre Homè»e, Pindare, Virgile se partageaient le cœur de l'homme. Pierre, %\tci'Eglise, conquérait le monde païen, sans doute, mais César', îi\rèc l'Empire, tenait bon ; et il n'abdiquait point, et il n'abdiquera jamais toute son autorité sur les esprits.
Or, la poésie est trop de ce monde pour être entièrement quitte avec César, trop humaine pour que rien d'humain lui soit étranger. Les poètes, je dis les meilleurs, auront toujours dans la tète un peu beaucoup de paganisme.
Il est des âmes naturellement chrétiennes, écrivait TertuUien. Soit. Mais l'on ne naît pas chrétien, on le devient, en poésie comme en morale, par Tefifort résolu et constant qu'inspire et seconde la grâce d'en haut.
Heureux les poètes, vraiment dignes, mais si rares, hélas! qui croient, espèrent, aiment! Ni leur foi ne sera trompée, ni leur espoir ne sera confondu, ni leur amour ne sera vain et stérile ; comme ces arbres de l'Orient qui portent des fleurs d'abord et puis des feuilles, ils fleuriront devant les hommes dans le temps, et verdiront pour l'éternité devant Dieu.
' Tous les peuples du Latium contribuèrent à former la langue de Rome, si bien que cette langue prit et garda le nom de langue latine.
Tous les peuples "du Latium d'abord, et de l'univers ensuite,
contribuèrent à former l'empire de Rome, et cet empire prit et garda le nom d'empire romain.
Empire romain, langue latine ! Différence de dénominations pleine de mystères et d'enseignements !..
Deux sortes d'écrivains ont du génie : ceux qui pensent et ceux qui font penser.
Ce que nous savons est court; ce que nous pressentons, im mense : par là le poète déborde l'érudit.
Les Grecs appelaient les Furies EuixsviSsç, les bienveillantes ; les Hébreux appelaient la mort mansuetudo^ la douceur; et ils àx^BÎeiii gustare mortem, goûter la mort...
Tous les peuples ont de ces mystérieux euphémismes.
Le peuple romain, de Taveu de Cicéron, était par-dessus tout un peuple religieux ; c'est pourquoi facere signifiait sacrifier, faire l'action par excellence. Chez les Grecs, peuple poète et artiste, •Tcotetv voulait dire une autre action précellente : inventer, imaginer, « poétiser ».
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Luscinia : rossignol. D'où vient ce mot?
De (( lucus, canere » ; chanter dans le bois. C'est Tinterprétation de Charles Nodier. Mais « Luc » et a Lusc » font deux. Puis a Lueus » n'est pas un bois; c'est un « bois sacré ». « Bois » se dit « nemits ». En outre, quel oiseau ne chante dans les bois ?
De (( luœ, canere » ; clianter au jour... Ceci convient mieux à l'alouette ; le rossignol chante surtout la nuit.
De (( luscus », parce que les bergers aveuglent le rossignol pour le faire chanter en cage... Or « luseus » signifie borgne, louche, et non pas aveugle.
De (( soins, canere », parce que le rossignol chante encore lorsque les autres animaux se taisent, ou parce que les autres oiseaux font silence dès que le rossignol prélude... Mais « soluSj canere » n'est pas « lus, canere »; ce n'est pas ainsi que les mots se combinent pour former un mot...
D'où vient Luscinia ? ^
La France n'a, depuis le moyen âge, enfanté aucune épopée souveraine. Mais de ce que la France, sortie de sa voie poétique, attend toujours une œuvre grande comme elle, est-ce à dire que ce monument épique ne surgira jamais? Est-ce à dire qu il n'a jamais surgi ? Un peuple est un, mais qu'il est multiple aussi !
Si notre mère patrie est réputée aujourd'hui stérile, oubliet on qu*elle fut jadis féconde? Elle fut à ce point féconde que les
- Un linguiste très érudit, très courtois, me répond (jue Luscinia vient, selon toute vraisemblance, du mot sanskrit kruç, crier... Ce vilain sanskrit ! Ce pauvre rossignol !
LA LITTERATURt:, LES POETES 51
peuples qui lui refusent le don épique, lui doivent, à elle, les poèmes dont ils sont fiers. Où donc, s'il vous plaît, Arioste , le ïasse, Milton, Goethe, etc., ont-ilspuisé leurs inspirations? N'est-ce point dans nos troubadours, n'est-ce point dans nos trouvères? Charlemagne, Roland, Merlin, Renaud, Lancelot, Amadys, etc., sont bien des noms français, des héros français.
Ah! notre langue a trop souvent changé, et notre verbe informe encore, parla trop tôt!
N'importe ! ils eurent le souffle épique, ils connurent l'accent de l'épopée, nos trouvères du moyen âge ! Si les syllabes employées par ces hommes forts n'eussent pas subi l'inconstance des temps, si leurs édifices d'imagination eussent résisté aux révolutions comme ces bâtisses de pierre léguées par d'autres artistes leurs contemporains, même admiration saluerait toutes ces œuvres, diverses de matière, pareilles de génie ; et de même qu'on ne dit plus, comme au siècle de Fénelon, que nos monuments gothiques déposent contre notre génie architectural, on cesserait de dire aussi que nous sommes pauvres d'épopées, nous qui possédons une vingtaine d'incomparables vieilles « chansons de geste. »
Le sentimental est dangereux en piété, en morale, en littérature, en tout !
Ne dites pas : Celui-là choisit mal le temps pour publier son ouvrage... Il faut publier, quand on le peut, à temps et à contretemps. Aujourd'hui est dans notre main, le passé n'y est plus, le futur y sera t -il ? Pourquoi préférer au certain l'incertain?
L'heure est mal propice : attendre en amènera-t-il une meilleure? Il faut respirer, il faut publier présentement. L'œuvre produite se dégagera à la longue des circonstances défavorables et finira par être estimée à son prix.
Certaine perfection poétique rappelle un fruit trop fait, en voie de pourriture. Lucain « ciselait » plus que Virgile, Silius aussi, Stace aussi... Racine « ciselait » moins que Vigny ou Autran... Qu'est-ce à dire ? Virgile et Racine sont-ils pour cela auteurs de décadence? A d'autres!
Un noble esprit ne peut trouver dans un cercle étroit le développement de son être... Il faut qu'il. s'instruise à supporter le blâme et la louange... La retraite ne l'endort plus alors de ses flatteuses illusions; un ennemi ne veut pas, un ami n'ose pas le ménager. »
Que ces paroles, que Goethe met dans la bouche du Tasse (Act. I, se. Il) m'ont troublé souventes fois ! Danger des flatteuses illusions dans la retraite qui m'étreint ; amis qui n'osent pas me recommander, ennemis qui me renversent du bout de leur langue et m'exterminent du bout de leur petit doigt; jaloux d'en haut, d'à côté, d'en bas, que je ne puis appeler de ce nom parce qu'ils ont aux yeux des hommes plus de passé, de présent ou d'avenir que moi; préventions, d'autant plus inéluctables qu'elles se dérobent derrière le silence, et même "derrière un semblant de sympathie, tout cela me jette par intervalle dans une tristesse voisine de la morl...
La Iragédie classique, j'entends celle de Corneille, de Racine, de Voltaire, emploie un langage très solennel et tient une conduite très savante, mais qui sentent beaucoup la convention; et se désintéressent trop de rhistoire vraie, des personnes, des temps et des lieux.
Hébreux, Grecs, Romains, Scythes, Parthes, Gaulois sont moulés de même, stylés de même, costumés de même. L'homme, qui n'est un que dans le fond, apparaît toujours uniforme en dépit des mœurs si variées.
Le drame, celui de Shakespeare, de Gœthe, de Schiller, représente mieux l'homme semblable à nous, sa taille, son tempérament, son caractère, son milieu. Moins de convenu permet plus de naturel. Le personnage qui pose et qui pérore fait place h la personne qui agit. Les types sont plus parfaits humainement.
Dans le drame, la donnée est plus intéressante, le champ plus vaste, le dessin plus hardi, la couleur plus vive, le détail plus franc et plus familier, l'inspiration plus originale.
La tragédie parle surtout à Térudit; le drame l'épond à tout l'homme.
Le plan, les rôles, les tirades, le rythme, je ne sais quoi d'impersonnel et de routinier, qui fait qu'on écoute sans grande surprise, caractérisent la tragédie.
Les drames de Shakespeare, de Gœthe, de Schiller, même traduits, même mal traduits, attachent, transportent, émeuvent singulièrement. En présence des personnages mis en scène, de leurs paroles, de leurs larmes, de leurs aspirations, de leurs luîtes contre les autres ou avec eux-mêmes, chacun se reconnaît ; et, comme l'esclave de Térence, s'écrie : Homo siim; nihil humani a we alienum puto.
Les délicats subissent mieux une sotte critique qu'une sotte louange.
Caldéron : Heureuse Espagne, où un auteur peut écrire des drames honnêtes, des drames chrétiens, des drames catholiques, des drames dévots! Caldéron a pu tout cela tranquillement, bonnement, sublimement.
Le clergé de France fut, au moyen âge, dramaturge, et qui plus est, imprésario. Nos critiques qui pardonnent au prêtre espagnol Caldéron d'avoir été poète dramatique, permettraient-ils à un prêtre français d'écrire et de faire jouer des drames ou des mélodrames, bien entendu religieux?.. S'il chutait, quels rires de singe! Quels cris de paon, s'il réussissait !
Lope de Vega : Ce n'est pas un jardin tiré au cordeau, découpé en carreaux symétriques, percé d'allées longues et droites, comme en dessinait son quasi contemporain Le Nôtre, non; Lope de Vega, c'est l'Espagne aux âpres sierras, aux villes irrégulières, aux costumes bariolés. Lope de Vega n'est pas un classique à la mode de France; néanmoins il est grec et latin, à l'envi de Corneille et de Racine; et plus qu'eux homme et peuple.
Duo de Saint-Simon : scrupuleux jusqu'à se demander s'il a été assez médisant.
Boileau, dans une de ses épigrammes, disait de lui : « D'où vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage ? — C'est de se voir si mal gravé ! »
Quel plus juste chagrin ne montrerait-il pas aujourd'hui de se voir si mal connu !
Le dix-huitième siècle rabattit beaucoup de la grande estime accordée à Boileau par le siècle de Louis XIV. Les renommée sont toujours de ces revers. Heureuses celles qui se relèvent sans amoindrissement! Heureuses celles qui ne perdent pas, dans Torage inévitable, la dernière plume de leurs ailes !
Le grand homme Boileau n'est peut-être pas sorti sans dommage de répreuve. Le mâche fer abonde autour de l'enclume où il met et remet ses ouvrages avec plus de patience que d'art, et de travail que d'ihspiration ; on entend trop le bruit du soufflet, pas assez la bonne rumeur de la flamme qui ronfle, crépite et rebondit.
Son œuvre occupe un petit volume ; un tri sévère la réduirait aux proportions d'un livret.
Mais le bonhomme Boileau est ignoré plus qu'il ne convient. L'homme surpasse l'écrivain, le caractère laisse loin le talent.
Jugement libre et haut, il prononce sur les mérites comme la postérité.
Conscience loyale, il « sait de l'homme d'honneur distinguer le poète. »
Ame fière, il ne s'excuse pas d'avoir trouvé méchants des vers du Roi ; il ne se cache pas de mépriser le marquis de Sainte- Aulaire, candidat académique.
Il dit à Racine inquiet d'Athalie : « C'est ce que vous avez fait de mieux. »
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Il répond à Louis XIV étonné : a Le plus grand écrivain du siècle, c'est Molière ! »
Il reconnaît, dans ses lettres, sinon dans ses satires, du talent même à Quinault, même à Boursault!
11 prend mal qu'on néglige le grand Corneille vieux et malade, et demande que sa pension, à lui Boileau, lui soit transmise; c'est du même cœur qu'il félicite, qu'il console Racine de' recevoir une pension de quatre mille livres, lui qui n'en touchera que deux mille.
Et son opiniâtre amitié pour Arnauld persécuté! et sa délicate attention pour Olivier Patru, assisté sans le savoir!
Hommes de lettres, qui estituez, à tort ou à raison, Boileau un génie médiocre, admirez du moins, imitez surtout son noble esprit et son caractère généreux 1
Corneille, Racine : Le soleil n*entre pas de plain-pied dans sa gloire ; il lui faut d'abord lutter contre les brouillards d'en bas, contre les nuages d'en haut... mais enfin il prévaut, et s'élance libre, splendide.
Tel Corneille, tel Racine. .
Un premier élan jeta entre eux et leurs maîtres de la veille un profond intervalle qui devint bientôt une distance infranchissable.
Les buts n'étant pas les mêmes, ni les chemins parcourus, les obstacles furent différents.
Corneille n'eut à vaincre que des médiocres ; là n'est point sa gloire. Sa gloire est d'avoir grandi par lui-même, sans modèle. Racine avait à atteindre Corneille. Sans lui être pareil, il fut son égal, triomphe suprême !
Corneille a le visage austère, un peu âpre; la parole grave, un
peu rugueuse : c'est un père que Ton respecte, un maître que l'on subit avec ses défauts et ses qualités. Racine a la voix caressante, l'air sympathique, gracieux et doux : c'est un frère, un ami.
Corneille s'empare de notre esprit en conquérant; Racine joue autour de notre cœur, et le pénètre peu à peu.
L'imprévu, l'ébauché, voilà Corneille; le naturel, le fini, voilà Racine.
Corneille, c'est ce lion de Milton qui bondit vers l'espace moitié vie, moitié fange encore; Racine, c'est le rossignol qui, dès la première roulade, trouve des merveilles d'harmonie.
Corneille dit, et on bat des mains :
Je ne dois qu*à moi seul toute ma renommée
On dit à Racine avec un sourire d'amour :
Je ne trouva qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
Ou bien :
...Tous les jours je vous voi^, Et crois toujours vous voir pou?' la première fois.
Corneille est le peintre des fiers sentiments, des résolutions héroïques : c'est Rodrigue hésitant entre l'amour et l'honneur, puis immolant le père de Chimène; Horace préférant la patrie à sa famille, et Rome à son enfant; Cornélie contrainte d'admirer le vainqueur de son époux; Médée opposant son <c Moi! » à la fortune ennemie; Pauline fidèle au souvenir et au devoir : il hausse l'âme.
Racine peint les orages du cœur, ses égarements, ses chutes, ses retours : c'est Andromaque sacrifiant ses deuils et ses haines au
.b^'.^ Se- . ...
salut de son fils; Hermione maudissant rhonime qu'elle adjura de tuer Pyrrhus ; Achille vomissant l'outrage contre le père de sa fiancée; Phèdre, malgré soi perfide, incestueuse... » Il remue le cœur.
Corneille prend la plupart de ses types dans un monde peut-être chimérique, mais qu'il fait paraître réel à force d'idéal. Ce que pensent ses personnages est surhumain. Tant de sublimité fatigue vite l'homme avare d'admiration.
Racine prend l'homme tel qu'il est, « ondoyant et divers, plein de contradiction», approuvant le bien et faisant le mal, n'ayant pas de cesse jusqu'au moment où il aura « accompli le crime qui lui promettait plaisir et bonheur, et qui ne lui donnera que du remords » , touchant dans la défaite, non moins qu'admirable dans le triomphe.
Voyez cette statue: des formes très mâles, presque rudes; des muscles tendus et saillants... On compterait les réseaux des veines, tant il y a d'énergie et de puissance dans ce robuste corps : tel est Corneille.
Cet autre marbre est d'une irréprochable pureté. L'œil glisse sans disgrâce le long de ses moelleux contours ; les membres sont pleins, potelés, harmonieux ; l'attitude est aisée, noble, charmante de dignité et d'abandon : tel est Racine.
Corneille est exclusif. Ses héros sont personnels. Le sauvage patriotisme des Horaces, le chevaleresque point d'honneur de Rodrigue et de Chimène, la clémence d'Auguste, le renoncement de Polyeucte appartiennent à un ordre de choses supérieur, singulier aussi. Racine, plus compréhensif, aime à généraliser. Fait il le portrait d'un homme ou le tableau de l'humanité ? Phèdre, par exemple, n'est pas tant l'amante d'Hippolyte que la passion personnifiée, la passion telle qu'elle peut exister chez la femme, sans distinction de temps ni de pays.
11 y a du Corneille dams Britannicus et Mithridate^ du Racine dans le Cid et Polyeucte,
Racine, dans Bérénice, battit Corneille; l'aurai t-il battu dans Rodogune ?
Corneille et Racine s'essayèrent dans la comédie, chacun avec le génie qui le distingue. Corneille est original, il invente; Racine imite, il est original quand même. Corneille fait voir l'homme tel qu'il devrait être, bon, généreux, fidèle à la justice et à l'honneur; il porte au devoir en prêchant la vertu. Racine se contente de représenter le vice, représentation à vrai dire, quelque peu séduisante ; mais, en dernière analyse, édifiante, si l'on regarde aux calamités que le vice produit tôt ou tard.
Corneille eut besoin d'un commentaire, trop de défauts se mêlant à ses beautés. Le commentaire de Racine est tout entier dans ces trois mots de Voltaire : « Beau! harmonieux! sublime! »
Après mêmes éclatants débats et mêmes succès éclatants, quelle fin difierente I
Corneille s'éteignit derrière les nuages qui avaient voilé son aurore. Lui dont les salles de théâtre saluaient la bienvenue par de soudains applaudissements, devant qui des rois se levèrent, qui avait fait pleurer le grand Condé, il passa de la terre, pauvre, obscur oublié. Comme ce Pompée qu'il avait missurla scène en des temps meilleurs, il avait trop vécu d'un jour, et en était venu à s'entendre souhaiter « d'être encor le Corneille et du Cid et à! Horace! »
Racine fut enseveli dans son triomphe. Lui ne vécut pas assez; il emporta autant d'espérances que de regrets. Son legs, au seuil de la tombe, fut son chef-d'œuvre, un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain : Athalie!
Plusieurs préfèrent Corneille ; beaucoup aiment mieux Racine. Tous ont tort, tous ont raison.
vVvant la Renaissance, la religion intéressait, même au foyer
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de famille, même sur la place publique. On n'était pas seulement chrétien à l'église. Pour s'entendre lui-même, pour se faire entendre à autrui, le poète pensait et parlait cchrétien. La Renaissance vint qui remit en question ce que l'Évangile avait résolu, secoua le vieil homme qui n'était pas mort, mais seulement endormi, remua ce fond païen, corrompu, revêche et moqueur qui est dans tout homme, et, sous prétexte de liberté et d'art, s'abandonna corps et âme au mensonge harmonieux, au vice élégant, à la perversité érudite. Toutes sortes de complicités honteuses s'établirent au soleil ou dans l'ombre entre l'intelligence lasse de bien penser, et le cœur fatigué de bien vouloir; un mirage apparut en travers du chemin, que l'on prit pour le paradis. L'amour décrut, la foi baissa, l'espérance tomba plus bas que le cœur. Ce sens nouveau que Jésus-Christ avait donné à l'homme restauré et achevé par le baptême fit place au sens dépravé dont parle l'Apôtre. Une seconde fois, tout était Dieu, excepté Dieu même ; le « Prince de ce monde », après une disgrâce de plusieurs siècles, remontait sur son trône ; et la civilisation païenne reflorissait.
Qu'est-ce que Villon? un païen obscène; Marot? un païen frivole; Ronsard? un païen savant; Malherbe? un païen puriste. Boileau lui-même est un païen; Racine, un païen aussi. Jodelle sacrifiait « pour de bon » un bouc au dieu Bacchus, selon le rite grec; Boileau invoquait gravement, sa perruque en tète, ce Phébus et ce Pégase, qui faisaient rire les augures contemporains de Cicéron, et bâiller Horace et Varron, commensaux d'Auguste. Le collège, étroit et monotone, moulait les intelligences, fidèles le restant de leur vie à la forme reçue.
Où est Jésus? Le retrouvera-t-on après trois jours dans le Temple? Comment le retrouver, si on ne le cherche pas ?
Le dix-huitième siècle ne prend rien au sérieux , pas même Pégase et Phébus. On ne pourrait pas dire qu'il croie en Dieu, s'il ne le reconnaissait pointa sa façon, en le blasphémant. Ce troisième pa-
LA LITTÉRATURE, LES POETES Cl
ganisme, où Voltaire seul est Dieu, sent le brelan elle lupanar, en attendant l'échafaud promis au païen André Chénier...
Depuis, l'ornière païenne, mal comblée un moment, se creuse à vue d'œil, pleine maintenant de fange, pleine bientôt de sang peutêtre.;. Oh! quand renoncerons-nous au paganisme, à toutes ses œuvres et à toutes ses pompes, pour être uniquement chrétiens, entièrement chrétiens, chrétiens en tout et partout, chrétiens par pensée, par parole, par action, par écrit?
Vous ne connaissez pas Oriens. Quand il s'enflamme, vous le croyez étrange, il n'est qu'inspiré; violent, quand il s'indigne, il n'est que généreux; chagrin, quand il se plaint, il n'est que sensible. Oriens est impressionnable, mais impressionnable. Ce qu'il en paraît est peu; c'est en dedans, « dans ce milieu où gît le cœur » qu'Oriens est surtout vif. C'est là sa partie douloureuse. Oriens aime à la folie le vrai, le bien, le beau. Tout ce qui est faux, mauvais, hideux, le fait bondir et s'écrier : Tout ce qui pourrait être très bon, et ne l'est qu'un peu ; très vrai, et ne l'est pas assez ; très beau, et ne l'est qu'à demi, le centriste. Ah! laissez-lui ses répugnances et ses tristesses de nature fîère, délicate et noble! Ne craignez pas qu'il soit tellement contagieux! Les exemples ni les enseignements ne manqueront point pour dissuader ou pour corriger ceux qui voudraient imiter Oriens !
Que reste-t-il de Segrais, Racan, Berlaut, Desportes, etc.? A peine une stance, tout au plus une tirade. Et néanmoins leur talent fut remarquable ; et leurs noms survivent dans les Poétiques et dans les Anthologies.
poètes d'à présent, romantiques, parnassiens, etc., êtes-vous assurés de laisser même un nom ?..
Chose remarquable, pas une des nombreuses épopées entreprises en France depuis le moyen âge n'a réussi, n'a mérité de réussir. Ni du Bartas, ni Lemoine, ni Chapelain, ni vingt autres n'ont rompu le charme. Voltaire, par sa Henriade, a consacré notre renommée d'impuissance, et le proverbe a prévalu que « le Français n'a point la tête épique ». Le Portugal a Camoëns ; TEspagne, Ercilla ; l'Italie, Tasso; l'Angleterre, Milton ; l'Allemagne, Klopstock; la France, rien ! On dira : « L'époque des grandes épopées est finie. » On parlait ainsi en Angleterre avant le Paradis perdu; en Allemagne, avant la Messiade,
Qui est cause de notre indigence ? A quoi attribuer notre disgrâce ? On ne lit pas du Bartas, à cause de son style suranné? Mais la Chanson de Roland est plus âgée encore,, et on l'admire! Lemoine, à cause de son mauvais goût. Mais Milton fourmille d'inventions grotesques et d'expressions ridicules, et on l'admire! Chapelain, à cause de ses rugosités et de ses glaces? Mais Klopstock est aussi froid et aussi escarpé, et on l'admire! Du Bartas avait du génie, Lemoine avait du génie. Chapelain avait du génie; c'étaient, qui plus est, des croyants. Du Bartas adorait la parole de Dieu dans la Bible, àl'envi de Klopstock et de Milton; Chapelain, dans l'Evangile, à l'égal do Camoëns, de Tasso et d'Ercilla; Lemoine était pieux comme un jésuite; et cependant l'on ne se souvient d'eux que pour hausser les épaules ou pour bâiller à bouche close !
Qui sait? Du Bartas, Lemoine, Chapelain, traduits convenablement en italien ou en anglais, apparaîtraient peut-être nouveaux de splendeur et de grâce,.,
L'épopée, affreusement piétinee par l'auteur de Y Art poétique^ passa longtemps pour morte, lorsque vers la fin du dix-huitième siècle, Gilbert cria tout à coup la grande nouvelle : « Thomas est en travail d'un gros poème épique ! »
Après la P<?7mrfe, un aLVOvioUy Philippe- Auguste, un mort-né...
Puis le vent tourna au poème didactique; et les Trois règnes, les Saisons, les Mois, la Navigation, la Peinture, les Plantes, etc., etc., etc., prirent leur vol pesant vers l'inconnu, bien loin, si loin que l'on n'a plus entendu parler d'eux.
On disait l'épopée, non pas morte seulement, mais bel et bien enterrée. On le disait et on le pensait .., tandis que l'immortelle sortait du tombeau, transfigurée comme le papillon.
Malgré l'oracle de Boileau, malgré tant de chutes épiques qui lui donnaient raison, malgré l'opinion qui tenait la cause pour jugée en dernier ressort et sans appel, 1 épopée réclama sa place au soleil, réporée chrétienne!
Elle chanta Dieu, le ciel, Tenfer, les anges, les saints; l'homme : son péché, son exil, son rachat, son prochain rapatriement; le prêtre : son humble royauté, son héroïsme obscur... C'était chrétien, ai-je dit, ce n'était point catholique. L'hérésie aussi est chrétienne! le schisme aussi est chrétien!... La vérité était reçue... à correction. Sous prétexte d'art, au fond par respect humain, on rognait ceci, on changeait cela. On pensait embellir ce que l'on fardait. On recousait à la robe une et immaculée de l'Eglise les étoffes d'emprunt dont elle ne voulait pas. « Glorification! » affirmait le poète; le prêtre répliquait : « Profanation! »
Témoin, la Divine Épopée, d'Alexandre Soumet, et Jocelyn, d'Alphonse de Lamartine. ^
La lyre peut chanter tout ce que rftme rêve.
L'un a dit cela, l'autre se l'est dit.,. Erreur funeste! Ils le çon^prirent trop tard,
A la vérité, Tâme rêve souvent des impertinences. A-t-elle tort? Si oui, la lyre ne saurait avoir raison.
Si Lamartine etSoumet eussent écouté leur foi, et non une vaine et coupable fantaisie, combien leur talent s'en serait accru ! Et que leur nom fut allé plus haut, porté sur ces deux ailes angéliques : « Vérité et poésie » !
Certain monde se persuade que pour être un écrivain de mérite il n'est besoin ni de raison, ni de jugement, ni de connaissance des hommes, ni d'expériencq des choses, ni d'étude assidue, ni d'exercice persévérant, mais seulement de quelque chose d'inconscient, d'involontaire, d!instinctif, qu'on appelle du talent.
L'art antique revêtait le corps humain, de pudeur et de majesté; l'art moderne déshabille même le nu. C'est un impudique, et quelquefois un impudent. Athènes répandait Tàme sur la chair, Paris répand la chair sur l'âme. La statue grecque rougit; la statue française fait rougir. . .
Malherbe raffolait de Sénèque; Corneille, de Lucaih. Ces deux' espagnols allaient à ces deux normands. Le a ronflant» est leur style, à ces quatre génies.
Shakespeare: plus grand que l'histoire, aussi grand que la poésie, lui seul suffirait à la littérature d'une nation.
Addisson : Shakespeare est un océan, Addisson, un aquarium.
Milton : il chante l'extase comme Gabriel, la haine comme Lucifer, l'amour comme Eve, le repentir comme Adam.
Goldsmith : Son Vicary of Wakefield traduit par Charles Nodier s'attache à la mémoire comme avec deux clous d'or.
Walter Scott : l'histoire revit dans ses romans, si honnêtes, si délicats, si vrais... lorsqu'il résiste à la tentation de dauber les moines.
Thomas-Moore : quel parfum de patrie dans ses stances qui volent légères et fraîches comme les brises !
Byron : un pur sang svelte, fier, hardi, impatient du frein, ennemi de l'éperon, indocile aux coups de cravache, que l'on estime vicieux et qui n'est que fantasque.
Chacun va se poser d'instinct sur les livres qui répondent au besoin de sa nature.
Voltaire a laissé échapper cette phrase : « Ghaulieu est le premier des poètes négligés... »
Le premier des poètes négligés, ô Voltaire ! c'est l'auteur de la Henriçùde, et de tant d'autres poèmes ; l'auteur de Zaïre, et de tant d'autres tragédies. Peu de poètes versifient aussi mal que celui-là.
Depuis Voltaire nous ricanons, nous ne rions plus.
Jamais écrivains n'eurent moins et ne parlèrent plus de sensibilité que ceux du dix-huitième siècle.
Lemière : dur caillou qui jette des étincelles.
Bernis : toujours la nature, jamais le naturel.
Dorât : entre chenille et papillon.
Ecoucliard-Lebrun : Tête virile, âme d'eunuque.
Malfilàtre : génie avorton.
Gentil-Bernard : un impuissant qui parle toujours noces.
Piron : improvisateur original, écrivain banal.
Gœthe : un vidrecome ciselé a Gorinthe»
Schiller : a mis en drame l'histoire lue en songe. Klopstock : un drap mortuaire semé de larmes d'argent. Bûrger : a écrit des ballades qui sont des épopées. Wieland : a composé telle épopée qui n'est qu'une ballade* Hoffmann : a entrevu tout un monde fantastique à travers la fumée de sa pipe, comme on entrevoit une éclipse avec un morceau
de verre noirci.
Lessing : est à La Fontaine ce qu'un bock de bière est à une bouteille de vin dechampagne^
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Jean-Baptiste Rousseau : un écho de David, un reflet de Pindare une ombre d'Horace.
Beaumarchais : une joyeuse journée d'automne que la chute de quelque feuille desséchée frappe çà et là d'un bruit sinistre.
Buffon : tête d'or, poitrine d'argent, jambes d'airain, pieds d'argile, comme la statue de Daniel.
Voltaire : esprit de courtisan et cœur de courtisane.
Laharpe : beaucoup de facilité, un peu de talent, nul génie.
Marmontel : une volière où sont maintes sortes d'oiseaux, hormis Taigleet la colombe.
André Ghénier : un beau temple athénien, sans l'autel au Dieu inconnu.
Parny : un stercoraire qui pue et brille.
Baour-Lormian : un gros papillon pris dans les cordes d'une harpe.
Gollin d'Harleville : il s'écoute parler et se regarde rire.
Berchoux : ses rimes tombent lentes, lourdes, étouffantes comme la pluie de roses au festin deCaligula.
Vigny : doigts de roses, larmes de perles, comme TAurore d'Homère.
Hég* Moreau : pomme gâtée encore verte, et qu'il faut récurer avec soin avant d'y goûter*
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Sainte-Beuve : que de poésie dans sa prose, et que de prose dans sa poésie!
Auguste Barbier : force coups de tonnerre, peu ou point d'éclairs.
Auguste Brizeux, dans les Bretons, risque de se ron»pre les veines du cou à vouloir enfler la corne d'Armor. On croit ouïr quelque barde ancien traduit par Baour-Lormian. 11 a transgressé le précepte d'Horace « d'éviter un fardeau inégal».