‹ PenséesChapitre 10 sur 10 · L UTILITE DU COCHON · texte numérisé non relu

L UTILITE DU COCHON

(( Je m'en vais vous chanter peut-être assez mal Up de nos quadrupèdes qui a l'air si brutal,

Si sale, si vorace, vivant de tous les mets, Fructivore, herbivore, mais il en faut assez. Il n'est pas difficile sur aucun ustensile, Quand il est en santé tout mets lui est servile. Mais si vous le lavez d'une eau claire et pure. Il se trouve offense, la preuve en est bien sûre ; Il cherche en même temps le plus sale bourbier. S'y couche volontiers comme en un solombrier. C'est l'animal gagnant qui gagne en peu de temps Plus que nul quadrupède n'en peut pas faire autant, Et c'est pour cela qu'on l'appelle le gagnous. Et les autres le porc, tous ces noms sont de nous... ... n n'est pas de maison à la campagne, en ville. Qui n'ait pas du cochon pour quelque mets servile, Qui dans toute sa vie ne fait rien qui soit bon : Mais quand sa mort arrive c'est un vaillant champion.

Saint Antoine, écoute donc,

Lève un peu ton capuchon

Pour entendre, nous dit-on.

L'utilité du cochon. »

Eh bien! lecteurs, que pensez-vous, sur échantillons, de l'œuvre de Jean Rozier ? Quel dévergondage d'idées et de sentiments ! Quel style ! mais correct, souvent inintelligible. Toutes les règles de la prosodie et de la métrique sont violées ici, témoin ces hexamètres trop longs ou trop courts, ces césures et ces élisions absentes, ces vers léonins, ces rimes fausses, criardes, amoncelées sans ordre, ajustées sans goût, amenées sans raison. Le français, si français il y a, n'a jamais été, je suppose, à pareil charivari depuis les temps d'Adenez et de Ghrestien de Troyes, de Jehan de Meung et 4ç Rutebœuf... ' . ■

Le fumier d'Ennius et la fange de Lucilius sont célèbres. Jean Rozier les rappelle, mais de loin. J'ai constaté son fatras; pour continuer d'être juste, je signalerai les hexamètres heureux, qui surnagent rares parmi ce gouffre vaste,

« On s'assouvit de tout, mais jamais de richesse. » (p. 8).

Le prodigue (p. 10) :

« Se faisant un fardeau de sa bonne fortune,

(( Veut se débarrasser d'un bien qui l'importune. »

Et ce vers qui résonne comme un écho de La Fontaine : a Les ânes sont partout, c'est la grande famille » (p. 14).

En outre, Jean Rozier fourmille de vocables inventés à plaisir ou d'acceptions inusitées, qui raviraient les collectionneurs de mots populaires, comme l'ingénieux comte Joubert.

Éloge de la culture {p. 3) : •

« Protégeons cette science

« Qu'à bien examiner, c'est la première stence, »

« Qui influe si fort dans toutes les cherries » (p. 5) :

(( Nul ne peut exister sans cette métropole » (p. 5).

« Pour infruster souvent le bien des pauvre gens » (p. 5) :

<( On fait quelques récoltes qui est de bon cozol » (p. 6) :

« Par leur ami Bacchus qui est de bon consolt » (p. 7) :

« Et cédant à l'hiver s>oxivegt\e tourmentaire » (p. 7) :

« Pdienà fuliirement Yhovame comme Tenfant ».

Le Châtaignier (p. 21) :

« Le châtaignier leur fait la plus grande meublée ». (p. 22).

Le Noyer {^. 26) :

«C'est toujours de cette huile que tous les peinturiers,. »

Dialogue philosophique sur la nature :

(( Pour d'autres reaaissances, de nouvelles formences » (p. 27) :

« Un ennemi commun, le besoin, nous lamente » (p. 30).

(( Tous dirigés contre nos vaillants four fouillants tu, etc., etc.

« Celui-là a bien vécu, dit un proverbe arabe, qui a bâti une maison, publié un livre et engendré un fils. »

Jean Rozier n'a jamais, que je sache, bâti aucune maison; mais il publia un livre, nous l'avons dit, et il fut père de famille.

Il eut des fils, tous intelligents comme lui, mais déshérités de sa belle stature et de sa figure imposante. Infirmes, hélas! le voisinage les plaignait... les enfants seulement, non le père, qui ne laissait pas, avec ses lectures et ses propos de poète, d'être suspect de magie, voire d'hérésie, si bien qu'on le croyait, à tort sans nul doute, châtié de Dieu...

Entre nous, Jean Rozier tranchait bien parfois du libre penseur, en conversation. Il trouvait à dire sur Moïse ; il admirait Voltaire; une fatuité, voilà tout. Il n'y a pas jusqu'à son opuscule, où comme aurait dit le duc de Saint-Simon « la corde ne se montre. »

« ... Les ânes sont partout.

Jusque dans les boutiques, dans les couvents surtout, »

(Discours sur Vâne (p. 14).

Il chante la nature en déiste, et il parle du feu comme ferait un Parse ou un Guèbre :

« On peut l'appeler Dieu... »

(Problème philosophique sur le Feu (p. 30),

Qu'est-ce à dire? que Jean Rozier fut impie? Oh ! que non pas ! La même élucubration témoigne en maint endroit d'un incontestable esprit de foi; il y invoque Dieu ; il y nomme Noire-Seigneur Jésus- Christ. Jean Rozier, qui plus est, se plaisait à l'église ; et je l'ai vu» moi, assister aux messes de la cathédrale, sa paroisse, recueilli comme il convient, et priant à cœur joie.

Souvenir lointain ! . . .

Aujourd'hui Jean Rozier n'est plus. Son âme est devant Dieu, et son corps au Puy-Saint-Glair, ce vieux cimetière de Tulle. Un tertre de gazon, une croix de bois noir, voilà sa tombe. Je l'ai visitée bien des fois jadis.

L'épitâphe, en vers de sa façon, est restée dans ma mémoire. La voici, puérile, touchante néanmoins :

a Jean Rosier, du Mamuzel.

(( Poète, mécanicien, « Agronome, musicien. »

Pauvre cher Jean Rozier ! Il pensait à toi, le poète anglais qui soupira ce vers :

(( I^à dorment dans l'oubli des poètes sans gloire ^... »

.iï

En résumé, Jean Rozier fut un homme très ingénieux ; c'est pourquoi nous avons écrit sa vie; et un très ridicule éôrivain, peutêtre par sa faute : c'est pourquoi nous avons blâmé son œuvre.

Quand sera-ce que le paysan seul aura honte déparier la langue de ses pères !

Thoma§ Gra^, Irjd. Chateaubriand/

La Sorcière.

Un philosophe définissait l'homme : Un animal religieux. Que ne suis-je philosophe, moi ! Je définirais le paysan : un animal superstitieux.

Paul Bert, tu peux arracher le cœur aux hérissons de Brive ; tu n'enlèveras jamais la foi à nos paysans. Cette foi n'est pas toujours conforme à l'Evangile ; n'importe ! c'est de la foi encore, moins abominable aux anges et aux hommes que l'incrédulité. Le^ campagnard, en dépit des instituteurs, en dépit même des curés, croit aux sorciers et aux sorcières, comme les Romains, comme les Gaulois. Canidie n'est pas morte, Velléda non plus. Demandez, plutôt à la Mérigale !

<c Pan ! pan !

« — Qui va là ?

« — C'est nous, Mérigale.

« — Que vous plaît-il ?

« — La fille à Jantou, de Marsalieu, s'est toute brûlée avec du pétrole répandu sur elle par mégarde. Venez la guérir »...

Marsalieu est loin ; minuit sonne ; le ciel est noir comme la mère, du loup...

La Mérigale hésite... Puis : a attendez-moi, je descends. » Et elle attache vite son jupon, sa robe; jette un niouchoir autour, de son cou, met sa « paillole », ses galoches...

« — Ça presse donc ?

« — Ça presse.

« — En route ! »

Deux femmes se hâtent à droite et à gauche delà sorcière ; cinq ou six hommes les précèdent, portant qui des lanternes, qui de^ brandons, qui des gourdins...

Bois, prairies et bruyères ; haies, ruisseaux et fossés sont franchis au pas de course... oh! Rembrandt !

Et le cortège galope, galope, galope...

Futaies, buissons, garrigues s'interrogent dans l'ombre : « Oà va donc la Mérigale à cette heure ?.. » La chouette oublie d*hululer, et c'est tant mieux; le rossignol interrompt son nocturne d'amour, et c'est tant pis ; le crapaud, oyant le sol résonner, demande, de sa voix de cristal : « Y a-t-il sabbat ?.. »

Et le cortège galope, galope. . .

Plaines, vallons, collines causent tout bas : a Mais ce n'est pas Noël, pour que la Mérigale aille ainsi à la messe de minuit ? Que se passe-t-il dans le pays? Pour sûr, il y a du nouveau... » Le chien de garde lui aboie, la prenant pour la lune ; au fond de l'étable le bœuf meugle; le bouvier, désendormi, l'œil collé aux vitres de sa cabane, murmure : « La Chasse volante !.. »

Et le cortège galope ...

« — C'est ici ! »

La Mérigale entre, superbe, mystérieuse :

« — La malade ? »

On lui montre une pauvre jeune fille, pantelante et hurlante, emmaillotée de compresses.

La Mérigale, pleine de son rôle, observe en silence cette bouche ouverte aux cris dedouleur, ces jambes qui se contractent, ces bras qui se tordent...

Au tour d'elle, on attend. Horrible attente, faite de recueillement et d'angoisse !

Soudain : « — Cendre ! feu ! flamme ! »

Nul n'a compris, nul ne bouge...

« — Un réchaud de braise ! »

On se précipite, on se bouscule ; on se dispute les ustensiles de la cuisine...

Une ample terrine est posée sur une table, contre le lit, devant la Mérigale.

<c Favete linguis! » aurait dit une prêtresse de Vesta. Notre sorcière se contente de crier : « — Point de bruit I »

L'assistance se tait ; la malheureuse elle-même écoute et regarde.

Alors la Mérigale lève les yeux au ciel, souffle sur la braise et fait un signe de croix sur elle, sur le vase, sur l'enfant ; (trois est un nombre sacré), puis soupire, puis tousse, puis éternue ; puis marmotte un Pater ^ puis chuchote un AvBy puis chevrote un Credo; puis frappe trois coups dans sa main droite et trois coups dans sa main gauche; puis hogne et huche force interjections baroques, effrayantes non moins, qui vous font souvenir de la scène des sorcières dans Macbeth. Enfin elle chantonne, en les saccadant lentement les syllabes cabalistiques du Petit- Albert

Ici, la sorcière reprend son visage ordinaire et sa voix naturelle. :

« — C'est fini ?

« ~ C'est fini. »

Un long soupir d'aise parcourt la chambre...

Le père de la petite s'avance : ^

« Merci... Combien nous devons- vous ?

« — Rien.

« — Le boa Dieu vous récompensera ! » dit la mère.

Quinze jours passés à peine, elle se présente chez la Mérigale, et sort d'un vaste panier une paire de canards, un beurre énorme, un pain de sucre, une bouteille de curaçao, une bouteille de garus, deux livres de laine:

« — Tout ça pour moi

c< — Mon homme a battu tout Marsalieu pour vous attraper un lièvre; impossible, à son grand regret.

« — Le brave homme!.. Et la petite?

« — La petite ne souffre plus.

« — Vraiment ?

« — Morte! morte ! »

La guerre des esciaves en Italie, la guerre des serfs en. France ont légué à l'histoire un souvenir particulièrement lugubre. ..

vous qui dépouillez le paysan de ses croyances et de ses écus, lui bourrant la poche de mauvais journaux elle cœur de brutales envies, prenez garde aux représailles qu'il vous devra pour l'avoir rétabli en esclavage, en servitude !

Le paysan, aussitôt arrivé en foire, cesse d'être chrétien, d'être homme. C'est une araignée au centre de sa toile. Ni la voix du sang, ni l'amitié, ni le respect, ni l'honneur ne lui sont plus de rien, a A la guerre, comme à la guerre ! à la foire comme à la foire I » On le sent, il se sent résolu, pour vendre le plus^cher et le plus vite possible, à tromper même son voisin, même son père et sa mère !

tK Ménager^ qui ? cet honnête homme ? Un honnête homme est inoffensif. Ce méchant? Oui, celui-là peut me nuire... .» Ainsi parle tout paysan.

17 avril 188...

Il pleut depuis hier une pluie épaisse.

La pluie est écrasante à la campagne.

Ici personne à entretenir : Tisolement absolu !

Certaine description de Washington Irving hante ma mémoire : il s'agit d'un voyageur arrêté dans une auberge de campagne par une pluie d'orage. Ah ! cette pluie, est-elle bien exprimée ! On la voit, on l'entend qui tombe et s'écrase dans l'eau, sous la gouttière; et l'ennui du gentleman devient l'ennui du lecteur charmé.

Mon ennui à moi n'est pas de ricochet ni de plaisir. Je ne lis pas l'ennui d'un autre, je ressens le mien. C'est moins poétique...

Me voilà seul parmi la nuit profonde, seul parmi la pluie lourde qui fait claquer les feuilles nouvelles. Le rossignol, frais venu, se tait de gémir sous cette pluie maussade; une pluie tiède d'été ne le transirait pas ainsi. La lune, au lieu de rouler, dans le clair firmament, ronde et splendide comme la roue d'argent d'un chariot mystérieux, la lune se traîne derrière les nues opaques.

Il y en a qui vont bien loin chercher les solitudes et les silences* Je les ai trouvés, pauvre moi, sans tant de frais, plus profonds, plus persévérants qu*à mon désir...

Je n'ai pas encore vécu» je n'ai pas encore agi ; tout le peu que j*ai pu entreprendre m'a toujours éclaté dans la main.

Autrefois> malgré moi inoccupé, j'espérais encore..» Aujourd'hui, trop vieux de dix ftnsj je n'espère plus»..

Point de passé ; point d'avenir.

Un homme tient à la société comme un fœtus à sa mère, pat* l'ombilic, par le ventre».; Oh I ce ventre, qui me retient de partir pour le pays de ma pensée !.;

J'ai toujours désiré de vivre intellectuellement, idéalement, divinement; et je n*ai jamais que végété et langui !..

Un fond de campagne ! un fond de province ! le dernier des hommes dans le dernier des pays!..

Je ne veux, en disant ainsi, ni mépriser mon cher Limousin, ni me mépriser, homme, chrétien et prêtre. Mais, voyez, où suisje, et que suis-je? Un rien dans un rien.

Plusieurs me consolent... Consolation lamentable! Ainsi Ton console et amuse un moribond, en essayant de lui persuader ce dont soi-même on doute

Trois sortes de personnes meurent sans façons, le prêtre, le soldat, le paysan.

Un monstre existe depuis naguère, le paysan impie.

Les paysans se prennent par la bouche, comme les poissons.

Aux nations qui meurent adhèrent les derniers, le prêtre par amour et le paysan par routine.

Le paysan passerait pour moins fin, si on ne le croyait pas si bête.

Le paysan porte tout à la bouche, comme les petits enfants.

Le paysan passa de paganisme à christianisme à grand renfort de miracles; il retournerait à moindres frais de christianisme à paganisme.

(( Barbarus his ego sum, quia non intelligor illis : C'est moi qui leur suis un barbare, parce qu'ils ne me comprennent point... »

Ainsi disait Ovide exilé à Tomes.

Ces paysans du Danube finirent par entendre quelque chose à la politique de Rome, témoin le paysan de Marc-Aurèle et de La Fontaine ; on n'a pas ouï dire qu'ils aient rien entendu à l'art et à la poésie. La civilisation païenne put « informer » leurs mœurs, mais non pas leurs âmes...

Un paysan est un homme à peu près comme un bloc de marbre est une statue.

Le paysan a deux mots pour désigner la compagne de sa vie : Femena, femna. La « femna » n'est la femelle que de l'homme ; la femena est aussi la femelle de l'animal. Â ce compte : a ma femena » devrait se dire peu ou point. C'est pourtant le terme préféré.

L enfant, la femme, le paysan aiment qu'on les flatte, autant dire qu'on les trompe.

Le paysan ne donne jamais. Il vend, il prête, il échange, il paie, il ne donne jamais.

Ni la ville n ôte, ni la campagne ne donne la solitude : la solitude est en nous.

Si Ton fouille bien dans le tréfonds dii paysan, Ton finit par y découvrir certain sens supérieur qui s'explique malaisément, mais qu'il faut constater.

« La patrie!.. » Voilà, certes! un beau mot, et qui sonne bien, et qui fait tressaillir chacun, excepté le paysan. Pour que le paysan se lève terrible, criez-lui : « Ta maison, tes champs, ton pécule !.. gare ! . . gare à toi I »

J'aimerais les paysans, si le paysan ne me dégoûtait.

Le paysan meurt de faim toute sa vie pour avoir de quoi vivre après sa mort.

Une maison posée au bord du chemin...

L'homme travaille, derrière la haie d'épine blanche; il travaille la terre sans perdre un moment, car le soir tombe, et il veut finir.

Au loin, là-bas, le ciel apparaît tout rouge.

(( C'est le soleil couchant » dit-il.

Erreur, c'est sa maison qui brûle I

Un misérable, comme il en passe tant chez nous aujourd'hui, a déposé une mèche à mine sous la porte, et la maison s'est mise à flamber.

L'homme se précipite en criant : « Au feu!.. »

Puis il se ravise, s'arrête h distance raisonnable, s'accroupit sur un tronc d'arbre, écoulant si Ton vient, désirant que l'on vienne trop tard :

La maison est assurée !..

Cependant le tocsin bêle ; l'on se rue des villages prochains : (( Et les meubles ?.. Allons ! .)) •

L'homme ne bouge pas, TieTepond pas :

Le mobilier est assuré !..

Ainsi, brûlez à l'aise, brûlez en paix, armoires et bahuts des aïeux ; brûlez, lit nuptial et berceau refroidis depuis peu ; brûlez tableau qui figurez la vierge Marie, patronne de l'épousée morte ! (hélas! qu'il la remplacera bientôt, celle-là encore, sa maison rebâtie...) l)rûlez, tunique militaire! brûlez, petit cadre de sa première txmmnxnion ! souvenirs de gloire, d'amour et de deuil, souvenirs anciens et récents, brûlez en paix, brûlez à Taise : Il est assuré !

Nos paysans supportent bien Dieu : « Il n'est point là, s'il est quelque part, et puis, il ne demande ni or ni argent ». Par contre, ils endurent mal les hommes de Dieu, le pape, révêque,le curé...

S'ils osaient, moins encore endureraient-ils leurs autres maîtres, à dire la vérité.

« Payer Jexîuré qui n'a besoin de rien, lui, paysan, qui a besoin de tout!.. » Raisonnement idiot. — Admirable raison ! pense le paysan.

Le paysan ne se promène point.

Le paysan donne le bras à sa femme le jour de leur mariage pour la première et la dernière fois.

Vendre n'importe quoi, n'importe comment à n'importe qui, voilà en trois mots toute la diplomatie du paysan à la foire.

4^U oi

Le paysan a un second chez soi, où il no se plait pas moins qu'en l'autre, c'est le champ de foire.

L'absentéisme et le Malthusianisme dépeuplent nos campagnes à vue d'œil. Le Natchez et le Mohican ont été. — Un prochain sujet délivre : « le dernier des paysans ».

Petit paysan qui veux acquérir de l'aisance ; paysan aise qui veux faire une bonne maison ; passe-paysan qui Veux devenir fnonsieur, Malthus fait la loi chez vous tous, n'est-il pas vrai?..

I8G PKNSKES

Ils ont beau être jeunes encore, ils n'ont et n'auront qu'un fils.

Et ce fils, enfant gâté comme tout fils unique, turbulent et téménaire, a failli de périr sous une muraille écroulée :

« C'eût été une leçon pour les parents ! » dit un villageois, témoin de la chose, avec un sourire mystérieux.

Le passe -paysan est-il de prime abord père d'un enfant mâle, c'est assez! N'a-t-il que des filles, il s'obstinera jusqu'à la venue d'un garçon. Ce fils tardif sera l'aîné, sera Tunique, pour bien dire. Le reste ne bougera qu'à son doigt et à son œil. Autant de sœurs, autant de servantes. Aucune ne s'établira, toutes se consacreront à monsieur leur frère, à son épouse, à son enfant. Si l'une d'elles parle d'entrer en religion, long procès à plaider. Le bon père ne tarit pas de pourquoi et de comment : ic Tu ne m'aimes donc plus? » soupire-t-il ; puis : « Qui conseillera, guidera, soignera ton pauvre frère ?.. » Et lui de discourir sur le clergé qui ravit les enfants à leur famille ; et de s'emporter contre ce « temps d'ignorance et de fanatisme, aboli par la grande révolution, où les victimes du cloître... etc. » La vocation sera de bonne trempe, si elle ne rompt pas dans cet assaut de sensibilité et d'hypocrisie.

Grattez le Russe, disait Napoléon, le Tartare reparaîtra. » Et vous autres, gens de l'instruction obligatoire, frottez, vernissez le paysan tant qu'il vous plaira, toujours le « peccata )> subsistera ; et c'est bonheur que cela, puisqu'il nous faut manger du pain.

Le saint goûte la mort, le philosophe la boit, le paysan Tavale.

L'ancien paysan se révoltait à propos de tout, à propos de rien ; le paysan moderne ne se révolte pas ; à peine se plaint-il; il a le suffrage universel, un joli hochet, pour le distraire.

« Taillable et corvéable à merci... » Ainsi parlait, à ce qu'on prétend, le droit ancien. Le droit moderne, lui, ne parle pas; trop parler nuit. Il a plus tôt fait de charger « la bête aux mille têtes », de la charger encore, de la charger sans fin. C'est up vrai pince- §jips-rire, le droit moderne,

L'hygiéniste : « L'air, ainsi que le pain, est de première nécessité ; de l'air, des fenêtres, brave homme! — Oui, monsieur. »

Le collecteur : « Autant d'ouvertures, autant d'impôts ; payez 1 — Oui, monsieur !.. »

Après quoi, bouchant trois fenêtres sur quatre : « Plus d'air pour moi, plus de lumière, ni de santé, ni de joie que dehors, sous le grand ciel du bon Dieu ! » dit le paysan avec un soupir.

«... Nos pères criaient, quand on leur prenait pour la dîme, un dixième de leurs revenus ; et vous, vous payez trois et quatre dimes... »

Qui parle ainsi ?Dreux-Brézé, dans un mandement ? Dupanloup, dans une brochure? Rochefort, Veuillot, ou Cassagnac, dans un article ?. .

Ce langage est d'un enfant du peuple, d'un grand industriel, autrefois ministre d'état, aujourd'hui sénateur et affectionné à convaincre de folie, pour qu'il daigne s'en laisser guérir, ce pauvre Jean Guêtre, qui « depuis des mille et des cents ans t'appelle, république des paysans ? » ^

^ Le beau refrain de Pierre Dup nt :

« Oh! quand viendra la belle !

« Depuis des mille et des cents ans « Que Jean Guêtre Rappelle, <ii République des paysans!

Nos paysans ne retournent guère de la ville sans un pain blanc, pour se régaler en famille. Ce pain monsieur, mâche lentement, respectueusement, pour ainsi dire, a pour eux la saveur du fruit défendu, bien qu'ils estiment le pain noir, leur pain, plus rafraîchissant et plus salubre.

Pour le paysan , le mot chrétien est synonyme du mot : homme. Admirable acception, où l'âme enseignante de l'Eglise se fait bien sentir

Le facteur rural (1871), Citadins, accoutumés aux gâteries de la poste qui vous choie à toutes heures, vous ne soupçonnez point la grande place que le facteur rural tient dans notre existence, à nous, campagnards; combien il est attendu avec impatience, et salué avec émotion, quand il apparaît une fois le jour, avec sa casquette réglementaire, sa blouse bleue et ce sac de cuir qui contient lant de secrets.

L'on s'inquiète et Ton espère tandis qu'on est jeune. L'on croit encore aux longs souvenirs, aux chances propices: « Je puis apprendre tout à coup que j'ai fini d'être inutile et obscur. La Providence est une bonne mère, La fortune est aveugle, dit-on ; à ce compte, elle est exempte de préférences. Peut-être ai-je enfin gagné à cette loterie qui tire tantôt celui-ci, tantôt celui-là du milieu de la foule, et l'introduit brusquement de la salle d'attente où l'on sèche sur pied, en la salle d'honneur promise aux heureux. »

On frappe... C'est lui! J'ouvre vite. Et lettres, journaux, brochures m'emplissent la main. A une curiosité générale, incertaine, succède une curiosité restreinte, vive d'autant.

J'emporte à l'écart mon aubaine. Naturellement, je cours au plus intéressant...

Quoi de nouveau à Paris, la ville capricieuse et terrible ? Et ma pauvre petite ville natale, si humble en France, si grande en mon cœur, est-elle tranquille? Un tel est malade, tel autre est mort... Mon meilleur camarade d'enfance se marie : joie et patience au couple nouveau !...

Le facteur est reparti me disant un bonsoir auquel, trop distrait, j'ai peu répondu. Avant sa venue j'espérais, je craignais. Je recommencerai ainsi demain et toujours : craindre, espérer, n'est* ce pas toute la vie; et l'homme fait -il autre chose sur terre qu'attendre toujours un bonheur qui ne vient jamais?

Le monde qui est en moi, de pensée en pensée, comme d'ondulation en ondulation une eau profonde, s'est troublé; mon âme est autre d'il y a un instant ; les choses ont changé autour de moi.

Ainsi un humble facteur relie ma solitude k l'univers entier ; grâce à lui rien d'humain ne me semble étranger. Un pauvre homme qui ne se doute de rien, me fait au cœur cette impression profonde ; la voix de cet être chétif m'émeut à l'envi d'une belle musique ou d'une poésie puissante. mystère !

« prêtres, ces paysans à qui vous prêchez sans cesse n'en, paraissent pas meilleurs... »

Il est vrai. Mais oh ! que bientôt ils paraîtraient . pires, si on ne leur prêchait Jamais, ou que rarement !

LA GAMPAGNIi:, LKS PAYSANS iUl

Germe obscur, reste sous terre. Pourquoi vouloir éclore et fleurir? Tu rêves de soleil, de brise, de rosée? Hélas! le soleil brûle, la brise tourmente, la rosée accable et souille. Au grand jour, le trouble t'attend, non la paix; la douleur, non la joie; et si quelque gloire t'est promise, elle sera vaine et courte... Reste sous terre, germe obscur.

Je serai fleur, il faut que je sois fleur. Épreuve pour épreuve, mieux vaut soufi'rir à la lumière que dans Tombre. Car je souffre ici. Et je ne trouve pas vrai que Tisolement soit du bonheur. La nuit m'entoure, la terre me presse, le ver m'insulte. Le désir surtout me tue. 11 faut que je sois fleur, je serai fleur.

Aimer, c'est choisir.

Les amis sont rares par la bonne raison que les hommes ne son pas communs.

La confiance compose Tair respirablede l'amitié. L'amitié dépérit à mesure que cet air diminue.

Nous nous méfions trop de notre cœur, et pas assez de notre tête.

(( Aimons- nous les uns les autres... » A cause du prochain? Il est si peu aimable! A cause de nous? Nous sommes si peu aimants! A cause de Dieu, seul aimable, seul aimant.

Toute affection humaine s'écroule bientôt, si Dieu, invoqué comme principe, comme motif, comme but, ne la cimente et ne la consacre .

N'aimer que soi, est-ce aimer?

Nous aimons en autrui nos idées, nos goûts, nos opinions... — Et nos talents? — Point.

Me tendre les bras de loin, se précipiter à mon cou, m'enlacer, me soulever, me meurtrir de baisers, saisir mes mains, les tordre, les secouer; et, me regardant avec exaltation, me demander coup sur coup, sans attendre aucune réponse» des nouvelles de ma santé, de mes études» de mes affaires, de mes parents, de mes connaissances; ttt'appeler à toute phrase : «Mon cher! moîi très cher ! c*est ainsi que PampUile me reçoit.

ce homme plein de cœur! rare ami!... » dis-je à part moi.

Tout en réparant ma chevelure et en m'essuyant le visage, je cherche dans mon esprit quelque réponse h pareille effusion de

tendresse. Je me retourne, j'ouvre la bouche... Où donc est Paaiphile?Pamphile a disparu! Voyez-le là- bas qui enlève et étouffe presque dans ses bras Gordien qu'il connaît à peine, et qui répète : « homme plein de cœur !..,.»

Un visage toujours serein possède un mystérieux et puissant attrait : les cœurs tristes s'y viennent réchauffer comme au soleil.

L'égoïste ne supporte pas Tégoïsme.

^^^ lîî

Je n'admire pas toujours ce que j'aime» ni je n'aime toujours ce que j'admire.

Ayez des amis, non pour recevoir, mais pour donner;

Les consolations banales sont dures aux douleurs délicates.

ARcaN mo tire à l'écart, et me confie, avec des précautions sans nombre et des recommandations sans fin, un secret de peu: a Prenez garde au moins ! Ne dites cela, de grâce, a âme qui vive! . . . si vous alliez me compromettre!... » Jele tranquillise.

Toutefois, ce beau secret fait e:i deux jours le tour de la ville.

Quelqu'un a donc trahi Arcan? — Sans doute. — Et qui donc? — Lui... Tout le monde est son intime ami, et il s*ouvre également à tout le monde.

Votre ami revient d'un long voyage... Faut-il vous livrer à lui déprime abord? Cela n'est guère prudent. S'il était changé?... Tâtez-le donc près du cœur, au moins un instant.

« Comprenez-moi, et vous m'aimerez! ... » — « Aimez-moi' et vous me comprendrez ! » disent à l'envi l'homme de génie et l'homme de cœur.

Aimés par une personne ou par plus d'une, nous prenons si bien cette douceur en habitude, que nous sommes tentés de crier à l'injustice, lorsque, dehors, nous choppons contre un ennemi, que dis-je, contre un indifiérent.

LÉNis a une belle vertu, la douceur, et une belle qualité, la douceur. J'aime sa parole qui sourit, j aime son silence qui écoute. A son regard je m'épanouis comme une fleur au soleil. Grâce à lui, je deviens envieux d'être meilleur, d'être bon. Ma conscience qui me conseille jour et nuit d'épargner, de supporter, de servir autrui, ma conscience lui emprunte des accents si énergiques qu'ils me transportent, et si suaves qu'ils me pénètrent. Lénis, votre douceur est

un merveilleux exemple. Près de vous, la colère s'apaise, la vengeance se repent, la discorde s'évanouit, la prévention de l'esprit et l'antipathie du cœur se dissipent. Certes, le talent est un don précieux, la sagesse est un rare trésor; mais vous possédez la douceur, et rien âmes yeux, rien ne vaut ce trésor et ce don, ô LÊNis ! •

J'aime les enthousiastes ; les exaltés me font peur.

Dileciio, diligentia : parenté de mots, qui devrait 'être une parenté de choses :

« L'amour » qui n'agit point, est-ce un « amour » sincère?...

Voici deux amours étranges, notre amour pour nous-mêmes, si misérables; et notre amour pour cette vie, si pleine de maux.

Certaine médisance vient d'amour.

Combien aiment Dieu si fort, si fort, qu'ils n'en peuvent aimer le prochain.

L'amitié comporte la différence des caractères, comme l'amour celle des sexes.

Tant qu'an aime, l'on prête à l'objet aime des qualités d'esprit et de cœur qu'on lui reprend au jour des mécomptes.

Se figurer connaître l'amour, quand ce n'est pas Dieu qu'on aime, c'est prendre cette petite flaque d'eau trouble pour la grande mer aux vagues d'azur.

Sphinx me tire à part, et me dit d'un air tout à fait intéressant : (( Nous sommes trois ou quatre qui nous proposons de vous recommander au maître. C'est vraiment dommage qu'un homme tel que vous demeure ainsi dans l'ombre. Cependant nous avons craint de trop prendre sur nous ; et j'ai voulu, avant que d'aller plus loin, vous avertir et savoir là -dessus votre pensée. — Sphinx, quel besoin avez- vous de mon autorisation pour dire du bien de moi? Si vous m'aviez servi à mon insu, nous en aurions, vous combien plus de mérite, moi, combien plus de gloire? Je comprends : vous vous prévalez d'avoir voulu, comme si vous aviez fait : « Nous nous proposons, dites-vous, de vous obliger... » — « Et moi» Sphinx* je me propose de vous en dire merci ! »

Dieu seul panse bien un cœur qui saigne.

Les estomacs longtemps privés de nourriture défaillent et succom-

L*AMOUR, L^AMITIE, LES AMiS 199

bent : ainsi les cœurs longuement éprouvés se refusent à un bonheur tardif.

Portons notre cœur le long de la vie comme nous. pprte rions un flambeau, en tenant la main tout autour, de peur que les vents ne réteignent.

Qu'est-ce quel'ampur ? Deux âmes et une chair; l'amitié? deux corps et une âme.

Nous vantons notre ami, homme de talent, moins parce qu'il a du talent que parce qu'il est notre ami.

Toujours l'on se méfie trop ou pas assez.

tt Necessarius », l'ami, l'homme nécessaire... Mot profond, mot ingénieux, mot touchant. Quand sera-t-il français?

L'amitié, c'est l'idéal ; les amis, c'est la réalité ; toujours la réalité reste loin de l'idéal.

L'homme successivement délaissé, sans juste motif, par ses amis,

acquerra le renom d'être un caractère difficile, changeant, ingrat, sauvage.

Notre ami, au jour de la rupture, se fait une arme contre nous de ce que nous sommes mal avec un autre, justement ou non.

Soyons fiers d'une amitié, n'en soyons jamais vains.

On serait tenté de dire à de certaines personnes : « Si vous me trompez, vous, je ne me fierai plus à qui que ce soit ! »

Si éprouvée qu'une amitié paraisse, il est des confidences qu'elle ne doit pas entendre, et des sacrifices qu'il ne faut pas lui demander .

Ni tous ceux qui nous font du bien ne nous aiment, ni tous ceux qui nous font du mal ne nous haïssent.

La tendresse de quelques-uns est un torrent. A certains jours, elle surabonde, elle déborde ; et puis, quelle sécheresse !

L'intérêt, Tambition, la fortune, le temps, Thumeur, l'amour tuent Tamitié.

Cbrébron et Pegtorin remplissent, l'un ici, l'autre ailleurs, une fonction subalterne, toute hérissée d'irritantes difficultés. La même peine les isole du reste du monde et les rapproche. Chacun ayant besoin d'un confident, ils se plaignent ensemble, Pegtorin, qui est doux, avec tristesse, Gérébron, le fier Cérébron, avec amertume; et, en se communiquant leur ennui, du moins quelque consolation les visite .

CÉRÉBRON sort de page, plus fortuné que Pegtorin encore jeune. Le voilà donc son maître, et qui plus est, maître d'on ne sait quel pauvre garçon qui lui déplaît a première vue, et dont il se plaint par lettres à Pegtorin : « Si vous me réclamiez pour vôtre? » s'écriventils. Cette idée les flatte. Ni l'un ni l'autre n'auront de cesse avant qu'elle soit réalisée.

Victoire! Les voici ensemble, ces bons vieux amis, ces anciens voisins de chaîne ! joyeux éclats de rire! ô embrassements ! ô promesses d'être heureux l'un avec l'autre, l'un par l'autre !..

Longs dîners, fréquentes promenades, interminables tête-à-tête, jeux, musique, lectures, commérages sur Pierre et sur Paul... cela dura bien une semaine.

CÉRÉBRON, tari d'enthousiasme, se hâte de montrer son caractère susceptible, hargneux, hautain. L'ami passe, le maître demeure. Qui s'en élonne? Pegtorin. Pegtorin dorénavant condamné à souffrir doublement, car celui qui jadis le consolait, est maintenant l'homme qui le meurtrit.

Plusieurs, ne pouvant se passer d'aimer, aiment à tort et à travers. Ceux-là usent vite leur monde; ils n'auraient pas trop d'un nouvel ami par mois. D'abord, tout est flamme. Ils s'épanchent tant qu'ils peuvent. Leur effusion épuisée, ils bâillent, se plaignent, se fâchent, et s'en vont.

La tempête fortifie le chêne, et l'épreuve corrobore l'amitié.

Puisqu'on vous possédant, l'on possède tout, n'eût-on rien autre, et qu'en ne vous possédant pas, l'on n'a rien, eût^on tout le reste, ô mon Dieu ! je vous aimerai, afin de vous posséder sur terre, et je vous posséderai, afin de vous aimer un jour au ciel.

Ni assez léger pour avoir des camarades, ni assez crédule pour avoir des amis.

EuBALE, dans sa jeunesse, a percé amis et voisins de ses flèches. Une réputation de mauvaise langue est le prix de sa longue peine. Chacun le redoute. Autrefois il y trouvait son compte, aujourd'hui il se le reproche. Pour rentrer en grâce, il distribue à droite et à gauche maints sourires, maints compliments... Quel succès répond

à ses efforts? On ne finit pas de le craindre, et Ton commence à le mépriser!

Eucome m'adresse une louange. Il sait bien que je ne la mérite point, je le sais aussi. Cependant je ne laisse pas de lui sourireavec gratitude... force delà flatterie! ô faiblesse de l'homme !

L'amour est presque tout dans les romans, presque rien dans la vie.

Il y en a qui rient pour montrer leurs belles dents, qui pleurent pour montrer leur bon cœur.

Les âmes nativement généreuses, mais refroidies par l'expérience, ressemblent à ces ruisseaux recouverts de glace, pleins, en dedans, de beaux mouvements et de doux murmures.

Les arbres que le froid a touchés ne périssent pas tout d'abord. Le printemps les visite encore d'un reste de sève, les pare encore d'un peu de feuillage; puis ils meurent... Ainsi il est des cœurs qui, atteints profondément, aiment, parlent, sourient, (juelque temps encore avant de mourir.

204 PENSKES

On appelle orphelin celui qui a perdu son père ; veuf, celui qui a perdu son épouse... Et celui qui connaît Timmense douleur de perdre son ami, de quel nom le nommer ?. . Ici toute langue humainei se tait, impuissante.

Scitole a tout étudié et tout retenu ; il vous sait sur le bout du doigt toutes les dynasties des Pharaons, toutes les incarnations de Wischnou, toutes les migrations des Aryas; demandez-lui les colonies de la Gaule, les divinités de Carthage, d'Athènes et de Rome, le nom, l'âge, la patrie desSybilles, les titres, les sujets, les personnages, les auteurs des pièces du théâtre grec, il vous répondra sur tout sans broncher ; de quelle espèce était le poisson qui rendit à Polycrate de Samos son anneau d'or, ou la perle que Cléopâtre fit fondre dans du vin de Chypre? « Questions d'écolier! » dira-t-ilen haussant les épaules; « N'avez- vous que ce peu à me demander? » Donc, c'est une vérité acquise, une chose entendue, un fait avéré que Scitole n'ignore de rien. Aussi impute-t-on à dédain, sinon à modestieque, l'autre jour, tenant sur les fonts baptismaux l'enfant de sa sœur, il n'ait pu, ni finir « Notre Père ! », ni commencer « Je crois en Dieu !»

Les nations modernes sont des fourmilières continuellement agitées. Tout y est mouvement, bouleversement, tiraillement... Quelle est la fin de ces labeurs sans ou contre Dieu ? Dieu tôt ou tard se lève, et de son pied disperse l'œuvre de folie.

Chez les Hébreux, un seul terme exprimait ces deux choses diffé^ rentes : « Engager sa foi ; Dire un mensonge. »

La locution française : ce Prêter serment » tend de jour en jour à prendre cette double signification.

Un rayon de soleil apporte plus de bien-être au pauvre peuple que toutes les rêveries de nos économistes.

Le grec et le latin ont un mot pour désigner un individu de l'espèce humaine; ils disent avdpa>7roç> honio : Ces deux langues ont, de plus, un vocable exprès pour exprimer l'homme de cœur : àv^p, vir. Qui sait pourquoi un pareil terme manque en français ?

L'égoïsme généralise volontiers; quelque chose lui va-t-il, «toute ya bien; quelque cbpgç ne lui va-t-il pas, « tçut » va ma}.

Le soleil aspire la goutte de rosée qui le réfléchit, et Dieu absorbe l'âme qui le reflète.

toi que l'on calomnie, patience! Dieu sait; toi qu'on mécon* naît, résignation! Dieu voit; toi qu'on oublie, espoir! Dieu se souvient,

Tout est contre nous, même nous ; Dieu seul nous aime bien, c'est lui seul que nous repoussons !

Les impies refusent Dieu d'abord par sotte forfanterie, ensuite par mauvaise honte.

Si nous comprenions bien que le bon Dieu nous aime plus que nous ne l'aimons, plus que nous nous aimons !

Jésus-Christ, dit saint Augustin, ne fit jamais aucun miracle pour faire un miracle; et vous artistes, imitateurs de Dieu, vous prétendez pejqdre pour peii^df'ôî chanter pour chanter, écrire pour écrire...

La morale est le fruit de la religion : vouloir celle-là sans celle-ci, c'est vouloir Torange sans oranger.

L'homme est naturellement pieux ; il n'est vertueux que surna turellement.

Deux sortes d'hommes méprisent l'opinion : les scélérats et les saints.

Aimons Dieu, non pas autant qu'il le mérite, nous ne le pouvons ; mais autant que nous le pouvons, il le mérite.

Le catholicisme est seul sincèrement <x humain », parce qu'il est seul véritablement « divin ».

i< N'aime que moi, et les autres que pour moi ! » Admirable précepte, absolu mais juste ; pressant mais tendre.

Ah! si nous aimions Dieu, cette exigence d'amour ne nous importunerait point, ingrats I ne nous gênerait point, infidèles !

Quand Louis XV malade à Metz entra en convalescence, le peuple, que la crainte de perdre son roi avait plongé dans une angoisse pire que le deuil, s'abandonna, le sachant guéri, aux transports d'une joie folle. Le roi étonné s'écria, dit-on : « Que leur ai -je donc fait?... »

Ainsi Dieu, qui s'attriste lorsque l'homme est malade du péché, se réjouit dès qu'il le voit reprendre vie. Et l'homme demande ' « Qu'ai- je donc fait à Dieu?» — Ce que vous lui avez fait, ô homme? Lui qui vous aime, il a pensé vous perdre!...

Eu présence de Dieu, nous parlons trop, nous n'écoutons pas assez. Laissons le Maître parler. C'est justice : ce sera profit. En effet, il sait ce que nous savons, et nous ne savons pas ce qu'il sait.

Tout nous dispute à Dieu.

Croire en soi conquiert le monde; croire en Dieu conquiert le ciel.

Dieu nous endure quand nous l'offensons; endurons-le quand il

nous éprouve : Vendurance est un des noms de l'amour.

Chrétien, philanthrope, humanitaire... Humanitaire, philanthrope, chrétien.

Le bon Dieu n est pas « fier ». Quand le monde ne veut pas ou ne veut plus d'une beauté, d'une gloire ou d'une grandeur, d'une

âme, lui la réclame et la prend.

prêtres, quand aux pieds des autels, devant l'Eglise convoquée, vous renonçâtes au monde, à la chair et au sang, ne croyez pas avoir émis une formule vaine. Le peuple, témoin jaloux, ne comprit rien aux syllabes latines, mais il entendit parfaitement ce qu'il voyait faire ; et malheur à vous s'il vous arrivait, ce qu'à Dieu ne plaise ! d'oublier votre engagement; il vous en ferait souvenir, ce peuple, quelque impie qu'il soit devenu et vous rappellerait de rude façon à votre devoir !

Le vrai, le bien, le beau... Mille fois j'ai essayé de me définir ce triple rayonnement d'un glorieux mystère. Vain effort ! Qui est impuissant ? Le mot ? l'esprit ? l'homme ? moi ?.. .

Saint Thomas d'Aquin prouve comme s'il ne pouvait pas croire ; et croit comme s'il ne devait pas prouver.

La science contemporaine est laborieuse, habile, puissante . et aveugle. Oui, aveugle. La théologie, cet œil, lui manque.

Le fidèle et l'impie disent à l'envi : « Liberté » ! Mais Tun veut être libre pour se faire l'esclave de tous, l'autre pour faire de tous ses esclaves.

Dans répreuve, nous courons h Dieu, et c'est bien fait. Seulement nous avons tort de croire que Dieu, parce qu'il est Dieu, exaucera immanquablement la prière' que nous lui adressons, parce que nous lui adressons une prière. Que Tefiet ne réponde pas à notre attente, nous voilà scandalisés ; nous doutons de Dieu, de sa providence... Des suppliants devraient montrer plus de confiance, plus de résignation, et ne pas « enjoindre » à Dieu de les tirer de peine, le plaçant dans Talternative ou de faire notre volonté, ou de perdre nos bonnes grâces.

Ne nous prodiguons qu'à Dieu seul.

Aime tout le monde pour Dieu > peu de monde pour toi.

(( Tout est à jour, tout est en l'air » (lettre à rAcadémie française). Qui parle ainsi de la cathédrale gothique ? Fénelon ; Fénelon devenu « ancien » de par Téducation païenne-classique, au point de ne pas sentir ni penser en chrétien, en prêtre, en artiste I

Tout est en Tair ! Eh! oui, le chrétien aussi est « en l'air », et son àme, perdant sous le ciseau évangélique sa lourdeur native, a quitté le sol pour aller se suspendre et resplendir dans le ciel.

Une inscription se rencontre-t-elle, une inscription mystérieuse, étrange, tel érudit s'arrête, se penche, tourne et retourne l'énigme ; et rénigme, se met en boule de piquants, comme le hérisson, et devient plus inexorable plus on la secoue et la questionne, ce qui exaspère noire savant, réduit à s'écrier : « la sotte chose ! ô le vain caprice ! ô le grossier sans-façon ! ô siècle barbare!... » Et le sphynx de s'écrier à part soi :

Barbarus his ego suMy quia non intelligor illis.

Tant que la philosophie négligera d'enseigner à croire, à aimer, à prier, elle sera condamnée à n'être qu'une science d'agrément.

Qu'est-ce que la philosophie actuelle ? Un exercice de déclamation à l'usage des écoles, plutôt qu'une règle de conduite utile à la vie.

La philosophie de collège est viande creuse qui charge Testomac sans nourrir le corps.

D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? toutes questions que pose la raison humaine, que peut seule résoudre la sagesse divine.

Remettre sans cesse en question ce qui est déjà résolu, ou ce qui est évidemment insoluble, voilà quelle vaniteuse extravagance l'on ose décorer du nom de philosophie.

Une preuve que la raison humaine n'aurait pas toute seule trouvé les vérité surnaturelles, c'est qu elles sont encore non avenues pour ses sectateurs.

Beaucoup de philosophes imitent ce maniaque qui fermait en plein jour les volets de sa chambre pour écrire à la chandelle. La chandelle, c'est la sagesse antique ; le plein jour, c'est la sagesse éternelle, manifestée par l'Evangile.

Si « le fils de Marie » n'est qu'un grand philosophe, d*où vient,

ô libres penseurs, que vous aimez si peu et professez si mal sa philosophie ?

11^ ne font que cela, d'une part affirmer l'éternité de la matière, d'autre part contester réternité delà Vie... contradiction ! ô misère!

(( L'âme, dit le Concile de Trente, est la forme substantielle du corps. » Admirable définition, inconnue des anciens philosophes, méconnue des philosophes modernes, et qui établit dans la clarté, sans la sortir de sa profondeur, cette grande question de ÏHomo duplex .

Qui n'aime pas la vérité... spéculativement ?

Les préjugés de Técole sont opiniâtres. Ne s'en dépouille pas qui veut. Combien de gens, qui se croient fondés en raison et ne le sont qu'en routine, les portent longtemps, longtemps, sans pouvoir les quitter, semblables à ces garçons qui ont encore la robe dans un âge avancé.

Les matérialistes disent : « Les larmes, les larmes, c'est de l'eau 1 » Le Nil aussi, c'est de l'eau, et pourtant son origine sacrée est un mystère.

i A Tépoque, déjà ancienne, où cette pensée fut écrite, Ton était iucef lain d'avoir découvert la véritable source du Nil.

Certains logiciens ne donnent jamais qu'une raison, la bonne, je suppose. D'autres commencent par énumérer toutes raisons, puis ils disent : «Celle-ci est péremptoire ; celle-là est contestable... » De tels jouteurs ne laissent pas que d'impatienter adversaires et témoins; je l'accorde; toutefois, il faut savoir les attendre, et non pas les rudoyer, dès le seuil de leur raisonnement.

Les mêmes raisons que nous trouvons fortes contre autrui, nous apparaissent faibles tournées contre nous.

Les incrédules ne se taisent pas de clamer : « désintéressement de Cratès ! ô renoncement de Diogène ! ô austérité de Pythagore et d'Epictète ! ô bonté de Marc-Aurèle !... » Par contre, l'humble et journalière pratique de toutes ces vertus, et d'autres encore, les indigne, que dis-je, les scandalise !

Espérer de saisir telle ou telle vérité, à force d'abstraction, c'est vouloir attraper le soleil ou la lune, en sautant: l'on retombe vite.

L'analyse, la synthèse, le raisonnement, l'abstraction, l'expérience voulant tenir conseil ensemble, commencent par jeter à la

porte le sentiment, qui, en s'en allant, emporte la lumière, et les laisse dans roBscurité.

Plus d'un métaphysicien rappellent Don Quichotte à cheval sur Clavifer. Ils s'agitent, se haussent, piquent des deux, disant : «Allons! » La chaleur qu'ils excitent' en eux et autour d'eux leur semble l'atmosphère des régions supérieures : « L'infini ! l'infini !... » A la vérité, ils n'ont pas perdu terre.

L'effort de la sagesse humaine parvint à connaître Dieu, quoique bien imparfaitement. Restait à servir Dieu, restait à aimer Dieu. La philosophie ne connut point cela, ou le connut si peu que rien.

Anathème à ces téméraires qui, sous prétexte de vouloir uniquement connaître et approfondir, vont droit aux racines, les déchaussent, les isolent, les affament, tellement que l'arbre, épuisé de sève et consumé de force, tombe enfin, et de ses branches mortes écrase les générations couchées à son ombre.

(( L'homme, dépravé par l'orgueil, est si étrangement ennemi de lui-même qu'il prend en haine la seule doctrine qui donne du prix à son existence ; il regarderait comme un triomphe d'établir sur les ruines de cette doctrine céleste des erreurs également absurdes et désolantes, et goûterait je ne sais quelle joie désespérée à s'assurer, aux dépens de sa raison même, une misère sans

remède et sans fin... » (Lamennais, Essai sur V indifférence en matière de religion. Edit. Pagaerre, tom. I, £• partie, ch. 2).

Ces paroles font trembler.

Lamennais a bien été cet homme « dépravé par l'orgueil, si étrangement ennemi de lui-même », qui a « pris en haine la seule doctrine catholique qui donnait du prix à son existence » de prêtre et d'apologiste. Il a a regardé comme un triomphe d'établir sur les ruines de cette doctrine céleste de l'humilité en Dieu et de Tobéissance à l'Eglise, « des erreurs également absurdes et désolantes » ; et a « goûté », sans pouvoir dire « je ne sais », une joie désespérée à s'assurer, hélas ! aux dépens de sa raison même, une misère sans remède, ici -bas, et sans fin ailleurs.

A force de scalper ce corps pourri du philosophisme au dixhuitième siècle, l'infortuné anatomiste a pris le virus cadavéreux, comme ces praticiens qui doivent leur mort à d'imprudentes autopsies.

Le moyen âge « ratiocinait» en tout, partout; les temps nouveaux donnent dans l'excès contraire.

Nous avons tort d'être fiers, ô mes contemporains ! Que possédons-nous ? Des fragments de doctrine, des lambeaux de science. Les « hommes » du moyen âge nous apprennent trop de choses pour nous faire croire que nous savons beaucoup.

Que voulez-vous dire avec votre Dieu « Hasard », cet « être de raison », qui n'a ni être, ni raison ?

Se connaître, c'est le vrai ; se combattre, c'est le bien ; se vaincre c'est le beau.

Le «doute méthodique», inoffepsif entre les mains du respectueux Descartes, devint une arme dangereuse en passant à ses disciples. Descartes « réservait » les vérités de foi ; l'on en rappela. Pour outrer, pour dénaturer le système du maître, ce qui devait servir à la vérité, ne profita bien qu'à l'erreur. Le doute méthodique se changea en doute systématique, en doute radical ; le moyen devint le terme, la voie devint le but, et la foi « périt » en beaucoup d'àmes.

On proclame à cor et à cri la découverte d'une planète, l'invention d'une machine, l'application d'un système, etc. ; mais les vérités qui diminuent, les mœurs qui s'en vont, la religion qui succombe, nul, nul n'y songe !

En théologie, l'intuition fait merveille. Quand les intelligences ordinaires gravissent, à force d'étude, les sentiers de la montagne sainte, les esprits d'élite atteignent d'un bond les sommets. Ils n'apprennent pas, ils comprennent. Les questions profondes, les thèses sublimes les provoquent et les enlèvent. Ils ont l'instinct du divin. Tandis que l'on argumente dans l'ombre, de sublimes clartés les inondent. Qu'importent les înots et les formules? Ils voient, ils possèdent, ils jouissent !

Une feuille de peuplier nous dérobe la vue du soleil : l'exiguïté d'un souci terrestre nous cache Dieu immense et rayonnant.

Dieu nous visite souvent, mais la plupart du temps nous ne sommes pas chez nous.

L'intuition nous déçoit dans le début; les choses démentent nos idées comme à plaisir; l'expérience nous châtie... et nous amende. Peu à peu le prévoir ne nous suffit plus ; nous voulons voir, nous nous accoutumons à regarder. Alors intuition et observation, fondues ensemble, font une sagesse exquise .

Nous sommes pleins de préventions et d'antipathies à l'égard de Dieu : nous l'aimons peu, parce que nous le connaissons mal ; et nous le connaissons mal, parce nous l'aimons peu.

Des philosophes appellent Dieu « le grand inconnu. » « Le grand méconnu » serait plus juste.

Cicéron prétendait qu'il n'y a point de sottise qui n'ait été dite par les philosophes. Suarez eflfaça « philosophes » pour écrire ^( théologiens. » Ainsi donc, ni la philosophie, remède profane, ni

la théologie, remède sacré, ne guérissent tout à fait la raison de l'homme atteinte par le péché d'origine.

L'erreur est contagieuse par nature... Par sa nature ? — Non, par la nôtre.

Les vérités, à moins qu'on ne les arrose de sang, ne prennent point racine.

Dieu occupe la base et le sommet de la morale chrétienne : la base, comme principe, appui et force ; le sommet, comme direction, but et récompense.

Les demi-remèdes empirent les grandes maladies.

Quand on combat pour une cause sainte, la victoire c'est la gloire ici-bas ; la défaite, c'est la gloire là-haut.

Les femmes d'Ionie, près d'accoucher, attachaient leurs regards sur quelque belle statue ou sur quelque gracieux tableau afin que le fruit de leurs entrailles vînt plus gracieux et plus beau au monde.

Nous, chrétiens, ayons ainsi devant les yeux quelque grand exemple, pour naître parfaits à la vie du ciel.

Il y a un « sens » du Vrai, et qui le possède a Tétoffe d'un philosophe ; un a sens » du Beau, et qui le possède est né artiste; un (( sens » du Bien, et qui le possède a la vocation d*un saint.

Le même mot désigne en hébreu bon et beau. Ce mot date du paradis terrestre. Il atteste l'antiquité de la langue où il se trouve, et peut servir de preuve à ceux qui prétendent qu'Adam parlait hébreu .

Depuis le péché originel, Beauté et Bonté ont cessé d'être une même chose. Ce qui est bon n'est pas toujours beau ni ce qui est beau n'est pas toujours bon. L'effort etlebut de l'Art doivent être de rétablir l'identité primitive. La création idéale, comme la création divine, a besoin de cette approbation : Vidit queDeus cunctaquœ fècerat, et erant valde bona (pulchra-bona) .

L'incrédulité prend sa source dans trop de vice plutôt que dans trop d'ignorance.

Un serpent ivre d'orgueil se roulait voluptueusement parmi son lit de fange. Tout à coup un aigle fond sur lui et l'emporte vers les hauteurs. Le monstre résiste, se déploie autour de l'oiseau, lui siffle à la face, le perce de son triple dard.

Cependant Taigle, le cœur sanglant, l'œil serein, monte, monte toujours, soulevant le froid reptile qui s'agite, plein de haine, dans l'espace et la lumière...

Cet aigle, c'est l'Eglise, l'Église enlevant au ciel, par la doctrine et par l'exemple, les hommes de péché qui, en récompense lui prodiguent l'insulte venimeuse et cherchent à l'étouffer en leurs replis, et, à coups d'aiguillon, lui déchirent les flancs !

Quel poète ancien ne fut pas prêtre? Quel prêtre ancien ne fut pas poète ?

La poésie, langage divin descendu surla lèvre humaine, unissait, aussi bien que la religion, le ciel et la terre. Le poète était, à l'envi du prêtre, le porte-parole de la divinité...

L'Eglise naissante ouvrit sa bouche aux vagissements harmonieux. Tout un essaim d'abeilles chanteuses, tout un chœur de poètes entoura son berceau. Peu d'évêques, de moines ne touchèrent pas les cordes de la harpe. Des femmes même furent entendues chantant à gagner les rossignols, à égaler les anges. Puis survinrent la Renaissance et la Révolution. La Renaissance releva les temples des dieux; la Révolution dispersa les églises de Dieu. L'impie, ce loup, vit Mœris, et Mœris perdit la voix, « cette voix dont la science contient tout » ; et le sanctuaire désapprit à exulter et à gémir. La liturgie stricte suffit au culte. Plus de poésie spontanée, personnelle, vivante. L'inspiration se tut ; la tradition ne put que se souvenir vaguement. La poésie quitta le cloître. Hymne, drame, prose ailée, tout s'envola comme hirondelles en automne. Le prêtre ne pria plus mélodieusement. L'art des vers devint un art profane ; les pains de proposition laissèrent la place aux pains laïques. Le ministre de Dieu n'osa plus i\^^ Dieu, naais les dieux. On s'acçou-

DIEU, LA RELIGION m

tuma de scander TOlympe, le Tartare, etc. Santeuil et Vanière trouvaient Jupiter plus poétique que Jéhovah- Jésus.

Chateaubriand, Montalembert, Lamartine, Hugo, envoyèrent cette mauvaise défroque chez le fripier. Le paganisme moisit hors de réglise, que dis-je ! hors même de l'académie, malgré Leconte- Dçlisle, et Arsène Houssaye, et Théodore de Banville. André Chenier avait peur d'être enseveli par un prêtre; il fut enterré par le bourreau. C'était une leçon ; beaucoup la comprirent. On renonça également aux turpitudes de la révolution littéraire et aux sauvageries de la littérature révolutionnaire.

Silence des poètes néo-païens, clercs ou laïques.

Oui bien, mais silence aussi des poètes pieux, surtout des poètes prêtres ! Quel grand poète est prêtre aujourd'hui ! ou, si on l'aime mieux, quel prêtre aujourd'hui est grand poète? Je dis en France. L'Espagne, qui eut Calderon, a présentement Verdaguer, Verdaguer, le magnifique « ressusciteur » d'un monde englouti dans les flots de l'océan et dans les ténèbres de l'histoire; mais toi, où ton poète-prêtre est-il, ô France?

Ah! qu'il se lève enfin, et que Dieu me donne de le saluer, ce

mortel à double couronne! A lui, de commencer, et poursuivre, et accomplir l'hommage digne, et l'hymne dû, à rencontre des

violents prêts à crier : « scandale ! » et des pusillanimes prêts à soupirer : « folie !.. »

La meilleure, pour un peu je dirais la seule façon d'être honnête depuis que l'Evangile existe, c'est de suivre l'évangile.

La Sainte Écriture vante la rosée du matin et la rosée du soir ; rosmatutinum, vos serotinum,.. !

Heureux celui qui possède le don des larmes ! Il portera, jeune, des Heurs; vieux, des fruits!

L'habitude de prier donne une douceur pénétrante au regard, à la voix, au sourire, aux larmes, à ce qu'on dit, à ce qu'on fait, à ce qu'on écrit...

Ah ! qu'il faudrait à cette heure un homme qui se lèverait du milieu des hommes ; et, prêt aux disgrâces officielles, imprudent selon le siècle, vraiment sage suivant Dieu, crierait avec des sanglots plein la gorge, que Dieu est trop méconnu, la conscience trop meurtrie, l'intérêt et Thonneur de chacun trop éprouvés... Amis et ennemis rediraient peut-être : « Toile! toile!.. » Maisi par contre, combien seraient vengés la foi, l'espérance et l'amour !

I. Le grain de froment. — semeur, pourquoi me délaisses- tu? Échappé des frimas de l'hiver et des orages de l'été, combien je souffris quand tu m'arrachas de l'épi mûr, quand tu m'enfermas au fond d'un grenier sombre ! Tu ne m'aimes donc plus ? Hélas ! j'espérais te nourrir un jour, c'est-à-dire, devenir chair de ton corps et sang de tes veines... semeur, pourquoi me délaisses-tu ?

Le semeur. — Je ne te délaisse point, je te quitte pour un temps. Bientôt nous nous retrouverons, toi multiplié, moi reconnaissant ? Fructifie. Attends. Ne te plains pas. Fais ton œuvre. Il faut que tu sois moissonné, et que je te moissonne ; je ne te délaisse point.

II. L'homme. — Semeur des êtres, pourquoi m'avez-vous jeté sur terre, nu et seul ? Jour, nuit, hiver, été, je pâtis. Savez-vous que je suis malheureux après le néant, avant le ciel ? Pourquoi m'avez-vous jeté sur terre, nu et seul, semeur des êtres ?

Dieu. — Je ne t'ai point jeté, je t'ai confié au sol fécondant. Croîs et prospère. Au temps de la moisson je te cueillerai, et tu seras servi, odorant, sur la table du père de famille. Je ne t'ai point jeté. •

L'homme ne sait que dire « douleur» ; le chrétien, plus avisé, dit « épreuve ».

Epreuve ! ce seul mot explique l'homme, le mal, le christianisme, l'expiatio , le ciel, Dieu.

Pécheurs repentants, courez à Dieu. Sa bonté n'envie rien à sa grandeur. Il n'y a pas à craindre que ce grand Roi vous dise jamais : « J'ai failli attendre ! »

Le lac bleu dort parmi l'herbe verte ; et l'étoile du ciel, en se reflétant dans son onde, fait pendant avec la luciole qui rayonne sur le rivage.

Un si profond recueillement enveloppe la nature que l'on discerne tous les bruiti^ du soir : le cri du grillon, le soupir du crapaud, le murmure de la brise, le chuchotement de l'oiseau, qui ne chante plus, mais qui ne sommeille pas encore sous la feuillée.

Il est nuit, et l'air est transparent ; on frissonne, et le temps est doux ; le sol retentit; l'espace vibre...

La solitude est peuplée ; le silence parle.

Je regarde le firmament; j'interroge la terre ; je m'examine aussi.

Qu'est-ce que le grand univers ? Et moi, que suis- je ?

Je suis ici-bas un colon du Seigneur Dieu.

Tout ce que je vois et entends, près, loin, à mes pieds et sur ma tête, a été créé de Dieu pour moi.

Ce Dieu, je dois le connaître, l'aimer, le servir. Par ainsi j'entrerai dans sa joie. Fiat !

philosophes païens, votre sagesse fut un beau pressentiment. Juifs, vous connûtes « le commencement de la sagesse, qui est la crainte du Seigneur. » — La sagesse n'atteint sa croissance entière, ne porte toutes ses fleurs et ne donne tous ses fruits, que par l'amour chrétien bien compris, bien pratiqué.

Ni le bien ni le mal n'ayant aujourd'hui beaucoup de vigueur, il semble que Dieu n'ait voulu rendre quelque force au mal qu'il hait que pour redonner de l'énergie au bien qu'il aime.

Aimer savoir est humain ; savoir ainier est divin.

Godescard et son école n'admirent dans leurs Vies des Saints que ce que la raison de l'homme pouvait accepter de miracles et de prodiges. Toute chose qui dépassait la mesure convenue était rejetée sous le nom d'extravagance, ou, pour le moins, de témérité. C'était de la meilleure- foi du monde, et pour la plus grande gloire

(le Dieu, et pour le bien des fidèles, et pour l'honneur de l'Église que l'on disait ainsi au sang de Jésus-Christ répandu pour tous et impatient de s'étendre à chacun : « Tu n'iras pas plus loin ! »

On était sincère, je le répète, malgré tant d'orgueil et d'outrecuidance ; on croyait connaître hommes et choses un peu mieux que Dieu lui-même ; on donnait bonnement au Saint-Esprit des leçons de tact ; on rappelait le fils de Marie au respect des lois, des mœurs et des usages; on expliquait l'Evangile, on l'excusait au besoin; on rognait les ailes aux ange^; on avertissait les extatiques de parler bas, les thaumaturges de prendre garde. Les merveilles de l'Ancien Testament et du Nouveau suffisaient ; tout le reste, superfétation compromettante, manquait d'à-propos.

Que ces braves gens, si médiocres d'esprit et de cœur, ne furentils contemporains de Jésus-Christ ! Ils l'eussent supplié, au nom de Dieu, dans son intérêt et le nôtre, de ne pas naître dans une étable, et surtout, de ne pas mourir sur une croix !

Admirable autorité et heureuse popularité du nom do Dieu, qui condamne à l'impuissance et dévoue au ridicule tout législateur qui prétend Tomettre, tout écrivain qui essaie de le remplacer par des périphrases !

« ... Dileœi nimis y> (Ps.) Aimons trop, afin d'aimer comme Dieu aime»

Aucune joie n'est joie sans Dieu; aucune peine n'est peine avec Dieu*

Dieu, pour une foule de chrétiens^ est comme un de ces parents

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que l'on visite en secret, que Ton gracieuse en cachette, mais qu'on rougit de rencontrer dans un lieu public ou d'entendre nommer dans un salon.

Dieu est une pluie au cœur brûlé de chagrins ; Dieu est un soleil au visage inondé de larmes.

Ni dévotion n'est toujours piété, ni piété n'est toujours vertu, ni vertu n'est toujours sainteté.

Plusieurs estiment lourd et grossier le latin de V Imitation. Il faut le trouver simple, transparent, pittoresque.

Le meilleur français le traduit mal, ou à peine, ou point du tout. En voici deux exemples, deux preuves :

Livre II, chapitre ix : Magnum est, et valdè magnum, tam humano quam divino posse carere solatio, et pro honore Dei libenter eœiliumcordisvellesustine7*e... Cet exilium cor dis estil intraduisible? Je ne sais, mais nul interprète ne l'a bien entendu.

Livre III, chapitre xxiv :Non sit tibi curée de magnitudinis umbra. . Magnitudinis umbra! 11 y a ici une intention et un effet de mots, que Lallemand et Gonnelieu (Lamennais fut leur plagiaire), ont manqué.

Et le texte du moine inconnu est plein de cette éloquence et de cette poésie.

Mirabeau, « l'idole du peuple », entreprit de déchristianiser la France; Voltaire, « le grand prêtre de la raison », osa écrire : « Écrasons l'infâme ! » Béranger, « le chantre de la liberté »,

DIKU, I.A KKLIGION 2-?9

s'évertua k détruire le trône et Tautel; Gambetta, « le défenseur de la patrie » a pu s'écrier : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » Prophètes qui mentez et mentez, parce qu'il en reste' toujours quelque chose ; empiriques qui traitez le peuple par le poison, passez, votre iniquité s'est trompée, passez vite, passez !

Je déclare rétracter tout passage de ce livre qui de près ou de loin contredirait à la religion et à la morale. Nulle pensée n'est avouable, à moins d'être catholique. Tout ce qui n'appartenait pas à l'Empire romain avait nom Barbarie; tout ce qui ne se rattache pas à l'Eglise romaine a nom Erreur. Un philosophe, pour ingénieux qu'il se croie et qu'on le dise, propage les ténèbres, non la lumière ; le scandale, non la paix, s'il n'enseigne point comme Pierre, avec Pierre...

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